SCIPION L'AFRICAIN

Poème épique de Claude Fernandez évoquant le discours de Scipion l'Africain à ses légions révoltées lors de la Deuxième Guerre Punique opposant Rome et Carthage.


Un camp romain en Ibérie. Partout règne le désordre: les armes, les armures, les enseignes jonchent le sol.

LES SOLDATS

Nous avons peur. Nous avons froid. Nous avons faim.
Pourquoi nous battre ainsi? Pourquoi souffrir ainsi?
Le vainqueur Hannibal, viendra nous enrôler.
Pourquoi nous battre ainsi? Pourquoi mourir ainsi?
Le vainqueur Hannibal, nous graciera bientôt.
Le soldat prisonnier, vaut moins qu'un mercenaire.
Le mort glorieux vaut moins, qu'un vivant misérable.
Rome est perdue, Rome est vaincue, Rome n'est plus.
Carthage a dominé, Carthage a triomphé.
Nous avons peur. Nous avons froid. Nous avons faim.

Arrivent des cavaliers. L'un d'eux en manteau de pourpre est Scipion. Il est encadré de l'aquilifer et de trois légats. En arrière se trouvent les tribuns chassés par les soldats.

SCIPION

Qu'entends-je, ô malheur, désespoir, que vois-je là?
Mes yeux, dois-je vous croire, ainsi que mes oreilles
Serait-ce que j'aurais, mal vu, mal entendu?
Qui de vous a parlé, de reddition, défaite?
Jupiter, Mars, Vénus, dieux qui veillent sur nous
Dites-moi que le songe, abuse mon esprit.
Mes yeux, dites-moi, dites-moi, vous, mes oreilles
Dites que j'ai mal vu, que j'ai mal entendu.

Il n'existe de mot, de terme ou d'expression
Qui puisse qualifier, tel parjure et tel acte
Car vous avez trahi, les serments, les augures
Chassé votre consul, rejeté vos tribuns.
Comment après cela, pouvoir encor oser
Vivre sereinement, et regarder le jour?
Lâchez ces boucliers, et quittez ces tuniques.
Plutôt donnez aux porcs, vos glaives et vexilles
Car ils sont plus que vous, dignes de les porter.
Prenez l'épée gauloise, ou le sabre punique
Vous n'êtes pas les fils, de Romulus divin.
Pour cela fallait-il, qu'autrefois combattissent
Mucius, Flavius, Quintus, Camille et les Horace?
Pour cela fallait-il, que soient morts au combat
Sempronius, Flaminius, Paulus et puis Navius?
Plutôt dût votre mère, enfanter une guivre
Qu'un tel fils renégat, infamie du foyer
Car elles auraient eu, moins de honte aujourd'hui.
Le fiel de votre langue, est-il moins dangereux
Que celui de l'aspic, ou du cobra perfide?
Vous dussiez pour laver, cette odieuse traîtrise
Vous passer une lame, au travers de la gorge
Comme fit Taurea, lorsqu'il joignit Fulvius.

Ô n'étais-je toujours, présent à vos côtés?
N'ai-je pas enduré, plus que vous le malheur?
Voulez-vous sur mon flanc, voir toutes mes blessures?
Parmi vous il en est, qui leur doivent la vie.
Si je ne risquais pas, de laisser mon armée
Croyez qu'à l'ennemi, je me fusse livré
Comme autrefois Decius, combattant les Samnites.

Vous n'aimez votre chef, non, vous ne l'aimez pas.

Il importerait peu, que vous m'eussiez banni
Sans pour cela cesser, d'honorer le Sénat.
Mais si ma démission, comme seule exigence
Ranimait votre ardeur, pour sauver la patrie
C'est avec joie qu'alors, je laisserais ma place.
Je vous dirais "Conspuez-moi, oui, rejetez-moi
Pour courir sur le champ, sauver la République"
Mais c'est hélas, malheur, trahison condamnable
Rome que vous reniez, et que vous rejetez.
Songez à vos aïeux, qui pour vous élevèrent
Les murs de notre ville, afin qu'ils nous protègent.
Songez aux dieux, songez, à vos mânes fidèles
Qui veillent patiemment, votre foyer chéri.

Vous n'aimez la patrie, non, vous ne l'aimez pas.

Songez à vos enfants, songez à vos épouses
Qui vous attendent loin, dans la peur, l'anxiété.
Malheur, je crois entendre, ici même leurs cris.
Ne voit-on pas l'oiselle, agressée dans son nid
Jusqu'au dernier instant, défendre sa couvée
Mais vous bien au contraire, indifférents et lâches
Vous les abandonnez, malgré leur désespoir.
Serez-vous sans remords, quand la Ville investie
L'on vendra comme esclaves, au marché vos fillettes
L'on fixera des fers, aux pieds de vos garçons
Quand nus, défigurés, par l'atroce torture
Vous les verrez pleurer, sous les jets des injures
Suppliant le secours, de leur indigne père?

Vous n'aimez pas vos fils, vous ne les aimez pas.

Et que deviendrez-vous, sans toit, sans nourriture?
Pressés par les tribus, des cruels Ilergètes.
Vous errerez sans fin, de contrées en contrées
Pour succomber un jour, dans un meurtrier piège.
L'on verra les vautours, de vos chairs se repaître.
Vous resterez gisant, privés de sépulture
Loin de votre foyer, loin du pays natal.

Mais si nul sentiment, ne subsiste en votre âme
Possédez-vous encor, l'amour de votre enseigne?
Regardez-la, déchue, délaissée dans la fange.
N'a-t-elle soutenu, votre courage hier?
Voilà comme à présent, elle en est remerciée.
Hélas, quand je la vois, il me semble, ô misère
Que dans son œil d'airain, coulent des pleurs amers.
Moi-même je ne puis, retenir mes sanglots.

N'aimez-vous plus, soldats, votre enseigne chérie?

Non, je ne le puis croire, et je ne puis l'admettre.
Si lui venait soudain, le pouvoir de parler
Sans doute dirait-elle "Dressez-moi, sauvez-moi.
Vous ne pouvez laisser, en un sol étranger
Votre aigle consacrée, votre insigne divin...
Car il est encor temps. Vous devez retrouver
La vertu des aïeux, le courage des pères.
Si vous changiez d'avis, tout serait oublié"
Voilà ce qu'elles disent... mais c'est bien vainement
Votre cœur sans pitié, n'entend pas leurs paroles.
Quant à moi j'ai trop vu, le dégradant spectacle
De votre ignominie, de votre vilenie.
Vos actes m'horrifient, vos faces me répugnent.
Vos perfides regards, souillent ma dignité.
Ma silencieuse tente, en son obscurité
S'il est possible encor, apaisera mon âme.

Scipion se retire avec son escorte.

LES SOLDATS

Pardon, pardon, pardon, nous sommes condamnables.
Jupiter, Mars, ô dieux, pardonnez la folie.
Hélas, nous promettons, notre fidélité.
Pardon, pardon, pardon, nous sommes condamnables.
Nous voulons délivrer, nos enfants et nos femmes
Jupiter, Mars, ô dieux, pardonnez la folie.
Pitié, pitié, pitié, nous sommes condamnables
Scipion, nous te suivrons, Scipion nous t'acceptons.
Pitié, pitié, pitié, nous sommes condamnables
Scipion, nous te suivrons, Scipion, nous t'acceptons.

Ils se roulent par terre, ils arrachent leur cotte de mailles, embrassent leurs enseignes en pleurant. Soudain apparaît Scipion. Il n'est escorté que des tribuns. Ils mettent pied à terre.

SCIPION

Soldats, tous avec moi, délivrons la patrie.

La Saga de l'Univers - Claude Fernandez - Éditions Sol'Air - Éditions Sol'Air - 2007