ANGKOR-VAT

Poème épique de Claude Fernandez évoquant le temple d'Angkhor-Vat, la religion hindoue et une péroraison de Vishnou.


  Angkor, Temple-Montagne, Angkor, Temple-Cité
Le Monde est circonscrit, au sein de tes murailles
L'Univers est inscrit, au coeur de ton enceinte.

La douve est Océan, les buttes continents
L'arc-en-ciel est chaussée, la mer devient baray
Les toits sont des massifs, les faitages sont crêtes
Les talus sont glacis, les canaux sont rivières.
Palier, gradins, piliers, galerie pourtournante
Palier, gradins, piliers, galerie pourtournante
Palier, gradins, piliers, galerie pourtournante.
Dans l'éther se profile, en triple étagement
La superposition, des immenses terrasses.
Couloirs, allées, promenoirs, déambulatoires
Bassin d'ablutions, conduit, bassin d'ablutions
Tours-lotus, visages-tours, pyramides-tours
Passages et préaux, parements, pavements
Portiques et perrons, porches et pavillons.
Sur les parois, sur les frontons, sur les façades
La frise légendaire, étale ses batailles.
Mahâbhârata, Râmâyana, le Récit
Réduction du Cosmos, extension de l'Espace.
Mahâbhârata, Râmâyana, l'Épopée
Distension de l'Histoire, émanation du Mythe.
L'Amritamanthana, les Vedas, Puranas
L'uchronie, l'utopie, rêvées, réalisées.
Passé, Présent, Futur, dans le grès condensés
Passé, Présent, Futur, dans le grès concentrés.
La prime Concrétion, l'antique Fondation
Rejoignent le Néant, de la Dissolution.
L'éternel Samsâra, le Dragon circulaire
De sa gueule ainsi mord, son caudal appendice.

Angkor, Temple-Montagne, Angkor, Temple-Cité
Le Monde est circonscrit, au sein de tes murailles
L'Univers est inscrit, au coeur de ton enceinte.

«Ô vous tous, devas, asuras, dieux et démons
Toi, Surya, Spirale, irradiant les ténèbres
Toi, Varouna, Vortex, animant l'onde glauque
Toi, l'irascible Agni, le Maître du Foyer
Toi Skanda le hardi, Koubera l'opulent
Toi, Rudra, toi, Sarasvati, Brahma, Ganesh...
Vous tous, rompez, cessez, le combat meurtrier.
Ramenez, remontez, rassemblant vos ardeurs
Vasouki le serpent, qui dort au fond des eaux.
Réveillez, ranimez, soudant vos énergies
Vasouki le serpent, qui dort au fond des flots.
Déroulez son grand corps, autour du Mandara.
Que les quatre-vingt dieux, lui saisissent la tête
Que lui tiennent la queue, les quatre-vingt démons.
Vous tous, poussez, tirez, vous tous, poussez, tirez.
Qu'ainsi durant mille ans, votre effort n'ait de trêve
Qu'ainsi durant mille ans, votre effort n'ait d'arrêt
Qu'ainsi durant mille ans, votre effort n'ait de cesse.
Propagez, amplifiez, propagez, amplifiez
Le Grand Barattement, de l'Océan Laiteux.
Qu'ainsi naisse Lakshmi, déesse au corps gracile
Que naisse Uchaishravas, cheval aux sept couleurs.
Que naisse Airâvata, l'immaculée monture
La vache Surabhî, pourvoyeuse de crème
Les sveltes Apsaras, danseuses de l'éther
Puis que jaillisse enfin, l'amrita blanche et pure
La divine Liqueur, de l'Immortalité.
Vous tous, empressez-vous, d'agir selon mes voeux
Car sachez que je suis, le Seigneur de ce Temple
Vishnou, le Protecteur, Vishnou le Salvateur.»

Angkor, Temple-Montagne, Angkor, Temple-Cité
Le Monde est circonscrit, au sein de tes murailles
L'Univers est inscrit, au coeur de ton enceinte.

Pouvons-nous concevoir, comprendre, imaginer
Qu'autant de blocs, moellons, fussent mus, soulevés
Transportés, alignés, ajustés, jointoyés?
Comment d'humaines mains, ont pu tailler, sculpter
Ces milliers de statues, ces milliers de figures
Ces milliers de nâgas, ces milliers de kurmas
Ces milliers de guerriers, éléphants, démons, dieux?
L'esprit est confondu, par autant de labeur
La raison terrassée, par autant de grandeur.
Fut-il jamais créé, tant d'images sacrées
Tant de bas-reliefs, de hauts-reliefs, rondes-bosses?
Fut-il jamais gravé, tant de saintes graphies
Tant d'inscriptions, décorations, glyphes et traits?
Quelle volonté, détermination, désir
Put engendrer, bâtir, monument si glorieux
Put tracer, établir, tant de plans et projets
Tant d'implantations, d'élévations, constructions?
Comment fut déployée, comment fut prodiguée
Tant de splendeur insigne, au firmament des jours?
Comment fut constituée, comment fut composée
Tant de magnificence, à l'aube du futur?
Quel prodigieux dessein, put exprimer ainsi
Tant de sublimité, d'harmonie, de génie
Tant de beauté, majesté, finesse, élégance?
Comment fut érigée, comment fut édifiée
Comment fut maçonnée, modelée, façonnée
Si pérenne structure, et solide armature
Si puissante ossature, et vaste architecture?
N'est-ce la Perfection, réifiée, perpétuée
L'Idéal dépassé, l'Ubris pulvérisé
L'Absolu côtoyé, l'Infini reflété?

Angkor, Temple-Montagne, Angkor, Temple-Cité
Le Monde est circonscrit, au sein de tes murailles
L'Univers est inscrit, au coeur de ton enceinte.

La Saga de l'Univers - Claude Fernandez - Éditions Sol'Air - © Éditions Sol'Air - 2007