L’ERMITE

Poème épique de Claude Ferrandeix évoquant la vie dans les monastères, la vie d’un ermite au premiers temps du christianisme.


Sempiternellement' la même galerie
Sempiternellement' les mêmes chapiteaux.
Rien n’est ici plaisant' rien n’est ici charmant
Car Dieu voulut que l’Homme' en souffrant ici-bas
Pût gagner dans les Cieux' radieuse Éternité.
Point de verger' point de halliers' point de parterres
Dans le domaine enclos' de l’austère abbaye.
Le pois chiche sans goût' seul croît au potager.
Le puits délivre une onde' insalubre' insipide.
Plus triste est la journée' sous les arcades grises
Plus morne est la nuitée' sous les dômes lugubres.
Cloître aveugle et muet' sourd au mondain fracas
Thébaïde épargnée' par l’humaine folie.
Sempiternellement' la même cour déserte
Sempiternellement' les mêmes colonnades.
Par le vitrail fermé' sur l’extérieur impur
Le monde évangélique' et l’univers biblique
Moïse' Abraham' Josué' Jacob' Salomon.
Face à la Création' brutale' indifférente
Le miracle du Christ' et la résurrection.
Pour combattre l’horreur' des éléments farouches
La douceur de l'apôtre' et l'amour de Marie.
La Procession des saints' face à la mécréance
Romuald' Bernard Tolomeï' Jean Gualbert
Dominati' Placide' Alfène' Odon' François.
Face à la Volupté' face à la Vanité
Flagellations' Crucifixions' Dépositions.
La pesanteur des ans ' courbe l'arceau des voûtes.
La geôle du Réel' emprisonne les âmes.
L’étouffante Matière' alourdit les moellons
S’immisce par les joints' s’infiltre par les dalles
Circule dans nos corps' dans nos mains' dans nos cœurs.
Sempiternellement' la même cour déserte
Sempiternellement' les mêmes colonnades.
Sempiternellement' la même galerie
Sempiternellement' les mêmes chapiteaux.

Le Service divin. Complies dans l’Oratoire.
Cierges illuminés' repoussant les ténèbres.
La bénite clarté' vainc l’ombre satanique.
Parchemins déroulés' sur le bois des pupitres.
Les orants sont tous là - Recueillement - Silence.
Génuflexion' prostration - Premier chœur - Silence.
Cantiques des enfants - Cantique des Prophètes.
Mon Dieu' mon Dieu' pardon' pardon pour nos péchés.
Psaume et bénédiction - Prière et liturgie.
Gloire au Père' Alléluia' nouveau chœur - Silence.
Dieu miséricordieux' ayez pitié de nous.
Psaume' antienne' hymne puis verset' répons - Silence.
Trois fois Alléluia' douze fois litanie.
Seigneur' délie ma langue' afin qu’elle t'implore.
Silence à nouveau. Tous, lentement s’agenouillent.
Mon Dieu' mon Dieu' mon Dieu' que serions-nous sans Toi?
Reçois notre oblation' reçois notre ovation.
Gloire à toi' Seigneur' gloire' à la Trinité Sainte.
Psaume cinq fois. L’Apocalypse' Amen - Silence.
Versets de l’Écriture' et Nouveau Testament.
Délivre-nous du Mal' de l’immonde Satan.
Psaume cinq fois. L’Apocalypse' Amen - Silence.
Le Prophète a parlé «Mon Dieu' sept fois par jour
L’hiver comme l’été' je dirai ta louange»
Prostration' génuflexion' liturgie - Silence.
Gloire au Père' Alléluia' nouveau chœur - Silence.

L’office est terminé. Les cierges sont mouchés.
Sans repos se poursuit' la vie pieuse du cloître.
Méditation' travail' recueillement' travail
Jeûne au pénitentiel' étude au scriptorium
Théologie' christologie' théologie.
Sans répit nuit et jour' s’élèvent les prières
Sans répit retentit' sous les hautes voussures
La fiévreuse oraison' vers la Divinité.
Quand l’une est terminée' c’est l’autre qu’on entame.
Vigiles dans la nuit' Laudes quand pointe l’aube
Dans la matinée Tierce' après-midi la Sexte
Presqu’aussitôt la None' et pour le soir les Vêpres
Complies au crépuscule' avant séparation.
Le psaume dépourvu' de chaleur' sentiment
La psalmodie feutrée' des Saintes Écritures
Comme unique harmonie' comme unique chanson.
Pour seule confession' conversation' dialogue
Les gestes signifiant' les regards s’appelant.
Qu’en nul jour' nul instant' Dieu ne soit vénéré.
Veille ininterrompue' de sanctifications
D’éloges vers l’Unique' et de bénédictions.
Nous devons racheter' l’originel péché.
Le charpentier bâtit' le paysan laboure
Le chevalier combat' nous prions le Seigneur.
De nous dépend le sort' des âmes perverties.
Généreux' dévoués' nous sommes les bons moines.
Rien ne détournera' nos pensées du Seigneur.
Soumis nous demeurons' l'instrument du Seigneur.
Que brille ou non le jour' peu nous chaut' nous importe.
N’entendre plus de bruit' sinon lancinants psaumes
Ne plus sentir' agir' ni penser' ne plus vivre.
Ne plus voir l’Univers' que le Mal corrompît.
Nous attendons la mort' la survie de notre âme
Notre libération' de la prison charnelle.
Transitoire est la vie. Futiles et frivoles
Sont plaisir et pouvoir' opulence et jouissance.
Généreux' dévoués' nous sommes les bons moines.
Que l’existence est dure' à porter' assumer.
Nous sommes égarés' seuls dans l’immense Nuit.
Seuls' désemparés' seuls' face au Monde effrayant.
Consciences déchirées' consternées' affligées
Blocs' îlots de Matière' inquiète' effarouchée.
Le doute abominable' inspiré par le Diable
Suscite nos soupirs' nos pleurs' nos geignements
L’énorme Création' fait ployer nos épaules
Mon Dieu' mon Dieu' pourquoi' nous avoir délaissés?
Longueur' langueur' douleur' des mois gris qui s’enfuient.
La vie n’est qu’une attente' avant la délivrance.
La vie n’est qu’un éclair' devant l’Éternité.

*

L’aube engourdie' figée. Le froid' le froid divin.
Le soleil divin' pâle' au bord des monts divins.
C’est la morne heure où ceux' que la mort a fauchés
Gisent raidis' verdis' bouche ouverte' œil hagard.
C’est la triste heure où ceux' qui n’ont péri du gel
Se lèvent titubant' pour tirer leur carcasse
Rassasier leurs passions' repaître leurs désirs.
Tous les moines sont là' recueillis' silencieux
Pénétrés par la foi' l’amour' la compassion.
Le Mystère éternel' imprègne leurs consciences.
Tous' les voilà' portant' les objets de leur culte
Flambeaux' ciboire' ostensoir' voile consacré.
Le saint diacre s’avance' en brandissant la croix
Pour que fuient les démons' l’engeance maléfique.
Satan n’est-il caché' dans le brouillard mauvais?
Procession' lente progression' pèlerinage.

Salutaris noster' adjuvanos' Deus
Laudate eum' caelum et terra

Marche sous le ciel gris. Marche sous l’œil divin.
Psaume au rythme des pas' de la méditation.

Laudate eum' caelum et terra'
Laudate omnia' flumina dominum

Descente jusqu’au val' posément' lentement.

Le froid' le froid mordant' la chair' les mains' les pieds.
Marche sous le ciel gris. Marche sous l’œil divin.
Psaume au rythme des pas' de la méditation.

Laudate eum' caelum et terra
Salutaris noster' adjuvanos' Deus

La chapelle apparaît' au bord du belvédère
Pavement brut' mœllons rugueux' tuileaux grossiers.
Parvenus au parvis' les moines s’agenouillent.
Les rayons auroraux' percent la brume épaisse.
La vive clarté lors' illumine la Terre.
Dans sentes et chemins' des silhouettes mouvantes.
Les âmes corrompues' à l’appel du Seigneur
Vers le tombeau sacré' par centaines s’avancent.

Tous aujourd’hui sont là' pour honorer le saint
Les puissants' les savants' les manants' miséreux.
Ces prélats ambitieux' les voici rabaissés
Le prêtre luxurieux' l’avaricieux chanoine
L’évêque instigateur' assoiffé de pouvoir.
Ces moniales venues' d'un couvent délabré
Que leur piété paraît' contrefaite et sordide
La malsaine ferveur' s’engraissant de leurs vices
Rembrunit leur visage' et renfrogne leur mine.
Les conduisant' voici' la pâle diaconesse
Par l’envie' la rancœur' ulcérée' torturée
Jalouse des plaisirs' que la Beauté procure.
Ces nobles orgueilleux' ces combattants superbes
Suzerains et vassaux' vavasseurs' hobereaux
Quels pauvres corps sont-ils' sans leur côte lustrée?
Quel esprit déficient' occultait la cuirasse.
Leur victorieux mépris' devient humilité
Leur dédaigneux orgueil' devient timidité.
Ces bourgeois dépourvus' de leurs soieries superbes
Dépouillés d’apparat' de faste superflu
Qu’ils sont tristement vils' hideux et misérables.
Tous ces Riches ventrus' qu’ils ont l’air pitoyables.
Qu’ils sont penauds' déférents' qu’ils sont tourmentés.
Sous l’oripeau flatteur' apparaît l’indécence.
Privées de leurs joyaux' ces courtisanes fières
Ne savent susciter' que dégoût' répulsion.
L’érotique attirance' émanant de leur membres
Dès lors est devenue' repoussante laideur.
Ces clercs' savants rompus' en rhétorique et droit
Les voici démunis' devant le grand Mystère.
Les voici nus' tremblants' soumis' obéissants
Tous forcés de sonder' leur inquiète conscience
L’intime profondeur' vérité de leur âme.
Lors' pourrait-ce être ainsi' qu’ils se présenteront
Quand sonnera pour eux' le Jugement Dernier?

Le peuple bigarré' demeurait en retrait.
Ces pauvres délaissés' dans leur insignifiance
Dans leur médiocrité, leur bassesse' indigence
De frustes paysans' d’abjects manouvriers.
Des rustres ignorants' de féroces bourreaux
Des briscards délurés' de crédules béjaunes
D’avides commerçants' des artisans roués.
C’est le peuple conçu' par Éve et par Adam.
C'est l'engeance voulue' par Dieu notre aimé Père
Les radasses montrant' leur poitrine gonflée
D’œillades aguichaient' les vilains égrillards.
De rudes viragos' tançaient des avortons.
Parfumées d’origan' les mièvres enjôleuses
Dévoilaient au jocrisse' un jupon fallacieux.
Tout là-bas se terraient' les violents brabançons
Les arbalétriers' ces bannis' ces maudits
Que frappait l’anathème' énoncé par le pape.
Stupidement confus' ils demeuraient au loin
De leur cache espérant' leur vaine absolution.

Les orants sont prostrés' au pied de la chapelle.
Dans la niche grillée' le mystique univers
Le religieux Mystère' au-delà des barreaux.
Dans la sacrée cellule' où gît le saint martyr
Le regard déférent' timidement s’immisce.

Tintement léger - Murmure étouffé. Silence.
Devant le seuil un moine' avance lentement.
Gestes ralentis' scrupuleux' gestes pesants.
La grille est repoussée - Timbre d’une clochette.
Sur la table en granit' la châsse est déposée
Méticuleusement' précautionneusement.
Le coffre d’argent luit' aux feux du jour qui naît.
Tenant un parchemin' l’un des moines s’approche.

«Ô' béni sois-tu' Bienheureux' céleste Guide.
Car ta vie douloureuse' à tous montra la Foi.
Tu fuis loin de la ville' où sévit le péché.
Te voici dans la grotte' au pied d’une falaise.
Romain te fait descendre' à sa corde un panier.
Tu réparas le pot' brisé contre la dalle
Tu rendis au novice' une bêche égarée.
Tu préféras l’épine' au lieu des chairs tentantes.
La folle vagabonde' en franchissant ton seuil
Recouvrit la raison' découvrit la prière.
C’est grâce à toi que Maur' le compagnon fidèle
S’éleva sur les eaux' pour secourir Placide
Pauvre et pur tu vécus' humble et saint tu mourus»

L’assistance frémit. Les prélats psalmodient.
«Gloire à toi' Jehova' gloire. Ite missa est»
«Gloire à toi' Jehova' gloire. Ite missa est»
L’on brandit l’encensoir' longuement secoué
Qui répand à l’entour' son purifiant effluve
Repoussant au nadir' les horribles démons.

Veni creator spiritus. Amen. Amen.
Veni creator spiritus. Amen. Amen.

Deux moines s’inclinant' sur un plateau présentent
La précieuse clé d’or' au diacre en dalmatique
Cérémonieusement' précautionneusement.
Pathétique instant' seconde suprême' unique.
D’un geste il introduit' le pêne en la serrure
Puis il fait pivoter' lentement le couvercle.
Sur un linge il dépose' un fémur disloqué
Cérémonieusement' précautionneusement.
Pas un bruit dans le val. Tous retiennent leur souffle.
D’un coup pulvérisant' le silence figé.
Les dissonants cornets' poussent un hurlement.
Lors' soudain' ruée' cohue' vociférations
Déchaînement' furie' fureur' exaltation
Ferveur' élan' passion. Les mains' les bras se tendent
Jusqu’à l’épilepsie' la tétanisation
Jusqu’à l’horreur' la douleur' jusqu’à l’éréthisme.
Comment cette poussière' émanant d’un cadavre
Qu’un souffle suffirait' à jeter au néant
Peut-elle provoquer' telle révolution
Dans ces crânes humains' subjugués' envoûtés?
Comment cet ossement' ce reste calciné
Peut-il mouvoir ces bras' contracter ces visages?
D’où peut-il bien tirer' cet insigne pouvoir?
Chacun sur la relique' appose un tremblant doigt.
Celui qui ruminait' de funestes pensées
Redevient rayonnant' confiant' rasséréné.
Celui que tourmentait' le remords entêté
S’en retourne joyeux' purifié' délivré.

Mais une rumeur vague' envahit l’assistance.
«Le voici... le voici. Là-bas' c’est lui' c’est lui»
Tumulte' agitation' disparaissent d’un coup.
L’on n’ose plus bouger' ni le doigt' ni le pied.
L’on n’ose proférer' la moindre exclamation.
«Le voici... le voici. Là-bas' c’est lui qui vient.»
Les nobles désarmés' baissent les yeux' honteux.
Sur le front des prélats' un amer pli se creuse.
«Le voici... le voici. Là-bas' c’est lui qui vient»
L’on distingue bientôt' sa tragique silhouette.
La foule épouvantée' laisse un large passage...
Car le voici' le fou' le gueux' le saint - l’Ermite.

*

Son corps' un échalas' cassé' dégingandé.
Sa tête' un coing' sec' dur' ses deux yeux' braises rouges.
Sa chevelure éparse' en mèches relevée
Sylve drue s’étendant' sur une humique tourbe.
Son épaisse moustache' un épineux buisson
Dont se fut affublée' sa trogne abominable.
Sa barbe' une forêt' parasitant sa peau
Recouvrant sa mâchoire' absorbant ses joues caves
Grimpant après son cou' tombant à son menton
Comme une pariétaire' au bord d’une falaise.
Couvert de vieux haillons' dans la main le bourdon
Poitrail à tous les vents' il parcourait le monde.
Son corps mince était ceint' d’une mystique aura
Son front auréolé' d’une clarté magique.
Sa pupille flambait' de lueurs magnétiques.

Vide est son estomac' cependant il n’a faim
Nu son flanc' nu son dos' cependant il n’a froid.
Si l’ondée se déverse' il n'en ressent les gouttes
S’il grêle ou bien s’il neige' en a-t-il sensation?
Car il veut ignorer' cette dépouille abjecte
Cette prison de chair' séquestrant son esprit
Que nous devons traîner' jusqu’à l’instant fatal.
Ses mains' ses pieds' ce n’est pas lui' ce n’est pas lui.
Ce détestable corps' infâme' horrible' infect
Cette immonde matière' il veut la rejeter
La maltraiter' la torturer' l’annihiler.
Perclus' parasité' par les poux' les punaises
Les bras endoloris' les jambes mutilées
Sans répit' sans repos' il marche' il prie' médite.
Vers l'horizon voit-il' monts' plaines et vallées?
Devant ses pas voit-il' forêts' halliers' garrigues?
Perçoit-il au travers' de son religieux rêve
La parcours du soleil' de l’aube au crépuscule?
Maintenant il n’est plus' qu’apparence flottante
Qu’une âme séparée' de sa gangue terrestre.
C’est le mage inspiré' le dément visionnaire
Le christique guerrier' dont l’armure est la foi.
Le moraliste sec' fanatique et rigide
Martyr' indigent' démon' thaumaturge' archange
L’homme charismatique' intransigeant' sectaire.
C’est l’ascète farouche' inflexible' intraitable.
C’est le refondateur' l’évangélisateur
C’est le prédicateur' le saint halluciné.
Vieux depuis sa jeunesse' il n’avait aucun âge.
L’avenir' le passé' pour lui se confondaient.
Jadis il fut enfant' mais il extermina
Le joyeux souvenir' insupportable' honni
D’un bienheureux foyer' vivant dans l’opulence.
Dans sa pensée grandit' la conscience divine.
C’est ainsi qu’un matin' pour toujours il partit
Sans daigner écouter' les soupirs de sa mère.
Fuyant dans le désert' il connut la souffrance
L’infinie solitude' et l’horreur de la Vie.
Les trompeuses visions' venaient le supplicier
Lingots' joyaux' écus' flattant sa vanité
Couronne' étole et mitre' excitant son orgueil
Charmeuses vénustés' provoquant son désir
Mais il put triompher' des forces démoniaques.
De son âme putride' il sonda le tréfonds
Jetant sans concession' dans ce gouffre sordide
La divine lumière' envoyée par les anges.
Puis il revint au monde' afin de propager
L’unique Vérité' le vrai Dieu' la vraie Foi.
Désormais il prêchait' pour la Bonne Parole.
Tour à tour' il connut' la fange des prélats
Racaille ecclésiastique' épiscopale tourbe
L’hypocrisie des rois' des seigneurs et des princes
La turpitude impie' des cours' magistratures.
La robe mieux ne vaut' que le heaume flambant
La chasuble encore moins' que le haillon troué.
Rien' rien n’avait soumis' sa volonté rebelle
Son jugement rétif' à toute concession.
Bulle pontificale' excommunication
Procès pour bougrerie' pour magie' diablerie
N’avaient découragé' sa rage religieuse.
Jamais il n’abjura' jamais il ne céda.
La sainte Inquisition' l’avait banni' traqué.
Sans renoncer jamais' sans plainte il endurait
Claustration des cachots, indigence des geôles.
Rien n’avait pu briser' la fureur de sa foi
Ce tourment dévorait' ses brûlantes entrailles
Ni fer au feu rougi' ni tenaille affûtée
Ni le fouet' ni le carcan' ni les étrivières.
Son absolue rigueur' démasquait l’Infidèle
Traquant au fond des cœurs' le Mal enraciné.
Son moralisme étroit' secouait les consciences
Chassait partout le vice' empoisonnant les âmes
Dénonçait les péchés' sous les fausses vertus
Condamnait l’impiété' chez les rois' chez les prêtres
Mariages prohibés' libidineuses mœurs...
La soif de l’absolu' subjuguait son esprit.
Ses récriminations' terrifiaient les chrétiens.
Son ascèse effrayait' les bourgeois luxurieux.

Impavide il marchait' sans détourner la tête
Pendant que dans ses pas' s’agitait l’assistance
Comme si nul humain' n’existait pour son œil.
Lorsqu’il fut parvenu' devant le reliquaire
Lors il se pétrifia' puis écarta les bras
Tel sur le Golgotha' fut crucifié jésus.

«Vous tous' écoutez-moi' petits-fils de Caïn
Race dégénérée' qu’enfanta le Malin
Descendance infectée' par Judas le parjure
Vous' fientes éjectées' par l’ignoble Asmodée.
Vous êtes pourceaux' gorets' bœufs' loups' chacals' chiens.
Vous touchez tous' horreur' la répugnante chair.
Vous lutinez' baisez' des femelles impures.
Toi' bourgeois' tu viens là' démuni' déférent
Mais ton argent s’entasse' en ton coffre caché
Lors que devant ta grille' un pauvre meurt de faim.
Toi' seigneur' tu viens là' prosterné' pénitent
Mais en ton château fort' sèchent tes armes rouges
Prêtes à te servir' pour de nouveaux massacres.
Toi' l’évêque impudent' la monnaie te sacra.
Vous tous' moines très pieux' très miséricordieux
Vos sandales en cuir' déplaisent au Seigneur
Vos capuchons fourrés' plaisent à Belzébuth.
Louez les Bienheureux' évitant les humains
L’ascète en son désert' le dendrite en son arbre
Syméon le stylite' en sa haute colonne
Jane recluse à vie' dans son morne cachot.
Seul Antoine est un saint' Pakhôme est un pêcheur
Qui manie la faucille' au lieu du goupillon.
Cénobitisme impie' ne vaut l’érémitisme.
Que soient chassés' maudits' les vils sarrabaïtes
Négligeant la prière' et s’adonnant aux vices.
Que soit traqué' honni' le gyrovague oisif
Qui se nourrit sans peine' en mendiant aux couvents.
Ceux qui sur un coussin' reposent leurs oreilles
Sans honte oublient celui' qui même n’avait pierre.
Vous baffrez' vous baffrez' vous engrossez les filles.
Jamais n’extirperez' la malsaine racine
Des vices réunis' des péchés agrégés
Qui ravagent vos corps' parasitent vos âmes
Concussion' malversation' prévarication
Luxure' avarice' impénitence' onanisme
Simonie' simonie' simonie' simonie»

Lors' il tendit son poing' vers la foule hystérique.
Les moines affligés' confus' baissaient la tête.
Les nobles murmuraient' les prélats s’offensaient
Marmonnant bassement' de haineux commentaires.

«Simonie' simonie' simonie' simonie»

S’étranglant' il hurlait' transporté par son ire.

«Simonie' simonie' simonie' simonie

Quand Dieu rappellera' vos âmes dépravées
Quand l’Ange Gabriel' sondera vos consciences
Vous serez condamnés' aux tourments éternels
Vous tomberez en pleurs' au fond de la Géhenne
Par les étroits boyaux' des cercles infernaux.
Vous serez déversés' dans les miasmes putrides.
Votre sang caillera' vos humeurs pourriront.
Des larves grouilleront' au sein de vos entrailles.
Le fiel de vos pensées' par vos plaies jaillira.
Vos corps se couvriront' de sanie' de pustules.
Des vers s’échapperont' de vos fielleuses lèvres.
Les tarets perceront' vos crânes tuméfiés.
Puis vous serez poussés' dans l’Anténore obscur.
Là' vous étoufferez' dans la fournaise rouge.
Vous marcherez' hagards' sur des brandons ardents.
Les démons cribleront' de leur pique vos membres.
Vos chairs seront fondues' par l’irradiante flamme.
Des jets phosphorescents' gicleront dans vos yeux.
Des éclairs fuseront' de vos orbites creuses.
La poix s’infiltrera' dans vos bouches brûlées.
Vous grillerez' vous grillerez' vous grillerez»

Il grondait' rugissait' comme un lion déchaîné
S’époumonait' gueulait' tonnait' tonitruait.
Sa caverneuse voix' résonnait dans les cœurs
Sa barbe s’agitait' comme un serpent fébrile.
Ses lèvres écumaient' ses tempes ruisselaient
Ses pupilles flambaient' son regard fascinait.
Ses bras' ses mains tremblaient' tout son corps trémulait.
Sa face paraissait' un instable chaos
Strié de plis changeants' parcouru de séismes.
Son front' ses joues' son cou' tour à tour devenaient
Cramoisis' violacés' pâles ou bien livides.
Son flot d’imprécations' tombait sur l’assemblée
Tel ouragan verbal' dialectique tempête
Qui la malmenait' la hérissait' la giflait.
Son génie surhumain' terrorisait le peuple.

Comme s’il fut soudain' saisi de parésie
Terrassé par l’effet' de sa propre énergie
Son long corps s’affala' sur les dalles du seuil
Demeurant silencieux' privé de mouvement.
L’on aurait alors dit' qu’il avait trépassé.
Mais d’un bras se levant' comme ressuscité
Posément il reprit' d’une voix murmurante.

«Dieu créa l’Univers' Satan le corrompit.
Le monde extravasé' transsude la Substance.
L’essence maléfique' imprègne les consciences.
Le Malin nous pénètre' il infecte nos âmes
Pervertit nos pensées' lie notre volonté.
C’est lui qui nous gouverne' éveille nos désirs
Dicte nos jugements' infléchit nos conduites
Se joue de nos vertus' pour les changer en vices.
Nous sommes corrompus' jusqu’au fond de nous-mêmes.
Dieu créa l’Univers' Satan le corrompit
Le monde extroversé' plonge au fond de l’Abîme.
Satan' c’est le Mystère' inclus dans la Matière
Le voici dans ce roc' dans ce pré' dans cet arbre
Le voici pénétrant' vos mains' vos bras' vos bouches.
Le printemps' c’est Judas' renaissant de sa mort
La Femme c’est le Diable' en ange travesti.
Le Diable ses cheveux' le Diable ses deux yeux
Le Diable ses deux seins' le Diable ses deux lèvres
Le Diable son pubis' le Diable son vagin.
Satan' Satan partout' l’Univers est Satan.
Là' partout' Satan' là' dans ce bois' ce buisson
Dans cet oiseau' dans ce chemin' dans cette brume.
La Beauté' la Grandeur' la Séduction' le Charme
Sont démoniaque essence' infernales engeances
Les senteurs' les couleurs' miroitements' lueurs.
Le monde est vénéneux' l’Existence est véreuse.
Le Soleil est Satan' souillés sont les rayons.
Cette infâme vermine' intoxiquant nos corps
C’est lui' rongeant le fruit' tachant les cieux' la nue.
Ce monde est Vanité. Vanité le négoce
Vanité la beauté' vanité la richesse.
Vanité' vanité' ce monde provisoire.
Ce fleuve' émanation' des fluides infernaux
La Femme' incarnation' des principes mauvais
La Nature' expression' des forces maléfiques.
Dieu créa l’univers' Satan le corrompit.
L’Existence est Mystère' hallucination vide
Le Tout pour la conscience' est trop dense' étouffant
Le Tout pour la conscience' est trop pesant' poissant.
Le Tout pour la conscience' est trop lourd' asphyxiant.
Trop l'azur' trop la mer' le mont' trop les humains
Trop le dur' le mou' trop' le doré' l'argenté'
Le noir seul est décent' le gris seul convenable.
Pourrait-on supprimer' les sons' mélodies' images?
Nous sommes trop' nous sommes trop. Trop. Pourrait-on
Confiner au Néant' le furoncle Univers
Pourrait-on retrancher' les Éléments de l'Être?
Dieu' c’est le Bien' le Mal' Dieu' c’est douleur' bonheur.
Dieu' c’est le Pur' c’est l’impur' c’est l’incomplétude
Le Fini' l’Infini' c’est le haut' c’est le bas.
Dieu' c’est la vacuité' c’est l'annihilation.
Dieu' c’est l’inanité' c’est l'irréalité.
L’homme qui naît' puis meurt' Jéhova l’a souhaité
Le fauve massacrant' Jehova l’a voulu.
Tous les maux' affronts' maladies' humiliations
Dieu les a perpétrés' les a perpétués.
Voyez tous» disait-il «en tendant son bourdon.
Voyez l’axe du monde' immuable Principe.
Les soleils déférents' dans son orbe gravitent.
C’est la sublime Essence' épurant la Matière.
C’est l’axe des Vertus' l’axe du Saint Esprit.
Les docteurs' sachants' clercs' jamais ne le sauront.
Les docteurs' sachants' clercs' jamais ne comprendront.
Les docteurs' faux' sournois' menteurs' mensongers' fourbes
Les docteurs' coquins' mesquins' dépravés' pourris
Les docteurs' imposteurs' cauteleux' fallacieux
Les docteurs' fangeux' morveux' débauchés' fripouilles
Les docteurs' étrons' déjections' vermine' ordure»

Saisi par le dégoût' il s’était redressé.
La haine convulsait' tordait sa face blême.
Tous retenaient leur souffle' un moment il se tut.
Comme si devant lui' se trouvaient réunis
Ses concurrents honnis' il cracha de mépris.
La foule émit alors' un murmure interdit.
Confus' réprobateurs' les moines s’offusquèrent.
Puis il reprit' mêlant' geignements et paroles.

«Je souffre' ô que je souffre. Ô vous tous' vous mes frères
Voyez le désespoir' qui s’ouvre dans mon âme.
Tendez-moi vos mains' embrassez-moi' pressez-moi»

Son visage effaré' s’était bouleversé.
Comme si l'avait fui' miraculeusement
Sa hargne et son aigreur, sa gnaque et sa colère.
Ses traits décomposés' trahissaient veulerie
De son œil turgescent' dégringolaient des larmes.
Sa haine se muait' en atroce affliction
Dénuée de pudeur' ignorant dignité.

«Ma douleur' ma douleur' ce n’est le froid' la faim
C’est le mal d’être né' c’est le mal d’exister.
Criez' pleurez' geignez' tourmentez-vous' mes frères.
Lacérez-vous' frappez-vous' frappez-vous' mes frères.
Que lamentations' pleurs' s’élèvent jusqu’aux cieux.
Torturez votre chair' suppliciez votre corps»

Tous pleuraient. Le manant pleurait' le paysan.
Le seigneur pleurait' le bourgeois pleurait' l’évêque
Tous prisonniers du piège' où les enfermait Dieu.
Les moines silencieux' honteux' baissaient la tête.
La foule trépignait' hurlait' vociférait.
Les pauvres enhardis' s’approchaient' le touchaient.
Par centaines les mains' s’agrippaient à son corps.
Certains gesticulaient' se démenaient' piaffaient.
Certains' figés' saisis' demeuraient en extase.
Des femmes brusquement' s’évanouissaient
Des hommes s’arrachaient' la barbe et les cheveux.

«C’est pour notre salut' qu’il supporte l’opprobre»
«C’est pour notre salut' qu’il supporte la faim»
«C’est pour notre salut' qu’il supporte la soif»

Mais brusquement un cri' des poitrines jaillit.
L’host impérial' sauve qui peut' l’host impérial.
Des cavaliers armés' soudain font irruption.
Les épées sont tirées' des flèches bientôt fusent.
Fuite par les chemins' panique' horreur' désastre.
L’espace d’un instant' le belvédère est nu.

*

Dans la morne vallée' descend la nuit divine.
La brume s’épaissit' le froid s’intensifie.
La chapelle s’efface' à l’horizon blafard.
Nulle âme en ce lieu saint' désormais ne subsiste
Prélats comme bourgeois' peuple' ermite et moniales.
Sous le rayon lunaire' éclairant le parvis
Les moines sont là' seuls' pétrifiés' impavides.
Le psaume à nouveau monte' impassible' insensible
Se brisant en échos' dans le silence agreste.

Salutaris noster' adjuvanos' Deus
Laudate eum' caelum et terra

Lentement' lentement' le cortège s’ébranle.

Adjuvanos' Deus' salutaris noster
Laudate omnia' flumina dominum

Bientôt le monastère' apparaît sur le mont.

Laudate eum' caelum et terra
Laudate omnia' flumina dominum

Laudate eum' caelum et terra
Laudate omnia' flumina dominum

La Saga de l’Univers - Claude Fernandez - Éditions Sol’Air - © Éditions Sol’Air - 2007