TS'IN CHE HOUANG-TI

Poème épique de Claude Fernandez évoquant la Chine ancienne: une péroraison du souverain Ts'in Che houang-ti que condamne dans ses annales Sseu-ma-t'sien.


Dans le temple éternel, d'Hieng-yang, sa capitale
Ts'in Che Houang-ti, premier empereur, Fils du Ciel
Pour son apothéose, a mandé ses vassaux.

La nuit il célébra, le sacrifice Fong
Brandit les queues des faons, et des taureaux mystiques
Gravit la tour de Lin, avec une torchère
Fit danser jusqu'au soir, l'exorciste aux quatre yeux
Dans sa tunique d'ours, entouré de ses fous.
Pareil à Chouen le Grand, pour fêter l'An nouveau
Hardiment il chassa, le bélier expiatoire
Le parquant au-delà, des portes cardinales
Tira comme Ya jadis, le héros téméraire
Sur l'outre consacrée, des flèches serpentines
Puis dit le juste mot, domptant les Tche-méi.

Maintenant le voici, qui déclame un exorde
Pour les dieux attentifs, les humains déférents
Désormais attestant, sa puissance infinie.

«Ô divinités, mortels, vous, Monts et Rivières
Voici tous les effets, de mon pouvoir suprême.
Dès l'aube de mon règne, à peine sur le trône
J'ai réduit et conquis, Han, Tchao, puis Wéi
J'ai refoulé T'chou-si, vers les monts du Ngan-houei.
J'ai pour tous établi, sur mes régions nouvelles
Relais, commanderies, chefferies à mes ordres.
J'ai maté les pilleurs, écrasé les voleurs
J'ai disloqué Yu-yue, le Fou-kien, les deux Kouang
Puis j'ai rejoint au Sud, les côtes de l'Annam.
J'ai soumis vers le Nord, le prince de Tche-li
Repoussé le Barbare, aux portes du Houang-ho
Désuni les Me, les Man, supprimé les Ti
Défait près du Kiang-tchong, les hordes thibétaines
Contre les Hou violents, élevé la Muraille.
Forgeant la Terre même, au gré de mon désir
J'ai renversé remparts, bastions, murs intérieurs
Vers le Yong-yang dévié, le cours du Fleuve Jaune
Percé le Hong-keou, lié la T'si, la Houai
J'ai taillé des plateaux, remblayé des vallées.
Sur le bord des canaux, j'ai dégagé des voies
Qu'unit dans tout l'Empire, une identique ornière.

Pour les harems des rois, que jadis j'ai vaincus
J'ai construit mon palais, à nul autre pareil.
Les forces de la Terre, habitent dans ses murs.
L'Oiseau rouge volète, en ses poutres faîtières.
Le Dragon de ses plis, soutient les chapiteaux.
L'écailleuse Tortue, supporte les balcons.
Le Tigre de sa peau, recouvre les pavages.
Les poutres sont ornées, de soleils, de nuages.
Des colosses trapus, aux narines béantes
Se trouvent accroupis, devant les colonnades.
Les pavots des lambris, pendent sur les caissons.
Des esprits dans les gonds, font pivoter les portes.
Des farfadets joufflus, à la magique haleine
Cachés dans les soufflets, attisent les foyers.
Des monstres végétaux, à la chair de cormier
Par leurs naseaux renvoient, un parfum d'origan.
Sur les tapisseries, sur les rideaux se mêlent
Toutes les déités, des marais et des mers.
Sur les hauts paravents, au-dessus des cimaises
Peints en laque brillante, ou lamés d'argent vif
Les bêtes des forêts, nonchalamment gambadent.
Mes cruches émaillées, sont des harles ventrus.
Les pieds de mes fauteuils, sont des ours en platine.
Des saumons bleus, jaspés, nagent dans ma piscine.
De graciles faons roux, en bois de catalpa
Sur les portes sculptées, caracolent sans fin.
Dans les nuées de gaze, enveloppant ma couche
Volent des geais brodés, en fil de satinette.
Dans la chambre de jade, où nul jamais n'entra
Pour les humains jaloux, demeurant invisibles
Vêtues de mousseline, et de soieries splendides
Sans jamais voir le jour, sont recluses mes femmes.
Plus onctueuse est leur peau, que fleur de laiteron
Leur parfum plus grisant, que le kia-ye, l'orchis.
Leur bouche a la douceur, des litchis printaniers.

À Chang-lin dans mon parc, j'ai construit le chemin
S'élevant dans l'azur, comme la Voie Lactée
Qui joint Tien-ki, le Ciel, à Ying, Faîte du Monde
Le grand Temple Vermeil, des Purifications.
Dans le fond d'une grotte, au Chang-tong je possède
Le talisman sacré, du prince Tieou-tchou.
Dans mes vastes haras, où les pur-sang prospèrent
Le véloce Coursier, du raja Ferganah
Ronge son mors couvert, d'une écume écarlate.
Simulant au milieu, de la Mer Supérieure
Les Îlots Bienheureux, séjour des Immortels
Dans mes bassins creusés, par mille prisonniers
J'ai fait superposer, des rochers porphyriques.
Les génies en opale, au sommet de piliers
Recueillent la rosée, que ne souille le Monde.
Pour que dans le secret, me visitent les dieux
Par des chemins couverts, j'ai fait se réunir
Mes cent vingt-cinq manoirs, mes deux cents résidences.
Le sorcier Chao-Wong, pour moi jadis forgea
Le Char d'or contenant, les Victorieux Effluves
Qui chassent les démons, redoutés par la Chine.
Sa caisse plate est Sol, et son dais rond est Ciel.
Pour moi Kie-san le Mage, a bâti dans les airs
Des terrasses joignant, le Royaume éthéré.
Pour moi Louan-ta chercha, des années sans répit
L'Agaric procurant, la Drogue merveilleuse
Philtre concrétionné, de la domination.
Devant moi, près de Siang, au bord du Yang-tseu-kiang
Le magique Trépied, de l'arène est sorti.
Par moi revit l'esprit, des premiers Fondateurs
Le magnifique Liu, qui fléchit le déluge
T'ang, l'obstiné démon, qui mata le Dragon
Le forçant à verser, l'ondée sur les campagnes.
Le souffle des Géants, que j'ai tués jadis
Résonne en mes tambours, flotte sur mes bannières.
Je puis marcher dans l'eau, sans que je sois mouillé
Dans le feu dévorant, sans que je sois brûlé
Monter au firmament, au milieu des nuées.

Mon pouvoir étendu, rejoint les quatre mers.
J'impose partout l'ordre, aux six points de l'Éther.
Sans borne est ma puissance, éternel est mon règne»

Ainsi Ts'in Che Houang-ti, devant tous déclamait.

Cependant près de là, dans un réduit obscur
Sseu-ma-t'sien disgrâcié, le vieux confuséen
L'annaliste inflexible, au nom de la Justice
Méticuleux, scrupuleux, serein, patient, ferme
Ne pesant les honneurs, mais plutôt les vertus
La richesse des biens, mais la valeur des âmes
Tandis que s'envolaient, ces glorieuses paroles
De sa fine écriture, indélébile trace
Jetait sur l'Empereur, la honte pour toujours.

La Saga de l'Univers - Claude Fernandez - Éditions Sol'Air - © Éditions Sol'Air - 2007