L'UNIVERS

Poème épique de Claude Fernandez évoquant la cosmogenèse depuis le Big-bang, la fuite des galaxies, la genèse de la Voie Lactée ainsi que le développement de l'Astronomie.


Rien ne vit - Rien ne luit - Rien ne semble exister
Dans l'immobilité, du cosmos immuable.
Rien ne semble animer, le gouffre impénétrable.
Vacuité continue... fascinante, effrayante
Vertigineuse, incommensurable, uniforme.
L'on ne distinguait haut, ni bas, ni droite et gauche.
Passé, présent, futur, sont confondus, unis.
De vagues points chatoient... pâles et minuscules
Tels d'infimes flocons, d'intangibles grêlons
D'énigmatiques yeux, de mystérieux foyers
Glaciale fixation, minérale, impassible
Reflets de l'Irréel, apparition du Songe
Maturations de l'Être, au milieu du Néant
Germes luminescents, de l'antre obscur, opaque
Vision, mirage, image, identique, éternelle
D'un monde pétrifié, dans un profond sommeil
Gelé, figé, noyé, par l'infinie Durée
Monotone torpeur, d'une absence ineffable.

C'était l'Instant premier, de l'Espace et du Temps.

La primaire explosion, dispersait la Matière.
Le vide était rempli, de radiations diffuses
La rumeur affaiblie, du premier Cataclysme.

Tout pourtant s'édifie, se meut, se modifie
Dans cette léthargie, faussement permanente.
L'essaim des galaxies, poursuivait son voyage
Fantastiques vaisseaux, qui vont sans mât, sans voile
Spirales et bâtons, lentilles et ellipses
Flottes d'amas, de superamas, d'escadrons
Qui sillonnent sans fin, la ténébreuse mer
D'une grève inconnue, vers un port incertain
Cyclopéennes roues, dans la Nuit projetées
Lovant, courbant leur jante, en moyeu d'étincelles
Trismégistes armées, de grandioses navires
Piquant les cieux de clous, céphéides intenses.
Disséminées partout, les vagues nébuleuses
Dans cet océan noir, écume galactique
Magiquement couvaient, la semence des astres
Milliards, trilliards, quintilliards, centilliards de mondes
Toujours apparaissant, toujours disparaissant.
Des étoiles dardaient, leurs puissants faisceaux bleus
Soleils qui faiblissaient, vieillissaient, devenant
Géante rouge, orange, et bientôt naine blanche.
Clignotant, vacillant, de pâles seyférides
Se consumaient encor, en blafardes lueurs
Quand approchait leur mort, transmutations finales
Du carburant stellaire, épuisé lentement.
D'autres pendant ce temps, n'étaient que froids débris.
Les systèmes lointains, recevaient les rayons
De tels spectres éteints, depuis des millénaires.
Quelquefois d'un sursaut, à l'agonie, l'un d'eux
S'échauffe et se dilate, en formidable masse.
Les magnétiques champs, craquèlent son écorce
Lignes opposées, brisées, croisées, décroisées.
Les brusques éruptions, disloquent la couronne
Loops, surges se gonflant, s'éployant, s'élevant
Tentacules dressées, langues incandescentes.
Les taches brusquement, s'accolent et s'unissent
Gouffres béants, mouvants, dans la surface en feu
Grenelée de points noirs, tavelée de facules.
Des crevasses bientôt, pulvérisent la graine.
Les atomes partout, jaillissent dans l'espace.
Les neutrons et gluons, d'un coup se dissocient
Puis les quarks libérés, violemment se dispersent.
Dans le dernier accès, d'une ardente pulsion
Le cœur, trou noir sans fond, sur lui-même s'effondre.
Le voilà qui parcourt, la jungle du cosmos
Féroce prédateur, avide, impitoyable
Par sa gueule happant, la matière incendiée
Sitôt broyée, détruite, en rayons photoniques.
Puis à bout d'énergie, le monstre se disperse.

Les ouragans furieux, des étendues spatiales
Galactiques maelströms, simouns, balaient au loin
Ces restes calcinés, d'une étoile défunte.

Imperturbablement, sans fin, les amas d'astres
Poursuivent leur chemin, cycliques girations
Dans leur trace éclairant, l'escorte des planètes
Fécondes oasis, désertiques îlots
Torrides ou glaciaux, calmes ou turbulents.
Certains étaient couverts, d'une tiède atmosphère.
La Vie soudain croissait, fantastique étincelle
Dans leur sein déployant, une immense richesse
Végétaux, animaux, hideux ou merveilleux
Fugitives splendeurs... qui d'un coup périssaient
Brisées, pulvérisées, par un fortuit séisme.
Les êtres qui régnaient, depuis des millénaires
Brusquement avortaient, pour bientôt s'évanouir.
D'autres pendant ce temps, finissant leur carrière
Lentement s'épuisaient, puis se décomposaient
Dans l'éternel oubli, de la Mort, de l'Absence.

Au milieu du cosmos, plongé dans le silence
De monstrueux objets, quelquefois paraissaient.
La démente comète, hippogriffe hystérique
Décrivant son ellipse, effroyable, irradie
Sa crinière enflammée, son toupet d'étincelles
Vision de cauchemar, spectre luminescent
Chimère en iridium, et neige galactique.
Parfois surgit de l'ombre, un informe rocher.
C'est le noir météor, c'est la sinistre épave
Dérivant dans l'éther, sans pouvoir accoster
Le môle hospitalier, où finir son périple.
Rien jusque-là n'a pu, le soumettre à sa loi.
Depuis sa création, vagabond, solitaire
Jamais il n'a connu, le joug de l'attraction.
Mais voilà que grossit, l'incandescente sphère
D'une étoile en gésine, interceptant sa course.
N'est-ce le sémaphore, annonçant le port calme?
C'est un récif, horreur, enfer, bouillant écueil.
Malgré lui, sûrement, il se trouve entraîné
Forcé, happé, tiré, par un fil invisible.
Dans leurs solides rets, les gravitons le tiennent.
Sa puissante énergie, formidable inertie
Lentement amplifiée, de parsec en parsec
Ne peut neutraliser, la masse qui l'attire.
Le voici capturé, dans le réseau des ondes
Voilà qu'il est pris, englouti... désintégré.
Tout bientôt disparaît - Le soleil gigantesque
N'est plus au fond des cieux, qu'un minuscule point
Rejoignant pour toujours, sa destinée fatale.

Pendant ce temps, là-bas, à travers les ténèbres
Les pulsars tournoyant, tels de cosmiques phares
Propagent leurs faisceaux, dans l'archipel astral.
Perdus vers les confins, de l'invisible rive
S'enfoncent les quasars, fantastiques vigies
Nous lançant leurs signaux, des Temps originels
Dont le message dit «Nous fixons l'extrême aire
Du Royaume éternel, ineffable, indicible
Qu'on ne peut concevoir, qu'on ne peut évoquer»
Là-bas, rien n'a de nom, de forme ni de sens
Là-bas sur l'horizon, virtuel, fantomatique
Gigantesque miroir, sans bord, immatériel
Se dessine l'image, identique et inverse
Du concret univers, accessible à nos sens
Comme un pâle reflet, vaguement perceptible
Qu'engendrent les photons, épuisés du voyage
Suivant dans leur trajet, l'inconnue dimension.

Espace fascinant, sublime, où tout se mute.
Sans répit, sans repos, tout se perd, tout se crée.
Particule ou quantum, corpuscule ou rayon
L'Énergie multiforme, impalpable, intangible
De son double aspect montre, un différent profil
Janus énigmatique, ambigu, ténébreux.
Le Temps se précipite, ou ralentit sa course.
La droite s'arrondit, en restant rectiligne.
Déformé dans les rets, de ses champs gravifiques
Le vide se distend, se détend, se rétracte
Modifiant, transformant, la masse et la vitesse.

D'où provient tout ceci? Pour quel but? quelle fin?
Comment put du Néant, émerger l'Existence?
N'est-ce une déité, par-delà ces prodiges
Suprême volonté, supérieure, idéale
Qui jadis alluma, la première étincelle
Qui tire à son désir, les fils mêlés des Parques
Dirige les rayons, mobilise les sphères
Dans son antre divin, forge soleils, planètes?
Plutôt ne s'agit-il, du cycle perpétuel
Dépourvu de tout sens, de signification?
N'est-ce pas, rigoureux, le pur déterminisme
Qui dévide le fil, de l'Effet, de la Cause
Lui-même Fondement, Origine et Moyen?
Vers quelle arche s'en vont, ces pâles armadas
Voguant sur l'océan, du cosmos immuable?
Fuiront-elles toujours, le gouffre indéfini?
Dans leur giron natal, ne retourneront-elles
Quand se dissipera, l'Énergie primitive
Quand ces deux entités, l'Espace et la Matière
Positif, négatif, séparés, désunis
Pour la suprême fin, le dernier Crépuscule
S'annihilant d'un coup, se résoudront enfin?
Qui tout là-bas ira, vers la frontière ultime
Dilatant le cosmos, créant les nébuleuses?
Qui jamais rejoindra, la barrière infrangible
Ce Néant où n'existe, atome ni photon
Ce désert d'où ne vient, nul être et nul message?
Qui jamais pourra voir, tirant le voile immense
Fasciné, foudroyé, par la Vérité pure
La quiddité de l'Être, et la mystique dyade
La monade suprême, et l'essentiel Principe
L'union du Substantiel, et de l'Incorporel?
Qui s'exclamant dira, le final Euréka?
C'est l'étroite borne où, mariage hallucinant
Sont unies la Physique, et la Métaphysique
Le fil ténu joignant, l'Invisible au Visible.
C'est l'opaque paroi, l'immuable mystère
Que ne peuvent percer, philosophies, doctrines
Qui détruit confondus, les systèmes et gnoses
Révélations, Pensées, Théologies, Morales
Qui désarme l'esprit, déconcerté, vaincu
Jetant son dernier mot, son ultime raison
Dégonfle rhétorique, algèbre et dialectique.
C'est l'imprenable fort, l'irréductible seuil
Que ne peut expliquer, l'équation, le santon
Qui soumet le savant, le pontife, égarés
Sur les chemins douteux, les sentiers fallacieux
Du trompeur syllogisme, et de l'abstrait sophisme
Le dédale sans fin, le traître labyrinthe
Des anagogies, spéculations, conversions
Qui dément les Zénon, Pythagore, Heidegger
Qui réduit l'essai vain, des classifications
Les douze prédicats, les dix catégories
Qui fustige, insensées, les déités fantoches
Les Yaweh, Mazdé, les Allah, Bramha, Vishnou
L'orgueil inconséquent, des théogonies, dogmes
Cultes et religions, paravents dérisoires
Déguisant Ignorance, et Contingence humaines.

Ainsi l'obscure Énigme, aux questions de l'Esprit
N'oppose qu'un visage, obsédant, impassible
Divinité voilée, de sa résille noire
Qui de ses millions d'yeux, nous fixe intensément.

Univers, morne sphinx, qui n'aura son œdipe.

Mais les hommes bientôt, dans le champ des lunettes
Par la grandeur spatiale, effrayés, éblouis
Leurs frémissantes mains, aux vis des micromètres
Voient un soir merveilleux, les galaxies qui fuient.
Télescope et radar, lunette et cœlostat
Prunelles de cristal, oreilles de métal
Rétines et cochlées, trismégistes organes
Dirigeant vers les cieux, leurs miroirs et leurs grilles
Photographient les raies, décalées vers le rouge
Détectent dans leurs fils, message énigmatique
Rayonnement primaire, et fluctuantes ondes
Fragiles éléments, pour la Raison perplexe
Qui pareille à l'aveugle, avance puis recule
Vers l'Incommensurable, et vers l'Inconcevable.
Parut l'Astronomie, cet immense labeur.
Galilée, Kepler, Newton, Copernic, Halley
Prévoient les conjonctions, puis les éphémérides
Par triangulations, prédisent les éclipses.
Bientôt les théories, s'opposent et se choquent
Timée contre Almagète, Épitome et Diascome
Ptolémée contre Eudoxe, Einstein et Rutherford.
Brandissant leurs calculs, en fonctions numériques
Mécaniciens du ciel, Physiciens de l'atome
Cosmologues nouveaux, de la Pensée moderne
S'avancent et nous disent «Voici l'explication.
Voici comment hier, sont apparus les mondes
Quand Néant fut Matière, et le vide Infini
Dès l'unique moment, le fatidique instant
Par lequel tout naquit, par lequel tout jaillit.
Découvrez le récit, du premier Cataclysme.

Temps zéro... cent milliards de kelvins. Tout d'un coup
Dans l'énorme explosion, les photons s'éparpillent
Traversant en plasmas, négatons, neutrinos.
Passe un quart de seconde... les muons s'annihilent.
Hadrons, mésons, leptons, positons se transmutent
Par scissions d'éléments, par transition de phase.
Passe une seconde... prodige, un proton paraît
La nucléosynthèse, enfante les noyaux.
Trois secondes... lors hélium, deutérium sont formés.
Des étoiles groupées, naissent les galaxies.
L'expansion devant elle, agrandit le cosmos
Dès ce moment suprême, et pour l'Éternité
S'est à jamais fixé, le sort de l'Univers»

Est-ce réalité, vérité? N'est-ce erreur?
Tout cela n'est-il pas, qu'une illusion du Chiffre
Le rêve extravagant, de la mathématique
La captieuse invention, d'esprits naïfs, crédules
Qui se prennent sans fin, dans les contradictions?
Le temple dont les murs, les pignons, architraves
Sont en moellons de lois, briques de théorèmes
Que joignent tel ciment, implications logiques
Par le branlant Axiome, est-il bien étayé?
Les apories, les antilogies, larges fentes
Démantèlent déjà, le monolithe vain.
La Science modifiée, redéfinit ses bases
Telle une Pénélope, inlassable, opiniâtre
Qui défait et refait, son laborieux ouvrage.
L'Apparence à nos yeux, cache la prime Essence
Mirage vaporeux, s'effaçant devant nous.

Depuis l'événement, qui généra les Mondes
Sans trêve continuait, la morne récession.

Ainsi le temps passait, inexorablement
Seconde par seconde, année, siècle par siècle
Pour toujours emportant, galaxies, nébuleuses
Dans le grand tourbillon, de l'espace infini.

Parmi les univers, qui s'enfuient sans répit
Lentement se dévoile, une immense traînée
La Voie lactée, nue de soleils, poussière astrale
Vaste sublimité, s'étendant, s'étirant
Dans la brumeuse aura, des amas globulaires
Temple aux rivets d'argent, d'électrum et de jais
Monument fantastique, aux parois de cristal
Sidérale cité, s'enflant, se dilatant
Féerique palais, bâtisse illuminée
De prodigieux flambeaux, colossaux réverbères.
L'édifice grandiose, étage ses façades
Pyramides et tours, murailles et redans
Rayés par les canaux, vers les pôles charriant
Leurs électriques flux, dans les champs magnétiques.
Lentement, lentement, la girandole énorme
Gravite en entraînant, ses milliards de torchères
Découvrant son treillis, de voies, de croisements
Dans le réseau confus, de ses constellations
Le Verseau, les Gémeaux, Pégase, Aldebaran
Vega, Beltégeuse, Orion, Céphée, les Pléiades.
Là-bas, dans le brouillard, des nébulosités
Dans les confins lointains, des spirales diffuses
Bellatrix, Éridan, Sirius, Arcturus, l'Hydre
Silhouettes éthérées, de villes formidables
Spectacle fabuleux, que ne supporterait
Brusquement aveuglé, par son intense éclat
Tel Sémélé devant, le Cronide glorieux
Le sordide regard, des mortels misérables
Mais que la déité, l'ayant seule engendré
Peut alors contempler, solitaire et jalouse.

Des éclairs brusquement, de la Galaxie fusent.
Que vient-il d'arriver? Quel violent cataclysme
Vient troubler à nouveau, le mouvement des mondes?
Les atomes diffus, en noyau s'agglomèrent
Le premier embryon, d'un astre qui s'enfante
Comme un pâle falot, informe, imperceptible.
Puis il grandit, s'étend, devient lumineux phare
Gigantesque nova, fulgurante, irradiante
Pour l'immense univers, bluette insignifiante.

Ainsi naît le Soleil, merveilleuse éclosion.

Près de lui cependant, en masses planétaires
Se poursuit l'accrétion, des célestes débris.
Là, Mercure écrasé, de canicule ardente
Là, bijou sidéral, Saturne ceint d'anneaux
Puis la verte Uranus, puis encor Mars la rouge
Là, Neptune gelée, sur le bord du système
Pluton, pâle vigie, sur le gouffre penchée
Vénus la mystérieuse, embrumée de panaches
L'énorme Jupiter, mouvant magma de gaz.
Mais voici que paraît, au sein d'une atmosphère
Ni brûlé de chaleur, ni pétrifié de froid
Noir, solitaire, un astre, et son clair satellite.


La Saga de l'Univers - Claude Fernandez Éditions Sol'Air
© Éditions Sol'Air - 2007 - ISBN 978-2-35421-001-4
Licence Creative Common CC-BY-ND