LA SAGA DES MINOENS

Poème épique de Claude Fernandez évoquant le périple des Minoens depuis la nordique Basileïa jusqu'en Crète: Cnossos, le palais de Minos, destruction, reconstruction. Installation des Achéens.



CHANT I
Tablette - Hiéroglyphes

Nous sommes les marins, nous sommes les guerriers
Nous sommes les Aryens, nous sommes les Atlantes
Le Peuple de la Mer, courageux, vigoureux.
Nous avons fui la Mort, la faim, la souffrance.
Nos yeux pâles ont vu, les neigeuses contrées.
Basileïa jadis, vit grandir nos aïeux.
Basileïa, blanche île, aux abruptes parois
Basiléïa, blanche île, aux profondes vallées.
Basiléïa, jadis, nous livrait ses richesses
La magique orichalque, aux rayons ténébreux.

La divine colère, a détruit nos foyers.
La divine colère, a détruit nos lignées.
L'Atlantide a vécu, l'Atlantide a sombré
La montagne a sombré, la colline a sombré
La rivière a sombré, la cascade a sombré.
La mer a disloqué, nos vaisseaux, nos tombeaux.
La mer a disloqué, nos remparts, nos murailles
Nos ponts, nos ports, nos forts, nos maisons, nos bastions.
La mer a dispersé, nos trophées, nos armures
La mer a dispersé, nos bijoux, nos parures
Nos statues, effigies, nos bas-reliefs, nos fresques.
Dévastées, emportées, sont nos cités, nos voies
Nos palais somptueux, nos temples somptueux.
Dévastés, emportés, sont nos chemins, nos champs
Nos jardins, nos vergers, nos prairies, nos forêts.

La mer, la mer, la mer, c’est d’elle que nous viennent
Tourment, adversité, calamité, désastre
La mer, la mer, la mer, c’est d’elle que nous viennent
Désespoir et douleur, mort et deuil, infortune.



CHANT II
Tablette - Hiéroglyphes

Durant des jours, des mois, nous avons navigué.
Joignant nos volontés, soudant nos énergies
Nous avons surmonté , les dangers, les épreuves
Nous avons affronté, les courants, les tempêtes
Nous avons affronté, les écueils, les remous.
Durant des jours, des mois, nous avons navigué.
Dépassant nos terreurs, surmontant nos frayeurs
Nous avons traversé, le nordique océan
Nous avons traversé, la Méditerranée.
Devant nous apparut, un rivage étiré.
La Crète millénaire, aux cavernes sans nombre.
C’est là qu’un dieu jadis, grandit auprès des nymphes.
Nous avons débarqué, sur l’accueillant rivage
Nos filles au teint clair, nos fils aux blonds cheveux.
Nous avons élevé, l’autel de la Déesse
Nous avons sacrifié, deux taureaux purs sans tache.
Nous avons cultivé, le sol béni de l’île.
Nous avons élevé, les murs de nos maisons.
Nous avons défriché, nous avons labouré.
Nos bras ont transporté, nos bras ont déplacé
Nos mains ont ouvragé, nos doigts ont modelé.
Voici le grand palais, que nous avons construit.
Nous avons fait les murs, nous avons fait les dalles
Nous avons fait les toits, nous avons fait les poutres.
Solides sont les murs, solides sont les dalles
Solides sont les toits, solides sont les poutres.
Sur les murs avons peint, la Déesse féconde
Sur les murs avons peint, dauphins, griffons, coquilles.
Dans les profonds celliers, à l’abri conservons
Grains d’avoine et de blé, grains d’orge et de millet
Rayons de miel et noix, amandes et olives.
Dans les profonds celliers, à l’abri conservons
Lingots d’or et d’argent, lingots d’étain, de cuivre.

La mer, la mer, la mer, c’est d’elle que nous viennent
Bonheur, félicité, ressources et richesses.
La mer, la mer, la mer, c’est d’elle que nous viennent
Courage, énergie, volonté, vertu, constance.


CHANT III
Tablette - Hiéroglyphes

Malheur, malédiction, malheur, malédiction
Le Destin nous poursuit, le Destin nous détruit.
La divine colère, a détruit nos cités
La divine colère, a détruit nos bastions
La vague a submergé, nos maisons, nos cités
La vague a dispersé, nos maisons, nos cités.
Las, il ne dresse plus, ses murs, ses parements
Notre palais brisé, notre palais détruit.
Las il ne dresse plus, ses pignons, son fronton
Notre palais brisé, notre palais détruit.
Las il ne dresse plus, son autel, ses colosses
Notre palais brisé, notre palais détruit.
Las il ne dresse plus, ses corbeaux, ses terrasses
Notre palais brisé, notre palais détruit.
Las il ne dresse plus, ses moellons, ses linteaux
Notre palais brisé, notre palais détruit.
Las il ne dresse plus, ses parois, ses toitures
Notre palais brisé, notre palais détruit.
Las il ne dresse plus, ses piliers, ses pilastres
Notre palais brisé, notre palais détruit.
Submergés sont les murs, submergées les colonnes
Disloqués sont les murs, disloquées les colonnes.
Malheur, malédiction, malheur, malédiction
Le Destin nous poursuit, le Destin nous détruit.

La mer, la mer, la mer, c’est d’elle que nous viennent
Tourment, adversité, calamité, désastre
La mer, la mer, la mer, c’est d’elle que nous viennent
Désespoir et douleur, mort et deuil, infortune.


CHANT IV
Tablette - Linéaire alpha

Ô voyageur curieux, d’une inconnue contrée
Qui foules de ton pas, la rive de cette île
Toi qui sur terre et mer, admiras tant d’ouvrages
Le Grand Sphinx à Gizeh, la Grande Pyramide
Les pylônes trapus, de Karnak et Louxor
Le tombeau d’Horemheb, Héliopolis, Menphis...
Vois l’unique édifice, à nul autre pareil
Le palais de Cnossos, le palais de Minos.
Prosterne-toi, déférent, demeure en extase.
Contemple ses piliers, élégants propylées
Ses dallages de gypse, et pavages d’albâtre
Ses redans et rentrants, ses degrés et corniches.
Contemple dans l’éther, ses minérales cornes
Découpant en lambeaux, la chair blanche des nues.
Tel paraît sur un môle, un troupeau de bovins
Profilant au lointain, leur puissante silhouette.

Devant cette apogée, de l’Art et de la Science
Tout monument devient, misérable et mesquin
Toute illustre beauté, se flétrit, se ternit
Toute insigne grandeur, se réduit, s’aplanit.
Ténébreux chapiteaux, architraves laiteuses
Piédestaux safranés, colonnes carminées
Sont les mots pétrifiés, le concret alphabet
Matériel et sensuel, volumique et massique
De l’adroite sculpture, et de l’architecture.

Lors, pénètre en ce lieu, franchis le sacré seuil.
Découvre chaque chambre, et chaque appartement
Couloir des processions, cour des ambassadeurs
Salle des visiteurs, et des appariteurs.
Salle de réunions, salles de lustrations.
Pour ne point s'égarer, ne faudrait-il pas suivre
L’écheveau déroulé, d’un filin salvateur?
Les bipennes dressées, gardiennes impassibles
Montrent le fil aigu, de leur double tranchant.
Protégeant nos enfants, des souterrains démiurges
Dans le stuc des plafonds, président vigilantes
Celles qui dans leur poigne, étouffent les serpents
Maîtresses de l’Enfer, du Ciel et de la Terre.
Voici le mégaron, que gardent les dauphins
De leur danse aquatique, adornant les parois
Puis la salle du Trône, où veillent les griffons
Projetant sur le fond, des royales banquettes
Leur croupe léonine, et leur tête aquiline.
Par les puits lumineux, les rayons se déversent
Telle une onde céleste, en ce terrestre abysse.
Partout, sur les parois, les fresques et les frises
Vivent les habitants, de la Déesse Glauque
Poulpes blancs, oursins noirs, turitelles rosées
Carapace bleutée, des homards et langoustes
Coquilles lobées, auréolées, spiralées.
C’est par elles un jour, que se trahit Dédale
Révélant à regret, son ingéniosité.

En ce lieu tout paraît, plus beau, plus grand, plus vaste.

Contemple autour de toi, l’œuvre de nos artistes
Puis lorsque ton esprit, las de ce labyrinthe
Sera suffisamment, ébloui de merveilles
Submergé de splendeur, et d’auguste noblesse
Par la rampe descends, jusque dans les celliers.
C’est là que silencieux, loin des pillards cupides
S’entassent les pithoï, les jarres et les vases.
Leurs ventres sont replets, de riches nourritures
De craquante noisette, et de fondante figue
D’orge et de blé doré, d’avoine et millet blanc
De noix brune et d’amande, à l’écorce vert tendre.
Ces cruches sont bourrées, de miel doux et pâteux.
C’est là, dit-on, jadis, que s’étouffa Glaucos
Lorsqu’enfant innocent, il éprouva soudain
Le saugrenu désir, de suivre une souris.
Nul convive en ce lieu, n'épuisera jamais
Les denrées contenues, dans tous ces magasins.
La citerne remplie, d’une onde claire et pure
Durant des lunaisons, peut rassasier nos gorges.
Mais plus encor descends, dans les caves profondes.
Là, tu découvriras, abondant, foisonnant
Richissimes produits, rarissimes essences
Pyxides et rythons, kernos, kylix, cratères
Cumin, santal, sésame, eucalyptus, gaïac
Garance, incarnate, orpiment, lapis, kermès
Chanvre et lin, métis, organdi, satin, batiste
Vison, vair, astrakan, zibeline, ours, hermine.
Voilà de quoi fournir, aux peuples de la Terre
Ce dont ils ont besoin, durant l’éternité.
Mais plus encor descends, dans les caves profondes.
Là, tu découvriras, des lingots lourds, massifs
Le cuivre malléable, aux chatoiement rougeâtres
L’étain gris, mat, cendreux, aux bleuâtres nuances.
L’argent froid scintillant, l’or chaud, resplendissant.
Mais plus encor descends, dans l’atelier secret
L’inviolable repaire, où le scribe assidu
Grave pour le futur, dans l’argile pétrie
Le message incertain, des siècles révolus.
Pour livrer leur mémoire, à nos fils oublieux.
Là, dans l’obscurité, sommeillent les tablettes.
Protégées des autans, sans bruit elles attendent
L’hypothétique jour, de leur exhumation.

Puis, quand tu seras las, d’errer dans la pénombre
Lors, tu pourras monter, les degrés innombrables
Te menant au sommet, du splendide palais.
Tel un sage acquérant, sagacité, sagesse
Par l’épreuve, des ans, l’expérience du temps
De paliers en paliers, par la rude ascension
Ton esprit libéré, se mouvra, s’éploiera.
Ne croirais-tu gravir, les crêtes de l’Ida
Tant est grisant l’effort, enivrant le trajet?
Là-haut, sur le rebord, de l’immense terrasse
Ton âme s’emplira, d’espace et de grandeur
Ton regard sondera, le gouffre indéfini
Ton oeil embrassera, la mer illimitée.

Quiétude et plénitude, en ce lieu se marient.
Vois là-bas les vaisseaux, convergeant vers nos rives.
Leurs flancs dans l'entrepôt, sans répit se déversent.
Les richesses du monde, en nos remparts affluent
Poteries ouvragées, des îles cycladiques
Vernis et colorants, des comptoirs phéniciens.
Minerais et métaux, de la Cassitéride
Remèdes et parfums, de la chaude Lybie
Fourrure et peaux tannées, de la froide Scythie.

La mer, la mer, la mer, c’est d’elle que nous viennent
Bonheur, félicité, ressources et richesses.
La mer, la mer, la mer, c’est d’elle que nous viennent
Pouvoir, hégémonie, domination, puissance.
La mer, la mer, la mer, c’est d’elle que nous viennent
Courage, énergie, volonté, vertu, constance.
La mer, la mer, fécondité, fertilité
La mer, prolificité, multiplicité
La mer, prodigalité, générosité
Multiformité, diversité, profusion.
La mer, exubérance, opulence, abondance
La mer, la mer, la mer, commencement, naissance
La mer, la mer, la mer, pérennité, durée.
La mer, passé, futur, devenir, destinée.
La mer, la mer, Éternité, Vitalité.



CHANT V
Tablette - Linéaire alpha

Malheur, malédiction, malheur, malédiction
Le Destin nous poursuit, le Destin nous détruit.
Dans les airs, dans la mer, terrifiant se déchaîne
Le combat d'Apollon, contre Poséidon
Le titanesque duel, nuées contre clarté
Les rochers en fusion, contre les radiations.
Malheur, malédiction, malheur, malédiction
Le Destin nous poursuit, le Destin nous détruit.

Démon tonnant, Thêra, lance au loin ses rochers
Sur nos ponts, sur nos ports, nos côtes pacifiques.
Sa délétère haleine, engloutit nos cités.
Quelle ire inassouvie, bouillonne en sa poitrine?
Quelle inexpiable offense, outragea sa fierté?
Puis voici qu’un fracas, formidable, inouï
Sourd de l’antre abyssal, et traverse l’espace.
De son trident rageur, le dieu frappe la côte.
Le Royaume des Cieux, le Royaume des Morts
Vont-ils s’entrechoquer, se heurter, se briser?
Thêra soudain se fend, Thêra soudain s’enfonce.
La vague alors s’élance, à l’assaut des rivages.
Rien ne peut arrêter, ses liquides cavales
Poignard et lance, épée, n’entament pas sa chair
Qui toujours se déforme, et toujours se reforme.
L’impuissant bouclier, n’évite son assaut.
Les murs cyclopéens, s’écroulent bruyamment
Linteaux, piliers, pavés, sont déjetés, dispersés.
Pithoï, jarres et pots, sont fracassés, brisés.

Rien de ce que nos mains, ont pétri, ont forgé
Ne subsiste en ce jour, ne demeure en ce lieu.
Tout disparaît, tout s’aplanit, s’anéantit
Dans le gouffre des flots, dans l’abîme de l’onde
Fluctuant mausolée, tourbillonnant sépulcre.
Thêra, cataclysme, effondrement, catastrophe
Thêra, dévastation, Thêra, désolation.

Comme il était superbe, à la brillante aurore
Le palais de Cnossos, le palais de Minos
Comme il était glorieux, triomphal, orgueilleux.
Ses dallages d'albâtre, au soleil flamboyaient
Ses parements de gypse, aux rayons chatoyaient.
Le voici maintenant, ruine, amoncellement
Le voici maintenant, souvenir et fumée
Le voici maintenant, chimère évanescente.

Rien ne put détourner, la divine colère
Ni, jetées dans le feu, les votives statuettes
Ni, lancées dans la baie, les rituelles offrandes.

Malheur, malédiction, malheur, malédiction
Le Destin nous poursuit, le Destin nous détruit.

La mer, notre passion, la mer notre obsession.
L’amie chérie devient, la traîtresse ennemie.
Celle qui nous donnait, aujourd’hui nous retire.
La mer, la mer, la mer, c’est d’elle que nous viennent
Peur, frayeur, inquiétude, épouvante, effroi
La mer, la mer, la mer, c’est d’elle que nous viennent
Tourment, adversité, calamité, désastre
La mer, la mer, la mer, c’est d’elle que nous viennent
Désespoir, séparation, chagrin, mort et deuil.



CHANT VI
Tablette - Linéaire bêta

Toujours l’horizon vide, et toujours le silence.

Combien de jours, de mois, devrons-nous surveiller
L’immuable désert, des vagues sans repos
Le difforme chaos, du palais dévasté?
Combien d’années encore, devrons-nous surveiller
La triste nudité, des rives ravagées?

Toujours l’horizon vide, et toujours le silence.

Verrons-nous dans les cieux, monter une hirondelle?
Verrons-nous sur le sol, refleurir l’anémone?
Se pourrait-t-il un jour, que renaquît la vie?
Ne pourrons-nous entendre, un babil enfantin
Le chant d’une prêtresse, ou l’hymne d’un aède?
Cnossos est oubliée, par le cours de l’Histoire?

Toujours l’horizon vide, et toujours le silence.

Mais que sont tout là-bas, ces points imperceptibles
Qui glissent lentement, sur la morne étendue?
N’est-ce pas un mirage, une vague illusion?
N’est-ce un dieu malicieux, trompant nos facultés?
Nos yeux trop fatigués, sans doute nous abusent.
L’on croirait voir pourtant, des coques recourbées
Dont l’image grandit, augmentant, grossissant.
Des voiles étarquées, orgueilleusement gonflent
Sur la mer lie-de-vin, leur cotonnade blanche.
Des proues vermillonnées, sur l’onde se détachent.
La mer, la mer soudain, se couvre de vaisseaux.

Les voici, les voici, les hardis conquérants
Les voici, les voici, les superbes guerriers.
Qu’ils sont forts, qu’ils sont beaux, qu’ils sont grands et puissants
Les fiers navigateurs, les nautes magnifiques
Les fabuleux héros, des épopées futures
Les audacieux vainqueurs, de la naissante Hellade.

Sur le sol des aïeux, marchent les Achéens.
Leur front hautain se lève, à l’aube des victoires.
Leur cimier roux frémit, à la brise égéenne.
Leur casque d’airain flambe, au soleil cycladien.
Leurs clairons triomphants, retentissent dans l’air.
Tranchante est leur épée, large leur bouclier
Rutilants sont leurs chars, véloces leurs cavales
Robustes sont leurs arcs, rapides sont leurs traits
Légers leurs javelots, solides leurs jambières.
L'avenir, l'avenir, est inscrit dans leur face,
Le halo de la gloire, environne leurs pas.
Noblesse, ardeur, grandeur, émanent de leurs gestes.
Prudents sont leurs propos, sages sont leurs discours.
Puis viennent auprès d’eux, leurs augustes épouses.
Toutes sont revêtues, d’immaculées tuniques.
Leur diadème emperlé, retient leurs blondes tresses.
Gracieux est leur maintien, profondes sont leurs hanches
Caressantes leurs mains, enveloppants leurs bras.
La candeur chaste empreint, leur intense regard.
La beauté rayonnante, imprègne leur visage.
De leur bouche s'épanche, un divin miel sonore.
La vive intelligence, en leurs prunelles brille.
Généreuse est leur âme, avisé leur esprit.
L'avenir, l'avenir, à leurs fils appartient
L’avenir, l’avenir, à leurs filles sourit.

Bientôt chacun s’active, exécutant sa tâche.
La cité dévastée, de ses ruines renaît.
Cnossos revit alors, dans le cours de l'Histoire.

La mer, la mer, la mer, c’est d’elle que nous viennent
Survie, résurrection, renouveau, renaissance.

La Saga de l'Univers - Claude Fernandez - © Claude Fernandez