Poème épique de Claude Ferrandeix évoquant le dépérissement d’un prétendant au titre de calife au sein du harem jusqu’à son aveuglement par des conspirateurs.
Est-il jour" est-il nuit? Quelle année sommes-nous?
Je ne puis distinguer" les hivers' les printemps
Je ne puis distinguer" l’aube du crépuscule
Par la jalousie close" au grillage étriqué.
Je suis le souverain" le suprême calife
Que les peuples soumis" du Gange au Tage adorent...
Je suis moins qu’un esclave" et moins qu’une servante.
Moins libre je ne suis" qu’un voleur en sa geôle
Dans mon propre harem" claustré' claquemuré.
Plus grisante est la vie" du cloporte en son trou.
Mon visage au teint clair" n’essuya comme averse
Que les embruns des jets" fusant hors des fontaines
Je n’ai vu d'océan" que le bassin des vasques.
Mon regard las se heurte" à l’horizon borné
Des plafonds et des murs" des linteaux et tentures.
Mes pas sont limités" au passage exigu
Des couloirs et des seuils" des boudoirs et des chambres.
Les tristes lanterneaux" aux diffuses clartés
Sont l’unique soleil" éclairant ma jeunesse.
Pour zéphyr mes cheveux" n’ont frémi qu’à l’air tiède
Battu par l’éventail" parement des soubrettes.
Que je voudrais sentir" en mes sauvages mèches
Les bises balayant" les rives inconnues.
Mon bras chétif jamais" n’a tenu de rondache
Nul casque n'a couvert" mon occiput fragile.
Durant ma vie' je n'ouis " que féminins propos.
Que je voudrais entendre" au lieu de ces vains rires
L'annonce des combats" clamés d’une voix grave
Le tintement du glaive" et le son des zurnas.
Ce langoureux séjour" mieux qu’émasculation
Las' me dévirilise" en un craintif eunuque.
La femme castratrice" avilie ma puissance.
Le soupir amoureux" des courtisanes tendres
Corrompt ma fougue mâle" et ma résolution.
Les bras amollissants" des suaves concubines
Brisent ma volonté" ma détermination.
Mon supplice est un bain" de plaisir insouciant.
J'aimerais mieux croupir" en un cachot sordide
Noir' infect et froid' laid" hanté par le carabe
Qu'en ce lascif harem" séjour voluptueux.
Mon sort épouvantable" attiserait ma haine
Décuplerait en moi" le désir de vengeance.
Une existence brève" auréolée d'éclat
Traversée de frayeurs" de fureurs' de malheurs
Mieux vaut qu’un long destin" monotone et pesant.
L’héroïque trépas" sur un champ de bataille
Sied mieux à l’homme épris" d’honneur et de grandeur
Qu’une agonie sans lustre" en un lit confortable.
Vivre' ô vivre' intensément' dramatiquement
Vivre jusqu’à l’excès" vivre jusqu’à l’extase.
Lorsque plane la mort" plus forte est l’existence.
Les dangers amplifient" l'acuité sensorielle
Que la sécurité" lénifie' déprécie.
Je ne puis supporter" au long des mornes heures
L’appesantissement" des journées ennuyeuses.
Tel un feu privé d’air" mon âme étouffe ici.
Que vienne la tornade" incendiant ce foyer.
Qu’il s'enflamme en brasier" fulgurant' irradiant.
Las' que puis-je tenter" pour m’échapper d’ici?
Les Turcs' les Turcs partout" surveillent cette enceinte.
Les sorties sont barrées" par des vigiles turcs.
Les salles sont fouillées" par des kidemlis turcs.
Les repas apportés" par des cellériers turcs
Les boissons dispensées" par des échansons turcs.
Les ulamas jaloux" confisquent mon pouvoir.
Le grand vizir gouverne" à son gré sans contrôle.
Sur les nouveaux dirhams" est gravé son profil.
Son nom même est cité" par l’orant en prière.
Je suis piètre calife" opprobre à mes aïeux
Plus habile à séduire" et caresser les femmes
Qu’à brandir une épée" dans l’ardente mêlée.
Comment du hardi lion" put naître un chacal torve?
Las' qu’a pu devenir" mon royaume puissant?
*
Mais j’entends le signal" de mon gahramana
Le seul homme en ce lieu" qui me soit favorable.
Parlons bas. Le voici. Que vient-il m’augurer?»
«Votre mine est funèbre" ô' qu'y a-t-il' mon prince»
«Je suis triste aujourd’hui - J’ai mal" j’ai mal en moi.
Tu viens encor m’annoncer" des nouvelles terribles.
Dis-moi tout cependant" n’omets pas un détail
Pour que mon âme saigne" et s’abreuve en ses pleurs.
Je veux jusqu’au tréfonds" sentir mon désespoir»
«La révolte partout" s’intensifie' grandit.
Les Noirs du Zenguebar" menacent ton pouvoir.
Le traître Abu Tahir" a dévasté Basra
Le chaudronnier Ya’qub" a pris Sistan' Chiraz.
Le Yemen est aux mains" du chiite Al-Rassi.
Mardawij ibn Ziyar" a conquis Zanjan' Qazvin.
La Crète est ceinturée" par la pieuvre hellénique.
Les Byzantins jamais" n’ont cessé leurs conquêtes
Ces Grecs' ces maudits Grecs" ennemis du Prophète.
Le parjure Abd-al-Raman" le dernier Omeyyade
S’est proclamé calife" en reprenant Cordoue.
La riche Ifrïqiya" le fief des Aghlabides
S’écroule sous l’assaut" des combattants berbères.
Dans les rues de Bagdad" les Mamelouk armés
Paradant' pavanant" terrorisent ton peuple.
Notre glorieux empire" en lambeaux s’effiloche
Tel un mince tussah" que chacun tire à soi.
Perdus le Khorasan" le Fars' la Transoxiane.
Perdus Sistan' Kufa" le Bahreïn' la Syrie»
«Malheur' comment pourrais-je" enrayer notre chute
Quand mes aïeux vaillants" ont ployé le genoux?
Mais comment ont fini" mes parents et mes oncles.
Dis' que sont devenus" tous ceux de ma fratrie?
Wathiq' Muttawakil' Mustakfi' Muttaki
Dis-moi' dis-moi pourquoi" mon cousin vénéré
Marchait-il à tâtons" les deux mains en avant?
Pourquoi ne montrait-il" au peuple son visage?
Ta face est grimaçante" oblique est ton regard.
N’as-tu plus de mémoire" ou serais-tu muet?
Pourquoi ne réponds-tu? Pourquoi" pourquoi? Pourquoi?
Sache-le' ma valeur" bientôt s’affirmera.
Sache-le' nul danger" ne saurait me fléchir.
Ç’en est trop' je ne peux" supporter cet affront.
Je m’enfuirai d’ici" puis je réunirai
Par toutes les régions" des partisans fidèles.
Bientôt je lèverai" de puissantes armées
Qui briseront le joug" des Bouyides honnis.
Bientôt' j'éclipserai" mes ennemis vaincus.
J’entrerai dans Bagdad" glorifié' magnifié...
Mais que se passe-t-il? Quel est ce bruit confus?
La tenture a bougé. Nous sommes découverts.
D’où vient ce vil sicaire" un poignard dans la main?
Qui t’envoie' quel usurpateur' quel renégat?
Halte' arrière' assassin" pose à mes pieds ton arme.
Nul jamais n’oserait" à mes jours attenter.
Je suis le tout puissant" Commandeur des Croyants.
Je suis fils d’Abû Bakr" et d’Aroun-al-Rachid
Le sang de Mahomet" en mes veines circule.
Fatima fut la mère" engendrant ma lignée.
Nul ici ne saurait" supprimer le calife»
«Tu vivras' mais tes yeux' jamais plus ne verront»
La Saga de l’Univers - Claude Fernandez - Éditions Sol’Air - © Éditions Sol’Air - 2007