SAGA CELTIQUE

Poème épique de Claude Fernandez évoquant le conflit entre une prêtresse de l'île d'Aran et un roi celte dans l'Irlande antique: Erinn: le Chêne sacré, l'Océan, la saga des Gaëls...


INVOCATION

Ô, divin Messager, barde au langage ailé
Que Brighid l'Avisée, te prête Inspiration
Que ta vive pensée, comme le goéland
Dans l'azur de l'Idée, s'envole agilement.

Fais renaître et vibrer, l'antique tragédie
Fais revivre et parler, ceux qui dorment sous terre
Dis la folie du Roi, le courage de Niew
Dis l'éternel combat, de la Paix, de la Guerre
Dis le sort des Gaëls, dis le malheur d'Érinn.

Ô, divin Messager, barde au langage ailé
Que Brighid l'Avisée, te prête Inspiration.

LA TEMPÊTE

Il geint, Murdam, le roi d'Ulach, Fils de l'Été.
Grande est sa douleur, sa fureur, grande est sa haine.
Farouche, il invective, injurie l'Océan
Pieds nus sur le granit, face à l'ouragan noir.
Farouche, il crie vengeance, il crie son désespoir
Devant le ciel furieux, les rochers écumeux.
La prêtresse d'Aran, fauche sa descendance.
La prêtresse d'Aran, abolit sa puissance
Niew, la vierge d'Érinn, qui protège son peuple.
C'est ainsi que Murdam, rugit sur le rivage.
Son host a pris déjà, les royaumes voisins
Mais le roi du Connacht, que défend la prêtresse
Promptement s'est enfui, sur un voilier rapide.
Le voici réfugié, sur les îles de l'Ouest.
Murdam pour le soumettre, envoie son jeune fils.
Le vaisseau bientôt cingle, à travers les courants
Mais la vierge a prié, Manannan, le dieu sombre.
Manannan en colère, a libéré ses chiens
Les chiens bleus de la mer, qui blanchissent les vagues.
Sans répit tout le jour, ils ont traqué la nef
Brisé les madriers, transpercé les bordages
Pour emporter l'enfant, sur leurs souples nageoires.

Le perfide limon, remplit sa bouche ouverte.
Les varechs aux doigts verts, lient ses membres inertes.
Son corps inanimé, gît sur un lit d'arène.
Vers la Porte des morts, le noir Thétra l'emmène.

C'est ainsi que Murdam, gémit sur le rivage.
Las, il ne sera pas, le souverain d'Érinn.
Le roc sacré, là-bas, sur le trône à Tara
Ne grincera jamais, sous le poids de son corps.
C'est ainsi qu'il gémit, le roi d'Ulach, Murdam.
Grande est sa douleur, sa fureur, grande est sa haine.

«C'était mon fils aimé, c'était mon sang, ma chair
C'était mon espoir, c'était ma vie, mon soleil.
Déjà tout jeune enfant, excellant par la force
De son poing vigoureux, il tuait le chamois
Brisait le front du loup, cassait les reins de l'ours.
Maintenant il n'est plus, hélas il ne vit plus.
Hélas il ne meut plus, ni son bras, ni son pied.
Son pied ne peut marcher, son bras ne peut s'étendre.
Le vif éclair n'est plus, dans son œil ténébreux.
Le souffle est endormi, dans sa bouche muette.
Sa langue est engourdie, sa lèvre pétrifiée.

L'enfant, c'est la survie, l'enfant, c'est la victoire
Sur l'absence et l'oubli, sur le Temps, sur la Mort.
L'enfant, c'est le maillon, de la chaîne vivante
Qui seule peut unir, le fils au vieil ancêtre.
Contemplant appuyé, sur un bâton de chêne
Celui qu'il a fait naître, adolescent fougueux
Terreur du sanglier, du chevreuil, du grand cerf
L'aïeul courbé, perclus, ne maudit plus son âge
Car les années pour lui, sont un léger fardeau.
Mais lorsque le destin, sacrifie l'être cher
Dont les candides jeux, déridaient son visage
Las, il ne souhaite plus, ni boire et ni manger
Las, il ne veut revoir, le soleil qui se lève.

Dieux, que vous ai-je fait, qu'ai-je fait à l'Abîme
Pour connaître à mon tour, la douleur de Gwidion?
C'était mon fils aimé, c'était mon sang, ma chair
Mais tu l'as abattu, prêtresse ignoble, inique.
Tu l'as empoisonné, par ta vague assassine
Tu l'as emprisonné, par tes chiens meurtriers.
Sois maudite, ô chienne enragée, prêtresse immonde.
Sans repos, sans répit, te poursuivra ma haine.
Puisqu'on n'aborde pas, ton rocher dans les flots
Mon armée détruira, le pays du Connacht
Province de ta race, où tes aïeux vécurent.
La mort affligera, chaque port, chaque ville
Pour ainsi rassasier, mon ire inassouvie.
Nombreux s'élèveront, les hurlements des fils.
Nombreux s'épancheront, les geignements des mères.
Le peuple du Connacht, souffrira, gémira.
Sans repos, sans répit, te poursuivra ma haine.
Tes prés seront déserts, tes ports seront déserts.
Vides seront tes champs, vides seront tes villes.
Goïbniu désormais, n'éclairera tes forges.
Désormais Lahm-Fhada, n'aidera ton négoce.
La Morrigan vengeuse, écrasera tes fils.
Le grand Dispensateur, Amaéthon le Sage
Ne lèvera tes blés, ne mûrira tes fruits.
L'arc de Samildanach, en ton ciel ne luira.
C'était mon fils aimé, c'était mon sang, ma chair
C'était mon espoir, c'était ma vie, mon soleil»

Il geint, Murdam, le roi d'Ulach, Fils de l'Été.
L'onde à ses pieds se tord, mugit, rugit, écume.
Spectrale apparition, fantastique vision
La troupe des écueils, résiste à l'Océan
Terrestres contingents, guerriers du continent.
Leur côte de varech, leur cuirasse en lichen
Repousse bruyamment, les chiens bleus de la mer
Féroce armée nocturne, impalpable et mouvante.
Les brisants tels un glaive, entaillent leurs viscères
Mais leur chair disloquée, se ressoude aussitôt
Leurs muscles se renouent, leur humeur se reforme.
La crique vainement, dans son piège les cerne.
Leurs membres ondoyants, se coulent dans les fentes.
La caverne les boit, et bientôt les vomit.
Paralysés, prostrés, les combattants de pierre
Sont assaillis, chargés, par l'agressive meute.
Sous la mer cependant, en sa Tour de Cristal
Courroucé, Manannan, Maître de l'Océan
Déchaîne la fureur, de ses troupes hurlantes.

*

Mais voici que non loin, venant de Landrasta
Progresse lentement, un lugubre cortège.
Le druide le premier, roidement se détache.
Sa tunique est fermée, d'une agrafe en argent.
Son poing serre une corne, aux signes oghamiques.
Son visage émacié, paraît dur, insensible.
Puis vient le fier ollav, une torche à la main
Précédant les filid, à la cagoule étroite.
Les vierges de Brighid, cheminent dans leurs pas
La face tourmentée, le regard effaré.
Leur gorge retentit, d'un hymne guttural
Pareil au bruissement, des grands bois sous la brise.
Dans leur tunique rêche, en sombre mélusine
Leurs bras noueux tendus, l'on croirait qu'elles sont
Des fantômes vivants, des spectres arborins
Tordant leurs fins rameaux, au vent de la tempête.

Quand paraît sur la voie, l'auguste procession
Fantassins, cavaliers, font une haie d'honneur
Car ils ont reconnu, Sentach, Sage d'Érinn.
Le cortège s'étire, en suivant le rivage.
Soudain tous voient Murdam, fou, hagard, écumant
La cape déchirée, la face ravagée.
Les soldats effrayés, s'enfuient avec des cris.
Le fier ollav s'arrête, et les filid se figent.
Les vierges terrifiées, s'écroulent à genoux.

Seul, d'un pas décidé, le druide alors s'avance.

«Dès l'aube ce matin, quand se levait Dagda
Pour baigner les mortels, de ses brillants rayons
Sur le rocher de Lug, autel des Danaans
Mon bras a commandé, le rituel sacrifice
Puis le sévère ollav, a choisi la génisse
Garni le foyer saint, tiré les braises rouges.
L'haruspice a jeté, la divine liqueur.
Sept fois, sept fois plongeant, le couteau consacré
Dans la gorge sans tache, où palpite la vie
Sept fois j'ai fait jaillir, l'âcre humeur écarlate.
Sept fois, sept fois j'ai vu, malheur, calamité
Pendant qu'au loin sombrait, Arianrod-roue-d'argent
Ton cadavre sanglant, franchir le seuil d'Anoun.
Par les Fomoïré, par tous les Danaans
Par Oghma, par Brigantia, par Conn aux trois faces
Par le chaudron sans fond, le feu de Cil Dara
Par les Fils de la Nuit, dans les villes d'Érinn
Par l'Océan divin, les forêts, les bruyères
Murdam, je t'en conjure, au nom de tes aïeux
Par ta race et ton clan, ta famille et tes pères
Détourne le malheur, qui plane sur tes jours
N'inflige pas la mort, au peuple goïdel
Renonce à ta vengeance, oublie cette querelle.
Murdam, ne défie pas, la prêtresse d'Aran.
Crains son courroux, Fils de l'Été, crains sa puissance.
L'ouragan se réveille, ou s'endort à sa voix.
Les chiens bleus de la mer, se calment à ses mots.
Quand dès l'aube elle vient, au bord du gouffre vert
La mouette descend, le dauphin se rapproche.
Son regard fend la nue, découvre le soleil.
Son chant tarit la source, ou délivre les ondes.
Manannan la comprend, Manannan la protège
Le Maître de la Mer, qui frémit à son Hymne.
Crains son courroux, Fils de l'Été, crains sa puissance.
Par l'Abîme sans nom, le Sol de la Promesse
Renonce à ta vengeance, oublie cette querelle»

Ainsi parle Sentach, le druide-très-savant.
Murdam, preneur de tours, par ces mots lui répond
«Quels propos divagants, s'échappent de ta bouche?
Puis-je oublier, crois-tu, le souvenir d'un fils?
Puis-je ainsi pardonner, la mort de mon enfant?
Puis-je accepter, crois-tu, de voir ma vie brisée?
Dix années sacrifiées, pour conquérir le trône
Dix années de combat, pour forcer les rois celtes.
Rien, rien n'apaisera, ma fureur et ma haine
Rien ne refermera, cette blessure ouverte
Sinon le sang, l'horreur, la mort et le massacre.
Ce n'est l'incantation, de la vierge habitant
Le roc sacré d'Aran, au bord du gouffre vert
Qui pourra détourner, mon désir impérieux.
Sache que nul humain, n'a fait ployer ma lance.
Je ne crains son courroux, je ne crains sa puissance.
Les hommes tomberont, les femmes tomberont.
Les champs seront déserts, désertes les cités.
Nul père en ce pays, n'aura de fils vivant.
La foule marchera, vers les portes d'Anoun.
Sache aussi que la mort, qui bientôt m'abattra
Ne saurait empêcher, ce dessein de vengeance.
Mon ambacte fidèle, accomplira mes vœux
Lors que je rejoindrai, le Palais de Lumière»

Ainsi parle Murdam, valeureux comme Ésus
Mais Sentach à ces mots, le fixe d'un œil sombre
«La douleur te rend fou, le désespoir t'aveugle.
Quand même ô Cavalier, tu détruirais la Terre
Le corps de ton enfant, ne se ranimerait.
Le rocher noir de Fal, sous ton poids ne criera.
Tu ne seras jamais, le souverain d'Érinn.
Propose un pacte juste, à la vierge d'Aran
Sinon les dieux vengeurs, te poursuivront toujours.
Murdam, tu seras maudit, tu seras damné.
Tu gémiras sans fin, dans la grotte de Sid.
La gèse aiguë de Nuz, transpercera ta gorge.
Le trait vif d'Épona, brisera ta poitrine.
Les veltres d'Araoun, le Prince de l'Abîme
Dévoreront ta chair, déchireront ton ventre»

Ainsi parle Sentach, le druide-très-savant.
Murdam, preneur de tours, médite longuement.
Les pensées violemment, dans son esprit se choquent.
Triste, il songe à son fils, triste, il songe à la mort.
Dans la nuit cependant, la tempête fait rage.
Les chiens bleus de la mer, aboient contre la pierre.
Le vent frappe l'écueil, et le tonnerre gronde.
Levant la tête enfin, le Cavalier répond
«Soit, j'accepte la paix, mais j'exige en échange
Que la vierge d'Aran, par le feu ravageur
Devant le haut Conseil, au bois de Landrasta
Soit demain sacrifiée, pour venger mon fils mort.
Si jamais par malheur, elle entend refuser
L'on entendra partout, clamer l'Hymne de Guerre.
Les hommes tomberont, les femmes tomberont.
Les champs seront déserts, désertes les cités.
Nul père en ce pays, n'aura de fils vivant.
La foule marchera, vers les portes d'Anoun.
Prends ta barque à fond plat, rejoins la vierge, ô druide.
Barr-Finn qui te connaît, rappellera ses chiens.
Le vent te conduira, vers la rive interdite»

Ainsi parle Murdam, valeureux comme Ésus
Mais Sentach-le-Savant, par ces mots lui répond
«Qu'oses-tu proposer, fou, dément, insensé?
Ne sais-tu que la vierge, est sacrée pour les Celtes?»
«Que m'importe à présent. Druide je te salue.
Trop de mots ont franchi, le rempart de nos bouches»
«Soit, je préviendrai Niew, mais ton pacte, ô Murdam
Ne me fait présager, que malheur et que deuil»

Lors chacun se retire, et va jouir du repos.
L'ombre où tout s'évanouit, se déploie sur la rive.
La nuit, la sombre nuit, s'étend sur les rochers
Sur la forêt touffue, sur la rase bruyère.
La nuit, la sombre nuit, s'étend sur l'Océan
Sur la baie, sur le cap, sur la grève aréneuse.
Le vent, le vent brutal, s'abat sur la campagne
Parcourt les sommets noirs, parcourt les vallées noires.
Le vent, le vent brutal, s'abat sur les villages
Sur la forêt touffue, sur la rase bruyère
Pendant que Manannan, ivre de son courroux
Jette son fiel amer, sur les guerriers de pierre.
C'est le moment lugubre, où le Roi de l'Abîme
Sortant des profondeurs, pousse à travers les prés
Ses dogues au poil fauve, aux oreilles de sang.
Leurs dents sont des couteaux, leurs prunelles des vrilles.
Le démon sanguinaire, a flairé sa victime.
Le frêle enfant perdu, sur la nocturne lande
Près de lui sent le pas, du monstre épouvantable.
C'est en vain qu'il gémit, c'est en vain qu'il appelle
Rien ne le sauvera - C'est trop tard, il est pris.
Le veltre d'un coup sec, fend sa gorge fragile
Puis la bête le broie, dans sa gueule éclatante...
Cependant que là-bas, devinant le carnage
Ses parents impuissants, dans leur abri se terrent.

LA SAGA DES GAËLS

Lorsque rugit la mer, dans la nuit ténébreuse
Chacun, fourbu, se livre, au sommeil bienfaisant.
Les guerriers étendus, reposent en leurs peaux.
Les filid sont couchés, dans leur grotte profonde.
Le druide est allongé, sous le Chêne divin.
Les vierges de Brighid, au fond de la forêt
Dorment sur la feuillée, leur haleine mêlée.
Mais vers le campement, dressé près de la côte
Brille un rai vacillant, sur le bord d'une tente.
Dans ce logis de toile, un homme se lamente
Pensant à son fils mort, qui gît dans l'Océan.
Là, solitaire il veille, avec Douleur, Vengeance
Les deux tristes démons, déchirant son esprit.
Sous l'éclat d'un flambeau, dans l'ombre se détachent
Des armes ouvragées, rutilant, scintillant.
Le valeureux guerrier, n'a pas de toit solide
Son palais n'est bâti, que de peaux et de pieux.
Les gèses plantées là, sont fines colonnades.
Les casques renversés, paraissent des cratères.
Les filets de combat, font au sol un tapis.
Les trophées accrochés, semblent des candélabres.
C'est là qu'aime à rêver, le Celte au cœur farouche.
De tous côtés, partout, sur le métal forgé
La saga des Gaëls, vit en reflets de bronze.
Les Thuata ligués, repoussent les Fir Bolg.
Brès et les Fomoré, s'unissent contre Donn.
Mais voici que naît Lug, nourrisson prodigieux
Devenant chaque jour, plus fort, plus intrépide.
Son invincible épée, transperce les Géants
Frappe Indech et pourfend, Balor au mauvais œil.
Voici Conn, le dieu sombre, emportant les guerriers
Mais la vive Dianceht, fait jaillir une source
Qui ranime les morts, guérit les moribonds.
Sur l'écumeux Severn, Bran étend ses longs bras
Puis les ressuscités, reviennent au combat.
Les Fomoré vaincus, retournent à la mer.

Nerveux, le Roi se lève, en repoussant la torche.
Songeur il se rassied. Méditant, il hésite...
Décidé brusquement, il se lève à nouveau
Hèle par l'ouverture, un soldat en faction
«Garde, appelle Connuid, mon ambacte fidèle»

Puis Murdam attendri, contemple une par une
Les armes qu'il vêtit, dans l'ardente mêlée.
Toutes sont devenues, de fidèles compagnes
Car le roi goïdel, n'a de femme ou d'amante.
Depuis ne leur doit-il, tant d'exploits, de victoires?
Ne leur doit-il aussi, tant de félicité
D'instants miraculeux, de joie, de volupté?
Certaines sont parées, de bijoux et d'émaux.
Leur surface polie, semble une peau lustrée.
L'on croirait que chacune, à l'envi se propose
Lance au port élégant, pique à la taille fine
Parme à l'ombon galbé, tel un sein plantureux.
L'une pudiquement, s'est vêtue d'un fourreau
Telle une épouse aimante, effacée, vertueuse
Tandis qu'une autre nue, défiante et provocante
Dévoile sa beauté, comme une courtisane.
Chacune autour de lui, cruelle autant que belle
Semble rivaliser, pour attirer son œil.
Murdam, le cœur ému, saisit la favorite
La spathe ciselée, du triscèle et de l'esse
Qu'il n'a jamais quittée, depuis sa prime enfance.
Puis il flatte le fil, de sa lame acérée
La presse tendrement, la baise avec passion.
Mais soudain terrassé, par la souffrance atroce
D'un coup il se détourne, étreint sa face en pleurs...
Tandis que l'épée choit, d'un tintement plaintif.
Mais une ombre à l'entrée, vaguement se dessine.
Connuid apparaît «Salut, Fer-de-la-Victoire.
Murdam, que puis-je faire, en si funeste jour?»
«Salut, compagnon de combat, fidèle ambacte.
Le grand druide a parlé, Sentach-le-très-savant.
Dès l'aube ce matin, quand se levait Dagda
Pour baigner les mortels, de ses rayons brillants
Sur le rocher de Lug, autel des Danaans
Son bras a commandé, le rituel sacrifice.
Puis le fier ollav, a choisi la génisse
Garni le foyer saint, tiré les braises rouges.
L'haruspice a jeté, la divine liqueur.
Sept fois, sept fois plongeant, le couteau consacré
Dans la gorge sans tache, où palpite la vie
Sept fois le druide a vu, dans l'humeur écarlate
Sept fois il a vu, hélas, ô malheur, ô deuil
Pendant qu'au loin sombrait, Arianrod-roue-d'argent
Mon cadavre sanglant, franchir le seuil d'Anoun»

Connuid à cet instant, sur les genoux s'effondre.
«Lève-toi, mon ambacte, et que s'enfuie ta peine.
D'un plus noble souci, le combattant s'occupe.
Tu deviendras bientôt, le premier roi d'Érinn.
Mais avant cet honneur, tu prêteras serment
Par Lug et par Ésus, d'assouvir ma vengeance.
Tu dois selon mes vœux, massacrer le Connacht
Si la vierge d'Aran, à l'assemblée druidique
Refuse de livrer, son corps aux flammes vives»
«Par Lug et par Ésus, j'accomplirai ton vœu»
«Tu répandras Terreur» «Je répandrai Terreur»
«Nul tu n'épargneras» «Nul je n'épargnerai»
«Ni l'enfant, ni la mère» «Ni l'enfant, ni la mère»
«La fertile prairie, deviendra lande rase»
«La fertile prairie, deviendra lande rase»
«La féconde forêt, deviendra lande rase»
«La féconde forêt, deviendra lande rase»
«Nul tu n'épargneras» «Nul je n'épargnerai»
«Ni l'enfant, ni la mère» «Ni l'enfant, ni la mère»
Leurs bouches sont crispées, leurs visages tendus
Leurs deux regards fixés, terribles et haineux.
«Bien» dit le Cavalier «dès la brillante aurore
Lorsque s'achèvera, le haut Conseil druidique
Promptement j'enverrai, mon rapide héraut.
S'il ne rapporte pas, le crâne de la vierge
Tu feras sans tarder, clamer l'Hymne de Guerre.
Tu feras le signal, au penn-kurd exalté
Chef-des-hymnes-sacrés, arborant la houssine.
Les Maîtres-du-Grand-Chœur, entonneront le chant.
Partout retentiront, en martiale cadence
Les harpes de granit, les binious de noyer.
Sur moi la mort fondra. Le temps sera compté.
Maintenant sans tarder, pars avertir le peuple
Dans toutes les cités, dans les duns, dans les raths.
Proclame devant tous, le pacte proposé.
L'on me saura bien gré, d'immoler une femme
Pour épargner ainsi, tant de mâles guerriers»

Connuid un court instant, demeure interloqué.
D'un étrange regard, il contemple Murdam
Puis horrifié, hagard, s'enfuit dans les ténèbres.

ARAN

Là-bas, là-bas au loin, par delà houle et nues
Tout se fond, se confond, mer, ciel, magmas livides
Gouffres sans bord, sans fin, du zénith au nadir.
La tempête au front noir, au souffle déchaîné
Repousse avec fracas, le troupeau des nues grises
Malmène avec fureur, la meute des flots verts...
Mais une blancheur point, à l'horizon blafard.
Là-bas, là-bas au loin, dans la brume et l'écume
Lentement se dessine, un rocher sombre, une île
Haillon de continent, disloqué, déchiré
Plate oasis de terre, et d'abruptes falaises
Que le vent toujours fouette, et que la vague assaille.

Uniforme étendue, monotone étendue
Sol aride, âpre, abandonné. Morne désert
D'algues et d'écueils, de galets, d'herbe et de sable.

Ô sainte Aran, lisière, extrémité du monde
Si vide que nul toit, ne s'élève en ta lande
Si rase que nul arbre, en tes prés ne dépasse.
Là, nul abri, là, nul rempart, nulle demeure
Là, ni coteau, ni plateau, ni mont, ni vallon
Hors un ancien menhir, au sommet éraillé.
Le sol brun, le noir lichen, l'ajonc, la bruyère.
Les récifs dispersés, désolés, dénudés
Minérales vigies, au milieu des embruns.
Comme Llyr épousa, Donn aux fines chevilles
La mer, sacrée semence, a fécondé la grève.
Partout la vie frémit, partout la vie palpite.
La moule en noirs colliers, recouvre les brisants.
Les palourdes rayées, les praires cannelées
Pénètrent leurs siphons, dans le sable des criques.
Les crabes sous les blocs, dépècent les cadavres.
La crevette fragile, ondine de cristal
Danse au fond des trous noirs, son capricieux ballet.
Sur les bancs de granit, que le jusant découvre
S'étalent déroulés, froissés, déchiquetés
Rubans de laminaire, et voiles fins des ulves
Cordons bruns des varechs, fils verts des cladophores...
Pendant que tournoyant, ivres d'air et d'espace
Les mouettes aux nues, jettent leur cri sonore.

Errant de-ci de-là, tels d'écumeux lambeaux
Que la griffe du vent, arrache dans les vagues
Les chèvres consacrées, à la toison de neige
Profilent sur les rocs, leurs silhouettes étiques.
Le sombre Manannan, qui rugit sans repos
Les traverse d'un souffle, irascible, incessant
Leur poitrine s'emplit, de sa bruissante haleine.
Des clartés étoilées, s'allument dans leur tête.
Leurs bêlements sans fin, la nuit ont résonné
Car la fureur de Llyr, hantait leur âme inquiète.
De cap en cap sans but, elles ont divagué
Ne comprenant quel trouble, agitait le dieu noir.
Lors elles ont croqué, le chardon bleu des landes
Puis dans la source enfin, lapé l'onde insalubre
Que nul autre animal, sans dépérir ne boit.

Dans le tumulte alors, s'élève un chœur magique
Céleste vibration, merveilleuse, aérienne
Pareille au ruisselis, de l'eau vive qui flue.
Sur les galets polis, devant la mer furieuse
Les prêtresses d'Aran, entonnent le cétal.
Dès qu'a paru l'aurore, elles ont fui leur grotte
Pour apaiser la voix, du sombre Manannan.
Leur svelte corps est ceint, d'un voile immaculé.
Blancs sont leurs bras, leurs pieds, blonde leur chevelure
Couvrant leur dos, leurs seins, descendant à leurs hanches.
Rigueur, vigueur, splendeur, ont sculpté leurs bras souples.
Beauté, délicatesse, ont pétri leur visage.
Le vent fouette leur face, et malmène leurs mèches.
Leur corps est imprégné, par l'éther, la vapeur.
La clarté matinale, avive leur prunelle.
Baignées d'embruns, d'espace, elles sont rayonnantes.
Les voici magnifiées, transcendées, sublimées
Telles vivants reflets, ou virtuelles images.
Filles de l'océan, comme atour elles n'ont
Que l'azur de leurs yeux, le corail de leur bouche
Les perles de leurs dents, la nacre de leurs ongles.
Nulle durant sa vie, n'a subi de souillure
Car elles n'ont connu, car elles n'ont senti
Qu'étreintes du zéphyr, caresses de la vague.
L'onde qui les chérit, baise leurs pieds nerveux.
Llyr au souffle puissant, pénètre en leurs cheveux
Glacial, purifiant, vitalisant, vivifiant.
Se tenant par les mains, elles font un grand cercle
Pour louanger ainsi, les Immortels glorieux.
Mais l'une cependant, reste seule immobile
Celle qui les dépasse, en prestance, élégance
Qui toutes les surpasse, en noblesse et grandeur.
C'est Niew, la fille de Barr-Finn, Maître des flots.
Son tranquille regard, sonde la mer furieuse
Puis d'un geste harmonieux, d'un mouvement gracieux
Vers les nues tourmentées, elle tend ses deux bras

«Seigneur des Caps, Manannan, ô prince des Eaux
Par ton esprit tu crées, par ton âme tu meus
L'inépuisable Mer, l'intarissable Mer.
Ton ventre aux bleus replis, s'étend vers l'horizon.
Tes longs bras sinueux, sur les continents coulent.
Tes mille doigts mouvants, au flanc des monts cascadent.
L'animal en ton sein, croît, frétille et fourmille.
Par ton esprit tu crées, par ton âme tu meus
L'inépuisable Vie, l'intarissable Vie.
Manannan, ton Humeur, anime tes poissons
Myriades irisées, bancs argentés, diaprés
Tes homards brandissant, leurs effrayantes pinces
Tes soles ondulant, sur la vase et le sable
Tes hippocampes droits, frêles coursiers du flot
Sillonnant les prairies, des fucus et des ulves
Tes noirs poulpes rêvant, dans le fond de leur grotte
Leur hideux cauchemar, de mort et de carnage
Tes immenses troupeaux, de baleines énormes
Filtrant dans leurs fanons, les invisibles proies.
Manannan, ton Humeur, anime tes courants
Qui fondent en leur sein, les rocs blancs des banquises.
Lleidaïth, Barr-Finn, Manannan, Seigneur des caps
Tu purifies, tu vivifies, tu magnifies.
Par ta langue mobile, et ta puissante dent
Le calcaire est fondu, le granite est fendu
Le brisant dur, massif, devient arène meuble.
Tu polis, tu délies, tu détruis, tu construis.
Lentement, patiemment, ta féconde influence
Concrétionne la nacre, et dépose la pourpre.
Tu nourris l'embryon, pour que naisse bientôt
L'anguille de son œuf, et l'huître du nessain.
Manannan, Roi du Gouffre, apaise ta colère
Car voici le moment, de gagner ton palais
Ton immense palais, de verre et de cristal.
Retrouve maintenant, ta couche de fucus
Ta couche bienfaisante, où s'endort la fatigue.
Repose à ton côté, la Corne des Tempêtes.
Le sommeil bleu déjà, fait ployer ta paupière.
Manannan, Roi du Gouffre, apaise ta colère.
Manannan, Roi du Gouffre, apaise ta colère.
Manannan, Roi du Gouffre, apaise ta colère.
Vous, chiens de l'Océan, calmez votre fureur.
Ne cabrez plus vos reins, étanchez votre écume.
Vous pouvez redescendre, à vos crèches profondes.
Vous pouvez revenir, à vos douces litières.
Ne cabrez plus vos reins, étanchez votre écume.
Détendez sur le sol, vos ailerons fiévreux.
Ne cabrez plus vos reins, étanchez votre écume.
Déjà le rêve rose, alourdit vos paupières.
Ne cabrez plus vos reins, étanchez votre écume.
Déjà le rêve rose, alourdit vos paupières.
Déjà le rêve rose, alourdit vos paupières.
Déjà le rêve rose, alourdit vos paupières...»

C'est ainsi que dit Niew, la prêtresse d'Aran.
De sa voix mélodieuse, elle envoûte le dieu.
Les vagues endormies, s'étalent sur la grève.
Le vent devient zéphyr, l'ondée retient ses gouttes.
Le ténébreux Dylan, fuit devant Lleu rieuse.
Croisant leurs fins réseaux, les rayons emprisonnent
Les panaches brumeux, élampés dans l'azur.
Puis Dagda resplendit, au fond du ciel radieux.
Soudain, lande et galets, tout luit, tout s'illumine.
Samildanach alors, sur l'océan tranquille
Déploie sa frange courbe, aux couleurs irisées.
Du brouillard s'effilant, vers l'horizon limpide
Les îles de la rive, émergent lentement
Tir-na, Io-na, Pyr, Innish-Torragh, Lindisfarne.

Et le regard de Niew, embrasse l'archipel
Brisants, livides rocs, au milieu de la mer
Douloureuse vision, des terres gaéliques
De tous côtés meurtries, de toutes parts broyées.
Son œil voit la Celtie, ravagée, saccagée.
Là, vers Sein la divine, île des Sept Sommeils
La venteuse Armorique, aux cent caps mugissants
Proue disloquée, brisée, que ronge l'Océan.
Là-bas, là-bas au loin, vers l'Est et vers le Sud
La taciturne Écosse, et la Gaule farouche.
Là, vit l'âme celtique, en son cœur, ses racines
La profonde Ibérie, la Grèce lumineuse
Là, vit l'âme celtique, en son cœur, ses racines.
Mais les Fils de la Nuit, sur tous les fronts pliaient.
Les Germains s'unissant, par le serment des things
Repoussaient vers le Rhin, les tribus divisées.
Là-bas, au delà des monts, fragile rempart
Se levait lentement, la formidable ville
Qui ralliait ses légions, pour la grande conquête.
Lors Niew tristement songe, à son peuple vaincu.

Les chiens bleus cependant, ont regagné leurs crèches
Dans la Tour de Cristal, au fond de l'océan
Le palais merveilleux, du sombre Manannan.
Le chemin chaotique, en prismes basaltiques
Mène vers son portail, aux transparents vantaux
Par un poulpe gardé, molosse monstrueux.
L'arène micacée, recouvre les allées
Séparant les massifs, des fucus et des ulves.
Benthiques fleurs de chair, les actinies découvrent
Leur corolle épanouie, de tentacules vives.
Les groupes d'astéries, parsèment les rochers
Comme constellations, d'un firmament noyé.
Les remparts sont couverts, de pectens, de clovisses.
Des lucarnes cintrées, des soupiraux arqués
Tels d'énormes évents, de gigantesques ouïes
Transpercent les parois, flancs du haut édifice.
Le dédale des voies, des couloirs, des passages
Mène jusqu'à l'entrée, des chambres aquatiques.
Plafonds en nacre blanche, et verrines cloisons
Confondent leur image, en multiples moirages.
Les méduses flottant, sont lustres diamantaires.
Les harengs, les merlans, aux tons phosphorescents
Dérivant, tournoyant, sont torches et flambeaux.
Dans les salles voûtées, errent les saumons glauques
Dessinant aux miroirs, leur écailleuse robe.
Joyaux, émaux de chair, les maquereaux divaguent
Lamés d'or et d'argent, niellés d'ambre et de plomb
Tels merveilleux décor, tels magiques mobiles
Parfois apparaissant, parfois disparaissant
Dans les puits ténébreux, les gouffres lumineux.
Piliers en conchyoline, et solives en pourpre
Soutiennent la bâtisse, aux reflets irisés.
Tout fuit, tout s'évanouit, en ces diaphanités
Comme en un songe étrange, un vertigineux rêve
Diffuse harmonie, cendrée, verdâtre et blafarde.
Clarté, forme et couleur, tout se perd, tout se fond
Tumulte et voix, clameur, estompés, atténués
Pâlis, réduits, amortis, dilués, délavés
Flamboiement de l'azur, lueurs du firmament
Râles des guillemots, appels des mariniers...

Manannan en sa couche, étend ses membres las.
Sa bouche emplie d'éclairs, se ferme doucement.
Son haleine calmée, frémit en sa narine.
Le sommeil bienfaisant, clôt son œil fatigué.

*

Près d'Aran, cependant, sur la mer apaisée
Navigue lentement, un coracle de frêne.
Sur le pont se détache, un homme à longue barbe.
La vague s'aplanit, au-devant de la proue.
Le vent pour le guider, vers sa destination
Favorablement tend, sa voilure étarquée.
Les mouettes planant, accompagnent sa course.
Les chiens de la mer, les aiglefins, les dauphins
De plongeons amicaux, le convoient, le cortègent
Devant eux écartant, l'écueil fatal au naute...
Car ils ont reconnu, Sentach-à-l'esprit-sage.
L'esquif atteint déjà, le rivage sacré.
La barque ralentit, son aplustre au fond traîne.
Lors, Niew l'apercevant, s'avance vers la grève.

«Salut, druide, ô Maître de l'ogham, détenteur
De la Science mystique, et des secrets mystères.
Que l'heureuse concorde, à ton nom soit liée.
Que la félicité, s'épanouisse en ton âme.
Tu ne fréquentes point, ces parages houleux.
Quel impérieux dessein, gouverne ton voilier
Vers le bord de cette île, à tes pas interdite?
Hors les vierges élues, tu sais que nul humain
Jamais n'a mis le pied, sur le rocher d'Aran.
Bonheur ou bien malheur, que présages-tu, dis?
Faut-il nous en réjouir, ou faut-il en gémir?»

«Salut, glorieuse vierge, ô grande initiatrice
De la magie divine, et des occultes signes.
Que ton esprit soit fort, que ton âme soit forte.
La guerre et la douleur, m'ont amené vers toi.
Le roi d'Ulach, Murdam, puissant ainsi qu'Ésus
Vient de perdre son fils, emporté par la mer.

Le perfide limon, remplit sa bouche ouverte.
Les varechs aux doigts verts, lient ses membres inertes.
Son corps inanimé, gît sur un lit d'arène.
Vers la Porte des morts, le noir Thétra l'emmène.

Le Roi maudit ton nom. Sa colère est terrible.
Son cœur impétueux, le pousse à la vengeance.
Ton peuple est menacé, menacée ta province.
Pour éviter le sang, Murdam propose un pacte.
Sache qu'aujourd'hui même, il exige en échange
Devant le haut Conseil, par le feu ravageur
Ta propre immolation, pour venger son fils mort.
Si jamais par malheur, tu prétends refuser
L'on entendra partout, clamer l'Hymne de Guerre.
Les hommes tomberont, les femmes tomberont.
Les champs seront déserts, désertes les cités.
Nul père en ce pays, n'aura de fils vivant.
La foule marchera, vers les portes d'Anoun»

«J'ai vu la mort du fils, et le courroux du père.
Murdam ne savait-il, qu'on ne défie les dieux?
Sa vanité l'aveugle, et son orgueil l'égare.
L'insensé, fou, l'indigne roi, l'inique roi
Qui prétend dominer, ceux nés d'un même sang.
Lâchement il détruit, les tours, les duns, les raths
Meurtrit la sainte Érinn, aux villages sans nombre
Dépouille les autels, profane le grand Chêne
Provoquant le désordre, attisant la discorde.
Jamais il n'a suivi, les coutumes sacrées.
Cependant pour ma vie, sache que je ne puis
Laisser impunément, la gèse meurtrière
De sang rouge abreuver, le pays des aïeux.
Je dois aider, sauver, ceux de mon clan, ma race
Car en un lointain jour, ils ont lutté, peiné
Pour que sous le soleil, d'une époque nouvelle
Puissent mes doigts sentir, et puissent mes yeux voir.
C'est à mon tour alors, de lutter, de souffrir
Pour que dans le futur, les fils de nos enfants
Puissent de leurs yeux voir, et de leurs doigts sentir.
Dans ma frêle main tremble, et palpite une terre
D'innombrables tribus, des foyers, des familles
Qui selon mon désir, de vivre ou de mourir
Demain verront le jour, ou la Donn ténébreuse.
Je me sacrifie, c'est décidé, je le dois
Pour épargner mon peuple, en apaisant Murdam»

Les vierges désolées, dès qu'elle eut dit ces mots
Tombent aux pieds de Niew, hurlant et gémissant.
Chacune en la priant, de ses larmes la couvre
Tandis qu'elle retient, leurs tendres effusions.
«Ne m'implorez pas, non, mes sœurs, ne pleurez pas.
Nul humain désormais, ne saurait me fléchir.
Je vais bientôt mourir, et je vous dis adieu.
Nul humain désormais, ne saurait me sauver.
Le malheur me détruit. La destinée m'écrase.
Mon île, adieu, toute ma vie, mon île, adieu.
Qu'était douce à mon cœur, la brise de la mer.
Qu'était doux à mon cœur, le soleil sur la vague
La brume sur les caps, étendant son panache
Les algues ruisselant, sur les rocs dénudés.
Mon île, adieu, terre où je vis le jour, adieu.
Manannan, adieu mon père, adieu Llyr, mon frère.
Vous tous, adieu, chiens de la mer, dauphins, mouettes»
Sentach en la voyant, sent la peine l'étreindre.
«Tu ne seras pas seule, ô vierge magnanime.
Je te donnerai force, élan, sérénité.
Je soutiendrai ton âme, à l'instant de l'épreuve
Quand ton pied tremblera, devant le feu sacré»

Lors Niew déjà s'avance, en direction des flots.
Triste, elle prend sa place, auprès du vieillard noble.
C'est bien avec regret, qu'il emmène la vierge.
La voile au vent se tend - Le coracle s'éloigne.

ÉRINN

Après un court trajet, l'embarcation de frêne
Vient accoster bientôt, la jetée d'un vieux port.

Là, paraît un hameau, c'est Galwana-la-grise
Tourelles de bois, murs de torchis, toits de chaume.
La poule aux seuils picore, et les canards pataugent.
Les chevaux sans licol, broutent le terrain vague.
Libres sous le soleil, ils sont comme leurs maîtres
D'une race orgueilleuse, inflexible et sauvage.
Sur le pieu d'un rempart, un fier coq arborant
Ses faucilles de pourpre, et son camail d'or vif
Jette son cri puissant, vers la brillante aurore.
Dans un rêve on croit voir, une antique cité
Quand au début des Temps, l'Humanité naquit.
L'on sent ici que vit, la profonde Celtie
La Celtie millénaire, éternelle, archaïque.
La foule est descendue, sur le chemin central
Pour saluer le druide, et la vierge d'Aran.
Les peureux nourrissons, tremblent aux bras des femmes.
Les enfants sont blottis, dans le châle des mères.
La préventive sœur, prend la main de son frère.
Leurs pâles yeux changeants, bleu d'azur, bleu de mer
Sont cristallinité, clarté, limpidité.
Leurs cheveux blonds et roux, à leurs genoux descendent
Comme la cascatelle, au pied du mont rocheux.
Leur visage est fraîcheur, est candeur, innocence.
La vie dure en leur corps, n'a pas gravé sa marque
De frayeurs, de malheurs, de souffrance et laideur.
Tous vaguement inquiets, à leur passage admirent
La fierté du vieillard, la beauté de la vierge.
Les timides bambins, découvrant la prêtresse
Fascinés, subjugués, croient voir une déesse.

Niew émue les contemple, horreur, elle imagine
Le host brutal, cruel, comme une meute aveugle
Déchirant les habits, tailladant les visages
Dans les cris de terreur, les râles de frayeur.
Tout d'un coup la traverse, une intense douleur
Comme un glaive acéré, pénétrant sa chair vive.
Mais elle réagit, redevient impassible.

Devant leurs pas, soudain, la campagne au loin s'ouvre.
Point de flots tourmentés, mais un océan d'herbe
Que rythment les vallons, houle continentale
Que rompent les rochers, brisant, falaise, écueil.
Déroulant au regard, sa triste symphonie
Ses nuances de tons, sa variété de teintes
Le vert, le vert, partout s'étend, partout s'étale
Mat, clair, sombre ou luisant, brillant, pâle ou profond
Vert de jade et vert d'eau, malachite, émeraude.
Le cirse et l'ajonc noir, dans les prés éparpillent
Leurs grappes mordorées, leurs touffes plumeteuses.
Le ciel devenait voûte, aux grisâtres moellons
Que portait le pilier, d'une fumée bleuâtre
S'élevant d'une ferme, où la tourbe flambait.
Quelquefois dans les nues, se glisse un rayon fluide
Comme un torrent de miel, à travers un aven
Dans sa flaque irisée, couvrant l'humide glèbe.
Par l'entrebaîllement, l'on voyait dans la brume
Les montagnes voilées, brunâtres et rosâtres.
L'arc-en-ciel paraissait, d'un coup disparaissait.
Le soleil s'éclipsait, et la bruine tombait.
Puis tout s'évanouissait, dans un halo diffus.
Sentach et Niew suivaient, des chemins chaotiques
Franchissaient des torrents, au flot trouble et cendré
Longeaient des lacs violets, aux rives sinueuses.
Dans les tertres de sphaigne, ainsi que des éponges
L'instable sol parfois, vibrait sur leur passage
Révélant sous les pas, de perfides abîmes.
Parfois ils rencontraient, des mulets faméliques
De malingres moutons, des ânes décharnés
Qui les fixaient longtemps, d'un œil mélancolique...
Cependant les corbeaux, en tournoyant jetaient
De longs croassements, comme des cris humains.
Bientôt vers le Nord-Est, apparut Orachan
Puis au loin Dun Insech, au pays du Connacht.

Mais comme ils s'engageaient, vers Landrasta-la-rouge
Dans leurs pas soudain tombe, une plume ébréchée
Plus sombre que le gouffre, où séjourne Scatach.
Figés, terrorisés, les voyageurs s'arrêtent
Car ils ont reconnu, le signe du présage.
Le druide silencieux, détourne son regard.
«Que m'importe à présent, l'annonce de la mort»
Dit assurément Niew, enjambant le symbole.
Sentach invoqua Lug, puis il reprit la marche.

Pour éviter un bog, ils suivaient un sentier.
Devant eux brusquement, lacs, prairies disparurent.
La terre avait mué, comme au printemps la guivre.
L'ocre lande étendait, sa couleur obsédante.
Sur les gris éperons, poussait la tourbe rouge
Telle de clairs îlots, des jardins suspendus.

C'est alors qu'apparut, sur l'immense plateau
Comme un toit vert tenu, par des colonnes brunes
La forêt s'étalait, jusqu'au fond de l'espace.

LA FORÊT

La forêt, panthéon, temple de la Nature
Hideuse, effroyable, insondable, impénétrable
Dédale infini, de rameaux, troncs, labyrinthe
De buissons, de taillis, de souches et clairières
Naos, nefs, lumineux, ténébreux, couloirs, salles
Dispersant, regroupant, dans les fonds, sur les crêtes
Leurs piliers torsadés, cannelés, crevassés
Déployant leur voussure, ou leur fine arcature
Superposant dans l'air, en toiture, en terrasse
Leurs tuileaux verts, sinués, lobés, digités.
Partout s'épanouit l'arbre, image répétée
Multipliée, différente, identique, unique.
Toutes les variétés, chaque essence et lignée
Conservent le message, invariable, uniforme
Gravé dans la semence, au cours des millénaires
Mélèze, orme, alisier, peuplier, châtaignier
Noisetier, hêtre, épicéa, tilleul, bouleau
Pin, sapin, sorbier, verne, et, monarque absolu
Souverain, suprême roi, dieu majestueux
Se dresse avec orgueil, le chêne centenaire.
Les rameaux sont baignées, d'un mystérieux frisson
Harpes vibrant aux mains, de l'invisible éther
Bruissant dans le zéphyr, grondant sous la tempête.
Les fûts sont habités, d'une immobile force.
Leur énergie s'écoule, à travers les vaisseaux
Puissante et lente, inépuisable, intarissable
Par la sève magique, irradiant leur chair calme.
Doucement, posément, ils vivent des années
S'éteignent pour bientôt... renaître de leurs cendres
Flux continuel, éternel, cycle perpétuel
Rythme génératif, respiration vitale.
Foisonnant, grouillant, la faune vorace, avide
Pénètre dans leur corps, les détruit, les réduit.
Les cohortes goulues, de tarets, de termites
Pullulent dans les cœurs, infestent les écorces.
Les kyrielles de taons, de moucherons, moustiques
Bourdonnent sans répit, voltigent sans repos
Génèrant des nuées, dans le ciel des houppiers.
Les peuples de fourmis, bâtissent des cités
Pétrissant leur mortier, de terre et de brindilles.
Les cloportes rampant, broient les débris de feuille.
Les vers creusent l'humus, taraudent la matière.
Puis, jaillissant d'un coup, sur les déliquescences
Cadavériques fruits, des champignons étranges
Sécrètent leurs poisons, dans la moiteur des mousses.

Là, frémit l'Inconnu, vit le sacré mystère.
C'est le palais divin, l'antre des Immortels.
C'est le gîte enchanté, des fées et des sorciers.
Rhiannon, la triste Mère, au poitrail de cheval
Trottine dans ses lais, sommeille en ses clairières.
Le sanglier de Lug, rode en ses haies touffues.
L'ourse géante Artion, erre dans les sentines.
Kernunnos le grand cerf, couronné de ramures
Sillonne la futaie, comme un trait de sagaie
Lors qu'Épona menant, son troupeau d'étalons
Hante les noirs sous-bois, où les galops résonnent.
Parfois l'on aperçoit, le charmant Oengus
Pressant de ses doigts fins, sa lyre aux sons magiques.
De ses tendres baisers, les ramiers blancs s'échappent.
Le tremble palpitant, germe en ses pas agiles.
Toujours il est suivi, d'un cortège gracieux
De faons roux, de chevreuils, de biches élégantes
Sans fin jouant, cabriolant, caracolant.
De ramées en ramées, dans le cœur des houppiers
Rank, l'écureuil léger, triturant une faine
Capricieux, fait danser, à chacun de ses bonds
Son panache dressé, telle une flammerole.

Bientôt Sentach et Niew, approchent de l'orée.
Partout s'élève un mur, d'épineuses broussailles
Gardant jalousement, ce domaine secret
Mais le druide emprunta, la secrète sentine
Que l'initié des lieux, parvient seul à trouver.
Dès qu'ils ont dépassé, le rempart végétal
Fraîcheur, humidité, les saisit brusquement.
Le silence profond, soudain les entoura.
D'abord ils distinguèrent... des traînées lumineuses
Comme des épées nues, perçant un bouclier
Puis sur le sol obscur, un poudroiement d'or fin
Que jetaient les rayons, par le tamis des feuilles.
Dentelles en argent, appendues aux rameaux
Dans l'espace bleuté, flottaient les arantelles.
Sous le touffu couvert, envahi de buissons
Luisaient les jais, rubis, des mûriers, framboisiers
Parmi les péridots, les saphirs des prunelles
Vivantes pierreries, enchâssées dans les tiges.
Le divin mystérieux, étreignait tout leur corps.
Leur imagination, leur suggérait, sublime
Par les sens amplifié, le mystique univers.

Après un long parcours, brusquement devant eux
Se dessine un trait pâle, à travers les fûts noirs.
Le druide s'arrêta, puis vers Niew se tourna
«Voici le nemeton, la très-sainte clairière.
Là, tu rencontreras, les vierges de Brighid.
Tu conduiras tes pas, jusqu'à l'arbre divin.
Je cueillerai le gui, pour servir la potion.
Le courage sacré, dans ton corps s'épandra»
Sans répondre elle acquiesce, et résolue s'avance.

Tout d'un coup le grand Chêne, apparut dans sa gloire.

Il est fils de la terre, il est fils de l'azur.
Dans le sol ténébreux, pénètrent ses racines
Puisant le philtre pur, des nappes souterraines.
Dans l'espace éthéré, s'étendent ses rameaux
S'étanchant au nectar, de la douce lumière.
Son dôme atteint le Ciel, et sa base l'Enfer.
Son étendue, formidable, incommensurable
Contient plus de bourgeons, plus de glands, plus de feuilles
Que n'a d'herbes le champ, le sable n'a de grains
De gouttes l'océan, le firmament d'étoiles.
Cinq géants contre lui, ne joignent pas leurs mains.
Dans son caverneux tronc, la faune se protège
Le scolyte cendré, la sanguine punaise.
Les armées de fourmis, alignant leurs colonnes
Perdues, cherchent leur voie, aux croisées de ses branches.
Les files d'acariens, se dispersent fourbues
Dans les monts et vallées, de sa profonde écorce.
Le pic s'éreinte en vain, contre son flanc rugueux.
Le moucheron s'égare, en ses verts toupillons.
Chardonnerets, pinsons, mésanges et fauvettes
Dans cette immense cage, aux tortueux barreaux
Sans jamais voir son bord, d'une aile exténuée volent.

Sa naissance remonte, aux époques lointaines.
Par hasard échappant, à l'insecte vorace
Dans la callune œillée, l'aspérule étoilée
Sa graine a déployé, sa feuille délicate.
Puis il a vu périr, à ses côtés ses frères
Comme un bœuf du troupeau, qui perd l'un après l'autre
Ses compagnons choisis, par le collège des prêtres.
Parfois il est sur terre, un orphelin fragile.
Pour aider, pour guider, ses premiers pas tremblants
Ni père affectueux, jamais ne le préserve
Ni mère attentionnée, jamais ne le console.
Jamais il n'entendit, une aimable parole.
Jamais il ne sentit, d'amicale caresse.
Voici qu'il s'endurcit, en bravant les épreuves.
L'humiliation, l'offense, outragent sa fierté.
Mais par sa volonté, par sa ténacité
Le voilà qui se forge, une cuirasse épaisse.
Le voilà se battant, pour enfin devenir
L'intrépide guerrier, que l'on respecte et craint.
De même l'arbrisseau, chétif et maladif
Prémunit son cœur tendre, en sa rigide écorce
Pour bientôt s'épanouir, déployer sa ramée.
Le découvrant un jour, l'invisible déesse
Qui traverse l'espace, et répand la semence
Dans sa ramure altière, a déposé le germe
De la plante céleste, au fruit de nacre blanche.
Puis un homme apparut, tenant la serpe d'or.
La pousse humble d'hier, devint l'arbre d'Érinn.

C'est le Chêne sacré, le grand Chêne celtique.
Des printemps, des hivers, l'ont grandi, l'ont meurtri.
La tourmente neigeuse, a blanchi ses cheveux
La bruine printanière, a lustré sa peau rude
La grêle a crépité, contre son crâne usé.
Près de lui sont venus, les forts, les miséreux
Le maître qui châtie, l'esclave qui gémit
Les orgueilleux vainqueurs, ou les vaincus honteux.
Son ombre a garanti, le sage méditant
Les baisers des amants, les secrets des complots.
C'est le Chêne sacré, le grand Chêne celtique.
Bienfaisant, il est bonté, générosité.
Sur la pousse fragile, engendrée par un gland
Pour que l'ardent soleil, ne puisse la griller
Pour que l'intense froid, ne puisse la geler
S'étendent ses longs bras, aux larges mains ouvertes.
Sa fourche est un soutien, pour le nid de la grive
Son cœur décomposé, donne au hibou son gîte.
Sa palme inépuisable, en richesses fécondes
Procure au sanglier, son coriace repas
Sa vermine à la pie, sa brindille au bouvreuil.
C'est le Chêne sacré, le grand Chêne celtique.
Protecteur, il est abri, demeure et palais.
Son fût droit est colonne, et son houppier toit, dôme.
Ses racines sont pieux, ses branches sont poutrelles.
Quand Dagda flamboyant, au syrinx des Saisons
Fait résonner le chant, mélancolique et triste
L'annuelle effeuillaison, répand ses tuiles mortes.
C'est alors qu'apparaît, sa grandiose charpente
Chevêtres et chevrons, solives et longrines
S'éployant, se croisant, jusqu'au fond de la voûte.
C'est le Chêne sacré, le grand Chêne celtique.
Bastion, rempart, tour, il est force, il est puissance.
La tempête s'éteint, dans sa frondaison dense.
Le tonnerre éclatant, n'ébranle pas sa base.
L'éclair vif décochant, sa lumineuse flèche
N'ouvre pas une brèche, en son aubier massif.
Le bûcheron sur lui, jette en vain sa cognée.
Ni gèse ni couteau, ne peuvent l'entamer
Ni le silex, ni le roc, ni le fer aigu.
Cœur, âme de l'Univers, il est majesté
Solidité, stabilité, fondement, socle.
Mystérieux, il est profondeur, il est grandeur
Matière, Élément, Nombre et Forme, Éther, Idée.
C'est le Chêne sacré, le grand Chêne celtique.
Rustique autel, sanctuaire, il est primordial temple.
Dans son panache luit, une clarté mystique
Son feuillage frémit, d'un souffle religieux.
L'encens vaporeux flotte, en sa palme odorante.
Son ombre sanctifie, sa fraîcheur purifie.
Prophétique, il est prêtre, il est guide, il est pâtre
De ses longs doigts tendus, vers le Ciel infini
Pour le troupeau mortel, montrant la Voie sublime.
Placide, il est quiétude, il est sérénité.
La paix règne en son cœur, en son tronc, son rameau.
"Paix" dit son tronc, "paix" son rameau, "sérénité"
Pensif, il songe à l'Homme, agité sans répit
L'Homme jamais heureux, et jamais rassasié
Qui se plaît dans la guerre, et la mêlée furieuse
Qui suivant sa passion, lui-même se détruit.
Sa voix dit "Vivez purs, doucement, calmement.
Regardez près de vous, la superbe Nature.
Puisez dans sa chair vive, et tétez sa mamelle.
Ne tuez pas de bête, et ne brisez de plante.
Divine est toute bête, et sacrée toute plante.
Ne commettez le crime, indigne sacrilège.
Ne commettez pas l'acte, avant d'avoir pensé.
Respectez la Beauté, respectez la souffrance"

Quand finira le Monde, à l'aube du Futur
Quand Lug et Bélénos, descendront vers la Donn
Poussant dans leur essaim, les Démons, les Géants
La race des humains, la race du cheval
De l'ours, du chevreuil, du sanglier, de la chèvre
Son front disloquera , la ténébreuse voûte
Puis il grandira, s'enflera, s'épanouira.
Les prairies couvriront, l'écorce de son fût.
Ses vaisseaux ramifiés, seront fleuves et rus.
Sa nourrissante sève, en mer s'écoulera.
Son bois deviendra glèbe, et ses palmes nuages.
Ses glands seront soleils, ses fleurs seront planètes.
Dès lors il atteindra, le bord de l'Univers
Devenant l'Être unique, et le divin multiple
Concrétion de l'Essence, et Fusion du Réel
Devenant le Principe, et le Nœud primitif
Dans lequel tout se fond, dans lequel tout se forme.

*

Dès que Niew apparaît, au bord du nemeton
Les vierges de Brighid, autour d'elle s'empressent.
L'une lui prend la main, l'autre lui tend les bras.
Leur chevelure auburn, à sa blondeur se mêle
Son iris bleu se mire, en leurs prunelles brunes.
La vierge tristement, songe à celles qui pleurent
Dans son lointain îlot, au milieu des flots verts.
Lui parlant doucement, les divines prêtresses
La mènent jusqu'au pied, du grand Chêne sacré.
L'une pendant ce temps, dispose un large voile
Qui seul peut recevoir, le végétal mystique
Puis l'autre sur le fût, dresse une échelle courte.
La troisième à genoux, couverte d'un foulard
Pose la serpe en or, au pied du sage druide.
Puis toutes s'agenouillent - Dans la vaste clairière
Nulle herbe ne frémit, plus aucun son ne bruit.
Les geais ont tu leurs chants, l'écureuil s'est figé.
Puis Sentach invoqua, Brighid la Protectrice.
Paix dans son cœur grandit, sérénité, quiétude.
L'Essence multiforme, en son âme pénètre.
Son perçant regard voit, l'énormité de l'Être
D'abord imaginant, l'atome et le cristal
Puis les vaisseaux, canaux, la brindille et la feuille
L'herbe et le pré, le rameau, l'arbre et la forêt.
Voici que s'élargit, la Spirale en son œil
L'immensité des Cieux, l'immensité des Terres
Vaste globe ordonné, par l'Esprit et les nombres
Mystérieux, impénétrable, incommensurable.
Paix dans son cœur grandit, sérénité, quiétude.
La volonté suprême, anime son humeur.
Posément, lentement, ses pieds montent l'échelle.
Posément, lentement, sa main brandit la serpe.
Le voici devenu, dieu sidéral, céleste
Mouvant l'astre nocturne, au sein du firmament.
Posément, lentement, s'abat la fine lame.
Son claquement résonne, en multiples échos.
Le grand Chêne frémit - La plante se détache.
La voici qui vole... qui plane dans l'air... se pose
Dans le voile de lin, que les vierges retiennent.
Ses feuilles recourbées, gisent comme deux ailes
Qu'adornent ses fruits blancs, perles éblouissantes.
Posément, lentement, la serpe encor s'abat
Puis à nouveau se lève... s'abat... se lève... s'abat...
L'étoffe bientôt ploie, sous le précieux fardeau.
Le bras s'arrête enfin, le dernier rameau tombe.
Sentach rompu, fourbu, redescend les barreaux.
Tout disparaît en lui, pré, forêt, Ciel et Terre.
Son cœur violent bondit, son esprit las vacille.
Déconcerté, songeur, il contemple son œuvre.
C'est alors qu'une vierge, apporte un chaudron noir.
Les autres dans leurs mains, lui ramènent des pots
Contenant fleurs et baies, desséchées, purifiées.
Gravement il choisit, les meilleurs ingrédients
Maurelle et rossolis, mélisse et véronique
Puis ajoute le fruit, de la céleste plante.
C'est alors que l'on verse, une outre d'eau limpide.
Les sarments sont posés. Le feu bientôt jaillit
Dispersant vers les nues, son panache bleuté.
Dès que la potion bout, l'on éteint le foyer.
Sentach prend une buire, en bois clair d'alisier
Qu'il remplit à-demi, de l'odorant liquide.
Les prêtresses vêtues, de brune mélusine
Finissent de parer, la vierge de la mer.
Ses cheveux sont couverts, de verveine et de houx.
Son visage est voilé, par un épais foulard
Pour que son œil ainsi, ne distraie son esprit.
Le druide enfin lui tend, la patère écumante.
Niew à tâtons la serre... l'approche de ses lèvres...
Boit un long trait... puis s'interrompt... boit à nouveau.
Tous restent silencieux. Le vieillard auprès d'elle
Récite gravement, la magique formule
«Prêtresse, apaise ton corps, apaise ton âme.
Le végétal sacré, pénètre dans ta bouche
Le végétal sacré, pénètre dans ton corps.
Son bienfaisant pouvoir, sa force bénéfique
S'imprègnent dans ton cœur, s'imprègnent dans ta chair.
Ton cœur est imprégné, ta chair est imprégnée
Ton œil, ta paupière et ton bras, ta main, ta jambe.
Son bienfaisant pouvoir, sa force bénéfique
S'irradient sur ton cœur, s'irradient sur ta chair.
Ton cœur est irradié, ta chair est irradiée
Ton œil, ta paupière et ton bras, ta main, ta jambe»
La vierge sent en elle, en son cœur, en sa chair
La potion l'imprégner, la potion l'irradier.
La vierge sent en elle, en son cœur, en sa chair
Sa puissance grandir, son courage grandir.

*

Cependant à l'orée, Murdam et son armée
Pressent impatiemment, leurs cavales fringantes.

LE FEU SACRÉ

Dans la sombre clairière, où le feu sacré flambe
Des formes sont dressées, blêmes et immobiles.
Près de l'antique Harr-Bruz, Hache des origines
Rougie par l'âcre sang, de l'infernal Avank
Flamboie la roue d'étain, corps d'Oghma-large-front
Qui fit mouvoir le sol, et ranimer les morts.
Sa tête est le moyeu, ses jambes sont rayons.
La jante est sa poitrine, où la tempête gronde.
Sur la table polie, d'un vieux bloc dioritique
Divine Concrétion, Roc des Commencements
Que la dansante flamme, éclabousse d'argent
Se détache le Gui, Semence primordiale
Qui féconde le Ciel, pour enfanter les Mondes.
Face à l'autel celtique, en sa robe livide
Niew se tient là, songeuse, et le regard tranquille.
Roidement alignés, sur les billots de hêtre
Majestueux, figés, les druides sont assis
Maîtres du savant geis, et du signe oghamique.
Leur main serre une crosse, en corne de narval.
De leur chasuble pend, le médaillon de bronze
Gravé de Garn-Horez, la Spirale éternelle.
Sur un siège au devant, paraît Sentach le sage.
Dans sa blanche tunique, à la taille scintille
La serpe recourbée, telle une griffe aiguë.
L'hydromel à ses pieds, luit dans le vase d'or
Que Cessair conserva, pour les fils de Nemez.
Non loin de lui debout, sont dressés les filid
Pointant vers le zénith, une étroite cagoule.
Près d'eux le fier ollav, se détache du groupe
Le corps enveloppé, dans un livide plaid.
Face au bûcher flambant, vêtus de sayons rouges
Les gardes à genoux, forment un rang compact.
La spathe au fil tranchant, brille à leur baudrier.
Là, sur un large écu, trône Murdam en armes.
Ses pupilles flamboient, dans sa face lugubre.
Vers la gauche masqué, par l'ombre d'un arbuste
L'on voit un messager, près d'un coursier rapide.
Taciturne et sinistre, il attend l'ordre ultime
Décidant guerre ou paix, la mort ou bien la vie.
Près de là dispersées, les vierges de Brighid
Brandissent vers les cieux, leurs éclatants flambeaux
Tels au firmament noir, les anneaux clairs de Lug.
Dans leur vibrant esprit, la mystique fureur
Convulse leurs yeux vifs, dresse leur chevelure.
Tous attendent ainsi, devant l'autel d'Oghma.
Le feu divin crépite, et l'on croirait alors...
Que geignent les brandons, que les fumerons hurlent
Dans le pétillement, d'une chair consumée.
Le grand Chêne sur eux, tend ses bras gigantesques
Pendant qu'à l'horizon, barré de nues vermeilles
Dadga flamboyant plonge, en sa couche marine.

Quand le dernier rayon, brusquement disparaît
Sentach se relevant, s'adresse au dieu céleste
«Puissant fils d'Arianrod, Lâhm-Fhâda, Longue-main.
Ta lance bleue d'un coup, peut férir l'ennemi.
Ton large pavois blanc, peut forcer le Destin.
Préserve nos enfants, délivre-nous des maux.
Grandis notre courage, et grandis notre force.
Puissant fils d'Arianrod, Lâhm-Fhâda, Longue-main»
Le druide après ces mots, saisit un rameau d'aulne
Qu'il trempe longuement, dans l'hydromel sacré
Puis devant le foyer, le secoue d'un geste ample
Récitant la prière, aux glorieux Danaans.
Lors il asperge l'air, il asperge le Chêne
Le Roc, le Gui, la Roue, le nemeton, l'Espace.
La purifiante pluie, tombe sur les fronts pâles.
Chacun dans sa chair sent, la divine liqueur.
Sentach remplit enfin, pour une libation
Les coupes d'argent vif, qu'apporte un échanson.
Puis sans mot dire ils boivent - Tout devient silencieux.
La vierge enfin se lève «Me voici, Cavalier.
Je vais ce jour nourrir, la dévorante flamme
Pour venger ton fils mort, et sauver notre peuple
Car je dois protéger, ceux qui m'ont donné vie.
Je me livre en ce jour, à mon époux unique.
De ses bras flamboyants, il étreindra ma gorge
De ses baisers brûlants, il couvrira mon sein
Pour enfin me réduire, en son amour funeste»
Lors, d'un geste rapide, elle arrache sa robe.
Son corps vierge apparaît, dans sa nudité blanche
Pareil à l'anémone, écartant son calice.
Murdam la découvrant, demeure abasourdi.
Son visage est crispé, ses pieds, ses bras figés.
Puis la prêtresse dit, se tournant vers le Chêne
«Je n'ai voulu sa mort, je n'ai voulu sa perte
Non, je n'ai pas voulu, que le noient les chiens bleus.
Son esprit vient troubler, mes nocturnes visions.
Je le vois, je le vois, s'abîmer dans le gouffre.

Le perfide limon, remplit sa bouche ouverte.
Les varechs aux doigts verts, lient ses membres inertes.
Son corps inanimé, gît sur un lit d'arène.
Vers la Porte des morts, le noir Thétra l'emmène.

Demande-t-il pourtant, celui qui dort là-bas
Le massacre et l'horreur, le deuil et la douleur
Crie-t-il son courroux, sa fureur, crie-t-il vengeance?
Demande-t-il qu'on frappe, et qu'on perce les gorges?»
Vaguement égarée, dans un rêve magique
La vierge d'un pas lent, s'approche du foyer
Puis clame en élevant, ses deux bras vers le ciel

«Terre indigne, Erinn, Erinn, douloureuse terre
Se ruinant, s'éreintant, se minant, s'épuisant
Déchirée, disloquée, détruite, écartelée
Pays qui se maudit, pays qui se condamne.
Terre indigne, Erinn, Erinn, douloureuse terre
Chancelant sous ta loi, Brighid impitoyable.
Redoutable déesse, implacable déesse
Ta face aux deux profils, abuse nos pensées
Ton côté droit est jour, ton côté gauche est nuit.
Tu verses tour à tour, dans le cœur des humains
La haine ou bien l'amour, la discorde ou l'entente.
Quand tu décides Paix, bonheur, prospérité
Nos champs se couvrent d'or, nos greniers se remplissent.
Quand tu décides Guerre, émeutes et batailles
La Morrigan hideuse, apparaît aux guerriers
Nos blés sont ravagés, nos fermes saccagées.
Brighid, ô cruelle déesse, impitoyable
Protège ma province, épargne ma patrie»

La vierge atteint bientôt, le funeste bûcher.
Son pied confiant se pose, au milieu des brandons.
Nulle peur ne se lit, dans son regard serein.
Sur le front de Murdam, s'égoutte la sueur.
La douleur fulgurante, envahit sa poitrine.
Son cœur fortement bat, sa gorge se dessèche.
La vierge avance encor, insensible, impassible
Telle une déité, que n'atteint la souffrance.
La fournaise étouffante, en ses tympans crépite
Son corps est encerclé, par l' aveuglant foyer
Mais elle ne voit rien, n'entend rien, ne sent rien.
Sur la face du Roi, se dessine un rictus.
De ses mains il obstrue, ses tympans, ses deux yeux.

Niew devient une torche - Murdam alors s'effondre.

Un silence effrayant, sur le nemeton règne.
Nul garde n'a bougé, ni druide ni filé.
Seul au fond retentit, le bramement des cerfs
Dans le bruissement sourd, de la forêt magique.
Voici qu'il est gisant, le Cavalier de guerre.
Maintenant il ne voit, que la sinistre nuit
Nuit du malheur, nuit de l'horreur, nuit de la mort.
Le gouffre s'agrandit, en son esprit hagard.
Le désespoir, le dégoût, la peur, l'infamie
Remontent dans sa gorge, étreignent sa poitrine.
Hideuse, il voit alors, sa honteuse folie
«Qu'ai-je fait, qu'ai-je fait? Malédiction, misère.
Meurtre inexpiable, impardonnable, intolérable.
J'ai blasphémé les dieux, j'ai trahi mes aïeux.
Que s'abatte l'épée, qui doit bientôt m'occire.
Je veux la sentir, oui, je la veux, je la veux.
Qu'elle fonde en ma chair, qu'elle fonde en mon âme.
Que soient anéanties, ma chair, mon âme viles.
M'entendez-vous, célestes dieux, m'entendez-vous?
Je vous supplie, dieux infernaux, je vous supplie.
Démons, emportez-moi, démons, punissez-moi.
Le vide m'engloutit, les ténèbres m'entourent.
Meurtre inexpiable, impardonnable, intolérable»

C'est alors que sombrait, Arianrod-roue-d'argent.

Soudain gronde un galop, qui s'amplifie, s'approche.
Puis dans l'aire apparaît, un hardi cavalier
Sur un pieu brandissant, un crâne ensanglanté
Qu'il jette près du Chêne, au milieu des clameurs.
Sous les rayons du feu, l'on pouvait reconnaître
Malgré ses traits meurtris, la tête de Connuid.
L'homme tirant sa bride, alors s'adresse au Roi
«Malheur à toi, Murdam, le peuple s'est levé.
Tes fidèles soldats, ne t'obéissent plus.
C'est un souffle puissant, qui se déploie, s'élève
Saisit la vaste Erinn, aux villages sans nombre.
Le voici grandissant, dans tous les duns, tous les raths.
Voici qu'il s'amplifie, redouble de vigueur
Traverse les vallées, gravit les monts, les cimes
Coule dans les ravins, déferle sur les ports
Frappe les ponts, les toits, les murets, les barrières.
Les femmes l'entendant, sortent devant les seuils
Les hommes l'entendant, montent sur les terrasses.
Voici qu'il investit, la baie de Cushendun.
Rien ne peut l'arrêter, rien ne peut le briser.
Puis il monte au Munster, se propage au Leinster.
Maintenant il atteint, le Comeragh, le Donegal
Trouble vers Taïltiu, les grands lacs aux flots noirs
Franchit en résonnant, le val de Glengariff
Pénètre dans Conall, dans Finn-aux-tours-carrées
Fond sur les contreforts, d'Emein Macha, de Gan
Près de Rathlin secoue, les orgues basaltiques
Vient encercler Usnach, investit Fedarach.
Puis il traverse bois, prairies, forêts, tourbières
Cingle à travers les joncs, malmène la bruyère
S'engouffre dans le Chêne, et le Chêne frémit
Souffle sur l'omphalos, et l'omphalos frémit.
Le feu de Cil Dara, jaillit en flammes vives.
Les femmes l'entendant, sortent devant les seuils
Les hommes l'entendant, montent sur les terrasses.
Murdam, ne sens-tu pas, ce formidable souffle
Qui t'enverra bientôt, jusqu'aux portes d'Anoun?
Rien ne peut l'arrêter, rien ne peut le briser.
Les guerriers de ton peuple, ont subi mille épreuves
Sans plainte ils ont plié, leur front sous l'injustice.
Les guerriers de ton peuple, ont subi mille peines
Sans plainte ils ont plié, leur front sous l'injustice.
Les guerriers de ton peuple, ont subi mille deuils
Sans plainte ils ont plié, leur front sous l'injustice
Mais tu viens, malheureux, de commettre le crime
Parmi tous odieux, indigne, inimaginable.
Tes sujets révoltés, veulent ton châtiment.
C'est un souffle puissant, qui dit au fond d'eux-mêmes
"Nul mortel et nul roi, nul prince et nul héros
Ne peut toucher la vierge, emblème des Gaëls
Nul être qui soit né, sous le soleil d'Érinn
Car elle est dignité, des celtiques tribus
Car elle est gloire, honneur, de nos clans, nos familles.
C'est en elle que vit, élévation, grandeur
C'est en elle que vit, noblesse et majesté.
C'est en elle que vit, élégance et beauté"
Fuis, Murdam, fuis jusqu'à la mer, jusqu'à la Donn
Fuis, Murdam, fuis jusqu'à la mer, jusqu'à la Mort»
L'homme tira sa bride, et s'évanouit dans l'ombre.

«Qu'ai-je fait, qu'ai-je fait? Malédiction, misère.
Meurtre inexpiable, impardonnable, intolérable.
Que s'abatte l'épée, qui doit bientôt m'occire.
Je veux la sentir, oui je la veux, je la veux.
Qu'elle fonde en ma chair, qu'elle fonde en mon âme.
Que soient anéanties, ma chair, mon âme viles.
Meurtre inexpiable, impardonnable, intolérable»

Déjà montent des cris, puis des pas retentissent.
Le nemeton est pris, des silhouettes s'avancent...

La Saga de l'Univers - Claude Fernandez - Éditions Sol'Air - © Éditions Sol'Air - 2007