ALEXANDRE LE GRAND

Poème épique de Claude Fernandez évoquant Alexandre le Grand: l'armée macédonienne, bataille d'Issos, les Jardins Suspendus et les orgies sexuelles à Babylone, prise de Darius, la Procession des Dignitaires à Pasargades...


À TRAVERS L'ASIE

Pendant que timorés, ses nobles compagnons
Dans la palestre encor, s'adonnaient à leurs jeux
L'on voit un jeune éphèbe, en Macédoine un jour
Commander son royaume, et guider son armée
Pour amorcer bientôt, son immense conquête.

Dans la haute Pella, ville des pastoureaux
Devant leur jeune chef, un matin de printemps
Les hipparques vêtus, de leur brillante armure
Disposent les îlès, de la cavalerie.
Les fougueux généraux, au corset vermillon
Rangent par unités, les taxis des phalanges.
Par escadrons serrés, en avant apparaissent
Les mille fantassins, vaillants argyraspides
Brandissant à la main, leur pique lamée d'or.
Puis orgueilleusement, vont les sarissophores.
Les Agrianes vifs, ces preneurs de cités
Les suivent en portant, leurs crochets et leurs cordes.
Les Grecs d'un même pas, joignent leurs contingents.
Réconciliés enfin, pour la grande aventure
Corinthiens et Thébains, défilent côte à côte.
L'Athénien sans rancune, escorte l'Éginète.
Celui-ci vient de Crète, et celui-là d'Épire
De Thessalie, de Méssénie, d'Acarnanie.
L'hétaire impétueux, le brave pézétaire
Pour une ultime fois, embrassent leurs enfants
Risquant d'être plus tard, malheureux orphelins.
Contre lui chacun serre, une épouse affligée
Qui deviendra leur veuve, un jour proche ou lointain
Si l'ont ainsi choisi, les implacables Moires.

Après avoir franchi, la verte Chersonèse
L'on atteint le rivage, où vient mourir Pontos.
Dans le port d'une baie, les vaisseaux creux attendent.
Leur coque se remplit, d'armes et de guerriers.
Quand tous ont pris leur place, hoplites et coursiers
L'on pousse les grappins, l'on dénoue les amarres.
L'on étend sur le mât, la voile de lin souple
Que les fils d'Héribée, par leur haleine gonflent.

Voici qu'à l'Est bientôt, paraît le continent
Par l'écume frangé, d'un brillant liseré.
D'Abydos à Térée, s'étend l'Asie Mineure.
Comme si le guidait, un appel mystérieux
Le divin Alexandre, accoste un cap désert
Que depuis son enfance, il rêve de rejoindre
Cependant il connaît, cet héroïque lieu.

Bientôt sur une plage, on hisse les vaisseaux.
Dans cette plaine où coule, un tourbillonnant fleuve
Se dresse un tumulus, pilonné par la guerre
Pitoyable débris, d'une cité superbe.
Là gît un vieux rempart, qu'un dieu fit puis défit.
L'Hégémôn aussitôt, commande un sacrifice.
L'on prépare avec soin, l'hécatombe sacrée
Dix génisses d'un mois, ignorant l'aiguillon
Vingt bœufs aux gras cuisseaux, trente brebis sans tache.
Sur eux en pluie dorée, l'on épand les grains d'orge.
Les bêtes sont occies, découpées et parées.
Sur les bûchers flambants, l'on pose les morceaux.
L'on se lave les mains, dans l'onde purifiante.
Les prestes échansons, transportant les amphores
Pour honorer les dieux, versent des libations.
Les sombres feux du vin, brillent dans les cratères.
Puis l'on entonne en chœur, le péan victorieux.
L'on mange la fressure, et la chair odorante.
Malgré cette allégresse, Alexandre est songeur.
Dans les panaches blancs, s'échappant des foyers
Passionnément il voit, des images glorieuses.

Le valeureux Achille, en son camp se retire
Contre l'Atride empli, d'une ire impétueuse.
Théthys aux pieds d'argent, prie l'Assembleur des nues.
De l'aube-aux-doigts-rosés, jusqu'à la nuit sacrée
Dans la mêlée d'Arès, les guerriers se distinguent.
Le bronze aigu des traits, se repaît des Argiens
Terrassés par Hector, au casque flamboyant.
La mort-qui-tout-achève, emporte alors Patrocle.
Foudroyant du regard, Ilion battue des vents
L'Éacide éploré, pousse un terrible cri.
Le voici revêtant, pour venger son ami
Les armes ciselées, par le divin Boiteux.
Les héros se défient... La bataille fait rage...
Le vieux Priam ainsi, brisé par la douleur
Devant les portes Scées, ramène un corps chéri.

Un rayon merveilleux, éclairait Alexandre.
La voix du Péléide, en son esprit montait.
Comme s'ils devenaient, ses propres compagnons
Devant lui paraissaient, tous les chefs danaens
Le fier Agamemnon, et le blond Ménélas
Diomède, Ajax, Ulysse, au langage subtil
Castor, Idoménée, l'intrépide Crétois.
Murmurant, subjugué, les homériques vers
Du regard il cherchait, parmi tous ses poètes
Lequel pour lui serait, un Homère inspiré.

*

Plus rien ne s'opposait, à l'avance des Grecs.
Dévouées à leur chef, les fidèles phalanges
Sans peine disloquaient, les contingents des Perses.
Le Granique soumet, la Mysie, la Carie.
L'Ionie libre applaudit, l'homme de Chéronée.
Sans combat les cités, ouvrent tout grand les portes
Les rois impressionnés, renoncent à lutter.
L'on avait maté Sarde, aux maisons de roseaux
La patrie de Crésus, qui perdit son royaume
Pour mal interpréter, les oracles delphiques.
Sans bataille on franchit, les Portes Siliciennes.
L'Hégémôn s'inquiétait, car depuis de longs mois
Les troupes ennemies, fuyaient à son approche.

Un jour un éclaireur, chargé d'ouvrir la marche
Gravissant une crête, aperçut dans un val
Comme on voit dans un rêve, une armée gigantesque.
L'on distinguait partout, près des tentes en peaux
Des javelots debout, ainsi qu'une forêt
Des glaives sur la terre, ainsi qu'un ru d'argent
Fluant sur les guerriers, turbulente cohue
Des éléphants couverts, de leur tour à merlons
Fort d'osier et de cuir, sur un coteau de chair.
Cependant au milieu, sur le trône doré
Codoman savourait, le spectacle grandiose.

Les deux armées bientôt, sont au bord du Pinare.
Pour concentrer sa force, Alexandre a placé
Les unités d'élite, au milieu des hétaires.
L'on eût dit un rempart, la vivante muraille
Dont chaque homme semblait, un moellon cimenté.
Les Perses déployaient, leurs unités mêlées
Comme un cobra sans tête, agitant ses replis
Que les écus d'osier, couvraient tels des écailles.
Soudainement s'élève, un puissant grondement.
Les Parthes au teint jaune, aux longs cheveux graissés
Frappent sur les tambours, de leurs marteaux en bronze.
Puis un cri violent sort, des buccines mysiennes.
Lors, vers les Thessaliens, se ruent les géants scythes
Que suivent lentement, les pesants pachydermes.
Braquant son bouclier, chacun des phalangites
Dresse devant son corps, une paroi de fer.
L'archer étolien cherche, un trait dans son carquois.
Chaque sarissophore, attache un dard aigu.
Le frondeur crétois place, une balle en ses cordes.
Les régiments se ruent... Les voilà qui se joignent.
Formidable choc, épouvantable, incroyable
Tumulte indescriptible, où se confondant montent
Le tintement léger, des pectoraux heurtés
Le bruit des javelots, fracassant les écus
Dans la sourde clameur, des longs barrissements.
Le bronze mord la chair, le fer perce le cuir.
De leurs griffes pointues, les scorpions déchiquètent.
Les traits piquent la terre, ou fusent dans les corps.
La forte massue broie, le trait véloce tranche.
Les cavales du Roi, par les housses gênées
Se couchant vers le sol, entre elles se meurtrissent.
Dans les creux du terrain, les chars sont renversés.
Blessés, les éléphants, s'entravent dans les morts.
Les cornacs s'accrochant, aux merlons de leur tour
Semblent des naufragés, sur de frêles radeaux
Portés par le roulis, de la martiale mer.

Et la bataille ainsi, longtemps reste indécise.
Pourtant les Alliés grecs, plient sous l'onde barbare.
L'Hégémôn impuissant, devra-t-il s'incliner?
Le voici protégé, par ses fidèles gardes
Le regard assuré, le visage impassible
Malgré l'atroce lutte, et malgré le danger.
Près de lui sont massés, les îlès redoutables.
Son œil d'aigle parcourt, le front de l'ennemi.
Loin vers la gauche il voit, un groupe de Moschiens
Dont les casques de bois, et les sangles de cuir
Ne peuvent repousser, les fiers argyraspides.
C'est alors qu'Alexandre, avertit les hétaires.
Le timbre d'un buccin, dans la vallée résonne
Le fatidique arrêt, du sort déterminant
Revers ou bien succès, victoire ou bien défaite.
Suivant leur jeune chef, les hipparchies s'ébranlent.
Dans l'azur ainsi, l'aigle, aux redoutables serres
D'un vol plongeant foudroie, le craintif lagopède.
Les hardis cavaliers, dans les rangs désunis
Taillent une ouverture, avec leur javeline
Comme on fraye un chemin, dans la forêt touffue
Mais au lieu de rameaux, des corps jonchent le sol.
Tenant son bouclier, où fulgurait, hideuse
La tête de Gorgone, au fascinant regard
L'Hégémôn impérieux, combattait sans relâche.
Son corps était saisi, d'un courage divin
Décuplant sa puissance, augmentant sa bravoure.
La Vierge au regard vif, dirigeait tous ses coups
L'invincible Athéna, vêtue de son égide
Que ne peut transpercer, l'intense éclair de Zeus.
Maintenant elle attelle, au timon de son char
Ses quatre chevaux blancs, attachés par le mors
Déroute avec Panique, Épouvante avec Peur.
Les ennemis vaincus, en désordre s'enfuient.
Sans perdre un seul instant, par la brèche entr'ouverte
Fondent les premiers grecs, vers les rangs à l'arrière.
Les ailes tout d'un coup, sur le centre s'abattent.
Chacun veut épargner, par la fuite sa vie
Mais en tout lieu se dresse, une pique imparable.
De tous côtés jaillit, une fatale épée.
Traqué sur chaque front, le guerrier sans défense
Vers lui voit s'avancer, la mort inévitable.
Sa gorge est traversée, par une lame aiguë.
De la béante plaie, sourd un flot de sang rouge
Puis un nuage sombre, en son regard s'étend.
Brave soldat hier, défendant sa patrie
Maintenant le voici, pitoyable cadavre.
Lors, sans le remarquer, un hoplite l'enjambe.
Dès que fut écrasé, le dernier bataillon
Le fougueux Alexandre, excitant son coursier
Gagna le monticule, où s'élevait le trône.

Mais il ne trouva plus, sur le sommet désert
Qu'un fanion déchiré, s'étalant dans la fange.

*

La marche de l'armée, vers l'Égypte reprit.
L'énigmatique Asie, dévoilait ses richesses.

L'on traversait les prés, de sésame et d'épeautre
Les bosquets de figuiers, de grenadiers, pêchers.
De pâles graminées, perçaient de leurs apex
Les scintillants marais, des plaines et terrasses.
Les champs de coton clair, brillaient comme la neige
Que les traits de Phœbos, ne parvenaient à fondre.
Ces plantes inconnues, stupéfiaient les guerriers
Ces fruits nouveaux, sucrés, succulents ou fétides
Les remplissaient de crainte, ou de violente envie.
Cette fertilité, les étonnait sans fin
Si bien qu'ils se croyaient, au pays de Pomone.
Quand parfois ils voyaient, des oliviers trapus
La familière essence, en leur cœur évoquant
La patrie délaissée, d'Épire ou d'Achaïe
Les nostalgiques chants, fusaient de leur poitrine.

Après cette région, que Déméter chérit
De stériles contrées, devant eux s'étendirent
Maudites par le sort, de la divinité.
Sur le sol nu poussaient, des rosettes chétives
Pyracanthes grenat, tels fleurs incandescentes
Jaunâtres calladions, aux baies comme des flammes.

Alors que l'on franchit, la morne Palestine
Le chemin s'engagea, dans une dépression
Qui paraissait descendre, aux entrailles du globe
Comme une plaie taillant, la chair du continent.
Le couvert s'éclaircit, puis d'un coup disparut.
L'on eût dit qu'un poison, qu'un magique fléau
Minait tout végétal, fanait toute corolle.
Dans cette aridité, subsistaient seuls, chétifs
Des arbustes sans feuille, aux branches squelettiques
La bardane épineuse, aux pétales crochus
Le vireux plantagon, l'asphodèle écœurante
Dont la tige étiolée, serpentait dans la vase.
Le sable dégageait, des miasmes sulfureux.
Des flammes par moments, dansaient dans les marais.
L'air semblait pénétré, de vapeurs suffocantes.
Dans le fond de l'abîme, on distinguait un fleuve
Qui charriait en silence, un flot trouble et saumâtre.
Quelquefois l'on croisait, un pâle religieux
Psalmodiant la prière, à son dieu mystérieux
Comme un ange égaré, dans ce lieu de ténèbres.

La troupe s'arrêta, saisie par ces prodiges.
Tous demeuraient figés, refusant de marcher
Car ils avaient compris, où menait cette voie.
L'ami de l'Hégémôn, Éphestion dit alors
«Sache bien que d'ici, jamais l'on ne revient.
Retournons sur nos pas, car il est encor temps»
Mais le fils d'Olympia, résolument répond
«Comme fit Héraklès, pourquoi n'irais-je aussi?»
Puis, calme étrangement, il pria les chthoniens
Pour s'avancer enfin, vers l'infernale entrée.

Devant ses pas bientôt, parut un lac immense.
Vers la rive sinistre, il marcha lentement.
Ses pieds mal assurés, s'enfonçaient dans la vase.
Malgré sa peur intense, il atteignit la berge.
Sur le gouffre béant, il pencha son visage.
Les ondes pétrifiées, hérissaient la surface
Comme un léger frisson, parcourant l'étendue.
Le tronc d'un arbre mort, prolongé d'un rameau
Dérivant au lointain, paraissait devenu
La barque de l'Enfer, et son nocher funèbre.
Dans la profondeur glauque, il discerna soudain
Les tourbillons mouvants, d'êtres abominables
Têtes sans nez, sans bouche, à la chair pantelante.
Certaines paraissaient, remonter du marais
Pour tenter d'échapper, au sermon des Trois Sages.
Les pâles Érinnyes, dans les courants furieux
Sans fin les poursuivaient, pour les rendre à Koré.
Sondant la transparence, Alexandre aperçut
La demeure engloutie, du taciturne Hadès
Le ténébreux palais, de marbre parangon.
Les portes sont d'ébène, incrusté de jais ternes.
Les fenestraux étroits, sont tels des soupiraux.
De blafardes lueurs, de livides silhouettes
Dans les mornes salons, aux carreaux fumés tremblent.
Nulle décoration, n'égaie cette bâtisse
Hors la froide harmonie, de la pierre uniforme.
Jusqu'au plafond des nues, horizon de l'Erèbe
S'étendent les jardins, aux pavés d'amphibole.
Dans les sombres massifs, d'arums et chrysanthèmes
Butinent des nocties, aux tons fuligineux.
Les stèles de gabbro, les cippes de basalte
Se dressent dans les trous, des tombes entr'ouvertes.
Si noire est la pelouse, entourant les parterres
Que les cyprès massus, n'y tracent aucune ombre.
De la voûte plombée, que nul astre n'éclaire
Les charbonneux flocons, silencieusement tombent.
Soudain grandit un souffle, emportant la vision.
L'étendue chavira, dans un grondement sourd.
La trouée s'élargit. Le Tartare apparut.
L'Hégémôn entendit, la roue de feu tourner
L'avide main saisir, le mirage d'un mets
L'eau tomber du tonneau, le roc maudit rouler.
Puis il vit au-delà, des formes terrifiantes
Qu'on ne peut concevoir, et qu'on ne peut décrire
Des éclairs sans teint, vapeurs sans contour, sans nom
Des secrets mystérieux, que les mortels ignorent.
Mais un brusque ouragan, s'empara de l'abîme.
L'onde alors devint, plus foncée que la poix...
Quand surgit l'animal, ouvrant sa triple gueule.

Vivement l'Hégémôn, regagna le sentier
Prenant garde pourtant, de ne point se tourner.

*

L'on vit le Nil en crue, lorsqu'on joignit Menphis.
Les buttes des cités, formaient des archipels.
Dans les ports s'affairaient, les canges en bambou.
L'Hégémôn découvrit, l'Égypte et ses merveilles
Sphinx pétrifiés, sereins, mirant l'éternité
Pyramides montant, vers l'Amenti glorieux
Dont la base est la Douat, la cime Onkhtaouris
Les cours du Labyrinthe, et les fins obélisques...

Il toisa les témoins, de la grandeur passée
Qu'il trouvait audacieux... pourtant moins que son rêve.

Parcourant un matin, la bouche canopique
Ses pas qu'un dieu guidait, soudain le transportèrent
Sur le bord d'une rade, où l'onde s'apaisait.
Devant lui brusquement, surgit une vision.
Là, dans ce lieu désert, inculte, inhabité
Se trouvaient les remparts, d'une cité grandiose.
Les chemins poussiéreux, devenaient voies marbrées.
Les rochers se changeaient, en ponts, quais ou bien digues.
Les dunes se haussaient, en propylées, sanctuaires
Les portes s'allongeaient, en chaînes infrangibles
Qui rejoignaient au loin, des villes identiques
Simulant un collier, sur la Terre étalé.
Son aïeul Héraklès, apparut devant lui
Montrant vers sa main droite, une colonne en bronze.
Tout s'évanouit bientôt, dans une épaisse brume.
Convoquant Éphestion, le conquérant lui dit
«C'est ici que naîtra, ma capitale auguste.
Qu'on la fonde et la nomme, Alexandrie la Grande»

*

On traversait Nisibe, en Mésopotamie.
L'armée dut se frayer, un chemin par la force
Vers Gaugamèle au bord, du Tigre bouillonnant.
Les Grecs avaient suivi, l'Euphrate impétueux
Reflétant dans son cours, tel un miroir diffus
Les bastions redentés, des palais fastueux
Ces maisons de la Nuit, où n'entre le soleil.
Sans peur ils s'enfonçaient, dans leurs étroits passages
Progressaient, tâtonnaient, dans les sombres couloirs
Que hantaient leurs démons, cruels et terrifiants.
Les Grecs avaient soumis, Thapsaque aux tours de bois
Grimpé sur les remparts, d'Assur, de Kurshabad
Puis marché dans Nimrud, frôlant de leurs cnémides
L'orthostase des ponts, intaillée d'anaglyphes.
Mais ils devaient bientôt, découvrir la merveille
Que rien dans l'Univers, ne pouvait surpasser.

Les cavaliers postés, au-devant de l'armée
Gravissaient un coteau, surplombant la vallée
Quand une ville énorme, apparut à leurs yeux.
Le fier Macédonien, s'arrêta sidéré.
La mythique cité, prodigieuse, incroyable
Si belle et renommée, si vaste et fascinante
Qu'elle semblait venir, d'un conte ou bien du Rêve
Se trouvait à ses pieds, réelle et toute proche.
Les soldats ébahis, regardaient en silence.

Protégée par les forts, de sa géante enceinte
Dont les merlons pointaient, comme des carnassières
La cité paraissait, une mâchoire ouverte.
L'on distinguait ici, les emblèmes des portes
Devant, celle d'Enlil, gravée d'une lunule
Puis celle de Ningal, surmontée d'une bêche
Celles de Sabata, de Sin et de Shamash.
L'entrée d'Isthar là-bas, prolongeait la courtine
Formant la Voie royale, aux cent lions d'obsidienne.
Les quartiers populeux, de briques rougeoyantes
Que limitaient les rues, en laiteux cipolin
Semblaient des lacs figés, aux flots de sang vermeil
D'où parfois émergeaient, les îlots des palmiers.
Le grand Palais-Royal, sur une butte au centre
Déployait en carrés, de marqueterie fine
Ses murs de blanche albâtre, et ses toits de bitume.
Devant se détachait, le temple de Marduk
Près de la Ziggourat, comme une conque énorme.
Là-bas, dans le faubourg , du vaste Litamou
L'on voyait vaguement, les deux bassins du port
Tachetés par les points, des kouffas à l'amarre.
De toutes ces beautés, laquelle apparaissait
La merveille absolue, de cette capitale?
N'était-ce l'Ésagil, où triomphait Bélos
Dans son bosquet sacré, le temple d'Astarté
Le palais de Sargon, dans son parc magnifique
L'Étenemanki, Tour, qu'on surnommait Babel?
N'étaient-ce les milliers, d'autels et de chapelles
Dont les pyramidions, en vive céramique
Piquetaient les toits noirs, de leurs tons polychromes?
Non, car c'était, immense, au-dessus des terrasses
Couronnant la cité, comme un vaste diadème
Splendide et magnifique, un verdoyant panache
Que des fleurs constellaient, telles des pierreries.

Babylone... fantastique, et fantasmagorique
Minérale princesse à la robe de marbre
Déesse porphyrique, aux membres pétrifiés
Grande, Étincelante, Éclatante, Éblouissante
Cœur, âme de l'Asie, nombril de l'Univers
Mirage des tyrans, et berceau des empires.
Vers elle étaient venus, les despotes du monde.
Vers elle se forgeaient, s'effondraient les victoires.
Vers elle aboutissait, l'espoir des conquérants.
Vers elle se brisaient, les illusions des rois.
Devant ses murs fendus, les peuples se croisaient.
Les armées sans répit, l'avaient escaladée.
Le scorpion sans repos, l'avait pulvérisée.
Le baliste sans pause, avait battu ses forts.
Les traits avaient cassé, leurs dards contre ses briques.
Les balles des frondeurs, percuté ses redans
Les jets de catapulte, emporté ses merlons.
Ses larges tours de pierre, aux fines tours de bois
S'étaient choquées de front, sous les jets d'huile chaude.
Contre ses blocs cent fois, s'étaient rués les hommes
Puis cent fois les béliers, avaient en vain frappé
Ses portes renforcées, de ferrements solides.
Mais cent fois elle avait, triomphante ou vaincue
Raccommodé ses plaies, guéri ses déchirures
Colmatant ses bastions, réparant son enceinte
Car il n'était douleur, que n'aient vue ses moellons.
Ses remparts de leurs joints, paraissaient exsuder
La sueur des maçons, qui les avaient bâtis
Le sang des combattants, qui les avaient gardés.

Sa fondation touchait, l'aube de la genèse.
L'on disait que Nabu, le bâtard de Marduk
Pour la bâtir loua, des géants à neuf bras
Pendant qu'Anu créait, la Terre et l'Océan.
L'Akkadien, le Kassite, ainsi que l'Annamite
Par le fracas martial, ont forgé son prestige
Prolongé son domaine, et gonflé ses richesses.
Puis Nabopolossar, la dote d'un palais
Sémiramis d'un fort, Hammourabi d'un code.
Les dynasties dès lors, suivent l'une après l'autre
De Nitocris la Juste, au dément Nabonide.
Les princes convoitaient, son trésor insondable.
Sennacherib vainqueur, l'inonda sous l'Euphrate
Lors qu'Assourbanipal, impuissant l'incendia.
Le monstrueux Zopyre, amputa son visage
Pour enfin l'asservir, aux maîtres de la Perse.
Mais ni l'eau ni le feu, ni l'épée, ni la ruse
N'avaient soumis sa morgue, et sa ténacité.
Les rois n'avaient maté, ce dragon redoutable
Dont le cou repoussait, en d'innombrables têtes
Phénix qui sans répit, renaissait de ses ruines.
De même tous les dieux, se l'étaient disputée.
Parfois ils fusionnaient, plus sages que les hommes
Pour un ordre nouveau, panthéon syncrétique.
Mais depuis que Cyrus, un jour l'assujettit
Son irascible orgueil, mordait le joug trop lâche
Comme un fauve indomptable, excité par le fouet.

Sous les plafonds vernis, de ses fastes palais
Résonnaient les serments, des complots, des intrigues.
Dans sa cour se nouaient, se dénouaient les fils
Des combinaisons, des conjurations, des ligues.
Son or alimentait, corruptions, concussions.
Toujours elle opposait, le père au fils, au frère.
Des rois pour un seul jour, sacrés par le poison
Par le glaive aussitôt, se trouvaient destitués
Le matin dans la pourpre, et le soir dans le suaire.
La cité lentement, sombrait dans la débauche.
Les orgies succédaient, à l'agape, au festin.
L'envie, la cupidité, la rapacité
Sabordaient la Justice, et grevaient les finances.
Les guerriers valeureux, qui l'avaient investie
Dissipaient leur vaillance, au fond des lupanars.
Des souverains vénaux, se riant de l'Hymen
Répudiaient leur épouse, achetaient des maîtresses.
Des nobles séduisaient, eunuques et mignons.
De lubriques vieillards, entraînaient des fillettes
Dont sans honte ils prenaient, leurs deux virginités.
Les prêtres s'accouplaient, aux mortes consentantes.
Des filles au teint pur, choisies par le clergé
Pour leur taille élancée, leur parfaite beauté
S'unissaient en public, avec des boucs dressés.
Vulgaire obscénité, salacité, luxure
Partout se déchaînaient, dans la fébrilité.
Ne sachant même plus, quel vice imaginer
Pour augmenter encor, les biens d'Anaïta
Sans répit ils cherchaient, des sensations nouvelles
Sensuel attouchement, et caresse érotique
Lascives positions, priapiques étreintes
Puis goûtaient le coït, le baiser vaginal
Mêlaient sodomie, fellation, masturbation.
Des pages nahasiens, pendant qu'ils s'ébattaient
Leur humectaient la chair, d'un baume aphrodisiaque.
L'égrillarde hétaïre, à tous ces jeux rompue
Compressait des seins lourds, aux mamelons saillants
Sur la bouche embrasée, d'un frénétique amant.
D'un turgescent pénis, elles baisaient le gland
Savamment le suçaient, de leur pulpeuse langue
Pour déglutir enfin, le nectar du plaisir
Blanche liqueur du sexe, éjaculée soudain.
Coulissant leur prépuce, en leurs doigts glycinés
Les délicats fervents, de solitaire extase
Lançaient vers les statues, d'azuline bleutée
Leur gluante semence, aux lactescents reflets.
Quand le désir enfin, ne les gouvernait plus
C'est alors qu'ils prenaient, un jus de cantharide
Puis ils trempaient leur membre, en un vase de mauve.
Rien ne pouvait calmer, ne pouvait diminuer
Leur génésique instinct, libidineux, ignoble.
Dans les bosquets sacrés, sur les parvis des temples
Montaient les feulements, des orgasmes intenses.
Dans les halliers, taillis, sans trêve palpitaient
Des croupes enlacées, bras et jambes noués...
Cependant que les dieux, se morfondant baillaient
De contempler ainsi, la folie des humains.

Charmeuse et monstrueuse, indécente et superbe
Saoule d'atrocités, et de fornication
De fange ou bien d'encens, de crime et de jouissance
La grande Prostituée, dans son lit de brocart
Paraissait un cloaque, un brillant caniveau
Qui charriait sans pudeur, le sperme avec le sang.

Telle était la cité, que regardaient les Grecs.
La troupe avait passé, le bastion sur l'Euphrate.
Vaguement une angoisse, étreignait les hoplites
De loin considérant, la ville surhumaine.
Tout paraissait vide, inhabité, déserté
Pas un guerrier marchant, sur le chemin de ronde
Sur le bord des créneaux, pas une sentinelle
Pas un archer guettant, devant les meurtrières.
Le silence régnant, et l'immobilité
La rendaient plus sinistre, et plus énigmatique.
Redoutant la sortie, d'un contingent adverse
L'Hégémôn prudemment, disposa les phalanges
Car il ne doutait pas, que cette forteresse
Ne se livrât à lui, sans combat meurtrier.
L'on atteignait déjà, la grande entrée d'Isthar...
Quand monta de la porte, un puissant grondement
Plus grave que la voix, du Cronide tonnant.
Puis, suraigu, ce fut, un grincement strident
Qui traversa l'éther, comme un cri déchirant.
L'on eût dit le soupir, d'un homme à l'agonie.
Les immenses vantaux, pesamment s'entr'ouvrirent
D'une lenteur funèbre, inquiétante, effrayante.
De même se dévoile, au fond d'une syringue
Par l'insigne décret, des souterrains démons
Le sépulcre oublié, depuis des millénaires.
Puis ce fut le silence - Rien ne se distingua
Durant un court instant, qui parut infini.
Chaque Grec se prépare, à dégainer son glaive.
Tous étaient saisis, cœur battant, souffle coupé.
Soudain par l'embrasure, ainsi qu'un noir Averne
Drapé de linon clair, on vit un vieillard pâle
Dont la barbe d'argent, descendait jusqu'au sol.

Dans sa main scintillait, une clé d'or géante.

Puis un groupe d'Anciens, le suivait dans sa marche.
Leur œil inexpressif, leurs traits impénétrables
Pétrifiés, momifiés, semblaient vouloir masquer
Les regrets agitant, l'esprit de ces Nestors
Les moroses pensées, tourmentant leur fierté.
Ces vagues sentiments, imprégnaient leur visage
D'un morne accablement, que la pudeur voilait.
Dans leurs pas s'avançaient, des mages en étole
Noblement arborant, leur crosse de narval.
Des serveurs chaldéens, fermaient la procession
Tenant avec respect, des offrandes sacrées.
Cette délégation, parvint près de l'armée.
L'Hégémôn accepta, les présents qu'on lui fit
D'abord une statue, d'électrum intaillé
Le bétyle adornant, la cella de Shamash
Des sandales en buis, dont les vertus magiques
Pouvaient guider les pas, vers des lieux fortunés.
Puis l'on prêta serment, d'amitié réciproque
Trois fois par le Cocyte, et six fois par Tiamat.
C'est alors qu'on franchit, l'imposante muraille.

La grande entrée d'Isthar, apparut devant eux.
Sculptés en hauts-reliefs, aux parois du couloir
Dans l'azur du lapis, dans les rangs de la brique
Semblaient partout voler, des êtres merveilleux
L'androcéphale bouc, et le bélier bucrane
La gracieuse licorne, et le griffon trapu
Le Maître de l'Orage, Haddad, sacré taureau
Le mashrushu, serpent, de Marduk lumineux
Reflétant le combat, des premiers Éléments
Dragons ailés, palmés, crotales myriapodes
Noirs sirroushs, hybrides fabuleux, hippanthropes
Dans le jeu des rayons, sur les moellons dardant
Leur tête de céraste, et leur tronc de couleuvre
Boucs écailleux, loups visqueux, buses tétraptères.
L'on eût dit qu'ils étaient, l'expression, la fusion
De tous les animaux, naturels, prodigieux.
Chacun d'eux pour lui-même, avait pris une part
Sa griffe au lion, sa corne au bœuf, son bec à l'aigle.
Dans leurs pattes flambait, l'acéré corindon
Le saphir, la pyrite, en leurs yeux fulguraient.
Le Ciel vertigineux, tremblait dans leur pupille.
L'Éternité luisait, au fond de leur prunelle
Ce mystique miroir, du Royaume divin.
Ceux qui tout droit montaient, de l'infernal Vâra
  De leur gueule émaciée, déversaient des ténèbres.
  Mais ceux qui revenaient, du céleste Éanna
De leurs brillantes pennes, diffusaient des clartés
Le jour ils demeuraient, en hiératiques poses
Mais les prêtres souvent, par les nuits de tempête
Les entendaient livrer, dans l'obscurité vague
Des combats meurtriers, secouant la cité.

Les soldats frémissaient, en croisant chaque image
De peur que ces dieux, las, de l'outrage subi
Ne délient tout d'un coup, leurs ailes minérales
Puis ne fondent sur eux, pour les déchiqueter.
Mais la contemplation, de ces bêtes hideuses
Monstrueuses beautés, formidables merveilles
Dans leur bouche arrachait, des cris involontaires
Qui mêlaient, confondues, l'horreur, l'admiration.
Leurs guides cependant, passaient, imperturbables
Comme si familiers, des mondes inconnus
Du troupeau fantastique, ils étaient les bergers.

Quand l'armée dépassa, le couloir de la Porte
Brusquement dans la ville, une clameur vibra.
La Voie processionnelle, éblouissante et vaste
Se trouvait submergée, de saxifrage et d'ache.
Les guirlandes fleuries, s'étalaient sur les murs.
Les festons appendaient, aux linteaux des sanctuaires.
Des filles au teint mat, seins nus, vêtues d'hyacinthe
Clamaient pour les vainqueurs, des vivats héroïques.
D'autres sur eux lançaient, une pluie de laurier.
Le conquérant pensait, qu'ainsi depuis toujours
La Reine de l'Asie, préparait son triomphe.
Puis à nouveau, devant, en vingt rangs alignés
Sur un long bas-relief, aux briques outremer
Se poursuivait sans fin, l'interminable voie
Des neuf cent quatre-vingts, mashrushus et taureaux.
Leurs griffes et leurs dents, leurs gueules et leurs cornes
Fulguraient de rehauts, blancs, bleus, verts, grenat, rouges.
Vers le fond s'élevait, le grand Palais Royal
De ses piliers de jaspe, aux dessins de palmettes.
Sur la frise un motif, d'oves plaqués d'argent
Vivement contrastait, dans le fond porphyrique.
Près de lui scintillait, la Ziggourat vermeille
Lamée de porcelaine, au décor de pyrope.
Comme un bûcher flambant, dans un grandiose phare
Les rayons vers la crypte, appelaient sans répit
Le dieu qu'une prêtresse, attendait nuit et jour
Sur la couche d'ébène, au baldaquin de tulle.
Dans les hautes parois, de lapis-lazuli
Courait le fin ruban, de la rampe calcaire.
Les mortels qui suivaient, le parcours en hélice
Transcendés par degrés, au cours de l'ascension
Joignaient sur le sommet, les célestes régions.

Mais une autre splendeur, attendait Alexandre
Les jardins suspendus, la Merveille du Monde
Qu'avait fait édifier, Nabuchodonosor
Pour tarir les vains pleurs, de la triste Amytis.

Le vieillard l'amena, dans la salle hypostyle
Qu'un plafond soutenait, de ses larges voussures.
Dans un étroit couloir, il dépassa les seuils
D'un lourd portail de bronze, et d'une herse en fer
Puis gravit les degrés, d'escaliers infinis
Parcourut un réseau, de ponts, de passerelles
Paraissant le porter, dans les nues lumineuses
Pour joindre un lieu sublime, environné d'azur
Que plus rien désormais, ne rattachait au Monde.
Près d'une haie taillée, de cytises grenat
Se trouvait un pontife, en un panier portant
Les bâtons et pinceaux, de purification.
Devant ses pieds luisait, un vase d'aromates.
Des pétales nageaient, dans le baume rosat
Que des pavots pressés, pailletaient d'émeraude.
Le prêtre en aspergea, le corps du conquérant
Sa poitrine et ses bras, ses cheveux, son visage
Puis enfin lui fit boire, en un hyalin godet
Le philtre mystérieux, d'arroche et de benjoin
Qui permet d'oublier, les terrestres notions.
Devant une embrasure, il mena l'Hégémôn.
Hors un bloc intaillé, d'énigmatiques signes
Qui devaient éloigner, démons, profanateurs
Nul obstacle à présent, n'en défendait l'accès.

Quand le fils de Philippe, eut enjambé la borne
Fulgurations, rayonnements, chatoiements
Jaillissements, étincellements, flamboiements
De leurs aveuglants feux, dans son œil pénétrèrent.
Les parfums s'épanchant, imprégnaient sa narine.
Ses tympans résonnaient, en bruissements confus
De feuilles et de chants, de rus, de cascatelles.
Ce flux de sensations, qui l'entouraient partout
Submergeait son esprit, en un faisceau d'images
Si bien qu'il put se croire, au sein de l'Empyrée.

Devant ses pas s'ouvrait, un gouffre de lumière.

L'infinie variété, de tous les paysages
Les types de relief, de flore et de couvert
Dans la diversité, des minéraux et plantes
Comme un grand éventail, se déroulaient au loin
Ravines et marais, vallons, rochers, collines.
Partout croissaient halliers, massifs, bosquets, parterres
De Caryophyllacées, de Polygonacées
Linacées, Liliacées, Malvacées, Tubéreuses.
Par ses lacs, par ses torrents, étangs, ses bassins
Protée changeant sa face, en multiples visages
L'onde fraîche étanchait, ce décor prodigieux.
Les forêts déployaient, leurs feuilles en tentures.
Là s'élevaient les fûts, d'essences rarissimes
Venant de tous pays, et de toutes contrées
Les cèdres libanais, et les pins annamiens
Les banians du Pamir, à l'aubier succulent
Des nopals épineux, des cassies parfumées
De persiques lilas, comme des girandoles
Parmi les grenadiers, les figuiers, sycomores.
Les épicéas, bouleaux, noisetiers, mélèzes
Ramenés de Scythie, voisinaient sur les pentes
Les papyrus, manguiers, importés de l'Afrique.
Les corolles piquaient, les denses frondaisons
Par la vivacité, de leurs tons coruscants.
Des héliochryses bruns, disséminés dans l'herbe
Sous les feux d'Apollon, semblaient mielleuses gouttes.
Les camélias nacrés, et les carthames pourpres
Tachaient le gazon vert, aux nuances bleuâtres
De laiteux entrelacs, d'arabesques sanguines.
Les jacinthes d'Héras, pointaient leurs grappes mauves
Qui semblaient des massues, plongées dans l'indigo.
Des thyrses vermillon, pannicules vermeils
Jetaient mille rayons, comme des candélabres.
De fins convolvulus, qui grimpaient aux buissons
Mêlaient comme un damas, leurs tiges argentées.
Les papillons gracieux, voltigeaient dans les prés
L'ænéis pointillée, la junonie dorée
Le gazé transparent, l'argymne flavescent.
Leurs ailes se froissant, aux branches qu'ils heurtaient
Laissaient flotter dans l'air, de lumineuses nues.
Chrysomèle et cétoine, au milieu des branchages
Décoraient de joyaux, comme jade, émeraude
Leur tunique de limbe, et leurs châles de lianes.
Des paons qui déployaient, leurs pennes irisées
Dans les rameaux semaient, des arcs-en-ciel radieux...
Pendant que loriots, colibris, paradisiers
Gracieux, majestueux, tels d'inconnus phénix
Parmi les boqueteaux, égrenaient sans répit
Leurs suaves mélodies, et lyriques refrains.
Les jets qui tournoyaient, en s'épanchant des vasques
Se déversaient en pluie, d'astragales radieux.
Hors des blanches vapeurs, émergeant des fourrés
S'élevaient pergolas, statues et belvédères
Qui n'adoraient nul dieu, ne servaient à nul prêtre
Cippes sans nom, frontons, ne révérant nul mort.
Les rampes et degrés, ne montaient nulle part
Les chapiteaux ouvrés, ne tenaient d'architrave.
Les ponts ne franchissaient, que rus et roseraies.
Tout dans ce lieu magique, était plaisir, caprice.
L'on eût dit que l'Utile, austère et tyrannique
Perdait en ces jardins, sa terrible puissance.
Les éléments charmés, en eux s'abandonnaient.
Le soleil s'égarant, de son orbe céleste
Venait s'emprisonner, dans les rets de leurs branches.
L'Aquilon rencontrant, cette splendeur sublime
Refrénait sa colère, et devenait Zéphyr.
Durant les nuits d'été, la nostalgique lune
S'endormait au berceau, de leurs molles ramures.
La brume caressait, de ses bras élampés
Les douces frondaisons, les délicats bourgeons.
Les nues qui s'échouaient, dans cet archipel vert
Tendrement le couvraient, par d'humides baisers.
Dans l'océan des cieux, naviguaient leurs terrasses
Nefs aux troncs pour mâture, aux feuilles pour voilure
Magnifiques vaisseaux, fendant l'air éthéré.
Sur l'immense désert, les migratrices grues
Qui soudain rencontraient, ces forêts aériennes
Dans l'eau fraîche trempaient, leur plumage brûlant
Sans répit flagellé, par les simouns torrides.

Alexandre ébloui, parcourait les sentiers.
Sans but il folâtrait, dans les prés gazonnés
Hardiment il grimpait, aux chaos des rocailles
Méditait longuement, dans les retraites d'ombre
Sur la mousse émolliente, endormant les fatigues.
Les plantes s'animant, lui parlaient à voix basse
Le chêne pacifique, auguste philosophe
Dont les rameaux sont bras, aux larges mains ouvertes
La charmante fleur, œil, de belle courtisane
Dont corolle est iris, dont pistil est pupille.
Quand vient l'aube elle verse, un pleur à son éveil
Puis fatiguée du jour, à la brune tombante
Clôt son calice vert, ainsi qu'une paupière.
Des méliades cachées, dans l'écorce des frênes
Lui caressaient la peau, de leurs doigts végétaux.
Dans l'eau vive des lacs, où parfois il plongeait
S'ébattaient près de lui, des nymphes languissantes
Qui l'étreignaient sans fin, de leurs membres liquides.
Les sources murmuraient, en leur tendre babil
«Viens te reposer, viens, au fond de nos repaires»
Les rocs, vieillards songeurs, aux barbes de lichen
Parmi les chants d'oiseaux, les ruisselis des vasques
Lui disaient «Contemple-nous, jouis de nos beautés
Car jamais de tes jours, tu n'en vis de pareilles»
Confiant il se fondait, en ce monde serein.
Dans sa chair enivrée, s'imprégnaient les vapeurs.
L'eau suave pénétrait, dans son corps, ses narines.
C'est le cœur tout rempli, de triste nostalgie
Qu'il franchit à nouveau, le portail des cytises.
Revenu l'accueillir, le pontife lui dit
«Tout n'est que volupté, dans un tel paradis
Mais l'homme dans la vie, doit lutter et souffrir»

Puis le fils d'Olympia, visita les quartiers
Vers l'avenue Cissus, et le Nouveau Canal.
Partout l'on ne voyait, que pillage et désordre.
L'émeute secouait, la foule versatile
Que ne pouvait mater, la milice ou l'armée.
Partout l'on ne voyait, que des autels sans prêtres
Des bataillons sans chefs, des tribunaux sans juges.
La force du génie, quittait le peuple absent.
La cité résignée, perdait sa volonté.
Celle qui repoussa, tous les rois de la Terre
Se donnait comme un fruit, dont la coque se rompt.
Malgré l'agitation, malgré la frénésie
Les appels des marchands, et les cris des enfants
L'Hégémôn crut marcher, dans les rues de l'Erèbe.
Chaque homme lui semblait, une ombre sans conscience
Qu'Habitude et Coutume, entraves de l'esprit
Condamnaient au Déclin, ce double de la Mort.
Les fidèles encor, montaient la Ziggourat
Mais depuis trop longtemps, les dieux n'y descendaient.
La ville devenait, immense nécropole
Submergée sous le poids, de ses fastes richesses.
L'on eût dit un cadavre, un corps monumental
Recouvert par la pourpre, ainsi qu'un géant suaire.

De même qu'un mortel, s'affaiblit d'âge en âge
Les peuples vieillissaient, de période en période.
Jeunes encor ils sont, vigoureux, laborieux.
N'ayant pas le pouvoir, ils ont la volonté
L'amour de la patrie, les martiales vertus.
Puis ils construisent forts, bastions, ports et murailles.
Leurs armées vaillamment, défendent leur cité.
Malgré persécutions, déportations, famines
Lentement, sûrement, ils brisent leurs entraves.
Les voici triomphant, à leur maturité.
Pour de lointains pays, partent leurs conquérants
Qui fondent un empire, en soumettant des rois.
Leurs audacieux marins, accostent des rivages
Que nul mortel encor, de ses pas n'a foulés.
Puis telles des enfants, leurs colonies grandissent.
Les palais fastueux, couvrent leur capitale.
Pierreries et lingots, s'amassent dans leurs coffres.
Mais au fil des années, les voilà s'épuisant.
La sédition, la corruption, la tyrannie
Séniles maladies, affligeant les cités
Les rongent patiemment, ainsi qu'une gangrène.
Leurs vassaux, leurs alliés, pour les trahir s'unissent.
Leurs temples sont débris, leurs bastions sont gravats.
Diplomatie, négociations, combinaisons
Retardent quelque temps, l'inéluctable chute.
Leur population même, évolue, dégénère.
La race originelle, est remplacée bientôt
Par des métèques noirs, des métis basanés.
Les fils en regardant, les œuvres de leurs pères
Ne peuvent plus comprendre, étonnés, incrédules
Comment ils ont jadis, érigé ces merveilles.

Alexandre longtemps, garda le souvenir
D'un Gilgamesh en grès, qu'il avait découvert
Sur le seuil d'une crypte, au milieu des passants.
Venant de terrasser, le céleste Dragon
Le héros malheureux, pleurait dans ses mains vides
La mystérieuse fleur, qu'il ne goûterait pas.

*

L'armée grecque avançait, en direction de Suse
Quand Alexandre un jour, en descendant l'Euphrate
Dans le vaste pays, qu'il venait de soumettre
Découvrit par hasard, une ancienne cité
Par le Temps, les éléments, rongée, ravagée.

Ses tours semblaient des pics, ses courtines des chaînes.
La ruine paraissait, un massif gigantesque.
Des pans encor debout, comme des sentinelles
Rescapées des combats, que les mortels menèrent
S'opposaient maintenant, aux légions des autans.
Les débris calcinés, les recouvraient parfois
Témoignant d'on ne sait, quel énorme incendie.
Le conquérant longtemps, rêva dans ce vestige.
Les moellons semblaient dire, en leurs mots silencieux
«Fier passant d'aujourd'hui, que seras-tu demain?»
Dans ces puissants remparts, vivait une cité.
Jadis elle avait eu, ses guerriers, ses marchands
Sa misère et ses joies, ses douleurs, ses malheurs
Qu'un matin balaya, le maelström de l'Histoire
Dans son gouffre insondable, enterrant pour toujours
Prêtres et dieux, nobles et roturiers, manants.
Sans doute indemnes seuls, dans l'immense pierrier
Des parchemins gravés, d'algèbres sibyllines
Gardaient jalousement, son intime secret.
Sous l'amoncellement, creusé par l'érosion
Parfois apparaissaient, des restes archaïques
Tumulus d'ostracons, et piles de tessons
Témoignant au futur, de civilisations
Qui s'étaient combattues, en terribles combats
Cent fois avaient perdu, puis reconquis leur terres
Dans un retour sans fin, sempiternel et vain.
Chacune se croyant, le faîte insurpassé
Devenait pour toujours, une strate indistincte.
Le conquérant songeur, saisit un médaillon
Qu'il avait remarqué, parmi les éboulis.
«Toi l'inconnu passant, qui portas ce fétiche
Comment te nommait-on? dis, quelle fut ta vie?
Durant ton existence, as-tu fait mal ou bien
Sur ton chemin semé, concorde ou bien discorde?
Simple combattant, roi puissant, traître ou héros
Tout devient identique, au terme de la Mort»

Le penseur de l'armée, l'ombrageux Anaxarque
Rejoignit Alexandre, avec un indigène.
Lorsqu'il vit la cité, sa face tressaillit.
Sa voix mal assurée, dit ce nom mystérieux
Qu'il entendait parfois, prononcer par ses pères
Sages macédoniens, à leurs fils transmettant
Les souvenirs lointains, de terribles époques
Tel un secret mythique, enfoui, perdu «Ninive»

LES PORTES CASPIENNES

Des cavaliers s'enfuient, sur la steppe asiatique
Le regard tourmenté, le visage effaré
Laissant voler au vent, leur pelisse élamite.
L'armée les suit de loin, comme un lourd attelage
Multitude égarée, désunie, démunie.
C'est un effondrement... c'est un écroulement.

Et la nuit engloutit, cette vision d'horreur.

Parvenus jusqu'au bas, d'un vague escarpement
Les contingents mêlés, groupent leurs unités.
Précédant le convoi, quelques chefs se consultent.
Mais ils restent perplexes... puis enfin se décident.
L'un d'eux lève le bras. Les rangs s'immobilisent.
Des piquets sont plantés, des toiles dépliées.
De pâles feux chatoient, sur l'étendue lugubre.
Dans la partie centrale, au cœur du campement
Se détache une tente, aux franges losangiques.
Sous le velum soyeux, devant son ouverture
Se trouve un homme las, voûté, figé... songeur
Le visage hagard, le front blême et livide.
Le ravage en ses traits, se lit tragiquement.
Son regard soupçonneux, subodore en tout lieu
Des pièges camouflés, dans l'épaisseur de l'ombre.
Sa dalmatique en pourpre, aux entre-deux turquoise
Déchiquetée, déteinte, est maculée de boue.
De sa manche en brocart, des fils argentés pendent.
La cidaris divine, à son front s'est matie.
C'est Darios Codoman, Roi des rois, Roi de Perse
Le souverain vainqueur, des peuplades sans nombre.
Son œil désemparé, parcourt les bataillons.
Les gardes ont brisé, leur dague à mélophore
Les Immortels perdu, leur pique à pommeau d'or.
Certains avaient jeté, leur écu défoncé.
Les auriges honteux, ont laissé dans les champs
Leur char à double faux, garni de lames vives.
Pitoyables débris, gisaient là quelques biges
L'essieu disloqué, sans timon, sans palonnier.
Les coursiers nyséens, par miracle épargnés
Chevaux au col de neige, au toupet clair d'écume
Baissaient leur frontail lourd, comme si vaguement
Sur eux pesait le sort, de leurs maîtres vaincus.
Rien n'avait traversé, les boucliers adverses
Ni les pointes aiguës, des javelots mysiens
Ni les terribles crans, des marteaux soghartiens
Ni les dards éthiopiens, ni les sagaris mèdes.
Glaives et javelots, s'étaient brisés contre eux
Comme sur de l'airain, les balles argileuses.

Pendant que les guerriers, près des feux se reposent
Vers le roi pétrifié, s'avancent des silhouettes
Fantômes poursuivant, un funeste dessein.
Lentement devant lui, chacune se prosterne
Puis chacune à son tour, disparaît dans la tente.
Sur de tigrines peaux, étendues pêle-mêle
Se trouvent dispersés, des sièges en raphia.
Sous la vague lueur, d'une lampe en faïence
Dans l'ombre l'on croit voir, quelques poignards qui brillent
Trahis par les éclats, d'un fourreau métallique.

Ils sont là, venus tous, des satrapies lointaines
Les chefs de la milice, appelés au Conseil
Phrataphernès le fourbe, aiglon de l'Hyrcanie
Le fier Satibarzane, écumeur d'Aréie
Nabarzane le Fort, taureau de Gédrosie
Le mède Atropatès, avide comme un loup
Barsæntès, le serpent, issu d'Arachosie
Tout près de son neveu, Bessos de Bactriane.
Ce jour ils n'avaient plus, de colliers rutilants.
Seule à peine luisait, une torque en étain
Sur leur sombre candys, par les combats ternis.
Chacun d'eux prend sa place, au pied du trône en cèdre.
Le visage du Roi, se détache émacié
Noir, immobile et droit, comme un bloc de basalte.
Les gestes sont pesants, les mouvements sont lourds
Tous restent réservés, circonspects et muets.
L'on croirait assister, à la veillée funèbre
D'un royaume défunt, que l'Histoire engloutit.

Codoman dit enfin «Dès la prochaine aurore
Nous devons engager, le combat décisif.
Je sais par un espion, qu'il n'a quitté Rhagæ.
Regroupons nos armées, dans le val à Tara.
Le moment est venu, de vaincre ou de mourir.
Vohu, Maître du Ciel, exaucera nos vœux»
Tandis qu'il parle, épiant, la face des satrapes
Les regards sournois fuient, les têtes se détournent
Le refus transparaît, sur les visages durs.
Ne se contenant plus, Darios alors se lève
«Moi, votre souverain, j'exige votre appui»
Le silence à nouveau, plane sur le Conseil.
L'on n'entend que le bruit, des lampes grésillant.

Par moments lorsqu'un souffle, entrebâille l'entrée
L'on aperçoit la steppe, étendue ténébreuse.
Les feux clairs dispersés, dans les masses des tentes
Scintillent vaguement, tels de pâles étoiles.

Quel satrape osera, défier le Roi des rois?
Le fier Bessos enfin, hausse la tête et dit
«Voilà trois fois déjà, que le fer ennemi
Défait nos unités, mate nos Immortels.
Nous t'avons accordé, la suprême fonction.
Les phalanges trois fois, ont brisé notre assaut.
Laissons-le s'enfermer, dans l'étau de Sogdiane
Lors que nous lèverons, de nouveaux contingents»
Mais comme il hésitait, Barsæntès l'interrompt
«Ç'en est fini Darios, tu dois laisser ta place»
Dès que l'Arachosien, proféra ces propos
Le Roi furieux bondit, brandissant un poignard.
Sa prunelle fulgure, et ses lèvres écument.
Tous ont dû reculer. Quelques bancs se renversent.
«Par Mah, tu m'injuries, moi qui t'ai protégé.
Vaniteux, qu'étais-tu, quand je te fis satrape?
Rien qu'un berger pouilleux, sans même un sicle en bourse
Promenant son troupeau, sur le Bolan aride.
Tu n'as plus ton bissac, et ta loque en cilice
Mais tu gardes toujours, ta morgue et ton orgueil»
Barsæntès réagit, délivré de sa peur.
L'on tente vainement, de le tenir en place
Mais il avance encor, puis à tue-tête crie
«Serais-tu parmi nous, sans Bagoas le traître
Dont le poison perdit, Oarès ton cousin?»
Trop, ç'en est trop, le Roi, saute sur le parjure
Mais celui-ci l'esquive, et disparaît dans l'ombre
Hurlant à perdre haleine «Prends garde à toi, Darios»
Tous retiennent leur souffle, et n'osent plus bouger.
Codoman lentement, à son trône revient.
Tremblante encor, sa main, rengaine son poignard.
Puis il dit résolu «Je sauverai l'Empire
Quand l'œil vif de Mithra, poindra sur l'Aréie.
Que s'enfuient loin de moi, les renégats poltrons»
Soupçonneux, suspicieux, il fixe les vassaux.
La sourde acrimonie, transparaît en leurs yeux.
L'on croirait des vautours, prêts à le dépecer.
Bessos d'abord s'en va, Satibarzane ensuite.
Phrataphernès perplexe, un instant réfléchit...
Puis enfin se décide, Atropatès le suit.
Les voyant le quitter, Codoman reste coi.
Mais quand part son ami, le brave Nabarzane
Qu'il avait soutenu, souvent dans les épreuves
Triste, il ne contient plus, ses larmes douloureuses.
La colère a fait place, à la résignation.
Le désespoir l'étreint. Ses forces l'abandonnent.
Sans doute pourrait-il, encor les rappeler?
Mais le dernier s'en va. Trop tard - La tente est vide.

Il fait nuit maintenant. Malgré l'obscurité
Darios de sa vue large, embrasse l'étendue.
Las, il pense à l'Asie, langoureuse, accablée.
C'est l'heure où chaque soir, pour le nocturne office
Jaillit le feu sacré, sur le roc des pyrées
Sentinelles de pierre, aux portes des cités.
Leurs foyers dispersés, brillaient dans les ténèbres
Terrestre firmament, image de la voûte.
La fugace lueur, du brasier éphémère
Dans l'éther se mêlait, à l'astre permanent.
De terrasse en terrasse, alors magiquement
S'éveillait l'esprit saint, du mage Zoroastre
Pendant qu'au loin Mithra, sombrait dans l'Océan.
Puis d'autels en autels, de régions en régions
Tous les fils des Aryens, fondateurs de l'Empire
Sentaient leur âme unie, par ces nœuds flamboyants.
Là-bas, vers l'Assyrie, leur éclat illumine
Les rampes étagées, des hautes ziggourats
Comme une voie mystique, au zénith s'élevant
De l'Hermos à l'Oxus, de l'Iaxarte au Pamir
Du rocailleux Taurus, à l'Indou-koush neigeux.
C'est la chaleur de l'âme, et l'œil de la Sagesse
Guidant l'Homme égaré, dans le désert du Monde
Pour lui montrer la Voie, du Royaume éternel.
Mais le Roi ne voit plus, que la profonde nuit.
Rien ne luit vers Thara, ni vers Hécatompyles.
Tout devient noir... noirs, les coteaux de Parthie, noire
La montagne aréienne, et les Portes Caspiennes
S'ouvrant à l'horizon, comme un seuil du Varâ.

Sombre jour - C'est la fin d'un roi, la fin d'un règne.
Les dieux vont-ils broyer, l'Empire achéménide
Le Ciel va-t-il briser, la Perse agonisante
Dans une apocalypse, épouvantable, inouïe?
Maintenant Codoman, sonde la catastrophe.
C'est alors qu'il revoit, les échecs, les défaites.
Son visage frémit, ses mains, son corps tressaillent
Puis il étreint sa barbe, entre ses doigts nerveux...
Car un nom qu'à jamais, il tentait d'oublier
Venait de ressurgir, en son esprit confus
Le Granique, effrayant, horrible cauchemar.
Trois siècles prestigieux, de gloire et de triomphes
L'espace d'un combat, envolés, effacés.
Lors il se prit le front, d'un geste résigné.
Le passé de l'Asie, parut en sa mémoire
Son ancêtre Cyros, et la Perse enfantée
Dans la douleur, dans le sang, dans les sacrifices.
Puis l'Empire édifié, de bataille en bataille
L'effort pour secouer, le joug de l'Assyrie
Les départs enjoués, vers de nouveaux pays...
Tout cela disparu, dans le gouffre du Temps.

Un mélodieux refrain, parvint à son oreille.

«Mazda, que l'ohama, coule en nos gorges sèches.
Mazda, reçois nos cœurs, transpercés par tes flèches»

Il reconnut les vers, de l'ancien Avesta
Que chantaient les guerriers, groupés autour des tentes.
Mais ces faibles refrains, lui paraissaient lugubres
Comparés aux vivats, que l'an dernier clamaient
Deux cent vingt mille voix,célébrant la victoire.
Les convois lui semblaient, dispersées, clairsemés
Lors qu'ils étaient serrés, hier à Pasargades.

«Varhâm, de nos patries, écarte le désastre.
Varhâm, avec ton char, conduis-nous dans les astres»

Il ne reverrait plus, son palais magnifique
Les briques émaillées, les piliers cannelés
Sur la terrasse en grès, devant Persépolis.
De sa main plus jamais, il ne pourrait toucher
Les bas-reliefs géants, les fines colonnades.
Là se trouvait gravée, jusqu'à la fin des temps
L'indéfectible union, des Mèdes et des Perses
La suite indéfinie, des mitres et des tiares
Couronnant leur visage, à la barbe lustrée.
Plus jamais, plus jamais, son regard ne suivrait
Chaque an, lors du Noruz, l'auguste Procession
Les cent délégations, venues de son empire.
Le défilé géant, de tous ses tributaires
Couvrait par sa cohue, la plaine du Narv-Dash.
Les cohortes passaient, la Porte-des-Nations
Puis elles gravissaient, le seuil du Triphilon
Mêlant sur les degrés, leurs files turbulentes
Dans les rangs minéraux, des roides Immortels
Ces gardiens éternels, de l'immense royaume.
De fiers appariteurs, les guidaient lentement
Par le dédale obscur, des couloirs, antichambres
Jusqu'à la grande salle, où s'élevait le trône.
Les Ioniens arrivaient, de leurs coteaux fertiles
Rapportant du vin sombre, en de hautes amphores.
Les Susiens par la bride, amenaient un lionceau.
Les Mysiens déposaient, leurs cotyles d'argent
Si lourds qu'ils fléchissaient, leurs épaules robustes
Si nets qu'ils reflétaient, leur brune chevelure.
Dans leurs peaux de renard, les Scythes redoutables
Retenaient par le mors, un bel étalon bai.
Sur la tête portant, leurs défenses d'ivoire
Les nègres éthiopiens, menaient un okapi.
Les rois indiens montraient, leurs subtiles essences
Des aromates clos, en des fioles verrines
L'encens qu'ils ont cueilli, sur l'arbre des serpents
Les endormant la nuit, par l'effet du styrax
Le nard qu'ils ont ravi, sur le nid des loriots.
Les Phrygiens lui tendaient, leurs gobelets en or
Si fins qu'à peine l'œil, distinguait les intailles.
Puis venaient les Scudiens, les Dranganiens, Sogdiens
Les Siliciens, les Gandhiens, les Cappadociens
De lieux conquis jadis, et depuis oubliés
Car il n'était contrée, car il n'était peuplade
Que n'ait soumise un jour, la puissance des Perses.
Les nilotes vêtus, de palmes desséchées
Découvraient ébahis, les tissus de surah.
Des pygmées ignorant, ce qu'est même un palais
Croyaient avoir atteint, l'éternelle Demeure.
Stupéfaits par ce faste, ils vaguaient sans repère
Dans la vaste forêt, des colonnes jaspées.
Les protomés sculptés, sur le faîte des pannes
Leur paraissaient alors, des monstres fantastiques.

Tout cela, tout cela, pour le Roi de l'Asie.

Devant lui s'épanchait, comme un flot ses richesses
Fleuve opulent, sans fin, qui ne tarit jamais.
Devant lui s'entassaient, pierreries et joyaux
Des grenats, des rubis, des saphirs, des turquoises
Des béryls et diamants, des jais et chrysoprases
Des girasols gardant, les rayons du soleil
Des sardoines bleutées, dont on fait les pommeaux
De vertes céraunies, qu'un éclair engendra...
Parmi les rythons, plats d'étain à godrons, coupes
Surchargées de cédrats, pastèques et grenades.
Le radieux souvenir, de ces riches merveilles
Sur le marbre couvrant, l'immense Apanada
Projetait dans son œil, de lumineux phosphènes.

Plus jamais tout cela, jamais plus, jamais plus.

Les soldats cependant, ont regagné leur tente.
Le dernier feu se meurt, le dernier chant se tait.

«Mazda, rends la puissance, à nos corps harassés
Mazda, rends le courage, à nos âmes lassées»

Codoman est rêveur. Sa poitrine est serrée.
Douloureuse, une larme, au bord de son œil perle.
Triste, il songe à sa vie... la nostalgie l'étreint.

Dehors soudainement, des chuchotis résonnent
Puis un tintement clair. Des pas légers s'approchent.
S'agit-il d'une attaque, ou bien d'une révolte?
C'est plutôt Barsæntès. Le Roi dès lors comprend.
Deux ombres dans la nuit, brusquement apparaissent.
Darios cherche une issue, vers le fond de la tente.
Violemment une main, le retient par le bras
Puis une autre en sa bouche, étouffe un appel rauque.
Sans doute il pourrait bien, dégainer son poignard
Mais il ne songe plus, à défendre sa vie.
Le voici bousculé, bâillonné, ligoté...
Le silence à nouveau... Les deux hommes se figent
Comme effrayés, horrifiés, par l'horreur de leur acte.
Puis gronde un roulement, qui s'amplifie... s'arrête.
Le corps est emporté, dans le char on le hisse.
L'attelage repart, dans la nuit silencieuse.

Le puissant Roi des rois, n'est plus qu'un prisonnier
Séquestré, ligoté, dans son propre quadrige.
Bessos et Barsæntès, jusqu'à Bactres convoient
Leur souverain déchu, devenu leur otage.

*

Quand Phœbos décocha, sur les monts hyrcaniens
Les traits matutinaux, de ses rayons vermeils
Des cavaliers fougueux, à l'horizon parurent.

Ils portent sur le corps, une étroite chlamyde
Stricte et sans broderie, pourtant noble et seyante.
Leur port est élevé, leur allure élégante.
Le premier qui s'avance, est un guerrier superbe.
Sa chevelure ondule, aux souffles étésiens.
Des mèches mordorées, ceignent son radieux front.
Sa cape nacarat, brille ainsi qu'une flamme.
De sa taille élancée, pend l'épée lumineuse
Qui plia le Barbare, et sectionna le Nœud.
Son visage a le teint, du blanc marbre parien
Que rompt le dessin net, de lèvres cinabrines.
L'on croirait que son nez, par Phidias est taillé.
Son œil semble affirmer, en éclairs fulgurants
«Tous les pays réduits, vers moi s'inclineront
Tous les hommes soumis, vers moi se courberont»
Sa bouche volontaire, ajoute ce défi
«Nul si je ne le suis, ne sera souverain»
C'est le fier conquérant, d'inconnus territoires
Que nul écueil n'arrête, et nul danger n'effraie
Le héros jamais las, et jamais rassasié.
La jeunesse et l'ardeur, bouillonnent en ses veines.
L'Iaccchos éleusinien, retentit dans sa gorge.
Son front pur est nimbé, par les éclairs des gloires
Sa pupille irradiée, par l'aura des victoires
La fureur des combats, la furie des mêlées
Des périples fameux, des odyssées, prouesses.
La rigueur et le charme, imprègnent ses traits fins
Marqués en même temps, par l'ineffable sceau
Des tendres voluptés, de la martiale ardeur.
N'a-t-il été conçu, par l'amoureux désir
De la douce Aphrodite, et du bouillant Arès?
Les dieux sur lui penchés, lui prêtaient leur puissance.
L'on eût dit qu'il avait, dès sa prime jeunesse
La ruse de Cadmos, le courage d'Achille.
De Nestor la sagesse, et d'Alcide la force.
Pour qu'il puisse accomplir, ses grandioses desseins
Poséidon-Sauveur, l'aide à franchir les mers
Zeus l'assiste du foudre, Athéna de sa lance
Dionysos par l'ivresse, anime son esprit
Cynthia l'exalte, Hermès le guide, Héra l'inspire.

S'il n'était Alexandre, il serait Apollon.

Pendant que ses guerriers, se reposent en paix
Dans la riche Ecbatane, aux fastes capiteux
Sans repos il conduit, ses cavaliers hardis
Glaive de l'Occident, perçant l'Orient vaincu.

La troupe cependant, rejoint un val étroit.
Les chevaux élancés, comme un torrent s'engouffrent.
Sur le Pinde neigeux, après l'orage ainsi
Gronde l'Achéloüs, au cours tumultueux.
L'on n'entend plus alors, que le choc des sabots
Dans un tourbillon clair, de cimiers, de crinières
Flot de faces crispées, et de mains contractées
D'armes étincelant, en vive éclaboussure.
De même l'on peut voir, obstinées, acharnées
Les Érinnyes têtues, poursuivre un meurtrier.
Les pastoureaux mardiens, blêmissaient dans les champs
Se croyant visités, par les Devas terribles.

Coursier majestueux, du conquérant fougueux
Bucéphale endurant, plus nerveux que Pégase
Paraît voler, porté, par d'invisibles ailes
Pour mener dans les nues, ce fier Bellerophon.
Tel un diadème ouvré, scintille son poitrail.
Nulle autre experte main, que celle du héros
N'aurait ainsi dompté, l'énergie de ses reins
Ni freiné l'impulsion, de ses membres puissants.

Devant les cavaliers, se rétrécit la passe.
Des troncs, des éboulis, encombrent le goulet
Mais rien ne diminue, la poursuite effrénée.

Soudain... s'écartent les parois, s'ouvre la vallée.

Vers l'horizon lointain, vertigineux, immense
Le vaste continent, paraît aux poursuivants.
Stupéfiante aventure, inconcevable geste
L'on voit des Grecs passer, par les Portes Caspiennes.
Devant eux se dévoile, un décor fabuleux.
Dans ce lieu rien n'a plus, son aspect ordinaire.
Le roc n'est pas le roc, et l'herbe n'est pas l'herbe.
Chaque élément, chaque être, est métamorphosé.
La steppe se déroule, ainsi qu'une fourrure
Sous le soleil versant, une ondée fulgurante.
Les bancs épars de schiste, aux reflets micacés
Flamboient de lieux en lieux, comme un sable d'argent.

Des feux abandonnés, sont encor là fumant
Puis la piste se perd, Alexandre s'arrête.
Son regard d'aigle en vain, parcourt l'espace vide.
L'horizon disparaît, en vaporeux mirage.
Rien, rien vers l'Aréie, rien vers Zadracarta.
Les contingents du Roi, sont volatilisés...
Pourtant là-bas au loin, sur le chemin de Bactres
L'Hégémôn aperçoit, un nuage brillant.
La cavalcade folle, aussitôt recommence
Poursuite dont le but, est possession du Monde.
Plus vite, encor plus vite, encor, encor plus vite.
Les guerriers sont tendus, leur monture anhélante.
Deux hommes tout à coup, tombent à la renverse
La poursuite infernale, encor s'intensifie
Car nul événement, ne saurait éviter
La fatidique issue, l'instant suprême, ultime
Lorsque s'accomplissant, les Destins immuables
Vont retourner l'Histoire, ainsi qu'une clepsydre.
Vaguement l'on distingue, un lourd quadrige perse
Qui lentement progresse, au milieu de la piste.
Cravachant leurs chevaux, des convoyeurs l'encadrent.
Le galop s'amplifie - L'attelage s'emballe.
Mais quand il aperçoit, l'ennemi qui s'approche
L'aurige épouvanté, pousse des hurlements.
Le voilà renversé. Les rênes s'entortillent.
Dans l'immense étendue, s'enfonce aveuglément
Le char sans conducteur, au hasard conduisant
Le dernier prince né, d'Achéménès le Grand
Symbole de l'Asie, qu'abandonne un vaincu
Mais qu'un maître nouveau, n'a pas encor domptée.
Soudain, lors d'un cahot, dans le vacarme intense
Résonne un craquement, une roue se détache.
Le quadrige s'affaisse, égratignant la steppe.
L'argile rouge affleure, ainsi qu'une chair vive.
Tout disparaît d'un coup, dans un nuage épais.
Bessos, non loin du char, fonce vers la portière.
Dans sa main droite brille, une lame argentée
L'arme bientôt s'abat, sur un corps palpitant.

Quand le fils de Philippe, a rejoint le quadrige
Les satrapes ont fui, le convoi s'est figé.
C'est fini - Lentement, Alexandre s'approche.
Tout semble pétrifié, depuis l'éternité.
Sur le siège l'on voit, un cadavre affaissé.
Codoman a vécu... L'Empire est endeuillé.
La furie cède place, à l'immobilité
Que trouble seulement, le ballet des rapaces
Moment où se dénouent, les fils mêlés des Moires
Confrontation fugace, entre Avenir, Passé.
Le Monde encor ne sait, l'événement tragique.
Les vautours qui tournoient, dans l'éther immobile
Témoins indifférents, des massacres humains
Se repaîtront bientôt, de la royale chair.

L'Hégémôn tout-puissant, de l'Union corinthienne
Songe devant Darios, l'ennemi de la Grèce.
Le Perse est terrassé, mais il ne peut y croire.
Fasciné, stupéfait, il demeure interdit.
Ses pensées tournoyant, l'assaillent tout d'un coup.
Puis en lui remonta, l'ardent Panégérique
La voix qui résonnait, déclamant l'Anabase
Pendant que le péan, jaillissait des poitrines.
«Ce que tu désirais, visionnaire Isocrate
Mieux que dans ton discours, se réalise enfin»
L'Hégémôn ressentait, les malheurs que subit
Depuis les premiers temps, le peuple des Hellènes
Toutes les horreurs, les déportations, massacres
Les Mèdes sur l'Ionie, propageant la terreur
Les villes saccagées, tombant l'une après l'autre
Magnésie, Milet, Samos, Colophon, Éphèse
Les Branchides pillées, Onésile tué
Priène dévastée, les Téiens pourchassés
Fuyant sans réconfort, sur les rivages thraces
Les Phocéens partis, dans leurs pentécontores
Battant les sillons bleus, de l'inféconde plaine.
Souffrir, mourir plutôt, que devenir esclave
Risquer sa destinée, sur la mer capricieuse
Que d'être un serviteur, pour un maître en Sogdiane.
C'est alors qu'il revit, Xerxès l'envahisseur
Le Céphyse arrosant, les désertes cités
Le peuple épouvanté, devant le vainqueur mède
Sur les voies d'Argolide, en misérables groupes
L'impur feu noircissant, la joue des cariatides
L'ohama répandue, pour Ahura Mazda
Sur les autels divins, de la Vierge aux yeux pers.
Les iniques tyrans, dans les nefs ciliciennes
De concert acclamaient, la chute des cités
Démarate le fourbe, orosange soumis.
Sans remords exultaient, les vils Pisistratides
Quand un panache noir, obscurcissait l'Hymette.
Les femmes éplorées, vers l'Orient se tournaient
Vociférant au vent, leurs imprécations vives.
Chacune appelle en vain, sa fille ou bien son fils.
Pour cela fallait-il, qu'elles aient enfanté
Qu'elles aient élevé, leurs nourrissons chéris
Guidé leurs premiers pas, guetté leur premier rire?
Tant d'amour, tant de soins, pour qu'ils soient torturés
Qu'on leur coupe le nez, qu'on leur crève les yeux.

Alexandre pâlit, puis ses mains tressaillirent.
Dans sa mémoire il vit, un défilé désert
Puis au milieu des rocs, une stèle en airain
Dont les douloureux mots, reviennent à ses lèvres
«Passant, va dire à Sparte...» message insoutenable
Que ne peut terminer, sa bouche murmurant.
Ses genoux sont tremblants, c'est alors qu'il s'écroule.
Ses pleurs irréprimés, s'éparpillent dans l'herbe.
«Trois jours et trois nuits, pour toi, pour toi, Liberté
Sans répit, sans relâche, ils avaient combattu
Sans répit, sans repos, sachant qu'ils périraient
Mais qu'ils devaient donner, leur courage et leur vie.
«C'est à vous, c'est à vous, hoplites valeureux
Vous, honneur de la Grèce, et de l'Humanité
Que je dédie ce jour, car c'est votre victoire.
C'est à vous, c'est à vous, magnanimes guerriers
Qui partîtes un jour, pour combattre et mourir»
Sans pouvoir s'arrêter, Alexandre pleurait.
Ses larmes s'épanchant, de ses joues souillées d'ocre
Semblaient un flot de sang, tel celui qui jadis
Coula sur les Trois Cents, dans leurs tuniques rouges.
«Vous, héros, vous, regardez, regardez, mes frères
Le Perse est à genoux. C'est votre jour de gloire.
Divin Léonidas, intrépide Spartiate
Ce que tu commenças, je le termine ici.
Pour toujours est lavé, l'intolérable affront.
Vous, martyrs immortels, dormez, dormez en paix»

D'un geste lent, serein, l'Hégémôn étendit
Sa cape sur le corps, du roi perse vaincu.

AUX FRONTIÈRES DE L'ŒKOUMÈNE

Après avoir laissé, pour honorer son nom
L'Achéménide mort, au seuil de Pasargades
L'Hégémôn avançait, aux confins de la Perse.
Lors, il avait puni, Spitamène et Bessos
Maté l'Arachosie, les Paraponisades
Pour fléchir la Sogdiane, investi les Sept Villes
Brisé la Gédrosie, l'Ariane et la Margiane.

Mais depuis leur départ, de l'Europe lointaine
Les Grecs avaient franchi, des stades par milliers
Suivi le cours mouvant, de fleuves par centaines
Brûlants ou bien glaciaux, tourbillonnants ou calmes
Les marais du Cydnus, l'eau vive de l'Araxe
L'Oxus au flot amer, l'Hydaspe aux mille sources.
Du Caucase au Pamir, ils avaient traversé
Des vallées et des monts, des chaînes et des pics
Zagros et Tanaïs, Indou-koush et Sipyle
Suffoqué dans l'arène, abri des Ichtyophages
Sué dans les paluds, des indiennes forêts.

Au cours de ce périple, incroyable, impensable
Que n'aurait pas renié, l'industrieux Ulysse
De sublimes trésors, partout se dévoilaient
Dépassant en splendeur, excédant en grandeur
L'impensable génie, l'incroyable folie.
C'est ainsi, fascinés, qu'ils avaient découvert
Le grand palais de Suse, aux colonnes d'agate
Chapiteaux d'obsidienne, archivoltes de grès
Les cent lions de lapis, devant Persépolis
Dardant leur œil de jais, leur crinière en pyrite
Les sept puissants remparts, de la riche Ecbatane
Superposant aux nues, leurs triangles aigus
Rouge vif, or, bleu, vert, puis brun, sardoine, argent
Fabuleux arc-en-ciel, d'un paradis virtuel
Réplique du sanctuaire, où devise Mithra.
C'est ainsi qu'en marchant, ils découvraient sans fin
Des constructions formées, d'inconnus matériaux
Décorées de métaux, de gemmes introuvables
D'étranges effigies, pourvues d'yeux en coquille
Des protomés hideux, bas-reliefs monstrueux.
Ces curieuses beautés, qu'ils rencontraient partout
Leur montraient qu'en ce monde, ils étaient dérisoires
Forçaient l'admiration, comme l'humilité.
Les Halicarnassiens, face aux tombes royales
Trouvaient le Mausolée, pitoyable, exigu.
L'Ida près du Taurus, était simple coteau.
L'Oropos, l'Arathos, étaient rus misérables
Comparés au courant, du Tigre et de l'Euphrate.
L'Acropole semblait, petite aux Athéniens
Découvrant stupéfaits, l'immense Apanada.
Les souvenirs lointains, de leurs patries aimées
Ne laissaient plus en eux, qu'une pâle impression.
Quand ils dormaient le soir, dans leurs tentes étroites
Leurs songes se peuplaient, de visions formidables
Qu'entremêlait confus, leur cerveau submergé.
Le grand sphinx de Giseh, les sirroushs de Marduk
Se toisaient face à face, en regards mystérieux
Les hautes ziggourats, devenaient mastabas
La grande entrée d'Isthar, paraissait Labyrinthe.

Les innombrables dieux, agitaient leurs pensées
Génies, démons de l'Enfer, du Ciel, de la Terre
Malveillants, bienfaisants, cruels ou débonnaires
Plus nombreux que galets, charriés par le Strymon.
Sur le rocher de Tyr, ils avaient effleuré
Le pieu de Baal-Hammon, le masque des Cabires
Noyé dans un puits noir, des coloquintes sèches
Puis vénéré sa flamme, en suçant de l'amone.
Dans Tyr, au Mithræum, ils s'étaient purifiés
Par sanglante aspersion, du rouge taurobole
S'étaient baignés enfin, dans le Silan magique
Flot si pur, si léger, que rien n'y peut flotter.
Pendant la rousse lune, ils avaient à Saïs
Touché le bœuf Apis, au milieu des armshirs
Contemplé dans Paphos, le rocher d'Astarté.
Surpris, ils côtoyaient, des peuplades sans nombre
Qu'abrutissaient toujours, prière et proskinèse.
Partout dans leur voyage, ils avaient découvert
Toutes les perversions, dérèglements, souffrances
Que pouvait engendrer, l'absurdité des cultes.
Parfois ils rencontraient, de cruels indigènes
Qui prenaient pour habits, la peau tannée d'un mort.
Des prêtres béthuliens, cherchaient les voluptés
S'attachant au phallus, un poil de tamanoir
Mais des gourous indiens, sectionnaient leur pénis
Pour ne jamais céder, aux tentations du sexe.

Les rites inconnus, les coutumes barbares
Dépassant la mesure, et défiant la raison
Tourmentaient les guerriers, las de cette odyssée.
Marches forcées, maladies, sièges et batailles
Dans ce monde troublant, merveilleux, dangereux
Sapaient leur volonté, diminuaient leur bravoure.
Les Hellènes pliaient, sous le poids des épreuves
Ne pouvant satisfaire, un conquérant si grand.
L'Hégémôn cependant, vers l'Orient progressait.
Rien en lui ne calmait, le désir de connaître.
Chaque cité, région, qu'il n'avait pas soumise
Le hantait, l'obsédait, ainsi qu'une plaie vive.
Cet invincible mal, sans répit l'accablait
Car un suprême souhait, en son cœur subsistait.

*

Les bataillons marchaient, sur le bord de l'Indus
Quand un fait prodigieux, devant tous apparut.
Sur le sol accroupis, l'on rencontra des prêtres
Dont la robe sans tache, avait le teint d'un suaire.
Les mains sur les genoux, et les pieds sur les cuisses
Toujours ils paraissaient, rester dans cette pose.
L'agitation des chars, qui passaient auprès d'eux
Les cavaliers parés, les hoplites casqués
Ne semblaient émouvoir, ces marmoréens spectres.
L'Hégémôn intrigué, s'approcha d'un pontife
Mais un archer lycien, parmi les régiments
Sans doute effarouché, par son étrange allure
Décocha sur le prêtre, une flèche assassine.
Le fer de part en part, lui transperça la gorge
Sans qu'un gémissement, ne fusât en sa bouche
Puis on le vit soudain, s'effondrer sur le sol
Près des Macédoniens, autour de lui surpris.
Seul un frémissement, fit palpiter ses lèvres.
Dans son dernier soupir, l'on entendit alors
Ce chuchotis léger, presqu'inaudible «Çiva»
«Se croit-il immortel?» dit le fils d'Olympia.

Progressant lentement, sur le sol du rivage
L'hégémôn ressentit, le souffle d'une brise
Qui traînait vaguement, un parfum de varech.
Puis le delta du fleuve, apparut à son œil.
Devant lui s'étendait, un océan sans bornes
Dont le flux, puis reflux, en un rythme éternel
Simulaient d'un titan, la respiration lente
Vibration du cosmos, concrétion de l'éther
Si plutôt ce n'était, le bord de l'Infini
Qui venait s'échouer, devant la Création.
Rien n'était comparable, à ce géant chaos
Parcouru sans répit, de spasmes formidables
Secouant son relief, de vallées et de chaînes.
L'écume ainsi que neige, à leur sommet brillait.
Parfois tel Decerta, la déesse-poisson
De l'insondable gouffre, apparaissait d'un coup
Terrible, un monstre énorme, à la gueule rayée
Par ses naseaux lançant, des gerbes lumineuses.

Alexandre ébloui, contemplait ce prodige.
C'est alors qu'un éclair, illumina sa face
Que rien jusqu'à présent, n'avait pu dérider
Car il touchait enfin, le but de sa conquête.
Devant lui s'étendait, au-delà des nuages
L'Océan primitif, la borne infranchissable
Vers tous les horizons, qui limitaient le Monde
Comme l'a dit Hésiode, en sa Théogonie.
L'Enfer s'était livré, dans la mer de Judée.
L'Empyrée dévoilé, dans les fastes jardins
Qu'abrite Babylone, au sommet des terrasses.
Voici qu'il atteignait, le bord de l'Univers.

Trois fois déjà, trois fois, il n'avait pu rejoindre
L'énigmatique fin, de la Terre émergée
Comme si les démons, se jouaient de sa quête.
Des jours, des nuits durant, sur la neige glacée
Plus au Nord de l'Iaxarte, il avait chevauché
Ne découvrant alors, qu'une étendue poudreuse.
Chez le peuple Assascène, au pied du Cachemire
L'armée s'était heurtée, sur un montagneux flanc
Découpant l'horizon, de créneaux trismégistes
Comme un rempart sans faîte, où les divinités
Veillaient pour limiter, l'ambition des humains.
Le Taygète et l'Ossa, l'un sur l'autre empilés
Pour ce géant massif, n'auraient paru qu'un môle.
Quels démons inconnus, quels Zeus tenant l'égide
Lançaient de ces pitons, la foudre et l'avalanche?
Quels peuples fabuleux, vivaient dans leurs entrailles?
Noirs griffons, amphisbènes hideux, hippogypes
De leurs ailes battant, le ténébreux éther.
De même il s'arrêta, près du boueux Hyphase
Dans le magma sans fond, des vastes forêts vierges
Que la mousson noyait, de son flot incessant.
L'abondance régnait, comme si la Nature
Vers le septentrion, pétrifiée dans la mort
Se perdait vers le Sud, en excès de vigueur.
Ce jour il atteignait, la suprême frontière
Bout de cette chlamyde, étalée sur le sol
Qui d'Est en Ouest rejoint, l'orée de l'œkoumène
Dont les fils sont des voies, et les nœuds des cités.

Comme il se rappelait, sa campagne d'Égypte
Son esprit tout d'un coup, d'un éclair s'irradia
Car il avait compris, sa vision d'autrefois.
Désignant le sol ras, il dit avec emphase
«Qu'en ces lieux on élève, une colonne en bronze
Pour exaucer le vœu, d'Héraklès, mon aïeul»

Puis quelques jours plus tard, dès que l'aube apparut
Le fils d'Olympia, seul, avança vers la rive.
Sa monture atteignit, une presqu'île étrange
La dernière avancée, plongeant vers l'Inconnu.
Partout l'environnaient, des panaches brumeux
Semblables aux nuées, retenues par les Heures
Quand brusquement jaillit, un éclair formidable
Trouant de part en part, l'épaisseur de l'éther.
L'Hégémôn, stupéfait, sonda cet horizon.
Là-bas près de la voûte, au fond du continent
L'on eût dit que la mer, se déchirait en loques.
Dans les cieux vaguement, il crut apercevoir
La colossale main, qui retenait la Terre.

C'est alors qu'Alexandre, enfourchant Bucéphale
Tourna vers le ponant, son visage serein.

La Saga de l'Univers - Claude Fernandez - Éditions Sol'Air - Éditions Sol'Air - 2007