SALAMINE

Poème épique de Claude Fernandez évoquant la Grèce antique: la bataille de Salamine: la flotte grecque, le discours de Thémistocle, le désarroi de Xerxès.


Au flanc du mont Parnasse, un homme hirsute court.

Il est Grec - Sa tunique est fendue, lacérée.
Ses jambes sont meurtries, ses bras égratignés.
L'on voit à son épaule, une entaille sanglante
Hâtivement fermée, par une bande en toile.
Rien ne paraît pourtant, le freiner, l'arrêter
Ni la violente pluie, battant contre sa face
Ni rochers anguleux, mâchurant ses talons
Ni taillis épineux, déchirant sa peau nue.

Où va-t-il? d'où vient-il? nul sauf les dieux ne sait.
Tel celui qui franchit, d'un coup les cent vingt stades
Séparant Marathon, de sa ville natale
Sans doute accomplit-il, une urgente mission?
Mais son regard est sombre, et s'il porte un message
Ce ne peut être alors... que celui du malheur.

Non loin soudain résonne, un bruit de galopade.
L'homme aussitôt se jette, en un buisson touffu.
Leur monture au galop, deux cavaliers paraissent.
Leurs jambes sont vêtues, de culottes rayées
Leur buste est protégé, d'un corset rouge et vert.
Le premier dans sa main, dresse une enseigne oblongue.
Mais croyant percevoir, un léger bruissement
Vers le sombre hallier, brusquement ils s'arrêtent.
Souffle coupé, cœur palpitant, l'homme se terre.
Les éclaireurs méfiants, échangent quelques mots
Dans un langage obscur, énigmatique, étrange.
Sûrement pensent-ils, qu'un chien près d'eux a fui.
D'un mouvement rapide, ils pressent leurs cavales.
Circonspect un instant, le Grec reste immobile
Puis s'élance à nouveau, dans la voie libérée.

Malgré la douleur vive, et malgré la tempête
Le coureur haletant, franchit vallées et crêtes.
Le voici traversant, Daulis, œnée. Partout
Dans les rues désertées, règne un mortel silence.
Dans les jardins, partout, dans les prés, les vergers
L'on voit des puits bouchés, des oliviers coupés.
Les temples sont détruits, les maisons dévastées.
L'infatigable Hermès, a fui toute cité.
Déméter généreuse, a quitté les campagnes.
Dieux et mortels chassés, par la calamité
Pour toujours ont laissé, la patrie des Hellènes.

Parvenu sur un mont, l'homme soudain se fige.
Devant son regard s'offre, une immense étendue
La mer, plaine liquide, effrayante et mouvante.
Son regard scrute, anxieux, le rivage lointain.
Sous la terne clarté, du jour qui s'évanouit
Vaguement se dessine, un liseré mouvant.
Des formes effilées, sur le bord se profilent.
N'est-ce pas un troupeau, de licornes couchées
Montrant leur svelte port, aux courbes élégantes
Leurs joues galbées de bois, leur corne aiguë d'airain
Leur nasal vernissé, leur œil noir d'antimoine?
C'est ainsi qu'apparaît, une flotte au mouillage.
Les coques flanc sur flanc, devant la rive gisent.
Parmi les mâts dressés, les gréements s'entremêlent
Comme si patiemment, une araignée géante
Dans la profonde rade, avait tendu sa toile
Sur les ramages nus, d'une étrange forêt.
Seules abandonnées, parmi les éléments
S'accrochant par leur ancre, et tirant leurs amarres
Les nefs bravent pourtant, le Notos déchaîné.
Les carènes tordues, violemment s'entrechoquent.
Les proues se heurtant crient, les vergues pliées craquent.
L'on croirait que résonne... le fracas d'un combat.
L'attelage divin, du flamboyant Phœbos
Dès lors s'est abîmé, dans les inféconds flots.
Mer, terre et cieux profonds, tout devient ténébreux
Hors tout près de la grève, une baraque en ruine.

Par ses bastaings disjoints, scintillent faiblement
Des rayons vacillants, lueur pâle, incertaine
Dans cette horrible nuit, de peur et d'épouvante.

L'homme voit la clarté. Vite il file vers elle.

*

Pendant ce temps, là-bas, au fond de la cabane
Sur des panneaux branlants, à la hâte assemblés
Tribune de fortune, où des lampes flamboient
Se trouvent réunis, les stratèges hellènes.

De Sparte en premier vient, le prudent Eurybiade.
Vingt nefs aux bons gaillards, sont par lui réunies
Pour expulser le Perse, en dehors de sa terre.
Mænycios, fils d'Alcon, le héros magnanime
Guide au combat les gens, de la verte Sycione.
Le Barbare a détruit, la ville qu'il chérit
Mais oubliant ses pleurs, il ne songe qu'à vaincre.
Pour terrasser le Mède, il apporte aux Alliés
Dix-neuf solides nefs, au tranchant éperon.
Lycinos arrivé, de la brune Épidaure
Mène avec lui dix nefs, à la gracile coque.
De Corinthe rocheuse, Adimante est venu
Pour commander cent nefs, à la profonde étrave.
De Trézène fleurie, pourpris de la Semeuse
Voici Podonamis, le glorieux pasteur d'hommes.
Cinq nefs sont avec lui, prêtes à la mêlée.
Thémistocle envoyé, par Athènes puissante
Jette dans le combat, cent vingt nefs redoutables.
Polycritos d'Égine, assaillie par les vents
Conduit soixante nefs, à la bonne carène.
Le Barbare a détruit, la ville qu'il chérit
Mais oubliant ses pleurs, il ne songe qu'à vaincre.
Phérinée d'Ampracios, riche en brebis laiteuses
De sept nefs calfatées, grossit l'énorme flotte.
Polès vient de Naxos, fertile en belles grappes.
Là, jadis une Argienne, au bord des flots amers
Capturée violemment, par de vils Sidoniens
Lors que dans l'archipel, un jour ils firent halte
Fut sauvée du péril, par un hardi marin.
L'homme fut son époux. De leurs amours naquirent
Le divin Polydor, et le peuple nombreux.
Pour la victoire il offre, aux Alliés réunis
Le soutien de trois nefs, à la quille bien ferme.
De la rouge Érétrie, l'intrépide Cétos
Vient d'équiper six nefs, au mât bien emplanté.
De Cos Protis conduit, ses huit pentécontores.
De Calchis Pantinos, cher à Poséidon
Présente vingt-huit nefs, aux flancs vermillonnés.
De la sainte Mélos, dominant les Cyclades
Nælès envoie deux nefs, solidement gréées.
Le Barbare a détruit, la ville qu'il chérit
Mais oubliant ses pleurs, il ne songe qu'à vaincre.
Le Sympharide Althée, de l'aimable Cytnos
Réunit douze nefs, pour défendre sa terre.
Dénès, fils de Nétos, commande vingt-huit nefs
De la vaste Mégare, aux superbes demeures.
Démarès de Céos, faste en douces colombes
Vient aligner cinq nefs, à la proue mordorée.

Ils tiennent en leurs mains, le dernier espoir grec.
Mais tout semble perdu. Le courroux du Cronide
Libéré, déchaîné, sur la rade s'abat.
La fragile masure, est battue par l'orage.
Les bastaings des murs crient, les pannes du toit geignent.
Naïades effrayées, les rutilantes lampes
Hérissent leurs cheveux, de flamme rousse et blonde
Prolongeant leur visage, en céramique brune.
Leur pointe aiguë se tord, s'allongeant, tressaillant
Sous la terrible voix, de Zeus, le porte-égide
Lors que plaintivement, gémit la courte mèche.

Les stratèges inquiets, longuement s'interrogent.
Doit-on précipiter, l'affrontement final?
Doit-on rejoindre l'Isthme, en protégeant les nefs
Sauver le continent, ou le Péloponèse?
L'un des hommes pourtant, comme à regret se lève.
C'est l'amiral en chef, Eurybiade lui-même.
Cependant au dehors, un tumulte résonne.
Dans la salle apparaît, un hoplite en armure
«Stratège, un homme est là, qui vient des Thermopyles»
«Qu'il pénètre à l'instant» commande le Spartiate.
Le messager surgit, et s'affala soudain.
Tremblant de tout son corps, il ne pouvait parler.
Son effrayant regard, beaucoup plus que sa langue
Disait la tragédie, qu'elle révélerait.
Tous alors sont figés, comme devant Gorgone.
Sa bouche cependant, laisse échapper ces mots
«Je les ai vus... je les ai vus... las, tous périr...
Spectacle terrifiant, sublime, épouvantable
Je les ai vus lutter, sans fléchir, sans faiblir
Tous emportés, détruits... par les rais de la mort
Je les ai vus lutter, sans plier, sans gémir.
Les traits de l'ennemi, devenaient si nombreux
Qu'ils recouvraient de nuit, le champ de la bataille.
Je les ai vus tomber, au milieu des rochers»
L'homme se lamenta, puis se calmant il dit
«Sur nos guerriers fougueux, barrant le défilé
Xerxès en vain lança, trois, dix, vingt, cent myriades
Les Cissiens batailleurs, mais les Grecs les matèrent.
Les Syriens querelleurs, mais les Grecs les matèrent.
Les Caspiens belliqueux, mais les Grecs les matèrent.
Les Mysiens courageux, mais les Grecs les matèrent.
Puis le Roi fit masser, les hardis Immortels
Braves qui jusque là, devant rien ne pliaient
Mais fermement encor, les Grecs les repoussèrent.
Le matin cependant, le devin Mégistias
Dans le foie d'un veau pur, augura notre perte.
L'ennemi dirigé, par Éphialte le traître
Sur la voie d'Anopée, contourne la montagne.
Léonidas alors, constatant la défaite
Renvoie tous les Alliés, vers les camps protégés
Pour conserver trois cents, de ses meilleurs hoplites.
Priant Tritogenia, sans peur ils attaquèrent.
Trois jours comme trois nuits, sans repos, sans répit
Tous ont bravé la Mort, de leurs mains, de leurs dents
Jusqu'à rougir de sang, le sol de leurs aïeux»

Le désarroi minait, les visages hagards.
Nul homme ne savait, que penser ni que faire.
Le messager cita, les villes investies.
Les chefs désemparés, dont il nommait la ville
Baissaient leur pâle front, malheureux, douloureux
Comme si les perçait, un invisible trait.
La face d'Eurybiade, a blêmi telle un spectre.
Ne va-t-il s'écrouler? Ne va-t-il fondre en larmes?
Tous effrayés soudain, silencieux, le contemplent.
Cependant il se lève, et calmement prononce
« Cours vite, ô messager, prévenir les éphores
Que leurs braves sont morts, ayant suivi leurs ordres»

L'homme à ces mots sortit, puis disparut dans l'ombre.

Puis le Spartiate dit, s'adressant au Conseil
«Probablement Alliés, apparaît superflu
D'exposer en détail, sous quel jour se présentent
La fortune du Grec, la fortune du Perse.
Désormais les Dix Mille, ont vaincu les Trois Cents
La traîtrise eut raison, de l'héroïsme grec.
L'Euripe a vu passer, la marée des Barbares.
Nous voici désormais, devant un choix terrible.
Devons-nous persister, à braver l'ennemi?
Devons-nous aux Destins, plier nos volontés?
Nous faut-il accepter, la capitulation?
Je laisse le dilemme, en délibération.
Puissent dicter les dieux, le meilleur des partis»
Lors un chuchotement, envahit l'assistance.
Les regards sont tendus, les voix sont hésitantes.
L'on entend prononcer, les tragiques propos
De reddition, débâcle, échec, désolation.
Thémistocle à ces mots, brûle d'intervenir
Cependant il patiente, en freinant son ardeur.
Le débat devient rude, il ne sera facile
De pousser au combat, les Péloponésiens.
Mais il est mieux d'attendre, un moment favorable
Pour ainsi réfuter, leurs meilleurs arguments.
C'est le fier Corinthien, qui se lève, Adimante
Soucieux de préserver, la survie de sa race

«Non, l'instant n'est pas grave, Alliés, il est funeste.
Las, notre position, n'est seulement tragique
Mais bien désespérée, fatale, irrémédiable.
Notre héraut parti, vers la puissante Argos
Revient sans le soutien, de leurs nombreuses nefs.
La boulé de Corcyre, a choisi la prudence.
L'impétueux Gélon, tyran de Syracuse
Renvoie notre émissaire, en guise de réponse.
La Grèce est une épave, éclatée, fractionnée.
Tout n'est plus que débris, chez les fiers Éacides.
Tout n'est plus que monceaux, chez les Alcménoïdes.
Le pays de Cécrops, est aujourd'hui rasé.
Croyez-vous terrasser, le fils d'Achémenès
Quand la vierge aux yeux pers, a laissé le combat?
Des lattes en pin noir, autant qu'un glaive en bronze
Ne peuvent protéger, le sol de nos aïeux.
Non, les remparts de bois, aux courroux des Borées
Ne sauraient égaler, nos murailles de pierre.
Quant à l'adverse flotte, emmenée contre nous
Si jamais j'épelais, ses nombreux contingents
L'aube viendrait avant, que j'aie cité le tiers.
Ce n'est pas, sachez-le, sans peine et sans tristesse
Que j'ai dû préférer, la capitulation
Mais pour sauver encor, ce qui n'est pas détruit.
Nous à jamais noyés, dans la mêlée sauvage
Songez à nos enfants, qui n'auront plus de père.
Non, ce n'est pour sauver, nos patries investies
Que nous allons parer, nos impuissants vaisseaux
Mais pour nous condamner, à la déportation.
Chaque glaive élevé, contre le Roi des rois
Deviendra fouet cruel, pour nos fils, pour nos filles.
Devons-nous sans nul but, nous sacrifier ainsi
Par un combat superbe, holocauste grandiose?
Les héros que Minos, au fond de l'Hadès guide
Jalousent l'humble sort, de l'esclave soumis.
Plus que toi, Liberté, la Vie demeure un bien.
Plus rien ne le peut rendre, à celui qui le perd.

Ajax, le Télamide, un jour d'ici partit
Conquérir une ville, au-delà des flots verts.
Toujours il était dit, qu'Ilion battue des vents
Tomberait sous les coups, des Pélasges hardis.
Mais le vieux Priam, sourd, aux messages divins
Sur le front envoya, les bouillants Dardanides
Vaine témérité, qui perdit tous ses fils.
Le feu rasa bientôt, la cité de Phœbos.
L'Histoire ainsi varie. L'Asie crie sa vengeance.
La Sagesse voudrait, qu'aux Destins l'on se plie.
Suivons donc les avis, de l'oracle delphique.
N'imitons surtout pas, la folie des Troyens»

Un silence pesant, plane sur le Conseil.
Puis fusent des propos. L'on approuve, on questionne.

Cependant au dehors, la tempête redouble
Sur les nefs projetant, des trombes gigantesques.
L'on avait colmaté, les sabords par l'étoupe
Recouvert par des peaux, l'espace entre les mâts
Pour que soient protégés, les hommes d'équipage.
Morphée répand sur eux, le sommeil bienfaisant.
Mais pendant que les chefs, décident leur destin
Pas un ne sait encor, s'il devra se lever
Pour le combat glorieux, ou la honteuse paix.
Tout paraît assaillir, la malheureuse Hellade
Rocher déshérité, menacé, disloqué
La mer sans fond jetant, les bataillons des vagues
La montagne agitant, les armées des forêts
Le ciel amoncelant, sa flotte de nuées.
Zeus et Poséidon, semblent unir leurs forces
Pour démembrer la Grèce, et dissoudre sa terre.
La baraque de bois, au bord de la jetée
Paraît dans la bourrasque, une épave perdue
Que le noir flot assaille, avant de l'abîmer.

L'assemblée cependant, s'égare en propos vains.
L'avis du Corinthien, remporte l'adhésion
Mais vers la droite au fond, quelques protestations
Chez les Continentaux, confusément émergent.
C'est le moment propice - Thémistocle se lève.

On croirait un rempart, solide, inébranlable
De sage autorité, de paisible puissance.
Tous ont plaisir à voir, son assurance calme.
C'est une digue, un môle, une falaise, un roc.
Sur lui, vents courroucés, flots déchaînés, vaincus
Se brisent devenant, dociles serviteurs.
Son large front paraît, une muraille abrupte
Qui pourrait démembrer, les nefs de l'ennemi.
Son œil vif, éclatant, brille dans les ténèbres
Fanaux pour le navire, égaré sur le gouffre.
Sa formidable voix, dompte l'Auster qui gronde.
Les ouragans mêlés, s'apaisent en sa barbe
L'Euros est arrêté, par ses denses cheveux.

S'il tenait le trident, l'on eût dit l'Ébranleur.

Il ne fut point nommé, l'amiral des Alliés
Sa patrie n'étant pas, en hommes dominante.
De même Achille cède, à l'Atride sa place.
Mais c'est en lui que vit, que palpite l'armée.
Dans le combat c'est lui, que suivent les marins.

Il invoqua son dieu, Poséidon Sauveur
Puis clama ces propos, au Conseil attentif.

«Ô fils de Zeus, Hellènes glorieux, courageux
Que j'entends ce jour-ci, de paroles amères.
Que je ressens de honte, en pensant à nos pères
Sacrifiés autrefois, pour sauver nos patries.
Nous devrions quitter, nos foyers et la Grèce?
Quoi, nous devrions fuir, aux confins de la Terre.
Quoi, tant d'espoirs, de peine, et tant de sacrifices
Consentis vainement, pour une reddition?
Quoi, tout l'or du Laurion, pour monter nos vaisseaux
Toute notre énergie, toutes nos possessions
Tous nos vaillants efforts, de pénibles manœuvres
Pour aujourd'hui céder, sans tenter la victoire.
Si revenait à nous, le fier Léonidas
Que nous pousserait-il, à choisir en cette heure?
Ne croyez-vous plutôt, qu'entendant ces propos
Contre nous il conserve, un éternel reproche?
Voilà ce qu'il dirait "C'est pour cette infamie
Que trois jours et trois nuits, condamnés à mourir
Dans le fatal désert, là-bas aux Thermopyles
Surpassant plus encor, les humaines limites
Vainement nous luttions, sans l'espoir d'un soutien
Hors l'image adorée, de Pallas Athéna"
Voulez-vous donc trahir, la cause des Hellènes?
Voulez-vous donc plus tard, comme les Béotiens
Dernière ignominie, payer la dîme à Delphes
Pour avoir aux hérauts, donné la terre et l'eau?
Sommes-nous bien des Grecs, ou ne le sommes-nous?
Sommes-nous peuple uni, par la race et le sang
Lié par notre langue, ainsi qu'un miel sonore?
Sinon comme un jour dit, le Roi devant Argos
Ne constituons-nous, qu'amas de solitudes?
Soit, approuvez l'avis, mais niant vos aïeux
Ne vous prétendez plus, Achéens, Danaens
Ne vous prétendez plus, rejetons du Cronide
Car ils sont des milliers, parmi nos combattants
Qui vous diraient "Mourir, plutôt que de nous rendre
Plutôt périr glorieux, que vivre dans l'opprobre"
Nous qui sommes leurs chefs, qui dès lors devrions
Leur proposer l'honneur, la bravoure en exemple
Nous leur demanderions, d'éviter la bataille?
Dites-leur, dites-leur, si tel est votre vœu
Mais souffrez que près d'eux, je n'apparaisse point
Ma bouche ne saurait, édicter de tels ordres
Sans que je ne ressente, à mon front la vergogne.

Athène est dévastée, nos villes sont détruites
Mais dans l'adversité, la valeur se réveille.
C'est dans l'épaisse nuit, d'infortune et malheur
Que patiemment s'allume, un flambeau victorieux.
Les autels de nos dieux, violés, anéantis
Réclament de leurs fils, un éclatant sursaut.
Nous devons sans tarder, invoquer Némésis.
La Grèce tout entière, est saisie d'un grand souffle.
Dans chaque région, chaque foyer, chaque ville
Je le sens qui nous dit "Le Perse doit partir".
Nos patries enchaînées, seront à nouveau libres
Nous le voulons, nous le pouvons, nous le devons.
J'entends monter la voix, de quarante mille hommes.
C'est un fracas pareil, à trente chars de guerre.
C'est un cri plus violent, que l'Iacchos dionysien.
Je le sens palpiter, je le sens frissonner.
C'est une intense force, élevant notre peuple.
C'est un élan puissant, une ardeur indomptable.
Voyez, seuls nous étions, là-bas près des Aphètes
Mais à Trézène alors, sans demander secours
Trente vaisseaux nouveaux, ont grossi notre flotte.
Nous fûmes quatre cents, devant le cap Sounion.
Ceux-là sont arrivés, d'Ampracios, de Leucade.
Ceux-là de Naxos, de Mélos, de Myconos.
L'on en vit arriver, des lointaines Thesprotes.
Nos pleurs souvenez-vous, coulaient en les voyant.
N'y a-t-il un appel, grandiose, immense, inouï
Qui les fit se lever, pour mettre un jour la voile?
Quatre cents nefs sont là, pour la bataille ardente
Prêtes à fracasser, les coques ennemies
De leur éperon vif, redoutable, imparable.
Cent mille hommes sont là, n'attendant pour agir
Que le son d'une flûte, et l'éclat des trompettes.
Vous dites cependant "Comment vaincre un tel nombre?
Pour les mille vaisseaux, dont l'ennemi dispose
Quel danger constituent, nos misérables nefs?"
Mais sachez que la rade, encerclera les Perses.
Les écueils de la baie, deviendront nos alliés
Gênant le déploiement, des unités royales
Car la terre elle-même, ici combat pour nous.
Pourriez-vous affirmer, fils d'Héraklès divin
Qu'un seul des vaisseaux grecs, vaut un vaisseau barbare?
Non, car il en vaut trois, car il en vaut cinq, dix.
Pourriez-vous affirmer, qu'un Grec vaut un Barbare?
Non, car il en vaut trois, car il en vaut cinq, dix.

Et n'est-ce pas folie, d'interpréter l'oracle
De prétendre percer, les immortels desseins?
Qui pourrait affirmer, connaître les Destins?
Lorsque pour Marathon, Miltiade arma nos braves
Qui de nous eût prédit, la défaite des Mèdes?
Poséidon Sauveur, exauça nos prières
Dressant contre leurs nefs, ses chevaux écumeux.
Les pentes de l'Athos, en portent les stigmates.
La pointe de Sépias, montre encor les épaves
Brisées, déchiquetées, par le souffle d'Éole.
Généreux Ébranleur, accorde-nous ton aide
Que tu nous as déjà, sans compter prodiguée.
Maintenant que Pallas, désormais impuissante
Ne saurait nous aider, sur la mer infinie
Rattrape ce flambeau, qu'a dû lâcher son poing.
Mène pour le combat, notre flotte invincible.

Par malheur si jamais, nous devions renoncer
Nous, les fils de Thésée, refuserions le joug.
Quittant la rive grecque, avec notre famille
Comme les Phocéens, qui jadis embarquèrent
Vers le palais d'Hélios, dans leurs pentécontores
Nous mettrions le cap, vers la haute Siris.
Le sort nous la promet. Les devins ont prédit
Qu'un jour proche ou lointain, nous devrons l'habiter.
Mais nous remporterons, une victoire immense.
Bientôt retentira, le péan du triomphe»

L'Athénien se rassit, la salle était debout.
L'enthousiasme entraînait, l'adhésion des stratèges.
Cependant quelques-uns, pèsent les arguments.
Puis le doute à nouveau, plane sur le Conseil.
«Que l'on procède au vote» proclame l'amiral.
«C'est la majorité, qui fixera le sort.
Ma voix pourra peser, en cas d'égalité.
Voilà, nous sommes seize - Qui tente la victoire?»
Lors quatre mains tendues, spontanément se lèvent
Pour le combat, pour la résistance... pour l'espoir.
Mais c'est insuffisant, pour emporter le vote.
Les traits de l'Athénien, d'un coup se décomposent.
Malheur, ç'en est fini. La Grèce est vaincue... Non
Car se lève une main... puis une autre, une encor.
La froide sueur coule, au front de Thémistocle.
Rien qu'une voix manque, une voix, rien qu'une voix
Pour modifier l'Histoire, et changer le futur
Sceller, bouleverser, l'humaine destinée.
Les bouches pétrifiées, dès lors sont impuissantes.
Le regard exprimant, avec plus d'acuité
Les propos impérieux, qu'il ne faut prononcer
Parle en silence, appelle, implore ou bien supplie.
D'une seconde à l'autre, un geste d'Eurybiade
Peut dénombrer les voix, et perdre la patrie.
Mais sûrement un dieu, le retient malgré lui.
Quelle main s'offrira, pour délivrer la Grèce?
Pour infléchir le sort, une voix suffirait.
L'attente est douloureuse, atroce, intolérable.
Chaque instant qui s'écoule, est une éternité.
Mais la voici, miracle, Adimante lui-même
Permet aux Achéens, de saisir la victoire.
N'est-ce Athéna plutôt, se masquant en sa forme
Pour abuser les Grecs, malgré le Corinthien?
Laissant tomber son bras, dignement Thémistocle
Par ces termes s'adresse, à l'amiral en chef
«Notre destin dépend, de toi seul, Eurybiade.
Tu peux comme le fit, Callimaque autrefois
Soumettre nos patries, ou bien les délivrer»
«Tous à vos contingents. Que le combat s'engage»
Des applaudissements, de tous côtés fusèrent.

Quand sortant de l'abri, les stratèges parurent
L'orage avait cessé, le vent s'était calmé.
Perçant l'arc éployé, d'Iris la Messagère
Le soleil se levait, sur la Grèce éternelle.
Comme pris en un piège, avançaient dans la baie
Les deux mille vaisseaux, des Mèdes et des Perses.

L'équipage déjà, sur chaque nef s'active.
Le porte-flambeau tend, l'écarlate drapeau
Transmettant les signaux, que dit le kubernète
Seul maître du vaisseau, juste après l'Ébranleur.
Glaives et boucliers, aux guiches sont liés.
Le proreos, devant, surveille les agrès.
L'on dénoue les grappins, l'on arrache l'amarre.
L'on dégage la quille, égratignant le fond.
Puis le pentécontarque, officier aguerri
Pose les provisions, dans la cambuse étroite.
Le keleustès debout, clame aux gabiers les ordres.
Sur les bancs entassés, les rameurs énergiques
Thalamites en bas, zygites et thranites
Se placent lestement, au long des trois étages.
Puis le triélourès, la gorge déployée
De sa flûte au son clair, indique la cadence.
Poussant les avirons, les cent marins d'un coup
Font mouvoir le vaisseau, qui file puissamment.
Le péan victorieux, s'élève de la baie
«Fils des Grecs valeureux, délivrez la patrie
Défendez vos enfants, défendez vos épouses.
Reprenez vaillamment, les temples de vos dieux
Les tombeaux des aïeux. C'est la suprême lutte»
Sur les bords de la baie, les voix se répercutent
Résonnent décuplées, en immense clameur.
«Fils des Grecs valeureux, délivrez la patrie
Défendez vos enfants, défendez vos épouses»
La rade alors paraît, un grandiose Odéon
Le théâtre où se joue, l'humaine tragédie
Comme une formidable, et sombre naumachie.
Les chaos de granit, sont de géants gradins
Pour les dieux attentifs, spectateurs invisibles
«Fils des Grecs valeureux, délivrez la patrie
Défendez vos enfants, défendez vos épouses»
La rumeur déjà vient, jusqu'au neigeux Olympe
Coule dans les vallées, du Sperchios, du Pénée
Franchit le Cithéron, l'Othrys et le Parnasse
Puis traverse la Phtie, parcourt la Thessalie...
«Fils des Grecs valeureux, délivrez la patrie...»
...Fond sur la mer Égée, sur la mer Saronique...
«Défendez vos enfants, défendez vos épouses...»
...Retentit dans la nef, du Parthénon violé
Pendant que fuit le Perse, à travers la cité
Puis vers Delphe interrompt, le chant de la Pythie
Vers Corinthe secoue, le bosquet de Cynthie
Monte jusqu'à Dodone, au sommet de l'Épire.
Longuement en frémit, le Chêne millénaire
Devant le prêtre ému, par ce prodige inouï.
De Céos, Mélos, d'Égine, Argos, Délos, Thèbes
D'Ambracios, Calydon, Thénos, Andros, Théra
De Milet, Patmos, Chios, Lesbos, Samos, Éphèse
Les femmes entendant, son message lyrique
Sur le seuil des maisons, prient le fils de Rhéa.
«Poséidon Sauveur, protège nos cités
Protège nos enfants, protège nos époux»

Fatale Salamine, ô baie providentielle
De ton brûlot naîtra, victoire ou bien défaite.

*

Les navales armées, se lancent à l'assaut.
Là-bas, vers l'occident, la rive éleusinienne
Viennent les Athéniens, devant les Phéniciens.
Vers le port du Pirée, sur le bord opposé
Les Cariens se déploient, en face des Spartiates.
Pendant que ceux d'Égine, au centre sont rangés
Contre les Syriens, les Moshiens, les Égyptiens.
Les souples avirons, plongent dans l'eau sonore.
L'espace entre les nefs, lentement diminue
Sous la vive impulsion, des rameurs endurants.
Deux stades les séparent - Voici qu'elles s'affrontent.
Vont-elles d'un seul coup, se percuter, sombrer?
Non... car elles se croisent... chacune manœuvrant
Tourne pour attaquer, une poupe ennemie.
Tout se fond, tout se mêle, un tumulte s'élève
De clameurs, d'exhortations, de gémissements.

Et se trouve engagé, depuis que sur mer l'Homme
S'adonne aux travaux noirs, d'Arès le meurtrier
Le duel comme jamais, l'on en vit dans l'Histoire.

Les animaux de proue, furieusement se chargent.
Les piques d'abordage, agrippent les tillacs.
Les éperons de fer, s'accrochent aux carènes.
L'on croirait que levant, leur gueule gigantesque
Devant chaque trière, au moment du combat
La cavale hennit, le sanglier mugit.
Les deux yeux protecteurs, aux pupilles flambantes
Dardent vers l'ennemi, leurs terribles regards.
Les monstres de sapin, se défient, se provoquent.
Certains meurtris, blessés, d'une avarie mortelle
Sont happés, avalés, par les vagues voraces
Meute avide aux aguets, de faméliques hyènes
Qui ne se rassasient, de sanglantes carcasses.

Les vaisseaux des Alliés, bientôt percent le centre
De leur assaut brisant, les contingents adverses.
Là, Polycritos, fils de Ménès, l'Éginète
Par sa haute valeur, domine les champions.
Le voici qui s'attaque, à la nef cilicienne
Menée par Syennesis, orosange du Roi.
S'étant croisées déjà, s'approchent les trières.
Là, debout sur le pont, le porte-voix en main
Le Grec aussitôt clame, un ordre au kekeustès
Qui de son buccin jette, un appel nasillard.
Brusquement à babord, les rames sont levées
Cependant qu'à tribord, on les tire en forçant.
L'espace d'un instant, le vaisseau d'un coup vire.
L'équipage reprend, la cadence initiale.
Chacun précisément, parfaitement, connaît
Le geste que sans faille, il doit exécuter.
Nul choc ne s'est produit, pas une seule erreur
Ne fausse la manœuvre, ou ne la ralentit.
L'éperon bientôt fend, la proue de l'ennemi.
C'est alors qu'à nouveau, sur un signal inverse
Les rameurs arc-boutés, dans le sens opposé
D'un gigantesque effort, dégagent le navire.
Puis fuse un cri de joie. Tous en chœur applaudissent
Pendant que l'amer flot, engloutit la nef perse
Dans sa coque emportant, ses marins intrépides.
Chacun d'eux vainement, tente de s'échapper
Mais pour braves qu'ils sont, les emporte la Moire.
Jamais ils ne verront, leur cher pays natal
Ni le foyer chéri, qui vit leurs premiers pas
Ni le fidèle chien, qui sur le seuil les guette
Ni leurs jeunes bambins, ni le dernier enfant
Qu'après le grand départ, leur épouse engendra.
Mais à peine les Grecs, reprennent leur allure
Que sur leur droite ici, fonce un vaisseau lycien.
Grisés par leur victoire, ils ne l'ont aperçu.
De leur bouche s'échappe, un hurlement d'horreur.
L'éperon flamboyant, grossit de plus en plus
S'enfle de plus en plus... devient terrible, énorme.
Rien, plus rien désormais, ne le peut arrêter.
Puis un craquement sec, tout d'un coup retentit.
La nef est secouée, de brusques tremblements.
Le tumultueux flot, dans l'avarie s'engouffre.
Le gaillard et la proue, s'enfoncent lentement.
Le charpentier de bord, cherche en vain son étoupe.
Les gabiers vainement, écopent l'eau qui monte.
La Danaïde ainsi, dans les Enfers s'épuise.
Les marins terrifiés, abandonnent leur siège.
Pourtant comme l'éclair, saisi d'une pensée
Le fier Polycritos, clame aux Grecs horrifiés
«Les armes tout d'abord, et gagnez le tillac»
Malgré la peur intense, on décroche son glaive
Puis l'on prend les carquois, l'on ramasse les arcs.
Vers le pont l'on accourt, sans perdre un seul instant.
L'onde en ses traîtres bras, agrippe les guerriers.
Certains par malheur choient... Leur vie s'achève ainsi.
L'un d'eux contre le mât, se fracasse la tête.
Jamais il ne verra, son île tant chérie.
Vainement l'attendront, ses vieux parents inquiets
Ne sachant le malheur, que subit leur enfant.
Mais un autre est lié, par les agrès perfides.
Voyant sa perte il prie, l'Archer, fils de Léto
Mais le dieu sans pitié, ne daigne l'écouter.
Le sombre Aïdoné, l'entraîne en son palais.
Par-dessus bord un autre, a chuté dans les vagues.
Lui non plus ne verra, demain la vaste Égine.
Les autres cependant, ont gagné le tillac
La partie du vaisseau, qui n'est point submergée.
Tout semble fini, perdu... mais peut-être non.
Sans perdre un seul instant, chacun prend une flèche
Bande son puissant arc, fixe un dard à sa hampe.
Les traits pleuvent bientôt, sur les guerriers lyciens
Qui se croyaient vainqueurs, heureux de leur victoire.
Les hommes transpercés, tombent à la renverse
Dans le gouffre marin, qui les happe aussitôt.
Les Grecs nagent alors, vers la galiote adverse
Puis courageusement, ils s'accrochent aux rames
Prennent d'assaut la coque, et montent sur le pont.
Les fiers lionceaux de même, attaquent le taureau
Montant sur l'échine, agriffant le dos, la croupe
Puis vers le tendre cou, se hissant pour l'occire.
Prodige inconcevable, inespérée fortune
Les voici dans la nef, qui venait de les vaincre.
Mais à travers la baie, ils reprennent leur chasse
Car un vaisseau mysien, devant eux apparaît...

Cependant près de là, d'un contingent royal
Voguant avec hardiesse, avance une trière.
Cimier flamboyant, cheveux au vent, sur la proue
Se détache une fille, au visage farouche
La belle Artémisia , reine d'Halicarnasse.
Bien qu'elle soit hellène, elle soutient Xerxès
Depuis longtemps sa ville, est soumise à la Perse.
Déjà sa nef a pris, deux vaisseaux corinthiens
Mais les fougueux Naxiens, la prennent à revers.
Le fier Antynicios, cher à Poséidon
Se prépare à percer, un navire à l'écart.
C'est l'Ébranleur du Sol, qui veille à sa trière.
Sa proie dorénavant, ne lui peut échapper.
La Reine au désarroi, maudit son impuissance.
Que tenter de si loin? Que faut-il essayer?
D'un mouvement rapide, elle brandit son arc
Priant la Chasseresse, afin de réussir.
La déesse l'écoute, à sa droite invisible.
D'une main lestement, elle saisit le trait
Pour l'enficher d'un coup, dans le cœur du Naxien.
Le voici qui s'écroule, au milieu de sa nef.
Dans son regard absent, un crêpe noir s'étend.
Ses marins consternés, tous amèrement pleurent
Sur le tillac gisant, leur chef aimé qui meurt.
Sans mollir cependant, le kubernète adverse
Fait alors volte-face, et présente sa proue.
Le tranchant éperon, perce le vaisseau grec
Malgré Poséidon, qui dirigeait sa course.
Le dieu contre la Vierge, en garde un vif courroux.
Nul doute sans tarder, il va se venger d'elle.
Près de là par hasard, passe un autre navire.
C'est le hardi Phyallos, qui le mène au combat
Lui qui fut le vainqueur, trois fois des jeux pythiques.
Le puissant Ébranleur, en timonier changé
De sa poigne saisit, les rames-gouvernail
Puis il conduit la nef, vers celle de la Reine.
Soudain le héros grec, aperçoit la guerrière.
Sa tête est mise à prix, qu'elle soit morte ou vive.
Le cœur du fier athlète, en sa poitrine bat.
C'est l'instant de tenter, la manœuvre d'approche.
Flanc contre flanc déjà, les deux nefs se rejoignent.
La vive Artémisia, n'a pas vu l'ennemi
Qu'à son regard le dieu, par un voile a masqué.
Les piques à l'avant, s'accrochent au plat-bord.
Les gaffes rainurées, se fichent dans la coque.
La nef est cramponnée. Le pêcheur avisé
Pareillement capture, une morue ferrée.
C'est en vain qu'elle tire, en vain qu'elle s'épuise.
La voilà bientôt prise, et bientôt pourfendue.
«Vaut-il mieux s'éloigner?» s'interroge la Reine
«Brusquement augmenter, la cadence des rames?
Ne vaut-il mieux livrer, le combat maintenant?»
Mais c'est la peur enfin, qui décide pour elle.
D'un geste elle demande, aux rameurs d'activer.
Hélas, funeste erreur. L'étreinte se renforce.
Les Grecs font irruption, brandissant leur épée.
Des hurlements aigus, fusent de tous côtés.
Les combattants surpris, abandonnent leur siège.
Pourtant la veille ils ont, pour l'Assembleur des nues
Sacrifié deux taureaux, et deux génisses blanches
Mais le dieu reste sourd, au malheur qui les brise
Pour braves qu'ils étaient, les entraîne la Moire.
La Reine Artémisia, vainement s'égosille.
L'équipage affolé, n'obéit qu'à Panique.
La voici dans la nef, kubernète insensé
Monstre à la face blême, au front glacé, livide
Modifiant les signaux, criant des ordres fous.
Là, de son promontoire, à la base du mât
Comme saisi d'un coup, par un noir cauchemar
Le frêle porte-enseigne, assiste à ce carnage.
L'indomptable terreur, lui hérisse les mèches
Dilate sa pupille, et déforme sa bouche
Sans que nul son pourtant, de son gosier ne sorte.
L'on ne peut l'immoler, cependant il veut fuir.
La tremblante déesse, Épouvante le tient.
De ses bras elle tire, énergie, volonté
Retient le souffle mort, en sa poitrine vide
Garrotte ses poignets, par d'invisibles fils.
Sa main laisse tomber, l'enseigne protectrice.
Le voici maintenant, pétrifié, défaillant.
C'est un candide éphèbe, à l'âge encor charmant
Qui voit la barbe fine, affleurer l'épiderme.
Las, au chant du syrinx, il gardait ses brebis
Dans les paisibles vaux, là-bas, non loin de Cnide.
Maintenant le voici, dans la mêlée furieuse.
Mais un guerrier le voit. D'un geste impétueux
L'assaillant plonge un glaive, en son cou vulnérable.
Sans la moindre pitié, pour sa jeunesse tendre
Le sombre Aïdoné, l'emporte en son palais.
De toute son ardeur, Phyallos gagne la proue.
Ce n'est pas vainement, qu'il a quitté Crotone
Pour allouer aux Grecs, la nef de la cité
Car il en reviendra, glorifié pour toujours.
La belliqueuse reine, essaie de l'affronter.
Sa tunique de pourpre, est tout imprégnée d'eau
Son visage aspergé, par les éclaboussures.
L'on croirait voir, féroce, une lionne en colère.
De sa puissante lance, elle ajuste le Grec
Cependant l'Ébranleur, en dévie le trajet
Malgré l'envie qu'elle a, de se nourrir de chair.
La pointe redoutable, au pied du mât se plante.
Rageuse, Artémisia, cherche alors une issue.
Phyallos d'un bond surgit. La voici prisonnière
Mais avant qu'il n'ait pu, la saisir par le bras
La voici qui se jette, au sein des flots mouvants.
Son cœur est bien trop fier, pour accepter le sort.
Jamais à l'esclavage, elle ne se pliera.
«Las, Dorienne es-tu donc, à ce point orgueilleuse
Pour défier sans remords, les hommes de ta race?
Tes cheveux n'ont-ils pas, la teinte des épis?
Tes yeux vifs n'ont-ils pas, la couleur de l'azur?»
Crie le héros penché, par-dessus le vaisseau.
Mais elle n'entend pas, ces reproches vengeurs.
Cynthie qui la protège, évite sa noyade.
Pour soutenir son corps, elle approche une épave.
La Reine ainsi rejoint, le rivage sauveur.

Pendant ce temps sur l'aile, Athéniens, Corinthiens
Brisent les rangs mêlés, des Phéniciens qui fuient.
Mais afin d'entraîner, ses vaisseaux défaillants
Voici qu'une galère, apparaît en avant.
C'est la nef-amiral, de l'asiatique flotte.
C'est lui-même Ariabigne, enfant du grand Darios
Qui dirige au combat, le bateau sidonien.
Mais un Grec le remarque, Euménios l'intrépide.
L'ennemi par hasard, présente son flanc droit.
Sans perdre un seul instant, l'Athénien le rattrape.
Le Perse est obligé, de virer pour s'enfuir.
Loin de ses contingents, le voici pris en chasse.
Le duel s'amorce alors, bataille dont l'enjeu
Sera pour l'un victoire, et pour l'autre survie.
Plongeant et replongeant, en cadence effrénée
Le bois des rames grince, aux tolets des sabords.
La distance des nefs, lentement s'amenuise.
Le triélourès, fou, précipite le rythme.
Plus qu'un effort, dernier effort, suprême effort.
L'éperon maintenant, rejoint la poupe adverse.
Nous tenons la victoire - Nous l'avons, nous l'avons.
Mais devant le danger, le Perse réagit.
Refusant la défaite, Ariabigne aussitôt
Descend parmi les rangs, pour exhorter les hommes.
Lui-même il aimerait, pousser chaque aviron.
Les marins de leurs mains, se cramponnent au bois.
Le gigantesque effort, congestionne les faces.
Les muscles font saillie, durcis, tétanisés.
L'on croirait des serpents, qui roulent dans les membres.
Les tractions comme un poids, écrasent les vertèbres.
La douleur tord leurs bras, mais sans mot dire ils souffrent.
Leur œil est injecté, leur souffle est saccadé.
Puisant dans leur tréfonds, la dernière énergie
Tendant leur volonté, désespérés ils forcent.
Lors ils voient la patrie... puis voient aussi la mort.
L'éperon cependant, progresse vers la coque.
Voyant qu'il ne soutient, la cadence des Grecs
L'amiral sans tarder, choisit quelques guerriers
Puis se rue sur le pont, qui domine la poupe.
D'ici l'on tend les arcs, vers la nef athénienne.
L'essaim des traits aigus, décime les thranites
Foudroyant ceux nommés, par la Moire implacable.
Mais quand tombe auprès d'eux, le camarade aimé
Qui jadis partageait, leurs peines et leurs joies
Coulent des pleurs amers, sur les joues des guerriers.
Jamais il ne verra, la cité qu'il chérit.
Ses compagnons vainqueurs, défileront en liesse
Pendant que ses parents, seront au désespoir.
Sa mère avec amour, l'a vu marcher, grandir
Maintenant l'Hadès noir, l'emporte en sa demeure.
Hélas, jamais, jamais, elle ne pressera
Le corps inanimé, de son enfant perdu.
Nul cependant ne pense, à ralentir le rythme.
Si grande soit leur peine, ils poursuivent l'effort.
D'autres avec fracas, s'écroulent sur le pont.
L'on doit vaincre ou mourir, qu'importe le danger.
Ravissant un rameur, chaque instant qui s'écoule
D'autant plus diminue, les chances du succès.
Mais Euménios avance, au milieu des thranites
Dans la volée des traits, en exemple s'offrant.
Par le geste et la voix, il active les hommes.
D'un effort surhumain, les Grecs poussent les rames.
Désormais ils ne sont, qu'une machine aveugle
Dépourvue de sens, acharnée, sourde, entêtée.
L'éperon se rapproche... se rapproche encor plus.
Victoire enfin, voilà, qu'il transperce la coque.
Soudainement jaillit, une immense clameur.
Chacun lâche sa rame, et prend un bouclier.
Pendant ce temps, là-bas, sur la nef sidonienne
L'on est éreinté, l'on est effondré, vaincu.
Glacial, un frisson court, sur l'échine des hommes.
Les sanglots douloureux, déforment les visages...
Car la mort, le trépas, malgré l'effort s'imposent.
Vers la nef qui chavire, Euménios clame alors
«Si tu reviens d'ici, dis à ton souverain
Que la Grèce jamais, ne sera satrapie»

Juste après cette action, vint à passer ici
La trière emmenée, par le fier Adimante.
Dès qu'il voit Euménios, il crie vers le vaisseau
«Peux-tu prétendre encor, en voyant ces trophées
Qu'un Athénien vaut mieux, qu'un vaillant Corinthien?»
Cependant il montrait, fendues mais rutilantes
Sept insignes de proue, cauniens et égyptiens.
Le héros lui répond, d'un ton faussement humble
Désignant le drapeau, du navire-amiral
«Pour ma part il suffit, de ce petit flambeau»
La face du stratège, alors se déconfit.
Hélant son keleustès, il vire sans broncher.

La flotte asiate ainsi, lentement est brisée.
Les Spartiates longeant, le bord occidental
Prennent par le revers, les divisions cariennes.
Cependant vers le centre, on voit les Éginètes
Par un large couloir, séparer les deux ailes.
Vers le goulet ouvert, aisément ils s'engouffrent
Puis cinglent vers le sol, pour attaquer les Perses.
La panique défait, les vaisseaux de Xerxès.
Les nefs prennent la fuite, en dressant leur voilure.
Cinglant contre leur camp, les rangées de galères
Violemment de leur proue, heurtent l'arrière-garde.
Les carènes se broient, les avirons se rompent.
Les marins doublement, pleurent de voir par eux
Sacrifiés leurs alliés, ou leurs compatriotes.
Les coques mutilées, sans mât et sans gouverne
Dérivent au courant, comme des corps inertes.
Les voici projetées, vers les nefs athéniennes.
Celles qui par hasard, évitent cet écueil
Sont la facile proie, des hardis Éginètes.
Vers les récifs mortels, sur l'Océan de même
Vogue le nautonier, de Charybde en Scylla
Saisi, déchiqueté, par la déesse avide.
Plus rien ne reste alors, de la flotte royale.
Chaque fanfare hellène, éclatant dans les cieux
Comme un arrêt fatal, de la Moire implacable
Pour un vaisseau barbare, assigne le naufrage.
Le champ des flots mouvants, engloutit les cadavres
Qu'il recouvre à jamais, de son bleuâtre suaire.
La baie devient alors, un tombeau gigantesque.

*

Sur le mont Aiguilée, qui domine la rade
Xerxès de son haut trône, assiste à la bataille
Mais il ne veut point croire, à la débâcle perse.
Rageur il bout, écume, incriminant ses proches.
Sur un pupitre ouvert, on voit deux parchemins.
Tremblant et pâle, un scribe, à la face hagarde
Sur le premier écrit, sous la dictée du Roi
Ceux qui dans le combat, valeureux, se distinguent
Sur l'autre les fuyards, trahissant lâcheté
Car ils seront alors, sur le champ condamnés.
Mais vide est le premier, quand le second est plein.

Et voilà que penauds, timidement paraissent
Les satrapes meurtris, qu'épargna la mêlée.
Par son ire apeurés, ils n'osent avancer.
Leurs habits sont lambeaux, leurs joyaux sont débris.
Tous, déchus, ont perdu... la morgue des vainqueurs
Mais par un mouvement, de pitoyable orgueil
Leurs mains tiennent les pans, de leur manteau pourprin.
Xerxès revoit encor, leur tenue rutilante
Pour la revue glorieuse, en avant des Aphètes.
Soudainement l'étreint, le malheur qui l'accable.
Son visage blêmit, et s'éteint sa colère.
Son œil parcourt la baie, déserte maintenant.
Là, dérivent tronçons, mâts, quilles et membrures
Douloureuse vision, de son rêve brisé.
Le jour lentement fuit. La nuit sur la mer tombe.
Se retirant Phœbos, flamboie sur le Parnasse.
L'ombre de toutes parts, environne le Roi.

Timidement alors, ses fidèles s'approchent.

«Hélas, trois fois hélas, Fatalité, Destins
Hélas, hélas, hélas, Fatalité, Destins
Nous avons mal, vois-tu, nous avons mal, sais-tu?
Notre âme est triste, hélas, notre âme est triste, hélas»
«Hélas, hélas, hélas, Fatalité, Destins
Car c'est un grand malheur, qui frappe le royaume
Qui détruit sa puissance, anéantit sa force.
Déchiquetons nos flancs, déchirons nos tuniques.
Maudite sois-tu, race achéenne, ô misère.
Maudite sois-tu, race dorienne, ô misère.
Poussez le cri mysien. Pleurez comme le Gète.
Lamentez-vous, hurlez, tels des Maryandiniens.
Ma peine est infinie, ma douleur est immense.
Notre élite guerrière, est toute désunie
Notre élite guerrière, est toute décimée»
«Notre peine est sans fond, notre peine est sans fin»
«Hélas, Fatalité, Destins, hélas, hélas.
Pleurez, pleurez, vous tous, les rois et les princesses,
Pleurez forêts, pleurez lacs, rochers, monts, falaises.
Champ, flagelle tes blés. Chêne, arrache tes feuilles.
Pleurez forêts, pleurez lacs, rochers, monts, falaises.
Chagrin, Douleur, Désespoir, Deuil, les quatre maux
Qui meurtrissent mon âme, et ravagent mon corps
Les quatre clous honteux, crucifiant mon esprit.
Le vautour du Remords, se repaît de ma chair.
Pleurez forêts, pleurez lacs, rochers, monts, falaises.

Ô fidèles guerriers, qui m'ont partout suivi
Dites-moi le malheur, qui s'abat sur ma tête.
Je veux que vous nommiez, les chefs morts au combat»
«Non, non, pitié, pitié, nous ne le pouvons pas»
«Nommez-les, nommez-les, je le veux, je le veux»
«Ton malheur est trop grand, ton désespoir trop grand.
Nous ne le voulons, pitié, nous ne le pouvons»
«Nommez-les, nommez-les, je le veux, je le veux»
«Nos bouches sont figées, nos langues pétrifiées»
«Nommez-les, nommez-les, je le veux, je le veux»
«Nous te les nommerons, puisque tu le demandes.
Le glorieux Timonax, le fougueux Ariabigne...»
«Hélas, trois fois hélas, Fatalité, Destin»
«...Le superbe Mapen, le hardi Tetramnestre...»
«Hélas, trois fois hélas, Fatalité, Destin»
«...De même leurs marins, avec eux disparus...»
«Hélas, trois fois hélas, Fatalité, Destin»
«...Syénésis, Kybernis, Chersis, Damosithyme...»
«Hélas, trois fois hélas, Fatalité, Destin»
«...De même leurs marins, avec eux disparus»
«Hélas, trois fois hélas, Fatalité, Destin.
Mais que sont devenus, les forts de Psyttalie?»
«Xerxès, aie pitié de nous, aie pitié de nous»
«Dites-moi, dites-moi, le malheur de mes braves.
Je dois vider à fond, la coupe de la honte»
«Les Grecs ont pris la rive, où nous étions massés.
Puis ont déchiqueté, les meilleurs de nos preux»
«Hélas, trois fois hélas, Fatalité, Destin
Calamité, malédiction, malédiction.
Comment oser paraître, à l'ombre de mon père?
Comment oser franchir, le chemin de Cinvat?
Mais où me réfugier? Mais où fuir, où courir?
Je ne puis supporter, dès lors de contempler
Ni l'œil perçant du jour, ni la face de Nuit.
Je ne puis soutenir, les rayons de Mithra
Je ne puis supporter, le pâle éclat de Mah.
Hélas, pleurez nos compagnons, nos bataillons...»
«Hélas, pleurons nos compagnons, nos bataillons...»
«...Car ils étaient puissants, car ils étaient superbes
Les guerriers de l'Asie, venus battre la Grèce»
«...Car ils étaient puissants, car ils étaient superbes
Les guerriers de l'Asie, venus battre la Grèce»
«Morts, tous morts, perdus, noyés, tous ont disparu...»
«Morts, tous morts, perdus, noyés, tous ont disparu...»
«...Dans le tourbillon noir, de la rade fatale»
«...Dans le tourbillon noir, de la rade fatale»
«Mais que sont devenus, Syénésis et Chersis?»
«Morts tous morts, engloutis, par la vague assassine»
«Mais que sont devenus, Pignésis, Artabane?»
«Morts tous morts, engloutis, par la vague assassine»
«Le glorieux Timonax, le fougueux Ariabigne?»
«Morts tous morts, engloutis, par la vague assassine»
«Le superbe Mapen, le hardi Tétramnestre?»
«Morts tous morts, engloutis, par la vague assassine»
«Tous, pleurez avec moi» «Nous pleurons avec toi»
«Malheur, Malédiction» «Malheur, malédiction»
«Malheur, Malédiction» «Malheur, malédiction»
«Hélas» «hélas» «hélas» «hélas» «hélas» «hélas»
«Tous, pleurez avec moi» «Nous pleurons avec toi»
«Malheur, malédiction» «Malheur, malédiction»
«Malheur, malédiction» «Malheur, malédiction»
«Hélas» «hélas» «hélas» «hélas» «hélas» «hélas»

La Saga de l'Univers - Claude Fernandez - Éditions Sol'Air - © Éditions Sol'Air - 2007