YUSTE

Poème épique de Claude Fernandez évoquant une méditation de l'empereur Charles Quint après son abdication au monastère de Yuste.



Murs nus aux moellons bruts, galerie monotone
Cour désolée, jardinet jauni, puits tari.
Pavements qu'ont usés, les pas des pénitents
Dalles qu'ont élimées, les genoux des priants.
C'est Yuste, monastère, au fond de Cacérès.
Calme et sérénité, solitude et quiétude.
L'atmosphère en ce cloître, est l'image du moine
Qui hante ses couloirs, mine austère et sévère.

Quel est cet esprit las, cet ermite anonyme
Récemment retiré, du monde tapageur?
Quel est cet homme pieux, accablé par la vie?

Le tourbillon du Siècle, à travers lui passa.

Jadis il ordonnait, ce jour il obéit.
Lui qui fut craint de tous, n'a plus même pouvoir
Sur le modeste orant, partageant avec lui
Repas frugal, pain sec, diètes et pénitences.
Jadis les courtisans, vêtus de soieries fines
Les princesses parées, de pent-à-col, rubis
Maintenant, tonsuré, pieds nus et tête nue
Le frère en blanche robe, à la capuche brune.
Jadis, laquais, valets, pages et majordomes
Nulle suite aujourd'hui, pour escorter ses pas.
Jadis, le cliquetis, des armes se heurtant
La fureur des combats, le choc des bataillons
Traités et procès, déclarations, réunions
Les psaumes aujourd'hui, chants de la Paix divine.
Désormais, il n'a plus, ni richesse et ni bien
Lors qu'hier le soleil, ne pouvait de ses feux
Briller sur une terre, où ne règne son nom.
Tapisseries, orfèvreries, tableaux, dorures
Lassaient hier son œil, indifférent, blasé
Maintenant il admire, aux cieux les créations
Que Dieu seul engendra, l'éternel firmament.
Celui que redoutaient, les peuples et les princes
Le voici démuni, le voici diminué.

C'est lui, c'est Charles-Quint, roi d'Espagne, empereur.

Maître des Pays-Bas, souverain d'Allemagne
C'est l'absolu monarque, étendant sa puissance
De l'Autriche au Brabant, d'Amsterdam à Catane.
C'est le seul détenteur, de pays innombrables
Sur tous les continents, l'Afrique et l'Amérique
L'unique possesseur, dont les fiefs avoisinent
Sur tous les horizons, le tropique et le pôle.

Mais l'empereur n'est plus, et l'homme seul demeure
L'homme nu, dépouillé, l'homme tel qu'en lui-même
L'homme avec sa conscience, intraitable miroir
L'homme avec sa douleur, sa grandeur, ses rancœurs
L'homme devant la Mort, et l'homme devant Dieu.
Le tragique passé, déroule en sa mémoire
Sa toile bigarrée, d'opprobres et de gloires.

Flux, reflux des armées, guerre et paix, armistices
Madrid, Augsbourg, Crespy, Cambrai, Passau, Vaucelles...
Pavie, Metz, Biagrasso, défaites et victoires.
François, puis Barberousse... puis à nouveau François
L'odieux François, toujours, en travers de ma route
Le perfide François, abjurant ses promesses
François le prétentieux, l'orgueilleux, le pouilleux
François, le traître, ami, du Sultan Soliman
François, l'homme sans loi, François, l'homme sans foi
Qui protège les Turcs, et leur ouvre ses ports.
Tel est mon bon plaisir, dit-il insolemment...
François qui se prévaut, de chérir les artistes
Mais se fût-il courbé, devant le Primatice?
Moi, n'ai-je ramassé, le pinceau du Titien?
Le combat sans répit, le combat sans merci...
Puis la nouvelle inouïe, l'incroyable nouvelle
François, disparu, mort, l'ennemi de toujours
Devenu brusquement, néant, scorie, poussière.
François, François, François, n'est plus qu'ossements blancs.
Mais bientôt les Valois, renaissent de leurs cendres...
Pourquoi l'acharnement, de la Fatalité?
N'ai-je pas accompli, mon devoir de chrétien?
N'ai-je pas réuni, les couronnes d'Europe
Lutté contre le Maure, et défendu le Christ?
Celle qui me donna, le jour et le malheur
Ne l'ai-je pas aimée, visitée, respectée?
La Folle, ainsi crûment, la nomment-ils sans honte.
N'ai-je été digne fils, de cette indigne mère?
Pourquoi cette plaie vive, en mon âme abattue?

Comme est triste à mon cœur, la rayonnante Espagne
Le refrain lancinant, des cigales stridentes
Le dur soleil tannant, les oliviers trapus
La steppe calcinée, le Tage caillouteux.
Gand autrefois, Gand, ville, érigée sur les eaux.
Jadis, le vent du Nord, le brouillard bas, la neige
La neige, autrefois, la neige sur Gand, la neige.
Là-bas, là-bas, l'Escaut, sous les nuages gris
Tout là-bas, les canaux, sous l'horizon blafard.

C'est le temps révolu, dont plus rien ne subsiste
Mais au terme fatal, c'est ainsi que s'unit
La naissance lointaine, avec la mort prochaine.

La Saga de l'Univers - Claude Fernandez - Éditions Sol'Air - © Éditions Sol'Air - 2007