UNE JOURNÉE DE COLLÈGE
AVEC SOPHIA

roman satirique

Claude Fernandez

Une journée de collège avec Sophia - Claude Fernandez - © Claude Fernandez
Dépôt électronique BNF 2013 - Licence Creative Common CC-BY-ND



PRÉSENTATION


PROLOGUE

8 À 9 HISTOIRE

9 À 10 MATHÉMATIQUES

RÉCRÉATION

10 À 11 ANGLAIS

11 À 12 MUSIQUE

AU RÉFECTOIRE

AU CDI

13 À 15 FRANÇAIS

DANS LE BUREAU DU PRINCIPAL

ÉPILOGUE


 

PRÉSENTATION

Stéphanie - qui deviendra Sophia – est nouvelle élève dans une classe de 5e composée de filles comme il en existait encore il y a quelques décennies, une classe décidément très particulière. L'on s'interroge au fil des cours sur la valeur des mathématiques, de la littérature consacrée, de la musique et sur les standards culturels transmis par la société contemporaine. Mais sans doute faut-il retenir simplement l'humour de cette évocation dénuée de toute intention polémique. Réservé aux adultes.


 

PROLOGUE


Sing us a song
a song to keep us warm
theres sucha chill sucha chill

You can laugh
a spineless laugh
we hope your rules and wisdom choke you

We hope that you choke that you choke
we hope that you choke that you choke

Le radio-réveil me tire de mon sommeil. Comme d'habitude, je l'avais branché sur Skyrock. C'est dur, ce matin, j'ai fait un mauvais rêve. Je voyais une sorcière qui m'entraînait avec des créatures monstrueuses dans un sabbat endiablé.
Il faut que je m'explique. Voilà. Le travail de papa nous a obligés à déménager, je vais donc changer de collège en cours d'année. Je me sens mal, d'autant plus qu'hier soir je viens d'avoir une conversation avec mes deux voisines, Céline et Nadine. Dans la classe de cinquième où elles sont et dans laquelle je vais entrer, il y a, m'ont-elles dit, une fille très particulière. Elles n'en ont jamais vu comme cela. J'ai eu beau interroger les copines, elles n'ont rien voulu dire. Je n'arrive pas à imaginer le caractère de cette fille? Est-ce une jalouse, une méchante? Non» m'ont-elles répondu, «mais tout le monde la regarde». Pourquoi peut-on regarder autant une fille? Est-elle anormale, est-elle bossue, borgne?» demandais-je. Là, elles se mirent à rire. «Surtout pas, surtout pas, réfléchis, pourquoi peut-on autant regarder une fille?» Mais dites-moi ce qu'elle a, dites-le moi, pitié», ai-je insisté. Tu verras, tu verras par toi-même». Je me souviens de ce que m'a dit Céline: «Elle a, cette fille, une caractéristique qui se voit en la voyant». La, c'est la fille, pas la caractéristique, sinon cela ne veut rien dire. Elles ont échangé des sourires malicieux et elles ont refusé de me répondre. «Mais» a poursuivi Cynthia «il y a peut-être d'autres filles qui sont ce qu'elle est autant qu'elle... ou presque, et peut-être pas bien loin d'ici». Il n'y a peut-être pas qu'elle qui est ce qu'elle est» a rajouté Nadine «...enfin on espère pour nous». Quel rébus!
Voilà pourquoi j'ai fait un cauchemar. Comment vais-je faire si cette fille veut m'imposer sa volonté? Je résisterai, par tous les moyens, je résisterai.

We hope that you choke that you choke
we hope that you choke that you choke


Ah, satané réveil, je l’avais oublié. Bon, Stéphanie, cette fois, il s'agit de te lever. Courage. J'avais oublié de dire que je m'appelle Stéphanie, C'est un peu commun comme prénom à mon goût, mais il faut bien que je le supporte.
Les yeux à moitié fermés, je descends l'escalier, je rentre dans la salle de bains... Non, ce n'est pas vrai, qu'est-ce que je vois? Mais elle ne s'imagine pas que je vais mettre ça? Maman m'a préparé une robe longue à fleurs pour ma première journée de classe dans le nouveau collège. Il ne s'agit pas que je mette n'importe quoi, surtout avec cette fille. Une robe à fleurs, ce serait la honte assurée.
Maman, je ne veux pas mettre ça.» Pourquoi? elle est belle cette robe.» Mais tu n'y comprends rien.» Tu mettras cette robe, un point c'est tout.» Mais j'ai bien mon jeans, celui que j'avais hier.» Non, il est trop neuf, ça n'ira pas.» Mais enfin, Stéphanie.» Tu n'y comprends rien.» Au moins, laisse-moi lui donner rapidement un coup de fer à ce vieux jeans.» Non, il me le faut comme ça.» Oh, j'en ai assez à la fin, fais comme tu veux.»
Sans attendre, j'ai vite enfilé le jeans. Pour le haut, ce sera un tee-shirt gris délavé bien étroit. Je me regarde dans la glace pour me peigner. Ces cheveux mi-longs, c'est vraiment nul. Malheureusement, il est trop tard pour me les couper. Qu’est-ce que je pourrais faire? En plus, j'ai des cheveux bien raides, j'ai honte de cette chevelure blonde et de cette frange qui me retombe sur le front. Je vais essayer de me faire une petite tresse à la mode avec un fil de laine sur un côté, cela fera moins cruche. Je tortille mes mèches dans tous les sens, je passe le peigne pour les ébouriffer derrière. Comme ça, c'est mieux. Qu'est-ce que je vois encore? Maman a préparé un nœud rose pour que je me fasse une queue de cheval. Mais elle n'y comprend rien. J'envoie promener le nœud, quelle horreur!
Je suis enfin prête, je prends ma bauge en passant dans le couloir. Heureusement, j'ai une vieille bauge. L'an dernier, il avait fallu que je fasse une scène à maman, elle voulait absolument en acheter une neuve. La voiture est déjà sortie du garage. Pendant qu’elle conduit, maman ne dit pas un mot. Nous arrivons en vue du collège. Là, je me sens de plus en plus mal. Je demande à maman de me déposer un peu avant pour qu'on ne me remarque pas. Se faire emmener en voiture par sa mère, ce n'est pas extra devant les copines. Évidemment, il n'y a rien à faire, elle tient absolument à me déposer juste devant la grille où il y a un attroupement de filles qui m'observent. Elle fait exprès de me contrarier.
Tu ne veux pas que je t'accompagne pour trouver ta classe, Stéphanie?» Non, non, ça va.»
Il ne manquait plus que ça. Ce serait la honte. Heureusement, elle n'insiste pas, mais elle tient à me donner des recommandations puériles. Je ne les écoute même pas et je claque la porte de la voiture.
En colère, je traverse la cour en essayant de ne regarder personne, comme si j'étais une habituée de ce collège. Une pionne se trouve là, je vais lui demander où sont les 5è1. Ah, oui, je ne l’ai pas dit, la 5è1, c’est la classe dans laquelle je dois être intégrée. «Ils sont au fond là-bas» me dit-elle. C'est curieux, elle a fait une moue spéciale en me désignant la classe. Peut-être parce qu'il y a cette fille particulière. Ça y est... j'aperçois les 5e1. Je sens mon cœur battre, ma gorge se nouer. Mais... je rêve ou quoi? Ce n'est pas possible! Toutes les filles de cette classe sont en robe longue, je vois Nadine et Céline, elles ont toutes deux une robe à fleurs et un nœud dans les cheveux. On me regarde curieusement. Je me sens mal avec mon tee-shirt et mon jeans râpé. Il y quelques filles qui laissent échapper des rires en me regardant. Nadine et Céline viennent vers moi. «On a oublié de te dire, pour l'habillement...»
Une fille s'approche de nous et s'adresse à Nadine: Peux-tu me prêter ton exercice de mathématiques, Natalia?»
Mais qu'est-ce que ça veut dire? Ma copine s'appelle Nadine, pas Natalia. Nadine me sourit malicieusement. Et je n'ai jamais entendu une fille au collège dire «Peux-tu me prêter ton exercice», on dit «File-moi ton exo». Mais qu'est-ce que c'est que cette classe?
Mais bien sûr, Veronica.» Nadine cherche dans sa bauge et lui tend une feuille. ...Le voilà, ma jolie.» Merci, tu es adorable, Natalia.»
Mais qu'est-ce que c'est que cette façon de parler? Quand la fille s'est éloignée, Nadine me dit: On ne t'a pas signalé non plus. On n'aimait pas nos prénoms, alors on les a changés. On se donne entre nous des noms en a. Cela fait plus... enfin tu vois.» Je ne vois pas tellement, mais je me tais, je suis complètement déboussolée.
Je pense de nouveau à la fille très particulière. Je la cherche des yeux si toutefois on peut la reconnaître car je n'ose pas demander laquelle est-ce à Nadine - ou plutôt Natalia. Je me sens de plus en plus mal. Dans cette classe, je vais être délaissée, cette fille va se moquer de moi, ce sera terrible. Derrière moi, j'entends Céline - je ne sais pas encore son nom en a - qui échange quelque mots avec une autre fille. Il est question de moi certainement. Je me retourne. La fille me regarde vaguement de loin, elle dit: «La pauvre, il va falloir qu'on lui apprenne. On va s'occuper d'elle.» Je suis éberluée.
Ça y est, je crois que je l'aperçois, cette fameuse fille. Il y a un petit groupe qui l'entoure, ça ne peut être qu'elle. C'est une grande fille avec une longue chevelure blonde qui lui descend jusqu'aux hanches. Elle a une natte avec un ruban rouge, de chaque côté ses cheveux sont libres. Et naturellement elle est habillée avec une robe à fleurs. Sa caractéristique, je ne la vois pas vraiment. Les copines lui expliquent sans doute qu'il y a une nouvelle. Je me sens blêmir. Je crois qu'elle regarde dans ma direction. J'ai l'impression d'être enveloppée par son regard, un regard pénétrant. C'est curieux, je ne pourrais pas dire ce que c'est. Je m'attendais à un sourire ironique. J'ai eu l'impression que ses yeux se perdaient tout à coup dans le vague en me contemplant. Puis j'ai crû entendre qu'elle disait "Pas mal finalement... la fille, pas la tenue, bien sûr". Il y avait dans sa voix une sorte de provocation et d'admiration en même temps. J'étais paralysée.
Mais la prof d'histoire est arrivée, nous commençons à rentrer. Je cherche Natalia - il faut bien que je m'y mette à l'appeler par son nom en a - elle se dirige vers moi. Stéphanie, Stella voudrait bien être à côté de toi en cours d'histoire, c'est la grande fille blonde qui est là-bas. Viens.» Oui.»
Je ne peux rien répondre de plus, je me laisse entraîner.

 

8 À 9 HISTOIRE


Nous sommes rentrées. La grande fille blonde, Stella, m’accoste avec un grand sourire. Elle me prend la main et m'amène devant le bureau de la prof pour me présenter. Puis elle me demande si je veux bien être à côté d'elle pour cette heure. Je dis «oui», et c'est vrai que je veux bien être à côté d'elle. Je croyais trouver une ennemie et je rencontre une amie. Mais quelle est sa caractéristique qui se voit en la voyant? Je n'en ai aucune idée. Nous nous asseyons vers le fond de la salle pour être plus tranquilles. Je m'étonne que la prof nous permette de nous asseoir où on veut. Je le dis à Stella.
Oh, les professeurs, il y a longtemps qu'on les a mis au pas. Tiens, par exemple, la prof d’histoire, elle a commencé avec le Moyen Âge, mais au Moyen Âge les gens passaient leur temps à se morfondre dans des monastères, ils n'aimaient pas la Nature et rien de ce qui est beau. Alors on n'a pas voulu du Moyen Âge. Elle a fait une comédie en disant que c'était au programme, mais elle a fini par accepter. On a bien voulu lui concéder un mois pour le Moyen Âge, c'est tout. Maintenant, on va parler des Grecs jusqu'à la fin du trimestre. Elle voulait aussi traiter la Seconde Guerre Mondiale, mais on a préféré les guerres puniques. Scipion et Caton, ça a quand même un peu plus d'allure qu'Hitler et Churchill. Là, on a refusé catégoriquement. Elle a finalement compris qu'on voulait acquérir une culture classique. Elle s'est engagée à traiter le programme selon nos exigences.
Je n'en reviens pas. Mais ce n'est pas tout. Je constate que la prof n'a toujours pas commencé son cours, elle écrit sans faire attention à nous depuis dix minutes.
Qu'est-ce qui se passe? dis-je à Stella.» C'est normal, au début du cours, nous avons envie de parler, raconter ce que nous avons fait dimanche, alors elle nous laisse converser un moment. Elle s'arrête aussi de temps en temps au milieu du cours pour que nous puissions bavarder. En revanche, nous ne parlons jamais quand elle fait cours.» Ah, et elle accepte.» On lui a prouvé qu'on en apprenait autant en un quart d'heure de cours comme ça que pendant une heure de cours normal.» De cours normal?»
Oui, quand les élèves bavardent ou bien dorment la moitié du temps.»
Soudain, la prof se met à tousser, la classe fait silence.
Nous allons étudier aujourd'hui certains aspects de la vie athénienne au cinquième siècle. Tous les ans avait lieu la cérémonie des Panathénées au cours de laquelle l'on déposait un vêtement sacré devant l'autel de la déesse Athéna. Ce péplos était brodé par des jeunes filles appelées ergastines. Le cortège comprenait les magistrats, les canéphores, des jeunes filles fardées avec du rouge d'orcanète pour les lèvres et du céruse blanc pour le visage...»
Oui, finalement, elle avait raison, Stella, c'est plus intéressant que les moines et les saints du Moyen Âge. Pourquoi en cours parle-t-on si rarement des choses gracieuses, cela fait aussi partie de l'Histoire. Mais c'est vrai, il faut que j'écoute, j'avais oublié.
…La vie intellectuelle, et notamment la philosophie, se développent à Athènes. Platon nous a rapporté les dialogues de Socrate. Sa méthode consiste à provoquer la réflexion en posant des questions. Il amène subtilement ses interlocuteurs à remettre en cause leurs propres idées...»
Au bout de vingt minutes, on décida de faire une pause et la prof, tout naturellement, se remit dans ses papiers sans prêter la moindre attention à nous. Je m'aperçois que cela ne m'était jamais arrivé d'écouter un prof aussi longtemps sans parler à ma voisine.
Stella me pose doucement la main sur l'avant-bras et elle me dit : Stéphanie, pourquoi est-ce que tu portes ce pantalon de paysan américain?» Quoi?... Tu veux dire... ce jeans.» Oui.» Heu, je ne sais pas. Tout le monde en porte. Mais ce n'est pas un pantalon de paysan.» Ah, de quelle couleur est-il?»
Ben, un blue-jeans, c'est bleu.» Et ton grandpère, par exemple, quand il étale du fumier dans le jardin ou qu'il bricole dans sa cave, qu'est-ce qu'il porte comme pantalon?» Des bleus. Oui, c'est vrai.» Et ces bleus, ils sont élégants, propres, nets ou bien grossiers tout décolorés, tout effilochés et râpés par le travail à la ferme?» Oui, ils sont forcément grossiers...» Et ceux que tu portes, il sont comment?» Ils sont grossiers, râpés, tout effilochés et décolorés, oui.» Donc, tu vois bien que tu portes des pantalons de paysan.» Et dis-moi, Stéphanie, si tu viens au collège, c'est pour quoi faire?» Euh, pour faire des maths, du français, de l'histoire...» Et les maths, le français, l'histoire, ce sont des activités physiques salissantes, ça use particulièrement les habits, ça se fait dans la boue.» Euh, non.» Alors, pourquoi tu viens avec des gros godillots et des pantalons de garçon vacher?» Je ne sais pas.» Et dis-moi encore, tu te trouves bien dans ces bleus?» Ils me serrent, mais il faut bien que je le supporte, c'est la mode.» Tu ne vois pas que c'est ridicule, ce pantalon! Tu as la chance d’être une fille, il faut en profiter. Porte une belle robe.» Oui, maintenant, je me sens vraiment ridicule avec ce pantalon étroit.
Stella continue.» Pourquoi est-ce que tu t'abîmes les cheveux? Tu pourrais avoir des cheveux comme les miens.» Qu'est-ce que tu veux dire?» D'abord, ils sont courts, tes cheveux, et cette espèce de petite tresse riquiqui avec un fil de laine, c'est vraiment nul. Tu pourrais avoir une belle natte ou une queue de cheval élégante.» Les cheveux courts, ça fait quand même plus jeune, plus moderne, plus dynamique.» Tu crois? Dis-moi, ta grandmère, elle a les cheveux longs comme moi?» Non évidemment, on n'imagine pas une grandmère avec des cheveux longs.» Mais quand elle était jeune elle devait sans doute les porter longs.» Oui.» Et quand elle a été trop âgée, elle a été obligée de les couper, parce que des cheveux longs, cela ne peut pas aller à une vieille dame.» C'est vrai.» Alors, pourquoi me dis-tu que les cheveux courts, cela fait jeune? Cela fait plutôt vieux, tu ne crois pas? la preuve.»
Je ne peux rien répondre. Où est-ce qu'elle va chercher tout ça? Mais ce n'est pas terminé. Par le Chien...» Qu'est-ce que tu dis, Stella?» Heu, rien, ça m'a échappé. Donc tu es bien d'accord que tu es très mal habillée. Tu ne trouves pas cela dommage qu'une jolie fille comme toi soit si mal habillée?» Je ne peux encore rien répondre. Cela me paraît invraisemblable qu'une copine me pose une telle question. Elle poursuit: Une fille très laide, elle ne pourrait pas mettre une belle robe à fleurs, car cela ne s'accorderait pas avec son genre. Elle serait obligée d'avoir une tenue plus neutre. Toi, tu fais comme si tu étais laide.»
Je ne sais plus quoi dire, ni penser. Je me tasse sur ma chaise, toute honteuse. Je regarde les autres filles. Elles sont toutes épanouies dans leur belle toilette, et moi je suis là toute bête, avec mon tee-shirt gris et mon jeans râpé. Je me demande pourquoi j'ai été poussée à vouloir m'habiller mal et à m'abîmer les cheveux. Dans cette classe, tout est tellement différent. On ne peut pas appliquer les mêmes règles qu'ailleurs.
Stella pose de nouveau sa main doucement sur mon avant-bras. Mais demain tu vas bien t'habiller. Je suis certaine que tu seras super-belle.
Il reste dix minutes, si tu veux je vais te nommer toutes les filles de la classe. Là, cette brune aux yeux verts, c'est Milena, cette blonde aux yeux noisette, c'est Cynthia - je découvre que c'est Céline , cette rouquine aux yeux mauves, c'est Natalia. Ces deux châtaines, là-bas devant, c'est Pricella et Angelica, la blonde foncée à droite, c'est Monica, l’autre blonde très claire, c’est Claudia. Au bout de la rangée, celle qui a les cheveux bien noirs et les yeux bleus, c'est Maria...» Je crois que je ne retiendrais pas tous les prénoms.» Si, tu verras. Dis, qu’est-ce que tu fais d’habitude le samedi?» Ben, avant que je déménage, on allait en ville avec des copines. On prenait le car et on mangeait au MacDo à midi.» En ville, pourquoi vous alliez en ville?» Ben...» Je ne réponds rien car je m'aperçois qu’on allait en ville pour faire comme tout le monde, en fait je ne sais pas pourquoi on y allait. En ville, tu ne trouves que du bruit, les odeurs d'essence et de gasoil, du bruit sans arrêt... Il y a des voyous qui traînent partout. On est toujours obligé de payer. Tout est laid, tout est sale. Si tu veux, samedi prochain, je te propose plutôt d'aller à Ceyzat, il y a un ruisseau qui coule dans un bois de sapin, c'est super, là, tout est pur, calme, agréable. C'est à côté et ça ne coûte rien. On peut y aller à pied. Tu ne crois pas que c'est mieux?» Oui.» Alors pourquoi est-ce que tu paye pour voir de la laideur, être mal, énervée, alors que tu peux avoir de la beauté, du bienêtre gratuitement?»
Encore une fois, je ne peux rien répondre. En effet, je me demande pourquoi les gens ne veulent pas profiter d'une beauté qui est gratuite. C'est peut-être justement pour cela qu'ils n'en veulent pas. Finalement, ils aiment bien payer, ça les rassure peut-être.» Et vous alliez manger au MacDo? Qu’est-ce que vous y mangiez?» Heu, des hamburgers avec du coca.» Et tu trouves ça bon? C’est de la grande cuisine?» Heu.» Tu ne préférerais pas une omelette aux mousserons avec un verre de cidre?»
Je ne sais vraiment pas quoi répondre, je me sens mal... et j’ai l’impression que ça va continuer.
Stéphanie, quand tu es chez toi, tu fais quoi?» Heu, rien, je regarde la télé.»
Et à la télé tu regardes quoi?»
Des séries: Meurtre à Chicago, Mafia à Miami...»
Tu ne trouves pas que c'est aussi beau de regarder un chêne que de voir un type qui tire un coup de pistolet sur un autre type?» Heu.» Et pour regarder le type qui tire un coup de pistolet sur un autre, il faut des caméras, des studios, des stations, des antennes, des ingénieurs, des techniciens, et même envoyer des satellites qui coûtent des milliards. C'est dingue! Le chêne, lui, dans la nature, il pousse tout seul. Mais... tu ne regardes pas que des séries, tu regardes quoi d'autre?» Je regarde aussi des groupes: Nirvana, Metallica, NTM...» Ah, ces dingues qui braillent dans un micro avec les cheveux de toutes les couleurs. Mais dis, toi, tu as de beaux cheveux blonds et tu admires ces types minables qui gesticulent avec leurs cheveux teints au mercurochrome ou à la peinture acrylique? En réalité, tu as mille fois plus de valeur qu'eux, mais tu ne le sais pas.»
Je me demande où elle va chercher tout ça? Pourtant ce qu'elle dit, c'est simple, c'est évident.
Et dis-moi, Stéphanie, tes vacances, tu les passes où?» On va en Espagne tous les ans, à Valence. Là-bas, j'ai des copines.» Alors, tu y fais quoi là-bas?» On va tous les jours à la plage» Au moins, tu apprend une langue avec tes copines espagnoles.» Non, elles habitent toutes dans la région ici en France.» Ah bon.» Mais, dis-moi, tu fais quoi toute la journée à la plage.» Ben, on se baigne, et ensuite on reste au soleil pour bronzer.» Et tu fais des centaines de kilomètres pour ça» Mais dis-moi, le teint naturel de ta peau ne te plaît pas» Ben, tout le monde se met soleil pour bronzer, Si on a la peau trop blanche l'été, on a honte» Et tu crois que tu serais plus mal en conservant ton teint de peau naturel pendant l'été, Tu crois que c'est préférable de la flétrir prématurément, de risquer un cancer et de te badigeonner avec des produits chimiques dangereux. Tu pourrais aussi bien aller en vacances au bord d'un lac, pas loin d'ici, te baigner, puis te reposer agréablement sous de beaux arbres plutôt que de souffrir sous la canicule, Et comme tes copines habitent pas loin, tu pourrais les retrouver pareil» Oui» Donc, tu vois, tu n'as aucune raison d'aller en Espagne., perdre ton temps dans les embouteillages, passer deux jours de vacances dans la voiture»
Tiens, c'est vrai, je m'aperçois que ça serait beaucoup plus simple, finalement.
Mais la cloche sonne. Déjà neuf heures, je n'ai pas vu le temps passer... Les filles se lèvent dans la bonne humeur. J'essaie de les reconnaître, là, Claudia, là, Natalia, là... Une fille s'avance vers nous, c'est Anna: Stella, qu'est-ce que tu penses du cours aujourd'hui?» Pas extraordinaire, mais la prof était peut-être fatiguée. Elle a dit son quota de citations latines.» Il n'y a pas eu de citations grecques. Pour un cours sur la Grèce, quand même...» On ne peut pas trop demander. Il faut que je t'explique, Stéphanie. On a exigé de la prof qu'elle dise au moins deux citations latines dans un cours.» Moi, je trouve que c'est limite.» répond Anna. S'il n'y a pas d'amélioration, je pense qu'il faudra intervenir.»
Je suis complètement éberluée.
Une fille brune avec une grande natte s'approche de Stella, je crois que c'est Milena: Tu sais qu'il y a un nouveau prof de musique pour remplacer Gernon. Je l'ai aperçu ce matin, c'est un jeune en adidas et en blouson. Si tu savais ce qu'il fait avec les autres classes. Il a des méthodes nouvelles.» Je vois, je vois.» Justement, on a cours avec lui à onze heures. Ne t'inquiète pas, on va le dresser. Je suppose que les filles ont amené le matériel.» Oh certainement, comme d'habitude en musique.»
Stéphanie, on va en math, maintenant. Ce n'est pas très gai, surtout avec ce prof, mais tu verras, on va mettre de l'ambiance.»

 

9 À 10 MATHÉMATIQUES


Nous entrons dans la salle de classe. Le prof est déjà là. C'est un jeune, très élégant, au visage propre et net. Il porte un costume impeccable. Une fine cravate enserre son col raide. Ses yeux paraissent dans le vague à travers ses lunettes comme au fond d'un bocal. Une moue un peu méprisante traîne sur ses lèvres serrées.
Je dis à Stella. C'est curieux, il a l'air absent.» Il est un peu comme ses équations et ses théorèmes, on a l'impression qu'il n'a presque pas d'existence matérielle. Quand on le contredit, tu verras, il fait le dégoûté.» C'est marrant, quand je le regarde, je ne vois que sa cravate.» Pas étonnant, elle est faite pour cacher tout le reste. Pour lui, c'est en même temps un paravent et un bouclier.»
Le début du cours se passe normalement. La classe a l'air complètement morte. Le prof, on a l'impression que cela lui convient. Il parle, décontracté, le front haut, les gestes précis, la voix égale. On croirait que rien ne pourrait l'atteindre, que rien ne pourrait le perturber. Une mécanique bien réglée.
Je dis à Stella: C'est funèbre, ce cours. On se croirait à un enterrement.» T'inquiète pas. Tu vas voir. On va remédier à ça bientôt.»
Maintenant, il consulte son carnet pour interroger une élève. L'instant est presque pathétique. Il règne un silence de mort. D'une voix presqu'inaudible, il prononce: «Carroux Céline». Claudia passe au tableau - naturellement, Claudia, c’est le nom en a de Céline. Claudia, elle se remarque à de sa chevelure superbe. C'est la fille de la classe qui a les cheveux les plus longs et les plus blonds. Et bien sûr elle est super-belle, Claudia, super-élégante. Elle prend une craie avec délicatesse entre ses doigt, très lentement, et elle commence à écrire, toujours très lentement tout en haut du tableau, le plus haut qu'elle peut, Pour cela, elle se tient sur la pointe des pieds, ce qui la fait paraître encore plus élégante. En plus, quand elle écrit, de temps en temps, elle secoue la tête pour que ses mèches ne retombent pas sur ses yeux. Quand elle fait ça, j’adore, me dit Stella dans l’oreille.»
C'est impossible que le prof ne remarque pas la chevelure de Claudia. Je pense que toutes les filles l'admirent, pas le prof. On a l'impression qu'il ne la voit pas, cette belle chevelure, il ne voit d'ailleurs même pas Claudia du tout. Ce qu'il voit, on ne le sait pas trop. L'apparence de Claudia, pour lui, c'est peut-être comme un signe d'algèbre, un symbole conventionnel, qui signifie Élève Carroux. Pour lui, on n'a pas deux bras et deux jambes, un corps qui existe vraiment.
Je dis : Stella, tu crois qu'il nous voit vraiment comme on est, ce prof?» Je crois que pour lui, on est, comme il avait dit à propos de quelque chose qui n'existe pas... je ne me souviens plus... ha oui, virtuelles.» Ça veut dire qui n'existe pasNon, ça veut dire qui existe sans existerAh...» Je crois qu'il n'est pas fait comme nous, lui, c'est un martien, nous, nous sommes des terriennes. Nous n'appartenons pas à la même espèce.»
Claudia écrit très petit. La ligne de son écriture est presque dansante, elle monte et elle descend. Et surtout, Claudia, elle écrit très, très lentement. Quel contraste avec l'écriture du prof qui est tellement à l'aise. Lui, on dirait presqu'un prestidigitateur quand il écrit. Et Claudia, par son manque de dextérité, de vélocité par rapport à lui, elle atteint justement un charme irrésistible et elle parvient à le surpasser. Je crois qu'il voudrait bien demander à Claudia d'écrire plus vite, mais il n'ose pas. Il y a un silence absolu dans la classe. Toutes les filles admirent Claudia, c'est certain... sauf le prof. La correction de l'exercice s'éternise...
Cependant, Stella me dit : Regarde bien le prof. Il devient blême. Je crois qu'il voit très bien Claudia et sa belle chevelure, même s'il fait des efforts pour ne pas la voir ou faire semblant de ne pas la voir.»
En effet, le prof paraît perturbé. Cependant, l'exercice est terminé, il renvoie Claudia rejoindre sa place par un signe discret de la main. Il y a un autre moment de silence qui traduit un malaise comme si le prof avait senti la petitesse et la futilité de son monde virtuel comparé à la beauté de Claudia. Il s'était cru magnifique, dépositaire et représentant de la matière la plus noble, la plus importante, et là il s'est senti humilié par Claudia. Pourtant, elle n'a pas fait de minaudage, Claudia, rien de provoquant. Au contraire même, elle a conservé une attitude de totale humilité. Simplement, elle s'est contentée d'être là, placide, réservée, avec sa beauté, sa grâce naturelle, sa prestance. Une beauté pure, idéale comme si elle était née miraculeusement par concrétion de l'air et de l'espace, comme si elle était un mirage éblouissant, une apparition merveilleuse. Et pour le prof, la beauté de Claudia, elle n'est pas réductible, pas explicable, pas intégrable. Et surtout elle est transcendante. Mais rapidement il se reprend.
Il s'avance vers le tableau et pérore, comme pour oublier l'épisode qui s'est produit. Posons x égal constante et x égal 2.» Aussitôt, toutes les filles lèvent le doigt : Monsieur, est-ce que c'est une hypothèse ou une certitude?» Est-ce que c'est un résultat que l'on veut obtenir ou que l'on a obtenu?» Est-ce que c'est temporaire ou définitif?»Est-ce qu'hier x était égal à 2 et est-ce que demain x sera toujours égal à 2.» Est-ce que c'est vrai si je me trouve à Lille ou à Marseille?» Est-ce que si je dis x égal 3, cela prévaut sur votre proposition ou bien est-ce la vôtre qui prévaut?» Et si vous-même vous changez d'avis et que vous dites x égal 4, qu'est-ce qui va prévaloir?» Et si vous écrivez x égal 5 sur sur une feuille de papier à votre bureau, est-ce que c'est le même x et à quoi est égal x?» Est-ce que vous pouvez écrire à la ligne suivante x égal un et est-ce que ça change la valeur de x.»
Si vous effacez le tableau, est-ce que x continue d'exister et est-ce qu'il est égal à 2?» Si vous pensez mentalement, x égal 9, à quoi est égal x?» Qu'est-ce qui est la référence: l'énoncé scriptural, l'énoncé oral ou bien votre pensée?» Si on se trouve sur un référentiel immobile et que le tableau se déplace à une vitesse v égale à la célérité de la lumière, est-ce que x égale toujours 2?»
Le prof conserve un calme olympien. Une moue de dédain s'imprime sur ses lèvres. Il écarte d'un geste cette avalanche argumentaire : Mesdemoiselles, toutes ces considérations n'interviennent pas dans ma démonstration...» Ah, vous nous aviez dit que les mathématiques, c'était rigoureux et précis, dit Monica. C'est plutôt flou.
Monsieur, on refuse de faire cet exercice si vous ne répondez pas à nos questions, renchérit Maria?»
C'est vrai, ce que m'a dit Stella, le prof commence à prendre un air dégoûté. Mais devant cette opposition obstinée, il préfère abdiquer, comme si, bon prince, il exerçait sa mansuétude à notre égard. Passons à l'exercice suivant si vous voulez: mise en facteur.»
Il écrit une belle formule comme un magicien sort un lapin de son chapeau, puis déclare : Là, si je prends un demi de x, j'obtiens la mise en facteur suivante...» Monsieur, intervient Cynthia, quel raisonnement vous a permis de trouver qu'on pouvait mettre un demi de x en facteur?» J'ai le droit d'essayer un demi de x, c'est valide.» Mais je vous demande ce qui vous a permis de trouver la solution, pas si vous avez le droit d'essayer une proposition.» Je n'ai pas à le dire. C'est... je ne sais pas, ça peut être l'intuition. Tout simplement, je le vois en considérant la formule.» Vous croyez que c'est logique, l'intuition? Donc en mathématiques, on peut résoudre un problème sans raisonner.»
Les mathématiques, c'est peut-être plutôt de l'art, poursuit Natalia. La prof de dessin nous a dit que Picasso avait déclaré un jour: Je ne cherche pas, je trouve. C'est un peu ce que vous avez fait, monsieur.»
La classe rit. Le prof prend un air de plus en plus dégoûté.
C'est peut-être plutôt de la cuisine, remarque Veronica, car en algèbre quand quelque chose ne donne rien, on essaye autre chose au hasard jusqu'à ce qu'on trouve.»
Pour oublier cette déconfiture qui ravale les mathématiques, la matière maîtresse, au plus bas niveau du matérialisme le plus trivial, notre magicien-artiste-cuisinier décide de changer encore de sujet. Hop, le voilà qui sort une définition de son chapeau : Le cosinus d'un angle dans un triangle rectangle est le rapport du côté adjacent sur l'hypoténuse.» Monsieur, intervient Stella, pourquoi on l'a défini comme ça.» On a parfaitement le droit de poser cette définition.» Mais dites-nous par quel raisonnement on l’a trouvée cette formule. On ne l'a quand même pas posée au hasard.» Cette question n'est pas pertinente dans le cadre de la théorie mathématique. La définition est posée, un point c'est tout. On n'a pas besoin de savoir ni pourquoi ni comment. Ce sont des externalités.» Dans ce cas, pourquoi pas la racine du plus grand côté adjacent sur le tiers du carré de l’hypoténuse divisé par la racine cubique du troisième côté?
Les filles pouffent de rire.
Mais Mademoiselle, vous avez parfaitement le droit de poser cette définition si cela vous fait plaisir.» Donc, en mathématiques, on peut faire n'importe quoi et on ne sait pas pourquoi on le fait.»
Nouvel éclat de rire général. Cette fois, le prof bat le record absolu dans sa mine de dégoûté. Je croyais honnêtement qu'on ne pouvait pas aller plus loin. C'est alors qu'il se détourne comme s'il nous ignorait superbement et il murmure, s'adressant à lui-même: Poincarré a dit: En mathématiques, on ne sait pas d'où l'on part, ni où l'on va.»
Là-dessus, il abandonne la trigonométrie pour un autre sujet, espérant sans doute nous prendre au dépourvu. C'est reparti, nouvelle définition sortie de son chapeau : Les vecteurs. Un vecteur est représenté par tout couple de points correspondant à la même translation t.»
Une protestation véhémente s'élève de toute la classe. Toutes les filles scandent : -Jus-ti-fication jus-ti-fication jus-ti-fication jus-ti-fication...» Sans accorder la moindre importance à cette protestation, il trace flegmatiquement au tableau un segment AB sous la forme d'une flèche.
Stella, tu crois qu'on peut arriver à le mettre en colère, ce prof ?» Je connais un moyen, tu vas voir. Justement à propos des vecteurs.» Monsieur, ma grande sœur m'a dit que les vecteurs, cela représentait une force en physique. Vous ne croyez pas que si on pense à une force, cela devient clair et plus intelligent, parce qu'une force elle a une direction et une intensité.»
Comme l'avait prévu Stella, effectivement, le professeur se met en colère. Il vitupère d'une manière sèche, hachée, coupante, une colère de mathématicien, virtuelle sans doute. Lui qui était si réservé. Il tape sur la table avec ses deux poings serrés.
Mais qu'est-ce que la physique vient faire là? On n'a pas besoin de la physique pour justifier les mathématiques. On établit des relations entre des grandeurs, on n’a pas besoin de la réalité, on n’a même pas besoin de l'espace...» Là-dessus, Veronica lève le doigt : Mais, Monsieur, s'il n'y avait pas eu la physique, vous êtes sûr qu'on les aurait inventés vos vecteurs?»
Il écume en effectuant une série de petits sauts sur place, sans doute une série de translations t.
Je ne veux pas savoir que les forces existent. Les vecteurs, mademoiselle, ça ne sert pas que pour exprimer les forces. Grâce à eux, on peut réaliser une multitude de démonstrations. La direction et l'intensité, qu'est-ce que ça vient faire là? Une classe de bipoints équipollents, je vous dis, une classe de bipoints équipollents. La flèche, c'est une représentation, Mademoiselle. Je ne devrais rien tracer au tableau. Des relations, des relations. Pourquoi voulez-vous des choses qui existent. Quand vous comptez, un, deux, trois, ce ne sont ni des tomates, ni des choux, ce sont des nombres universels. Cela peut être ce que vous voulez. C'est une notion générale.» Mais si on n'avait jamais rien eu à compter, est-ce qu'on aurait inventé les nombres?» On n'a pas besoin de savoir qui a inventé les nombres ni comment on les a inventés. La théorie se suffit à elle-même. On n'a pas besoin de savoir à quoi on l'applique.
Stella intervient de nouveau : Dites, Monsieur le Professeur, qu'est-ce que vous pensez de la définition suivante: je définis un vecteur qui est perpendiculaire à 2 vecteurs, sa grandeur est égale au produit de la valeur algébrique de ces deux vecteur multiplié par le sinus de leur angle.» Oui, elle est parfaitement valide, cette définition. Qu'est-ce qui vous gêne?» Vous ne trouvez pas qu'elle est quand même un peu curieuse. Celui qui l'a posée devait avoir un esprit sacrément compliqué.» On a parfaitement le droit de poser une telle définition, mademoiselle.» Ce qui est bizarre, c'est que par un hasard extraordinaire, ça correspond justement à l'orientation et l'intensité d'une force s'exerçant sur une particule électrique dans un champ magnétique.»
Là, il saute en l'air.
Mais on n'a pas besoin du magnétisme, mademoiselle. Qu'est-ce que vous allez chercher là. On n'a pas besoin du magnétisme.» Il frappe de nouveau deux grands coups de poing sur la table, puis il se lèvre et se met à remplir le tableau avec des signes, des lettres, des théorèmes. La mécanique avait repris son rythme bien huilé après le grippage que nous avions provoqué. Il y en a partout, des x et des y, des i, des v à l'endroit et à l'envers, des deltas la tête en haut et la tête en bas, des S verticaux démesurément longs dressés comme des cobras sous le charme d'une flûte. Ce qu'il dit, c'est comme une bible, on ne sait pas d'où ça vient, on ne sait pas pourquoi ça vient, cela tombe du ciel. Maintenant, il transpire, des gouttes coulent sur son docte front. Lui si serein au début du cours ! Je crois aussi que dans sa propension soudaine à nous éblouir avec toute sa science mathématique, il y a l'épisode Claudia qui a laissé des traces. Il a vu se dégonfler sa supériorité intellectuelle, sa petite élégance pincée. Ce qu'il croyait être un idéal absolu lui a paru tellement étriqué par rapport à la transcendance manifestée naturellement par Claudia. Ça n'a pas passé. Il a le complexe par rapport à elle, mais il peut se démener tant qu'il peut. L'Intelligence ne peut pas lutter contre la Beauté.
Mais que cherche-t-il avec tout ça?» Tu n'as pas compris, Stéphanie. C'est un artiste-magicien. Il ne cherche rien, il créé. Si ça peut servir à résoudre des problèmes réels, c'est tout-à-fait par hasard.» Hum, hum.»
Et là, le prof lève ses deux bras en parabole vers le plafond, puis les redescend frénétiquement en courbe de Gauss vers le sol, comme s'il déclamait un hymne fervent aux arcanes inconnues de l'Abstraction: Écoutez l'Universelle Vérité. Le monde réel de la matière est l'inframonde, le monde supérieur est celui de l'Idée. Pythagore, Pythagore, ô grand Révélateur, Pontife irradiant, Messie merveilleux, Prédicateur du saint Graal numérique, sublimissime thaumaturge de l'Implication logique. Et vous tous, insectes humains, ectoplasmes de particules massiques, ô, vous, copules d'éléments volumiques, vous n'êtes en réalité que des nombres, des nombres, des nombres. L'Essence précède l'Existence. L'Essence précède l'Existence. Des nombres, des nombres, des nombres...»
-«Mais il va s'envoler. C'est fou, ça!.» Tu te rends compte ce qu'il dit!» Pas croyable, il faut vraiment oser.»
L'Absolu, l'Absolu,, mesdemoiselles, vous ne saurez jamais ce que c'est, vous ne sentirez jamais la grisante sensation de la virtualité, vous ne vibrerez jamais au souffle exaltant de l'Infini...»
Tiens, il est presque lyrique.» Lui, lyrique! Ça va pas, non!» Et même presque mystique.» Pourquoi pas. Finalement, les maths, c'est un peu une religion.»
Heureusement pour nous, là-dessus, la cloche retentit. On en a vraiment assez de ces histoires de martiens. Nous sortons pendant que le prof continue ses élucubrations à l'intention des chaises vides. Nous avons l'impression de redescendre sur Terre. Mais où étions-nous?

 

RÉCRÉATION


À peine le prof de math est-il sorti que Claudia se met debout sur une chaise: Les filles, on reste là et on fait un défilé de mode.» Ouiiiiiii» crie toute la classe.» Mais qu'est-ce que c'est?» dis-je à Stella. Tu vas voir, ne bouge pas.»
Soudain, toutes les filles s'activent. Milena et Katarina déplacent les tables pour faire de la place. Cynthia et Nelia rangent les chaises sur le devant. Bientôt, tout est prêt. Les filles s'asseyent. Face à elles, Veronica et Angelica se trouvent devant le bureau avec un petit papier. Stella m'explique: Ce sont les juges.»
Qui commence?» Hé bien, toi» répondent les filles. Tout le monde a fait silence. Virginia s'avance, d'abord en hésitant. Elle est habillée dans une longue robe de velours noir. On dirait une fourrure de loup.
Je dis à Stella: Elle a une robe vraiment super.» Chut, me dit-elle, un doigt sur la bouche, ce n'est pas tellement la robe qu'il faut admirer.» Ah bon, et alors quoi?» Stella me chuchote à l'oreille dans sa main : C'est la fille.» Aaah...»
Virginia fait quelques pas en tournant sur elle-même. Puis elle passe très près de nous, je vois sa belle chevelure noire qui se détache de sa peau blanche. Elle fait voler sa robe en tournant une fois de plus. Un cri d'admiration monte. On a l'impression qu'elle est entourée par une espèce de halo. Si on voulait la toucher, on ne pourrait pas. On dirait qu'elle ne repose presque pas sur le sol, Virginia, comme si elle ne pesait rien.
Ouaaaou.» Wirklich süss!»
Les deux juges écrivent sur leur papier. Ensuite, c'est Natalia qui passe. Elle porte une robe blanche en mousseline et surtout je remarque qu’elle a une superbe natte - puisque c'est la fille qu'il faut admirer, m'a dit Stella. Sa démarche est plus décontractée que celle de Virginia. On a l'impression qu'elle se déplace naturellement. Ses gestes sont gracieux sans qu'elle essaie de créer le moindre effet. C'est curieux. Ses yeux restent dans le vague, on dirait qu'elle ne voit rien ou plutôt que son esprit demeure dans une rêverie indéfinissable, loin, loin du monde. Puis passe Claudia. Elle porte une belle robe espagnole rouge avec des volants blancs. Claudia, c’est encore une autre harmonie. Elle marche la tête haute, on a l’impression qu’elle est maîtresse de tout ce qui l’entoure, du monde entier. C’est une vraie princesse. Si on ne la connaissait pas, on n’oserait jamais lui adresser la parole, surtout quand on croise ses prunelles mauves. Je sens un frisson passer sur toute l’assistance. Puis vient Soniouchka, c’est la rousse à la queue de cheval et aux taches de rousseur. Elle est très très fine, très très élégante. Elle paraît fragile. On a l’impression que sa beauté, c’est une chose miraculeuse que presque rien pourrait détruire. On dirait que son corps, c'est une matière particulière, pas de la chair, on ne sait pas ce que c’est. Puis vient Natalia. Natalia, c’est tout l’inverse. Elle a des formes très arrondies, charnues. On croirait sentir sa main, ses bras, ses jambes. Et son regard est tellement doux, une douceur qu’on ne peut pas imaginer. C’est curieux, quand on voit une fille, on a l’impression qu’il ne peut pas exister de beauté audessus de la sienne, et quand on voit la suivante, on pense la même chose à propos d’elle. C'est la première fois que je regarde vraiment des filles. C'est drôle, je le découvre aujourd'hui. Jusque là, j'avais vu des centaines de filles, mais en fait je ne les avais pas regardées. Je n'avais aussi jamais remarqué qu'il puisse y avoir autant de sortes de beautés différentes. Je pense à mon cousin qui me disait un jour: "S'il n'y avait que des gens beaux, ce serait une catastrophe car ils seraient tous identiques, ce serait un clone". Je crois que c'est exactement l'inverse.
Enfin, les juges délibèrent. Veronica, la première juge, se lève et déclare: "Aujourd'hui, c'est Virginia qui a gagné". Aussitôt, les filles portent la gagnante et la font monter debout sur une table. Elle est toute rouge, Virginia. On l'applaudit. Tout le monde fait "Ouaaaaou". Ce qui se passe, c'est incroyable. Il y a des filles qui crient avec un cri aigu sans pouvoir s'arrêter. Cynthia est toute tremblante, Anna secoue la tête dans tous les sens, ses longs cheveux noirs ondulent sur son dos comme des serpents. Veronica tire sur son chemisier dans tous les sens avec ses deux mains, elle va l’abîmer, elle va le déchirer. Il y a un bouton qui craque. Mais qu’est-ce qu’elle fait, Veronica? Cristina prend sa robe avec ses deux mains et la relève tout d'un coup. L'espace d'une seconde, on a vu ses longues jambes blanches. Monica reste totalement immobile, ses yeux sont dilatés, j'ai peur qu'elle s'évanouisse. Katarina regarde intensément Virginia. Qu'est-ce qui se passe? Elle se met à pleurer. Je ne sais pas pourquoi elle pleure, Katarina. Virginia se cache le visage dans ses mains. C'est un délire de cris et d'agitation dans la classe, je n'en reviens pas. Je suis obligée de me boucher les oreilles avec les mains.
Virginia, Virginia, Virginia, Ouaaoou, Ouaaoou, Ouaaoou...»
Moi aussi, cela me prend, j'ai l'impression que quelque chose me traverse. Je ne pourrais pas dire quoi. Une sorte de délire. C'est en regardant Virginia, ses cheveux, ses bras, ses yeux, surtout ses yeux. C'est comme une lame de puissance, de beauté qui me traverse, mais je ne pourrais pas dire si elle vient de Virginia ou si elle vient de moi, cela se confond. J'ai l'impression que je vais m'évanouir. Il faut que je crie comme les autres filles. Je sens mes mains qui tremblent, mes yeux qui s'agrandissent.
Virginia, Virginia, Virginia, Ouaaoou, Ouaaoou, Ouaaoou...»
Heureusement, la cloche retentit. Virginia redescend de la chaise, les filles se calment. Moi aussi je me sens redevenir normale.
Rangeons vite, ça a sonné, dit Pricella»
En un clin d'œil, les tables et les chaises sont rangées, les filles sont à leur place, il n'y a plus un bruit dans la salle. On entend un pas indécis dans le couloir. C'est sûrement la prof d'anglais qui arrive.
Les filles, on fait ce qu'on a prévu.»

 

10 À 11 ANGLAIS


La porte s'ouvre, la prof d'anglais apparaît. C'est une petite dame avec des lunettes grosses comme des yeux de mouche et un pantalon à carreaux assez ridicule. Elle n'y comprend rien, elle avait entendu un bruit pas possible de dehors, et elle voit des petites filles sages comme des chérubins. Elle a l'air toute décontenancée. Elle serait rassurée s'il y avait un peu d'animation, mais non, pas le moindre bruit.
Le début du cours se passe dans un silence presque surnaturel. Même pas un bruit de feuille que l'on tourne, pas le moindre toussotement. Rien. La prof n'en revient pas. Elle nous regarde en s'interrogeant. Son visage prend une expression inquiète.
«Mais qu'est-ce qui se passe, les filles?» Pas plus de réaction. «Heu. Prenons le texte page 34.

The Austins are to stay here. This is the place where the Austins are to spend their summer holidays... Its name is Colehill. The country is not flat; there are hills on all sides. There is a harbour down at the mouth of the Cole, to the south of the village...»

J'essaie de parler à Stella, mais elle met un doigt devant la bouche pour m'imposer silence. De temps en temps, nous échangeons des sourires convenus. C'est délicieux de se sourire comme ça, je n'avais pas remarqué jusque là. Évidemment, le sourire de Stella, c'est le plus extraordinaire, il suffit de la regarder pour qu'elle sourie. On a l'impression de se trouver dans un monde nouveau, un monde évanoui où tout est feutré, imperceptible, presque un monde virtuel. Néanmoins, elle suit son cours et pose des questions sur le texte comme d'habitude:

«What is the name where Austins spend their summer holidays?» Rien «is this country flat?» Rien «Whre is the harbour of the village?» Rien.

La prof commence à se sentir très mal à l'aise. Elle essaie cependant une nouvelle tentative : «Richard is a boy, Gladys is a...?» Rien. «is a... ?» Rien. « a... ?» Rien. « Gladys is a girl, Richard is a... ?» Rien. «is a... ?» Rien. « a... ?» Rien non plus. « Is Richard a boy ?» Rien.
La prof se lève alors et va au tableau en espérant certainement que son initiative déclenchera quelque signe de vie dans la classe. Mais rien non plus.
«Heu... Prenons la suite du texte.

Can you see another village on the map? I can see none, but there is a small town with coal mines at the north of Coleshill...»

Le silence est mortel. Nous sommes vraiment sages comme des images. La prof est de plus en plus perturbée. Son inquiétude devient progressivement de l'angoisse. Elle n'en peut plus. Elle nous regarde d'un air suppliant. Ses yeux paraissent nous dire: « Allez-y, contestez le cours comme d'habitude, au moins je serai rassurée». Toujours rien. Enfin, elle nous questionne : «Que... qu'est-ce qui se passe? Vous êtes bien les 5ème1. D'habitude avec vous, il faut se bagarrer pendant tout le cours pour justifier ce qu'on fait.» Mais rien non plus.
Je crois qu'elle va s'étrangler. Elle reprend:

«The river Cole flows between Coleshill and the railway station...

Where flows the river?»

Elle nous regarde encore. Cette fois, son visage a pris une expression dramatique. Tout à coup, elle se rejette en arrière sur son fauteuil, les yeux fermés. Elle paraît à bout.
«Je crois qu'elle va se trouver mal» me dit Stella, inquiète.
Plusieurs filles accourent vite vers le bureau. Natalia lui tapote sur la main, Maria lui soulève une paupière. Cela ne va pas bien, Madame?» Qu'est-ce qu'on pourrait faire pour la ranimer?» J'ai une idée» dit Anna et elle crie très fort: « Madame, on vous l'avoue, oui, on s'est dit, finalement, votre patois, on va faire un effort pour l'apprendre.» Quel patois?» Hé bien, l'anglais.» Quoi!»
Cette fois, la prof saute sur son siège en criant.
Ah, ça l'a réveillée, au moins.
Que... qu'est-ce que vous dites? Mais, mais... l'anglais, la première langue du monde, une langue universellement admirée qui s'est imposée partout.» Une langue, ça, il n'y a presqu'aucune grammaire, il n'y a presque aucun temps, même pas de futur véritable, les terminaisons sont toutes les mêmes, rien ne s'accorde. On ne peut exprimer aucune nuance...» Et le vocabulaire, les mots veulent dire tout ce qu'on veut. Ça, une langue, mais vous plaisantez.» Vous savez bien que c'est du français dénaturé avec un peu de germanique.»  C'est le dernier degré de la dégradation où puisse parvenir une langue» Quoi!» À force d'avaler la moitié des mots, il n'en restera plus rien de votre anglais. Ce n'est même pas un patois, c'est un argot de patois.»
Et la prononciation. Vous l'avez entendu votre anglais, on dirait de la bouillie. Il ne faut pas avoir peur d'être ridicule pour prononcer ça.» Madame, ils n'ont pas honte, les Anglais, de prononcer leur langue devant les étrangers?» Ils devraient, je crois.» Madame, quand on dit the map, c'est mèpe, mape, ou meïpe...» Mais non, tu n'a rien compris, Elena, c'est meap» Ha bon.» Tu te rends compte, Monica, le mot nature en anglais, on le prononce nez-d'chat. Rire général.
Et comment vous prononcez: agréable? Egriabol» Et ce mot, comment vous le prononcez? the churchiard.» Toute la classe éclate de rire. Répète ça, Veronica, c'est trop marrant.» The... non, je n'y arrive pas, vous me faites trop rire, les filles.» Et ce mot-là: bought, c'est bousse, bosse, boasse ou baosse? ou peut-être encore bout, boout...» Finalement, l'anglais, c'est amusant.» Natalia, tu sais ce qu'il faut mettre à la fin d'un mot en anglais quand on ne sait pas comment il doit se terminer?» Non» Hé bien, tu mets "ing", c'est toujours bon. Ça vaut tout dire et rien dire, surtout rien d'ailleurs.»
Les filles, finalement, c'est pratique, l'anglais, vous prenez un verbe, vous ajoutez après "on", up, back, down, by... et ça veut dire tout ce que vous voulez. Par exemple, avec to go, on peut dire: continuer, harceler, monter, revenir, circuler, reprendre, descendre, s'écouler...» C'est pas un mot, c'est un porte-manteau.»
Madame, comment conjugue-t-on l'imparfait du subjonctif en anglais?» Et le passé antérieur?» Et le passé simple?»
On voudrait vous prévenir, Madame, votre patois, on veut bien l'apprendre, mais on refuse de le prononcer comme vous, c'est trop laid, nous ne voulons pas être ridicules. On va le prononcer à notre façon. Vous êtes prêtes, les filles, allons-y, on commence le texte.»

Maille tailor ize riche.» Ze riveur flo bitouine ze ile ande ze railleouais station»

C'est quand même beaucoup plus clair.»
Iou si ze old casteule ruine nire ze top of the cliffe.» Meuste you go srou ze ile tou get zaire?»
Ça commence à devenir un peu plus présentable, vous ne trouvez pas, Madame?»
Je crois que la prof est de nouveau effondrée. Elle a eu un sursaut tout à l'heure, maintenant elle renonce.
Moste ove ze houses are gateurde one ze slope ove ze ile...» Ze post-office ise zaire tou. Are zaire ainé trize ine ze village.» Iésse, zaire are some ebaoute ze cheurchiarde..
Mais la cloche retentit. Ouf. Nous ne sommes pas fâchées de pouvoir de nouveau prononcer un a qui soit un a, un o qui soit un o, c'est-à-dire de parler une vraie langue.
On va en musique, maintenant, me dit Stella. Ce nouveau prof, on va le soigner particulièrement.»

 

11 À 12 MUSIQUE


Pendant que nous nous installons dans la classe de musique, le jeune prof se promène de long en large devant le bureau avec une allure décontractée, un sourire narquois figé sur les lèvres. C'est le remplaçant dont nous avait parlé Milena. Stella me chuchote à l'oreille: Il s'imagine qu'on va l'admirer parce qu'il est en adidas et en blouson. Non mais, on va lui montrer, tu vas voir.» Et bien sûr, il porte un blue-jeans passablement râpé ou plutôt, j'avais oublié, c'est vrai, un pantalon de paysan américain.
Des chuchotements traversent les rangs : Non, j'y crois pas.»  Il est vraiment gratiné, celui-là.»  Pas possible, j'hallucine.» -»Il va continuer comme ça longtemps à tourner comme un malade?»
Nous faisons silence. Enfin, le prof s'avance vers nous et circule dans les rangs, toujours avec la même décontraction.
Bonjour, je suis votre nouveau prof. Vous allez voir, avec moi, on ne fait pas de la musique comme dans un cours traditionnel. C'est dépassé. D'abord, pour moi, il n'y a pas de barrière entre les genres, tous les genres ont une valeur identique, le rock, la soul, le blues, le jazz comme le classique. Je vous ferai un cours d'histoire du rock, nous étudierons un enregistrement des Pink Floyd et je vous ferai chanter une chanson des Rolling Stones. J'ai encore mieux. J'ai réussi à obtenir des crédits pour une action pédagogique, un PAE. Il s'agit de monter un groupe, nous avons pu acquérir une batterie, une guitare électrique, une sono...»
Il n'a pas fini son discours que toutes les filles discutent dans la classe. Elles sortent leurs disques et leurs cassettes comme si le prof n'était pas là.
Mais... qu'est-ce que vous faites?» On s'échange des impressions sur nos disques» répond Elena, qui est juste devant le prof. C'est-à-dire?» Hé bien moi, je disais à Milena que le Nocturne de Chopin op 9 n°2 avec ses gammes évanescentes évoquait l'apitoiement de l'âme sur elle-même, mais aussi un reflet de lune romantique. Et moi je lui parlais de la pièce En bateau de Debussy. Je disais que le premier thème évoquait le balancement voluptueux des vagues, une influence possible de Massenet tandis que dans le second motif, plus incisif, il y avait manifestement la touche d'Albeniz.» Moi, je parlais de la Symphonie n°2 de Bruckner...» Moi, je m'interrogeais sur les nouveautés introduites par Paganini dans la thématique et dans l'orchestique au travers de Berlioz.»
Le prof est blême. J'ai l'impression qu'il va se trouver mal. Il balbutie.
Bon, maintenant, c'est le moment, me dit Stella, on lui rentre dedans. Direct. Accroche-toi, ça va être violent. C'est la stratégie dialectique du choc.
En effet, cela fuse dans les rangs un peu partout.  Le rock, c'est de l'excrément canin»  On n'aime pas la musique de zoulous» « On est pas dans la brousse» Votre musique de débile on n'en veut pas.»
La figure du prof se décompose complètement. Il n'y croit pas. Il est sidéré. La sueur coule sur son front. Pour lui, sans doute est-il impensable que la nouvelle morale esthétique triomphante de notre époque, puisse être contestée. Jusqu'ici, sa croisade pour le rock n'avait rencontré qu'un aplaventrisme consentant. C'est pour lui insupportable. Et ça continue.
Votre PAtruc pour crétins, on le refuse.» Et vous avez obtenu de l'argent pour que des élèves tapent sur des casseroles.»
Après cette semonce, le prof juge préférable de changer son programme. Heu, vous... vous voulez qu'on parle de musique classique. Bon, dit-il avec une sorte de défi. Allons tout de suite à l'essentiel: Bach, le plus grand compositeur.» Alors, il prend un air important, sans doute pour nous signifier que Bach, c'est une sommité à laquelle on doit le respect, un dieu auquel il faut vouer un culte.
On a montré que la structure du contrepoint chez Bach obéissait à des structures mathématiques très complexes. Bach était en avance sur son époque, Il a presque inventé le jazz. Le Cantor de Leipzig...» C'est curieux, Monsieur, j'ai un livre où il y a des commentaires sur Bach datant de son époque. On dit que de son vivant, il était considéré comme une vieille perruque. On se moquait de lui car il composait dans un style complétement démodé.» Heu... Vous croyez. Ses contemporains se trompaient. Bach est un compositeur moderne. Justement, vous voyez, c'était un incompris.» Ha, qui dit cela?» Hé bien, de grands spécialistes, des musicologues.» Vous êtes sûrs que vos musicomachins disent cela?» Heu...» Monsieur, vous êtes sûr que vous ne vous ennuyez pas quand vous écoutez du Bach.»
Là, le prof se met à rire. Vous savez, quand j'écoute Bach...» Il plisse les yeux comme pour signifier qu'en écoutant Bach, il atteint un état de transe mystique. Certainement juge-t-il inutile de nous en dire plus car nous ne pourrions pas le comprendre.
Dites, Monsieur le Professeur de musique, quelle est l'œuvre de Bach la plus connue, vous savez, celle qu'on entend partout, même à la publicité?»  Eh bien, c'est la fameuse grande Toccata et fugue BWV565,.»  Et dites, Monsieur le Professeur, je dis ça par hasard, excusez-moi, mais un certain Kellner, ça vous dit quelque chose. -Ha, ha, ha, ha, ha
Le prof se met alors à rire d'une manière forcée. Il se plie en deux, les mains sur le ventre.
...Ha, ha, ha, ha... Mais mademoiselle. Quelle importance si Kellner a écrit ce morceau. La Grande Toccata, c'est du pipi de chat comparé à l'Art de la Fugue. C'est rien du tout...
Je commence à être vraiment intriguée par cette conversation hermétique. Je demande à Stella : C’est si nul que ça, Bach?» Ça dépend. Il y a quelques œuvres de Bach géniales et d'autres nulles, mais le problème, c'est que les géniales, ce n'est pas lui qui les a écrites. Il n'a écrit que les nulles. Mais comment on le sait qu'il n'en a pas écrit certaines?» Justement, grâce aux musicomachins dont vient de parler le prof.» Il devrait donc le savoir.» Il a résolu le problème. Comme tous les adorateurs de Bach, il prétend que les œuvres géniales de Bach, ce sont les nulles, celles justement qu'il a écrites, et les géniales, celles qu'il n'a pas écrites, ils disent qu'elles sont nulles...»  C'est vraiment compliqué. Je m'y perds.»  Laisse tomber.»
Cependant, le prof reprend : Mais puisque Bach vous ennuie, les filles, dites-moi ce que vous appréciez.» Hé bien, le Concerto n°1 pour piano de Tchaïkovski» dit Veronica.
De nouveau le prof se bidonne en se retenant au bureau pour ne pas tomber. Ha, ha, ha, ha, cette composition ampoulée! Il va falloir que je vous apprenne ce qui est génial en musique. Vos goûts sont primaires. Tchaïkovski, un sentimental retardataire.
On aime aussi la Lettre à Élise, dit Maria. Cette fois, le prof n'en peut plus, il se roule par terre en se tenant les côtes. Ha, ha, ha, ha, ha. La lettre à Élise. Ha, ha, ha, ha. Pas croyable. Mais c'est nul, c'est nul. Parlez-moi plutôt des derniers quatuors de Beethoven où éclate tout son génie, mais La Lettre à Élise ha, ha, ha, ha. Pas possible. Ha, ha, ha, ha, ha...
C'est bizarre, dis-je, tous les gens normaux apprécient la Lettre à Élise. Les gens normaux, oui, me dit Stella, mais pas les mélomanes supérieurs comme le prof. Lui, bien sûr, il se situe très au-dessus.» Mélomane supérieur, hum hum. Et ces derniers quatuors de Beethoven, tu les connais?» Oui. Pas franchement enthousiasmant. D'ailleurs, personne ne les écoute.» C'est curieux que le prof les trouve géniaux.» Non, pas du tout. C'est normal. Pour les mélomanes supérieurs, plus une œuvre est ennuyeuse, plus elle est géniale.» Ah bon!»
Cependant, après s'être remis de sa crise, le prof affiche un air excessivement sérieux en fixant le plafond, comme pour prendre de la distance. Vous parlez de musique classique et vous n'y comprenez rien. Vous n'avez pas le bagage intellectuel. Je vais prendre les choses en main, je vous apprendrai ce qui est bon et ce qui n'est pas bon. En tout cas, votre Bach, on en a écouté, il nous assomme, on n'en veut pas.» Plutôt que de s'offusquer, le prof prend un air de commisération comme s'il nous plaignait de notre ignorance crasse. Quel malheur pour nos esprit ténébreux qui ne sont pas éclairés par la lumière divine du Cantor.» Bien sûr, nous n'étions pas responsables de notre triste état. «...C'est parce qu'on ne vous a pas expliqué l'essence de son génie. Vous avez beaucoup à apprendre sur Bach. Vous ne pouvez même pas imaginer l'immensité de son génie. C'est une approche difficile, nous verrons progressivement au cours de l'année... Mais passons à un autre sujet.
Là-dessus, il s'avance devant le bureau comme s'il allait nous faire une révélation de la plus haute importance. Il faut aussi écouter les œuvres de notre époque. Vous allez découvrir que la musique classique, ce n'est pas que Mozart.» Solennel, il ouvre l'armoire et choisit un disque. Cette fois, il paraît certain de nous impressionner. Cérémonieusement, il dépose le disque sur la platine de la chaîne comme s'il s'agissait d'un trésor inestimable... Puis il positionne le bras du saphir sur le premier sillon. Un temps d'attente insupportable nous fige. Quelle miraculeux chef-d'œuvre, quelle merveille inouïe nous sera bientôt révélée?
Soudain, des bruits fusent. Une suite de grincements figés, de crissements stridents de raclements intempestifs, de couinements insupportables qui n'en finissent pas, puis soudain, tout se déchaîne dans un brouhaha inimaginable, une cataracte de grondements sourds, de claquements secs.
Toutes les filles se regardent.
Mais qu'est-ce que c'est que ce tintamarre?» crie Stella . Monsieur, arrêtez votre boucan, sinon vous allez voir.» On ne veut pas de votre bastringue.»
Le prof arbore un sourire aux anges. Il s'avance au milieu de la classe, lève la tête et nous dit, tout réjoui par l'effet produit: C'est du Boulez.»
Là-dessus, je vois les filles chercher dans leur bauge qui une tomate, qui un œuf, qui un morceau de pain moisi et elles se mettent à lui envoyer ces projectiles divers. On prévoit toujours ce matériel chaque fois qu'il y a un cours de musique» m'explique Stella. Mais le prof rit de plus belle, sans prêter la moindre attention aux projectiles. On a même l'impression qu'il se délecte de les recevoir. C'est toujours pareil, ce qui est nouveau provoque le scandale. Le nouveauté dérange. La nouveauté dérange. C'était comme ça lors de la première du Sacre.»
Ha, mais c'est incroyable» dit Stella « je n'en reviens pas. Arrêtez, arrêtez, les filles, ça ne va pas du tout». Immédiatement, les filles cessent d'envoyer des projectiles. Elles continuent à parler de leur disques. Veronica, qui est à ma gauche, me dit qu'elle connaît toutes les symphonies de Beethoven. Stella, elle, connaît tous les concertos de Saint-Saëns. j'ai l'air un peu cruche de ne connaître que les chansons des Spice girls. Je me garde naturellement de le dire, j'en ai honte maintenant, alors qu'avant j'en étais fière.
Dix minutes passent. Enfin, l'œuvre - si on peut appeler cela une œuvre - se termine sur une note presque inaudible au violon comme si elle se dégonflait.
Alors, qu'est-ce que vous pensez de cette musique? dit le prof d'un ton triomphant.» Quelle musique, Monsieur?» dit Pricella
He bien, Boulez.» Ha, vous vouliez dire ce bruit?. Appelez les choses par leur nom, Monsieur.» La classe éclate de rire. Ouf, il était temps, dit Stella, j'ai bien cru que nous étions perdues.» Le prof tente un rétablissement dialectique désespéré :  C'est du sérialisme, une nouveauté révolutionnaire»  Hum... Elle ne daterait pas de l'époque de mon arrière-arrière-arrière grand-père cette nouveauté révolutionnaire, par hasard ?»
Le prof fait un geste vague comme si cet argument représentait moins qu'un moucheron intempestif que l'on chasse.
Elena poursuit : Dites, Monsieur, pouvez-vous nous chanter le thème principal de ce morceau de bruit?» Heu, c'est-à-dire...» Pourtant vous venez de l'entendre. Tandis que nous on peut vous chanter le thème du Concerto n°1 de Tchaïkovski même sans l'avoir entendu depuis un bon moment.
Là-dessus, toutes les filles chantent: « mi, do, si, la...» Un peu de calme, un peu de calme.» C'est l'insurrection dans la classe. Monsieur, on va vous montrer ce que c'est, la musique. Les filles, vous êtes prêtes, on va commencer notre cours.
À ce moment, je vois toutes les filles chanter en tapant dans leurs mains: « mi, do, si, la, do, si, ré, do...» C'est notre refrain» me dit Stella « le Concerto n°1 de Tchaïkovsky.» Puis tout le monde crie: « Vas-y, Cristina». Vous allez voir, Monsieur, ça va déménager. Alors, Cristina monte debout sur sa chaise:
Le prof est éberlué. Il se sait plus quoi dire.

La donna é mobile
Qual piùma al vento
muta d'accento e di pensiero.
Sempre un amabile leggiador viso,
in pianto in riso, é menzognero.»

 mi, do, si, la, do, si, ré, do...»

  La donna é mobile
qual piùma al vento,
muta d'accento edi pensier,
edi pensier, edi pensier.
É sempre misero chialei s'affida, chi le confida
mal cauto il core!
Pur mai non sentesi felice appieno
chi su quel seno non liba amore!»

 mi, do, si, la, do, si, ré, do...»

 La donna é mobile
qual piùma al vento,
muta d'accento edi pensier,
edi pensier,edi pensier.»


Toute la classe est transportée - sauf le prof. J'en fais la remarque à Stella: Comment se fait-il que le prof n'aime pas la musique? C'est normal, il est prof de musique. Ha.» C'est comme la prof de français, elle n'aime pas la littérature.» Monsieur, vous pourriez nous accompagner au piano, dit Anna.»
Le prof semble ahuri. Mais la cloche résonne. Il est déjà midi. Ne perdons pas de temps, dit Stella, il faut arriver les premières à la cantine. Nous devons préparer le cours de français cet après-midi.


 

AU RÉFECTOIRE


Je suis les filles qui se dirigent vers le réfectoire tandis que Stella me commente la matinée:
Ce que tu as vu ce matin, ce n'était rien. Le petit prof de musique, le prof de math, on en fait ce qu'on veut. Ce soir avec la prof de français, je te préviens, ça risque d'être plus rude, c'est une coriace. Il faut préparer une stratégie. Préparer une stratégie?» Tu verras, on t'expliquera tout.»
Stella me propose de m'asseoir à côté d'elle sur une table où nous sommes huit. Il y a Cynthia, Natalia, Veronica, Monica. Les deux autres, je crois que c'est Elena et Nelia. Natalia va chercher l'entrée.
Les filles me demandent si ça va bien. Oui, ça va bien, je me sens quand même un peu embarrassée avec mon tee-shirt et mon jeans. Et dire que je voulais absolument mettre ces frusques, maintenant je les ai en horreur. Heureusement, j'ai ma chevelure blonde pas trop abîmée, Pour que je sois plus à l'aise, Stella me complimente au sujet de ma belle frange. À propos, je ne trouve toujours pas sa caractéristique, qui se voit en la voyant.
Natalia revient avec un plateau.
Des pamplemousses. Pouah.» C'est toujours comme ça. Quand il y a des pamplemousses, personne ne les aime, tout passe à la poubelle, mais ils continuent toujours d'en redonner.» À propos, les filles, vous savez la différence entre un rat de laboratoire et un homme?» Non.» Hé bien, un rat de laboratoire, quand on lui envoie une décharge électrique dans un labyrinthe, il change de voie. Un homme, il persiste toujours dans la même voie.» Ah oui, pas mal!» Bon, j'en goûte un quand même, allez.» Tu essayes d'en goûter un, Elena? Tu vas le regretter. Tu devrais plutôt faire comme le rat de laboratoire.» C'est juste pour vérifier que c'est bien mauvais.»
Vous avez vu comme on l'a dressé, le nouveau prof de musique.» Oui, mais quand on lui a jeté les tomates, ça ne lui faisait rien. C'est quand même extraordinaire, il a réussi à retirer une gloire de se faire huer.» Il faut affiner notre dialectique sur ce point.» Vous avez raison, c'est infect, ce pamplemousse.» Tu vois.»
Monica se lève: Je vais chercher la suite.»
Il faudrait peut-être se soucier du français, vous avez préparé quelque chose?» Oui, oui, ne t'inquiète pas, on aura le temps tout-à-l'heure, d'autant plus que le repas, il va être vite terminé.»
Monica revient avec le plat: du bœuf et des carottes.
Ah, elle est dégoûtante, cette viande.» La viande, c'est toujours dégoûtant.» Vous savez que nous-mêmes on est constitués de viande, les filles.» On est constituées la viande, mais ce n'est pas la même chose que ce tas de viande dans le plat ici.» Quelle est la différence?» La différence, c'est que notre chair, elle est vivante?» Ce n'est peut-être pas la seule différence?» Le bœuf, dans son pré, il ne ressemblait pas à cela, c'était un animal.» Je sais la différence, c'est que la forme n'est pas la même. Le bœuf, après qu'on l'a tué, c'était encore un bœuf, un bœuf mort, après qu'on l'a découpé, ce n'était plus un bœuf.» Alors, pour toi, le bœuf, c'est la forme du bœuf?» Essentiellement.» Essentiellement, tu dis.» Oui.» Mais un bœuf en bronze, ce n'est pas un bœuf.» Si.» Comment, si, ça ne va pas.» Tu en donnes la preuve toi-même puisque tu viens de dire Un bœuf en bronze, c'est donc bien un bœuf.» Ce n'est pas un vrai.» Il n'y a pas de vrai et de faux, cela ne veut rien dire. Il y a un bœuf en bronze et un bœuf en chair, c'est tout.» Ce n'est pas ce qu'on appelait un bœuf tout à l'heure.» Oui, mais c'est quand même plus un bœuf que les morceaux qu'on a dans ce plat.» En tous cas, le bœuf en bronze, il n'a pas d'âme.» Si.» Quoi, qu'est-ce que tu dis?» Si, parce que c'est un bœuf. L'âme, c'est sa forme.»
Qu'est-ce que vous allez chercher là? les filles. Vous êtes timbrées ou quoi!» Mais le bœuf, il fait Meuuuh et le mouton il fait Bèèè, cette différence, ce n'est pas la forme.» Dites, les filles, ça ne va pas bien, vous êtes en cinquième ou en cours élémentaire?» Ce n'est pas la forme, mais c'est aussi quelque chose qui n'est pas de la matière, c'est un peu pareil, c'est une autre partie de son âme. Mais quand le bœuf n'est pas en train de faire Meuuuh, il n'y a pas de différence de ce point de vue avec le mouton, si lui-même ne fait pas Bèèè.» Qu'est-ce que vous allez chercher avec ces histoires de bœuf et de mouton.» Remarque qu'il a la possibilité de le faire.» De faire quoi?» Hé bien Meuuuh ou Bèèè.» Oui, mais il ne le fait pas, c'est ce qui importe.»  C'est une capacité en puissance, c'est pareil»
Vous êtes bien constituées, toutes les deux?» Mais le bœuf en bronze dont tu parlais tout à l'heure, il ne faisait pas Meuuuh.» Il n'a pas exactement la même âme que le bœuf en chair - je précise bien: lorsque ce dernier fait Meuuuh. S'il ne le fait pas alors qu'il a la possibilité de le faire, cela n'importe pas. On est bien d'accord là-dessus...»
Vous êtes fatigantes, les filles avec vos histoires de bœuf et de mouton.»
Tu vas chercher le dessert, Cynthia?»
Dites, les filles, vous ne trouvez pas ça drôle, à notre table, nous sommes toutes différentes. Natalia est brune, moi je suis blonde, Monica est blonde plus foncée, Les yeux de Natalia sont mauves, ceux d'Anna sont bleus, ceux d’Elena sont marron...» Si on veut, moi je dirais plutôt que nous sommes toutes pareilles.» Nous sommes toutes des filles.» Haaaa, on avait remarqué, Monica.» Finalement, on est toutes différentes ou toutes identiques, cela dépend de la manière dont on voit les choses.» D'après vous, qu'est-ce qui est le plus excitant, qu'on soit différentes ou qu'on soit ressemblantes?» Toutes crient en chœur: Qu'on soit ressemblantes.»
Je remarque que mes cheveux sont presque pareils que ceux de Stella, mais il y a plusieurs différences. Dans les miens, il y a deux sortes de blond suivant les mèches, les siens sont unis et un peu plus clairs. C'est drôle, c'est la première fois que je remarque mes cheveux. Avant je me disais Tiens, je suis blonde et c'était tout. Je regarde Monica, elle, c'est encore un autre blond, avec plus de doré. Où est-ce qu'elle est allée le chercher ce blond spécial? Et Nelia, comment peut-elle avoir les cheveux aussi noirs et des yeux aussi bleus?
Je le dis à voix basse à Stella car je n’ose pas le dire à Nelia: Tu as vu, les cheveux noirs de Nelia, avec ses yeux bleus, c'est superbe.» Ha, Nelia, tu ne sais pas ce que dit Stéphanie?» Non.» Ça te concerne.» Ha bon.» Là, je ne sais pas où passer, je dois être toute rouge, Elle dit que tes cheveux noirs sont superbes avec tes yeux bleus.» Je n'y suis pour rien, je suis née comme ça.» C'est drôle, les caractères que nous avons, c'est nous, et on ne les a pas choisis.» Donc, ça ne représente pas notre esprit.» ...mais si on a par exemple un chemisier rouge ou bleu, cela représente notre esprit car nous l'avons choisi.»
Cynthia revient avec un plat : -De la crème à la vanille aujourd'hui.» Ah, j'adore la vanille. Tu nous sers, ma chérie?»
Vous vous rappelez, la semaine dernière, la prof de français comme elle a dit: Moi, je défends la grande littérature.» Tu parles? Si on ne lui avait jamais dit que Flaubert était un grand auteur, elle aurait été incapable de s'en apercevoir toute seule.» Tu te souviens le jour où on lui a proposé un texte de Camoëns, le plus grand poète portugais du XVIème siècle? Comme elle ne l'avait pas étudié en fac, elle a été incapable d'en dire un seul mot.» En fac, elle apprend ce qu'il faut savoir dire sur un texte, c'est incroyable, ça.» Finalement, pour commenter un auteur, il ne faut pas lire ce qu'il a écrit, il faut lire ce qu'on a écrit sur lui.»
Il paraît que pour certains philosophes, personne n'est capable de comprendre ce qu'ils ont écrit, alors on lit les interprétations qu'en ont données d'autres auteurs qui ont été capables de les comprendre. C'est dingue.»
Il reste un peu de crème. Qui en reveut?»
Et vous avez entendu comme elle dit Jean-Jacques. Ça vaut vraiment la peine. Est-ce qu'on dit Denis ou Charles-Louis. Jean-Jacques, Jean-Jacques. Non mais.» T'inquiète pas, on va s'en occuper tout-à-l'heure de son Jean-Jacques
Moi, je veux bien la finir, cette crème.» Tu veux finir la mienne, Monica, je n'en veux plus.» Oui, si personne d'autre n'en veut.» Tiens, je te donne mon assiette.» « Ah oui, c'est super de manger dans ton assiette.»
Il y a une chose qui me tracasse depuis la récréation. Je profite de ce moment de calme pour poser la question à Stella: Qu'est-ce que tu criais à la récréation quand Virginia était sur la chaise?» Je ne vois pas.» Il y avait un i dedans.» Ah, Möglich.» Oui, c'est ça.» Elena nous interrompt: Il faut le dire mieux: Mögliiiiiich» Eh, les filles, le plus super, c'est de le dire en fermant les yeux: Mögliiiiiiiich» Ah oui. Mögliiiiiiiich» Natalia ferme les yeux en écartant les mains. On a l'impression qu'elle est totalement plongée dans une volupté extraordinaire, comme si elle était au Paradis.
Les filles, on aurait le temps de reprendre de cette crème.» Tu vas demander du rab, Elena?» Elle est super, cette crème à la vanille, c'est vrai, on a bien le temps de préparer notre stratégie.»
Elena se lève et se dirige vers la cuisine.
Dites, les filles, quand vous mangez de cette crème, le goût de la vanille, vous le sentez au bout de la langue, sur le dessus ou sur le dessous?» Laisse-moi essayer.» Sur le dessus.» Sur le côté.» Dans la gorge.» Il y a trois étapes, d'abord dessus, après un peu sur le côté droit, ensuite en même temps sur le dessous et sur le côté gauche.» Et toi Cynthia?» Hein?» Elle rêve.» Tu pourrais nous écouter au moins.» On demandait où on sent le goût de vanille quand on mange la crème.» Ha, oui. Laissez-moi réfléchir encore un moment.» Attention, quand je disais le dessous, tout-à-l’heure, je voulais dire la pointe du dessous.» Alors, Cynthia?» Heu... partout.»
Soudain, Angelica prend un air grave en nous désignant une fille sur une autre table. Vous avez vu cette fille, là-bas sur l'autre table?» Celle qui a l’air si triste, oui, et alors?» ... Hé bien... elle va bientôt mourir.» Il y eut tout à coup un silence. ... parce que c’est une fille supérieure, extraordinairement belle, extraordinairement noble, c’est un ange et elle ne peut pas vivre longtemps sur notre Terre qui n’est pas faite pour les anges.» Mais Angelica se met à rire :  Ne vous inquiétez pas, les filles, c'est un passage que j'ai lu dans un roman hier.»
Elena revient avec un plat de crème :  Eh, les filles, on m'a dit que la crème, elle n'est pas du tout à la vanille, elle est au praliné.»
 Hein, qu'est-ce que tu dis? Ce n'est pas du tout le même goût.»  Ce n'est pas possible, on a justement bien ressenti le goût de vanille.»  En rentrant au réfectoire, dit Maria, moi, j'ai remarqué des bidons vides au fond de la cuisine où il y avait marqué vanille – en bien gros. Énorme.»  Ah, tu vois, c'est bien de la vanille.»  Écrit aussi gros, moi, ça me paraît louche.»  Il y a peut-être une autre étiquette dessous qui a été recouverte.»  Mais oui, et puis quoi encore.»  Bon, dit Elena, je retourne me renseigner, on en aura le cœur net.»
On suit des yeux Elena qui rencontre justement l'Intendante devant la cuisine. Elles ont une discussion assez longue. On se demande bien ce qu'elles peuvent se dire. Enfin, Elena revient.»
 Coup de théâtre, les filles. Les bidons vides au fond, c'est ceux de la semaine dernière. Ils ont oublié de les enlever. C'est bien du praliné.»
 Moi, en rentrant, dit Nelia, il m'a semblé voir d'autres bidons camouflés au fond d'un placard entr'ouvert...»
 C'est curieux cette affaire. Et à l'usine, vous croyez qu'on sait vraiment ce qu'ils ont mis dedans.»  On ne va quand même pas se renseigner jusqu'à l'usine.»  Vous croyez qu'on peut avoir confiance à cette intendante, elle a l'air bizarre avec ses lunettes noires.»  Il y a peut-être des variétés de noisettes qui ont le goût de vanille.»  Ou des vanilliers qui produisent de la vanille à goût de noisette, tant qu'on y est.»  Ils ont peut-être mélangé les deux car pour du praliné c'est un peu clair et pour de la vanille c'est un peu foncé.»  N'importe quoi. Tu crois qu'ils ont le temps de mélanger des crèmes.»  Bon, plus de discussion, dit Nelia, Je décrète que cette crème est à la vanille, point barre.»
Tout le monde se tait. Nous nous levons, nous descendons et nous traversons rapidement la cour. On se dépêche d'autant plus qu'il commence à pleuvoir.
Je demande à Stella: Qu’est-ce que c’est un CDI, on n'en avait pas dans mon établissement. C'est nouveau, ça.» C'est un endroit qui sert essentiellement à nous mettre au chaud ou à l'abri après le repas au lieu d'être dehors. On peut y monter aussi pendant les permanences, ça permet de se promener au lieu de rester à sa table. C'est un lieu très utile, tu vois. J'oubliais, ça peut servir aussi pour se documenter, il y a des livres.» Ah, c'est une bibliothèque.» Oui.» Et pourquoi ils ont appelé cela un CDI.» Je ne sais pas. Pour faire mieux, je suppose.»

 

AU CDI


Nous arrivons. La salle est pleine.
Pas étonnant» me dit Stella « il pleut aujourd'hui.»
La bibliothèque - ou plutôt le CDI puisqu'il faut l'appeler ainsi - cela paraît très bien, il y a de la moquette, des fauteuils, pas trop de bruit. La bibliothécaire est une petite dame très affairée, plongée dans ses papiers. Des élèves discutent tranquillement autour des tables, d'autres sont debout. J'interroge Stella.
Ces élèves, là, qui circulent dans les rayonnages, ils choisissent des livres?» D'où te viens cette idée bizarre? Tu vois bien qu'ils se promènent.»
Je me dis qu'un CDI, c'est un endroit vraiment curieux. C'est un peu comme les math de notre prof: on ne sait pas trop pourquoi on y est, ce qu'on y fait et encore moins pourquoi on le fait. C'est peut-être vrai aussi pour notre vie entière.
Toutes les tables sont prises, nous devons attendre debout. Pendant ce temps, j'observe la bibliothécaire. Elle n'arrête pas de remuer des fiches, de cocher des lignes, de classer des papiers. Maintenant, elle se met à ouvrir du courrier... qui passe d'ailleurs presqu’entièrement dans la corbeille. Je me demande comment elle arrive à se trouver tout ce travail. Une fois que les livres sont classés sur les rayons, je ne vois vraiment pas ce qu'il est nécessaire de faire ici. Je le dis à Stella.
Tu crois qu'elle a besoin de faire tout ça, cette dame?» Stella se met à rire. Le pire, c'est qu'elle ne fait même pas semblant de travailler, elle travaille vraiment. Je crois qu'elle s'invente du travail qui ne sert à rien. Mais il n'y a pas qu'elle. C’est le principe de toute la société, faire du travail qui ne sert à rien et faire croire qu’il est indispensable. D’ailleurs qu’est-ce que ça veut dire servir à quelque chose
Dehors, le soleil réapparaît, on dirait que la pluie a cessé. Au fond, il y a un groupe qui se lève, ces élèves ont dû remarquer le changement de temps. Pricella se précipite pour retenir la place. Bien joué, Pricella.» Nous la rejoignons et nous nous asseyons.
Mais à ce moment se produit une chose extraordinaire. Un oiseau entre dans le CDI par une des fenêtres ouvertes. Il se cogne sur les autres fenêtres qui sont restées fermées. L'animal, assommé, tombe sur la moquette. Un cri retentit, toutes les filles se précipitent vers l'oiseau qui gît. Nous aussi. Natalia, la première arrivée, retourne l'animal délicatement.
Il est mort, je crois.» On dirait une... un oiseau marin.» C'est curieux, on est loin de l'océan ici.»Ça pourrait être une fille métamorphosée en oiseau» dit Natalia en prenant une pose théâtrale. N'importe quoi.»
La bibliothécaire arrive, elle ramasse l'oiseau et le dépose sur le bureau. On va le laisser un moment là, nous verrons s'il reprend connaissance.»
Tout le monde regagne sa place autour de la table, sauf Katarina, qui reste encore un moment à considérer l'animal. Je crois savoir ce que c'est...» dit-elle, songeuse, mais elle ne termine pas sa phrase. Quand elle revient, elle a l'air toute bouleversée. Mais l'incident est clos, nous reprenons nos affaires.
Sur la table, je vois aussitôt toutes les filles sortir des bouts de papier avec quelques lignes. Mais qu'est-ce qu'elles font? Stella s'exclame: Super, tout ce que vous avez préparé. Fais voir, Pricella, oh excellent, quand elle va entendre ça! Pas mal ça aussi! Bon, maintenant on se répartit les actions. Moi, je vous propose d'envoyer les gros boulets. Voilà ce que j'ai préparé. Toi, Veronica et toi Anna, vous ferez un tir croisé pendant qu'on corrigera les questions. Ensuite, quand elle lancera sa grande offensive, comme on peut difficilement parler, toi, Monica et toi Elena, vous ferez un tir de barrage avec des remarques courtes que vous pourrez glisser à l'intérieur de sa tirade. Pour les questions insidieuses, tu as quelque chose, Angelica?» Oui, oui.» Ah excellent. Tu interviendras au moment où elle hésitera, pour finir de la déstabiliser. Les autres, vous savez ce que vous avez à faire pour soutenir les actions. Bon, ça me paraît parfait. Soignez bien l'affaire du ruban, c'est le plus important. Je crois qu'on peut y aller, d'ailleurs ça ne va pas tarder à sonner.»
Nous descendons dans la cour en même temps que la cloche retentit. Vite, nous allons nous aligner en silence devant la salle de classe.

 

13 À 15 FRANÇAIS


La prof arrive. Nous la voyons s'approcher de loin. Elle a l'air vraiment ridicule avec son complet vert poireau, ses bas marron et ses grosses chaussures. C'est marrant, j'ai l'impression que plus les gens sont intellectuels, plus ils sont habillés atrocement comme s'ils étaient embarrassés par leur corps. Cette prof, c'est aussi une martienne, comme le prof de math, mais dans un autre genre. Lui, le prof de math, il atteint le niveau supérieur. Par sa recherche d'élégance discrète, il arrive presque à annihiler son propre corps, à le virtualiser. Sa cravate, elle a un rôle particulier, c'est grâce à elle qu'il est présentable. Elle joue le rôle de filtre pour transformer la matérialité discordante en symbole abstrait congruent. La prof de français, elle, on a l'impression qu'elle veut le rejeter son corps, lui imposer l'accoutrement le plus disgracieux possible.
Stella s'adresse à nous furtivement. Vous êtes prêtes pour le plan de bataille, les filles.» Ne t'inquiète pas, c'est bon.»
La prof attend devant la porte pendant que nous entrons. Je l'observe furtivement. Elle affiche un regard pincé, presque buté. Elle porte des lunettes noires, mais on sent son regard inquisiteur prêt à nous fusiller comme s'il traversait ses verres presque opaques. Peut-être elle aussi a préparé sa stratégie. Ça promet.
Nous sortons nos affaires en silence.
Bon, voyons les questions du texte que nous avons étudié mardi: Rousseau.» Non, Jean-Jacques, murmure Angelica.» La prof jette un regard furieux en direction d'Angelica.
Tout le monde rit sous cape. Ça commence bien. Je crois qu'elle n'osera plus l'appeler Jean-Jacques jusqu'à la fin de l'année.»
Première question: qu'est-ce qui montre la probité exceptionnelle de Rousseau dans ses Confessions?» Toute la classe se met à tousser. La prof jette un regard circulaire dédaigneux.
Annie Mégnan.» Rousseau exploite ses turpitudes intimes pour créer de la littérature. C'est de al probité dévoyée» Mais s'il n'avait pas de probité, il ne relaterait aucun des faits qui nous permettent de l'accuser. Ce qu'on peut reprocher à Rousseau, c'est lui-même qui nous en fournit la matière.» Pas mal, son argument, il faut reconnaître.» Vite, il faut improviser un contre-argument.» Heureusement, Anna et Pricella lèvent le doigt. -Rousseau pense que l'étalage de ses vices est suffisant pour l'absoudre. Rousseau s'accuse uniquement pour se justifier. Il commence toujours un chapitre en s'accusant et le termine en se justifiant.» Bien, Annie. Tu as parfaitement saisi le cheminement de la pensée rousseauiste.
Murmures dans la classe.
Elle s'en tire bien par cette esquive. Attendons la suite» me dit Stella. Vous devez convenir que Rousseau possède un certain courage...»
De nouveau, toutes les filles se mettent à tousser.
«...Il n'hésite pas à reconnaître qu'il avait accusé à tort Marion d'avoir volé le ruban. Il est surtout habile, Madame.» Pourquoi, Ludivine?» Parce qu'en remplissant des pages pour justifier sa fausse accusation contre Marion, il parvient à nous faire oublier sa faute initiale, c'est-à-dire d'avoir volé le ruban.
La prof s'énerve quelque peu.
Ah, heureusement, notre stratégie prend forme.» Passons à la seconde question: comment pouvez-vous expliquer que Rousseau ait accusé Marion? Hélène Boisset. Rousseau accuse Marion car il la déteste.»
Là, un sourire épanoui emprunt son visage pourtant sévère:
Tu n'as rien compris, c'est exactement le contraire. Tu ne vois pas plus loin que les apparences. C'est l'inverse. Il accuse Marion parce qu'il l'aime, c'est tellement évident. Tu ne comprends pas la logique psychologique de Rousseau.» Une logique très arrangeante.»
Protestation véhémente de toute la classe. La prof se lève, elle crie par dessus les huées.
Vous ne comprenez rien en psychologie. C'est un phénomène de transfert d'affection produit par une inhibition lors de l'enfance par suite du conflit avec le père et par une sublimation provoquée par l'absence de la mère dont l'image demeure dans le sur-moi. D'ailleurs, on peut relier ceci à l'épisode de la fessée. C'est une manière d'exorciser l'injustice...»
À ce moment, Claudia lève le doigt: Madame, je sais pourquoi Rousseau accuse Marion.» Tout le monde fait silence. Même la prof s'est arrêtée dans son élan. Cela n'était pas prévu. On se demande nous-mêmes ce que va dire Claudia. la raison pour laquelle Rousseau déteste Marion... Quelle est-elle, Valérie, dis-nous le.» Il l'a accusée par jalousie... parce qu'il ressent en lui-même qu'elle lui est supérieure. Réfléchis, Valérie. Comment peux-tu imaginer qu'un génie tel que Rousseau puisse être jaloux d'une fille inculte comme Marion?» La prof ne comprend pas, on dirait qu'elle voudrait vraiment savoir ce que pense Claudia. La classe est totalement silencieuse. Oui, elle ne sait ni la littérature, ni les mathématiques, elle ne sait peut-être même pas lire et écrire, pourtant elle est supérieure à Rousseau et Rousseau le ressent.» Pourquoi est-elle supérieure?» Valérie? Parce que...» Mais dis-nous le.» Parce que...» Va-y, on t'écoute.» ...Parce qu'elle est belle.»
Claudia pour dire ces mots a presque chuchoté, mais toute la classe a entendu. La prof semble déstabilisée. Mais Valérie, ce qui importe, c’est l’intelligence.»
Claudia ne répond pas. La prof reste silencieuse un instant. Puis elle enchaîne immédiatement.
Troisième question: qu'est-ce qui prouve l'humilité de Rousseau sur l'idée qu'il a de lui-même?» Viviane Duret. Murmures et toussotements dans la salle. Cynthia fait mine de s'évanouir, Cristina se retient après le bord de sa table. Veronica répond - Viviane Duret, c'est elle. Madame, j'ai dû me tromper en recopiant la question pendant le cours précédent, j'ai changé un mot involontairement.» Alors, qu'est-ce que tu as écrit?» J'ai écrit : qu'est-ce qui prouve l'orgueil de Rousseau sur l'idée qu'il a de lui-même?» La prof se décontenance quelque peu, mais elle se reprend et affiche un beau sourire. Concevable, ta question, elle n'est pas incompatible avec la précédente. Pourquoi pas, je t'écoute.»
Il faut reconnaître que là, elle n'a pas mal manœuvré, la prof. La bataille va être serrée. Dans le préambule du Livre Premier, Rousseau déclare que personne n'a réalisé une telle entreprise, or il n'en sait rien, et il ajoute qu'une telle entreprise ne sera jamais réalisée dans le futur, c'est absurde car il ne peut pas le savoir. Il dit aussi qu'il a parfois réalisé des actions sublimes... C'est un mégalomane, un mythomane habité par un orgueil insensé. Sur le plan de la forme, il cultive un style grandiloquent et ampoulé, des phrases alambiquées, redondantes, une phraséologie emphatique.»
Cette fois, la prof éclate.
Ouf, ça y est» soupire Stella « j'ai bien crû qu'on n'y arriverait pas. Bien joué, Veronica.»
Mais c'est un texte de grande littérature, je me demande ce que je fais dans cette classe à essayer de prouver à des collégiennes que Rousseau est un grand auteur. Il y a des dizaines de grands professeurs d'université qui l'ont étudié, c'est donc un grand auteur. Il a donné des preuves de sa grandeur d'âme. Son traité sur l'éducation...»
À ce moment, Stella fait un petit signe discret de la main à Maria et à Elena, c'est sans doute le moment de glisser les petites remarques insidieuses.
Ses cinq enfants, comment ils les a élevés?» ...Il y a une morale pour les génies et une morale pour le commun des mortels. Vous ne comprenez pas les conflits intérieurs d'un homme qui vous dépasse...» Pourquoi est-ce qu'il a élevé une petite fille abandonnée?» ...Il faut tenir compte de la faiblesse humaine, mais la conscience reste incorruptible...» Qu'est-ce qu'il a fait quand son ami a subi une crise d'épilepsie?» ...C'est un texte magnifique, rempli de figures de style, vous n'avez rien vu, rien compris. Là, par exemple, il y a un chiasme...» Il savait ce qu'était un chiasme, Rousseau, vous êtes sûre?»
Là, je crois que le tir groupé a touché la prof au flanc. Elle vacille. D'un geste brutal, elle referme son livre qu'elle range sans ménagement dans sa bauge.
Puisque vous n'êtes pas à la hauteur de Rousseau, passons à un nouveau texte. Vian, L'écume des joursOn ne dit pas Boris?» glisse insidieusement Angelica.
La prof fait semblant de ne pas avoir entendu. Stella me murmure à l'oreille:
Il faut que je te prévienne, on ne doit jamais dire Boris Vian et encore moins Boris, il faut dire Vian.» Ah»
Madame, je peux lire un passage de ce roman» dit Natalia. Le visage de la prof s'illumine. Ah, il y a un passage que tu apprécies, Nadine.» Heu, ce n'est pas exactement cela.» Vas-y, lis ce passage et tu le commenteras.»

Ce pâté d'anguille est remarquable, dit Chick. Qui t'a donné l'idée de le faire?
Nicolas en a eu l'idée, dit Colin. Il y a une anguille il y avait, plutôt - qui venait tous les jours dans son lavabo par la conduite d'eau froide.
C'est curieux, dit Chick. Pourquoi ça?
Elle passait la tête et vidait le tube de dentifrice en appuyant dessus avec ses dents. Nicolas ne se sert que de pâte américaine à l'ananas et ça a dû la tenter.
Comment l'a-t-il prise? demanda Chick.
Il a mis un ananas entier à la place du tube. Quand elle avalait la pâte, elle pouvait déglutir et rentrer sa tête ensuite, mais, avec l'ananas cela n'a pas marché, et plus elle tirait, plus ses dents entraient dans l'ananas. Nicolas...
Colin s'arrêta.
Nicolas quoi? dit Chick.
J'hésite à te le dire, ça va peut-être te couper l'appétit.
Va donc, dit Chick, il n'en reste presque plus.
Nicolas est entré à ce moment-là et lui a sectionné la tête avec une lame de rasoir. Ensuite, il a ouvert le robinet et tout le reste est venu.

Vous trouvez que c'est intelligent, ce passage, Madame?» C'est extraordinaire.» C'est vulgaire.» C'est sublime.» C'est sadique.»  C'est génial.»  C'est trivial.»  C'est exaltant.»  C'est répugnant.»  C'est poétique.»  C'est inique.»
Madame, on ne veut pas étudier le livre de ce type qui joue du jazz dans les caves.» D'ailleurs, on n'aime que la musique classique.» Vous ne savez pas analyser un texte. Vous ne voyez pas la subtilité. Une anguille dans un robinet, c'est étonnant, c'est...» C'est surtout crétin.» C'est un livre qui a marqué la littérature moderne. Il y a des effets très recherchés et nouveaux. C'est du surréalisme, vous ne comprenez pas...»
La prof se lance dans une analyse compliquée en énumérant des figures de style : anacoluthe, anaphore, litote, métonymie, synecdoque... Tout à coup, son visage s'illumine d'un sourire gourmand: Là, il y a un effet que l'on retrouve dans Astérix de Goscinny quand Panoramix le druide...»
Silence glacial dans la classe, puis Anna lève le doigt.
Madame, on ne voit pas de quoi vous parlez.»
La prof est estomaquée. Ha, vous voulez parler de Gondrini, cet auteur italien de la Renaissance?» dit Stella. Rageuse, la prof repose brutalement son bouquin:
Bon, nous reprendrons Vian un autre jour, vous avez encore beaucoup à travailler pour comprendre les textes de grande littérature...»
Tu le connais, ce Gondrini, Stella?» Penses-tu, je viens de l'inventer pour l'occasion.»
La prof malmène nerveusement ses papiers afin de rassemble ses fiches, puis s'adresse à nous d'une voix claironnante: Passons maintenant aux ouvrages que vous devrez lire le trimestre prochain. Le premier, C'est l'histoire d'une amitié entre une vieille femme juive et un enfant arabe dans un quartier de banlieue...»
Immédiatement, un vacarme assourdissant s'élève. Toutes les filles huent le prof et tapent sur la table. C'est incroyable, je n'ai jamais entendu un tel raffut.
 Pourquoi pas un ukrainien.»  Pourquoi pas un vietnamien.»  Pourquoi pas un Finlandais.»
Le visage de la prof devient blême. Elle n'ose rien répliquer.
Bon, je vous propose un autre ouvrage: ça se passe dans le Bronx, c'est l'histoire d'un enfant qui...»  Pourquoi pas dans la banlieue de Pékin»  Pourquoi pas dans un quartier de Moscou»  Pourquoi pas dans un petit village d'Auvergne.»
Bon, bon, en voici un troisième c''est l'histoire d'un enfant qui...»
Pourquoi toujours des garçons.» Pourquoi pas une fille.»  Les filles, ça existe.»
La prof se lève, excédée : Vous lirez ces livres qui vous ouvriront l'esprit sur le monde et la société. Nous devons lutter contre le racisme, cette chose immonde qui nous fait honte...»
Madame, je croyais qu'on avait supprimé le catéchisme à l'école.» Madame, on fait de la littérature ou de l'idéologie?»
Madame, vous croyez qu'on est là pour subir de la propagande?» ...et qui bafoue les Droits de l'Homme...» Et le Droit des Peuples à conserver leur intégrité?»
À ce moment, il se passa un évènement inattendu. Trois coups résonnèrent à la porte de la classe. Entrez.» Un homme habillé d'une tunique vermeille toute déchirée apparaît, une lance brisée à la main. Son visage est pâle comme celui d'un mort. Je suis venu voir si mes enfants ne sont pas là. Je crois qu'ils sont en danger.»
Monsieur, vous perturbez le cours...» Et mes enfants...» Ils ne peuvent plus être sauvés. Vous n'êtes pas le bienvenu. Retournez dormir dans votre vallée.» L'homme eut un spasme de souffrance et disparut.
Avant que nous ayons eu le temps de réaliser ce qui se passait, la prof avait repris son discours. ...Les scientifiques affirment que les races humaines n'existent pas...» Tiens, c'est curieux, il y a des races chez les chats, les chiens, les chevaux... mais pas chez les hommes.» Rire général. C'est peut-être comme au Moyen Âge où on croyait que l'homme n'était pas un animal.»
...Les scientifiques disent qu'il n'y a quasiment pas de différence génétique entre les hommes...»
...et quasiment pas de différence génétique entre l'Homme et le Chimpanzé.» Toute le classe rit de bon cœur.
La prof, excédée, lève les deux bras aux cieux comme pour nous anathémiser, nous, les mécréantes de la nouvelle religion.
...Nous devons vous enseigner les règles morales sur lesquelles est établie notre société. Il faut condamner vigoureusement les crimes contre l'Humanité...
Ça ne vous gênait pas, tout-à-l'heure, que Rousseau accuse un innocent.» Et le texte sadique de Vian où on coupait la tête d'un pauvre animal avec une lame de rasoir, ça ne vous gênait pas non plus.»
La prof donne deux grands coups de poing sur la table.
Puisque c'est comme cela, proposez-moi un texte, j'en ai assez.»
Stella fait un signe, je crois que c'est à Pricella d'intervenir. Madame, j'ai écrit un petit texte poétique hier soir, je peux le lire?» La prof hésite. Élodie, on n'est pas vraiment là pour lire des textes de collégiens, il vaudrait mieux vous initier à la grande littérature, mais puisque tu y tiens. Tu as le droit de t'exprimer.»

À droite l'aube d'été éveille les feuilles et les vapeurs et les bruits de ce coin du parc, et les talus de gauche tiennent dans leur ombre violette les mille rapides ornières de la route humide. Défilé de féeries. En effet: des chars chargés d'animaux de bois doré, de mâts et de toiles bariolées, au grand galop de vingt chevaux de cirque tachetés, et les enfants et les hommes sur leurs bêtes les plus étonnantes; - vingt véhicules, bossés, pavoisés et fleuris comme des carrosses anciens ou de contes, pleins d'enfants attifés pour une pastorale suburbaine. - Même des cercueils sous leur dais de nuit dressant les panaches d'ébène, filant au trot des grandes juments bleues et noires.»

La prof prend un air condescendant. Élodie, je ne voudrais pas te vexer, tu as mis de la bonne volonté, c'est vrai, mais ton texte, cela ne veut rien dire, c'est maladroit, la description est pauvre, il n'y a aucune figure de style. Pricella prend un air contrit. La prof poursuit sur un ton de commisération :  Les talus de gauche, tu crois que c'est très poétique, ça, Les rapides ornières : comment une ornière peut être rapide, c'est absurde. Des chars chargés, ça fait char char, tu crois que c'est esthétique. Et puis, des carrosses anciens ou de contes, quelle maladresse. On voit bien que c'est un texte de collégienne.»
Nous prenons toutes un air désolé. C'est nul, on est d'accord avec vous, Madame.»  C'est vrai, ça serait difficile de prétendre que c'est bon.»
Pricella baisse la tête de honte, la prof triomphe, elle n'en revient pas. Elle exulte.
C'est alors que Pricella change de registre. Elle se lève, l'air assuré. Madame, ce texte, je l'ai recopié, c'est un extrait des Illuminations de Rimbaud, vous nous aviez dit l'autre jour que Rimbaud, c'était un des plus grand génies de la poésie.»
Toute la classe éclate de rire.
Heu, mais tu me lis un extrait, cela déforme considérablement le texte. Savez-vous qu'en séparant une phrase de son contexte, on peut lui faire dire l'inverse de ce que l'auteur a voulu exprimer... Et puis, tu l'a très mal lu. Rimbaud, il faut le lire avec le ton, cela change tout...» La classe rit de plus belle.
Là-dessus, la cloche vient au secours de la prof, elle en profite pour interrompre sa tirade. Elle demande le cahier de texte à Angelica qui vient lui apporter au bureau. Pendant qu'elle griffonne, passablement énervée, je me prends à les considérer, l'une près de l'autre, la prof et Angelica. Le contraste est tellement frappant que je fais remarquer à Stella:
Tu te rappelle, à midi, on avait dit que notre point commun, c'était qu'on était des filles, enfin des femmes, c'est pareil. Mais la prof, c'est bien une femme aussi, et pourtant elle est totalement différente de nous. Alors, qu'est-ce que c'est qu'une femme?»
D'abord, une belle femme, ce n'est pas la même chose qu'une femme laide. Ça n'a aucun rapport. Il y a peut-être plus de différence entre une belle femme et une femme laide qu'entre une libellule et un kangourou.»
Pourtant, quand on utilise le mot femme, on veut bien dire quelque chose. Celui à qui on dit ce mot pense bien à une personne qui a certaines caractéristiques.» Oui, mais cela induit une idée assez vague, et peut-être que cela indique plusieurs idées, on ne sait pas laquelle, c’est ambigu. Et puis, une fille et une femme, ce n'est pas pareil. Une femme, c'est simple, c'est l'individu de sexe féminin dans l'espèce humaine. Une fille, c'est différent, ça ne s'explique pas, il faut la voir. Une fille, elle a un génie intérieur indéfinissable...» Donc, on ne peut pas savoir ce que c'est qu'une femme ou une fille.»
Mais cette prof, elle est laide et âgée, pourtant elle a été jeune et elle a peut-être été belle.» C'est possible, mais ça n'a aucune importance qu'elle l'ait été puisqu'elle ne l'est plus.» D'ailleurs, ce n'était pas la même personne» nous dit Natalia qui nous écoutait.» Comment, pas la même personne, c'était bien toujours elle?» Non» Et pourquoi?» Parce qu'elle n'avait pas la même forme, donc pas la même âme.» Mais la forme, ce n'est pas l'âme, quand même?» Ça recommence encore. Toutes les deux, vous êtes soûlantes.» Toi, par exemple, Angelica, tu n'es pas la même personne que ce matin, et tu étais encore différente de maintenant avant que je prononce cette phrase, que ce soit pour le corps, l'esprit, l'âme et tout ce que tu veux.» N'importe quoi.» Tu es presque la même.» Presque?» Presque.» Ta nouvelle personne de cet instant se souvient de l'ancienne, il y a quelques secondes ou quelques années, c'est pourquoi tu as l'impression d'être toujours toi. En fait, c'est une illusion.» Ça n'a aucune importance que ce soit une illusion.» Effectivement.» Donc, nous avons discuté inutilement, nous revenons au point de départ.» Oui.»
Mais Stella change de sujet, elle clame à toute la classe : Qu'est-ce que vous pensez de la journée, les filles?» Bof, la routine.» Oui.» Une journée de passée.» Sans seulement un nuage.» Presque le bonheur.» Des journées comme cela, il y en a aura des dizaines et des dizaines dans l'année.» Tiens, ce que vous dites, il me semble que je l'ai lu dans un bouquin il n'y a pas longtemps.» -Tu sais, une journée ça peut représenter une vie... ou l'inverse.»
Mais Stella poursuit : Moi, je crois que la vie dans ce collège, ça ne peut plus durer. Il y en a assez. Ça ne va pas du tout.» On va voir le Principal?» D'accord, allez, on y va.» On va former une délégation. Qui veut y aller?» Viens Milena, toi aussi Natalia, toi aussi Monica.» D'accord.» Tu viendras bien aussi, Stéphanie.»
Je ne sais trop quoi répondre, mais Stella m'entraîne, alors j'y vais. Tout le monde est enthousiasmé de se diriger vers le bureau du Principal. Moi, cela me fait plutôt frémir.

 

DANS LE BUREAU DU PRINCIPAL


Nous arrivons à l'étage de l'administration. C'est intimidant, ces portes où il y a écrit: Secrétariat, Gestionnaire, Principal adjoint, Principal. On a l'impression de se trouver dans un monde où règnent la froideur, la peur, comme si l'autorité du Principal s'épanchait partout dans l'atmosphère. Il y a une ambiance désagréable dans ce lieu. Je me sentirais moins mal toute seule dans une forêt devant une bête féroce, là au moins le danger on le verrait clairement.
Il faut s'adresser au secrétariat, me dit Stella.»
Sans hésiter, elle frappe, puis ouvre. On a l'impression qu'il y a un silence de mort, là dedans. La secrétaire nous considère avec un air méprisant.
Qu'est-ce que vous voulez?» On veut voir le Principal.» Maxima quaeque domus seruis est plena superbis» dit Monica.
Toutes les filles pouffent de rire.
La secrétaire a tressailli, elle nous toise d'un regard furieux. Attendez, je vais voir?»
C'est un personnage important, le Principal, cela se sent. Inquiète, je dis à Stella :  Tu est sûre qu'on peut se permettre de le déranger, le Principal.  T'inquiètes pas, on le connaît, il est sympa. Je crois même qu'il joue un peu la comédie.  Hein»  Il fait semblant d'être Principal»  Ah bon.»  Et puis, tu sais, le Principal il a tous les pouvoirs sur les profs et aucun pouvoir sur les élèves.»  Tiens, j'aurai pensé l'inverse»  Bien sûr que non.  Je t'explique. Le collège est une entreprise, le Principal est le patron, les profs sont des employés, nous, en réalité, on n'est pas des élèves, mais des clients. Et les clients sont rois dans cette société, tu le sais bien.»
La secrétaire frappe à la porte au fond et entre. Nous entendons une voix excédée:
Qu'est-ce qu'elles veulent encore? Faites-les entrer, qu'on en finisse avec cette classe de malheur.»
Toutes les filles pénètrent dans le bureau. Ce bureau, il paraît savamment étudié dans son aspect pour intimer le respect au visiteur, l'intimider, voire même le culpabiliser avant même qu'il ait osé proférer le moindre mot, la moindre critique ou doléance. Tout d'abord, il se caractérise par sa vastitude par rapport à l'ameublement dispersé qu'il contient. Plus une personne occupe un rang hiérarchique élevé, plus elle dispose d'un espace vital considérable et volontairement superflu. Cette superfluité pourrait apparaître comme gratuite et inutile. Elle représente en réalité une marque d'humiliation cynique à l'égard des subordonnés, d'autant plus prégnante qu'elle n'est pas avouée, mais suggérée symboliquement et indirectement. L'Autorité, elle se trouve partout, là, dans cette moquette trop nette, dans ces meubles trop vernis, ce bureau trop monumental, ce fauteuil trop fastueux trahissant une recherche de confort trop ostensible. En fait, ce n'est pas un fauteuil, c'est un trône. Et les sièges des visiteurs, cela pourrait être de simples chaises pour mieux accentuer la différence hiérarchique, mais c'est plus subtil encore car les simples chaises seraient indignes de ce lieu. Ces sièges sont eux aussi fastueux, mais beaucoup moins. Ils vous intimident et vous culpabilisent encore plus, en vous disant : « Soyez honteux de l'importance exagérée que dans notre mansuétude on veut bien vous concéder.». Finalement, Milena disait vrai : le fond, c'est bien la forme et même la forme c'est le fond lui-même.
Le Principal, c'est un homme en costume noir, avec des lunettes évidemment. Il n'a presque pas un poil sur le caillou, en revanche, sur le menton - sans doute par compensation - c'est plutôt fourni: une large barbe, large mais bien disciplinée, une barbe principalienne naturellement, pas une barbe d'artiste qui va dans tous les sens, il ne faut pas confondre. Et bien sûr, il porte une cravate. Je me demande pourquoi les hommes mettent ces espèces de bandes en tissu qui pendouillent. Je ne crois pas que ce soit pour faire beau. D'abord, ce n'est pas beau, ensuite, le Principal, il s'en fout complètement du Beau. Finalement, lui aussi, c'est bien une sorte de martien, mais pas la même espèce que le prof de math ou la prof de français. Le prof de math, il veut être un martien, la prof de français, elle se sent gênée d'être une martienne, lui, le Principal, on a l'impression qu'il est un martien sans le savoir.
Stella s'avance. Monsieur le Principal, votre collège, ça ne va pas du tout.» Et qu'est-ce qui ne va pas, Mademoiselle?»  Il y a du laisser-aller partout. La discipline est relâchée. Il y a des papiers qui traînent dans les classes, des graffiti sur les murs, les tables sont abîmées, il y en a même qui sont percées. On ne peut pas tolérer cela longtemps...»
Le Principal commence à s'échauffer.
Quoi! Savez-vous que je représente l'autorité dans cet établissement.» La preuve que non.» Vous osez me parler de cette manière. Savez-vous que je pourrais vous faire passer devant le Conseil de Discipline?» Quoi! Il y a des élèves qui jettent des papiers, qui écrivent sur les murs, qui percent les tables... et c'est moi que vous voulez faire passer devant le Conseil de Discipline, dit Stella?»
Le principal prend tout à coup un air pitoyable, son visage se décompose: Mais Mademoiselle, je ne peux rien faire. Si je prenais les mesures disciplinaires, la situation atteindrait des proportions invraisemblables, il faudrait que je mette à la prote la moitié des élèves, qu'est-ce qu'on en ferait ? J'aurais des procès, des associations m'attaqueraient... Le Recteur me convoquerait...»
C'est alors qu'il se mit à pleurnicher. Bou.. bou... Je ne peux rien faire, je ne peux rien faire.»
Bon, bon, remettez-vous, Monsieur le Principal, on vous comprends.» Vous n'avez aucun pouvoir sur les élèves, mais sur les profs vous avez tous les pouvoirs. Vous pourriez agir sur eux»
-Qu'est-ce que vous avez encore contre les profs?» -Ça va, mais certains profs font des actions pour faire mousser. C'est de votre faute car dans ce cas vous les notez bien.» Mademoiselle, je suis noté là-dessus, moi aussi. On me met des notes, comme à un élève.» Ah, et celui qui vous note, il est aussi noté par quelqu'un audessus?» Parfaitement.» Et ça va loin comme ça?»Jusqu'au ministre, et le ministre il passe un examen périodiquement, ce sont les élections. Lui aussi il faut qu'il fasse mousser pour être élu. Vous voyez, le cycle se referme.»
Le Principal demeure effondré sur son bureau, nous compatissons toutes, cependant Stella poursuit.
Mais il y a plus grave, Monsieur le Principal, les profs, ils ne sont pas neutres, ils véhiculent une idéologie. Nous, on fait de la résistance.» Soudain, le Principal se sent regaillardi, il affiche un grand sourire et prend un ton ironique. Mais Mademoiselle, il en a toujours été ainsi depuis que l'école existe. Vous faites de l'Histoire. Au Moyen Âge, l'enseignement véhiculait la pensée dominante, c'est-à-dire l'idéologie chrétienne. Aujourd'hui, rien n'a changé dans le principe.» Oui, mais aujourd'hui, on prétend être objectif.» Au Moyen Âge aussi, Mademoiselle, on croyait être objectif. Dieu, c'était une évidence morale.»
Cette fois, on est bien obligé d'admettre que le Principal a raison. Aussi Stella change de sujet. Elle montre le monticule de papier accumulé sur le bureau.
Monsieur le Principal, vous croyez vraiment qu'il faut tous ces papiers pour que le collège fonctionne. Qu'est-ce que c'est que toutes ces liasses?» Ha, dit Claudia, mais c'est peut-être les papiers du PAtruc organisé par le prof de musique, pour que les élèves tapent sur des casseroles.»
Toutes les filles rient. Le Principal ne réagit pas, il en prend son parti.
Il faut sans doute quelques papiers, je veux bien, continue Stella, mais vous ne croyez pas que c'est exagéré. Il y a combien de personnes qui travaillent sur des papiers comme vous ici?» Hé bien il y a moi, mon collègue, les deux secrétaires, la gestionnaire, sa secrétaire...» Si je calcule bien, cela fait tous les jours au moins quarante-deux heures passées sur la paperasse, et ceci pour que le collège fonctionne.» Tu veux dire, pour qu'il ne fonctionne pas» Stella.
On peut en regarder un, Monsieur le Principal?» Il hausse les épaules. Oh, allez-y, vous savez, au point où j'en suis.» Mais lisez-moi ça: Veuillez agréer, Monsieur, mes salutations distinguées. Qu'est-ce que cela veut dire? Vous n'avez pas honte d'employer ce langage ampoulé, vous ne pouvez pas parler naturellement.»
Le Principal prend un air désabusé.
Oh, vous savez, je fais semblant comme tout le monde.» Et là, ces gros classeurs sur cette étagère, qu'est-ce que c'est? C'est le RLR, l'ensemble des règles qui régissent l'Éducation Nationale.» Tout ça? Mais il faut le voir pour le croire.» On peut en lire un passage, Monsieur le Principal?» Oh, si ça vous amuse.»

Lorsque les matières codifiées relevant de la loi organique en vertu de l'article 74, alinéa 2 de la Constitution (compétence des institutions propres, règles essentielles de fonctionnement, y compris les conditions dans lesquelles s'exerce le contrôle de l'État), la codification devra être portée par une loi organique, mais les articles de loi organique issus de cette loi s'inscriront dans le plan du code à leur place naturelle (cf paragraphe 2.11 ci-dessus).

Et il y a des gens qui passent leur vie à écrire ça? C'est invraisemblable.» Si vous lisiez les livres de pédagogie écrits par Mérillieux, c'est bien encore pire.»
Le Principal se remit à pleurnicher de nouveau. Je ne suis pas responsable de tout ça, je n'y peux rien.»
Bon, Monsieur le Principal, on vous comprend, mais on voudrait vous demander au moins une faveur. Pourriez-vous faire planter un massif d'hortensias au milieu de la cour. Nous aimons les fleurs. Bon d'accord. Je vous les planterai. Je le ferai moi-même ce dimanche, cela me fera du bien. Ce sera peut-être la première fois que je fais autre chose dans cet établissement que remplir des papiers.»
Il nous ouvre la porte et s'adresse à l'Intendante d'un ton neutre:
Madame Groslier, demandez à Monsieur Ramond d'acheter des plants d'hortensia, je les planterai pour les 5è1 ce dimanche.»
L'intendante est médusée, elle nous regarde d'un air mauvais.
Monsieur le Principal, vous êtes sûr que...» Quoi, si je vous avais demandé de dépenser mille francs pour une action pédagogique bidon, vous auriez trouvé cela normal, alors, hein.»
Le Principal regagne son bureau et fait claquer la porte. Nous sortons toutes réjouies.
En quittant le collège, Stella m'a souri. Je crois que je commence à comprendre quelle est sa caractéristique qui se voit en la voyant. Je vais peut-être bientôt trouver.


 

ÉPILOGUE


Quand je suis rentrée ce soir à la maison, j'ai eu l'impression d'être toute différente. Maman avait du remords de s'être fâchée avec moi ce matin, elle voulait me faire plaisir.
Stéphanie, je vais en ville, si tu veux je t'achèterai ce disque des Spice Girls que tu voulais.» Ha non, je ne veux pas de cette niaiserie. Achète-moi plutôt "En bateau" de Debussy et la "Campanella" de Paganini.» Mais tu m'avais dit...»
Maman, tu n'y comprends rien. Et où as-tu mis la robe que tu m'avais préparée hier avec le nœud rose?» Mais tu ne la voulais pas.» Tu n'y comprends rien.»
Mais qu'est-ce que tu fais avec ton jeans, tu le mets à la poubelle?» Qu'est-ce que tu veux que je fasse de ce machin tout râpé? Si je vais au collège, ce n'est pas pour garder les vaches.»
Ah. Dis donc, je t'ai pris un rendez-vous chez le coiffeur pour demain à quatre heures, cela te convient?» Certainement pas. Je ne veux pas me faire couper les cheveux pour avoir l'air d'une vieille.» Mais... tu m'avais dit...» Tu n'y comprends rien.»
Quand je me suis couchée, ce soir, j'ai commencé par brancher mon radio-réveil sur France Musique pour demain matin. Le bastringue de Skyrock, je ne pourrais plus le supporter. J'ai éteint la lumière. Dans le noir, je me suis rappelée ce que j'avais vécu pendant cette journée au collège.
Maintenant, j'ai l'impression d'être libre, je ne suis plus soumise à la mode, conditionnée par ce qu'on entend tout les jours à la radio et à la télévision. J'ai appris à considérer avec plus de sens critique la morale bienpensante qu'on nous présente comme la Vérité universelle. J'ai aussi appris à être une fille, à ne pas nier ma féminité, à préférer l'élégance à la laideur. Je sais que j’ai la chance extraordinaire d’être une fille. Cela me fait drôle de savoir que je suis vraiment une fille. C'est indéfinissable. Je me suis choisie un prénom, je m'appellerai Sophia. C'est vrai, un prénom en a, cela fait plus... Maintenant, je comprends pourquoi Katarina pleurait en voyant Virginia après le défilé de mode. J'ai surtout pensé à Stella. Je la revois dans mon imagination de toutes les manières possibles. J'allais oublier: la fameuse caractéristique de cette fille particulière qui se voit en la voyant. Mais oui, ça y est, j'y suis, elle est... Oui, sa caractéristique particulière, c'est qu'elle est particulièrement belle.


Une journée de collège avec Sophia - Claude Fernandez - © Claude Fernandez
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