TWIN TOWERS

Poème épique de Claude Fernandez évoquant la destruction des Twin Towers par l'attentat suicide du 11 septembre. Une évocation de Manhattan et de ses buildings.


Manhattan, berceau, nid, des verticaux buildings
Skyscrapers, gratte-ciel, towers, tours et murailles
Géants sans pieds, dressés, la tête dans les nues
Blocs monumentaux, massifs, bruts, volumineux
Tronc de cône et pavés, pyramides et cubes
De béton, bronze, aluminium, de fer et verre
Marbre laiteux, granit noir, granit rose et tuf
Le chrome et la dorure, alliés au grès cérame.
Reflétant les rayons, le jour ils sont miroirs.
La nuit, lorsqu'en leur sein, les néons s'irradient
Les voici devenus, immenses lampadaires
Cages percées, forées, de pertuis lumineux.
Les avenues sont vaux, parallèles canyons
Les habitations monts, plateaux réguliers, crêtes.
Vingt-cinquième Avenue, vingt-quatrième rue
Dix-huitième Avenue, cent quarantième rue
Quatorzième Avenue, vingt-et-unième rue
Géométrisation, triangulation, trame
Canevas, lacis, réseau, tracé rectiligne.
Quarantième Avenue, quatre-vingtième rue
Dix-septième Avenue, quarante-huitième rue
Vingt-sixième Avenue, trente-et-unième rue.
Nulle improvisation, dans cette conception
La grâce naturelle, est ici prohibée.
Style art déco, paquebot, néo-renaissance
Gothique, antique et rococo, roman, rocaille
Là semblent réunis, tous lieux, toutes époques.
L'icône byzantine, et l'aztèque fétiche
Campanil et fronton, colonnes corinthiennes.
Dans leur carcasse brute, à l'épaisse cuirasse
L'escalator mouvant, comme un chenillard grimpe.
De niveaux en niveaux, d'étages en étages
La noria d'ascenseurs, monte et descend, remonte.
Pourrait-on voir la fin, de l'incessant manège
Du perpétuel ballet, des cages suspendues?

Sur le vierge terrain, s'activent pelleteuses.
La fouille se remplit, de Vicat, de Portland.
Le coffrage est dressé, les banches sont fixées.
Voici les entrevous, que soutiennent longrines.
La ferraille est placée, puis la dalle est coulée.
Pendant que l'on crépit, que l'on pose les vitres
Les plafonds sont plâtrés, les chapes bouchardées.
L'on installe compteurs, interrupteurs et lampes...
Dans le ventre fécond, de la ville en gésine
Le monstrueux enfant, de ses limbes surgit.
Skyscrapers, gratte-ciel, towers, tours et murailles.
Tant leur masse apparaît, formidable, écrasante
Ne vont-ils sous leur poids, s'enliser lentement
S'engloutir, s'enfoncer, jusqu'au sein de la Terre
Tant paraît incertain, leur précaire équilibre?

Singer Building, Woolworth Building, plus haut, plus haut
Ritz Tower, Trump World Tower, Citigroup Center
Plus haut, plus haut, toujours plus haut, toujours plus haut
Flatiron Building, Paramount Building, plus haut
Foundation Building, Rockfeller Center, plus haut
Colonnade Row, Chanin Building, Moshulu
Chrysler Building, Bayard-Condict-Building, plus haut
Plus haut, plus haut, toujours plus haut, toujours plus haut.
Pourrait-on relever, le défi titanesque
S'élever au-dessus, de ces lourds mastodontes?
Qui pulvérisera, le record insensé?
Rien ne semble pouvoir, dépasser le niveau
Qu'impose Empire State, ultime tentative.
Mais voici que surgit, dans le ciel de New York
Twins Towers, World Trade Center, les Tours Jumelles

«Nous sommes les bergers, du minéral troupeau.
Nos colonnes de fer, antées dans les rochers
Jamais ne cèderont, au souffle des autans.
Ni foudre et ni typhon, ne courberont nos têtes
Zeus et Poséidon, matés, abdiqueront
Devant notre puissance, indomptable, imparable.
Non plus ne redoutons, le destructeur Vulcain
Nos sprinkers arroseurs, ne craignent l'incendie.
Peinture intumescente, et neige carbonique
Dans l'œuf étoufferont, les agressives flammes.
Nul ouvrage sur Terre, et nulle création
Ne pourront à jamais, surpasser nos faîtages.
Panthéons et Babels, auprès de nos grandeurs
Ne sont-ils monceaux, tas, amas, agglomérats
Ni la Tour Eiffel, ni, la cathédrale d'Ulm
La Koutoubia, le Chedi, la Tour de Berlin
Tour Jin Mao, Central Plaza, Ryugyong Hotel
Ni Shangaï, ni Moscou, ni Rome et ni Paris
Ne prétendront jamais, surpasser nos terrasses.
Devant nous détrôné, tout monument s'étiole.
Kheops, Khefren, Louxor, deviennent dérisoires
La Muraille de Chine, apparaît pitoyable.
Tout bâtiment devient, petit, lilliputien.
Gloire à l'individu, gloire au capitalisme
Gloire à la finance, au rendement, au profit
Gloire à la concurrence, à la consommation.
Nous sommes double phare, éclairant les ténèbres.
Nous sommes la fierté, du peuple américain
Symbole inégalé, de la puissance yankee.
Sans distinction d'ethnies, Blancs, Noirs, Jaunes ou Rouges
Tous ont uni leur force, afin de nous bâtir.
Qu'importe la couleur, des êtres qui travaillent
Pourvu que le dollar, s'accumule en nos coffres.
Nous sommes résultat, du libre melting-pot
Brassage planétaire, amalgamant les races.
Nous sommes réunion, des énergies humaines
La confédération, des esprits volontaires
La réalisation, des opiniâtretés
La cristallisation, des ardeurs acharnées
La manifestation, du bouillant dynamisme.
Dans cent ans, dans mille ans, invaincues, invincibles
Nous règnerons encor, sur le Monde ruiné»

Mais voici dans le ciel, deux avions qui s'approchent.
Grondement sourd, choc, déflagration, fumée, crash.

Les orgueilleuses tours, ne sont plus que gravats.

La Saga de l'Univers - Claude Fernandez - Éditions Sol'Air - © Éditions Sol'Air - 2007