LE VASSELAGE

Poème épique de Claude Fernandez évoquant un conflit entre seigneurs en Chine ancienne à l'époque des Royaumes Combattants.


LE COMPLOT

C'est un endroit charmant, du Chen-si pittoresque.
Le cours du Fleuve Jaune, indolemment s'épanche
Cortégé par sa haie, de limoneuses rives.
Là se trouve un autel, servant le dieu liquide
Pagode en coudrier, au bord d'une éminence.
Dans le jardin qu'entoure, un clayon de bambous
Scintille un bassin clair, au pied d'un roc sacré.

Le soleil printanier, brille sur la campagne.
Gradins géants des cieux, les coteaux réguliers
Font au loin miroiter, les marches des rizières.
Le bois de Tao-lin, élève ses pins verts.
Le mont Houa dans l'azur, détache ses pics blancs.
Tout paraît insouciant, paisible et pacifique.
La mésange pépie, c'est en ce val pourtant
Que les vassaux de Tchen, le seigneur de Lo-yang
Pour nouer les fils noirs, d'un perfide complot
Rencontrent Po-yeou, le prince de Si'ngan.
Près d'un mûrier se tient, leur sinistre colloque.
C'est alors qu'autour d'eux, tout devient faux, sournois.
L'eau du bassin limpide, est-elle empoisonnée?
La berge par endroit, paraît sable mouvant.
Le céruléen flot, du majestueux fleuve
Semble par ce reflet, masquer sa profondeur
Sous terre alimentée, par l'infernale Source.
L'on croirait que dans l'ombre, un vil esprit se cache.

Circonspects, silencieux, les nobles se concertent
Car chacun doit tenir, le rôle convenu.
Tseu-si porte un costume, en renard brun des steppes
Que prolonge un revers, de caprine fourrure
Tseu-tch'an un long manteau, recouvert de faon roux
Lors qu'Yin-touan est vêtu, d'un gilet écarlate
Que double un corset jaune, en cuir de chien sauvage.
Kong-souen est habillé, d'une soierie bleu-vert
Brillant sur les points noirs, d'un léopardin châle.
Plus un ne parle, aucun, ne se risque à bouger.
L'on croirait aux aguets, des lions traquant leur proie.

La voici, Po-yeou, sur le chemin paraît.

Avant d'être aperçus, les nobles se détournent
Puis chacun d'eux affecte, un maintien nonchalant.
Soupçonneux, le seigneur, épie chaque buisson.
La veille il a posté, non loin dans un bosquet
Des cavaliers parés, en cas de guet-apens.
Mais il voit l'assemblée - Prudemment il observe.
Pas un de ces vassaux, ne semble cacher d'arme.
Seule une épée-dragon, dépasse de leur taille.
Rassuré maintenant, il marche bruyamment
Laissant à son habit, les grelots retentir.

Les vassaux de Lo-yang, tous feignent la surprise.
Po-yeou se prosterne, et les nobles s'inclinent
Sans toutefois plier, le genou jusqu'à terre.
«Seigneur, que le riz pousse, en tes vastes domaines»
«Seigneurs, que le millet, germe en vos champs fertiles»

Po-yeou pavanait, dans un manteau bleu nuit
Sur lequel dispersés, fulguraient des saphirs
Tels des constellations, dans le ciel ténébreux.
Les vassaux dépités, l'observent en silence.
«Vers toi nous ont conduits, l'honneur et le devoir.
Nous devons respecter, les v œux de nos aïeux»
Dit Tseu-si claironnant, et Kong-souen renchérit
«Les joncs ne poussent plus, sur notre sol avare.
Les promis désormais, n'entrent plus en ménage.
La fontaine s'épuise, et le terrain s'érode...
Car le prince a perdu, le génie de sa race»
«Lorsque le chêne ainsi, flétrit ses belles branches
Doit-il rester encor, le roi de la forêt?»
Dit à mi-voix Tseu-chan, sur un ton détaché.
Saisissant l'occasion, Po-yeou clame alors
«Je suis le bûcheron, coupant l'arbre malade
Comme T'ang put jadis, chasser les catastrophes»
«Mais n'a-t-il pas besoin, de valets défricheurs
Qui savent le rameau, prêt à se détacher?»
Suggère alors Yin-touan, qu'enhardit la réponse.
Po-yeou le rassure, acceptant l'ouverture
«Nous irons tous là-bas, comme au jour du printemps
Régénérer le sang, de la terre engourdie»
Puis chacun réfléchit. Tseu-si reprend tout bas
«Quand les six dragons bleus, de la Déesse-Mère
Le matin franchiront, la passe du Murier
Nous guiderons ton host, vers l'entrée d'un canyon.
Par là passera Tchen, suivi de son armée.
Ton Oiseau rouge alors, vaincra son Tigre blanc.
Rien ne lui permettra, de parer la man œuvre
Car Sie le Valeureux, nous donnera la Force»
«Notre union te vaudra, les Neuf Chaudrons Sacrés
Mais le défricheur peine, il voudrait un salaire»
Dit Kong-souen murmurant. Lors Tseu-chan l'interrompt
«Je veux le Tsi-Lao» «Tu l'auras, tu l'auras»
«Je veux une cité» dit Tseu-si. «Tu l'auras»
«Les Marches d'Orient» dit Kong-souen. «Tu les auras»
«Nous voulons des fiefs, des chefferies, des carrières
Nous voulons des rubis, des saphirs, des topazes»
«Tu les auras, tu les auras, tu les auras»
Généreux, Po-yeou, promettait sans compter
Car il pensait plus tard, discréditer ces nobles.

Enfin, les voix se turent - Puis Tseu-si déclara
«Po-yeou, grand merci, pour ces bienfaits splendides
Mais tes propositions, ne sauraient nous combler»

Interloqué soudain, le prince les regarde.

«Nous serons démunis, seuls parmi tes guerriers.
L'on ne peut échanger, qu'une vie contre une autre.
Lors de même il nous faut, détenir un otage
Mais nous te le rendrons, à l'issue du combat»
«Que veux-tu signifier, parle» - «Nous voulons ton fils»

Po-yeou tout d'un coup, se raidit, silencieux
Dévisageant d'un œil, les sinistres vassaux.
Longtemps il réfléchit... puis leur dit «Vous l'aurez»

«Au seuil de ton palais, une vieille à la brune
Telle une quémandeuse, arrivera vers toi.
Présente-lui ton fils, pour saisir la victoire.
Maintenant par ce roc, jurons fidélité»
Propose alors Tseu-tch'an, avançant vers la cour.

L'un en face de l'autre, ils forment un grand cercle.
Chacun dit le serment, en ouvrant les deux bras.
Pour toujours attester, son union par les dieux
Po-yeou crânement, de son manteau soyeux
Détacha deux saphirs, qu'il jeta dans le fleuve.
Puis son rire éclata, provoquant, désinvolte.
Les nobles humiliés, bruyamment s'enjouèrent
Tandis qu'avec dépit, ils voyaient disparaître
Les rutilants joyaux, au fond de l'eau boueuse.

«Écoutons la tortue» dit brusquement Tseu-si.

Un homme en blanc manteau, sortit de la pagode
Puis d'un pas régulier, s'avança noblement.
Ses mains contre son corps, se trouvaient réunies.
Dans la droite il portait, les écailles sacrées
Dans la gauche il tenait, les bâtons d'achillée.
Parvenu près du roc, il s'immobilisa.
Dans la corne apparut, une lueur fugace
Dévoilant tout d'un coup, les magiques visions
Du Futur inconnu, que sondait le devin.
Son visage était dur, tel un masque de fer
Ses lèvres pétrifiées, son regard impavide
Comme si, hors du Monde, il n'était pas ému
Par les événements, que sa bouche annonçait.
De sa baguette alors, il tourna les écailles.
Les yeux brillaient, les c œurs battaient, les fronts suaient
Car la tortue jamais, ne peut mentir aux hommes.
Le mage brusquement, se figea, puis clama
«L'Oiseau rouge demain, vaincra le Tigre blanc»

*

À peine Po-you, s'éloignait du sanctuaire
Qu'un guerrier circonspect, surgissait de l'autel.
Ses deux yeux noirs brillaient, de cruauté féroce.
«Ton plan s'est accompli, seigneur Tchen» dit Tseu-si.
«Vous avez bien parlé, mes fidèles vassaux.
Nous possédons le père, et nous aurons le fils.
Nous arracherons l'arbre, aux pousses trop gourmandes
Nous briserons la graine, afin qu'il ne repousse»

L'ENFANT

La nuit tombe à Si'ngan, ville des artisans.

Fatigué du labeur, chacun rentre au logis.
La tête pleine encor, d'éclairs et de fumée
Les forgerons fourbus, d'honorer tout le jour
Le Génie flamboyant, à la torride haleine
Sur l'enclume ont posé, leurs pinces cannelées.
Somnolente déjà, dans le bruit des métiers
La tisserande lasse, auprès des fuseaux range
Les quenouilles vidées, que dès l'aube elle tourne.
Ses mains aux doigts patients, tachés par la garance
Le teinturier nettoie, ses pots où la soie trempe.
Le nattier songeur noue, ses tresses de raphia.
Le tavernier bâillant, ferme ses calebasses.
La pénombre engloutit, les quartiers entassés.
L'on entrevoit partout, des turbans, des bonnets.
Relevant leur manteau, se hâtent les passants.
Des vieillards à pas lents, déambulent en groupes.
Des femmes prestement, traversent les terrasses
Leurs opulents cheveux, retenus par un cheng.
Parfois un lourd vantail, s'ouvrant subitement
Dessine dans un mur, un puits blanc de lumière.
Les goulots de potiche, en guise de fenêtre
Parsèment des ronds clairs, sur les façades noires.
Pulvérisant le calme, au son de ses grelots
S'engouffre un dernier char, dans l'obscurité vague.
Les populeuses rues, qu'ont battues la journée
Le chanvre ou le dolic, des sandales teillées
Sont laissées maintenant, à la nuit solitaire.
La ville dort - Plus rien ne bruit, plus rien ne luit
Hors le peng estival, tordant les coudriers
Dans le grésillement, des bambous en torchère.

Cependant, tremblotante, aux pieds des hauts remparts
L'on voit une mendiante, avançant, mains tendues.
Fantôme ou bien démon? C'est une vieille informe.
L'on croirait qu'elle hésite... Mais elle sait pourtant
Ce qu'elle doit bientôt, sans vergogne accomplir.
Contournant la muraille, elle gravit les marches
Puis rejoint une cour. Là, se dessine un porche.
Soudain comme entraîné, par un enchantement
Le grand portail de bronze, avec lenteur pivote.
Couvert d'une pelisse, un inconnu, muet
Conduit la visiteuse, en de secrets passages.
Les voici parvenus, devant une tenture.
L'homme introduit la vieille, et disparaît d'un coup.
Dans le gynécée clair, paré de lasserie
L'on distingue une femme, au teint de nacre blanche
Par l'épaule tenant, un enfant timoré.
Le fils était vêtu, d'une soierie bleutée
La mère enveloppée, d'une étoffe liliale.
Ses cheveux ondulés, qui flottaient vaguement
Simulaient un nuage, autour de son visage.
La vieille devant elle, en son lourd manteau noir
Mimait la Si-wang-mou, de la montagne Kouen
La sinistre sorcière, à la face de hyène.
D'un geste elle agrippa, la main du garçonnet
Puis sans dire un seul mot, l'entraîna dans la nuit.
La mère alors pâlit, puis défaillit soudain.

Et par la jalousie, d'une entrée dérobée
Silencieux, Po-yeou, regardait cette scène.

L'ARMÉE

L'astre des nuits brillait, au pâle firmament
Quand s'ouvrit en grinçant, la porte de Si'ngan
Puis l'armée lentement, s'étira sur la route.

Sur le front du convoi, galopent les vassaux
Devant le premier char, à la vermeille flamme.
Po-yeou le conduit. Sur la natte de jonc
Veillent auprès de lui, ses deux meilleurs lanciers.
Puis s'avance le prêtre, apportant sous le bras
Les tablettes sacrées, dans un étui de corne.
Le hautain victimaire, à son baudrier porte
Rougi depuis hier, par la sanglante onction
Le magique poignard, aux sonnettes d'argent.
Les Amnistiés en rangs, progressent dans ses pas
Rasés, le torse nu, tatoués de trigrammes
Braves qui pour forcer, les Destins favorables
Devront lors du combat, se taillader la gorge.

Puis vaguement cernés, d'une aura lumineuse
Les nobles combattants, en leurs sangles s'alignent.
Sous les rais séléniens, brasillent les cuirasses
Que rehaussent les feux, des brassards, des jambières
Peints de vermillon vif, de turquoise éclatante.
Dans les ceinturons noirs, étincellent des jades.
Le cuir des rênes luit, aux poings des conducteurs.
Dans les mains des archers, brillent les doigtiers d'or.
Sur le front des chevaux, les médaillons scintillent.
Les sarisses flamboient, sous le bras des lanciers.
Tels de pâles soleils, prisonniers des humains
Retenus deux à deux, par les courroies des chars
Les boucliers flambants, de leur ombon rutilent
Dans l'entrecroisement, des épées lumineuses.
L'on croirait un essaim, de galaxies perdues
Laissant un clair sillage, au milieu des ténèbres.
Dans leur appareillage, orgueilleux, droits, superbes
Les guerriers paradant, rêvent d'exploits, bravades
Fiers, pressés de brandir, leurs armements splendides
Lorsque retentira, le signal des tambours.
Ni piège et ni revers, ne peuvent les atteindre
Car ils ont propitié, les génies des chemins.
Sûrs du triomphe, en ch œur, joyeusement ils chantent
«Nous franchirons leurs cols, nous franchirons leurs vaux.
Pour nous seront les monts, pour nous seront les sources.
Nous franchirons leurs cols, nous franchirons leurs vaux.
Pour nous seront les monts, pour nous seront les sources»

Puis résignés, courbés, suivent les gens du peuple
Sans glaive et sans poignard, les pieds nus sur le sol.
Vêtus d'un manteau court, par le vent malmené
L'estomac creux encor, du jeûne au pied du temple
Dans le matin livide, ils ont froid, ils ont faim.
Certains péniblement, en de lourds chariots traînent
Les couffes contenant, le riz et le gibier
Dont se régaleront, les nobles au dîner.
D'autres vont transportant, les sacs de laiteron
Qu'ils se partageront, le soir avec leurs ânes.
Les premiers attentifs, surveillent les timons.
Les derniers sur le bord, dans les fossés trempés
Ramassent le chiendent, pour le fond des litières.
La nocturne rosée, transit leurs membres gourds
L'effroi de l'avenir, glace leur âme inquiète.
Redoutant le combat, peureux, ils ne comprennent
Pourquoi par ce beau jour, ils vont bientôt mourir
Cependant ce beau jour, ils vont bientôt mourir.
L'on obéit au prince, au feudiste, au pontife
Consignant la coutume, en ses tablettes doctes
Car le seigneur commande, et lui seul peut choisir
La désastreuse guerre, ou la paix bénéfique.
Sans plainte ils ont posé, la houe pour le bâton
Délaissant à regret, dans leurs champs désertés
Les travaux de Chen-nong, pour ceux de Tche-yeou.
Les voici fredonnant, un adieu nostalgique
«Nous reverrons bientôt, nos prairies, nos collines.
Que les traits ennemis, n'atteignent nos visages.
Nous reverrons bientôt, nos prairies, nos fontaines.
Que les traits ennemis, n'atteignent pas nos membres»

Ainsi les hommes vont, ignorant leur destin
Le noble ne rêvant, que de mort au combat
Le pauvre n'espérant, qu'éviter le trépas.

Le soleil sur les monts, dissipa la pénombre
Comme un signal magique, illuminant soudain
L'orgueilleuse forêt, des blasons, des bannières.
Dominant leurs nuées, planent glorieusement
Les emblèmes sacrés, de la Chine éternelle
Qui protègent l'armée, de leur divine force.
Vers le Sud en avant, l'Oiseau rouge s'élance.
Fermant la marche au Nord, suit la grise Tortue.
Du côté gauche à l'Est, rampe le Dragon bleu.
Sur l'autre flanc vers l'Ouest, bondit le Tigre blanc.
Parfois quand la rafale, agite les étoffes
La bise allonge et tord, ces formes terrifiantes.

Lorsqu'un ordre est clamé, sur le char en avant
Sont hissés les drapeaux, signifiant les man œuvres
Là, voici le carré, serrez sur le Dragon
Là, voici le croissant, pivotez sur le Tigre
La sphère, accélérez, le point, ralentissez.

Dans les prés silencieux, les attelages vont.
Pendillant sur le mors, des cavales fringantes
Les sonnailles d'airain, choquées, tintinnabulent
Dans le grelot ténu, des cloches sur les chars.

Là-bas sur les remparts, le guetteur de la tour
Les pieds sciés depuis, le jour de sa naissance
Pour qu'il ne quitte ainsi, nul instant sa faction
Regardait s'éloigner, l'armée vers l'horizon
Jalousant les guerriers, en marche vers la mort.

*

L'on atteignit le col, d'une chaîne escarpée.
Devant parut alors, une croisée de voies.
Po-yeou s'arrêta, de même les vassaux.
«Lequel devons-nous suivre» dit Kong-souen indécis.
«Par la droite» dit Tseu-t'chan, avec résolution.
Tseu-si baisse les yeux, car il ne sait encor
La trahison pour lui, qui sera bénéfique
«Celui-ci paraît bon, mais n'est-il pas risqué?
Tel paraît séduisant, mais n'est-il pas moins sûr»
Kong-souen de la tête, approuva cet avis.
Dans les yeux de Tseu-t'chan, transparut le dépit.
«Sommes-nous égarés?» s'écria Po-yeou.
«N'aie crainte» lui dit Tseu-si, tirant la bride à gauche
«L'Oiseau rouge bientôt, vaincra le Tigre blanc»

L'EMBUSCADE

L'armée suivait le bord, d'un plateau désertique.
Par endroit l'on voyait, des joncs, des renouées
Remplaçant les pourpiers, arbousiers, potentilles.
Le sol mouvant cédait, sous la pression des pas.
Les roues fendaient le sol, de profondes ornières
Comme les sillons blancs, des jonques sur la mer.
Des flaches s'étalaient, des étangs et paluds
D'où les barges montaient, de leur vol ondulant.
Tout fondait, s'émoussait, à l'horizon blafard
Chemins, sentiers, monts, terre et ciel, tout s'effaçait.
Le convoi s'étirait, pour éviter les mares.
Les hommes pesamment, s'enlisaient dans la vase.

Leur cuirasse quittée, leurs armes déposées
Bientôt les fantassins, poussent les attelages.
Dans le sol argileux, on plante les bannières.
L'on dénoue les carquois. Des flèches se répandent.
Les gens de pied bientôt, sont hélés en renfort.
Les chars tirés d'ahan, progressent lentement.
Si l'un d'eux s'engloutit, les cochers le démontent.
Les combattants maugréent, les animaux renâclent.
Pendant que les guerriers, pataugent dans la boue
Soudainement grandit, un roulement sinistre.
Comme issus du néant, des cavaliers surgissent.
Po-yeou comprend tout. Sans tarder il ordonne
«Que chacun se replie, regagnez votre poste.
Regroupez-vous devant, repliez l'aile» - Trop tard.
La forme d'un emblème, apparaît dans la brume.

L'Oiseau rouge de Tchen, abat le Tigre blanc.

C'est alors que piquant, leurs cavales rapides
Les vassaux brusquement, rejoignent l'ennemi.
«Tous à vos lances» crie Po-yeou «Qu'on les rattrape»
La volée des traits vains, se disperse alentour
Mais voici qu'une flèche, atteint l'un des vassaux.
L'homme désarçonné, tombe sur le côté.
Malgré le mortel dard, stoïque il se relève
Puis hautain, dédaigneux, offrant son corps, il dit
«Regarde bien, poltron, comment on doit mourir»
Le prince fait un signe, à son lancier fidèle
«Regarde bien, vantard, comme un traître est puni»
Le javelot sifflant, transperça le vassal.

Mais l'ennemi déjà, vient d'enfoncer le centre.
Dans les bras dénudés, se plantent les sagaies.
Dans les fronts découverts, se fichent les épées.
Dans les cous délicats, pénètrent les poignards.
Tailladées, lacérées, les unités s'écroulent
Dans la sanglante boue, du putride marais.
Les animaux divins, semblent combattre aussi.
Par la corne rugit, le dragon monstrueux.
Le fanion bat de l'aile, ainsi que l'Oiseau rouge.
Le tambour s'emballant, ou grondant sourdement
Paraît le Tigre vif, ou la Tortue pesante.

Les nobles sont rageurs. Les gens de pied gémissent.
Chacun reprend son arme, en hâte abandonnée.
Dans la main des lanciers, glissent les javelines
Qui d'un jet avorté, dans la boue se dispersent.
Les archers paniqués, en vain tentent d'extraire
Les engins prisonniers, dans leurs filins de chanvre.
Dards, flèches englaisées, ripent dans leurs doigts gourds
Les combattants surpris, avant de réagir
Sentent près de leur gorge, une lame acérée.
Le héros orgueilleux, devient charogne vile.
C'est ainsi qu'ambition, rêves de gloire, honneur,
Par le hasard d'un trait, s'envolent à jamais.
L'armée de Po-yeou, ne contient pas l'assaut.
L'on croirait une flotte, échouée sur un fond.
Comme épaves bloquées, les chars s'immobilisent.
Dans l'eau, mâts arrachés, les piques se dispersent.
Gréements, haubans pliés, emmêlés, embrouillés
Les rênes et courroies, entravent les chevaux.
Les crampons et tridents, renversent les cochers
Nautoniers emportés, par la houle guerrière.
Les conducteurs perdus, qui brandissent leur fouet
Semblent des naufragés, sur des radeaux sombrant.
Les porte-enseigne alors, délaissent les bannières.
Le Tigre déchiré, se noie dans le marais.
Le prince voit ses gens, tomber l'un après l'autre.
C'est avec désespoir, qu'il se rue dans les rangs
Mais nul trait, nul poignard, ne le veut transpercer.
Tout d'un coup s'effondra, son ultime lancier.
Les carrés ennemis, brusquement se replient.
C'est alors que vêtu, de ses flambantes armes
Près du pâle vaincu, maculé par la boue
Victorieux, triomphant, paraît le seigneur Tchen
«Prenez-le bien vivant, car je veux devant tous
Voir sa tête rouler, au seuil de mon palais»

LA COUPE SERVILE

Dans le fort de Lo-yang, la ville des soldats
Sur un trône de jade, au milieu de la cour
Se tenait assis Tchen, le Maître de ces lieux
Présidant le festin, pour sa victoire offert.

Un diadème en turquoise, éclairait son visage.
Son corps était vêtu, d'un long gilet garance
Que rayaient douze traits, figurant chaque mois.
Les manches s'incurvaient, en un galbe parfait.
Le collet de nankin, se tournait en équerre.
Le rebord inférieur, souligné d'un ourlet
Simulait en damas, un fléau de balance
Contre les pans de soie, qui semblaient deux plateaux.
Son idéal maintien, reflétait rectitude
Sentiments élevés, dignité, probité...
Mais dans l'ombre du trône, apparaissait un nain
Trapu, le nez camus, et le regard sournois
L'habile conseiller, décidant les traités
Qui semblait refléter, l'âme nue du seigneur.

Au-devant se trouvaient, des tablettes en jonc.
Les coupes scintillaient, sur la nappe en batiste.
Contre un mur s'alignaient, les calebasses pleines.
Suspendus aux chevrons, gouttaient les porcs flambés
D'un fumet délicat, alléchant les gosiers.
Divers jeux s'étalaient, sur un tapis de feutre
Damiers de laurier-tin, d'ivoire ou bien d'ébène
Sur lesquels se mouvaient, les pièces d'outremer
Dés en corne incrustés, de nacre et pyroxène
Dans leurs cornets de pin, que teinte le nerprun
Cartes de bambou, jetons de cuir, pions d'argent...
Dans les bras délicats, des blanches musiciennes
Les suonas, les guanzis, prêts à réjouir les hôtes
Montraient leur bouche ronde, et leur bec effilé.
Boissons, mets délicieux, rien n'était négligé
Pour éveiller les sens, provoquer la jouissance...
Mais l'on entrevoyait, par une porte au fond
Le tranchant d'une hache, en un billot rougeâtre.

Les nobles revêtus, en habits d'apparat
Se trouvaient réunis, sur les paillets de jonc.
Près du trône royal, se tenaient les vassaux
Dans un maintien figé, solennel, déférent.

Tous pour la joute à l'arc, du rite séculaire
Dans la cible mouvante, ont décoché leur trait
Lors que retentissait, le couplet en cadence.
Tous devant le seigneur, ont fléchi le genou.

Chacun mimait l'aisance, affectait la gaieté
Mais simulés, outrés, les rires sonnaient faux.
Sous l'obséquiosité, remontait l'aversion.
La crispation perçait, dans la désinvolture.
Lors que Tchen arborant, un cynique sourire
Jouissait de voir ainsi, les nobles humiliés.

Mais un gong résonna, sur un disque d'airain
Que frappait un géant, muni d'un long marteau.
Le silence d'un coup, tomba sur l'assemblée.

Par un portail de fer, dans le fond de la cour
S'avança Po-yeou, gardé par deux geôliers.
Sur un banc près du trône, on le fit accroupir.

Les hommes face à face, échangent un regard.
L'espace d'un éclair, haine, orgueil se heurtèrent.
D'un œil moins foudroyant, se toisent tigre et lion.

Tchen sourit, puis il dit «Bienvenue, Po-yeou
Que nos c œurs soient emplis, d'allégresse et de joie.
Ce jour est un grand jour. Que l'on chante et festoie.
Que résonnent gaiement, tambourins et pipas.
Mes vassaux, vos conseils, comme vos suggestions
Vont décider le sort, d'un prince malheureux.
C'est à lui de répondre, à vos accusations.
Le combat oratoire, est ouvert maintenant.
Vous devrez déclamer, sur les vers du Che-king.
Chacun par ses propos, va lier son destin.
N'oubliez pas non plus, qu'il n'est de grand tournoi
Sans d'excellents discours... ni sans l'exécution.
Le meilleur conseiller, deviendra mon stratège
Car il faut remplacer, Tseu-si qui nous quitta.
Que Houang-ti le reçoive, en son Palais Vermeil»
Tchen terminant ces mots, sur un accent plus sombre
Fit mine d'essuyer, une larme à sa joue.

Chacun réfléchissant, fourbit sa verbale arme.
Décochant les traits faux, des allusions perfides
Braquant le bouclier, des réparties sournoises
Tendant le traquenard, du traître compliment
L'esprit mieux que la force, écrase l'adversaire.
La phrase peut occire, autant qu'un glaive aigu.
Les savants arguments, blessent mieux qu'un poignard.
Plus qu'avec de l'airain, la face est protégée
Par le masque du rire, ou de l'indifférence.

Lors Tseu-t'chan le premier, déclare avec emphase
«Le soleil apparaît, qu'il a de la puissance.
Li-yeou s'éleva, contre le fort Houang-ti
Que fit Houang-ti le Fort, pour châtier Li-yeou?
L'aigle pardonne-t-il, au busard le défiant?»
«C'est un heureux avis, ne crois-tu pas Yin-touan?»
Dit Tchen en se tournant, vers le noble à sa droite.
«Les bruants vont par deux. Que leur plumage est vif.
L'on doit bien s'accorder, sur un jugement sage
Mais ne doit-il venir, d'un conseiller loyal?»
Tseu-t'chan soudain pâlit. Tchen le dévisagea.
Des chuchotis discrets, dans les rangs s'élevèrent
«Tseu-t'chan, peux-tu» dit-il «éclairer cette idée?»
«Le mûrier du val, quelle beauté, quelle force.
Ne voit-on le vautour, calomnier son ami
Lorsqu'un lambeau d'honneur, est promis en retour?»
Le seigneur soupçonneux, contemple ses vassaux.
Po-yeou réfléchit. Puis il se remémore
Les propos échangés, vers la croisée des voies.
Rassuré quelque peu, fermement il rétorque
«L'eau descend au ruisseau, les colibris voltigent.
Soyons sûr que Tseu-t'chan, est un bon conseiller
Car si j'avais suivi, le choix qu'il proposait
Je serais ce jour l'hôte, et non pas l'invité»
L'on entendit monter, un murmure étouffé.
Mais Yin-touan s'est levé, car c'est bien maintenant
Qu'il deviendra stratège, ou sera disgracié
«Le rossignol pépie, le villageois s'étire.
Ne doit-on préférer, de garder parmi nous
L'ennemi déclaré, que l'ami déguisé»
«Qu'en pense encor Tseu-tch'an?» reprend à nouveau Tchen.
Les gouttes de sueur, perlent au front du noble.
Hardiment il s'engage, au sein de la bataille
«Les perdrix vont par deux, la sauterelle crisse.
Mais n'est-il pas loyal, celui qui recommande
Le juste châtiment, contre notre ennemi?»
Vivement contrarié, par ces derniers échanges
Tchen changeant de sujet, s'adresse à Po-yeou
«Pourrais-tu m'expliquer, pour quelle raison manquent
Sur ton manteau de soie, dirait-on... deux saphirs?»
«L'aurais-tu deviné? Ton œil est très perçant.
Ne le saurais-tu pas, mieux que moi-même encor?»
Les prunelles de Tchen, brusquement s'irradièrent.
Mais là-dessus Tseu-t'chan, clame avec énergie
«Comment oser ainsi, parler au seigneur Tchen.
Cet esprit vipérin, qui bave son venin
Doit être sans tarder, réduit au grand silence»
Mais des protestations, fusent à ces propos
Car c'est l'avis d'Yin-touan, qui paraît l'emporter.
Jusque là réservé, Kong-souen doit s'affirmer
S'il prétend lui ravir, le titre de stratège.
Tout d'un coup, décidé, vers l'estrade il s'avance
Gravissant les degrés, qui mènent jusqu'au trône
Mais s'arrête soudain, juste avant le dernier.
Brandissant les deux poings, il proclame avec force
«Mais peut-on s'offenser, d'une insulte à son maître
Dès lors qu'on a tenté, de le vendre la veille?»
Les nobles sont debout, en agitant les bras.
Le tumulte et la fièvre, envahissent la cour
«Le combat oratoire, est maintenant fini.
Que chacun se rassoie» commande le seigneur.
Le gong d'un coup sonna, rétablissant le calme.

Tchen demeure hésitant... Qui faut-il condamner?
Mais ne pouvant choisir, il se penche dans l'ombre
Vers le nain cauteleux, qui dicte ses propos.

Un silence pesant, règne sur l'assistance.

Enfin levant les yeux, le seigneur dit aux nobles
«Voici le jugement. L'on occira le traître.
Le vaincu devra boire, à la coupe servile.
Koug-souen va devenir, mon stratège attitré»

Sur le champ, Tseu-t'chan, fier, tranquillement se lève
Puis arrache son col, pour dénuder son cou.
Les gardes près du trône, avancent le billot.
Le noble sans mot dire, y pose alors son crâne.
Le bourreau lève l'arme, assène un violent coup.
Le corps décapité, s'abat dans la poussière.
La tête cependant, roule aux pieds du seigneur...
Qui d'un air goguenard, absent, la considère.

*

Sur la tablette en bronze, à nappe vermillon
Teinte représentant, la nouvelle amitié
Brillait la coupe claire, emplie de sombre vin.

C'est la coupe servile, abaissante, humiliante
Par laquelle un guerrier, cède tous ses pouvoirs
Cède ses champs, ses prairies, ses fiefs, ses richesses
L'honneur de sa lignée, son nom, sa condition
Par laquelle un seigneur, se transforme en vassal.

«Vois, je te l'offre» dit Tchen, sur un ton policé
«Tu ne déclinerais, ce présent de ton prince»
«Je ne mérite pas, ce don trop estimable»
Réplique Po-yeou, d'un faux air déférent.
Tchen eut un rire bref, railleur, moqueur, cynique
«Mais tu n'as pas envie, d'un breuvage aussi doux?
Nous t'allons présenter, un plus succulent mets.
Ta soif, je le crois bien, s'attisera sans peine.
Qu'aussitôt l'on apporte, une aile du poussin»
Le serveur s'avança, tenant un plat d'argent.
Parvenu près du prince, il ôta le couvercle.
Sur le métal poli, sanglante apparaissait
L'oreille d'un enfant, qu'ornait un pendentif.
Par l'insigne gravé, Po-yeou comprit vite
Qu'on avait mutilé, son fils atrocement.
«Nous couperons s'il faut, un morceau bien meilleur»
Dit Tchen d'un ton narquois, les yeux rivés sur lui.
Ne pouvant réprimer, un mouvement d'horreur
Le prince alors blêmit. Ses traits se décomposent.
Rapide, il réagit. Son œil devient glacial.
D'un ton plein de mépris, il répond au seigneur
«Point je crois n'est besoin, que je boive ce vin.
Dans ma bouche bientôt, coulera l'onde noire
Qui me rendra toujours, le vassal des ténèbres»

Il tira son poignard, puis se trancha la gorge.

Tchen d'un coup s'ombragea... mais il dit aussitôt
«Nous pouvons à présent, festoyer dans la joie.
Qu'on nous serve les vins, qu'on apporte les viandes...»

La Saga de l'Univers - Claude Fernandez - Éditions Sol'Air - © Éditions Sol'Air - 2007