LA VIERGE DE SMOLENSK

Poème épique de Claude Fernandez évoquant la revue des troupes françaises par Napoléon et la revue des troupes russes par le général Koutouzov alors que ce dernier promène la stutue de la Vierge de Smolensk dans les rangs.


L'empereur avançait, Koutouzov reculait.
Devant Napoléon, tout pliait, s'effaçait.
Les remparts s'effondraient, les villes succombaient
Vilna, sans résistance, abandonnée, cédée
Smolensk après Vitebsk, incendiée, sacrifiée
Mais les Russes toujours, camouflés, embusqués
Les Russes dérobés, les Russes disparus.
L'ennemi nulle part, et l'ennemi partout.
Sur l'horizon plombé, cependant se profilent
Des bulbes enroulés, des croix étincelantes.
Moscou, cité des tsars, Moscou, la ville sainte.
Devant, groupés, massés, des régiments attendent.
L'empereur satisfait, se réjouit, s'épanouit
Car voici la bataille, attendue si longtemps
Que doit lui concéder, Koutouzov acculé.

Crânement, plein d'espoir, le voilà chevauchant
Parmi ses bataillons, prestigieux, invaincus.

«Vous qui sûtes briser, tant d'armées débandées.
Vous, les héros glorieux, d'Austerlitz et d'Iéna
Vous hussards, vous grenadiers, et vous cavaliers
Vous, les chevau-légers, qui, d'un élan passèrent
Coupant Somosierra, le front des Espagnols
Vous combattrez demain, nos derniers ennemis.
Vous combattrez demain, pour la suprématie
Des nouvelles idées, supplantant l'ancien ordre
Pour l'universel Bien, des peuples réunis.
Soldats, vous combattez, pour le progrès futur.
L'étincelant rayon, que l'esprit des Lumières
Sur la nuit du passé, projeta, victorieux
Grâce à vous pour toujours, éclairera la Terre.
Le Monde rassemblé, sous l'égide française
Vaincra les préjugés, des frileuses nations.
Paris, centre admiré, d'un pays sans frontière
Deviendra capitale, unique et triomphante.
Guerriers de tous pays, et de toutes contrées
Luttons pour la concorde, et pour l'œcuménisme.
Vous combattrez demain, pour Justice et Raison
Pour l'Eternelle Paix, et pour les Droits de l'Homme.
C'est le combat final, et c'est l'épreuve ultime.
Vous combattrez demain, les Russes timorés.
Nous les retrouvons là, ces poltrons que la neige
Protégea près d'Eylau, dans leur honteuse fuite.
Rien ne peut résister, au feu de nos canons.
Rien ne peut s'opposer, aux tirs de nos fusils.
Bientôt nous rentrerons, le front haut, mine fière
Puis nous défilerons, devant les Tuileries
Couverts d'honneurs, fêtés, acclamés par la foule»

Mais les soldats lassés, mollement applaudissent
Car en eux l'on ne sent, nulle énergie puissante.
Dans leur âme ils ont froid, leur corps est vulnérable.

*

Cependant Koutouzov, en son camp seul médite.
Le voici devenu, le généralissime
Contre l'envahisseur, commandant les armées.
C'est de lui que dépend, la survie du pays.
Responsabilité, redoutable, écrasante
Devant Dieu, le tsar, la Russie, devant l'Histoire.
Comment parviendrait-il, à réprimer l'assaut
Que le maître du monde, impose à la nation?
Comment, lui, pourrait-il, affronter l'ennemi
L'empereur qui soumit, tant de rois et pays
L'homme qui décima, tant d'armées et de hosts?
Ses guerriers valeureux, mal équipés, armés
D'archaïques fusils, qu'ils ne savent manier
Jamais ne contiendront, l'attaque des grognards.
Sa faible artillerie, jamais ne brisera
Le puissant feu nourri, des canonniers français.
Lui qui ne peut marcher, qu'avec effort et peine
Que sans répit torture, une ancienne blessure
Défigurant sa face, à l'unique œil valide
Comment parviendrait-il, à ranimer ses troupes
Bander leur énergie, sinon par un miracle?
Ce n'est lui qui pourrait, d'un galop frénétique
Parcourir son armée, pour la galvaniser.
Ce n'est lui qui pourrait, orateur pitoyable
Haranguer ses guerriers, pour tendre leur courage.
Le vieux général songe. Une idée le traverse
Telle soudainement, une illumination.
Dans son esprit il voit, Celle qui sauvera
Le tsar avec l'armée, la Russie tout entière.

Par l'ouverture il mande, un groupe d'officiers.
«Que l'on amène ici, la Vierge de Smolensk
Devant les régiments, qu'on la promène ainsi.
Que tous les hommes voient, notre Sauveuse à tous»

L'icône bientôt brille, en parcourant les rangs.
L'on croirait qu'elle vole, à travers les canons
La voilà qui surgit, s'évanouit, reparaît
Qui passe et qui repasse, au milieu des fusils.
Voici que les vivats, pour la saluer fusent.
La voici triomphant, sublime et lumineuse
La voici victorieuse, éblouissante et belle.
Son regard maternel, pourfend les baïonnettes
Protège mieux que salve, et mitraille brutale.
Tout guerrier devant elle, est pétri de bonté.
Son cœur se rassérène, et renaît son courage.
Les soldats sont tremblants, à genoux, prosternés
Devant l'unique femme, au camp des combattants.

Dans leur âme ils ont chaud, ils sont invulnérables.

La Saga de l'Univers - Claude Fernandez - Éditions Sol'Air - © Éditions Sol'Air - 2007