La Lettre littéraire qui paraît une à deux fois par mois vous propose un commentaire de l'auteur généralement sur un extrait de ses ouvrages (texte, vidéo) ou sur le thème de l'esthétique littéraire...


UNE AUBERGE DE MONTAGNE - 2022-04-03
(extrait du roman Rêves d’hiver)

L’art du roman, selon Flaubert, c’est de ralentir l’action par la description. Une conception jugée aujourd’hui obsolète, voire rétrograde. Néanmoins, une telle attitude s’appuie sur une idéologie évolutive contextualisante en contradiction avec elle-même. En effet, ce qu’elle juge comme “nouveau” selon ses critères ne tarde pas à devenir “dépassé” selon ces mêmes critères. En ce sens, Verdi affirmait paradoxalement “Torniamo all'antico, sarà un progresso”. Dans le cadre d’une vision non relativiste, anhistorique, il est impossible de considérer une esthétique particulière comme “dépassée” par rapport à une autre. Les termes de “rétrograde”, “dépassé”, “moderne”, “nouveau” “obsolète”, “daté” n’ont plus de pertinence. La contextualisation se caractérise également par son incapacité à reconnaître les multiples modalités d’une esthétique. Par exemple, une description de Balzac (comme celle de la pension Vauquer dans Le Père Goriot) n’a guère de rapport stylistique avec une description de Proust (comme celles du hameau de Combray dans Du côté de chez Swann), quoique dans les deux cas, il s’agisse de longue description valant pour elle-même, indépendamment de l’action. Dans ce sens, je présente ci-dessous, en écriture euphonique, un extrait de description - ne prétendant pas égaler ces exemples d’auteurs célèbres, ce qui serait présomptueux - mais espérant parvenir à une certaine originalité de la description. Naturellement, c’est au lecteur d’en juger.

Rappel sur l’écriture euphonique: signe ‘ après un mot: forme simplifiée du signe / signifiant une coupe: indique une limite syntaxique impliquant une inflexion vocale sans pause. Tout autre signe de ponctuation indique une pause plus ou moins longue.


Bientôt' la pièce immense apparut à mon regard. Devant moi s'alignait une indéfinie série d'immaculées tables. J'optai pour la première immédiatement à ma droite. Sa nappe en cotonnade albuginée m'éblouissait, m'induisant un sentiment de propreté, pureté' gaieté. Je m'assis, puis j'attendis. C'est ainsi que j'eus tout loisir d'observer l'environnement. Les murs se trouvaient agrémentés par des boiseries et tapisseries, se renvoyant luisance et nitescence. Leurs tons variaient du carmélite au sépia: latte ajustée, pavage en tomette alignée, solive et chevêtre encastrés, cimaise et lambris emboîtés, plinthe appliquée. S'y joignaient marqueteries des buffets, panneaux de la crédence et dosserets du vaisselier. Chaque essence arborine ainsi constituant ces parties, surajoutait sa touche à l'ensemble harmonieux, sa texture et son grain' son vernis, son maillage et veinage' en un subtil jeu d'aspect, couleur' motif' schéma' forme. Devant moi se trouvaient accrochés de rutilants ferrats, fontaine au sein replet' chaudrons au corps ventru. Sur la teinte humble' effacée’ des plans unis, leur peau cuivrique aux reflets roux flamboyait orgueilleusement. Je scrutai plus attentivement les parois. Des objets suspendus s'y présentaient: raquette en mélèze et cuir de caribou, ski d'hickory couvert en peau de chamois, luge en treillis de coudriers. Ces témoins de la vie montagnarde évoquaient l'extérieur hivernal. Par contraste ainsi' l'espace intérieur' jalousement, paraissait protégé de la rigueur hiémale. Sans que je sortisse effectivement, je ressentis l'enivrement des randonnées, la griserie des plateaux neigeux, le vertige inconnu des pitons rocheux.
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https://www.claude-fernandez.com/revesdhiver.htm


RÉTROSPECTIVE LETTRE LITTÉRAIRE 2021

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