TRES DE MAYO

Poème épique de Claude Fernandez évoquant l'insurrection de l'Espagne investie par Napoléon lors du Tres de Mayo, l'évocation de l'évènement par Francisco de Goya et le retentissement en Europe.


Tres de Mayo, cri, glas, Tres de Mayo, tocsin
Des balles fracassant, les crânes des vivants.
Les martyrs désignés, s'avancent vers la Mort.
La funèbre lanterne, au rayon meurtrier
Sur l'homme désarmé, dressant les bras, hagard
Braque sa clarté morne, impitoyable, aveugle.
Tres de Mayo, glas, Tres de Mayo, requiem
Pour l'éradication, de l'Espagne expirant
Pour la disparition, de l'Espagne mourant.
Villages et hameaux, vidés, brûlés, rasés
Villes défigurées, dévastées, ravagées.
Tres de Mayo. Pelotons. Cortèges macabres.
Files de condamnés, convois de sacrifiés
Sommaire exécution, pendaison, fusillade.
S'alliant aux Mameluks, ennemis des Chrétiens
Napoléon s'avance, à travers la Castille.
Les Turcs mobilisés, pour asservir l'Espagne.
Mahomet convoqué, pour écraser Marie.
Tres de Mayo, cri, Tres de Mayo, hurlement
D'un pays étranglé, d'un peuple assassiné.
Plus de roi, d'armée, d'assemblée, d'autorité.
Le pays sabordé, par l'arrogante élite
Des vils intellectuels, poignardant le royaume
Disciples de Voltaire, et chantres de Rousseau.
Que reste-t-il? Qu'émerge, en ces morales ruines?
Le peuple souverain, décapité, meurtri.
Mais la Vierge se dresse, et l'Espagne renaît.
La Virgen del Pilar, apparaît aux guerriers.

La Vierge douloureuse, illumine l'Espagne.

Plus rien ne peut l'atteindre, et ne peut la soumettre.
Cette femme impudique, à la morgue insultante
N'est-ce la République, offensante, effrontée?
Cette mère humble et simple, aux regards magnétiques
C'est la Madone auguste, aidant les malheureux.
L'Espagne lentement, reconstitue sa force.
L'on croirait un grand corps, déchiré, tailladé
Reformant, restaurant, ses vitales fonctions
Régénérant, soudant, ses membres amputés
Ressoudant ses parties, refermant ses blessures.
Comment ont pu surgir, fusiliers, cavaliers?
Miracle, où rien n'était, se dressent des armées.
D'où sont-elles sorties? D'où sont-elles venues?
La révolte partout, l'insurrection partout.
Crimes et châtiments, punitions et vengeances.
Convois attaqués, grognards défiés, abattus.
Tres de Mayo, signal, appel, exhortation
Tres de Mayo, renouveau, réveil, renaissance
Tres de Mayo, sursaut, rébellion, résistance.
Burgos brisée, vaincue, Burgos délivrée.
Saragosse investie, par la troupe étrangère
Saragosse évacuée, par la troupe étrangère.
La vindicte s'abat, contre Napoléon
Car l'homme ici combat, pour le sol des aïeux
La femme ici combat, pour le sol des aïeux.
Quand un partisan tombe, un autre le remplace.
Quand tombe un canonnier, lui supplée son épouse.
Le nom de Liberté, fallacieux, frelaté
Se trouve martelé, sur les frontons salis.
Murat déconcerté, Murat désorienté
Murat dépité, Murat, courroucé, rageur
Murat multipliant, agressions, répressions.
Murat s'interrogeant, puis Murat s'inclinant.
«Pourquoi subissons-nous, cet échec imprévu
Pourquoi ce revers, pourquoi ce rejet? Comment
Ce pays attardé, peut-il nous résister?
Nous, soldats supérieurs, qui vainquîmes l'Europe.
Nous, dont les divisions, hardiment délogèrent
Les Autrichiens massés, devant le pont d'Arcole
Nous qui fûmes héros, sur le pont de Lodi
Nous qui prîmes d'assaut, la forteresse d'Ulm
Nous qui, vainquant la Prusse, en triomphe marchâmes
Dans les rues de Berlin, célébrés, acclamés.
Voici nos bataillons, auréolés de gloire
Décimés, humiliés, par des paysans pauvres
Honteusement battus, par de vils partisans»

Le peuple sans notions, par intuition comprend
Mieux que par sa raison, le savant abusé.
Le penseur aveuglé, par l'idéologie
Perd l'évident bon sens, que le rustre conserve.
L'intellectuel imbu, d'étroite érudition
Dans l'erreur se fourvoie, plus que sot ignorant.
Le peuple ne sachant, écrire et discourir
S'exprime en sédition, violente, incoercible.
Fourches et couteaux, faux, sont brutaux orateurs
Signifiant sa colère, et son ressentiment.
L'Empire a sur la joue, cette souillure immonde
Spectre des innocents, expiant dans les tortures
Boueuse tache, abominable, horrible, affreuse.
«Nous accusons, nions, vos dogmes destructeurs
Nous accusons, nions, le nouveau sectarisme
Plus tyrannique et vain, que l'ancien fanatisme.
Nous accusons la France, et la Révolution.
Nous accusons la France, avide ogre insatiable.
Nous accusons, nions, les trompeurs Droits de l'Homme»
Tres de Mayo, grandeur, terreur, fureur
Tres de Mayo, détermination, volonté
Des ethnies refusant, leur extermination
Des ethnies s'opposant, à l'asservissement
Contestant le diktat, des idées progressistes
L'immonde hypocrisie, du cosmopolitisme
L'odieuse prétention, de l'universalisme.
«Jamais vous ne vaincrez, sur le sol espagnol.
Ni les fusils, boulets, et ni les baïonnettes
N'imposeront ici, le pouvoir de Paris»

Le message sanglant, au-delà de l'espace
Dans la nuit de l'Europe, en éclairs s'irradie.
Le voilà franchissant, les Pyrénées, le Rhin
Du Tage à la Volga, du Génil au Danube
Du houleux Atlantique, aux neigeux Monts Ourals
De Méditerranée, jusqu'à la mer d'Azov.
Le voilà ranimant, l'énergie des armées
Qui trouvent sa chaleur, dans le froid, dans la neige.
Napoléon n'est plus, invincible héros.
Le monstre de l'Europe, un jour s'effondrera
Le boucher de l'Europe, un jour s'écroulera.
Nous le destituerons, nous le condamnerons.
Cette clameur, ce cri, Fichte l'entend, l'écoute
Le traduit et l'exprime, en idée, rhétorique.
Le Saxon Johann Fichte, ose désavouer
Le progrès triomphant, la pensée des Lumières.
Le Prussien Johann Fichte, exalte la fierté
La dignité, l'honneur, du peuple germanique.
L'Urvolk, radieux, s'affirme, à l'aube du futur.

Tres de Mayo, stupeur, effarement, effroi
Tres de Mayo, défi, combat, aurore, espoir.
L'artiste décrivant, ce titanesque choc
Ne trace pas de mot, ne manie de concept
Mais trempe son pinceau, dans les pigments huileux.
Francisco de Goya, les horreurs de la guerre
Francisco de Goya, les malheurs de la guerre.
Son regard profond scrute, effrayé, terrifié
L'abîme de la Mort, et l'infinie souffrance
Transformant par son art, génial, magique, unique
Le fond de la hideur, en cime du sublime.

La Saga de l'Univers - Claude Fernandez - Éditions Sol'Air - © Éditions Sol'Air - 2007