LES CATHÉDRALES

Poème épique de Claude Fernandez évoquant les cathédrales au Moyen Âge, le mysticisme chrétien qu'elles inspirent.


Ô Temples de la Foi, cathédrales immenses
Gigantesques bijoux, monumentales croix
Serties sur le manteau, de la fervente Europe
Minéraux parchemins, traduction des Sommes
Que l'esprit déférent, épelle avec passion
Miroirs du Paradis, et reflets de l'Enfer
Vaisseaux, nefs, pétrifiés, sur l'Océan terrèque
Dressant toits et clochers, tels voilure et mature
Nacelles projetées, cinglant vers l'Infini
Pour mener au Seigneur, les âmes religieuses
Berceaux, tombeaux divins, Jérusalems célestes
Fanaux du christianisme, arches de la Piété
S'élevant, éperdus, vers l'impossible Dieu.

Style des temps nouveaux, le gothique s'impose
La sévérité, l'austérité, l'ascétisme
Déformant, distordant, les formes et motifs
La verticalité, souveraine, absolue
Niant, abolissant, l'horizontalité
Droite et courbe enlacées, mariant subtilement
Féminine douceur, et virile puissance
Pinacles distendus, flèches pointues, aiguës
Tels des corps décharnés, spectres déchiquetés
Sublime emboîtement, des gâbles et ogives
L'ogive triomphante, éliminant le dôme
L'ogive, omniprésente, évinçant la coupole
Substituant la brisure, à la rotondité
Le troublant ovoïde, à la parfaite sphère
L'ogive remplaçant, repos et plénitude
Par instabilité, fascination, tourment.
L'ogive, effort, élan, transcendant, ascendant
L'ogive, élévation, de l'âme vers les cieux
L'ogive, anagogie, du Réel au Divin.
Partout perçant les murs, fleurissent les rosaces
Géantes roues du Temps, par l'homme pétrifiées
Cosmiques girations, de l'astral univers.
Supportant l'édifice, aux parois lacunaires
Tels membres colossaux, tels géants appendices
D'une horrible araignée, à l'immense carcasse
Rayonnent les voûtains, des puissants contreforts
Jambes extradossés, contractées, arc-boutées
Renvoyant, transmettant, la poussée formidable
Par un effort énorme, un labeur incessant
De blocs en blocs, de joints en joints, de pile en pile
Du haut mur gouttereau, vers la basse culée
Butées, contrebutées, baillons, étrésillons
Dédoublés, étagés, articulés, scindés
Vérins, tirants, tenons, attelles et béquilles
Soutenant sans répit, la vacillante Foi
Sous l'horrible pression, de l'intraitable Doute.
Cependant la gargouille, épouvantable, affreuse
Le cou tendu, les yeux globuleux, gueule ouverte
Jette son cri muet, qui mêle indécemment
Ses blasphèmes haineux, à l'hymne séraphique
Du monument glorieux, louant le Créateur
«Nous sommes l'intérieur, des formes élégantes
Nous reflétons l'horreur, de la conscience humaine
La séduction du Vice, aliénant la Vertu
L'orage des passions, détruisant la quiétude.
Nous sommes Lucifer, corrompant l'Innocence»

Parvis, auguste seuil, de l'univers mystique.
Sur les piédroits, les saints, protecteurs, solennels
Reçoivent le fidèle, ému, transfiguré.
Transept, élévation, chapelles rayonnantes
Le gothique sanctuaire, à l'âme des mortels
Déploie son harmonie, triste et mélancolique.
Travées, allées, triforium, déambulatoire
Méandres que parcourt, au milieu des ténèbres
La pensée tâtonnante, engagée dans la voie
De l'ardue Rhétorique, et de la Dialectique
Pour tenter de confondre, annihiler, détruire
Les arguments captieux, de l'esprit mécréant.
Le vitrail merveilleux, filtre décomposant
Clartés de la nature, en spirituels rayons
Déroule sur les baies, la pieuse imagerie
Du biblique message, et des Quatre Évangiles.
Coalesçant leurs fûts, les piliers, tels des troncs
Puissants, vertigineux, vers l'Unique se haussent.
Liernes et tiercerons, soutiennent les voussures
Tels principes moraux, contenant par le dogme
La grouillante anarchie, des sens et de l'instinct.
Le chœur étincelant, de ses feux resplendit
Triomphale victoire, immense apothéose
De la Divinité, qui trône au fond des Cieux.
Parfois, l'orgue inquiétant, par ses tuyaux lyriques
Par ses portevents, sommiers, faux sommiers, jeux d'anches
Bourdon, cor, nasard, clairon, larigot, bombarde
Verse lugubrement, le sombre contrepoint
Des toccatas, chorals, passacailles et fugues.

Sur le jubé, les fonts baptismaux, la tribune
Sur les retables peints, diptyques et triptyques
Prédelles et tableaux, tabernacles et chaires
Sur les boiseries, le fer, la pierre et le verre
L'incantation jaillit, muette et silencieuse
Regards éperdus, yeux suppliants, implorants
Bouches criant, geignant, ou lèvres murmurant
Mains tendues, mains serrées, mains crispées, relâchées.
Les gisants bienheureux, joignent leurs doigts figés.
L'angelot souriant, promet le Paradis
Le démon grimaçant, menace de l'Enfer.
Potentats, miséreux, sont unis par la Foi
Moines et abbés, pèlerins, prédicateurs
Saintes et saints, bergers, diacres et diaconesses
Ribaudes et ribauds, pontifes et ermites
Pasteurs, seigneurs, croquants, prophètes et apôtres
Serrant le bâton, le bourdon, l'épée, la fourche
Rois arborant un spectre, évêques portant crosse
Docteurs, empereurs, clercs, papes et thaumaturges
Prélats et cardinaux, moines et moniales.
Dieu, Dieu, Dieu, partout, Dieu puissant, multiple, unique.
Baptême et Rédemption, Grâce et Bénédiction
Trônes et Tentations, Dominations, Géhenne
Les Péchés Capitaux, l'Adoration des Mages
Visions, Jugement Dernier, l'Eschatologie
Fuite en Egypte, Apocalypse, Eucharistie
Nativité, Mise au Tombeau, Descente aux Limbes.
Marie, Marie, Marie, multipliée partout
Marie, douce Marie, vigilante, apaisante.
Marie consolatrice, ô Marie bienveillante.
Vierge à l'enfant, Conception, Vierge couronnée
Vierge immaculée, Vierge en Majesté, Passion
Visitation, Nativité, l'Agneau Mystique
Madone de la Grâce, Annonciation, Pietá
Déposition, Déploration, Présentation.
Partout l'Incarnation, révèle son Mystère
Cène et Flagellation, Guérisons, Paraboles
Golgotha, Bethléem, le Mont des Oliviers.
Le bon Samaritain, Pêche miraculeuse.
Jésus, Jésus, messie, libérateur, sauveur
Jésus, Jésus, Jésus, multiplié partout.
Christ médiateur, intercesseur, humain, divin
Christ martyrisé, Christ humilié, condamné
Christ éveillé, ressuscité, Christ glorifié.
Sanctification, purification, miracle
Ferveur, ô ferveur, intense, intense ferveur
Soumission, soumission, compassion, compassion
Commisération, pitié, pitié, contrition, contrition.
Miséricorde, ô miséricorde, oblation
Douleur, douleur, douleur, essentielle valeur
Que nul esprit savant, ne saurait surmonter
Douleur, Douleur, intolérable, inadmissible
Douleur, douleur, inacceptable, irréductible.
Nœud de la Création, pôle de l'Existence.

Et les rayons sacrés, envahissent la nef.
Les rayons, les rayons, qu'autrefois arrêtaient
Les voûtes surbaissées, de l'ancienne chapelle
Sont délivrés enfin, dispensés, dispersés.
Lumière, ô lumière, éclatante, éblouissante
Flots, ruisseaux, torrents, faisceaux, flux, jets, cascatelles
Dégringolant des baies, coulant, giclant, fusant.
Plénitude, ô plénitude, épanouissement
Plénitude extatique, ivresse, exaltation
Purifiante lumière, écartant les ténèbres
Merveilleuse lumière, éloignant les démons.
Les monstres glapissant, des chapiteaux difformes
Se réfugient, vaincus, dans la profonde crypte.
Dieu, Dieu, c'est le Mystère, ontologique, unique
Le Mystère essentiel, effrayant, fascinant
Que l'esprit confondu, jamais ne percera.
Dieu seul est grand, Dieu seul, Dieu seul est Vérité.
Dieu sur nous descend, Dieu, nous octroie sa bonté.
Jehova nous grandit, en son amour divin.
Dieu, Seigneur, ô Seigneur, Éternel, Tout-Puissant.

*

Né du génial cerveau, de l'évêque Suger
Le gothique s'accroît, s'étend, s'affirme, explose.
Dissimulé, proscrit, l'archaïque sanctuaire
Se terrait humblement, au fond des catacombes
Puis il devint bientôt, l'édifice roman
Bas, profond, ténébreux, voûté comme un sépulcre
Le voici maintenant, glorieux et lumineux.
Saint-Denis, primordial essai, balbutiement
Laon, pénétrée de science, érudite et sévère
Chartres l'universelle, hommage au Créateur
Cathédrale où sont peints, dix mille personnages
Puis Saint-Rémi de Reims, cathédrale des rois
Notre-Dame d'Amiens, annonçant le Sauveur
Noyon, Paris, Beauvais, Poitiers, Canterbury
Cologne, Avila, Burgos, Wells, Leon, Tolède
Milan, Metz, Belem, Saint Guy de Prague, Ulm, Cambridge.
Gothique rayonnant, gothique flamboyant.
Toujours plus haut, plus haut, vers l'Absolu, vers Dieu
La cathédrale immense, élève encor ses tours
Lance vers les nuées, ses flèches minérales.
Plus haut, toujours plus haut, pour vénérer l'Unique.
Les rosaces déploient, un élégant réseau
De fins linéaments, aux graciles contours.
La façade chargée, de clochetons, pinacles
S'alourdit sous le poids, d'ornements ciselés.
Toujours plus grand, toujours plus haut, toujours plus riche.
Les baies s'agrandissant, absorbent les parois
Le chœur illuminé, devient une verrière
Les piles fuselées, partout se multiplient.
Toujours plus fastueux, toujours plus somptueux.

Lors, ayant épuisé, les ultimes ressources
Des combinaisons, des variations, mutations
Parvenue jusqu'au bout, de son évolution
La cathédrale meurt, dans sa magnificence.

La Saga de l'Univers - Claude Fernandez - Éditions Sol'Air - © Éditions Sol'Air - 2007