RIME ET HOMOPHONIES


EFFET PHONIQUE ET RIME

Les rimes dans la poésie classique sont censées représenter un effet phonique positif dû à la répétition des mêmes phonèmes en position terminale des vers. L’efficience de cet effet nous paraît varier considérablement selon différents facteurs:

-longueur des vers
-longueur du poème
-disposition et répétition des rimes

Les considérations avancées dans les paragraphes qui suivent s’appuient sur le jugement de l’effet ressenti, sur lequel on n’est naturellement pas dans l’obligation de s’accorder. Nous fournirons quelques exemples comparatifs pour cette partie, toutefois en précisant que l’expérience de lecture dans les conditions de cette analyse risquent d’être biaisées. Seule une lecture assidue et répétitive de textes poétiques en dehors de toute préoccupation de jugement sur l’effet phonique peut fournir une conclusion significative sans a priori.

INFLUENCE DE LA LONGUEUR DES VERS SUR L’EFFET DE LA RIME

La longueur des vers détermine l’éloignement temporel des rimes, ce qui diminue logiquement la rémanence mémorielle. Plus la longueur du vers est importante - cas de l’alexandrin, plus l’effet positif s’amoindrit. Par ailleurs, la proximité temporelle des phonèmes dans les vers courts crée, en plus de la facilitation mémorielle, un effet rythmique positif qui optimise l’effet de la rime. Ce sont les poèmes en vers courts qui déterminent les effets de rime les plus marqués. Les premiers vers (vers rhopaliques) et derniers vers des Djinns de Victor Hugo par rapport aux vers de la partie centrale illustrent particulièrement le facteur de proximité.


Murs, ville,
Et port,
Asile
De mort,
Mer grise
Où brise
La brise,
Tout dort.

Dans la plaine
Naît un bruit.
C'est l'haleine
De la nuit.
Elle brame
Comme une âme
Qu'une flamme
Toujours suit !

------------------------

Cris de l'enfer! voix qui hurle et qui pleure !
L'horrible essaim, poussé par l'aquilon,
Sans doute, ô ciel ! s'abat sur ma demeure.
Le mur fléchit sous le noir bataillon.
La maison crie et chancelle penchée,
Et l'on dirait que, du sol arrachée,
Ainsi qu'il chasse une feuille séchée,
Le vent la roule avec leur tourbillon !

-----------------------

Ce bruit vague
Qui s'endort,
C'est la vague
Sur le bord ;
C'est la plainte,
Presque éteinte,
D'une sainte
Pour un mort.

On doute
La nuit...
J'écoute : -
Tout fuit,
Tout passe
L'espace
Efface
Le bruit.


On pourra comparer des textes similaires en alexandrins rimés et en octosyllabes rimés, toutefois sans oublier la réserve que avons émise sur les conditions particulières de cette lecture.


-alexandrins rimés

L’Horloge (Théophile Gautier)

Un combat inégal contre un lutteur caché,
Qui d'aucun de nos coups ne peut être touché ;
Et dans nos coeurs criblés, comme dans une cible,
Tremblent les traits lancés par l'archer invisible.
Nous sommes condamnés, nous devons tous périr ;
Naître, c'est seulement commencer à mourir,
Et l'enfant, hier encor chérubin chez les anges,
Par le ver du linceul est piqué sous ses langes.
Le disque de l'horloge est le chant du combat,
Où la mort de sa faux par milliers nous abat ;
La Mort, rude jouteur qui suffit pour défendre
L'éternité de Dieu, qu'on voudrait bien lui prendre.
Sur le grand cheval pâle, entrevu par saint Jean,
Les Heures, sans repos, parcourent le cadran ;
Comme ces inconnus des chants du Moyen Age,
Leurs casques sont fermés sur leur sombre visage,
Et leurs armes d'acier deviennent tour à tour
Noires comme la nuit, blanches comme le jour.
Chaque soeur à l'appel de la cloche s'élance,
Prend aussitôt l'aiguille ouvrée en fer de lance,
Et toutes, sans pitié, nous piquent en passant,
Pour nous tirer du coeur une perle de sang,
Jusqu'au jour d'épouvante où paraît la dernière
Avec le sablier et la noire bannière ;
Celle qu'on n'attend pas, celle qui vient toujours,
Et qui se met en marche au premier de nos jours !
Elle va droit à vous, et, d'une main trop sûre,
Vous porte dans le flanc la suprême blessure,
Et remonte à cheval, après avoir jeté
Le cadavre au néant, l'âme à l'éternité !



-octosyllabes rimés

Le Palais de volupté (Marc-Antoine Girard de Sant-Aman)

Ici la même symétrie
A mis toute son industrie
Pour faire en ce bois écarté
Le Palais de la Volupté.
Jamais le vague Dieu de l'Onde,
Ni celui des clartés du monde
N'entreprirent rien de plus beau
Quand, sans trident et sans flambeau,
D'une volonté mutuelle
Ils mirent en main la truelle
Et sous des habits de maçons,
Employèrent en cent façons
Tous les beaux traits que la Nature
Admire dans l'architecture
Pour loger ce prince troyen
Qui depuis les paya de rien.

Arrière ces masses énormes
Où s'entre-confondent les formes,
Où l'ordre n'est point observé,
Où l'on ne voit rien d'achevé :
Il n'en est point ici de même,
Tout y suit la raison suprême
Et le dessein en chaque part
S'y rapporte aux règles de l'art.



Signalons que paradoxalement, les hexasyllabes et octosyllabes en rimes successives (rimes plates) sont très rares, la tradition préfère pour ce mètre les rimes embrassées ou croisées.

Et l’on pourra comparer, toujours avec la même réserve, les alexandrins rimés (ci-dessus) du poème de Théophile Gautier avec les alexandrins blancs modifiés ci-dessous:


-alexandrins blancs

L’Horloge (Théophile Gautier)
(version modifiée)

Un combat inégal contre un lutteur terré,
Qui d'aucun de nos coups ne saurait être atteint ;
Et dans nos coeurs criblés, comme dans une cible,
Tremblent les traits lancés par le cruel archer .
Nous sommes condamnés, nous devons tous périr ;
Naître, c'est seulement disparaître bientôt,
Et l'enfant, hier encor chérubin chez les anges,
Par le ver du linceul est piqué dans ses couches.
Le disque de l'horloge est le chant de bataille,
Où la mort de sa faux par milliers nous abat ;
La Mort, rude jouteur qui suffit pour défendre
L'éternité de Dieu, qu'on voudrait lui ravir.
Sur le grand cheval pâle, entrevu par saint Pierre,
Les Heures, sans repos, parcourent le cadran ;
Comme ces inconnus des chants du Moyen Age,
Leurs casques sont fermés sur leur face lugubre,
Et leurs armes d'acier deviennent tour à tour
Noires comme la nuit, blanches comme l’aurore.
Chaque soeur à l'appel de la cloche s'accroche,
Prend aussitôt l'aiguille ouvrée en fer de lance,
Et toutes, sans pitié, nous piquent en passant,
Pour nous tirer du coeur une perle d’humeur,
Jusqu'au jour d'épouvante où l’ultime apparaît
Avec le sablier et la noire bannière ;
Celle qu'on n'attend pas, celle qui vient toujours,
Et qui se met en marche au premier de nos pas !
Elle va droit à vous, et, d'une main trop leste,
Vous porte dans le flanc la suprême blessure,
Et remonte à cheval, jetant dans son sillage
Le cadavre au néant, l'âme à l'éternité !


INFLUENCE DE LA LONGUEUR DU POÈME SUR L’EFFET DE LA RIME

Plus un poème rimé atteint une longueur importante, plus l’effet phonique positif des rimes terminales, pensons-nous, s’émousse au fur et à mesure de la lecture. Ce facteur est certainement le plus déterminant dans l’érosion de l’effet phonique de la rime. Ainsi, la poésie épique caractérisée par de longues séquences ne tire aucun parti, nous semble-t-il, de la rime, et d’autant plus lorsque le mètre est l’alexandrin (cas général de la poésie épique française du 19e siècle).

Dans le cas de poèmes d’une relative longueur écrits dans un mètre court, permettant en principe de tirer parti de la rime, nous pensons qu’un autre effet nuit à son efficience, c’est le caractère systématique de son emploi. Il ne s’agirait pas d’une absence d’effet par habituation à la rime, mais d’un effet négatif induit au contraire par la permanence de sa perception.

Nous ne fournirons pas ici de texte à titre d’exemple, ce qui serait trop long et peu significatif. Il suffira au lecteur de vérifier cet effet sur différents poèmes épiques de métres différents.

INFLUENCE DE LA DISPOSITION ET DE LA RÉPÉTITION DES RIMES

Les rimes en position embrassées ou croisées, qui augmentent la distance entre les rimes, diminuent l’effet phonique dans les vers longs, mais permettent de le conserver dans les vers courts en créant une élaboration structurale susceptible de mieux accaparer l’attention.

On pourra comparer l’effet produit par les exemples suivants:

rimes croisées vers courts (hexamètres)

En Sourdine (Paul Verlaine)

Calmes dans le demi-jour
Que les branches hautes font,
Pénétrons bien notre amour
De ce silence profond.

Fondons nos âmes, nos coeurs
Et nos sens extasiés,
Parmi les vagues langueurs
Des pins et des arbousiers.

Ferme tes veux à demi,
Croise tes bras sur ton sein,
Et de ton coeur endormi
Chasse à jamais tout dessein.

Laissons-nous persuader
Au souffle berceur et doux
Qui vient à tes pieds rider
Les ondes de gazon roux.

Et quand, solennel, le soir
Des chênes noirs tombera,
Voix de notre désespoir,
Le rossignol chantera.



rimes croisées en vers longs (alexandrins)

Le Soir (Jules Breton)

C'est un humble fossé perdu sous le feuillage ;
Les aunes du bosquet les couvrent à demi ;
L'insecte, en l'effleurant, trace un léger sillage
Et s'en vient seul rayer le miroir endormi.

Le soir tombe, et c'est l'heure où se fait le miracle,
Transfiguration qui change tout en or ;
Aux yeux charmés tout offre un ravissant spectacle ;
Le modeste fossé brille plus qu'un trésor.

Le ciel éblouissant, tamisé par les branches,
A plongé dans l'eau noire un lumineux rayon ;
Tombant de tous côtés, des étincelles blanches
Entourent un foyer d'or pâle en fusion.

Aux bords, tout est mystère et douceur infinie.
On y voit s'assoupir quelques fleurs aux tons froids,
Et les reflets confus de verdure brunie
Et d'arbres violets qui descendent tout droits.



La répétition sur plus de 2 vers d’une même rime dans certains poèmes (par exemple AAAB) ou la survenue d’une même rime à tous les paragraphe d’un poème - même très espacée - augmente l’effet phonique. Ajoutons que la fin de la série peut engendrer un effet de rupture favorable.

On pourra juger par ces exemples:

octosyllabes rimes multiples

Nativité (Jean Richepin)

D'aucuns ont un pleur charitable
Pour Jésus né dans une étable.
Je sais un sort plus lamentable

Je sais un enfant ramassé,
Un jour de décembre glacé,
Nu comme un ver, dans un fossé.

Il est nuit. Pas une voisine
N'offre à sa grange ou sa cuisine
A la pauvre mère en gésine.

Malgré sa mine et son danger,
Qui donc voudrait se déranger ?
Elle est en pays étranger.

Donc, depuis l'étape dernière
Se traînant d'ornière en ornière,
Elle va, bête sans tanière,

Bête hagarde qui s'enfuit
Et cherche à tâtons un réduit,
Les yeux grands ouverts dans la nuit.

Ses reins lui pèsent. Ses mamelles
Que gonflent des cuissons jumelles
Sont pleines comme des gamelles.



octosyllabes à rime uniformes

Car tu es homme qui raille... Jean-Claude Tayeda

Admire les épouvantails
Qui vont, qui viennent, et qui baillent,
Admire les épouvantails
Qui te surpassent de leur taille...

Dans leur cœur, ils n’ont pas de faille,
Car ils aiment, vaille que vaille...
Mais toi tu n’es que feu de paille
Tissé dedans la lâche maille...

Car tu es homme qui raille
Et n’entends le cri de la caille
Tu te perds dessus la draille
Dieu-le-four rata ton émail...

Admire les épouvantails
Qui vont, qui viennent, et qui baillent,
Admire les épouvantails
Qui te surpassent de leur taille...


Pour terminer, considérons un exemple particulièrement réussi, et célèbre, de poésie rimée: un extrait de Chanson d’automne (Paul Verlaine).

Les sanglots longs
Des violons
De l’automne
Blessent mon cœur
D’une langueur
Monotone.


Ce dernier exemple cumule l’avantage d’un mètre court et d'une disposition des rimes remarquablement adaptée à créer un effet spécifique, soudant ainsi la strophe en un ensemble phonique cohérent. Toutefois, l’effet de ces quelques vers n’est possible que s’ils concernent un poème relativement court (ce qui est le cas de Chanson d’automne comptant 3 strophes de 6 vers). Il disparaîtraît rapidement dans une longue suite de strophes où serait systématiquement appliqué la même formule. Nous retrouvons le facteur de longueur qui invalide tout effet phonique systématiquement répété. L’Art de Théophile Gautier, très réussi, pensons-nous, représente néanmoins une limite.

DISCUSSION SUR L’EFFET DE LA RIME

En définitive, tous les facteurs agissant sur l’effet phonique de la rime sont susceptibles de s’additionner positivement ou négativement. L’exemple le plus représentatif - en négatif - est fourni par l’alexandrin dans de longs poèmes épiques, d’où il résulte une annihilation quasiment totale de l’effet phonique. Même pour les poèmes courts (dans la dimension approximative du sonnet par exemple), il semble que la perception s’amenuise si le mètre dépasse 8 syllabes et qu’elle est quasiment nulle pour l’alexandrin.

On pourrait expliquer la dissipation de l’effet phonique liée à la rime par l’existence d’une concurrence à l’attention qui s’exerce entre l’aspect sémantique du texte et l’aspect phonique. En quelque sorte, l’attention à l’égard du sens empêcherait de retenir, même inconsciemment, la rime. Cette concurrence de l’attention partagée entre sens et rime serait largement amoindrie lorsqu’existe une corrélation logique entre syntaxe et sonorité, comme nous le verrons par la suite.

Par ailleurs, on peut remarquer que si on lit un texte en alexandrin rimé en tâchant d’être le plus attentif possible à la rime - forcément au détriment du contenu sémantique - on perçoit consciemment la rime, mais elle ne produit pas pour autant d’effet phonique positif comme dans le cas des vers courts. Il faut donc distinguer la perception mémorielle de l’effet phonique positif, la première n’induisant pas obligatoirement la seconde. On peut interpréter cette disjonction comme l’effet négatif d’un temps trop long entre les 2 phonèmes de la rime, assimilable à un rythme trop lent ou une arythmicité. Ce facteur rythmique est peut-être le plus déterminant pour induire ou empêcher l’effet positif de la rime.

En dernier lieu, il semble que si l’on réalise l’effort de vouloir prêter attention à la rime tout en tâchant de bien comprendre le sens du texte, la présence de cette rime, au lieu d’engendrer un effet positif, est perçu négativement comme un élément perturbateur qui empêche de se concentrer sur le contenu. Rime et contenu pourraient être parfois - ou souvent - des entités incompatibles. C’est un paradoxe de constater que la rime est traditionnellement présente dans la poésie signifiante et absente dans la poésie moderne non signifiante. En définitive, la rime - quand elle est employée dans des conditions insatisfaisantes - serait une nuisance gâtant la poésie.

DISCUSSION SUR L’ÉVOLUTION DE LA POÉSIE LIÉE À LA RIME

Le 19e siècle, qui voit se développer une modification de la métrique, n’a, semble-t-il, connu aucune contestation marquante de la rime. Celle-ci ne disparaîtra que très tardivement au cours du 20e siècle sans occasionner de la part des créateurs une notable réflexion sur les possibilités générale des homophonies.

L’évolution de la versification à partir du 19e siècle n’a représenté, semble-t-il, qu’un pur affranchissement à l’égard de contraintes au nom de la liberté. La poésie moderne apparaît comme un naufrage minimaliste où l’on a supprimé le plus possible d’éléments sans guère d’interrogation sur leur nécessité ou leur absence de nécessité: rime, rythme, majuscule en début de vers, ponctuation, syntaxe, contenu sémantique. L’idéologie de la libération semble avoir primé sur toute autre considération. Et la soumission à la rime pendant le 19e siècle apparaît comme une relative timidité de la transgression plutôt qu’une considération de son effet phonique positif - avéré ou non.

Actuellement existent de nombreux concours de poésie témoignant de la permanence et de la vivacité du courant classique, en marge de la poésie officielle résolument orientée vers l’avantgardisme. Ces concours semblent plutôt s’apparenter à des exercices intellectuels gratuits où l’observance de la règle en soi prime sur la recherche réelle de l’euphonie. De ce point de vue, il faut signaler qu’au niveau historique, les activités artistiques ont souvent été parasitées par le développement d’une technique gratuite. C’est, nous semble-t-il, le cas en musique où la pratique des genres musicaux codifiés (contrepoint, musique sérielle) a pu représenter un substitut à l’Art.

Comment comprendre que la rime se soit développée historiquement si elle apparaît très souvent inefficiente, voire néfaste, si toutefois l’on s’accorde sur ce jugement?
À la fin du Moyen Âge s’impose la rime terminale, ce qui aboutit quasiment à l’élimination de tous les effets où la proximité des homophonies les rendaient efficientes. Certes, la rime terminale consolide l’entité du vers, mais elle a sacrifié les possibilités de création sur l’ensemble des effets homophoniques au profit de la systématisation.

Remarquons par ailleurs que l’alexandrin est un mètre tardif apparu après que la rime se fût imposée comme une tradition incontestable (durant le Moyen Âge). Si l’on remonte à l’Antiquité, la poésie épique, bâtie sur la scansion, n’utilise pas la rime. Le vers de la poésie épique fut ensuite l’octosyllabe ou le décasyllabe (qualifiés à juste titre de vers épiques) jusqu’à la généralisation de l’alexandrin à partir du 16e siècle. L’utilisation de l’alexandrin dans la poésie épique, comme nous l’avons déjà remarqué, concerne essentiellement la poésie française depuis le 19e siècle. L’inadaptation de la rime à la poésie épique - si toutefois l’on s’accorder à ce jugement - proviendrait en partie du glissement à un mètre plus long - de l’octosyllabe, du décasyllabe à l’alexandrin - qui lui est incompatible. Mais dès lors, comment expliquer par ailleurs la prédilection apparue au 16e siècle à l’égard de l’alexandrin? Sans doute faut-il considérer ses qualités métriques en dehors de l’effet produit par la rime, et en particulier pour le genre épique: la noblesse de ton qu’implique sa coupe, les possibilités d’exprimer plus commodément un contenu dans un espace plus ample (d’autant plus que règne la diérèse), son balancement si spécifique... Cette évolution semblerait montrer que le recours à la rime relevait à cette époque beaucoup plus de la systématisation que d’un réel souci lié à l’effet phonique.

Sur un plan historique plus général, il nous semble que l’on a trop facilement considéré depuis le 16e siècle que l’effet phonique de la rime était assuré, quelles que soient les circonstances où on l’employait. On a cru à tort que le facteur fondamental de l’effet se trouvait dans la richesse de la rime alors qu’il se situe essentiellement dans son écosystème global au sein du poème: la distance entre les itérations, la multiplicité de son recours. Et il semble qu’on ait abandonné tout jugement sur la réalité phonique en se retranchant derrière l’observance d’une règle. La rime a représenté depuis sa création une vérité apodictique immuable sur laquelle on s’est peu interrogé, sinon sur sa structure interne. Sa disparition n’a concerné, même aujourd’hui, qu’une certaine élite intellectuelle et ne s’est guère étendue aux genres populaires (chanson, slam, rap...).

EFFET PHONIQUE ET HOMOPHONIES

DÉFINITION ET TYPOLOGIE DES HOMOPHONIES

On peut nommer du terme d’homophonie toute séquence phonique présentant une concordance - partielle ou totale - avec une ou plusieurs autres séquences phoniques dans la composition poétique. Nous avons vu qu’un certain nombre d’homophonies (contiguës ou disjointes) représentent des dysphonies. Nous nous intéresserons ici à celles qui peuvent au contraire constituer un effet positif. Les critères suivants permettent de distinguer différents types d’homophonies:

-structure de l’homophonie
-position de l’homophonie dans la composition poétique
-nombre d’homophonies concernées par cette structure

Tous ces types d’homophonies ont été répertoriées avant le règne de la rime classique puisqu’elles ont reçu des dénominations précises sous la catégorie générique de rime selon une acception ancienne proche de l’homophonie.

DISCUSSION SUR L’ÉVOLUTION DE LA POÉSIE LIÉE AUX HOMOPHONIES

La pauvreté des effets phoniques dans la poésie classique peut s’expliquer aisément par la prééminence de la rime terminale. En effet, tout effet phonique autre qu’elle-même - qualifié du terme d’écho - ne peut être qu'une faute prosodique, et elle l’est effectivement dans la mesure où elle concurrence la rime. De ce point de vue, l’utilisation de la rime comme marqueur fondamental de la poésie à partir du 16e siècle en France, peut être considéré comme un renoncement à tout autre effet phonique. La rime a tué la diversité des effets phoniques potentiels qui préexistaient au profit d’un seul type d’homophonie, que de surcroît elle a contribué à saborder par un emploi inadéquat. Avant le 16e siècle existait tout le répertoire des homophonies que nous allons présenter puisqu’elles avaient reçu des dénominations. Il resterait néanmoins à vérifier dans quelle mesure elles ne constituaient pas des raretés théoriques. La règle de la rime terminale s’est sans doute imposée par souci de simplification, de systématisation, et par nécessité de renforcer l’individualité du vers. De ce dernier point de vue, l’avènement de la rime est sans doute positif. Cependant, promue au rang de caractéristique obligée de toute poésie, elle est devenue par la suite un marqueur signifiant une allégeance à la tradition, dont même les Romantiques n’ont pu se détacher, soit qu’ils y aient renoncé par leur propre conviction, soit qu’ils aient jugé le public incapable encore d’accepter cette atteinte à la tradition. Accepter une contrainte - surtout si elle est gratuite - signifie une soumission. La rime a pu signifier l’enfermement volontaire de l’esprit dans une prison symbolique. Comme toute situation de soumission, elle comporte une part de sécurisation rassurante. Grâce à la rime, de nombreux auteurs ont sans doute pu éviter de se trouver devant le vide de leur inspiration, ce qui expliquerait sa permanence dans les habitudes poétiques jusqu’au 20e siècle. La rime fournit une matière, un canevas tout prêt qu’il suffit de remplir. Elle présente des difficultés ressenties positivement par l’auteur lorsqu’il les a vaincues. La complication des règles relatives à la versification et la difficulté que représente en particulier la rime ont pu également revêtir la signification d’un code initiatique accessible à une élite, phénomène courant dans l’évolution des techniques, ajoutant aux contraintes réelles des contraintes gratuites dont le rôle est de décourager les néophytes, de les éprouver avant de sélectionner les plus motivés ou les plus conciliants à l’esprit de la corporation.

Par ailleurs, la disparition de la rime dans la poésie moderne n’a nullement permis aux autres effets phoniques de se développer, ce qui confirme bien la conception uniquement déconstructive de l’évolution de la poésie.

PARCIMONIE ET DIVERSITÉ DANS L’EMPLOI
DES HOMOPHONIES

Nous avons vu que la déperdition de l’effet produit par la rime dans la prosodie classique était dû à son emploi systématique en une répétition mécanique. A contrario, on peut penser qu’il sera possible d’obtenir un renouvellement de l’effet produit par les séquences itératives en les variant et en les utilisant de manière plus parcimonieuse et surtout en modifiant les paramètres de leur emploi: position dans le vers, structure. nombre d’itérations... de manière à surprendre le lecteur. Nous rejoignons ici un principe fondamental de l’art qui est la diversité permettant de conjurer l’accoutumance. L’autre principe, inverse, qui s’appuie sur la régularité, est le rythme, il sera réalisé uniquement par les scansions et les repos (césures, fin de vers).

L’emploi des homophonies en mode parcimonieux présente l’avantage de ne pas constituer une contrainte de composition susceptible d’entraîner des disgrâces incohérences ou autres chevilles dans le discours poétique, ce qu’on observe même chez les poètes les plus considérés. Son apparition se conjugue avec l’inspiration sans heurt et sans artifice néfaste. De surcroît, la place restreinte qu’elle occupe ne concurrence pas les autres effets poétiques relatifs à la syntaxe, au contenu sémantique. Elle n’apparaît plus comme un procédé systématique, une rigidité de l’esprit ou une conformation mécanique à des règles édictées, contraintes opposées dans leur essence à la création et au génie.

Ainsi, la poésie, délivrée de la rime, peut sortir de la répétitivité systématique comme la musique est sortie de la régularité rythmique à partir du 17e siècle.

STRUCTURE DES HOMOPHONIES

L’homophonie peut concerner une structure de dimension variable, de la plus petite à la plus grande et selon sa nature, nous pouvons distinguer essentiellement:

une voyelle: itération simple vocalique (correspond généralement à la définition classique de l’assonance).
Exemple: la voyelle "a" dans la séquence:

Le rossignol chanta sa mélodie.


Si elle est en position terminale du vers, c’est le cas de la rime pauvre selon la règle classique.

une consonne: itération simple consonantique (correspond généralement à la définition classique de l’allitération ou contre-assonance)

Exemple: la consonne "p" dans la séquence:

pittoresque paysage

plusieurs voyelles à l’intérieur d’une séquence dont les consonnes sont différentes (certains cas d’assonances)

Exemple: voyelles o et i dans les séquences

tendre mélodie et coquille polie

une voyelle et une consonne (cas de la rime suffisante selon la règle classique)

une syllabe (cas notamment de la plupart des rimes selon la règle classique)

Exemple: euse dans les séquences moissonneuse et glaneuse

Au-delà, la structure peut concerner plusieurs syllabes, un mot, plusieurs mots, un syntagme, un syntagme métrique, plusieurs syntagmes métriques, un vers, plusieurs vers (cas du leitmotiv), une strophe (cas du refrain). Dans ces derniers cas, la répétitivité sémantique acquiert une importance prépondérante, mais elle n’exclut pas cependant l’effet homophonique.

La définition très générale proposée ci-dessus ne préjuge pas de l’effet positif ou négatif de l’homophonie. De ce fait, elle englobe la plupart des cacophonies et certains hiatus. C’est la place des homophonies, considérée ultérieurement, qui déterminera la qualité de leur effet.

Plus l’homophonie sera riche (notamment polyphonique, styllabique ou polysyllabique...) plus l’effet phonique, comme on le conçoit, sera important, toutefois si le positionnement est bien choisi. Néanmoins, la richesse de l’homophonie ne semble pas s’imposer comme un facteur essentiel. Une homophonie littérale simple (notamment vocalique) en position terminale sur un distique (rime) apparaît suffisante. Considérée à tort comme une mauvaise rime ou au minimum comme une rime très pauvre dans la versification classique, elle nous semble au contraire un effet phonique puissant si l’environnement la met en valeur (vers courts en particulier). A contrario, la richesse de la rime ne compense guère le facteur d'éloignement ou la répétitivé.

Les exemples ci-dessous permettront de comparer l’effet produit par une homophonie riche, une homophonie pauvre, une absence d’homophonie:

-Homophonies simples

Les arbres dénudés, frileux
Semblent sous le vent malheureux

Les arbres dénudés, frileux et malheureux


-Homophonies syllabiques

Les rossignols transis, frileux
Tremblent sous le ciel nébuleux

Les rossignols frileux, sous le ciel nébuleux


(rime léonine concernant la fin d'un hémistiche et la fin du vers, ici la syllabe leux)

Draperies suspendues, enroulées, déroulées

(Homophonies polysyllabiques - rime léonine qui concerne 2 syllabes en position terminale du vers selon l’ancienne dénomination: ici oulées)

-Absence d’homophonie

Les arbres dénudés, transis
Semblent sous le vent malheureux

Les rossignols frileux, sous le ciel tourmenté.


L’absence de concordance orthographique entre les rimes a toujours été stigmatisée par les adeptes de la poésie classique. Quoiqu’il s’agisse d’une caractéristique extra-phonique, l’on doit effectivement reconnaître l’impact que l’effet visuel est susceptible de produire sur les homophonies en général, surtout si elles sont en position terminale d’un vers (rimes). Il est même permis d’imaginer que la discordance entre les aspects visuel et phonique pour un même phonème puisse être ressentie négativement comme une imperfection et qu’il en résulte un désagrément. Il est possible que certaines personnes soient sensibles à l’aspect visuel alors que d’autres ne retiennent que l’aspect phonique. Cet inconvénient, en principe, disparaît lors de la déclamation, quoiqu’il ne faille pas éliminer dans cette circonstance l’évocation mentale de la forme scripturale.

La Rose de l’infante Victor hugo
(forme native et forme dérivée)

Avant qu’il eût pu faire un pas ou dire un mot
Il aurait sur le front l’ombre de l’échafaud

Avant qu’il eût pu faire un pas ou dire un mot
N’aurait-il éprouvé, le spasme d’un sanglot?


POSITION DES HOMOPHONIES

Les homophonies peuvent occuper une place identique ou différente par rapport à un élément du poème: mot, syntagme métrique, vers, distique... Par exemple, l’une des itérations sera au début d’un hémistiche, l’autre à la fin de l’autre hémistiche du même vers ou bien les 2 occuperont le début d’un hémistiche (cas le plus courant).

Fidèles compagnons, du paisible rêveur

è et ê Homophonies vocaliques internes au vers en position différentes par rapport au mot (milieu pour è, début pour ê), au syntagme métrique (1er mot et dernier mot)

Amoureux bienveillant, du forestier vaillant

"illant" Homophonie syllabique en position identique par rapport au syntagme métrique, ici la fin


Les différentes positions possibles pour chaque phonème peuvent concerner la strophe, un vers, un syntagme métrique, une pause (définie par les césures et fins de vers), un mot, une syllabe ou encore la scansion (temps fort ou faible).

Il s’ensuit que l’on peut définir une caractéristique fondamentale d’un couple d’homophonies concordantes: la distance. Elle peut être nulle (cas de 2 syllabes conjointes identiques dans un mot par exemple) ou atteindre plusieurs vers. On peut distinguer par ailleurs les homophonies constitutives du vocabulaire (répétition d’un phonème dans le même mot) et les homophonies appartenant à des mots différents. Les premières s’imposent d’elles-mêmes au concepteur du poème, mais il conserve néanmoins, dans une certaine mesure, la possibilité de choisir son vocabulaire. Les secondes permettent des effets de compositions phoniques très souples.

Illustrons par quelques exemples les cas remarquables qu’il est important de distinguer:

Protecteurs bienveillants, de l'Homme et de la Bête

("t" de "tec" et teurs homophonie interne dans le mot "protecteurs")

Protecteurs bienveillants, de l'Homme et de la Bête
Fidèles compagnons, du rêveur, du poète

("ête" homophonies syllabiques en fin des vers: rimes classiques)

Fidèles compagnons, du rêveur, du conteur

(Homophonies syllabiques située avant une pause, la 1ère sur une césure forte, la seconde à la fin du vers, et en fin de mot)

Fidèles compagnons, tous reclus et perclus

(Homophonies syllabiques à l’intérieur d’un syntagme métrique, ici un hémistiche, et en fin de mot)

Fidèles compagnons, reclus et recueillis

(Homophonie syllabique à l’intérieur d’un syntagme métrique, ici un hémistiche, et en début de mot)

Protecteurs bienveillants, de l'Homme et de la Bête
Magnanimes héros, sujets d’un grand poème

(Homophonies vocaliques en position identique, sur ê de bête et è de poème)

Fidèles fossoyeurs, mornes et taciturnes

(Homophonies consonantiques sur le "f" en début de mot, ce qui peut rappeler la rime semée concernant une même consonne en début de vers différentsselon la terminologie ancienne)

Protecteurs bienveillants, de l’homme et de la bête
Prodiguant le couvert, l’ombrage et la pitance

(Homophonie syllabique en début de vers sur la consonne p)

Protecteurs bienveillant, de l’Homme et de la bête
Nid du velu bombyx, et du cendreux phalène

("a" "è" Homophonies à composants disjoints en position terminale du vers)


NOMBRE D’HOMOPHONIES

Le nombre d’itérations concordantes peut varier. Par exemple de 2 jusqu’à 4 ou 5 et plus dans un vers. Naturellement, il convient, afin de pouvoir fixer ce nombre, de circonscrire une quantité de texte dans lequel on peut raisonnablement considérer que l’effet phonique peut être perçu. Cette unité est généralement le vers lorsque la structure concordante ne dépasse pas la syllabe ou un certain nombre de vers consécutifs lorsque l’homophonie se trouve en position terminale (rime). La possibilité de créer des effets complexes homophoniques par intervention d’un nombre important d’homophonies à l’intérieur d’un vers en position rapproché (homéotéleute) constitue un avantage considérable par rapport à la poésie rimée. En effet, cette dernière, pour n'être pas en contradiction avec elle-même, doit éviter toute homophonie trop perceptible.

Fidèles fossoyeurs, frères toujours à l’œuvre

(Homophonies consonantiques, au nombre de 3 sur la consonne f, constituées en début de mot.)

Compagnons s’éreintant, marchant, sautant, suant

(Homophonies, au nombre de 4, chacune avant une pause)


L’ENVIRONNEMENT PHONIQUE ET LES HOMOPHONIES POSITIVES

L’euphonie générale d’un texte poétique influe sur l’expression des homophonies positives dans le sens où toute discordance phonique concourt à les recouvrir, à diminuer leur lisibilité. Notamment, les cacophonies gênent considérablement leur perception en détournant négativement l’attention du lecteur. Un vers fluide mettra toujours mieux en évidence une homophonie positive qu’un vers heurté. À ce propos, le vers classique peut difficilement être expurgé de nombreuses cacophonies en raison de contraintes déjà considérables auxquelles il est soumis. En conséquence, cela diminue d’autant plus la perception de la rime, dont nous avons dit que de nombreux facteurs, déjà, invalident l’effet.

On en jugera par ces quelques vers de Racan (La venue du printemps)

Les delices ont leur tour,
La tristesse se retire,
Et personne ne soupire,
S’il ne soupire d’amour.


HOMOPHONIES REMARQUABLES À L’INTÉRIEUR D’UN VERS

Il apparaît d’importantes différences dans l’efficience de l’effet phonique selon la position des homophonies concernées. Tout d’abord, la place stratégique des homophonies efficientes, lorsqu’elles ne sont pas internes à un mot, semble liée aux temps forts et plus précisément le début des mots, la fin des mots ("e" faible exclu). Également, le début et la fin des syntagmes métriques représentent des positions remarquables. Cependant, les cas d’homophonie entre la fin d’un vers et la césure du vers suivant (rime batelée selon l’ancienne terminologie) et le cas des homophonies sur les césures de 2 vers consécutifs (rime brisée de l’ancienne terminologie) ne semblent pas favorables à un effet positif dans la mesure où elles contredisent l’unité du vers.

Toutes ces positions concernent des homophonies occupant la même place par rapport au syntagme métrique. Considérons précisément ces cas:

fin du 1er hémistiche et fin du vers (rime léonine selon l’ancienne terminologie)

C’est sans doute le cas le plus évident qui s’impose aussi bien à la vue qu’à l’oreille et rend ce positionnement particulièrement efficient sur le plan phonique. et c’est celui qui s’apparente le plus à une rime terminale sur un vers court si on considère chaque hémistiche comme un vers. Effet le plus heureux qui satisfait l’esprit par sa rigoureuse symétrie et renforce l’entité tant syntaxique que rythmique du vers - le plus souvent un alexandrin. Sa singularité a été remarquée puisque le vers obtenu ainsi était qualité de vers léonin (qu’on ne confondra pas avec la rime léonine ou rime riche). Cette homophonie exprime pleinement son effet si nulle autre homophonie mal positionnée (de même concordance ou d’une autre concordance) ne la concurrence dans le vers lié*. De surcroît, elle semble plus perceptible encore dans le vers lié que dans le vers brisé*.

*On se reportera à l'article L'écriture euphonique pour une étude détaillée du vers lié et du vers brisé. Rappelons succinctement que le vers lié est un vers à une seule césure sur une liaison faible alors que le vers brisé admet plusieurs césures placées sur des liaisons fortes.

Voici 2 exemples, un sur un vers brisé, l’autre (plus rare) sur un vers lié

Je vous aime, ô vallées, vieux plateaux désolés.

(homophonie syllabique dans un vers brisé)

L'on ressent le Mystère, habitant la Matière.

(Homophonie syllabique sur un vers lié)


Homophonies multiples dans un vers brisé

C’est le cas le plus général fourni par les énumérations notamment. Elles se prêtent à un jeu complexe de relations homophoniques de structure concordante différente, positionnées sur le début ou la fin des syntagmes métriques. Plus elles sont composées de mots courts, plus elles pourront se trouver en nombre élevé et plus elles seront efficaces en raison de leur distance minimale. Nous considérerons ces possibilités dans un paragraphe ultérieur.

Des points flavescents, rubescents, phosphorescents.

(Homophonies, au nombre de 3, en fin de mot et avant une pause)

Ô bosquet, forêt, futaie, splendeur, majesté.

(Homophonies, au nombre de 4, en fin de mot et avant une pause)


Les innombrables exemples qui sont fournis d’homophonies internes dans les œuvres de grands littérateurs (Racine, Boileau, Verlaine, Baudelaire...) nous semblent rarement convaincantes car elles nous paraissent souvent affecter des positions hasardeuses, peu prégnantes.

Par exemple, ces vers de Musset cités pour leur euphonie:

Sur la plage sonore où la mer de Sorrente
Déroule ses flots bleus aux pieds de l’oranger
Il est, près du sentier, sous la haie odorante,

Nous pensons que le respect excessif nourri à l’égard des grands noms biaise le jugement. Et il ne faut pas oublier que ces homophonies sont en concurrence avec la rime. Leur existence se heurte à une contradiction fondamentale. Pour minimiser cette contradiction, les homophonies sont dans l’obligation de se restreindre le plus souvent à une consonne ou une voyelle en position non terminale. Les théoriciens de l'euphonie ont développé des analyses intéressantes à notre avis, mais nous pensons qu'elles s'appliquent à la structure naturelle du langage et non pas spécifiquement à un texte poétique ou même littéraire. À notre sens, l'on a trop admis l'idée selon laquelle l'auteur (un auteur consacré) possède un génie tel qu'il peut à sa guise simultanément satisfaire aux exigences des règles de versification classiques et aux exigences d'une euphonie personnalisée. L'idée que les génies consacrés aient pu être guidées par les contraintes plutôt que par leur inspiration est restée un tabou. La satisfaction harmonieuse des 3 types de contraintes (règles de versification, euphonie, sémantique) apparaît à notre avis comme une impossibilité pratique. Un choix s'impose: ou bien l'auteur obéit aux règles de versification (dont principalement la rime), ou bien à celles de l'euphonie en excluant d'abord les dysphonies. Ainsi, ces théoriciens font passer parfois des échos incongrus, voire des dysphonies graves, pour des effets phoniques positifs. Et ils ignorent totalement dans leur raisonnement la réalité stochastique de la création littéraire.

Ces pseudo-effets ou prétendus effets traduisent plutôt, à notre sens, la pauvreté de la poésie classique en matière d’effets homophoniques, totalement absorbés par une rime le plus souvent inefficiente. Le même alexandrin de Racine tiré d’Andromaque avec la répétition de la consonne "s" est répété dans les traités de versification, le seul exemple sans doute qui apparaisse convaincant.

HOMOPHONIES CONCERNANT PLUSIEURS VERS

en fin des vers

C’est le cas classique de la rime, mais nous considérons ici qu’elle se produit sporadiquement à l’intérieur du poème, elle n’est donc pas entamée par cette fatalité mortifère que constitue sa répétition systématique. Son isolement lui permet d’être efficace dans le cas de vers longs (alexandrins). L’effet de surprise joue à plein après un nombre suffisant de vers non rimés ou dévolus à d’autres types d'homophonies.

Certains théoriciens de la prosodie poétique ont estimé qu’en poésie libre, il était impératif d’éviter toute rime accidentelle. Ainsi, aucune relation entre ces deux conceptions opposées que sont la poésie libre et la poésie classique ne devait être tolérée. Nous pensons au contraire, suite à l’expérience que nous avons développée, que l’emploi parcimonieux des rimes (pour nous des homophonies parmi d’autres) permet au contraire d’en optimiser l’effet. Il nous semble dommageable que les élites littéraires aient aujourd’hui développé un tel radicalisme négatif à l’égard de la rime. L’idéologie progressiste paraît avoir primé sans que soit intervenue d’appréciation objective et discriminante.

Si toute rime intervenant dans un poème court peut être bienvenue, sa position au début du poème ou à la fin, comme on l’imagine, optimise le résultat, surtout au début du poème où la concentration de l’auditeur n’est pas encore entamée. Elle joue alors un effet d’introduction. En fin de poème, elle peut jouer un rôle de conclusion, une sorte de concetto phonique susceptible d’appuyer le contenu sémantique et on conçoit qu’elle puisse disparaître totalement dans le corps du poème, absence qui est au contraire bénéfique à sa mise en relief.

Devinez qui je suis.
J’ai la Terre pour mère
J’ai le Feu comme père.
Ni le fer, ni le quartz
Ni le dur corindon
Ne rayent ma surface.

(Homophonies terminales ou rimes affectant les 2e et 3e vers du poème)

début des vers

Il s’agit d’un effet dans lequel très souvent prime la concordance syntaxique. Cette homophonie est considéré comme une figure de style (anaphore) - et de ce fait une des rares qui ne soient pas incompatible avec la rime dans la poésie classique. Quoiqu’il en résulte un effet oratoire très spécifique, Il s’agit cependant d’une homophonie. Concernant la voyelle "l" impliqué par l’emploi des articles définis, et mêmes les articles eux-mêmes, leur présence courante en début de vers ne peut constituer un effet. La séquence concordante ne doit pas être trop commune, faute de quoi il n’en résultera aucun effet. Ce sera le cas également si ce type d’homophonie ne correspond à aucune correspondance syntaxique.

Vous étiez Feu, Rayon, Lumière
Vous êtes cristaux, minéraux.
Vous étiez bouillants, fulgurants
Vous êtes gelés, pétrifiés.
Vous portez l’essentiel Mystère
Qui jadis enfanta les Mondes.
Vous contenez la prime Énigme
De l’éternelle Création.

(Homophonies sur "Vous" appuyant une même construction syntaxique: anaphore)


Ses cheveux en volutes
Flottants sont déroulés
Noirs, si noirs que nul jais
Nulle encre, ébène ou poix
Ne sont aussi profonds.

(Homophonies en début de vers "n" n’impliquant aucune correspondance syntaxique.)


CORRESPONDANCES ENTRE HOMOPHONIES ET SYNTAXE

Si les homophonies appartiennent à une même catégorie syntaxique (par exemple participe passé, participe présent) et déterminent une structure symétrique, l’effet phonique se trouve considérablement renforcé. Plus exactement, il s’agit d’un nouvel effet, conjuguant la logique d’une correspondance syntaxique et sémantique à un phonème. L’homophonie se trouve légitimée par cette correspondance.

Leur vie s'écoule ainsi, doucement, humblement.

(Homophonies correspondant à 2 adverbes au même objet de sens concordant)

Centenaire épuisé, par le poids des années

(Homophonies sur "é" n’impliquant aucune correspondance syntaxique: participe passé, nom complément de nom)

Elle gît... détrempée, délavée, déparée.

(Homophonies sur des participes passés en "é")

La boue devient argent, la poussière est diamant.

(Homophonies s’appuyant sur des propositions de structure identique et portant sur le complément d’objet correspondant ou attribut du sujet: "argent" "diamant")

Ô la neige tournoie — lumineuse et radieuse.

(Homophonies: "lumineuse", "radieuse" portant sur des adjectifs de même catégorie phonique)


Certains contenus sémantiques sont propres à favoriser les homophonies (homéoptote). On peut citer les énumérations qui constituent par ailleurs un effet littéraire à part entière. Afférents à cet effet se joignent donc les effets d’érudition, de profusion lyrique, de synonymie, de pléonasme (figure de style considérée comme une erreur souvent, mais qui peut représenter un effet positif en poésie), d’amplification, d’opposition ou encore apuyant une métaphore...

Mobilier végétal, que rien ne réfrénait
Dans son exubérance, opulente, épanouie
Sa volubilité, luxuriante, abondante.

(Homophonies bâties sur des homonymie ou termes concordants: effet d’érudition et de profusion)

Leur diffuse lumière, isochrome, isotrope.

(Homonymies sur des termes techniques appartenant à la physique: effet d’érudition)

Le vert s'étend partout, se déploie, se déroule
Stolons, frondaisons, lacis, feuillage et branchage

(Homonymie bâtie sur des termes du même centre d’intérêt appuyant un effet de profusion, d’érudition)

Milliards, trilliards, quintilliards, centilliards de mondes

(Homophonies créant un effet d’amplification: rime dérivative selon la terminologie ancienne)

Loops, surges se gonflant, s'éployant, s'élevant

(Homophonies créant un effet dynamique d’amplification)


Dans le cas particulier des noms propres appartenant à d’autres langues ou de termes spécifiques s’ajoute l’effet d’exotisme, engendré par des sonorités spécifiques, souvent originales.

Partout croissaient halliers, massifs, bosquets, parterres
De Caryophyllacées, de Polygonacées
Linacées, Liliacées, Malvacées, Tubéreuses.

(Homophonies en "acées' sur des termes recherchés de botanique)

Déterminant les tuns, les katuns millénaires

(Homophonies en "tun" sur des termes de durée appartenant à la langue maya

«Kamenev, Zinoviev, Chidlovsky, Zaloutsky
Molotov, Kroupskaïa, Raskolnikov, Goutchkov...
L'Heure est venue. L'avenir attend. Levez-vous»


(Homophonies e ev et sky sur des sonorités typiques des patronymes russes)

L’effet phonique des homophonies internes au vers se trouve puissamment renforcé par la proximité qu’impose les termes listés énumérés sans conjonction de coordination, particulièrement lorsqu’il s’agit de monosyllabes. C’est ce qu’un grand nombre d’exemple déjà cité illustre.

Ce type d’homophonie est d’autant plus facile à réaliser que la fonction des termes correspondants induit en elle-même des terminaisons identiques (par exemple 2 participes présents, 2 adjectifs ou sbustantif du même type). L’homophonie s’insère donc naturellement dans le discours poétique en évitant toute artificialité.

Dans la poésie rimée, qui juge les homophonies autres que la rime indésirables, il apparaît donc une certaine incompatibilité entre de nombreuses figures de style. Pire, l’utilisation naturelle des catégories syntaxiques en série (participes, adjectifs) se trouve quasiment interdite car elle génère automatiquement des homophonies. La rime se révèle bien, une fois de plus, comme un appauvrissement sur le plan des effets poétiques et un obstacle au développement normal de la syntaxe.

On pourra objecter, en conséquence, que ces homophonies procèdent d’une écriture facile. Il est en effet commode de multiplier ces termes sans déployer beaucoup d’imagination. Encore faut-il que le résultat s’insère harmonieusement au niveau du poème dans son contenu sémantique et sa phonie. Et encore faut-il que la sensibilité musicale du poète l’incite à y recourir, eu égard aux différences individuelles dans la sensibilité à l’euphonie que nous avons signalées.

A contrario, la relative facilité permettant d’établir des homophonies sans devoir torturer le contenu sémantique comme dans le cas du recours systématique à la rime, représente un avantage. Seul le résultat doit importer, non pas la difficulté déployée pour l’obtenir. Il faut considérer aussi que peuvent être élaborées des homophonies se distinguant par leur degré de complication, leur imbrication (cas considérés plus bas).

On doit signaler par ailleurs l’intérêt des correspondances syntaxiques sans qu’elles soient appuyées par des homophonies. Elles renforcent ainsi l’individualité du vers comme entité organique, contribuant à compenser largement l’absence de rime. Remarquons en dernier lieu que les homophonies ne représentent pas le fondement de l’association syntaxe-homophonie, mais agissent plutôt comme un adjuvant. Constatation logique conforme à la théorie selon laquelle l’aspect phonique du discours ne peut qu’amplifier un contenu sémantique auquel il est assujetti.

Voici, gai forgeron, qu'il a mêlé, coulé
De lumineux métaux, rarissimes alliages.

(Correspondance syntaxique et sémantique entre les 2 hémistiche "De lumineux métaux, rarissimes alliages" ne comportant pas d’homophonie notable)

LES EFFETS PHONIQUES DE LEITMOTIV ET DE REFRAIN

Les leitmotiv, les refrains sont des homophonies très éloignées concernant une séquence relativement importante. L’importance de la séquence impliquée compense l’éloignement, lequel est également compensé par l’identité sémantique. C’est le cas classique des couplets dans les chansons, le cas général aussi des letimotiv, épithètes homériques dont l’effet peut être ressenti plusieurs centaines de vers plus loin, et même sans aucune répétition préalable à tout moment lorsqu’ils sont définitivement connus de l’auditeur, L’homophonie initiale, en ce cas, se trouve inscrite dans la mémoire de l’auditeur.

Ces effets éloignés d’une séquence importante favorisent un autre type d’effet obtenu par une petite modification de la structure lors de la réexposition, ce qui correspondrait en musique à une modulation ou variation.

CONJUGAISON ET INTERPÉNÉTRATION DES HOMOPHONIES

Plusieurs types d’homophonies se différentiant par leur séquence, leur structure, leur position, peuvent déterminer des séries internes dans un vers ou plusieurs (jusqu’à 4 ou 5 dans un alexandrin), en position relative consécutive ou embrassée. Les séries sur les listes de terme peuvent engendrer un autre effet lorsque le terme suivant se trouve en opposition phonique avec les précédents: effet de rupture ou encore présenter de fines variations (effet de modulation).

Sur un vers, mais surtout sur un distique, par correspondance d’un vers avec le suivant, la correspondance syntaxique peut être plus ou moins poussée jusqu’à la quasi-répétition du vers. En ce dernier cas, il apparaît également un effet de modulation phonique, syntaxique ou sémantique: faible différence résultant de l’emploi d’un terme différent ou d’un terme de conformation phonique proche. Les homophonies peuvent également mettre en relief une opposition syntaxique paradoxale. La difficulté technique dans l’élaboration de telles structures ajoute également un effet de virtuosité verbale.

L'on ressent le Mystère, habitant la Matière.

Homophonies syllabique sur un vers lié cumulant les effets sur le début d’un mot et la fin d’un mot, appuyée par une correspondance et une variation subtile au niveau sémantique

L'automne a délavé, le soleil faiblissant
L'automne a déparé, le bosquet brunissant.

(Homophonies en début de vers: "l’automne a", homophonies en fin de syntagme métrique: "délavé", homophonie en fin de vers, effet de modulation: "délavé", "déparé")

C'est le songe évanoui, de la Vie sommeillant
C'est la morne pensée, de la Mort s'éveillant.

(Situations identiques et rupture d’homophonie: "Vie", "Mort", avec correspondance des termes en monosyllabes et opposition sémantique, effet de modulation: "sommeillant", "s’éveillant")

Vois, c'est une sylphide, éblouissante, aimable
Qui change la tristesse, en riante allégresse.

(Homophonies bâtie sur une opposition sémantique)

Ces vestiges glorieux, orgueilleux, miséreux

(Homophonies construite sur la synonymie: "glorieux", "orgueilleux") puis l’antithèse: "miséreux")

Les dalles sont gercées, par l'hivernal frimas
Les courtines hâlées, par l'estival rayon.

(Homophonies sur plusieurs termes d’une symétrie syntaxique)

Souffle et chanson, rayon, rumeur...

(Cas typique d’homophonies imbriquées "on" et "r")

Le cellier semble soute, et les caves sont cales.

(Homophonies accompagnant une métaphore: palais comparé à un navire)

Le minage éhonté, des Lois et de l'État
De nouveau s'amplifie, s'accroît, s'intensifie.

(Homophonies imbriquées bâtie sur des synonymes créant effet d’amplification)

La Terre ensommeillée, se morfond sous Borée.
Morne est la forêt, morne est le champ, le guéret.
Puis un beau jour voici, Flore au joyeux sourire.
Tout frémit, s'épanouit, tout fleurit, tout verdit.

(Homophonies (appuyée par des correspondantes à la fin des hémistiches et la fin du premier vers sur la même voyelle ou la même syllabe. Ces homophonies bâties sur le son grave, sourd "é" et associées à "Borée" qui représente l’hiver s’opposent aux voyelles "i" évoquant vivacité et associées à Flore, notamment 4 homophonies dans le 3e vers et sur les 2 vers, soit 8 au total)


L’ensemble des homophonies peut constituer un tissu relativement dense capable de dépasser même le nombre de rimes, à la différence que la diversité de ces homophonies leur communique une efficience à laquelle, nous semble-t-il, la rime peut rarement prétendre. Le risque pourrait être une destruction du vers en tant qu’untié métrique. Il importe donc que les vers correspondent à une entité syntaxique particulièrement nette.

CONCLUSION


Les règles de la versification classiques relatives à l’euphonie - en particulier la rime - loin d’apparaître comme le pensaient Baudelaire et Musset comme des contraintes justifiées, sont peut-être responsables de la pire catastrophe littéraire de l’Histoire. Par ailleurs, une analyse raisonnée permet sans doute d’établir des effets phoniques positifs, cependant l’euphonie dans un texte poétique ne résulte pas fondamentalement d’une préfabrication intellectuelle. Le travail du style, sur le substrat d’une ébauche fournie par l’inspiration, peut permettre l’élaboration d’effets homophoniques plus poussés, mais il convient d’en éviter un abus préjudiciable sous peine de tomber dans la préciosité ou le maniérisme. Et gardons-nous bien de penser que la poésie puisse naître de recettes, elle représente plutôt le résultat d’une mystérieuse alchimie du rythme et de la syntaxe, du son et du sens, de la forme et de la pensée, de l’affect et du style. C’est une étincelle fugace, capricieuse qui peut jaillir... ou ne pas jaillir.