LA STATUE DE LA LIBERTÉ

Poème épique de Claude Fernandez évoquant au travers d'une méditation nostalgique de la Statue de la Liberté à Manhattan la ville de New-York.


Dans cette île érigée, sur un podium pompeux
J'accueille les bateaux, pénétrant dans New York.
Le monstre américain, chaque jour engloutit
Mes fils européens, en quête d'avenir.
Les immigrants massés, devant Ellis Island
Sont impatients d'entrer, dans cette Babylone.
Tous rejoignent en chœur, ce lieu de perdition.
Malheur, désolation. Que ne puis-je leur dire
«Mes enfants, revenez, au pays des aïeux»
Je brandis ce flambeau, par-dessus l'Océan.
Sais-je si je défends, la juste Liberté
Du citoyen qu'oppresse, un pouvoir trop puissant?
Ne glorifiè-je aussi, la triste Liberté
Du cupide renard, au sein du poulailler.
De sa natale Colmar, à Paris vint mon père.
C'est là que son génie, me conçut, idéale.
Pourquoi m'abandonner, moi ta fille orpheline
Dans ce monde étranger, qui jamais ne connut
D'hellénique beauté, ni de grandeur latine.
Me voici malgré moi, la prêtresse d'un monde
Qui renie mes canons, venus d'un autre sol.
Mon himation dépare, au milieu des blue-jeans.
Mes nattes ondulées, tombant élégamment
Ne peuvent s'accorder, aux tignasses des punks.
Mon profil régulier, étonne et scandalise
Parmi les nez busqués, narines épatées.
L'acide sulfurique, attaque mon visage
Ronge ma peau cuivrée, corrode ma couronne.
Je suis bancroche, éclopée, tremblante et branlante.
Mon bras est écorché, par mon diadème aigu.
La rouille sur mon flanc, suinte ainsi qu'un sang rouge.
La vapeur condensée, fait larmoyer mon œil.

À mes pieds Mannathan, exhibe sa folie.
Mecque des miséreux, nababs et richissimes
New Jersey, Middle Town, Upper Town, Long Island
Chinatown, Chelsea, TriBeCa, West Village...
Museums, Guggenheim, Whitney, Cooper-Hewitt
Pop Art, Op'Art, hyperréalisme, Art Déco.
Brodway, spectacle permanent, immense arène.
Salles de flippers, sex-shop, dancing et strip-tease
Défilé continu, de bijoux et fourrures.
Dernier cri, dernier chic, ultra-chic, fun, western
Surplus, New Wave, ambiance video, high-tech.
Harlem, taudis ruiné, bâtiments délabrés
Que hantent jour et nuit, des loques hébétées
Brooklin, Fulton Ferry, lieu des cinq magies noires
Wall Street, Big Board, la Bourse, au New-York Stock Exchange.
Ce n'est Zeus, Apollon, que l'on vénère ici
Mais une déité, menant tous les humains.
Dans l'orgie des néons, et des couleurs criardes
Le mauvais goût devient, norme, idéal commun.
Partout dans les bazars, les markets et drugstores
Hurlantes percussions, folk, reggae, rap, techno
Rythme incessant, grinçant, vulgaire, insupportable
Que perce l'aigre son, des stridentes sirènes.
La ville névrosée, par l'hystérie saisie
Vend, traite, achète, édifie, conçoit, forge, écrit.
Chaque homme en cette ruche, est abeille effrénée.
Plutôt ne serait-il, un bourdon survolté
Parasite inutile, agité sans répit?
Big Apple, New-York, cité merveilleuse, infâme?
Ton paradis factice, abreuve les migrants
Semblables aux pourceaux, que Circé rassasie.
Comme les compagnons, d'Ulysse naufragé
Leur mémoire a perdu, le souvenir d'Europe.

Las, me voici rivée, dans cette baie maudite.
Que ne puis-je rejoindre, au bord de l'Acropole
Tenant l'Erechtéion, mes sœurs les Cariatides?
Calme et rassérénée, retrouvant ma patrie
Devant la Mer Ionienne, aux vagues lie-de-vin
Là, je méditerais, parmi les Olympiens.

La Saga de l'Univers - Claude Fernandez - Éditions Sol'Air - © Éditions Sol'Air - 2007