SUITES PITTORESQUES

Poésie

Claude Fernandez

Suites pittoresques - Claude Fernandez - © Claude Fernandez
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PRÉSENTATION


SUITE BUCOLIQUE

LES ARBRES

NUAGE

SOUS-BOIS

LA FILLE DE LA FORÊT

LAC SOUS LE CRÉPUSCULE

LA SOURCE

SOURCE

LA SOURCE DU VAL

ROCHERS

LES VIEUX PLATEAUX

PAYSAGE

LE RUISSEAU

AUTOMNE

L’AUTOMNE

FORÊT EN AUTOMNE

LA FEUILLE MORTE

OISEAUX

LA FILLE DE LA NEIGE

NEIGE

FLORE


SUITE RUSTIQUE

CHÂTEAUX EN RUINE

RUINES D'UN CHÂTEAU

VIEUX MUR

LA FONTAINE ABANDONNÉE

EMBLAVURE

LE VENT

MARE

VEILLÉE

L'HIVER

BERCEUSE PAYSANNE

LES LOUPS-GAROUS

LE DRAC

PROMENADE EN MONTAGNE


SUITE MARITIME

L'ONDINE

CHANSON DE MER

LE VOL DU GOÉLAND

TEMPÊTE DE MER

L'ÉCUEIL SOLITAIRE

LA PALUDINE

LA SIRÈNE

L'EMBARQUEMENT POUR CYTHÈRE


SUITE GÉOLOGIQUE

PROMENADE GÉOLOGIQUE

DEVINETTE

L'AMMONITE

LE SAPHIR

LA GÉODE

LE GALET

LES ROCS

LE VIEUX MAAR


SUITE POLYNÉSIENNE

PROLOGUE

LAGON

FORÊT

DANSE DE LA VAHINÉ

ADIEU

ÉPILOGUE


SUITE ANDALOUSE

MARTIRIO

LES GITANS

CORRIDA

FERIA

CARMEN

SÉRÉNADE

NUIT À GRENADE


SUITE AFRICAINE

LE NIL

KILIMANDJARO


SUITE GALANTE

ÉROS

MÉNALCAS

POLYPHÈME

LES MAINS

LE BLEU

ESCLAVE ROYAL

LA CHAÎNE

FATUITÉ NON GALANTE


SUITE FANTAISISTE

HORTI DEO

VERSAILLES

ÉLOGE DU BLEU

CHANSON DE LA CARAVANE

LES TZIGANES


SUITE ENFANTINE

INVITATION

COMPTINE DU PETIT CHAT NOIR

CACHE-CACHE

LE PAPILLON

LA MARIOCHKA

RÊVE

POUSSE-CAFÉ

PETITE FABLE

DEUX PORTRAITS D'ANIMAUX

 

PRÉSENTATION

Suite pastorale - Suite maritime - Suite géologique - Suite polynésienne - Suite andalouse - Suite africaine - Suite fantaisiste - Suite enfantine
Un nuage dans l'éther, un lac sous le crépuscule, une source qui jase, un sous-bois, une fontaine abandonnée, un château en ruines, une emblavure sous le soleil, des oiseaux qui passent, des rochers, un galet, le vent qui souffle, une promenade en montagne, une veillée au coin du cantou pendant que gronde la tempête... La Fille de la Neige, la Fille des Forêts, les korrigans, faunes et naïades... Poésie-image, poésie-couleur, poésie-splendeur, poésie-vibration... Rythme des saisons qui passent, automne, nostalgie, hiver, féerie, printemps, frénésie, été, langueur... Un monde où tout est beauté, sérénité.
Poésie du rêve et de l'imaginaire qui invite à découvrir de nouveaux rivages. L'Océan, domaine des ondines et des naïades où s'ébrouent inlassablement les cheveaux de Neptune. Les pierres précieuses, cristaux, minéraux dans leur pureté native. La Polynésie, paradis terrestre où l'âme se pâme de volupté. Enfin, l'Afrique avec le fleuve Nil depuis sa source jusqu'à son embouchure... Promenade où tout repère matériel s'évanouit, périple où nulle aspérité, nulle imperfection n'appesantissent l'esprit.
Entre poésie précieuse puisant ses sources dans le 18ème siècle et Antiquité classique, la Suite galante décline le thème universel de l'amour, quelque peu considéré avec une pointe d'humour et d'irrévérence. C'est une série de tableautins contrastés que nous offre la Suite fantaisiste, depuis les propos maussades et jaloux du Dieu du jardin jusqu'à l'évocation des Tziganes errant sur les grandes plaines d'Europe Centrale. La Suite enfantine, s'adressant aux adultes, recrée la magie des années tendres grâce à l'espièglerie de la belle Stella...


 

SUITE BUCOLIQUE

LES ARBRES

Protecteurs bienveillants, de l'Homme et de la Bête
Fidèles compagnons, du rêveur, du poète
Leur vie s'écoule ainsi, doucement, humblement.

Ils sont éparpillés, en bosquets, boqueteaux.
Leur foule indéfinie, se presse à l'horizon
Paisible garnison, de placides soldats
Lignes ou bien carrés, dispersés, rassemblés
Tous préparant l'assaut, d'un promontoire abrupt
S'abritant, se groupant, au rebord d'un ravin.

Il en est de joyeux, d'heureux, de malheureux.
Dans l'azur quelques-uns, dardent leur dôme altier
Cependant l'on en voit, pareils à des martyrs
Baissant chétivement, leur pitoyable échine.
Leurs difformes rameaux, tels membres décharnés
Qu'entaillent les sillons, horribles cicatrices
Nous clament silencieux, leurs souffrances profondes.
L'on en voit deux parfois, d'une étreinte amoureuse
Confondant leurs cent bras, aux milliers de mains vertes.
Les voici conservant, malgré neige et frimas
Leur solennel maintien, leur hiératique pose.
L'automnale saison, les habille en livrées.
Ne sont-ils pour un bal, des jouvenceaux grimés?
Certains vont arborant, fanions, blasons, pennons
De leurs palmes dorées, de leurs pointes cuivrées.

Tous les âges sont là, de l'enfance à la mort
Guilleret arbrisseau, vers les nues s'élançant
Glorieux, superbe ainsi, qu'un orgueilleux vainqueur
Centenaire épuisé, par le poids des années
Méditatif ainsi, qu'un songeur philosophe.
L'on en voit de chenus, tels Priam ou Nestor
Qui portent favoris, de mousse et de lichen
Sur une peau hâlée, que les rides sillonnent.
Parfois dans la pénombre, au fond d'une vallée
Tristement agonise, un vieillard solitaire
Que l'agaric déjà, de son thalle emprisonne.
D'autres encor ne sont, que des squelettes raides
Longs spectres végétaux, visions fantomatiques
Montrant côtes brisées, poitrine caverneuse.
L'on ne voit de certains, qu'un moignon rabougri
Sur le sol accroché, sans nulle utilité.

Parfois dans un lais passe, un bûcheron sinistre.
L'on entend résonner, dans la futaie profonde
L'ignoble grondement, d'un monstre mécanique
Fauve au souffle rageur, aux dents aiguës d'airain
Le prédateur cruel, du troupeau résigné
Toujours se repaissant, d'eau claire et de lumière.
Puis un gémissement, s'échappe douloureux
D'un arbre condamné, qui lentement s'incline.
Son esprit séparé, de sa vile dépouille
Dignement s'évapore, en un poudreux nuage.

Humains, gardons-nous bien, ainsi que meurtriers
Par la scie, la cognée, sans remords d'entailler
Leur brune chair d'où sort, une mielleuse humeur.
Ne sont-ils quand la Mort, nous fauchera soudain
Ce qu'un jour deviendront, nos âmes nostalgiques?



 

NUAGE

Lorsque Zéphyr l'entraîne
Son corps indécis flotte
Mais quand souffle Notos
Qui l'excite et le fouette
Comme Protée rusé
Le voici lynx, panthère
Lion, tigre ou bien dragon.

Parfois son âme triste
Verse des pleurs sans fin.
Ses larmes titanesques
Vont abreuver la mer.

 

SOUS-BOIS

En poussant le portail, des rameaux se croisant
L'on peut franchir le seuil, du sylvestre palais
Merisiers, châtaigniers, sont piliers, sont colonnes
D'un superbe plafond, damasquiné de feuilles.
La bruyère étend là, sa moelleuse carpette.

Calme — tout est calme.

La source musardant, au milieu des rochers
Nous confie tendrement, d’intimes confidences.
Le rossignol nous livre, un chant mélancolique.
C'est le rêve épanoui, du sous-bois qui sommeille
C'est le songe évanoui, de la futaie qui veille.

Tout est frais, tout est doux.

L'on est bien protégé. Le soleil indiscret
Pour entrer doit ici, frapper de son doigt jaune.
Tandis que l'onde fraîche, imprègne nos pieds nus
Sous l'ombrage touffu, soyons bien rassurés
Que ses fougueux baisers, ne brûlent nos visages.

Silence — tout est silence.

Mais qui vient par ici, qu'est-ce là dans les branches?
Ne dirait-on la Fée, la Fille des Forêts
La belle aux front de nacre, à l'iris de noisette?
N'est-ce plutôt le nain, le vilain korrigan?
Non, c'est un écureuil, qui s'enfuit effrayé.

 

LA FILLE DE LA FORÊT

Elle vit retirée, dans la forêt profonde.
Partout l'on voit surgir, dans le faisceau des branches
Sa gentille frimousse, aux longs cheveux d'ébène.
L'éphélide en points roux, tachette sa peau blanche.
Ses prunelles noisette, irradient son visage.

Quand paraît son minois, soudain le bois s'éveille.
D'un air importuné, la pervenche déclare
«Mademoiselle enfin, passez votre chemin»
«Laissez-moi sommeiller» dit le paresseux loir.
Cependant les ormeaux, tous en chœur lui murmurent
«Comme elle est ravissante, ô comme elle est charmante.
Regardez, regardez, comme elle est souriante.
La violette frémit, en effleurant sa main.
Lorsqu'il entend sa voix, le rossignol se trouble.

Mais où donc est passée, la sémillante fille?
Sans doute elle est cachée, dans l'écorce d'un frêne.

 

LAC SOUS LE CRÉPUSCULE

Tout se pâme ici, feuille, épi, corymbe et grappe.
Les vénéneuses baies, sous les branches appendent.
Les frondaisons touffues, s’étiolent dans l’air tiède.
Les putrides amas, s'évanouissent en miasmes.
La bise fleur d'arum, en sa corolle ouverte
Découvre son pistil, au dangereux parfum.
Relent avec senteur, en symphonie muette
Nous enivrent les sens, d’horreur et volupté.
Voici qu’un arbrisseau, vers l'eau diaphane penche
Tel Narcisse adorant, son image liquide.
Philomèle est partie, loin du rivage morne
Qu'habite seul ici, l'amant fier de Léda.
Quelquefois d’un effort, majestueux et lent
De même qu’Espérance, étouffée par Angoisse
Vainement il s'envole, et retombe aussitôt.
Suivant chaque saison, de sa grise paupière
La nostalgique lune, ainsi qu’un œil lassé
Recouvre ou bien découvre, un iris lactescent.
Le Temps silencieux règne, en absolu despote.
Nul jamais ne pourrait, semble-t-il en ces lieux
Troubler ce lac de plomb, ces rameaux de charbon.
Ce gour mélancolique, a sans doute vécu
La Nuit de l'Origine, et l'Aube primitive.
Sous le mystérieux flot, sans doute s'abîma
Le château merveilleux, du fabre Ilmarinen.

Et sans doute Ophélie, s’est-elle ici noyée.

 

LA SOURCE

Au fond de la forêt
L'on entend le sanglot
D'une âme solitaire.
Qui peut ainsi pleurer?

Quelle nymphe esseulée
Quel ange abandonné
Fuyant hommes et bêtes
Nous confie sa chanson?

L'on croirait que gémit
Byblis fuyant Caunus
Pour tenter d'oublier
Son impossible amour.

C'est la source coulant
Comme une femme en peine
Qui laisse choir ses larmes
Dans un chagrin sans fin.

Son bassin clair s'irise
Limpide œil transparent
Que les joncs recourbés
Comme des cils protègent.

Les arbres la consolent
Tendant leurs vertes mains.
Pourtant rien ne tarit
L'amer flot de ses pleurs.

 

SOURCE

Elle s'écoule au fond du val
Blessure intarie de la Terre
Libérant son humeur vitale.

Verne et peuplier, frêne et saule
Nourris par sa manne liquide
Près d'elle épanouissent leurs branches.
Piverts et geais, loirs, écureuils
Dans son flot salubre s'étanchent.
Sa fluide énergie devient sève
Suc, sécrétion, lymphe ou bien sang.

Quel énigmatique Ordonnance
Quel Décret mystérieux, occulte
Présidât à sa création?
Quel fortuit caprice du globe
Quelle ire du puissant Neptune
Heurtant le sol de son trident
La fit jaillir des profondeurs?
Plutôt n'est-ce un brutal séisme
Qui tel un spasme l'enfanta
Quand le soleil illuminait
Les rochers nus, inhabités
De la juvénile planète.

Son jet inextinguible sourd
Filtrant par le crible des strates
L'eau de la phréatique nappe
Qui sommeille en son antre obscur
Sans devoir jamais s'épuiser.

Un jour pourtant se tarira
Son filet pur et vivifiant.
Les arbres jaunis, endeuillés
Se dépouilleront de leurs feuilles
L'herbe assoiffée dépérira.
Baies, fruits, corolles épanouies
Se faneront, se flétriront
Moineaux, loirs, écureuils fuiront.
Dévorant, le rayon stérile
Vaincra l'humidité fertile.
Sur le sol asséché, brûlé
S'étendra l'aride maquis.

 

LA SOURCE DU VAL

Approchons pas à pas, sans bruit.
Là… ne vois-tu par la feuillée…
La source au creux du val profond?

Afin de bien la protéger
Comme de vigilants gardiens
Les arbres touffus se déploient
Brisant le trait vif des rayons.
La profanatrice lumière
Ne peut dissoudre en sa clarté
La vaporeuse humidité
Qui flotte ici telle un encens.
Les troncs sont colonnade torse
Les houppiers sont les architraves
De la nymphée majestueuse.
Pinsons, rossignols, roitelets
Mêlent à son léger babil
Doux refrains, tendres mélodies.
La guimauve au limbe moelleux
Se trempe en son courant limpide.

Il semblerait qu'une voix d'homme
Farouche, éraillée, disgracieuse
Dans son gazouillement discret
Jetterait un son discordant.
Le rustre souillerait son flot
D'une lippe au teint violacé.
Le rire ailé d'une dryade
Seul y résonnerait sans heurt.
Seule une beauté serait digne
D'y tremper sa lèvre incarnate
D'y mirer ses vives prunelles.
Seul un pied menu, délicat
S'approcherait sans imprimer
De marque lourde, inélégante
Sur l'émollient tapis de mousse.

Alors, va sans moi dans le val.
Rejoins le naturel sanctuaire
De la naïade au corps liquide
Pendant que je demeurerai
Loin, te contemplant en silence.

 

ROCHERS

Vous semblez animaux figés
Sereins, dans l'ombre du sous-bois.

L'un paraît un ours accroupi
L'autre un lion pacifique assis
L'autre encor est un éléphant...
Nul souffle en vos corps ne frémit
Nul sang ne circule en vos chairs
Nul son n'ébranle vos poitrails
Mais en vous l'on sent palpiter
L'Âme universelle des choses.
Vous ne rugissez, n'aboyez
Vous ne barrissez, ne miaulez
De vos gueules changées en pierre
Ne sort que l'éternel silence.

Vous demeurez, vous méditez
Sereins, dans l'ombre du sous-bois.

 

LES VIEUX PLATEAUX

Je vous aime, ô vallées, vieux plateaux désolés.

Sur les fronts dégarnis, de vos chaos difformes
L'on ressent le Mystère, habitant la Matière.
Vous êtes Beauté, Sérénité, Majesté
Vous êtes Pureté, Splendeur, Magnificence.
Vos marnes délitées, sont anciennes tablettes
Minéraux papyrus, terrèques parchemins
Du globe nous contant, la millénaire histoire
Message sybillin, que la Science déchiffre.

Plus que l'Académie, que l'antique Lycée
Vous invitez l'esprit, à la philosophie.

Vos cascades sont lynx, aux mouvants reins liquides.
Vos rus clairs sont boas, aux brillantes écailles.
Vos grottes camouflées, sont cryptes et chapelles
Que hantent l'ægypan, le faune et la dryade.
Vos crêtes sont pyrées, temples et basiliques
Mastabas, ziggourats, menhirs et tumulus
Consacrés à Pan, Gaïa, Déméter, Cybèle.
Vos sources dérobées, sont lustrales fontaines
Qui ne sont point souillées, par une bouche humaine.
Vos lacs sont encensoirs, d'où la brume s'élève
Religieuse vapeur, dans l'éther s'élampant.

Je vous aime, ô vallées, vieux plateaux désolés...

 

PAYSAGE

Là, des peupliers drus, s'élancent dans l'espace.
Là, des buissons touffus, s'étalent sur la mousse.
Les branches d'un mélèze, aux fragiles aiguilles
Projettent sur l'éther, une fine arabesque
Végétale dentelle, arborine résille.
Là, comme javelots, dans l'humus enfichés
De grêles noisetiers, entrecroisent leurs tiges.
Là-haut, des sapins verts, au contour acéré
Sur un versant abrupt, scient de leurs dents la voûte
Sinople contre azur, que découpent les troncs
Pairles et goussets, vair, contre-vair, giron, pal
Bucoliques fanions, d'un agreste héraldique.
Sur le coteau, là-bas, des pins au port gracieux
Mordorant aux rayons, leur écorce orangée
Pour un doux nirvana, semblent inviter l'âme.

Ô bosquet, forêt, futaie, splendeur, majesté.

Par l'hiver oubliés, quelques lambeaux neigeux
Sur le tendre linon, des printaniers alpages
Scintillent au soleil, tel un bris de faïence.

Le champ des cieux mouvants, déploie son harmonie
Bleu, rose ou carmin, violet, grisâtre ou blanchâtre
Lumineux ou laiteux, radieux ou ténébreux
Tableau versicolore, icône bigarrée
Mer tranquille, immobile, onde calme, apaisée
Que l'indolent Zéphyr, d'un léger souffle berce.
La mousse des nues flotte, en cette eau cristalline
Flamboyant, fulgurant, d'éclairs adamantins
Brasillant, chatoyant, d'éclats porphyréens.

Zénith, gouffre, abîme, ô, grandeur, infinité.

Sublime paysage, empyréenne image
T'ai-je vue sur la Terre, ou bien t'ai-je rêvée?

 

LE RUISSEAU

Chaque hiver, cinglant, pétrifiant
Le souffle de Borée le fige.
Le voici glace au lieu d'eau vive
Le voici muet, silencieux.

Mais chaque printemps le délivre
Flore à la tonifiante haleine
Libérant son cours des embâcles
Fondant la neige des alpages.

L'été, sous les rayons ardents
Son flux mince à peine s'égoutte
Dans son lit asséché de sable.
Finira-t-il par s'évanouir?

Mais l'automne en son urne verse
L'abondant flot des pluies fécondes.
Joyeux, son clapotis résonne
Dans le creux du val embrumé.

 

AUTOMNE

Tout s'endort, tout s'évapore
Souffle et chanson, rayon, rumeur...

L'automne a délavé, le soleil faiblissant
L'automne a déparé, le bosquet brunissant.

Il a déteint les champs, il a déteint l’azur.

Plus de vert, plus de bleu.

Tout s’est dénudé, tout s’est dépouillé.

L'automne a dispersé, la feuille dans les bois
L'automne a déversé, la peine dans les cœurs.

Tout est fini, tout est jauni.

Détrempées, défraîchies, les feuilles sont mourantes.

C'est le songe évanoui, de la Vie sommeillant
C'est la morne pensée, de la Mort s'éveillant.

 

L’AUTOMNE

Les arbres décharnés, vieillards aux bras noueux
Devant le rude hiver, méditent silencieux
Répandant sur le sol, des larmes végétales.
Seuls de leurs pâles tons, gris et rouille dominent
Parmi les coloris, de sanguine et de pourpre.
Le prévoyant sapin, garde son lourd manteau
Mais le charme insouciant, frissonne sous le vent
Cependant qu'il répand, ses fragiles guipures.

L'agrion frémissant, aux ailes cristallines
Disloqué par Borée, maintenant est poussière.
La cigale transie, par les premiers frimas
Dans le désert pâtis, cherche en vain sa provende.
Le robuste phalène, et la mince noctuelle
Qui traversaient hier, la touffeur estivale
Reposent dans la fange, au fond de l'étang mort.

Non loin, près du vignoble, où mûrissent les grappes
Dionysos, barbouillé, frénétique, hystérique
Trépigne dans le jus, des cuves bouillonnantes.

De même qu'un phénix, la frileuse Nature
Sachant qu'elle va naître, au souffle du Printemps
S'est doucement figée, sans regrets ni soupirs.

 

FORÊT EN AUTOMNE

Ô splendeur, enchantement, féerie, magie.

Fulgurant, on croirait, qu'en un vaste holocauste
L'automnal incendie, consume la forêt.

Pan couvre une palette, aux flambantes couleurs.
Carmin, laqué, minium, cinabre et nacarat
Se détachent brillants, des grisés, des cendrés.
Quelquefois, nuancé, l'on voit un camaïeu
Quelquefois, en rehaut, c'est une enluminure.
Voici qu'il a repeint, en aplats, mouchetures
Le rouge d'un sorbier, ou le pourpre d'un orme
Foncé d'un fusain noir, le sapin, le mélèze
Par la sanguine vive, esquissé le bouleau
Délayé sur le buis, l'encre mauve en lavis
Recouvert le tilleul, de pastel, aquarelle
Brossé le sombre houx, d'épaisse et lourde gouache
Parsemé sur l'érable, en maculages clairs
Des points flavescents, rubescents, phosphorescents.
Voici, gai forgeron, qu'il a mêlé, coulé
De lumineux métaux, rarissimes alliages
Pyrope, argent, platine, orichalque, électrum.
Puis il a ciselé, pour les pins des aiguilles
Forgé limbes d'émaux, pour le charme et la viorne.
Modéliste il revêt, de splendides livrées
Les arbrisseaux groupés, en colloque mondain.
Voici qu’il a paré, chacun selon ses vœux
De costume sévère, ou de robe légère
La ronce d'organdi, le chêne d'alpaga
Le sureau de linon, le cormier de coton
Les buissons, les halliers, de dentelle et de smocks.
Leurs troupes colorées, disséminées, paraissent
Des convives joyeux, fardés pour une agape
De rustiques fêtards, se grimant pour un bal.
Jusqu'au dernier instant, certains ont protégé
Leur tunique automnale, en jaune satinette.
Certains ont préservé, leur cape en refusant
De payer à l'Hiver, le tribut de leurs feuilles.
Tous les autres soumis, résignés, sur la terre
Maintenant ont laissé, leur souquenille brune.
Comme des mannequins, on les voit dénudés.

Avant de s'engourdir, sous les frimas polaires
Dame Nature arbore, un manteau somptueux.

 

LA FEUILLE MORTE

Elle gît... détrempée, délavée, déparée.
Sur la jaune prairie, son livide linceul...

Aux rayons du soleil, elle resplendissait
Gorgée de vive sève, et nourrie de lumière.
Vertumne s'éveillant, le malséant sylvain
Par un éternuement, sans pitié la fit choir.

De son râteau d'argent, Pomone au crépuscule
Pieusement, humblement, viendra la recueillir.

 

OISEAUX

Ils passent... grisés d'air vif, d'espace
Là-haut, par-dessus les nuages
Là-haut, par-dessus les rivages.

Ils vont... par-delà mers et monts
Vers des continents merveilleux
Vers de lointains pays radieux.

Ils fuient... vers un bleu paradis
Pendant que le froid nous saisit
Pendant que l'hiver nous transit.

 

LA FILLE DE LA NEIGE

C'est l'hiver, c'est la nuit — rien ne bruit, ne frémit.

Dans l'écrin nigrescent, de la voûte céleste
Sont répandus partout, milliers, millions de perles
Broches et bracelets, couronnes et diadèmes
Joyaux élaborés, par le grand Lapidaire.
L'immense Voie lactée, semble un chemin d'argent.
Là, fulgure un collier, de pierreries gemmé
Là brille une topaze, étincelle un diamant.

La neige immaculée, recouvre la campagne.
Au fond d'un labyrinthe, en boulingrins taillés
Se profile un palais, de glace et de cristal.
Sans gazon ni massif, le parc est un bosquet
Dispersant des sapins, garnis d'albâtre fin
Tout parés, décorés, de bougies, de chandelles
Pendentifs, pent-à-col, chaînettes et gourmettes
Festons phosphorescents, globes luminescents.
Les guirlandes chatoient, sur les charmilles naines.
Dans les rameaux flamboient, des lueurs féeriques
Vertes et orangées, rosâtres et violines.
D'un rocher entr'ouvert, s'épanche un torrent clair
Dont la cristalline onde, en vive cascatelle
Chante une mélodie, rêveuse, enchanteresse
Qu’une harpe éolienne, au son grêle accompagne.

C'est là que vit cachée, la Fille de la Neige.
Toujours elle contemple, au fil des journées tristes
La danse des flocons, sur les mornes prairies.
Son buste est protégé, d'un lourd manteau fourré
De vison, d'hermine et chinchilla, de zibeline.
Sa toque en astrakan, recouvre ses cheveux.
Dans son écharpe en skonsse, apparaît son cou blanc.
Sa peau semble ivoirine, ou bien lactée, nacrée.
Son œil gris est empreint, de vague nostalgie.
Le songe toujours flotte, en son regard lointain.
Sur le bord de sa lèvre, un sourire est figé.
Lentement, posément, elle écarte ses mains
D'où s'échappe un essaim, de livides paillettes
Qui tombe sans répit, sur le sol pétrifié
Qui revêt sommets, ravins, plaines et plateaux
L'isba du laboureur, au pauvre toit de chaume
Les palais de porphyre, aux bulbes rutilants.
Sur le monde elle épand, sa frileuse moisson
De glaçons, de grêlons, de givre et de verglas
Que sa main va puiser, dans l'urne boréale.
Son caprice illumine, étoiles et planètes.
Selon sa fantaisie, l'obéissante lune
Soulève ou bien descend, un voile en satin noir.

Elle conduit parfois, son traîneau sur les pistes.
Fièrement on la voit, qui brave la bourrasque.
L'on imagine alors, dans les tourbillons vifs
Son visage radieux, écumant de fureur.
Dans l'éternelle nuit, de l'étendue polaire
Quelquefois l'on peut voir, un spectacle sublime.
Dans la brume on croirait, une orbe prodigieuse
Qui lentement déploie, ses franges lumineuses
Draperies suspendues, enroulées, déroulées
Se réfractant, glissant, au loin réverbérant
Le miroir des glaciers, le cirque des névés.

C‘est la Sniégourotchka, la Fille de la Neige
Qui dénoue dans l'éther, son manteau scintillant.

 

NEIGE

Ô la neige tournoie — merveilleuse et magique.

C'est une fée, beauté, qui blanchit le bosquet.
La voici revêtant, le champ noir de lutrex.
La voici recouvrant, le pré d’albâtre fin.
Puis elle a transformé, le rocher en ivoire
Changé l'ardoise grise, en nacre étincelante.
La boue devient argent, la poussière est diamant.

Ô la neige tournoie — lumineuse et radieuse.

Vois, c'est une sylphide, éblouissante, aimable
Qui change la tristesse, en riante allégresse.

 

FLORE

La Terre ensommeillée, se morfond sous Borée.
Morne est la forêt, morne est le champ, le guéret.
Puis un beau jour voici, Flore au joyeux sourire.
Tout frémit, s'épanouit, tout fleurit, tout verdit.

Son regard adoucit, le rigoureux frimas
Sa peau câline fond, l'étouffante congère
Sa tiède haleine est brise, évaporant le givre.
Son chant allègre est hymne, aux cieux chassant les nues.

De son corsage ouvert, se répand le pollen
De sa robe troussée, les graines s'éparpillent.
Son pied nu fait germer, la verveine et le houx
Son baiser tendre éclot, en bouquets la jonquille
Sa douce main parsème, en grappes les muguets.
L'abeille tourbillonne, en ses cheveux dorés.
Papillons, hannetons, auprès d'elle voltigent.
Le chevreuil, l'écureuil, bondissent dans ses pas.

Tout revit, rajeunit, châtaignier, charme et buis
Tout jaillit, resplendit, clématite et souci.

L'eau du fougueux torrent, soudain brise l'embâcle.
Vairons, goujons, gobies, ondoyant, frétillant
Remontent les ruisseaux, dans les rocs écumeux.
Voici les passereaux, venus de lointains lieux
Pouillot, loriot, pinson, voletant, becquetant.
Le bosquet se remplit, de leurs chants mélodieux.

Ainsi lorsque revient, la Déesse rieuse
Vieillard honteux, l'Hiver, jusqu'au pôle s'enfuit.

 

SUITE RUSTIQUE

CHÂTEAUX EN RUINE

Sur le crâne bossu, des antiques montagnes
S'élève quelquefois, un castel, un fortin
Comme un divin diadème, ou le chapeau d'un mage.

Leurs murs que n'ont vaincus, ni fer ni flamme vive
Sont résignés, rompus, devant l'assaut des siècles.
Merlons, cheminée, tours, passerelle, échauguette
Sont éboulis, débris, décombres et gravats.
Certains encor debout, dressent un haut donjon
D'autres n'ont préservé, qu'un modeste rempart
Démantelé, démembré, détruit, disloqué.
La Mort depuis longtemps, soumit ces fiers colosses
Grignotés patiemment, par la taupe et la fouine
Parasites géants, de ces corps minéraux.
Les dalles sont gercées, par l'hivernal frimas
Les courtines hâlées, par l'estival rayon.
L'indigne liseron, de rets verts emprisonne
Le moellon désuni, descellé, délité.
Le sournois lichen pousse, en plaques ocracées
Chronique maladie, sénile déchéance.
Des souvenirs lointains, gisent dans leur dépouille
Mêlant crime et passion, tragédie, perfidie
Côtoyant les preux, enchanteurs, nécromants, spectres.

L'automne dans ces corps, paralysés, rongés
Verse la féerie, de ses tons fulgurants.
Quand le soleil couchant, de rayons illumine
Ces vestiges glorieux, orgueilleux, miséreux
L'on croirait que revit, fantastique vision
Le faste éblouissant, de leur ancien passé.

 

RUINES D'UN CHÂTEAU

Le Temps, vil destructeur, a sapé ses murailles.
Liseron, lierre unis, recouvrent ses courtines.
La corneille a niché, devant la meurtrière.
La guivre qui soumit, le géant orgueilleux
Dans le morne éboulis, établit son royaume.

Brigands, marchands, troubadours, enchanteurs, seigneurs
Jadis ont vécu là, témoins hallucinés
D'une tragédie noire, épouvantable, inouïe.
Batailles et festins, massacres et tournois
Devant cette blocaille, un jour se déroulèrent.

Autrefois rendez-vous, d'agapes et de chasses
Thébaïde aujourd'hui, havre de paix... désert.

Lorsque descend la nuit, sous le spectre lunaire
Mystérieux, ténébreux, le burg alors s'anime.
Dans l'éternel silence, on entend retentir
Le sanglot d'une dame, au vitrail de la tour
Le râle de l'amant, au fond d'une oubliette.
L'on croirait ouïr le pas, d'antiques sentinelles
Qui marchent sans répit, sur les chemins de ronde.
Soudain, le pont-levis, se rabat en grinçant.
Les poignards, les épées, cliquètent sur les heaumes.
Voici les chevaliers, pour la joute parés.
De son airain vibrant, un hélicon résonne.

Mais aux rayons vainqueurs, de l'aube qui survient
Tout s'enfuit avec l'ombre, et s'évanouit au jour.
L'on ne voit qu'une branche, éraflant un muret.
Deux pins sont là, devant, comme des preux figés
Cependant qu'une chouette, ulule dans la ruine.

 

VIEUX MUR

Il semble, au soleil ondulant
Ses moellons blancs tels des vertèbres
Squelette rongé, calciné
D'une guivre aux géants replis.

 

LA FONTAINE ABANDONNÉE

À peine la distingue-t-on
Parmi l'envahissant genêt
Seule, abandonnée, désertée.

Liseron, lierre et capillaire
Grimpant à son rugueux fronton
D'un manteau fourré la revêtent.
Les filaments d'algues qui pendent
Sous l'urne ébréchée de son jet
Lui font barbiche et favoris.
La mousse l'affuble en son faîte
D'une coiffe en velours verdâtre
Simulant un chapeau grotesque.
La voici qui prend les allures
D'un saltimbanque drolatique
D'un gnome accroupi méditant.
Branches moisies, feuilles flétries
Dans son bassin glauque s'abîment.
La bonde altérée s'est disjointe
Libérant un filet d'eau trouble
Dans l'herbe folle environnante.

Elle offre à tous comme autrefois
Son flot salubre et vivifiant.
Viennent tour à tour y puiser
La biche assoiffée par sa course
Dans la garrigue ensoleillée
L'étourneau sillonnant l'éther
Sous les feux de la canicule.
Pas un qui ne trempe en son eau
Plume ou poil, mufle ou bien museau.
La fourmi bâtit son palais
Sous les moellons de son assise.
D'irrévérencieux champignons
La couvrent de verrues et croûtes.
Son bac est devenu royaume
Des gyrins, têtards et ranatres.
La bergeronnette effrontée
Ne risquant d'être dérangée
Se pose au chef du monument.

*

Les habitants, pour la cité
Depuis longtemps ont fui ce lieu.
Sans respect, ils ont délaissé
Le jet rustique et bénéfique
Pour le pratique robinet
L'aiguière en bloc dur granitique
Pour un évier en acrylique.
Tous autrefois la visitaient.
Le fermier s'y désaltérait
Lorsque sa chopine était vide.
Sur la margelle avec leur seau
Les péronnelles cancanaient
Tandis que les enfants joyeux
S'éclaboussaient en criaillant.
Jeannot y surprenait Lison
Lorsque penchée par-dessus l'onde
Pour emplir sa cruche d'albâtre
Se découvrait sa blanche gorge.
Le pèlerin superstitieux
Prononçant un vœu, pieusement
Jetait une pièce en argent
Dans sa miraculeuse vasque.

Personne aujourd'hui ne l'honore.
Nul visage humain ne s'y mire
Nulle main ne s'y vient tremper.

*

Sut-on jamais qui la sculpta?
Quel artiste un jour, solennel
Se dit, pareil au Créateur?
«C'est ici que se dressera
La fontaine utile au village.»
Sous la dalle aujourd'hui reposent
Les ossements de sa dépouille.
Sait-il qu'en ce jour les moineaux
Profitent seuls de son ouvrage?
Mais peut-être en est-il bien aise.

 

EMBLAVURE

Coquelicots, bleuets
De leurs éclairs chatoient
Comme rubis, saphirs
Dans un brocart soyeux.

 

LE VENT

C'est le vent qui surgit.

Le voici décoiffant, la nonne et la fillette
Le voici détournant, les rumeurs, les appels.

C'est le vent qui rugit.

Le voici traversant, les ravins, les massifs
Le voici chevauchant, les nuages cabrés
Déchaînant pluie, grêlons, dans ses tourbillons fous.

C'est le vent qui gémit.

C'est un lâche voleur, emportant la tiédeur.
C'est un brigand banni, par toutes les contrées.
Le voici ramenant, confondus, indistincts
Le hurlement des loups, dans les taïgas sombres
Le soupir du Lapon, dans son igloo de neige.

C'est le vent qui mugit...

Portant vers les muezzins, des lointains minarets
Le proche carillon, de notre humble chapelle.

 

MARE

Au long du jour et de la nuit
Dans son miroir elle reflète
Ciel de saphir, cosmos de jais
Disque d'or ou globe d'argent.

 

VEILLÉE

Près du cantou vermeil, où crépitent les bûches
Tous en famille ici, réunis, rassemblés...

Qu'il fait doux, qu'il fait bon.

Dehors, le vent, la neige...

Ici, douceur, bonheur — quiétude.

On cause, on écoute, on frissonne, on se rassure.
L'écir, démon terrible, arrache les barrières.
Titan, géant, il brise, il déforme, il déchire
Tournant, tourbillonnant, s’irritant, s'acharnant...

C'est la fin du monde.

«Rapprochons-nous du feu, réchauffons-nous un peu.
Maria, cherche ton châle, et couvre aussi ta sœur»
«Dans le jardin, là-bas, entendez-vous ce bruit?
«C'est le vent qui gémit...» «Plutôt ne dirait-on...»
«Maman, le drac est là, dehors contre la porte.
L'on entend s'accrocher, sa griffe sur le bois»
«Non, vois-tu, ce n'est rien, calme-toi, ce n'est rien.
Calme-toi, c'est le vent — Tiens, chante une prière»

La tempête parfois, s'engouffre sous le toit.
Les panes du logis, soudainement s'ébranlent.
Par les carreaux battus, l'on croirait que surgit
Le Grand Veneur livide, au milieu des flocons.

«Adomo tua quaesumus Domine...»

Lacérée par le vent, là-bas on imagine
Sur le sommet du mont, la vieille croix de pierre.

L'on est bien protégé, l'on se réjouit du feu.

«Ô mon Dieu, par ce temps, que fait donc le mendiant?
Sous la neige il grelotte, errant, abandonné»

«Mon Dieu»

«...serenitatem nubis supplicantibus...»

La cheminée vivante, est bienveillant génie
Qui protège l'oustal, prisonnier de l'hiver.
Son cœur est le brasier, où circule un sang chaud
Dans la chair des brandons, couverts d'une peau brune.
La hotte est le poitrail, où son haleine tiède
S'échappe en tourbillons, par-dessus le faîtage.
Quelquefois quand le vent, la tourmente en rafale
Voici qu'elle rugit, comme un fauve en colère.
Sa courte flamme aiguë, s'abrande puis s'étouffe.
Sur le fer des landiers, craquent les tisons rouges.
Le feu contre le mur, jette une ombre terrible
Serpent, lynx, dragon, loup, se livrant un combat.
Les cuivres suspendus, ferrats, louche et fontaine
Reluisent au plafond, tels sanglantes carcasses.

Puis enfin lentement, s'éreintant, s'épuisant
La tempête s'endort, le tumulte s'apaise.

Puis tout redevient calme.

L'impassible chaleil, religieusement veille
Dans la profonde alcôve, illuminant la Vierge.

Une châtaigne expire, en un gémissement.

Tout se perd, tout se tait.

Là-bas, l'on n'entend plus, vers la haute planèze
Qu'un atone murmure, inaudible, indistinct.

Le frêle balancier, oscille dans sa gaine.
Les gouttes s'écoulant, gargouillent dans l'aiguière.

Plus de vent, plus de bruit.

L'ouragan s'est enfui, les fumerons s'éteignent.

«...tua praevemiente clementiam sentiamus»

«Il est tard maintenant, il faut aller dormir.
Dès l'aube, il fera bon, randonner dans la neige»

 

L'HIVER

La Terre engourdie par Hiver
Gît sous le suaire immaculé.

Comme la Belle au Bois dormant
Sous le drap morne des flocons
Pour s'éveiller, triste, elle attend
Le tiède baiser du Printemps
Son prince charmant, jeune et beau.

 

BERCEUSE PAYSANNE

Endors-toi mon enfant
Doucement, doucement.

Déjà ton esprit s'abandonne
Rêvant parmi les sortilèges.

Endors-toi mon enfant
Doucement, doucement.

Ne vois-tu le Malin méchant
Le Malin qui veut t'effrayer?

Endors-toi mon enfant
Doucement, doucement.

Ne vois-tu l'enjôleuse fade
La fade qui veut t'aguicher?

Endors-toi mon enfant
Doucement, doucement.

N'aie crainte auprès de ton berceau
Vois, j'ai posé la Vierge blanche...

Endors-toi mon enfant
Doucement, doucement.

La Vierge blanche épouvantant
Malin méchant, fade enjôleuse...

Endors-toi mon enfant
Doucement, doucement.

Vois, le Malin s'est retiré
Honteux au fond de sa caverne.

Endors-toi mon enfant
Doucement, doucement.

Vois, la fade s'est retirée
Honteuse au fond de la forêt.

Endors-toi mon enfant
Doucement, doucement.

 

LES LOUPS-GAROUS

Saisis par l'esprit démoniaque
Les voici traversant la nuit
Masses courbées, spectres voûtés
Dépourvus de nez, d'yeux, d'oreilles.
Leur poitrail porte les stigmates
Qu’à jamais leur ont infligés
Malédiction, déréliction.
La Mort terrifiante les ceint
Tel un nimbe funeste, horrible.
Quand surgit leur troupe effarée
Le sol grince et l'arbre gémit
L'astre nocturne au sein des nues
Luit tel un œil cyclopéen.
L'homme, atterré, de son buron
Dans la ténébreuse futaie
Voit au loin s'avancer leurs ombres.
L'un d'eux brusquement s'est figé
Puis il pousse un long hurlement.
La forêt se trouve ébranlée
Dans son épaisseur insondable.

Cependant aux lueurs de l’aube
Soudain leur groupe s'évanouit
Rejoignant par un puits secret
Le morne séjour de l'Enfer.

 

LE DRAC

Je suis le drac, le malin génie, le nain rouge
Plus méchant, plus coquin, plus gredin, plus sournois
Que tous les farfadets, sillonnant la contrée
Nulle histoire ici-bas, où je n'ai mis le nez.
Pour sûr qu'avec ma queue, mes oreilles pointues
Je n'ai vraiment pas l'air, d'un candide chrétien.

Oyez tous mon exploit, vous allez bien en rire.
L'autre nuit parcourant, la campagne tranquille
Sur une jasserie, je monte six chevaux
Puis je leur fais danser, la bourrée sur l’ardoise.
Le bouvier crut mourir, en les voyant à l'aube.
Je fais danser aussi, les papetiers naïfs.
Je plonge leur tignasse, au milieu du pétrin
J'actionne les pilons, déverse les chiffons...

Je suis le drac, le malin génie, le nain rouge.
Trolls, gnomes et kobolds, succubes et incubes
Près de moi, timorés, ne sont qu'enfants de chœur.
Sur le puy, vers minuit, avec les noirs démons
Je rôtis dans la braise, un nouveau-né transi
J'embrasse par six fois, le Cornu sur les fesses.
Mes amis les sorciers, me prient de leur jurer
«Jamais Bien ne feras, à ton prochain nuiras»

Je suis le drac, le malin génie, le nain rouge.

 

PROMENADE EN MONTAGNE

Ô que la neige est douce, en marchant face au mont.

Là, sont blottis les puys, serrés à l'horizon.
L'écharpe des sapins, autour du Capucin
Recouvrant ses deux joues, le protège du froid
Pendant que le Mont Chauve, aux pentes ravinées
Tremblote sous le vent, grelotte sous le givre.
Là, dans le val transie, la ville attend l'été.
L'ancien clocher sonnant, les monotones heures
Comme un vieil asthmatique, égrène un râle atone.

Seul ici près du mont, qu'il fait bon respirer.

L'on croirait ici voir, la Fille de la Neige
Dans son traîneau glissant, vite ainsi que les vents.
Rien ne peut l'arrêter, rien ne peut l'effrayer.
Brave, elle rit du froid, défie le pic abrupt.
Pendant ce temps, là-bas, dans son logis douillet
L'aimable jouvencelle, encor ensommeillée
De sa frileuse main, lève un coin du rideau.
Son œil émerveillé, découvre les beautés
Qu'habile magicien, le taciturne Hiver
La nuit a préparé, silencieux, minutieux.
Chaque flocon devient, brillante papillote.
Partout sont dispersées, chatoyantes paillettes
Partout sont disposées, luminescentes gemmes.
La belle dans sa tresse, attache un ruban rose.
Dehors il fait si clair, dehors il fait si beau.
Quel bonheur, ô quel bonheur, ô quelle gaieté.

Seul ici dans le froid, qu'il fait bon randonner.

Cependant loin d'ici, la campagne s'éveille.
Là-bas, dans la cité, bruyante et bourdonnante
L'on entend les autos, se croiser en tous sens
L'on voit les magasins, découvrant leurs vitrines.
La grande cathédrale, émerge dans la brume
Puis secoue pesamment, ses cloches engourdies
Pour éveiller au loin, ses montagnardes filles.
Chacune lui répond, des villages voisins.
«Je suis là.» «Je suis là.» «Je suis là.» sonne leur voix d'airain.
«Moi, je reste engourdie, sous la congère épaisse.»
«Moi, près du col ici, je combats sous le vent.»
«Moi, pimpante j'admire, au miroir de l'étang
Mon immense œil, rosace, et mon chapeau, toiture.»

Ô que la neige est douce, en marchant face au mont.

 

SUITE MARITIME

L'ONDINE

Comme Cypris, venue des flots
Son corps est marine substance.
L'on dirait son cheveu mica
L'on croirait sa chair pure écume.
Ses brillants ongles sont écailles.
Son œil est tout rempli d'azur.

Le sable imprégnant son pied vif
De ses grains veut la retenir.
L'Aquilon frémit en ses mèches.
Le Zéphyr tressaille en ses bras
L'Océan pour lécher sa peau
Retient son flot, devient câlin.

Elle est princesse du rivage
Néréide ou sirène, ondine.
Les animaux des cieux, des vagues
Les marsouins, les dauphins, tritons
Goélands, pélicans, mouettes
Charmés, viennent tous l'adorer.

 

CHANSON DE MER

D'après un poème de T. Gautier

«La belle, eh, d'où viens-tu
Voguant au gré de l'onde
Sur ton voilier fragile?
Sais-tu bien que la foudre
Plus souvent aux cieux brille
Que les yeux de Pollux?»

«Mystère est mon passé
Ma voilure est dentelle
Mes agrès sont de soie
Mais pour moi Thétys change
L'Euros en douce brise
La nue sombre en azur.»

«Dis la belle où vas-tu
Vers Grenade ou Séville?
Dans la riche Bagdad
Voudrait-tu rencontrer
Le calife amoureux
Qui serait ton époux?»

«Mystère est mon destin
Mon désir est d'atteindre
Le pays du bonheur
Le pays merveilleux
Des ravissantes nymphes
Des charmantes sirènes.»

«Hélas en vain la belle
Notre vigie là-haut
Depuis sa hune guette
Son rivage inconnu
Car toujours on le cherche
Sans jamais le trouver.»

 

LE VOL DU GOÉLAND

Il s'ébat... s'étend, s'élance...
Vers les cimes du zénith
Plonge... s'élève et dégringole...
Dans les ravins de l'éther
Se retient, puis se raccroche
Sur d'invisibles filins
Sur les corniches d'azur
Les rocs transparents de l'air
Comme un céleste alpiniste
Comme un divin acrobate.
Le rayon devient trapèze
Le nuage est son tremplin.

Voilier de la Fantaisie
Dans l'Océan bleu du Rêve.

 

TEMPÊTE DE MER

Loups, chiens, griffons, dragons, démons et mastodontes
Furieuse armée surgie, des nuits préhistoriques
Géants, Titans, harpies, attaquant l'Océan
Sous le cruel regard, de l'affreuse Gorgone.

La troupe maritime, escalade la rive
Broyant l'onde émiettée, par sa dent granitique
Brisants déchiquetés, contre houle énervée.
L'eau perfide, acharnée, sur le roc entêté.
La presqu'île touchée, sans couler agonise.
La caverne profonde, engloutit l'impur flot.
Dans son piège la crique, enserre un membre fluide
Giclant et se gonflant, grondant et se tordant,
Les coursiers de Neptune, agitent leur crinière
Que l'irascible Euros, à coups de fouet cravache.
Bruyant canon, la nue, de ses boulets brutaux
Bombarde vainement, la grève qui blêmit.
Trahi, perdu, le phare, au sein des hautes vagues
Lance vers l'horizon, des signaux flamboyants.
Le Soleil poignardé, par l'effroyable Nuit
Là-bas sombre et se noie, dans son lumineux sang.
La démente Phœbé, fuit dans l'espace trouble
Hors de cette bataille, énorme, épouvantable.

Dans le jour qui faiblit, près du rivage ici
Quand la tempête ulule, au milieu des récifs
L'on croirait que résonne, au-dessus de l’abîme
Le vibrant hélicon, du messager Heimdall
Pour le Monde annonçant, le fatal Crépuscule.

 

L'ÉCUEIL SOLITAIRE

Comme un preux terrassé, comme un soldat blessé
Le voici repoussant, le bataillon des flots.

Courageux il résiste, aux vagues injurieuses
Malgré le vent qui hurle, en sa tignasse d'algues.
Sa chair est lézardée, crevassée, couturée.
Le mollusque entêté, ronge son dos inerte.

Pitoyable martyr, ou sublime héros?

Par les dieux condamné, de même qu'un Titan
Le voici qui subit, douloureux, impuissant
Le supplice éternel, d'une agonie sans fin.

 

LA PALUDINE
D'après un poème de P. Salinas

Vernie, polie, nacrée...

Si pure et si parfaite.

Superbement courbée
Subtilement lovée.

Nul artiste jamais
N'aurait pu l'inventer.
Quel artisan du gouffre
Quelle divinité
Put tailler ce chef-d'œuvre?

Identique à nulle autre
Pourtant précieuse, unique
N'est-elle bellissime
N'est-elle rarissime?

Faisceau, réseau, lacis
De lignes emmêlées
De plans superposés.
L'apex, le péristome
Columelle et siphon
Crêtes et cannelures
Sont liés, harmonieux.
Sinuosités fines
Rêveurs linéaments
La droite et la spirale
Se nouent gracieusement.

Son dessin magnifique
Dans le profond abysse
Montre avec élégance
La solution géniale
D'un problème posé
Que la Géométrie
Jamais ne résoudrait.
La voici confondant
Nos algèbres vaincues.
La voici déduisant
Le pourquoi, le comment
Du Mystère éternel.

Bleu, rosé, violet, mauve...
Sur le miroir diapré
Scintille un arc-en-ciel.
Dans l'étroite logette
Gronde une mer immense.

Illusoire, inutile
Ce joyau sans valeur
Ne servira jamais.
Distrait on la saisit
Pour la voir un instant
Mais voici qu'on la jette.
Pourtant je la recueille
De même que le nègre
Vénérant l'amulette.
Je voudrais, coquillette
Par un fil de nankin
Te suspendre à mon cou
Te garder pour la vie
Sur mon sein protecteur.

Ô beauté, sans destin...
Mille fois repoussée
Par l'insensible houle
Solitaire, anonyme
Sur la rive du Monde.

 

LA SIRÈNE

Elle est si fine, élégante, elle est si légère
Que sur l'onde elle marche, et flotte sur la nue.
Si grande est sa beauté, si grande est sa prestance
Que tout dans son passage, est métamorphosé.

L'eau de ses doigts s'écoule, en perles et diamants.
L'air qui sort de sa bouche, en éther est changé.
Contre sa peau le sable, est grains d'or ou d’argent
Le rocher dans ses pas, devient marbre, opaline.

Sa demeure est formée, de gracieux coquillages.
Le clovisse est le toit, l'escalier une conque.
Les branches en corail, ombragent son jardin
Bucolique massif, où l'anémone croît.

Elle a pour alezan, le fidèle dauphin.
Son planeur est mouette, et sa barque tridacne.
Son miroir est de nacre, et sa brosse d'écailles
Tandis qu'elle s'évente, avec une telline.

Tout le jour elle rêve, au sommet de la dune
S'enivre de soleil, et se grise d'espace
Musarde ou bien s'étend, sur la dune émolliente
Songeant, s'émerveillant, de l'azur, de la mer.

Quand l'ombre silencieuse, engloutissant Hélios
De son voile obscurcit, le gouffre océanique
Sereine elle contemple, au sein du firmament
Son amie Séléné, venue la saluer.

 

L'EMBARQUEMENT POUR CYTHÈRE

Elle est née... du flot, du sel, de l'air, de l'écume...

Souriante, éblouie, la voici qui découvre
Le splendide océan, devant elle étendu.

Sa main gauche emprisonne, en sa très douce cage
Son beau sein plantureux, cependant que la droite
Retient nonchalamment, les orbes de ses mèches
Comme un torrent doré, dans son dos ruisselant.

Sa prunelle éblouie, sonde à l’horizon vierge
La mauve immensité, frissonnant à la brise.

Les habitants marins, déjà sont auprès d'elle.
Tous viennent l'adorer, viennent la vénérer
Car elle est de chacun, la sœur ou bien la fille.
La colombe en premier, s'est posée dans sa main.
La méléagrine offre, une éclatante perle.
D'un vol majestueux, la mouette l'entoure
Frôlant sa furtive aile, à ses cheveux légers.
La méduse déplie, sa fragile guipure.
Le dauphin joyeux plonge, en frétillant dans l'onde.

La déesse attendrie, sur tous pose un regard
Le visage éclairé, d'un sourire angélique.

Réunis, les marsouins, font un radeau mouvant
De bijoux et joyaux, de pierreries, étoffes
D'hélix et de pectens, cérithes et palourdes.
Voici les cormorans, les goélands, frégates
Puis voici les grondins, les thons et les balistes.
Plume, écaille, irisées, diaprées, phosphorescentes
Sur le miroir liquide, en éclairs s'irradient.
Voici des flots surgies, les chastes Néréides.
Les Charites en chœur, viennent du continent.
De l'espace descend, la théorie des Heures.
Toutes sont couronnées, d'asphodèle et de myrte
Parées de bracelets, de broches et colliers
Revêtues de rubans, de foulards, nœuds, festons.
Nageant, s’abandonnant, elles jouent, se trémoussent.
L'une verse un tridacne, où pleut une cascade.
L'autre les yeux mi-clos, et découvrant sa gorge
Caresse indolemment, les ailes des colombes.
Volupté, bonheur, délire, extase, ô mariage
De la chair et de l'eau, des couleurs et des formes.
Le saphir de la mer, sur l'opale des corps
Se répand, se confond, en gemmes transparentes.
Les tritons chevelus, barbus, squameux, hirsutes
Dans les conques de nacre, en soufflant s'époumonent.
Séraphins, angelots, jusqu'au fond de l'espace
Déroulent une écharpe, en tussah nacarat
Pendant qu'Iris au loin, déploie sa frange courbe.
Les alcyons tournoyants, laissent planer dans l'air
De lumineuses fleurs, aux lactescents pétales.
Partout la rose éclot, sur le sol fécondé.
Jaillissant, le soleil, dans les cieux purs flamboie.
Les tourbillons de nues, s'échappent des rochers
S'enflent en s'élevant, au souffle de Zéphyr.
Tout est surnaturel, prodigieux, merveilleux.

Et la Cyprine ainsi, glorieuse, éblouissante
Rejoint au sein des flots, son trône trismégiste.
Majestueusement, le cortège s'ébranle.
Pour la porter là-bas, vers la rive sacrée

 

SUITE GÉOLOGIQUE

PROMENADE GÉOLOGIQUE

C’est la ronde géologique
La ronde minéralogique.
C’est la ronde pétrochimique
La ronde cristallographique.

Sanidine, anorthite, hornblende
Calcite, aragonite et sphène.
Deux CaO, deux H deux O
Si quatre O dix, MgO.

C’est la ronde géologique
La ronde minéralogique.
C’est la ronde pétrochimique
La ronde cristallographique.

Labrador, leucite, amphibole
Dolomie, péridot, spinelle.
CO trois Mg, K deux O
Na deux O, Fe, Ti.

C’est la ronde géologique
La ronde minéralogique.
C’est la ronde pétrochimique
La ronde cristallographique.

Biotite, anorthite, épidote
Corindon, rutile, apathite.
Si deux Al deux, Fe
Sept Si deux 0, KCl.

C’est la ronde géologique
La ronde minéralogique.
C’est la ronde pétrochimique
La ronde cristallographique.

Disthène, almandine et chlorite
Polyhalite et glaucophane.
Trois Al deux O trois, Ca
Cr deux O trois, Cl deux.

C’est la ronde géologique
La ronde minéralogique.
C’est la ronde pétrochimique
La ronde cristallographique.

 

DEVINETTE

Devinez qui je suis.
J’ai la Terre pour mère
J’ai le Feu comme père.
Ni le fer, ni le quartz
Ni le dur corindon
Ne rayent ma surface.
L’on croirait que j'imite
Goutte cristallisée
Glaçon dur pétrifié.
Rien n’est aussi poli
Que mes facettes planes.
Rien n’est plus régulier
Que mes arêtes vives.
Rien n’est plus transparent
Que ma fine matière.
Phœbus de ses rayons
Traverse mon réseau.
Le soleil s’irradie
Sur mes stries parallèles.
Mes étincelants feux
Pâlissent tout rayon.
Je montre une cassure
Nette et conchoïdale.
Je suis carbone pur
Maille serrée d’atomes.
Vous n’avez pas trouvé
Cherchez encor un peu.
L’on m’enchâsse dans l’or
Des bagues et des broches.
Serti sur les couronnes
Je brille au front des reines.
Voyez-vous qui je suis?
Mais voyons, le diamant.

 

L’AMMONITE

Si dure est ma coquille
Dans la roche engainée
Qu’elle est devenue pierre.
Me voilà minérale
Maintenant prisonnière
Mais jadis je hantais
L’océan jurassique
Parmi les crinoïdes.
J’ai vu les transgressions
De l'onde océanique.
J’ai vu les éruptions
Des chaînes volcaniques.
J’ai vu l’aube des Mondes
Les primitives ères
Quand la vierge planète
Vagissait dans ses limbes.

 

LE SAPHIR

Je dormais bienheureux
Sous les strates profondes.
Le chercheur sacrilège
De sa cupide main
Sans vergogne rompit
Ma protectrice gangue.
Puis le tailleur expert
De sa meule polit
Mes facettes brillantes.
Point ne blâme pourtant
Le zélé joaillier
Car de mes puissants feux
Dans l'or vif d'une bague
Superbement je pare
Le doigt fin d’une belle.

 

LA GÉODE

Sous la fausse apparence
D’un caillou laid, commun
Je cachais mon trésor
Jalouse et mystérieuse.
Mais un jour un curieux
Maudit soit le quidam
Sondant ma carapace
Découvrit le secret
De ma supercherie.
Quelle horreur, une scie
Bientôt fendit mon crâne
Dévoilant au grand jour
Mes cristallines dents.
Rue de la République
Dans un vil magasin
Me voici présentée
Minérale mâchoire
Béante, inoffensive
Montrant ses bleus cuspides.
Les badauds s’extasient
Devant ma splendeur vive.
Les enfants me convoitent.
Par mes feux attirée
La foule des clients
S'avance vers le seuil.
Là, dans le magasin
L’on troque des joyaux
Contre un chèque vulgaire.
Le bijoutier comblé
Ramasse les billets.

 

LE GALET

Il gît, sur le bord du ruisseau
Crevassé, ridé, fissuré.
Pourquoi s’étonner s’il prend l’air
D’un philosophe débonnaire...
S'il possédait une mémoire
Quels souvenirs, quelles pensées
Nous confierait-il, nostalgique
Sur l'antique vie des plateaux?

Il a vu, témoin du Passé
L’Apocalypse primitive
L’épouvantable dinosaure
Dans la jurassique savane
Le machairodus effrayant
Sur la toundra pléistocène.

Il semble interpeller, songeur
Le chaos résistant, puissant
Rocheux lit d'une cascatelle
«Voilà ce qu’un jour tu seras.»
Mais l’arène lui dit «Regarde
Ce qu’il adviendra pour toi-même.
La Terre est un géant clepsydre
Libérant de liquides grains.
L'onde qui lentement nous mord
Sournoisement nous pulvérise.»

 

LES ROCS

Morceaux d’Éternité, fragments
De l’Être multiforme, énorme
Qui roule au cosmos ténébreux
Sa diaspora d’essaims flambants.
Débris de soleils défunts, cendres
Jadis échouées, accrétées.
Fils de l’astéroïde errant
Vous étiez Feu, Rayon, Lumière
Vous êtes cristaux, minéraux.
Vous étiez bouillants, fulgurants
Vous êtes gelés, pétrifiés.
Vous portez l’essentiel Mystère
Qui jadis enfanta les Mondes.
Vous contenez la prime Énigme
De l’éternelle Création.

Vous êtes Force et Robustesse.
Vous êtes Solidité, Masse
Vous êtes Compacité, Poids
Densité, Dureté, Volume.

Surgis de l’insondable écorce
Vous êtes pics, monts, cordillères
Vous devenez blocs, éboulis
Vous êtes pierraille et rocaille
Vous êtes gravier puis sablon
Vous devenez bientôt limon.
Le souffle du Zéphyr, alors
Vous disperse au-delà des cieux.

 

LE VIEUX MAAR

Sous l’horizon radieux, l'on voit une colline
Près d’un étang serein, vieux maar endormi.
La Nature épanouie, de son manteau recouvre
La scofuleuse ponce, et la rugueuse cheire.
Tout paraît si tranquille, en ce doux paysage.

Ici pourtant jadis, gronda l’apocalypse.
Dans un fracas terrible, épouvantable, inouï
D’un coup l’instable sol, trembla, se fissura
Puis l’énorme explosion, pulvérisa le roc.
Parut alors un cône, au sein des fumerolles.
Dans le béant cratère, un torrent se perdit.
Voici que naît un lac, aux rives sinueuses.
Puis le silence tombe — Les millions d'années passent.
Durant les calmes jours, des années triasiques
Les fines diatomées, construisent leurs frustules.
Dans le fond lentement, les varves s’accumulent...

C’est ainsi que le Temps, accomplit sa grande œuvre.

 

SUITE POLYNÉSIENNE

PROLOGUE

Pour conjurer l'ennui, des soirées hivernales
Quand le crachin morose, au carreau s'éternise
Je possède un ouvrage, infaillible, admirable.
Nul chapitre ennuyeux, n'y fatigue l'esprit
Mais partout l'on y voit, photographies splendides
Nous entraînant bien loin, vers le pays des rêves.
Par l'image il me guide, en conduisant mes pas
D'îlot en archipel, et de plage en forêt
Dans l'Océanie bleue, terrestre Paradis.
Lors à mon pied je noue, la sandale d'Hermès.
Je flotte sur la vague, et plane sur la nue.
L'âme sait traverser, le vaste Pacifique
Mieux que la nef rapide, ou le véloce avion.

De l'urne ainsi d'un coup, lorsqu'on l'ouvre jaillissent
Par milliers coraux, poissons, fruits, fleurs, cocotiers
Puis telle une déesse, éclipsant tous ces feux
Paraît la vahiné, radieuse, incomparable.

Chassant les mornes gris, de nos tristes campagnes
Voici les tons violents, d'une intense harmonie
Dont le génial Gauguin, ne put tirer jadis
Qu'une image affaiblie, qu'un tableau défraîchi.
Pour cette symphonie, de couleurs et de formes
Le pinceau d'un seul maître, ainsi ne suffisait
Car il faudrait unis, dans une toile unique
Les rocs de Léonard, les parcs de Fragonard
Le grain de Carpaccio, le brillant de Moreau
L'or de l'Angelico, le vert du Véronèse.
Plus encor il faudrait, pour une Tahitienne
Les tendres carnations, de Boucher, de Puvis
Les velours et drapés, de Renoir ou Titien.
Mais l'imagination, plus que l'Art inventive
Sans nul ocre ni smalt, fait surgir du Néant
Plage et forêt, lagon, récif, îlots, barrière.

Album, dis-moi, dis-moi, dis-moi encor, encor
Les nostalgiques soirs, les mystérieuses nuits
Les voix et les rumeurs, les parfums, les senteurs.
Dis-moi encor, encor, sans jamais t'épuiser
Car mon esprit, d'azur, de vague et de soleil
S'enivrant, se grisant, n'est jamais rassasié.
Vahiné, vahiné, guide-moi, guide-moi
Vers l'horizon, là-bas, tout là-bas, loin, loin, loin...

Voici l'ouvrage ouvert, et la première image.
D'un coup voici la mer, les cieux, voici l‘Éden.

 

LAGON

La mer, les cieux, double univers, gouffres jumeaux
L'un de sombre améthyste, et l'autre en lapis clair.
Voici l'or scintillant, du rivage frangé
Le jaspe vif des bois, le diamant pur des lacs.
Pour l'œil émerveillé, tout se fond, se confond.
Le mer devient l'éther, la nue devient l'écume.

Les cocotiers ployés, langoureusement penchent
Leur cou démesuré, sur la fuyante vague
Sans pourtant parvenir, à poser un baiser.
Le récif incrusté, par les intenses gemmes
Du brasillant corail, opales et rubis
Semble un radieux collier, de Moana divine.
C'est un monde inversé, caverne féerique
Dédale prodigieux, d'un rêve minéral
Forêt surnaturelle, aquatique, abyssale
Plongeant ses branches nues, dans la profondeur glauque
Volutes ou massifs, dentelles ou réseaux
Bourgeonnements trapus, ou graciles rameaux.
Des balistes errant, par les sentiers marins
Tels énormes ballons, nagent languissamment
Bercés par le courant, Zéphyr de l'Océan.
Les bancs de callyodons, en compactes colonnes
Tels mobiles d'argent, qu'un léger fil retient
Lentement tournoyant, s'allument puis s'éteignent.
Les vermeils ptéroïs, mosaïques d'écailles
Subtilement chatoient, sur l'écrin bleu des flots
Talismans byzantins, en malachite pure
Chamarrés, pointillés, rayés, zébrés, niellés
De rutilants anneaux, de coruscantes bagues.
Certains montrent pour yeux, des grenats flamboyants
D'autres ont pour nageoire, un éventail lamé.
Quel divin joaillier, forgea tous ces camées?
Quel diabolique orfèvre, intailla ces merveilles?
Le saphir, le zircon, rivalisent d'éclat
Dans la teinte pâlie, des vertes olivines.
Mouvant leurs ailerons, d'émail éburnéen
La raie sillonne l'onde, ainsi qu'une mouette.
La méduse flottant, silhouette évanescente
Nous montre sa dentelle, en cristal irisé.
Digitales des mers, les violets spirographes
Poussent dans la prairie, des vastes madrépores.
De frêles actinies, comme étoiles benthiques
Dessinent sur le fond, mille constellations.

Quelquefois surgissant, d'une passe invisible
Voici qu'une murène, idole maorie
Vient troubler un instant, la surface des vagues.
La fantasmagorie, tournoie soudain, chavire
Dans un mouvement brusque, entraîne sous les eaux
Les myriades figées, de poissons, de polypes
Réverbérant d'éclairs, scintillations, reflets.
Puis le miroir sublime, à nouveau s'aplanit
Comme l'univers clos, d'un kaléidoscope
Dévoilant à nouveau, de splendides beautés...

 

FORÊT

Le vert s'étend partout, se déploie, se déroule
Stolons, frondaisons, lacis, feuillage et branchage
Vert franc, vif ou pastel, vert intense ou vert pâle
Si bien que sont masqués, dans cette profusion
Le saphir de l'éther, et la sienne du sol.
De bas en haut, partout, s'étagent les rameaux
Pêle-mêle, en tous sens, étalés, entassés
Tels piliers et frontons, colonnes et portiques.
Descendant, remontant, les capricieuses lianes
Poutrelles et linteaux, d'arbre en arbre s'étendent.
Rêche ou bien veloutée, la duveteuse feuille
D'hyacinthe ou bien de soie, de batiste ou linon
Tapisse les voûtains, recouvre les ogives.
C'est un appartement, immense, indéfini
De salles et couloirs, de corridors, boudoirs
Que protègent les buis, rideaux ou bien tentures.
C'est un Minakshi, c'est un Minturne, un Donskoï.
C'est un vaste palais, comme il s'en bâtissait
Dans Bagdad-la-superbe, ou dans Persépolis
Tel que n'en construisit, Rastrelli ni Gaudi.
C'est un alignement, d'arceaux, d'arcs végétaux
Chargés de mouvants stucks, de buissons, de fougères.
C'est une succession, de portails modern'style
D'où nulle part on sort, et nulle part on entre.
L'air circule à travers, la chair calme des fûts.
Leur haleine légère, est souffle imperceptible.
Mare ou placide étang, pétrifiée, gélifiée
L'eau paraît sommeiller, lourde ainsi que du plomb.

Jalouse et protégée, du soleil indiscret
L'amicale forêt, nous livre son trésor.
L'hibiscus profitant, de l’éternel printemps
Dans l'écrin d‘émeraude, épanouit sa corolle
Pendant qu'un goyavier, perd sa jaune parure.
La mousse imbibée d'eau, sous nos sensibles pieds
Comme un douillet tapis, moelleusement s'efface.
Le rameau vert se plie, devant nos pas distraits.
La docile ramure, évite un bras furtif.
Devant notre visage, espérant un parfum
Brille un frangipanier, aux longs pétales mauves.

 

DANSE DE LA VAHINÉ

Le pareu la ceint
Voluptueusement.
Pas un pli, nul défaut
Pas une imperfection
Dans sa ligne et ses courbes.
La couleur de sa peau
Nous évoque indécise
La smyrne avec l'argent.
Sur Terre il n'est matière
Qui n'ait grain si poli.
Ses cheveux en volutes
Flottants sont déroulés
Noirs, si noirs que nul jais
Nulle encre, ébène ou poix
Ne sont aussi profonds.
Les senteurs s'en dégagent
Comme d'un encensoir
La subtile fragrance.
Ni jasmin, ni tiaré
N'ont parfum plus intense.
L'air vaporeux la baigne.
L'on dirait, toucan, raie
Qu'elle vole ou bien nage.

 

ADIEU

C'est la dernière image — Voici près du rivage
Souriante, épanouie, Maeva mon amie.
C'est le dernier moment — Las, il faut se quitter.

Las, adieu, Maeva, Maeva, Maeva.

L'eau du lagon brunit, les cieux mauves pâlissent.
Là-bas, sur les îlots, bordant Moorea
L'on voit un grand palmier, tel une immense fleur
Scintillant un instant, comme une étoile vague.

Las, adieu, Maeva, Maeva, Maeva.

L'on croirait que la mer, haletante gémit.
L'on sent un léger souffle, apportant vers la grève
Les effluves chargés, d'hibiscus et jasmins.

Dans un clapotis passe, un dernier bonitier.
L'on voit une pirogue, au loin qui s'évanouit.

Las, adieu, Maeva, Maeva, Maeva.

L'on entend faiblement, d'une tamaraa
Des rires alanguis, dans la tiédeur nocturne.
Las, te voici triste, ô, Maeva, Maeva.

Les nuages pour nous, ont composé leur tiare.
Sur les grands paraus, les chants d'oiseaux résonnent.

Entends-tu Maeva, leurs trilles mélodieux?

«Maruru, maruru» dit le paille-queue jaune.
«Gapa, gapa, gapa» dit le perroquet vert.

Las, adieu, Maeva, Maeva, Maeva.

«Maruru, maruru» dit le paille-queue jaune.
«Gapa, gapa, gapa» dit le perroquet vert.

Las, adieu, Maeva, Maeva, Maeva.

Las, adieu, Maeva, Maeva, Maeva...

 

ÉPILOGUE

L'Eden s'est évanoui, l'album est terminé.
La monotone pluie, cogne encor sur la vitre.
Plein de regrets amers, le Rêve nous délaisse
Comme après un périple, une âme nostalgique.
Le présent tout-puissant, de nouveau nous étreint.
Pays lumineux, adieu pour toujours, adieu
Car l'imagination, n'est qu'une aventurière.
Jamais elle n'emprunte, un même itinéraire.

 

SUITE ANDALOUSE

MARTIRIO

Sous le portique du patio
Fluant toujours comme l’ennui
Le jet d’eau chante son antienne.
Martirio, dans sa robe claire
Mélancolique Pénélope
Dont le cher Ulysse est un songe
Rêvant d’impossibles amours
Défait puis refait son ouvrage.
Pour compagnons elle a, muets
Les poissons rouges dans leur vasque
Pour seul entretien, monocorde
Le trille du canari jaune.
Le babil de l’onde légère
N’évoque-t-il pour son cœur tendre
Les soupirs d'inconnus chagrins?
Plutôt ce languide couplet
Dans la torpeur indifférente
N’endort-il son âme impavide?
Son œil s’illumine parfois
Quand elle voit au loin passer
Par les grilles fermées du parc
Les hidalgos, mariquitas
Qui vont chanter leur solitude
Sous les rampes des balcons vides.
Puis tout retombe au crépuscule
Dans l’uniformité morose.
Lassitude immense, infinie
Pesanteur figée, pétrifiée
Silence implacable, immuable.

Grenade, ô cité langoureuse
Dont les journées interminables
S’écoulant telles un flot morne
Du paresseux Guadalquivir
Sans jamais finir s’éternisent.
L’on croirait que le Temps s’accroche
Sur les infrangibles merlons
De ton Alcazar décrépit.

 

LES GITANS

Par les routes sans fin
Cheminent les gitans.

Sous la nocturne voûte
Leurs chevaux sont licornes
Leurs branlantes roulottes
Sont palais merveilleux.

Par les routes sans fin
Cheminent les gitans.

Vénus, devant leurs pas
De ses rayons magiques
Transforme en vif argent
La fange des fossés.

Par les routes sans fin
Cheminent les gitans.

Les sylphides charmées
Par tous les sortilèges
Docilement escortent
Leurs fringants attelages.

Par les routes sans fin
Cheminent les gitans.

Leur œil fulgurant luit
Dans leur face hâlée.
Des constellations brillent
Dans leurs cheveux d’ébène.

Par les routes sans fin
Cheminent les gitans.

Puis leurs convois s’éloignent
S'engloutissant au loin
Pour disparaître enfin
Dans l'ombre démoniaque.

Par les routes sans fin
Cheminent les gitans.

 

CORRIDA

Habit scintillant, noir pelage
Gloire et douleur, soleil et sang
Témérité, courage, orgueil
Folie meurtrière et carnage.

La banderille atteint son but
La bête agonise en un spasme.

Ouvrant leur éventail, les belles
Voilent un court instant leurs yeux
Puis sourient au vainqueur superbe.

 

FERIA

Ô feria, feria de Séville.

Dans les rues dansent les gitanes
Les filles aux balcons s'égaient.

Ô feria, feria de Séville.

Un grand tapis couvre la ville
D'œillets blancs, de rouges tulipes.

Ô feria, feria de Séville.

Festons, guirlandes sont tenus
Par d’invisibles séraphins.

Ô feria, feria de Séville.

Dans notre beau pays il n’est
D’autre pluie que les confettis.

Ô feria, feria de Séville.

Dans notre pays lumineux
Le pétard est seul à tonner.

Ô feria, feria de Séville.

Laissons Grenade monotone
Laissons Cordoue mélancolique.

Ô feria, feria de Séville.

Les saetas joyeux résonnent
Les pasos mordorés défilent...

Ô feria, feria de Séville.

 

CARMEN

Par les ruelles à Grenade
Passe en chantant le porteur d’eau.

«Ici porteur d’eau, je donne mon eau
Pour qui veut donner, un peu de monnaie
Je donne mon eau, pour un escudo.»

Vers lui vient une brune
«Porteur, ma bourse est vide
Ma foi plus que ma cruche
Me donneras-tu l’eau
Qu’il faut pour ma lessive?.»
«Sais-tu bien, Frasquita
Que la source est lointaine?
Fais sonner ta monnaie
Pour que tinte mon eau.»

«Ici porteur d’eau, je donne mon eau
Pour qui veut donner, un peu de monnaie
Je donne mon eau, pour un escudo.»

Vers lui vient une blonde
«Porteur, je t’en supplie
De l’eau pour ma toilette.
Cela ne vaut salaire
Car si peu suffirait.»
«Paquita, sais-tu bien
Que les outres sont lourdes?
J’ai franchi la sierra
Cela vaut bien salaire.»

«Ici porteur d’eau, je donne mon eau
Pour qui veut donner, un peu de monnaie
Je donne mon eau, pour un escudo.»

Mais vient la fille noire
Bras nus, cheveux au vent
Qui tend sa paume ambrée.
«Porteur, de l’eau, de l’eau
Pour ma bouche assoiffée.»
«Tiens, prends comme tu veux.
Si tu voulais, Carmen
Toute l’eau du Génil
Je te l'apporterais.»

Par les ruelles à Grenade
Passe en chantant le porteur d’eau.

 

SÉRÉNADE

Dans l’ombre au coin de la ruelle
Chante une guitare
Mais ni visage ni voilette
Ne sont au balcon.

Chante hidalgo chante
Les nuits langoureuses
Chante hidalgo chante
Les nuits amoureuses.

Demain, la belle t’aimera
La belle un jour t'épousera.

Chante hidalgo chante
Les nuits langoureuses
Chante hidalgo chante
Les nuits amoureuses.

Hélas, la belle ne t’écoute
La belle aime un beau torero.

Chante hidalgo chante
Les nuits langoureuses
Chante hidalgo chante
Les nuits amoureuses.

Dans l’ombre au coin de la ruelle
Pleure une guitare
Mais ni visage ni voilette
Ne sont au balcon.

 

NUIT À GRENADE

Jardins, remparts, tourelle
Campanil, fort, palais...
Tout repose en Grenade
Monastère et mosquée
Tout s’endort, tout sommeille.
Telle une magique onde
Le rayon sélénien
Sur les toits se répand.
La sierra Morena
Pointe sa corne aiguë.
Dans les venelles monte
L'étourdissant effluve
D’orangers, de lentisques.
Nulle rumeur, nul bruit
Mais l’on entend là-bas
Comme un pleur dans la nuit...
Serait-ce une fontaine
Qui flue dans un patio?
N’est-ce un ultime flot
Du Génil asséché?
Cependant apparaît
Là-bas, dans la ruelle
Tremblante, une silhouette
Vision, démon, fantôme?

C’est le roi Boabdil
Vaincu, désemparé
Qui revient nostalgique
Voir sa Grenade chère
Mais la Vierge en albâtre
Qui protège la ville
De son doigt blanc dénonce
L’Infidèle banni.

 

SUITE AFRICAINE

LE NIL

Dans un val profond
Des gouttes jaillissent
Pleurs de la montagne.

Une source, un ru...

Flot miraculeux
Qui naît, pur, limpide.

Autour, des sommets
Des avens, des gouffres
Des pics, des rochers...
Parmi les vapeurs
Lumineux panaches
Brumeuses volutes
Montant, s'élampant...

Le voilà qui s’élance
Jasant, jouant, sautant
Parmi les frondaisons
Lobélies, sénéçons
Déployés, lovés, contournés.
Le voilà qui s’étire
Qui grossit, qui s’anime
Tourbillonne, écumant
Pleut en larges cascades
S’étale en vastes nappes
Le voilà qui musarde
Qui s’épanche en lacs, boires.
Des îles végétales
Sur l'onde vont errant
Voiliers sans gouvernail
Dressant pour mats des arbres.
Les grues, flamants, koudous
Se baignent dans son cours.
L’épais hippopotame
Dans son courant s‘immerge.
Des caïmans bossus
Tels immenses fûts morts
Dérivent lentement
Sur le chemin liquide.
Les nénuphars ouverts
Sont vaste mosaïque
De porphyre, émeraude.
Les papyrus légers
Sur le rivage courbent
Leurs voiles en byssus.
Les nègres égaillés
Le suivent en nageant
Les Pygmées couleur d’ambre
Nouers couleur d’ébène.
Les voilà qui s’ébrouent
Qui plongent et remontent.
L’eau, sur les souples corps
Se fend puis se raccorde
Jaillit en gouttelettes
Parmi les rayons vifs
Scintillant, fulgurant.
Les animaux, les hommes
Pêle-mêle, en son flot
S'activent excités
Submergés, emportés
Par le cours intrépide
Suivant le rythme vif
Des tam-tams frénétiques.
Cependant, silencieux
Dans les puits ténébreux
Des poissons lamés d’or
Mouvant leur ailerons
Magiquement ondoient
Puis d’un coup s’évanouissent.

Fleuve radieux, joyeux, il passe
Mais devant lui soudainement
La Terre alors d'un coup s’effondre.
L’on croirait, horreur, que le sol
Brusquement ouvert le capture.
L'épouvantable cataracte
Le désunie, le pulvérise.
Les rochers comme des couteaux
Fendent sont cours, le déchiquettent.
Brisé, le rapide s'émiette.
L’eau tombe en informes lambeaux.
Les pans de liquide s’écroulent
Dans la gueule immense du monstre.
L'impétueux flot, déchaîné
Bondit, rugit, mord le rivage
Griffe en passant les pics rocheux...
Voilà qu’il plonge au fond du gouffre
Puis il repart, frémissant, libre...
Mais tout s’est transformé, changé
Forêt, savane ont disparu
S'évanouissant comme vision
Plus d’animaux, de végétaux.
Jusqu'à l'horizon monotone
S’étend la mer figée du sable
Chatoyant de ses grains sans nombre.
Mais alors qu’il descend toujours
Monte vers le pâle horizon
La rumeur d’une incantation.
Qui peut oser ainsi parler?
D'où vient cette voix sépulcrale?
Soudain paraît un bras de pierre.
C’est le colosse énigmatique
Memnon, le neter solennel
Fidèle gardien, vigilant
Du royaume sacré, divin.
«Mortels, éléments, tous, arrière.
Baissez les yeux, fermez vos bouches.
Vous, minuscules créatures
Qui rampez misérablement
Prosternez-vous, tremblez, priez.
Silence et respect, ne troublez
Ceux dormant dans les hypogées
Dans les sarcophages en marbre»
Soudain paraissent des portiques
Des colonnades et pylônes
Tombeaux, stèles et obélisques
Des tumulus, des mastabas.
Veaux, ibis, cobras sont de grès.
Faucons, chacals sont de granit.
Les grands sphinx dressent dans les nues
Leur tête émergeant du rocher.
L'on voit d’hiératiques visages
Bas-reliefs, temples et murailles.
Puis là, sublimités, splendeurs
Comme cristaux géants, trémies
Les trismégistes pyramides
Visions, rêves concrétisés
De rigueur, de grandeur, beauté.
Pour ne pas rider en son cours
Ces reflets d'images parfaites
L’onde s’aplanit en miroir.
Les dieux reçoivent comme un frère
Celui qui vient lécher leurs pieds.
Le disque d’Amon illumine
Son flot docile et déférent.
Le soleil, Père du rayon
Vient baiser le Père des Eaux.

Maintenant il est fort, il est profond, puissant.
Rien ne vient l’entraver, rien ne vient l’arrêter.
Son cours majestueux, ébrèche les montagnes
Flue dans l'immense plaine, entaille les coteaux.
Plateaux, crêtes et vaux, brisés, pulvérisés
Dans son victorieux flot, s’engouffrent et se fondent.
Sa vive onde charrie, les masses de liquide
Comme dahabiehs, naggars, voiliers, bâtiments.
Tout le sol de l'Afrique, à travers lui s’écoule.
Son lit s’élargissant, recouvre la campagne
Les ergs, les forêts, les maraîchers, palmeraies.
Son courant souverain, dispense mort et vie.
Sa crue devient déluge, et sa décrue désert.
Le voici devenu, divinité, démiurge
Bouillonnant, s’étendant, s’épanchant, débordant.
Le fellah résigné, le prie de lui fournir
Sa généreuse ondée, sa glèbe limoneuse.
Voici qu’une Babel, apparaît devant lui
Formidable cité, fantastique édifice.
Les terrasses carrées, s’étagent dans l’espace
Modernes mastabas, nouvelles pyramides
Comme une succession, d’anguleux mégalithes.
Puis les tours, gratte-ciels, déférents, l’accompagnent.
Les ponts, les aqueducs, sont arches triomphales
Traçant devant ses flots, une royale voie.
Commerçants, mariniers, s’activent sur les berges
Comme nuées de serfs, pour son culte affairés.
Le voici maître et dieu, révéré, vénéré
Distribuant pour tous, récoltes et richesses
Bienfaisant, généreux, magestueux, superbe.
Sans lui, champs, ville et port, hameaux, voies et chemins
Ne seraient plus qu’un rêve, et qu’une solitude.

Mais à l'horizon plat, se profile une plaine
Comme un gouffre uniforme, irisé, bleu, mouvant.
C’est là que tout finit, s’épanche et se résout.
Par un dernier effort, le Nil tumultueux
Sans remords s’abandonne, à la géante mer.

 

KILIMANDJARO

Escalier de l’éther, ô Kilimandjaro
Tes sommets sont degrés, nous conduisant au Ciel
Vers le paradis clair, des éternelles neiges.
Pour gravir l’Amenti, quel puissant pharaon
Fit sculpter ces moellons, ces blocs mal équarris?

Là-haut, sur tes sommets, tout paraît sublimé
La feuille est émeraude, et le rocher porphyre.
La neige est pur ivoire, et la goutte est cristal.

Sur tes pitons, là-haut, tes cimes désolées
Résonnent en échos, les cris des gypaètes.
Leurs frénétiques chants, aux lyriques accents
Vibrent dans l’air serein, s’irradient, se renvoient
Dispersés, réfractés, par les mille corniches
Sur les mille ravins, s'élevant, ricochant...

Toute l’Afrique, ô roi, vient saluer ton crâne
Couronné par la brume, ainsi qu'un blanc diadème.
Tes flancs dégouttent rus, torrents et cataractes
Sueur fluant, coulant, sur le corps d’un colosse.
Tes lacs aux vives eaux, réverbérant l'azur
Paraissent des saphirs, à ton cou gigantesque.

Tes crêtes étagées, sont vastes monuments
Basiliques d’émail, synagogues d'argent
Dont les toits, les parois, de l’aube au crépuscule
Se teignent lentement, de subtiles nuances
Rosées, nacrées, dorées, bleues, mauves et violines...

Admirant le géant, qui découpe les nues
Le nilote rêveur, là-haut croit deviner
Le merveilleux palais, de la Reine céleste.

 

SUITE GALANTE

ÉROS

L'INDIGNE CHÉRUBIN

L’indigne chérubin
Qui volette gaiement
Pour jouer, quelquefois
Dans le troupeau mortel
Choisit une victime.
Sans remords, il décoche
Son assassine flèche
Puis rejoint en riant
Kipris aux blonds cheveux
Lors que l’infortuné
Sous le poison dolent
Meurt d'amour lentement.

LE VIL BAMBIN

Il est un chenapan
Qui toujours accomplit
Sa besogne terrible.
Chaque trait qu'il envoie
Meurtrit le cœur d’un homme.
Le malheureux touché
Sous le poison d’amour
Longuement se consume.
Puis le vil bambin, fier
De son exploit méchant
Revient près de sa mère
Kipris aux cheveux d’or.

L'ADORABLE MONSTRE

Gaïa, dans ses cavernes
Renferme créatures
Laides et repoussantes
L’abominable Antée
Gorgone à l'œil de pieuvre.
Mais il en est une autre
Plus encor dangereuse
Qui n’est point terrifiante
Qui n’a de crocs aigus
Ni longues tentacules
Mais sourire angélique
Charmant, gracieux minois.
C’est l’adorable monstre
Qui toujours suit Vénus.

LE BANDIT AILÉ

Un monstre impitoyable
Fait souffrir les humains.
Sans doute croyez-vous
Qu’il ait pattes griffues
Mâchoire aux dents pointues.
Point du tout car il a
Teint vermeil, frais duvet
Mignardes mains, yeux doux...
C’est le bandit ailé
Compagnon de Kipris.

LE BRIGAND ROSE

Vulnérable mortel
Crains parmi les dangers
Le trait vif d’Apollon
Qui t’alite souffrant
Gémissant et suant.
Mais redoute encor plus
Celle du brigand rose
Dans le cœur t’insufflant
Son incurable mal
Poison voluptueux
Qui d’amour te fait geindre.

L'ANGELET EFFRONTÉ

Jadis l'art d'Esculape
Guérissait tout mortel.
Point de fièvre ou blessure
Dont il n'ait eu remède
Si bien qu’auprès de lui
Se plaignit Perséphone.
Mais une langueur douce
Pourtant lui résista
Le mal que par son trait
Nous envoie dans le cœur
L’angelet effronté
Fils d’Arès et Kipris.

LE RAVISSANT GREDIN

Trop il nous fait gémir
Trop il nous fait souffrir
De l'aube au crépuscule.
Si terrible est ce monstre
Qu'il faudrait pour le moins
L'enfermer, l'enchaîner
Sinon l'envoyer voir
Les Hyperboréens.
Qui? mais voyons, par Zeus
Le ravissant gredin
Qu'Aphrodite engendra.

L'AIMABLE SCÉLÉRAT

Héphaistos le Fourbe
Dans sa forge à Lemnos
Vaillamment s’activait
Devant un grand foyer.
De sa poigne il maniait
La pince cannelée
Frappait l’argent, l’airain.
S’adressant à Kipris
L'industrieux Boiteux
Fier de son œuvre dit
«Juge si mes travaux
Ne sont dignes d’éloge.
Poséidon possède
La profonde eau marine.
Phœbus fait rayonner
La céleste lumière.
J’ai le feu dévorant.
J’atteste par Thémis
Que pas un Olympien
Ne pourrait embraser
Foyer si fulgurant»

Et Cythérée de rire.
«J’en connais un» dit-elle
«Qui sait allumer feu
Plus ardent, plus vivace.
Mais ce qu’il brûle ainsi
N’est l’airain ni l’argent
C'est le cœur des mortels.»
Ce disant elle montre
L’aimable scélérat
Qui voletait près d’elle.

LE MIGNON GARNEMENT

Que d'épreuves subit
Sur les chemins du Monde
L'homme privé de vue
Comme Œdipe joignant
Le sanctuaire à Pythô
Comme aussi le poète
Le chantre universel
Dont Chio s'enorgueillit.

Mais il en est un autre
Qui plus encor doit craindre
Les dangers de la Vie.
De même il est aveugle
Bien qu'il ait deux prunelles.
C'est l'infortuné triste
Percé par le trait vif
Du mignon garnement
Le doux fils de Kipris.

 

MÉNALCAS

Ménalcas, l’enfant solitaire
Pastoureau zélé s’il en est
Dans les vaux herbeux d’Aïtna
Menait sans trêve son troupeau.
Tous les jours ses brebis alertes
Paissaient les meilleurs pâturages.
Sa main prévenante peignait
Le doux poil de ses blanches ouailles.
D'un bel appétit sa dent vive
Dévorait le pampre vermeil.
Dans sa grotte ornée de la treille
Dégouttait la pesante éclisse.
Mais aujourd’hui l’on ne voit plus
Ni berger, ni têtes bêlantes.
Si joyeux jadis à l’ouvrage
Maintenant le pâtre gémit.
Le raisin ne tente sa gorge.
Plus il ne dort, plus il ne mange.
Le chien libéré de son maître
Sans nul souci joue dans le pré.
Vers la forêt l’agneau s’égare.
Sous la brebis pend le téton.
Les vides clayons se dessèchent.
Quel grand malheur est arrivé?
Quel insidieux mal ainsi plonge
Ménalcas dans le désespoir?
C’est qu’il a vu dans le vallon
Pieds nus et chiton retroussé
Callysto, pareille à Vénus
Dans la source remplir sa cruche.

 

POLYPHÈME

Polyphème, en son île verte
Comme berger se distinguait.
Nul autant que lui ne savait
Dompter la chèvre gambadeuse
Mener dans la grasse prairie
Les bœufs lents aux cornes cintrées.
Nul pastoureau ne l’égalait
Pour soigner le mouton malade
Pour dévêtir quand vient l’été
La brebis de son manteau blanc.
Cependant un jour le rustique
Voulut en galant se changer.
Dans sa grotte il se toiletta.
Le rameau d’un pin lui fut brosse
Pour ainsi peigner sa tignasse
Puis de résine la couvrir.
«Ne suis-je aimable et délicat?»
Dit-il admirant son visage
Dans le miroir de la fontaine.
«Je n’ai qu’un œil, mais si charmant
Qu’assurément il en vaut deux»
Fier de sa trogne magnifique
Le bellâtre ainsi gominé
Partit rejoindre Galatée.
S’avisant de l’amadouer
De sa rude poigne il rompit
La branche d’un églantier rose.
Lors, il s’approche de la nymphe
Pour lui présenter son offrande.

Si gracieux paraissait le rustre...
Que la belle aussitôt s’enfuit.

 

LES MAINS

Rien ne peut ravir mieux
Qu’une main très adroite
La main du violoniste
Véloce et virtuose
La main du magicien
Trompeuse, artificieuse
Main qui tisse ou qui tresse
Coud, peint, sculpte ou cisèle.
Mais il en est une autre
Qui plus encor me charme.
C’est, petite et mignarde
Celle qui chaque soir
Diligent me conduit
Vers le pays d’Amour.

 

LE BLEU

Le cobalt, éclatant, superbe
Dans le Monde pâlit tout bleu.
Turquoise, outremer, améthyste
Flamboient de leurs mille nuances.

D'un pur saphir éblouissant
L'on voit une hoplie se parer.
Le smérinthe émaille son corps
D'une ocelle en vif indigo.

Le champ céleste au long du jour
Suivant la course d'Apollon
De l’Orient jusqu’à l’Occident
Montre sa grandiose harmonie.

Ainsi dans l'immense Nature
Cristal, insecte et firmament
Prennent les tons, subtilement
De la couleur azuréenne.

Mais il n’est bleu dans l'Univers
Plus fascinant et plus charmant
Que, philtre ensorceleur, celui
Teignant deux prunelles chéries.

 

ESCLAVE ROYAL

Je suis le Roi divin.
Les ducs, marquis et princes
Devant moi se prosternent
Comme laquais vulgaires.
Mon caprice fait naître
Châteaux forts et palais.
D'un mot je puis changer
La destinée d'un homme.

Esclave pourtant suis
De celle qui m’enchaîne
Par le rayon magique
De ses prunelles vives.

 

LA CHAÎNE

 

Suis bien curieux bagnard
Ne désirant point rompre
La chaîne douloureuse
Douce et pourtant cruelle
Qui me tient prisonnier.

Ce lien qui me torture
Puissant quoique invisible
C’est le charmant regard
De ma belle adorée.

 

FATUITÉ NON GALANTE

Je vous le dis sans fard
Celle qui pour la nuit
Partagera mon lit
Sera fille parfaite.
Point ne voudrais, vous dis-je
Ni Fanchon, ni Fanchette
Ni Béatrice ou Laure
Ni Chloris ou Phillis.
Passez votre chemin
Luronnes du ruisseau
Manolas et grisettes
Carmens et lolitas.
Toutes ces Dulcinées
Pour moi sont Malitornes.
Surtout qu’elles n’essaient
D’œillades aguichantes.
Que leur vil escarpin
Sur le tapis n’effleure
Mon orteil susceptible.
Si toutes à genoux
Venaient me supplier
Je resterais de glace.
Croyez-le bien, je suis
Galant de haute classe.
Pour moi le moins qu’il faut
C’est Vénus elle-même.

 

SUITE FANTAISISTE

HORTI DEO

REGRET

Ô pardonne-moi, cher Priape
Si je néglige quelquefois
De biner ton clos desséché.
Mon oisive main, plus souvent
Tient le calame qu'un piochon.
Les Muses tout le jour m’occupent.
Je ne puis trouver un moment
Pour sacrifier à Déméter.
Pardonne-moi si mon esprit
Se complaît mieux à rêvasser
Qu’à désherber ta plantation.
Je dois certes en convenir
Veiller avec assiduité
Sur le potager d'un poète
Ce n’est pas une sinécure.
Mais vois, comme consolation
Pour toi je dédie ce poème...
Qui vaut bien un bon ratissage.

DÉCEPTION

Ah, quelle malchance aujourd’hui.
Maudit soit le Maître des cieux.
Par les Curètes j’en atteste
Pour travailler ton clos, Priape
J’étais levé depuis l'Aurore
La bêche et la houe sur l’épaule
Quand — maudit soit-il, ah vraiment
L’Assembleur des nues sans vergogne
Fit tonner sa grondante voix
Puis versa les urnes pluvieuses.
La volonté d'un Immortel
Contrarie toujours les humains.
Quel déplaisir. Que puis-je faire
Sinon taquiner Polymnie?
Crois bien à mes regrets sincères
Nous verrons pour un jour meilleur.

PRÉVENTION

Je plains fort ton malheur, Priape
Nul repos n'allège ta peine.
Maraudeurs, malandrins, pillards
Sans répit menacent ton clos.
Pour toi quel tracas de garder
Quelques poivrons et potirons.
Pourquoi semer tous les printemps
Ces graines qui bientôt seront
Tubercules gras, beaux légumes
Si tentants pour les chenapans?
Ton labeur m’est un grand souci.
Pour te ménager, mieux vaudrait
Que dans la domus je restasse
Cultiver Calliope ou Thallie.
Mieux vaut laisser pour t’épargner
Le chiendent pousser en ta glèbe.
C’est dit, laissons là dans la tonne
Piochon, râteau, bêche et faucille.
Pour moi, tant pis, je calmerai
Ma frénésie du jardinage.

JALOUSIE

Ô protecteur zélé, fidèle
Tu me parais bien trop sérieux.
Lorsque tu prends ton air candide
L’on te croirait sage vieillard
Débonnaire ainsi qu’un dieu Lare.
Mais je te soupçonne, ô Priape
Lorsque la belle en jardinant
La très-gentille à l’iris bleu
Passe en piochant devant ton pieu
D’accrocher exprès son péplos
De tes mains crochues arborines.
Humm... non, je n'ai pas très confiance.
N’est-ce point seulement pour elle
Que tu veilles aux plantations?
Ne rêves-tu secrètement
Pour séduire ainsi ma Pomone
D’être pour un instant Vertumne?

 

VERSAILLES

Croisées d’allées, damiers de gazon, boulingrins
Que rompent les thuyas, les ifs, les seringas
Pièces disséminées, d’un géant échiquier.
Triomphe du roi Louis, c’est la riche Versailles.
Voici ducs et marquis, parmi les grandes eaux
Perruqués et poudrés, en leur pourpoint rigide.

«Quelle joie, quelle merveille, ô dites-moi Comte
N’est-il pas fort galant, ce ballet tant prisé?
Demain la Brinvilliers, vous prie de la rejoindre»
«Si fait, cher Duc, cela, semble du mieux qui soit.
Le Roi vient par ici, chut, rompons, je vous prie.»
«Sire, ah, quel grand honneur, me fait Sa Majesté...»

Rien n'est plus aujourd'hui, hors les dieux pétrifiés
Dont la muette bouche, en vain nous interroge.
Mais s’ils pouvaient conter, leurs souvenirs lointains
Quels propos, quels pensers, clamés ou chuchotés
Quels secrets oubliés, nous dévoileraient-ils?
Quels propos surannés, pourraient-ils nous confier?

Devant le seuil désert, deux gardiens apostés
Sont ici remplaçant, des laquais en livrée.
Le guichetier encaisse, au lieu d’écus l'euro.
Le touriste vulgaire, en blue-jeans, pull-over
Jette négligemment, un œil indifférent
Sur le palais grandiose, endeuillé de son roi.

 

ÉLOGE DU BLEU

Bleu, couleur apaisante, aimante
Couleur calmante et reposante
Cobalt et saphir, améthyste
Lapis, outremer, indigo.

Le vert, banal, endort l’esprit
Le rouge vif agresse l’œil.
Violet, grenat sont démoniaques
Marron, gris sont ternes et tristes.

Le zinnia rouge est magnifique
Mais plus nous séduit l'aconit.
Quelquefois la rose abandonne
Son teint pour un ton cérulé.

Dans les cieux jusqu’à l’infini
Se déploie ton harmonie tendre.
L’azuline en khôl adoucit
L'œil profond de la jouvencelle.

 

CHANSON DE LA CARAVANE

Swing low, sweet charriot
Le Seigneur nous protège
Swing low, sweet charriot
Le destin nous conduit.

Pas de moindre pépite, au fond de la rivière
Sinon les cailloux gris.
Pas un maigre pâtis, pas un brin de chiendent
Pour nos lasses montures.

Swing low, sweet charriot.

Le jour se lève encor, et point n’avons rejoint
Le royaume promis.
La nuit encor descend, et point n’avons trouvé
Le pays désiré.

Swing low, sweet charriot
Le Seigneur nous protège
Swing low, sweet charriot
Le destin nous conduit.

Caché dans un canyon, l’impitoyable Indien
Convoite nos richesses.
Jamais ne parviendrons, au bout de ce chemin
Qui nulle part ne va.

Swing low, sweet charriot.

Le froid nous engourdit, la soif, l’épidémie
Déciment nos troupeaux.
Jamais ne finirons, de subir nos tourments
Qui renaissent toujours.

Swing low, sweet charriot
Le Seigneur nous protège
Swing low, sweet charriot
Le destin nous conduit.

Courage car nos pas, sans tarder fouleront
La terre généreuse.
Nos chevaux brouteront, l’herbe grasse et touffue
D’un verdoyant pacage.

Swing low, sweet charriot.

Courage car un jour, nos convois trouveront
La contrée bénéfique.
Nous sortirons un jour, de l'onde prometteuse
Les brillantes pépites.

Swing low, sweet charriot
Le Seigneur nous protège
Swing low, sweet charriot
Le destin nous conduit.

 

LES TZIGANES

Leurs colonnes sans but
Vont sur les steppes slaves.
Toujours ils recommencent
Leur périple éternel
Par les monts, par les vaux
Par combes et plateaux.
La vierge Hestia les chasse
Mais Hermès les recueille.
Point de logis pour eux
Mais le monde est leur toit.
Suivant chemins, sentiers
Lignes du sol gravées
Sur la main du pays
Leurs devins et oracles
Prédisent l’avenir
Des peuples sédentaires.
Leurs sorciers et leurs mages
Devant les croisements
Consultent les tarots
Pour décider la voie
Que suivront les tribus.
Langoureux, attristés
Leurs violons nostalgiques
Soulagent douleurs vives
Le mélodieux lassan
Console malheurs vains.
L'intrépide friska
Réveille joie légère.
Solokha dans leurs yeux
Mit un rayon magique
De l'envoûtante lune
Qu’un jour elle vola.

Quand la mort les soumet
Toujours marchant, errant
Leur âme vagabonde
Suivant la Voie Lactée
Poursuit à l’infini
Leur terrestre voyage.

 

SUITE ENFANTINE

INVITATION

Stella, c'est mon nom, j'ai dix ans
J'ai des cheveux blonds, des yeux noirs
J'aime tous les jeux, les chansons.

Venez, venez, je vous invite
Mélanie, Delphine et Sylvie
Marie, Nathalie, Stéphanie.

Je vous mimerai d'anciens contes
Le roi fou dans son château fort
Le trésor du vaisseau coulé.

Je vous montrerai mon album
Tous les animaux de l'Afrique
Tous les coquillages des mers.

Venez, venez, je vous invite
Sophie, Catherine et Florence
Mylène, Isabelle et Colette.

 

COMPTINE DU PETIT CHAT NOIR

Un petit chat noir
Tombé par hasard
Dans la grande mare
Devant un canard
Miaule au désespoir.

Mais le canard dit
«Chat noyé — tant pis»

 

CACHE-CACHE

Revenez, revenez, Marie, Sophie, Colette...

Vois-je tes cheveux bruns, Stéphanie dans la grange?
Vois-je tes grands yeux noirs, Claire ici, dans l'étable?
Mélanie je pensais, t'apercevoir enfin.
Je n'y crois pas. Vraiment, tu parais, disparais
Plus vite encor, ma foi, que le chat du Cheshire.

Non, ce n'est pas du jeu, non, ce n'est pas du jeu.
Vous dépassez la borne, ohé, revenez toutes
Vous trichez, vous trichez, revenez, revenez...

Vers la Charrière, ohé, toutes au Rebuillon.

Je connais leur cachette, au fond du potager.
Pendant que je comptais, jusqu'à cent près de l'arbre
J'ai bien vu leur manège, à travers le feuillage.

Revenez, revenez, Marie, Sophie, Colette...

 

LE PAPILLON

«Petite sœur, viens là
Vite viens par ici.
Vois le beau papillon.»

«Qu'il est beau, qu'il est beau
Vert, blanc, rouge et violet.
Pourrons-nous l'attraper?»

Bientôt l'insecte frêle
Dans tes mains se débat.
Son aile en vain s'écaille.

Sous le ventre, il s'est mis
Du khôl brillant, doré
Pour aguicher la rose.

«Ma sœur, vois comme il tremble
Comme frémit son corps...
Laissons-le s'échapper.»

Du papillon ne reste
Qu'une poudre incarnate
Sur tes menottes blanches.

 

LA MARIOCHKA

Encor une — puis une autre encor.
Ne va-t-on bientôt s'arrêter?
Cette fois c'est bien la dernière
Pourtant non car une autre est là.
Toujours l'identique poupée
De ses grands yeux ronds nous contemple.

Ainsi, trois, puis neuf mariochkas
Sosies, jumelles s'engendrant
Lise, en ton impatiente main
L'une après l'autre alors paraissent.
Qu'allons-nous découvrir au centre?
Bibelot? perle ou bien joyau.
Mais ce n'est qu'un pauvre pantin
Riant de nous voir déconfites.

Apprends cela, petite sœur
Car de même sont nos désirs.
Nous les poursuivons très longtemps.
Lorsqu'enfin nous les atteignons
Demeure en notre âme déçue
Le goût amer des illusions.

 

RÊVE

L'HUISSIER
Messieurs, la Cour.
LE PRÉSIDENT
Accusée levez-vous.
STELLA
De quoi suis-je accusée?
UNE VOIX
Pour Sa Majesté Loir, un sucre absolument.
LE PRÉSIDENT
Servez son Excellence.
STELLA
Mais enfin dites-moi, de quoi suis-je accusée?
TOUS en scandant
— Accusée
— Accusée
— Accusée
— Accusée
STELLA
Je dois être à l'école, et vous m'importunez.
TOUS en scandant
— À l'école
— À l'école
— À l'école
— À l'école
UNE VOIX RAGEUSE
Vous n'aimez pas le beurre, eh bien tant pis, dansez.
UN VIEUX JURÉ
Quelle impudence.
UN AUTRE VIEUX JURÉ
Mon cher collègue, eh oui, plus rien n'est respecté.
LE PRÉSIDENT
L'accusée vous disais-je, osa rire en dînant.
TOUS scandalisés
— C'est à peine croyable.
— Non, non, ce n'est pas vrai.
— Ah, quelle impolitesse.
LE PROCUREUR
Vous n'auriez jamais dû, Mademoiselle, enfin.
STELLA
Vous croyez que j'ai peur. Voyez-vous c'est raté.
LE PRÉSIDENT perplexe, puis s'écriant
Raté... hé, hé... Rat-thé.
TOUS en scandant
— Rat-thé
— Rat-thé
— Rat-thé.
STELLA
Raté, j'ai dit.
TOUS en scandant
Rat-thé.
STELLA
Raté.
TOUS en scandant
Rat-thé.
STELLA
Raté.
TOUS en scandant
Rat-thé.
STELLA
Et puis cela suffit.
LE PRÉSIDENT outré
Mademoiselle...
STELLA
Voyez-vous, je ne daigne, à vos questions répondre.
LE PRÉSIDENT
Hooo
Il s'écroule sur son siège
DES VOIX
— Que faites-vous mon cher? — Vous m'en voyez ravi.
— Mais comment allez-vous, Madame la Comtesse?
STELLA
Ne vous agitez pas, comme des marionnettes.
Mais vous croyez sans doute, ainsi m'impressionner.
Regardez, regardez, votre Cour me fait rire.
Elle renverse l'encrier et déchire les papiers du procureur.
TOUS
Hooo...
UNE VOIX d'un ton précieux
Mon cher Duc, c'est vraiment, un scandale incroyable.
LE VIEUX JURÉ
Polissonne fieffée, depuis trois cent vingt ans
Que dans ce tribunal, j'écoute les harangues
Non, je n'ai jamais ouï, d'aussi rogues propos.
L'AUTRE VIEUX JURÉ
Mon cher collègue, eh oui, plus rien n'est respecté.
STELLA
Voilà ce que j'en fait, de votre Code absurde.
Elle déchire le Code et le jette à la figure du Président
LE PRÉSIDENT solennel, héroïque, dans un dernier sursaut
Non licet omnibus, adire Corinthum.
Il s'écroule définitivement.
STELLA
Voilà, voilà.
TOUS
Hoooo...
STELLA
Vous n'êtes après tout, qu'une invention du Rêve.

 

POUSSE-CAFÉ

Veux-tu des prunes? — Quelle toilette.
Surtout pas — Non — Sans doute un jour.
Demain, que fais-tu? Pourquoi non.

Quel ange facétieux grava
Sur le parchemin des gaufrettes
Ce rébus incompréhensible?
N'est-ce une tablette en morceaux
Que traça le malin Éros?
Mais la belle Stella s'en moque.
Les amoureuses confidences
Par ses blanches dents sont broyées.

Le vilain ange dépité
Lors peut briser toutes ses flèches.

 

PETITE FABLE
D'après Nostalgies d'obélisques de T. Gautier

«Dans ce bocal étroit
Je m'ennuie de longs mois.
Les visiteurs admirent
Cette robe argentée
Dont me para Nature
Pour mon plus grand malheur.
Que pourtant j'aimerais
Dans la mer frétiller.
Je parcourrais heureux
L'univers du corail.
Les algues frôleraient
Mes écailles luisantes.
L'hippocampe dressé
Passant me saluerait.
La raie, dans son ballet
Ce bel oiseau de l'onde
Vers moi voletterait.
Je vivrais libéré.»

Un petit poisson rouge
L'orgueil de l'aquarium
Se lamentait ainsi.
Mais le cyprin, son frère
Dans son lagon resté
Maudit le sort de même.

«Ô, je hais l'Océan
Pour moi si dangereux.
Voici le poisson-leurre
Prêt à me tendre un piège.
La vorace murène
Sans répit me poursuit.
De ses mille doigts vifs
L'actinie venimeuse
Dans un détour me guette.
Pas un qui n'ait ici
Pince ou dard, crochet, dent
Pour d'un coup me saisir
M'étrangler, m'avaler.
J'aimerais tel mon frère
Vivre dans un musée
Montrer devant la foule
Ma brillante livrée
Dont nul ici n'a cure.»

Ah, dure Liberté
Qui la perdit un jour
N'en voit plus ses dangers
Qui la possède encor
N'en sait pas les bienfaits.

 

DEUX PORTRAITS D'ANIMAUX

L'ABEILLE

Je suis l'abeille voletant.
Le matin, lors que paraît l'aube
Je vais butiner dans les champs.
Vois les tendres fleurs à mon goût
Thym, mélilot et serpolet.

Ô soleil, flamboyant soleil
Jetant l'éveil de sa lumière.

Vois, sur mes ailes transparentes
Les rayons divins se réfractent
Glissent en couleurs, en éclairs.
Vois, leurs fils scintillants, brillants
S'accrochent à mon corps, m'élèvent.

Ô soleil, flamboyant soleil
Jetant l'éveil de sa lumière.

Et lorsqu'ainsi j'ai bien volé
De fleur en fleur, de feuille en feuille
Vers la ruche alors je ramène
Mon pollen qui deviendra miel
Propolis ou gelée royale.

Ô soleil, flamboyant soleil
Jetant l'éveil de sa lumière.

LA FOURMI

Je suis la petite fourmi.
De l'aube au soir dans la pénombre
Sans répit, sans fin, je travaille.
Sans me lasser, péniblement
Je construis, cultive et pétris
Je nettoie, je transporte et range.
Pour ma faim presque rien suffit
Rien qu'une goutte, une poussière.
Quelquefois par un orifice
De ma ténébreuse prison
Trouée du Paradis, vers le terrestre Enfer
S'ouvre un espace merveilleux
Qu'un flamboyant globe incendie.
Quelquefois, dans l'azur volant
Je vois une insouciante abeille...
Douloureuse alors une larme
Roule dans mes yeux presque aveugles.
Mon Dieu, mon Dieu, qu'elle est heureuse.
Qu'elle soit gaie toujours de même.
Qu'ainsi jamais elle n'endure
Ma vie laborieuse et morose.



Suites pittoresques - Claude Fernandez - © Claude Fernandez
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