SOCRATE

Poème épique de Claude Fernandez évoquant une dispute imaginaire entre le philosophe grec Socrate et Théophraste: les âges de l'Humanité. le dialogue.


Au Lesché des Cnidiens, que protège Apollon
Pour écouter en paix, les maximes des sages
Les discours des rhéteurs, grammairiens, philosophes
Viennent les citoyens, fervents de connaissance
Les voyageurs curieux, parcourant les provinces
Les éphèbes lustrés, venant de la palestre
Fidèles rejoignant, le sanctuaire où Loxias
Par la Pythie dispense, oracles et conseils.
Théophraste ce jour, un sophiste connu
Haranguait les passants, que son verbe charmait.

«Voici comment jadis, naquit l'Humanité
Comment les dieux jaloux, ont fait naître sur Terre
L'être qui les adore, en fastes sacrifices.

Une race en or pur, dans leurs mains apparut
Des hommes fraternels, paisibles et placides.
Leurs cheveux et leur chair, leur peau souple étaient d'or
D'or leur brillant iris, et leur pupille vive.
C'était l'âge lointain, de Cronos et Rhéïa.
Zeus et les Olympiens, ne régnaient pas encor
Ni l'Ébranleur du Sol, ni Cynthia redoutable
Ni le Tueur d'Argos, ni la Vierge aux yeux pers.
L'onde n'avait créé, Cypris aux doux sourires.
L'énergie de Bacchos, n'imprégnait pas le pampre.
Dans ces temps de bonheur, et de félicité
La nue sombre jamais, n'arrêtait les rayons
Que le fils d'Hypérion, sur le sol prodiguait.
Le printemps et l'été, succédaient l'un à l'autre.
Point d'automne et d'hiver, ni tempête ou froidure.
Glace et frimas, verglas, n'existaient pas encor.
Les prés, les champs féconds, semblaient inépuisables.
Gaïa de ses trésors, n'était jamais avare.
De blancs ruisseaux laiteux, fluaient dans les vergers
Pendant que mûrissaient, des pommes délicieuses.
Nectar des prés, le miel, suintait de l'yeuse brune.
Thym, menthe et mélilot, répandaient leurs effluves
Dans l'air tiède où chantaient, des oiseaux merveilleux.
Les épis blonds couvraient, le sol de leur fourrure
Sans qu'une main pourtant, n'eût dispersé la graine.
L'Homme n'était méchant, ni brutal, ni vulgaire.
La Femme était pure, innocence, ingénuité.
Leurs augustes penchants, leur procuraient la Joie.
Tous vivaient dans l'entente, et la cordialité.
Point de roi, de soldat, point d'esclave et de maître
Point de port ni de fort, de cité, de frontière.
La peine du labeur, ne courbait pas les fronts.
Le ciseau du tailleur, ne heurtait pas la pierre.
Le soc du laboureur, n'écorchait pas la terre.
L'haïssable douleur, ne mouillait pas les yeux.
Les affres de la mort, ne convulsaient les faces.
Leur vie se déroulait, en insouciants plaisirs
Jeux, symposions, festins, agapes continuelles.
Sur le sable et dans l'onde, abandonnant leur corps
Tour à tour ils sentaient, contre leur peau, vivifiants
La caresse d'Hélios, et le baiser des nymphes.
Pourtant la corruption, finit par les gagner.
Cupidité, vanité, médisance, envie
Détestables démons, aux mille yeux, mille bouches
Détournent leur pensée, de la candeur native.
Les Immortels sur eux, lèvent un œil vengeur.
Les éons vouent la Terre, à la malédiction.
L'Humanité périt, dans la déréliction.
Puis tous les éléments, irrités, se déchaînent.
Les vents se relâchant, ravagent la Nature.
Les hiémales rigueurs, engourdissent le sol.
Verts jardins, bois touffus, se changent en désert.
Les déités alors, créent une race en fer.
Dans le Monde aussitôt, voilà qu'ils se défient.
Leurs jambes et leurs bras, leur tête et leur poitrine
Sont de fer. De même leurs os, leurs pieds, leurs jambes.
De fer aussi leur peau, leur nez, leur cou, leur bouche.
Leur haleine enflammée, semble un souffle de forge.
Leur métallique langue, en stridences résonne.
Rien ne les apitoie, rien ne les adoucit.
Rien ne peut tempérer, leur naturel farouche.
L'émotion ne frémit, en leur cerveau glacial.
Nul tendre sentiment, n'habite leurs pensées
Nulle idylle occupant, la fille et le garçon
Nul amour unissant, la mère avec l'enfant.
La guerre est leur métier, leur unique passion.
Haine et Crime pour foi, pour loi, toujours ils tuent
Massacrent sans répit, détruisent et ravagent.
Rien n'atténue le sort, de leur noire existence.
La rondache et l'épée, ne quittent pas leurs mains.
Sous leur cuirasse épaisse, ils ne sentent jamais
La chaleur des simouns, la rigueur des Borées.
Jamais ils n'ont connu, la douceur de l'abri
Quand mugissent les bois, sous la neige furieuse
Ni l'âtre pétillant, ni la couche de paille.
Leurs terribles tribus, se perpétuent sans fin
Dans la profonde nuit, des époques lointaines»

Théophraste un moment, dut marquer une pause.
L'auditoire attentif, restait muet d'horreur.
Parfois quand le récit, devenait inquiétant
Pour qu'on l'écoutât mieux, il murmurait à peine.
Quand un lyrique élan, soudain le transportait
Sa voix tonnait pareille, à celle du Cronide.
Parfois même au sommet, de son exaltation
Brusquement il plongeait, la tête dans ses mains
Poursuivant d'un ton bas, ponctué de silence
Que l'on suivait sans bruit, cœur battant, souffle court.

Il disait tout, les dieux, les Titans, les démons
Pourquoi nous sommes là, pourquoi l'Homme toujours
Supporte la misère, et souffre de la Mort
Comment jaillit la source, et flamboie le volcan.
Puis il peignit l'Égypte, et la Cyrénaïque
Les royaumes indiens, l'Ibérie, la Scythie
Décrivit les palais, de la riche Atlantide
Tout parés d'orichalque, et d'alliages précieux
L'Erèbe, éternel gouffre, où séjournent les âmes
Le puits, noir soupirail, de l'espace infernal
Par où monte le flot, du Styx et du Cocyte
L'igne, entrée de l'Hadès, le radieux arc-en-ciel
Voûte de l'Empyrée, Porte du Paradis
Que passent flamboyants, les chars des Olympiens.
Dans le Monde il n'était, problème ou phénomène
Dont il ne pût trouver, l'explication facile
De mystère insondable, et d'énigme insoluble
Dont ne pût triompher, sa perspicacité
Pas d'ombre où sa raison, ne jetât de clarté.
Sans peine réfutant, les arguments subtils
Sa rhétorique pure, effaçait tous les doutes
Pouvait mener à bout, d'intraitables sceptiques.
Son esprit disséquant, théories, postulats
Se mouvait aisément, comme un vif pugiliste.
Du logos mieux que tous, il trouvait les prémices
Le trope et le spécieux, la Majeure et Mineure
Les formes du sorite, et lois du syllogisme
Disjonctif, anapodectique, enveloppé
Car il s'était nourri, d'Aristarque et Zénon.
Mais ne surpassait-il, ces maîtres par la science?

Après avoir décrit, les âges du passé
Le philosophe alors, proposa la dispute
Désirant montrer là, sa grande habileté
Pour la contradiction, comme la dialectique.
Son disciple Denon, ainsi l'interrogea
«Comment ces premiers hommes» dit-il en hésitant
«Tout de métal formés, pouvaient-ils se mouvoir.
Sous les ondées leur peau, n'eût-elle été rouillée?»
«Par Zeus, Denon, tu fais, un vrai Paphlagonien.
Si je te dis "N'as-tu, des moineaux dans la tête"
Lors me répondras-tu "C'est vraiment impossible
Car je ne les entends, chanter dans mes oreilles"»
La salle à ce moment, vibra d'un joyeux rire.
Les éphèbes charmés, tous en chœur applaudirent.
Sifflé, moqué, raillé, le disciple confus
Ne savait où cacher, sa face cramoisie
Qu'il eût bien camouflée, sous le casque magique
Du sombre Aïdoné, Roi des âmes défuntes.
Pendant ce hourvari, Théophraste aperçut
Là-bas dans l'assistance, un étranger timide
Qui s'adressait à lui, d'une voix étouffée
«Je voudrais à mon tour, disputer avec toi
Si mes capacités, ne sont trop déficientes»
«N'aie crainte assurément, de n'être embarrassé
Je te simplifierai, mes pensées trop subtiles
Pour qu'alors aisément, tu les puisses comprendre.
Mais dis comme on te nomme, et dis-moi d'où tu viens»
«Socrate l'Athénien, le fils de Phénarète.
Je viens de terminer, la guerre en Potidée.
Je gagnais ma patrie, par le dème de Phères
J'appris qu'un philosophe, arrivait en ce lieu.
J'ai donc fait le détour, pour venir l'écouter»
«Pour ce que je t'apprends, tu ne regrettes rien
Je n'ai réputation, d'un orateur médiocre
Mais je suis bien meilleur, dans la contradiction.
Ton esprit sûrement, vaut mieux que ton visage
Car je dois avouer, te voyant parmi nous
L'on croirait un silène, échappé de la sylve»
«Nature à mon égard, ne fut pas généreuse.
Je n'ai pas comme toi, le port d'un Olympien
Mais j'essaie d'être sage, à défaut d'être beau»
«Je suis prêt, cher Socrate, allons-y, je t'écoute»

*

SOCRATE

Je voudrais signifier, l'admiration que j'ai
Pour ton savant esprit, si fertile en pensées.
L'on croirait que tu vis, comme Er le Pamphilien
Toi-même par tes yeux, les éternels Mystères.
Comprends donc ma stupeur. Ces vérités, me dis-je
Tu dois bien les tenir, de quelque enseignement
Sinon c'est par toi seul, que tu les découvris.

THÉOPHRASTE

Ta seconde hypothèse, est vérité, Socrate.

SOCRATE

En ce cas diras-tu, comment tu les déduis.

THÉOPHRASTE

As-tu vu cher ami, danser les Corybantes
La Pytonisse en transe, au fond de l'adyton.
Comment donc sauraient-ils, d'où viennent leurs idées?
Les premiers quand ils font, ou ne font pas tel geste
L'autre quand elle émet, telle ou telle parole.
C'est un dieu tout près d'eux, qui dicte leur conduite.
Leur âme vibre au souffle, émanant de ce verbe
De même que la corde, aux mains du citharède.
Tout m'est ainsi donné, par mon Inspiration.

SOCRATE

Quel merveilleux pouvoir, est-ce là, cher ami.
Tu nous décris la vie, de nos lointains aïeux
Donc tu possèdes l'art, de revoir le passé.

THÉOPHRASTE

Absolument.

SOCRATE

Puisque tu nous le dis, admettons... pour l'instant.
Mais si tu le veux bien, voyons une autre idée.
Selon ton jugement, n'est-il pas impossible
Qu'un tailleur sachant faire, un peplos ouvragé
Ne puisse pas tailler, un himation commun?

THÉOPHRASTE

Impossible en effet, car plus simple est de faire
Le commun himation, qu'un peplos ouvragé.

SOCRATE

De même un cordonnier, fabriquant un cothurne
Saurait confectionner, sans peine un ceinturon.

THÉOPHRASTE

Oui.

SOCRATE

Et pour un forgeron, taillant un bouclier
Comme fit pour Achille, Héphaistos boiteux
Puis qu'Ulysse emporta, malgré le grand Ajax
Ne serait-ce un pur jeu, de faire une burette?

THÉOPHRASTE

Sans nul doute je crois. Mais que vas-tu chercher?

SOCRATE

Nous verrons bien plus tard, excellent Théophraste.
Considérons plutôt, ce que l'on peut conclure.

THÉOPHRASTE

Eh bien, celui qui fait, chose plus difficile
Pourrait assurément, en faire une facile
Toutefois si les deux, concernent le même art.

SOCRATE

C'est exactement dit, et justement déduit.
Que pourrait-on penser, maintenant d'un tailleur
Prétendant apprêter, un superbe peplos
Mais ne parvenant pas, à faire un himation?

THÉOPHRASTE

Qu'il est un imposteur, ou qu'il est ignorant.

SOCRATE

Il en serait ainsi, pour notre cordonnier
Qui prétend fabriquer, un cothurne ouvragé
S'il ne sait pas tailler, un ceinturon sans peine

THÉOPHRASTE

Oui.

SOCRATE

Et de même en est-il, pour notre forgeron.

THÉOPHRASTE

Il est vrai.

SOCRATE

C'est là bien raisonné. Maintenant peux-tu dire
Ce que j'ai fait hier, en arrivant à Delphes?

THÉOPHRASTE

Mais comment le savoir? C'est une absurdité
Car je ne te connais, que depuis aujourd'hui.

SOCRATE

Quel malheur, cher ami, je me félicitais
Des belles vérités, que tu m'avais apprises
Tu me dis maintenant, qu'il s'agissait de fables.

THÉOPHRASTE

Ah mais ça, par le Chien, pourrais-tu m'expliquer?

SOCRATE

Simplement, tu nous dis, ce que jadis firent
Nos aïeux très lointains, avant que Zeus ne règne
Mais tu ne peux savoir, ce que j'ai fait hier.
Tu prétends faire ainsi, la chose difficile
Quand tu ne parviens pas, à faire une facile.

THÉOPHRASTE

Selon toute apparence.

SOCRATE

Et ne s'agit-il pas, justement du même art
Que tu dis posséder, connaître le passé?

THÉOPHRASTE

Oui.

SOCRATE

Dois-je te rappeler, ce qu'alors tu conclus?

THÉOPHRASTE

D'après ce que tu dis, ma science est un mensonge.

SOCRATE

Cela vient de ta bouche, et non pas de la mienne.

THÉOPHRASTE

Il est vrai.

SOCRATE

Ne te serais-tu pas, abusé par hasard
Croyant connaître là, ce que tu ne savais?

THÉOPHRASTE

Je dois en convenir... mais sais-tu plus que moi?
Notre ignorance au moins, nous rend tous deux égaux.

SOCRATE

Cependant moi je sais, oui... que je ne sais rien.

La Saga de l'Univers - Claude Fernandez - Éditions Sol'Air - © Éditions Sol'Air - 2007