LA VIE

Poème épique de Claude Fernandez évoquant l'Évolution biologique selon Darwin au cours des périodes géologiques: forêt carbonifère, dinosaures...


Le globe s'épuisait, comme un corps disloqué
Dans sa triste agonie, que parfois secouait
L'érection d'un massif, ou d'une cordillère.
Sous l'incessante pluie, fouettant le sol gorgé
La nuit toujours durait, nuit profonde et féconde.
L'humidité baignait, un sol fumant de laves.
D'étouffantes moiteurs, imprégnaient l'atmosphère.
La planète enfermée, dans sa bogue de nues
Germait telle une graine, au souffle du printemps.
La vaste mer brassait, le bouillon primitif
Couvait le vitellus, de sa fertile humeur
Géant turbidostat, sublime génitrice
Qui porterait bientôt, les êtres du futur.

Depuis longtemps déjà, tâtonnait la Matière
Par essais hasardeux, fortuites réactions.
Les électrons changeants, s'éjectaient, se fixaient
Descendaient, remontaient, de couche et d'orbitale.
Radicaux, substituants, s'arrachaient, s'attachaient.
De puissantes liaisons, parfois s'établissaient
Ponts qui réunissaient, des macromolécules.
Des chaînes accrochaient, les sucres phosphorés
Puis les brins s'enroulaient, pour apparier leurs bases
Guanine et cytosine, adénine, uracyle.
Patiemment, sans répit, l'enzyme laborieux
Saisissait les substrats, orientait les fonctions
Lysant un polymère, ou liant monomères
Par nitrosylation, puis carboxylation.
Des ligases forgeaient, de chimiques bâtisses
Qu'effondrait aussitôt, l'effort d'une estérase.
Des peptides naissants, longuement réunis
Se brisaient, dégradés, par une protéase.

Dans les fonds s'amassaient, des boues gélatineuses.
Les mers, purée fertile, épaississaient leur onde.
Le collagène épais, se massait en plasma.
L'oside et le stérol, cristallisaient en fibres
Sur les récifs battus, par des lames visqueuses.
Les graisses rutilaient, sur les bancs de granite.
Lipidiques torrents, et rus saccharidiques
Réunissaient leur cours, en couches écumeuses
Formaient des émulsions, fusionnaient en micelles
Feuillets adhérant, s'agrégeant, se déchirant.

Lors, des coacervats, concentrés par myriades
Naquit le premier être, insignifiant monère.
Puis les voilà bientôt, des millions, des milliards
Tordant leurs frêles corps, flexueux, sinueux
Tels vivante poussière, éphémère et infime.
Les voici des monas, de mobiles cellules
Coques et vibrions, spirilles et bacilles.
D'éparses colonies, disséminées en taches
Que pigmentaient déjà, les vifs chromatophores
Comme constellations, brillaient sur les rocs noirs
Scintillaient dans l'eau trouble, en résilles mouvantes.

Et la vie microbienne, envahit la planète.

Ainsi les bactéries, se divisaient, croissaient
Dans l'air évaporant, de violents anhydrides.
L'âpre lutte opposait, des clones concurrents.
Chacun se défendait, cernant son territoire
D'un virulent poison, létal antibiotique.
Les mycéliums diffus, développaient leurs hyphes
Qui recouvraient le sol, d'un feutrage soyeux.
Les marais d'eau croupie, se chargeaient d'exsudats
Mucosité visqueuse, et mucilage infect.
Les germes s'engluaient, dans ces déliquescences.
La Vie nouvelle à peine, éclosait de ses limbes
Qu'elle entraînait déjà, sa propre destruction.

Mais un événement, se préparait dans l'ombre.
Voici qu'une lueur, éclaircit les ténèbres.
Les ondées faiblissaient, en ultimes averses.
L'ouragan s'épuisait, en caressante brise.
Comme touchée, saisie, d'un mystique frisson
La planète apaisée, retenait son haleine.

Soudain... les nues s'entr'ouvrirent - L'azur apparut.

Alors juvénile astre, à l'éclat vif, intense
Le soleil en flots d'or, incendia l'atmosphère.
Les rayons inondaient, les humides rochers
Dégringolaient du ciel, en cascades flambantes.
Les radiations fusaient, giclaient, s'éparpillaient
Se jouant, se réfractant, se réfléchissant
Par les prismes courbés, des fines gouttelettes
Que déversaient encor, les urnes des orages.
Soudainement surgit, une profusion d'arcs
Mêlant de tous côtés, leurs bandes colorées
Vaste et prodigieuse aube, hallucinante aurore
Sublime apparition, magique et féerique
Sourire étincelant, victorieux et radieux
Fantastique harmonie, prodigieuse illusion
Voûtes dans l'air jetées, arches miraculeuses
Triomphales auras, nimbes glorieux du Jour
Superbe et merveilleux, splendide et magnifique.
C'est ainsi que se noue, le mariage éternel
Pathétique hyménée, virginal, innocent
De la chaste Lumière, épousant la Matière
Pour engendrer la Vie, mystérieuse éclosion.

Les stratus élampés, les sombres cumulus
Fondaient comme l'écume, au sein d'une onde calme.
Les miasmes s'échappaient, dans les cieux transparents.
La boue se desséchait, en poudre éparpillée.
Les déchets putréfiés, se dissolvaient dans l'eau.
Subtil éther nouveau, l'oxygène léger
Se dispersa bientôt, dans l'azote limpide.
Le brouillard lentement, dissipait ses panaches
Que le vent sublimait, en diaphanes vapeurs.
L'astre ainsi délivré, du Chaos primitif
Dévoila brusquement, un grandiose décor.

Jusqu'à perte de vue, s'étalaient des lagunes
Plaques d'argent frangées, par l'or brillant des plages.
Vers l'horizon lointain, l'aridité des flots
Poursuivait le désert, des vastes pénéplaines.
Continent, océan, partout se pénétraient
Damier du sol, de l'eau, pavage inextricable.
Dans les écueils mouvants, des cordons littoraux
Les tombolos arqués, fermaient des baies immenses.
Bras de terre et de mer, se mêlaient, s'intriquaient
Formaient caps et lagons, péninsules et golfes.
Lambeaux s'effilochant, de la côte arrachée
Des îles s'étiraient, en amas d'archipels.
Sans repos alternaient, transgressions, régressions
Recouvrant, découvrant, de larges étendues.
Les monts s'aplanissaient, les vallées s'emplissaient.
Puis le gohr devenait, sable, arène et limon
Par lente diagenèse, amalgamés en grès.

Dans l'onde frémissaient, les milliards de protistes
Qui remplaçaient déjà, les bactéries mourantes.
Sous les rayons vibrants, les vives créatures
Vers le soleil tournaient, des plastes granuleux
Transformant l'énergie, des quanta lumineux
Dans les piles serrées, des lames stromatiques.
Puis des mitochondries, symbiontes intégrés
Dans leur double membrane, activaient leurs synthèses
Chimiques batteries, de l'usine vitale.
Parmi les verts gonii, forêt microscopique
Nageaient paramécies, diatomées, opalines
Retirant, allongeant, leurs diffus pseudopodes
Battant l'eau de leurs cils, agitant leurs flagelles
Pendant que des coleps, terribles prédateurs
Dévaginaient sur eux, leurs aigus trichocystes
Pour les phagocyter, au sein des vacuoles.
Sur la faune effrénée, de cette jungle infime
Le virus menaçant, ainsi qu'une torpille
Perforait les parois, des cibles organiques.
Pour ainsi résister, aux conditions létales
Des microbes groupés, bientôt s'organisèrent.
Des phytoflagellés, volvocales grégaires
Constituant des tissus, par cœnobes s'unirent.
Minuscule, invisible, une cyanophycée
Construisit dans les fonds, des cônes gigantesques
De minérales tours, de hautes pyramides
Que, miraculeux corps, la chlorophylle verte
Pointillait ou rayait, de franges et rubans
Forts où l'onde irritée, s'écrasait impuissante
Marines mastabas, dans les eaux cambriennes.
Lentement, sûrement, les coraux, zonatelles
Près de ces monuments, à leur tour édifièrent
Des remparts colossaux, des barrages énormes
Tapissés par les fleurs, des rubescents polypes
Couverts par les bourgeons, des pâles zoécies
Bâtiments orgueilleux, qui défiaient l'Océan
Qui domptaient les courants, contrariaient les marées
Dans leur étau solide, enserraient des lagons
Bastions, Babels de chair, de calcaire, élevant
Des lamelles pour murs, des palis pour colonnes
Trabécules pour joints, pour blocs synapticules
Pour crépis et enduits, pour chevêtre et longrine
Croûte du périsarc, tubes du cœnosarc
Formidables palais, dédales aquatiques
Dont les dissépiments, les redans, les parois
Dressaient leurs unités, sur les coteaux benthiques.

La Vie... multiple, unique, abondante et mouvante
S'épanouissait, grouillait, se métamorphosait
Dans sa diversité, sa multiplicité
Faste, inépuisable, insondable, intarissable
Principe et Fluide, Énergie, Souffle et Vibration.
Les prêles recouvraient, l'abyssale étendue.
La surface abritait, d'étranges animaux
Filtrant l'eau, broyant les débris, fouillant la boue.
Des Mollusques et Vers, Cœlentérés, Spongiaires
Des Crustacés, Mérostomiens, des Annélides
Qui se diversifiaient, au fil des variations
Dans la mer silurienne, ainsi bientôt naquirent.
Les sangsues, néréis, tordaient leurs métamères.
Les rotateurs ouvraient, leur couronne ciliée.
Des lingules ancraient, leur coque sur le fond.
Les nuées infinies, des pesants trilobites
Redoutables seigneurs, du maritime empire
Traînaient leur carapace, à leur front orientaient
Des yeux pédonculés, tels de longs périscopes.
De lourds mérostomiens, blindés et armurés
Par de profonds sabords, pointaient vers l'ennemi
Leur aiguillon, leur patte, amarre ou bien foène
De ces chars sous-marins, tout-puissants, formidables.
Par la sole accrochée, de grêles crinoïdes
Battaient dans les courants, leurs filamenteux cirres
Qui s'emmêlaient aux bras, des méduses flottant.
Dans un test enfermé, l'épineux échinide
Sur les môles rocheux, déplaçait puis tendait
Son ambulacre souple, et son dur pédicelle.
Sur l’estran limoneux, des rudistes fragiles
Pour toujours s'abritaient, dans le creux de leurs valves
Refoulant, aspirant, par leur double siphon
L'eau chargée de plancton, manne des mers vivante.
Les grêles actinies, lançaient leurs cnidoblastes.
Projetés brusquement, les filins urticants
Harponnaient les syllis, qui vaguaient sans méfiance.
Des céphalons pompaient, régurgitaient le sable.
Des palpes ravissaient, des antennes guettaient
Des fouets se déroulaient, des ventouses captaient.
Parapodes rampant, appendices ramant
Frappaient l'eau, fouaillaient la vase, agrippaient la pierre.

Mais des êtres subtils, bientôt s'élaborèrent
Des poissons cuirassés, par d'écailleuses plaques.
Dressant des ailerons, leurs corps souples ondoient
Pour happer les débris, par leur bouche cornée.
Lors, des euryptériens, les traquaient de leurs pinces
Qu'ils pouvaient éviter, de leur nage rapide.
Voilà qu'ils sont bientôt, rois des temps dévoniens
Cependant que mouraient, les trilobites lents.

Ainsi le temps passait, inexorablement
Seconde par seconde, année, siècle par siècle
Dans son flux intari, confondant, unissant
Les vaincus, les vainqueurs, le passé, l'avenir.

*

Sur la côte éloignée, du milieu pélagique
Sûrement s'amorçait, la conquête des terres.

Contre les rochers noirs, battus par les embruns
Malgré vent, pluies, marées, patiemment s'agrippaient
De vigoureux lichens, et de vivaces mousses
Qui montaient, progressaient, vers le continent vierge
Des sphaignes en rosette, et bientôt des fougères
Des buissons, des arbustes clairs, des bois épars
Semant leurs troncs chétifs, leurs branchages fluets.
Certains, nus, dépouillés, ployaient leurs fins rameaux
Tels spectres végétaux, comme étranges squelettes
Mais d'autres arboraient, à leur faîte un bouquet.
D'autres aux nues pointant, de rigides stigmaires
Se recouvraient déjà, de minuscules feuilles
Qui s'allongeaient, se ramifiaient, s'élargissaient
Formes dentées, digitées, lobées, laciniées.
Protégeant une graine, un conifère alors
S'accrocha sur le sol, des zones désertiques.
La forêt déploya, sa vigueur prodigieuse
Tapissant monts, plateaux, envahissant les vaux.
Courts lépidodendrons, élancées calamites
Parmi la sigillaire, imposant cryptogame
Tendaient leurs fûts géants, rayés de cannelures.
Des sphérophytes drus, tordaient leurs verticilles.
Des rachis luxuriants, des frondes épanouies
Croisant et recroisant, leurs pinnules charnues
Masquaient la voûte bleue, de verdoyants nuages.
L'on ne distinguait pas, la racine et la tige.
Le stipule en stolon, devenait un drageon.
Rhyzoïdes velus, racines pivotantes
S'étalaient, s’enfonçaient, en laguis et lacis
Les thalles s'emmêlaient, dans l'épaisse litière.
Des lianes s'agrippaient, aux piliers arborins.
L'on eût cru des boas, de végétales guivres
Des hydres balançant, leurs têtes dans le ciel
Prêtes à ravir, déchirer, mordre, étouffer.

Les végétaux, sans frein, perpétuaient leurs germes.
Dans les tièdes sous-bois, où pourrissaient les feuilles
Les champignons bossus, poussaient leurs filaments.
Par leur voile fendu, les gluants carpophores
Surgissaient de l'humus, tels d'obscènes phallus
Qui fécondaient l'éther, d'effluves méphitiques.
Les cônes mûrs tombaient, s'entassaient dans les fonds.
Les frondes se couvraient, de taches orangées.
Le saure en explosant, libérait la semence.
Dans le vent emportées, par milliards, des spores
Sur les vierges contrées, en giboulées chutaient
Colorant le sol noir, d'une couche ocracée.
Puis la germination, commençait aussitôt.
Dans le sol pénétrait, la forte radicule
Pompant les sucs vitaux, comme une gueule avide.
La tigelle robuste, éventrait ses tuniques.
Les crosses libérées, d'un coup se dépliaient.
Voici glossoptéris, voici neuroptéris
Le trapu lycopode, ou la sélaginelle.

Remontant, descendant, par xylème et phloème
La sève bouillonnait, dans les vaisseaux gainés
Par les cribles étroits, des minces trachéides
Baignant le phelloderme, infiltrant les nervures.
Les flexibles rameaux, rigidifiaient leurs nœuds
Qu'imprégnaient lentement, subérine et lignine.
Sang doré, nutritif, la résine montait
Sous la rugueuse peau, des troncs et des lambourdes
Se liait, se fixait, dans le tissu des limbes
Puis suintant, s'échappant, aux ligules fendues
Se figeait, durcissait, en grains d'ambre pâteuse.
Gibbéréline, auxine, élixir des blastèmes
Différenciaient bourgeons, radicelles et tiges.
Les pigments retenaient, le céleste nectar
Que le soleil ardent, versait en pluie de feu.
Les sylves prospéraient, sans barrière et sans frein
De leur manteau houleux, enveloppant la Terre
Comme un océan vert, de vagues pétrifiées.

C'est alors qu'armurée, de cerques et de rostres
Bardée par des tergums, des labres et glabelles
S'éleva puissamment, une immense légion.

Sur les forêts fondaient, les bataillons d'insectes.

Des blattes par milliards, sillonnaient les herbages
Découpaient, sectionnaient, racines et rhyzomes
Grâce aux pics redentés, des maxilles aiguës.
Les futaies s'emplissaient, d'un bourdonnement grave.
Les nuées de cafards, traversaient l'air humide
Froissant leur diaphane aile, aux élytres cornées.
Dans l'atroce curée, tels des chancres têtus
Leurs têtes perforaient, les frondes vulnérables
Croquaient la tendre chair, des feuilles épanouies
Transperçaient les tissus, de leurs stylets tranchants
Pour sucer goulûment, par un pharynx avide
Les organiques sucs, des plantes en lambeaux.

Les végétaux meurtris, bientôt se protégèrent
De pièges effrayants, terribles et perfides
Camouflés pour guetter, l'insecte phytophage.
Certains élaboraient, de venimeux organes
Dégoulinants carniers, de cadavres dissous.
Leur mobile clapet, mâchoire acuminée
Se refermant d'un coup, sur les grêles victimes
Fracassait les poitrails, désagrégeait les muscles.
D'autres se recouvraient, de cuticule épaisse
Qui sans peine ébréchait, les pics des mandibules.
Puis dans l’ombre voici, les ennemies fatales
Réduisant en vaincus, les voraces vainqueurs.
D'énormes araignées, dans les rameaux tissèrent
Des toiles plus serrées, que des grilles en fer.
La rynielle captive, en s'agitant brisait
La chitine indurée, de ses vains appendices.
Ligotée, ficelée, par l'infrangible rets
La proie se fatiguait, en efforts pitoyables.
Soudain fondait sur elle, un monstre épouvantable
Qui la décapitait, par ses deux chélicères.

Mais des œufs dispersés, l'insecte renaissait.
Le délicat leptide, à la taille gracieuse
Plus fin que le cristal, frêle comme un brin d'herbe
Saillissant de la pupe, affrontait la vie rude.
Levées par le zéphyr, tremblant, des éphémères
Dont aurore est naissance, et crépuscule mort
Découvraient l'Existence, abîme de terreur.
Lors elles s'envolaient, se battaient, copulaient
Sur la rive pondaient, l'espoir du renouveau
Saoules de leur vie courte, ainsi qu'un vif éclair.
Puis au fond des étangs, leur berceau, leur tombeau
Chutait leur corps vieilli, raidi, repu... rompu
Larves encor à l'aube, à la brune cadavres.
Certaines par hasard, évitaient ce destin...
Pour terminer broyées, par le masque d'une æschne
Dont elles ne voyaient, que la forme fatale
Dans les ommatidies, qui tapissaient leurs yeux.

Mais un être nouveau, sur la rive déserte
Vient affronter le sol, ingrat et dangereux.
Dilatant ses poumons, par de fines choanes
Puis rampant lentement, sur de piètres nageoires
Hors de l'onde il maintient, son corps lourd et pataud.
Brusquement ébloui, par les rayons solaires
Son œil s'accommodant, contemple avec stupeur
Le dôme azuréen, l'horizon, les montagnes.
L'hôte du continent, vit bientôt se changer
Ses branchies atrophiées, en bronches épanouies.
Sa ptérygie grossière, alors fut adroit membre.

Les Batraciens naissaient, parangons du Futur.

Leurs corps fluets, menus, à la peau lisse et nue
Bondissaient lestement, dans les étangs permiens
Sur la vase imprimant, une empreinte palmée.
Recouvrant les nymphées, aquatiques prairies
Leurs bruyantes cohues, pullulaient et grouillaient
Sautaient dans les jonchaies, ondoyaient dans les mares.
Comme des fouets partout, résonnaient sur les berges
Les aigus claquements, de leurs bifides langues
Happant les vermisseaux, dans leur gorge tendue.
Leurs pontes s'agrégeaient, en radeaux transparents
Qui dérivaient sans but, sur les rives des lacs.
Plus hardis, quelques-uns, des berges s'éloignèrent.
Puis afin de survivre, en ces lieux désertiques
L'un d'eux élabora, d'imperméables œufs
D'où sortiraient un jour, les Maîtres de la Terre.

Ainsi le temps passait, inexorablement
Seconde par seconde, année, siècle par siècle
Détruisant, transformant, générant les espèces
Les Taxons, les Tribus, les Ordres et les Genres.

*

L'intense activité, bouillonnait en chaque être
Fabuleux édifice, en moellons organiques
Millions, trillions, milliards, de cellules infimes
Réunies, cimentées, par leurs fins desmosomes
Formant épithéliums, et tissus conjonctifs.

Au sein des ganglions, dans la voie des neurones
Venant des récepteurs, joignant les effecteurs
Les influx par l'axone, à travers les synapses
Migraient pour exciter, les fibreux sarcolemmes.
Chaque hormone augmentait, diminuait les synthèses.
Dans les diffus îlots, formant le pancréas
Le glucagon, l'insuline, humeurs opposées
Dosaient la glycémie, par leur antagonisme.
La tyroxine active, induisait la croissance
Puis la métamorphose, et l'ostéogénèse.
L'hypothalamus, omnipotent, souverain
Gouvernait les fonctions, des glandes endocrines
Freinant, accélérant, les voies métaboliques.
Dans les villosités, des gastriques séreuses
Les cryptes et canaux, déversaient leurs diastases
Chymosine et trypsine, ou lipase, invertase
Qui dégradaient le chyme, en nourricière humeur.
L'air, suivant les trachées, parcourait les bronchioles
Plissait et déplissait, les souples alvéoles
Pour fixer l'oxygène, à l'hème des globines.
Les cavités du cœur, se gonflaient, se vidaient
Par le rythme incessant, des systoles rapides.
Le plasma diffusait, dans les anastomoses
Pour céder aux tissus, par le van des membranes
La chimique énergie, glucose et phosphagène.
Les néphridies filtraient, le sang des glomérules
Puis concentraient l'urée, des tubes collecteurs.
Cependant l'ovocyte, et le spermatocyte
Mûrissaient lentement, dans les voies des gonades.
Par les copulations, qui suivaient les pariades
Les gamètes parfois, s'unissaient, fusionnaient
Fécondation fortuite, élaborant un œuf
Protégé d'un chorion, dans l'utérus profond
Sinon livré lui-même, au destin périlleux.

Le zygote bientôt, formait deux blastomères
Puis se développant, de mitose en mitose
Devenait morula, gastrula, neurula.
Mue par un inducteur, chaque polymérase
Fixait un opéron, générait les codons
Que lentement lisaient, les grains des ribosomes
Constituant sans répit, de longues protéines.
Les feuillets se tendaient, se gonflaient en organes.
Les fossettes s'ouvraient, s'invaginaient en poches.
Les arcs branchiaux soudés, se changeaient en ébauches.
La papille dermique, avec l'odontoblaste
Constituait la phanère, et déposait l'ivoire.
Le fragile embryon, devenait bientôt larve
Pluteus, phyllosome, ou ciliée trochophore
Nymphe puis chrysalide, ou bien pupe, imago.

La vie croissait toujours, multipliait ses formes
Hideuse et monstrueuse, horrible et fabuleuse
Vile, abjecte et sublime, effrayante et superbe.

Il n'était pas de lieu, qui ne fût habité
De moindre nutriment, qui ne fût absorbé.
La terre était percée, de galeries, terriers
L'air et l'eau surchargés, de kystes et de spores.
Dans le sol pullulaient, d'avides nécrophages.
Les cirons attaquaient, les êtres sénescents
Dévoraient le fœtus, comme le moribond.
Les prédateurs chassaient, ruisselants de flots rouges
Tels des apparitions, des spectres maléfiques.
Les dents coupaient, broyaient, les griffes lacéraient.
Les fauves sans répit, se repaissaient des proies
Dans un délire intense, impensable, incroyable.
Des géants s'abattaient, minés par des microbes.
La Mort frappait l'adulte, et le jeune immature.
Séchés par le soleil, ou brisés par le gel
Disparaissaient les œufs, terminant leur carrière.
Les violentes pulsions, gouvernaient toute bête
Qui sans fin s'épuisaient, de souffrance et jouissance.
Pour la survie chacun, mange le corps de l'autre.
Victorieux sans partage, Éros et Thanatos
Régnaient en dispensant, par la même fureur
Génitrice caresse, et criminelle étreinte
Convulsions du coït, et spasmes du trépas.
Le venin s'infiltrait, dans les chairs transpercées.
Le sperme libéré, giclait dans l'utérus.
Le gasp au son lugubre, et le vagissement
Se mêlaient en clameur, cruelle symphonie.
Pour une ultime fois, des bouches et des becs
Vers la face du ciel, amèrement jetaient
L'abominable cri, de l'éternelle peur.
Mais la roue de la Vie, tournait à l'infini
Récoltant sa moisson, d'embryons et cadavres
Dispersant au Futur, la semence des germes
Dans l'incertain sillon, de l'avenir précaire
Gigantesque effort, insensé, désespéré
Qui toujours prolongeait, pour le mystérieux terme
L'interminable fil, du plaisir et des maux.
Les êtres se battaient, s'étranglaient, s'égorgeaient
Comme les guerriers nés, par les magiques dents
Que Jason de sa main, sur le sol dispersa.
L'âpre compétition, gouvernait chaque espèce.
Dieu morne, aveugle et sourd, le Hasard capricieux
Présidait aux Destins, sans raison ni principe
Désignait sans pitié, condamnés comme élus
Que joyeuse et goulue, fauchait Nécessité
Son implacable sœur, insensible, insouciante
Brandissant en sa main, la serpe Sélection.
Chaque arme produisait, la parade efficace
Toxine antitoxine, antigène anticorps.
Les animaux créaient, de redoutables pièges
Des toiles et filets, des appâts et des leurres
Que l'avisée victime, évitait, déjouait
Par un camouflage, un simulacre, un écran
Mimant le roc, le tronc, la brindille ou la feuille
Se murant en des trous, s'enfermant en des valves.
Certains qui refusaient, une existence libre
S'accrochaient sur un hôte, ainsi durant leur vie
Dégénéraient, s'atrophiaient... puis disparaissaient.
Des prédateurs moins sûrs, devenaient le repas
De carnassiers nouveaux, plus rusés, plus féroces.
Chacun perfectionnait, l'attaque et la défense
Les uns plus audacieux, les autres plus discrets.
La rétine appréciait, de mieux en mieux l'espace
Distinguait mieux encor, les teintes chromatiques.
L'oreille enregistrait, les vibrations plus fines.
Les membres devenaient, plus forts, plus endurants
Les os plus résistants, les tendons plus serrés
Les mouvements plus fins, les réflexes plus vifs.

Mystérieux, silencieux, pendant ce temps, les gènes
Suprêmes potentats, des cellules soumises
Programmaient, ségrégaient, les futurs caractères.
Les allèles mêlés, par la caryogamie
Transmettaient, façonnaient, les nouveaux phénotypes.
La méïose précise, en étapes subtiles
Se déroulait au sein, des fécondes gamètes
Prophase, apparition, des ténus filaments.
Voici la métaphase, où les bras se disposent
L'anaphase où l'on voit, migrer les chromatides.
La télophase enfin, clive les deux cellules.
Merveilleux, fascinant, ballet moléculaire
Qui sans faille animait, le gel des hyaloplasmes.
Les cistrons dupliqués, modifiaient leurs séquences
Par translocations, inversions, délétions
Pendant que s'échangeaient, épisome et plasmide
Par transduction, transfection, recombinaison.

Ainsi de plus en plus, se modifiaient les formes.
D'apodes néréis, acquéraient des moignons
Qui devenaient bientôt, pattes ou bien nageoires.
D'autres bénéficiaient, d'un palpe ou d'une ocelle
Perdaient leurs anneaux, leur telson, leurs paragnathes.
Certains même un beau jour, se découvraient des ailes
Fascinés, éblouis, par ces membres nouveaux.
Des ordres s'éteignaient, d'autres apparaissaient
Qui se diversifiaient, en clades et taxons.
La Vie semblait un arbre, aux millions de rameaux
Dans les temps évanouis, prolongeant ses racines
Vers l'inconnu futur, déployant ses bourgeons.
Des phylums s'étendaient, puis se multipliaient
Pendant que des lignées, avortaient, s'atrophiaient
Troncs morts, branches pourries, s'enlisant dans le Temps.

Mais la Terre asséchée, devenait inféconde.
L'eau, source de la vie, ne tombait plus des nues.
Les rus se tarissaient, les cieux devenaient vides.
Sur l'aride coteau, flétrissait la fougère.
Tombant sur le sol dur, succombait la semence.
Les végétaux jaunis, mouraient, dépérissaient.
Toujours s'agrandissaient, les contrées désertiques.
La Nature en péril, aussitôt réagit.
Chaque plante en danger, sclérifie ses tissus.
Des vernis cutineux, couvrent les épidermes.
Les feuilles s'enroulant, se changent en épines.
C'est alors qu'un bourgeon, devint nouvel organe.
Sur le bout d'une tige, au milieu des bractées
Parut un bouton clair, enveloppé de lames
Calice délicat, écartant des sépales.
De sa corolle ouverte, ainsi la prime fleur
Qui brusquement frémit, au vent mésozoïque
Dévoila ses couleurs, dégagea son parfum.
Puis des formes variées, lentement s'épanouirent
Cyme bipare, unipare, ombelle, ombellule
Qui piquaient la pâleur, des vertes étendues
Par les tons coruscants, des intenses pétales
Corymbe et pannicule, épis et calicule
Jaunes et violets, rouges et blancs, grenat, mauves.
Des papillons légers, sur eux s'agglutinaient
Pour butiner les sucs, des odorants nectaires.
Leurs pattes s'empêtraient, sur un huileux stigmate
Secouaient l'étamine, et déhisçaient l'anthère
De pollen saupoudrant, leurs ailes veloutées.
Colossaux parasols, d'immenses capitules
Sur les champs projetaient, leurs grands cercles d'ombrage
Providentiel abri, pour les termites las
Poursuivant leur chemin, sous le soleil ardent.
Les périanthes d'un coup, s'étiolaient, se fanaient
Montrant la graine mure, issue de son carpelle.
Dès lors, drupes et baies, se gonflaient, s'emplissaient
De substance mielleuse, amère, acide ou sure
Qu'avidement suçaient, de voraces diptères.
Les écorces craquaient, suintant le jus épais
De leur vermeille chair, turgescente et pulpeuse.
Les rameaux se rompaient, sous le poids de leurs grappes.
Les siliques d'un coup, séparaient leurs tuniques.
Les akènes planaient, comme un duvet neigeux.
Tels hannetons ligneux, les tournantes samares
Dégringolaient des cieux, pour se répandre au sol.
De tous côtés volaient, pyxides et caryopses.
Les pépons crépitaient, comme une giboulée.
Dans l'éther se heurtaient, capsules et cabosses
Qui traversaient les mers, pour de nouvelles terres.
La robuste plantule, éventrait la semence.
Bientôt se détachaient, cotylédons et bulbes.
Le roc se fissurait, quand pointaient les apex.
La fine graminée, de chaumes siliceux
Revêtit la planète, ainsi qu'une fourrure.
Puis l'on vit s'élever, tulipiers, cycadales
Près des ginkgos séchés, des caytonias mourants.
Sur les marais vaseux, la mangrove établit
Ses hauts palétuviers, aux jambes racinaires
Végétales armées, se dressant hors de l'eau.
Dès lors, mouvant magma, l'inextricable jungle
Parvint à recouvrir, la sèche latérite
Sous la mer des palmiers, et des liriodendrons.

Mais tandis qu'à nouveau, ces plantes prospéraient
D'étranges animaux, grandissaient et grouillaient
Pullulaient brusquement, en formes innombrables.
Dans les verts sassafras, pointaient d'immondes têtes
Les pustuleuses queues, roulaient dans les zamites.

Sur le sol, dans les airs, les reptiles régnaient.

Leur corps était garni, d'acicules aigus
D'éperons sagittaux, d'éventails lamellaires
S'éployant sur leur dos, se gonflant à leur croupe.
De longs replis squameux, appendaient à leur ventre.
Leur cou se protégeait, de collerettes vives
De boucliers arqués, d'épines recourbées.
Leur échine et leurs flancs, se caparaçonnaient
D'écailles et plastrons, de plaques et de crêtes.
Leur peau se hérissait, de saillies verruqueuses
De glandes répandant, un musc fielleux, fétide.
Brutalité, difformité, hideur, laideur
Se trouvaient réunies, dans leurs yeux phosphorés.
Leurs cornes paraissaient, pieux, piques ou massues.
Leurs dents pointues semblaient, des poignards, des couteaux
Dont l'éclat fulgurait, sur leurs gencives noires.
D'abominables cris, sortaient de leurs gosiers
Grognements, grondements, sifflements, hurlements.
Leurs sinistres ébats, résonnaient dans les bois.
Leur haleine empestait, végétaux, animaux.
Leur forte exhalaison, repoussait la vermine
Leurs vireux excréments, décomposaient la terre.

Partout se déroulaient, de terrifiantes scènes.
Quelquefois bouillonnait, la surface d'un lac.
Hors de l'onde soudain, l'on croyait voir surgir
De sinueux faisceaux, qui branlaient pesamment
Sans frein satisfaisant, leur insatiable faim
Dans la coupe sans fond, des forêts luxuriantes.
Les grands dinosauriens, s'avançaient vers la rive.
Leurs gigantesques pieds, s'enlisaient dans la vase.
Leur tête se perdait, au sommet des branchages.
Crotales et pythons, grouillaient dans les pierrailles
S'enroulaient sur les troncs, s'agrippaient sur les tiges
Se lovaient, s'emmêlaient, en étreintes gluantes
Déboulaient sur les rocs, en pelotons vibrants
Dégringolaient sur l'herbe, où leurs anneaux visqueux
S'étiraient, s'allongeaient, se balançaient dans l'air
Tels des vrilles crispées, des lianes animées.
Les archéoptéryx, de leurs ailes sans plumes
Tordant leur queue noueuse, ouvrant leur bec denté
Sillonnaient l'atmosphère, épouvantables stryges.
Brusquement ils plongeaient, puis remontaient de l'onde
Ramenant en leur bec, de monstrueux poissons.
Les fauves sans bouger, se tenaient aux aguets
Tels des statues figées, par un fluide subtil.
Puis d'un saut foudroyant, ils s'élançaient alors
Fichaient leurs crocs aigus, dans la proie terrifée
Cependant que des jets, s'élevaient dans l'éther
Salves de la mêlée, sanguinaire, insensée.
La vie toujours croissait, en dépit du carnage.
Les œufs dans les fossés, par milliers s'entassaient.
Mais à peine couvés, les voilà craquelés
Sous le fébrile effort, d'un être pitoyable.
C'est alors que paraît, dans l'amas des brisures
L'appendice griffu, le crâne pustuleux
D'un nouveau-né débile, aux membres disgracieux.
Puis maladroitement, de la coque il s'extrait.
Sans perdre un seul moment, il dégage son corps
Broie la ponte meurtrie, qui jamais n'éclora
Sachant déjà qu'il doit, tuer ses propres frères
Pour n'être un jour prochain, dévoré par eux-mêmes.

A l'orée d'un bosquet, lors que le soleil monte
Profitant des rayons, sous les palmes légères
Là, Platéosaurus, broute les cornouillers.
Ses deux lèvres cornées, saisissent les bourgeons
Que lentement il broie, de ses dents palatines.
Soudain par la feuillée, s'allument deux yeux noirs.
Malheur à l'herbivore - Comme un ressort tendu
Gryponix rugissant, de son fourré bondit.
La proie se cabre alors. Mais c'en est fait - Trop tard.
L'inévitable dent, se fiche en son échine.
L'immense cou tranché, se tord dans la poussière.
La gueule écumant siffle, et mord une racine.
Le corps privé de tête, ainsi qu'un automate
Simule quelques pas, de plein fouet heurte un fût
Se renverse d'un bloc, jetant partout ses membres.
Carnage abominable, aussitôt le grand fauve
Détache un lambeau rouge, et goulûment l'avale.
Cependant près de là, bardé par son armure
Tricératops béat, regarde la tuerie.
Mais d'un pleuromeïa, surgit la tête horrible
D'un grand Allosaurus, alerté par le bruit.
D'un regard circonspect, les deux monstres se toisent.
Joute de titans, de géants, le duel s'engage.
Malheur au moins rapide, au moins fort, au moins vif
Qui tombera vaincu, dans un flot d'âcre sang.
L'un d'eux soudain se rue, sur l'autre qui l'esquive.
Ce dernier aussitôt, le pénètre à la nuque.
Mais soudain le sol tremble, un nuage au loin monte.
Les prédateurs s'enfuient, en laissant le cadavre
Car voici là-devant, les pesants brontosaures.
Leurs corps noueux, massus, disloquent les houppiers.
L'on croirait s'élevant, sur la déserte plaine
Des bâtisses portées, par des colonnes torses.
Les frissons parcouraient, leurs gigantesques flancs
Séismes ébranlant, ces montagnes de chair.
Dans leur poudreux sillage, apparaît une voie
Jonchée par un tapis, de branches et de feuilles.
Tout disparaît enfin, dans le couchant obscur.
Dans l'ombre un charognard, s'avance prudemment.
Surveillant le bosquet, de son œil soupçonneux
Le voici qui s'approche, et saisit la dépouille.

Ainsi passe la vie, des plaines jurassiques.

Et la Terre infestée, paraissait un Erèbe
Chaque fleuve un Cocyte, enlaçant les marais
Lernes où pullulaient, des Gyès, des Briarès.
Les milliers de serpents, semblaient des Ægéons
Gigantomachie noire, entachant la Nature
Sombre pandémonium, de monstruosités.
L'Évolution tendait, vers la difformité.
La hideur, la fureur, le meurtre et le carnage
Sur la face du jour, s'étalaient sans remords
Comme si la Matière, en sa folie sans borne
Prétendait surpasser, le sommet de l'horreur.
Mais leurs têtes repues, qui triomphaient déjà
Devaient bientôt subir, la Mort inéluctable.

*

Dans le ciel azuré, malgré l'astre du jour
Lentement s'agrandit, une traînée flambante.
C'est un aérolithe, énorme bloc rocheux
Q'une fronde invisible, envoie contre la Terre.
Le choc brutal meurtrit, la croûte fragmentée
Pulvérisant la Vie, détruisant les espèces.
Les débris lumineux, jaillissent violemment.

Pour la seconde fois, l'Apocalypse éclate
Sur la Terre apaisée, depuis des millénaires.
L'atmosphère échauffée, par la pénétration
De part en part se troue, se distend, se déchire.
Les Géants qui régnaient, dans les sylves humides
Brusquement foudroyés, s'effondrent en poussière.
Leur chair décomposée, par lambeaux se détache.
Leurs os désagrégés, se répandent en cendre
Parmi les arbres noirs, devenus anthracite
Qui lancent en sifflant, des nues fuligineuses.
Frappés d'un coup, certains, en fumée s'évaporent.
Certains dressent encor, leurs membres calcinés.
D'autres dissimulés, dans leurs galeries sombres
Tournant leurs yeux peureux, vers le trou lumineux
Demeuraient aveuglés, avant même de voir
Tandis que l'air, soudain, grillait leurs poumons secs.
Les couches de vapeur, s'ébranlent en cyclones
Formant d'épais brouillards, qui s'élèvent dans l'air.
Contre ce mur épais, impénétrable, opaque
Les traits vifs du soleil, se brisent impuissants.

Ainsi le temps passait, inexorablement
Seconde par seconde, années, siècles par siècles
Formant, pansant les maux, offrant comme pâture
Les corps au prédateur, et la Mort à la Vie.

*

Sur un morne décor, se lève le rideau.
Tout sur Terre a changé - Plus de bois, la toundra
Plus de chaud, mais le froid, glace au lieu d'eau liquide.
Le dur pergélisol, a remplacé l'humus.
Le rigoureux hiver, succède au tiède été.
L'infertile banquise, au lieu des prés s'étend.
Fleuves et rus, torrents, ont arrêté leur onde.
Les mornes inlandsis, avancent leurs fronts blancs.
Des cieux gris embrumés, s'abattent sans répit
Flocons engourdissant, plus que gouttes fécondes.

Tout semble avoir péri - Plus rien ne paraît vivre.
Le continent est vide, aride et silencieux.
Partout, de place en place, un fémur, un tibia
De colossaux débris, jonchent le sol désert.
Des monstres il ne reste, en ces funèbres lieux
Que des squelettes blancs, dont la vague se joue
Recouverts pour toujours, par les strates des âges.
Pas un mouvement, pas un bruit, pas une haleine.
De temps en temps l'on voit... des animaux timides
Furtivement errer, menus, chétifs, craintifs.
Les voilà moins peureux, qui bientôt s'aventurent.
Le poil sur la peau souple, a remplacé l'écaille.
Les farouches regards, sont devenus inquiets.
Des cris ont remplacé, les stridents sifflements.
Des trilles mélodieux, s'élèvent des bosquets
Dans lesquels résonnaient, les grondements sauvages.
La femelle aux petits, qui de son flanc naquirent
Tend sa lourde mamelle, au nourricier nectar
Les protège du froid, puis leur apprend la chasse.
Dans les fissurations, des rochers, non loin d'eux
Se cachent humiliés, d'infimes créatures
De leurs membres patauds, se dandinant, risibles
Frêles fils des vainqueurs, autrefois terrifiants.
Leur pitoyable état, paraissait l'expiation
Le funeste revers, de leur ancienne gloire.

Continûment, sans fin, les générations passent
L'anagénèse active, et la catagénèse
Créant et détruisant, les espèces nouvelles
Multiples diasporas, de lignées divergentes.
Certaines acquérant, des crocs, des carnassières
Bientôt sont des canins, viverridés, félins
D'autres épaississant, leurs griffes effilées
Deviennent des ovins, des bovins, des caprins.
Des êtres se mouvant, par souple brachiation
Virent leurs mains s'agrandir, s'allonger leurs phalanges.
Voilà qu'ils sont tarsiens, gibbons ou pongidés.
L'on en trouvait certains, dont la taille augmentait
Qui se nourrissaient d'herbe, ou de fruits, ou de feuilles.
Lors, se diversifiant, leur bunodonte dent
Lentement devenait, lophodonte, hypsodonte
Soudait en un pavé, ses primitifs cuspides.
Parfois ils consommaient, graines ou bien racines
Que rongeaient patiemment, leur incisive courbe.
D'autres encor se muent, en insolite forme.
Voici Mœritherium, qui décuple son poids.
Sa lèvre se prolonge, en musculeuse trompe.
Ses dents s'hypertrophient, en robustes défenses.
Maintenant le voici, mastodonte et mammouth
Pendant que d'autres voient, leur queue, leur nez, pousser
Pour devenir enfin, pangolin, tamanoir.

Ainsi la vie croissait, implacable, insensible
Confrontant sans pitié, les nouveaux organismes.
L'affamé créodonte, au fond des taïgas
Poursuivait sans répit, les troupeaux d'hipparions.
Là, Mégacéros fuit, devant Machairodus
Qui le traque en pointant, ses canines aiguës.
Mais le singe Adapis, agrippe un rameau proche
Car dans le noir sous-bois, férocement flamboient
Les deux yeux rougeoyants, de la hyène vorace.

Le primitif instinct, gouvernait chaque bête.
Pourtant l'intelligence, en elles balbutiait.
Le courage et la peur, l'angoisse et la frayeur
S'emparaient des cerveaux, où mûrissait une âme.
Le tremblant éléphant, quittait sa harde chère
Comme s'il entendait, un signe mystérieux
Puis rejoignait un lieu, recouvert d'ossements.
Pour ne plus se lever, il se couchait sans bruit
Ses compagnons en vain, cherchaient le frère aimé
Qui vécut avec eux, leurs peines et leurs joies.
Lors, de vagues sanglots, secouaient leur poitrail.
De grands lions regagnaient, l'antre de leur naissance.
Moribonds, ils voyaient, au fond de leur mémoire
Le souvenir lointain, de leur ancienne mère.
Des aigles qui sentaient, confusément en eux
Face à l'immensité, l'infinie solitude
Sur les monts désolés, jetaient leur cri lugubre.

Les bêtes n'enviaient pas, et ne méprisaient pas.
Le tigre sans passion, tuait le gnou timide
Qui n'avait de rancune, envers le prédateur
Dont le croc meurtrier, lui ravissait le souffle.
Des louves sacrifiaient, leur vie pour leurs petits
Souffraient de faim, de soif, pour qu'ils soient rassasiés.
Tous vivaient dignement, sous les feux du soleil.
Rivalité, combat, n'attisaient pas la haine.
Jamais aucun vainqueur, n'abaissait le vaincu.
L'impitoyable duel, n'était pas déloyal.
Mais dans cet Élysée, dénué de bassesse
Le singe et le serpent, abjectes créatures
Seuls, d'une ombre tachaient, l'innocente Nature.

Parmi les animaux, qui noblement luttaient
Parut un simien laid, ricaneur, impudent.
L'astre ne voulait-il, après la mort des monstres
Pour une ultime fois, imaginer encor
L'inconcevable horreur, qui les surpassât toutes?
Déjà cupide, avide, il convoitait le Monde.
L'orgueil mesquin, pervers, habitait sa vile âme.
Son visage arrogant, son regard insolent
Semblaient dire alentour, contemplant sur la Terre
L'éternelle douleur, des êtres vulnérables
«Je serai pire encor, je ferai pire encor»

La Saga de l'Univers - Claude Fernandez Éditions Sol'Air
© Éditions Sol'Air - 2007 - ISBN 978-2-35421-001-4
Licence Creative Common CC-BY-ND