RÊVES D'HIVER

Une journée dans le monde parfait

Claude Fernandez

Roman intimiste

Roman intimiste - Association livagora - 2012 -
ISBN 978-2-9541391-0-4 - Licence Creative Common CC-BY-ND






PRÉSENTATION

Ce phantasme d’une journée idéale dans un manoir de montagne vous révèlera mille sensations intimes vécues avec la délectation d’un gourmet, qu’il s’agisse de l’éveil dans une chambre inconnue, d’une promenade à travers la neige et le brouillard, de la consommation d’un repas campagnard servie par une délicieuse servante. Celle-ci d’ailleurs vous invite à visiter les caves... Faux roman, respectant les trois unités du théâtre classique, et roman faussement érotique, Rêves d’hiver vous convie à un itinéraire initiatique sous le signe de la Musique. L’auteur a tenté de porter la logique du roman descriptif jusqu'à son extrême limite. L’action, fausse elle aussi naturellement, comme les personnages, se dilue dans un discours littéraire considéré au second degré. Un roman qui constitue simultanément sa propre analyse.



PROLOGUE

Je ne savais plus qui j'étais, où j'étais. Soudainement s'évanouissait tout repère humain, béquille insignifiante accompagnant nos mouvements quotidiens. J'étais moi-même assurément, cependant j'étais devenu la concrétisation d'une individualité qui n'avait rien vécu, rien vu, rien dit à moins qu'elle eût vécu, vu, dit, mille et un évènements et ne pût se remémorer son existence antérieure. De la réalité, je ne retenais que vague information. Je ne savais rien et simultanément je savais tout. Je savais ce qu'étaient le printemps, l'hiver, un arbre, un oiseau, mais j'en avais une incertaine idée réduite à l'essence épurée de ces catégories sémantiques. J'étais incarné dans un corps, sans nul doute. La sensation de mon existence intime atteignait une intensité que je n'aurais jamais soupçonnée dans ma vie normale. Je demeurai dans une extase, une ataraxie, que n'entachait nul sentiment dysharmonieux ou pensée chagrine. De quel sexe étais-je? Quel était mon nom? Je ne parvenais plus même à concevoir ce qu'étaient les notions d'homme ou femme. Honte, angoisse, inquiétude appesantissant notre âme au long du jour continûment s'étaient soudain évaporées. Si loin se trouvaient les pensées de mon ancien état mental que j'en avais perdu le souvenir. Le destin, pareil au fleuve agité qui s'écoule entraînant son flot de soucis, de passions, m'avait échoué sur un inconnu rivage. Lors, je me sentais délivré. Le changement qui se produisait dans mon esprit s'était de même opéré sur l'environnement. De cet univers que j'allais découvrir me parvenait une impression de perfection, de paix, d'équilibre. Je savais que nul désagrément, nul tourment ne pouvaient me blesser ou ternir le sentiment que me procurait l'existence. De plus, je n'imaginais pas que ce miraculeux état pût un jour cesser. Le sentiment du bonheur se trouve encor plus déterminé par l'attente inassouvie des plaisirs futurs que par ceux dont on jouit dans l'instant. Parfois, le pire inconvénient d'un état présent peut se trouver annihilé par la perspective espérée d'un changement favorable et son heureux avènement au contraire en amoindrit les bienfaits.

Cet univers que mes yeux n'avaient jamais vu, je le pressentais car il me pénétrait déjà dans mon inconscience. Je savais que les objets réels s'étaient déstructurés, désagrégés, pour se reconstituer selon ma fantaisie, mon désir, en un monde où tout devient beauté, volupté. La dureté de la matière, immédiatement, s'y trouvait émoussée pour épouser la pensée dont ce monde était l'émanation. Les éléments livreraient à mes sens le secret de leur âme et la vérité de leur essence intime. Silencieusement, ils se révéleraient dans la totalité de leur vie latente. Je pressentais également que je rencontrerais la créature éclipsant la Nature en ses plus élevées magnificences. Que serait-elle? Je ne pouvais encor me la représenter, mais je savais qu'elle apparaîtrait. J'étais prêt. Je m'éveillai.



LA CHAMBRE

Mon esprit baignait dans une absolue quiétude. Je ressentais mon corps, léger, repu de sommeil après avoir été recru de fatigue. Je vivais le moment délicieux de la transition reliant volupté du songe et volupté de l'éveil. Lors, il me semblait que je devais atteindre en ce nouveau monde une éternelle, infinie béatitude. Les événements seraient sa métamorphose en évolution nécessaire afin de conjurer l'ennui sans que ne se corrompît sa qualité ni son intensité. Combien de temps pourrai-je ainsi demeurer selon cet immutable état? Le pressentiment de sa dissolution dans le futur l'eût flétri. La question ne revêtait pour moi pas de signification. L'idée même en paraissait impossible, inimaginable.

J'ouvris les yeux. Lors, une image exquise envahit ma pupille avant que je pusse en distinguer les parties. Je me trouvais dans une agréable et coquette alcove éclairée doucement. Préservant l'endormissement latent qui m'imprégnait encor, les éléments de la pièce alors graduellement m'apparurent. Sur la gauche, un rideau recouvert de sa tenture épaisse et lourde épousait en la masquant une étroite ouverture. Devant moi, je distinguais sur le centre un guéridon qu'ornait un napperon. Devant la tapisserie veloutée scintillait un lustre à l'abat-jour d'étoffe iridescente. Luisance unique au milieu de ces matités, elle apparaissait à mon œil comme un bienveillant souris afin de m'accueillir. J'eusse imaginé que tout le mobilier de la chambre attendait mon réveil silencieusement. L'ensemble ainsi me communiquait une impression d'intimité gracieuse accordée merveilleusement au repos. Je n'esquissai nul mouvement, désireux de prolonger ce moment unique. L'idée simple, ingénue d'explorer la pièce, y vaquer au long de la journée, de m'enfoncer dans les capitons du fauteuil, de m'abandonner aux coussins du canapé, de m'étirer sur la couette, et de regarder par la baie, me procurait un plaisir intense. J'ignorais où je me trouvais, mais loin de ressentir la nécessité d'éclaircir un tel mystère, en mon for je l'entretenais complaisamment comme un secret dont mon bonheur eût dépendu. Pendant qu'ainsi je méditais, mon corps me parut de plus en plus aérien, léger. C'est alors que me vint naturellement le désir de me lever. Ce mouvement ne m'apparaissait nullement ennuyeux, contraignant. C'était plutôt la satisfaction de mon désir immédiat et l'accomplissement d'un événement consécutif à mon éveil.

Mon pied nu s'enfonça dans un tapis moelleux dont les poils caressaient ma cheville. J'avançai jusqu'au milieu de la pièce, en direction du guéridon. Ce déplacement insignifiant me procura subitement une impression de liberté sans frein, plus que si j'eusse avec ardeur ascensionné des monts rocheux ou parcouru l'immensité d'un continent. Par la pensée, mon corps se mouvait dans un état qui m'évoquait une apesanteur dénuée de toute inertie, m'affranchissant de tout physique obstacle. Cette impression provenait de l'amortissement engendré par le tapis. Sous mes talons, je ressentais imperceptiblement le sol, ainsi je me croyais en lévitation. J'enfilai machinalement un ample habit, tunique ou peignoir, qui traînait là sur le fauteuil. Les mouvements que j'accomplissais me semblaient naturels, s'accordant avec une adéquation parfaite au lieu comme au temps de mon séjour. Pareillement, je trouvais normal que chaque objet fût exactement à l'endroit qui lui convenait. Tout me paraissait en cet univers justifié par cette harmonie suprême où se fondaient les éléments, supprimant ainsi contingence et hasard. La moindre action que j'exécutai me semblait inévitable. Nulle incertaine alternative ainsi ne se posait, ni décision ne s'imposait. Nul événement n'était fortuit. Je devais me réveiller à ce moment précisément, à ce moment je devais me lever, me vêtir. Nulle interrogation n'assaillait mon esprit, ni sur mon passé, ni sur mon devenir. Mon destin me paraissait prédéterminé, préétabli, ce qui me dispensait de tout questionnement, de toute interrogation.

De nouveau, je considérai tous les éléments de la pièce autour de moi. Lentement, je m'avançai jusqu'à la tenture en tâtonnant dans la pénombre. Je l'écartai. Ce que je découvris au dehors par la baie me saisit d'un ravissement hypnotique. Dans le brouillard, l'on devinait vaguement des sapins aux rameaux surchargés de neige. L'espace était masqué par la confusion de leurs masse. Dressés jusqu’au zénith, ils enveloppaient le bâtiment comme un écran protecteur, contribuant à renforcer l'impression d'intimité qui régnait dans la chambre. Comme évanouis dans le néant, l'on ne distinguait ni ciel ni terre en ce nouvel univers. L'on eût dit un vaporeux songe immergé dans le silence. Combien de temps restais-je ainsi dans la contemplation de cet envoûtant spectacle? Je n'aurais pu le dire. Pendant mon extase ininterrompue, l'écoulement du temps semblait avoir cessé. Tant que je le fixai, le paysage apparaissait figé sous mon regard, comme éteint, pétrifié sous l'effet du gel. Pour bien persuader mon esprit de leur présence, un à un, je détaillai les conifères. Leur immobilité dans cet écrin givré me laissait une obsédante impression d'immatérialité. Pendant un instant, j'envisageai de les toucher, mais j'abandonnai cette incongrue pensée, non seulement en raison de la baie vitrée qui m'en séparait, mais car tout contact m'apparut incompatible avec l'irréel aspect de ces végétaux. Mon regard se reporta sur la tenture et le rideau, le canapé, l'édredon, le tapis. La contemplation de ces moellosités près des frilosités que j'apercevais au dehors achevait de me fasciner. J'appréciais d'autant mieux la chaleur de la pièce à l'intérieur que par suggestion je ressentais le froid évoqué par le paysage à l'extérieur. Plus encor, dépassant la sensation purement organique évoquée, cet hivernal tableau produisait en ma conscience une impression de gaieté, vive extraordinairement, et pourtant calme autant que sereine et douce. Longuement, je sentais le silence imprégner mon corps, me saisir, m'envahir jusqu'à l'ivresse. Je vivais l'harmonie de ce décor, je m'anéantissais totalement en elle. Je ne me distinguais pas des éléments fusionnés en indissociable entité. Concrètement comme abstraitement, ils se perdaient en moi, je me perdais en eux. Le temps me paraissait arrêté, soumis uniquement à ma volonté, docilement assujetti, se confondant au cours de mes pensées.

Tout semblait s'éveiller avec moi pour l'accomplissement d'un séjour que rien ne pouvait troubler. Je sentis soudain la nécessité de sortir. Pour aller où, pour quel motif? Je ne le savais. Je n'avais nul souci de cet avenir puisqu'il signifiait l'accès vers des joies nouvelles. Je m'apprêtais à découvrir sans tarder la créature idéale entrevue par mon intuition lors de mon arrivée dans ce monde. Chacun de mes pieds trouva par hasard un chausson fourré. C'est ainsi que je sortis.



LE DÉJEUNER

Je me trouvai dans un couloir dont l'aspect s'harmonisait avec le confort de la pièce où je m'étais éveillé, sans néanmoins atteindre un tel degré d'intimité. J'eus une impression de transition qui ne heurtait pas mes sens, mais leur signifiait subtilement le passage insensible et graduel vers un lieu de nature et fonction différentes. Mon cheminement suivit un dédale aux murs tapissés de lin grège où s'ouvrait une indéfinie succession de portes. Je descendis un escalier monumental aux degrés couverts de carpette écrue. Sur le mur, la balustrade en stuc et la main courante en ormeau le délimitaient de part et d'autre. Ce nouveau lieu, par ces revêtements, induisait un aspect majestueux, grandiose, en accord avec sa destination mondaine. Son assemblage esthétique engendrait volontairement un démonstratif contraste avec l'intimité de la chambre, ainsi rehaussant l'effet propre à chaque environnement. Je conjecturai que l'édifice était probablement un manoir, cependant ma réflexion n'outrepassait pas ce raisonnement élémentaire. Parvenu dans le vestibule accédant à l'étage inférieur, je vis se dessiner une embrasure élevée. Lors, un bourdonnement confondant bribe atténuée de conversation, tintement de vaisselle, indistinctement, frappa mes tympans. Simultanément, une odeur mêlant café, lait, thé, chicorée pénétra dans ma narine. Sans doute il s'agissait du restaurant. J'y pénétrai. Je constatai, malgré l'animation qui paraissait y régner, que la pièce était vide. Ces bruits divers que j'avais perçus n'avaient pour fonction que de participer à la création d'une harmonie concordant avec ce lieu.

Un regard circulaire en un clin d'œil me dévoila d'un coup la pièce immense agrémentée de boiseries et mobilier rustiques. Je choisis devant moi la table ouvragée, que recouvrait une immaculée nappe en cotonnade. Je m'y assis, puis j'attendis. J'étais environné de plans vernis qui se renvoyaient discrètement leurs satinée luisance en variant leur ton du brun clair au sépia foncé: pavage en tomette alignée, latte ajustée, solive et chevêtre encastrés, cimaise et lambris emboîtés, plinthe appliquée, huisseries, panneaux des buffets, de la crédence et colonnette ajourée des vaisseliers. Chaque essence arborine ainsi constituant ces parties, ajoutait sa touche inimitable et spécifique à l'ensemble harmonieux: son veinage et sa texture ou son grain, son maillage et sa couleur en un jeu subtil de tons, d'aspects, dessins, motifs. Sur le mur face à moi se trouvaient accrochés ferrats, chaudrons au corps ventru, fontaine au sein replet, dont la peau cuivrique aux reflets roux flamboyait orgueilleusement sur la teinte humble, effacée des boiseries. J'observai plus attentivement les murs de la salle où, suspendus, se trouvaient des objets représentant la vie montagnarde: raquette en mélèze et cuir de caribou, ski d'hickory couvert en peau de chamois, luge en treillis de coudriers. Ces témoins de la ruralité reflétaient le décor extérieur dans un espace intérieur jalousement protégé de la rigueur hiémale. Sans que je quittasse effectivement le manoir, leur présence invasive ici me suggérait le vertige inconnu des pics enneigés, la griserie des hauts plateaux, la randonnée frénétique au long des pistes.

Soudain, je sursautai. J'avais aperçu, là sur la paroi - hideuse et hirsute en sa brute apparence un poitrail, une ossue tête. C'était le trophée du chasseur, un sanglier naturalisé. Quand j'eus repris conscience après ce bref moment de stupeur, mon regard indécemment s'attarda sur la hure. J'en mesurai la rudesse et la bestialité. Sans pudeur, j'en détaillai les parties: l'oreille échancrée, pointue, le front villeux, le groin large, épaté, d'où saillaient les crocs étincelants. Confortablement assis dans ce manoir, je me délectai dans la contemplation de la dépouille inoffensive, assurément qui m'eût épouvantée si brusquement elle avait surgi devant moi dans la forêt, bien vivante au détour d'un layon. «Si terrible hier, aujourd'hui te voilà dérisoire.» C'était ce que signifiaient mes pensées. J'eus vaguement honte ainsi de cyniquement pousser l'humiliation de ce pauvre animal exhibé comme un orgueilleux trophée.

Mon attention fut alors attirée, sur le mur adjacent, par un panneau sculpté de chêne exposant au long des saisons la vie pastorale. Sur la gauche au-dessus, le gai laboureur courbé sur les mancherons conduit la charrue que tire un attelage obstiné de bœufs puissants. Plus bas, l'on voyait, d'un geste auguste, une ingénue semeuse au creux des sillons dispersant le futur levain de la prospérité. Plus bas, faucille à la main, le moissonneur actif rompt les épis blonds qu'il rassemble en javelles. Non loin, dans un pâtis, de son œil vigilant et bienveillant, la pastourelle en chantant surveille un troupeau de brebis à la toison dense. Plus bas encore, le joyeux vendangeur amasse au fond de sa hotte en se trémoussant les dons vermeils du pampre. Vers le bord inférieur, enfin, des fayards dépouillés sur les champs nus se détachent. Quel travail admirable! C'était manifestement l'œuvre accomplie d'un génial artiste.

Puis la tapisserie sur le mur opposé, magnifique ouvrage, attira mon attention. Chiens courant, faons s'ébattant, cerfs caracolant, chevreuils bondissant, de scène en scène, identiquement se répétaient dans les nuées végétales. Comme emprisonné dans un labyrinthe indéfini, mon œil errait d'un motif à l'autre. Je m'absorbais malgré moi dans ce jeu mental consistant perpétuellement à vérifier la similarité d'infinitésimaux détails, à moins que secrètement, je ne cherchasse à la mettre en défaut. Cependant, un effort de ma volonté parvint à me délivrer de la fascination perfide, hypnotique où mon esprit s'enlisait irrésistiblement.

C'est alors que mon regard au plafond s'arrêta sur la roue d'un char transformée superbement en lustre énorme. Sa majesté, sa position dominante à l'entour semblait imposer respect, considération. Bien avant que, levant les yeux, je ne la découvrisse enfin, sans doute avec suffisance elle observait ma présence indigne. Cependant, les incandescents filaments de chaque ampoule en verre imitant des bougies paraissaient vainement imposer leur éclat aux rayons matutinaux victorieux qui les pâlissaient. Dans les baies, au fond, se détachait le dessin de croisillons qui découpaient le décor extérieur comme un vitrail. De la brume enveloppant tout l'édifice, émergeait parfois la silhouette émaciée d'un sapin dont chatoyaient les aiguilles. Je me trouvais à l'instant fugace, indécis, merveilleux, où le jour se dégageait de ses limbes.

Il me sembla qu'un groupe au fond s'attablait, mais ces gens m'apparaissaient indistinctement. Certainement ne devaient-ils pas intervenir dans l'univers de mon séjour parfait, à l'instar de tous les convives. C'est alors qu'un serveur muet vint m'apporter mon déjeuner: bol de café, pain bis dans sa corbeille en osier, tronçon de beurre en lequel un couteau court à lame oblongue arrondie se trouvait planté. Je pris avec mes deux mains le bol qui fumait devant moi. Devançant le contact avec ma bouche, il me procurait suggestion de chaleur qui diffusait dans mon corps. Je ne bougeai pas et demeurai longuement dans la pause idéale où j'étais plongé. Sans que j'eusse ingéré le moindre aliment, je ressentais en l'imaginant la satiété future. Puis j'absorbai réellement ce liquide onctueux sans m'interroger sur les ingrédients qui le constituaient. Je pris la tranche au sommet de la corbeille et j'étalai sur la mie tendre un peu de beurre. Je la goûtai. La tartine ainsi me semblait dépasser encore sa flaveur propre. L'on eût dit que tous les aliments dans ce monde exceptionnel présentaient le goût du nectar et de l'ambroisie. La matérialité des objets me paraissait changée. Forme et relief, teinte, ombre, aspects offraient une apparence entière, homogène. L'on aurait pu croire ainsi qu'ils s'étaient virtualisés, transcendés, s'identifiant mieux au concept qu'ils représentaient. Plus que dans le monde ancien, la cuillère était cuillère et le bol était bol, véritable, authentique. Les objets communs paraissaient débarrassés du moindre accident qui pût dénaturer leur essence.

Des bruits familiers, rassurants, m'entouraient. Je ne voyais personne autour de moi, pourtant je sentais confusément des présences. Mon esprit semblait concevoir ce que j'allais vivre. Dans le monde ordinaire, un humain placé dans ma situation, curieux, se fût posé les questions suivantes: «Pourquoi me trouvè-je ici? Que va-t-il m'arriver?» Je ne me les posais justement pas, limitant l'activité de ma conscience à ressentir les mille impressions de l'instant. Je laissais dans mon for intérieur se réaliser la nécessaire évolution de mes désirs d'où résulteraient mes actes. J'écoutais mon inconscient au lieu de céder aux sujétions de ma conscience.

La créature espérée que je devais rencontrer ne s'était pas encor manifestée. Quand la verrai-je? Lors, il me parut vain de m'interroger. Certainement, la maturation de mon esprit s'avérait nécessaire avant que son insigne apparition ne se produisît. Là-dessus, je me levai. Je ne savais si ma pensée pouvait avoir commandé ce geste, et pourtant je constatai que je l'avais effectivement exécuté. Que pouvais-je à ce moment désirer? J'avais envie de pénombre et de clarté, de silence et de paix, de froid, de chaleur, de solitude. Je trouvai dans le grand vestibule un manteau de fourrure, un bonnet, une écharpe et des bottes. Je complétai par des gants. Lors, des pieds à la tête équipé, je m'engageai vers la sortie.



DES PAS SUR LA NEIGE

Près du seuil un chemin s'étalait. Je l'empruntai. La neige immaculée partout le recouvrait d'un film si ténu qu'on eût cru la terre en nacre étincelant changée sous l'effet du gel. Chacun de mes pas engendrait un craquement à peine audible amorti dans le silence ouaté, permettant mieux à l'oreille affinée d'en sonder la profondeur. C'est alors qu'après un court trajet, curieux, je me retournai pour contempler attentivement le manoir. Le bâtiment trapu dans le sol paraissait lourdement ancré par ses fondations. Les murs bas dévoilaient un parement losangique absorbé par la toiture imposante où s'ouvraient deux chiens-assis comme yeux clairs en un visage obscurci par un masque. Profond, noir ainsi que pupille y béait un rond de lucarne. Le faîte aigu semblait indéfiniment s'élever, confondant ardoise au teint bleuté, brume aux grisées nuances. La fumée s'élevait par le tapadour épais surmontant la souche. L'on eût dit un mouvant pilier soutenant le nuageux plafond des cieux. Le manoir ainsi paraissait gibbosité massive, extrusion qu'un volcan jadis aurait érigée par caprice, à moins qu'il ne fût bête amorphe, énorme. Son dos le protégeait du froid tel écailleux caparaçon tandis que la cheminée, son aquilin nez, libérait sa tiède haleine.

De tous côtés, la forêt barrait l'horizon bas comme un bataillon déployé préservant l'univers parfait. Partout s'élevaient escarpements rocheux, s'approfondissaient ravins limoneux, suivant une harmonie dont le seul créateur était le hasard, mais qui dépassait en diversité de forme et d'aspect l'imagination du plus fécond génie. Je me trouvai brusquement environné par le brouillard qui semblait avoir dissout les éléments du paysage. Constituant sa limite, il paraissait dépourvu d’étendue, tel un monde étréci que ne cerne aucune enceinte et que nul espace au loin ne prolonge. Fugace et vague, il s'évanouissait devant chacun de mes pas, reculant progressivement la portée de ma vue. Sa consistance ou bien son inconsistance étaient plénitude et vacuité, matière aussi bien que rayonnement. De même il était pénombre et lumière en déclinant les infinies variations de la ténébrosité, de la clarté. Dense et diffus, il diluait en sa flaccidité le solaire astre, adoucissant l'énergie des rayons dévorants pour la changer en clarté mielleuse et moelleuse. Mouvant, il était vaporeux, impalpable, intangible. Mon corps le traversait, ma main le caressait, mes poumons le respiraient sans que sa compacité fût amoindrie, comme un flot raccommodant incessamment blessure et déchirure. Vainement, on eût tenté de l'emprisonner. Se fondant au décor, il était partout, lointain, proche, omniprésent, multiforme et protéiforme. Sans que l'on s'en aperçût, il apparaissait, disparaissait comme un fantôme insaisissable en tendant son voile opaque et transparent, translucide. Comme un océan sans vague et sans remous que nul aquilon ne peut troubler, il absorbait tout, noyait tout, s'infiltrait dans chaque interstice et lacune. Sans résistance, il imprégnait la brindille et se coulait dans les sillons des troncs, s'épanchait dans les fissurations des rocs, s'étendait sur les vallées, remplissait la combe, enserrait pitons et crêtes. Comme une essence émanant du rêve, il métamorphosait la dureté, la réalité trop discordante et l'intégrait en son évanescente exhalaison. Purifiant, décapant, il gommait difformités, réduisait aspérités, atténuait tout contraste. Je mouvais en lui mon corps devenu léger comme au sein d'un être inerte.

La créature évoquée par mon intuition devait-elle en ce lieu manifester sa présence? Je croyais à tout moment apercevoir une ombre, un visage. Les éléments semblaient se jouer de moi. Tel arbuste au loin devenait silhouette. Son rameau était bras, son houppier chevelure. Cependant je compris que nul humain ne pouvait habiter ce minéral et végétal paysage éternellement voué dans sa froideur au silence, à l'immobilité.

Après m'être avancé d'un pas, j'aperçus de nouveau l'orée de la forêt comme apparue magiquement dans l'air, concrétionnée miraculeusement. Ce n'étaient que diaphanéités d'où se détachaient irisations, lueurs, scintillations parmi les grisés, les cendrés. Le froid me revigorait, me revitalisait comme un philtre énergétique. Ma peau, sans que je n'en ressentisse effet douloureux, s'abandonnait délibérément à ses milliers d'aiguilles. Figeant velléités, possibilités de transformation, de changement, il paraissait communiquer à la Nature entière une éternelle immuabilité. Son intensité lui prêtait puissance invincible enrayant avilissement, abaissement, délabrement. Son invisibilité lui communiquait pureté neutralisant décomposition, corruption, dégradation. Par son influence, il paralysait tout mouvement qui, dommageable, eût déplacé contours, détruit stabilité, modifié volume. Bien que mon esprit se révélât dans l'incapacité de fixer longtemps, ni simultanément ces beautés, spendeurs qui m'environnaient, je me délectais de les contempler fugacement, partiellement dans leur idéalité. J'avançai d'un pas indécis, hors du chemin, puis je considérai le sous-bois dans lequel mon regard se coulait. Pourtant libre, il me semblait impossible absolument que j'y pénétrasse. Devant moi, je croyais que ce fût là, confondues, représentation virtuelle et réelle image. Lors, je dus vaincre en me concentrant cette illusion pour m'approcher de l'orée. Je réalisai pourtant cette action, mesurant le caractère inconcevable et miraculeux de mes gestes. Maintenant, je me trouvais là, dans ce lieu qui me paraissait la minute auparavant un espace inaccessible ainsi qu'un interdit Empyrée. J'étais parmi ces arbres. Je les contemplais. Je voyais leurs troncs, le rugueux lichen, les rameaux dichotomées, la feuille aciculé, subulée. Je voyais la souche et les stries de la racine émergeant de la tourbe humide. J'aurais pu les effleurer, les toucher, mais je n'osais de mes doigts altérer ces fragilités, les troubler, déranger cet équilibre instable. Chaque instant me paraissait exceptionnel, extraordinaire, et l'écoulement du temps, devenait une irréductible impériosité qui renouvelait incessamment ce moment unique. Le spectacle incessant de ce faisceau de sublimités me ravissait, mais tellement irréelle apparaissait à mon œil son dévoilement que mon esprit incrédule en égarements vains se perdait. Ma pensée demeurait assaillie d'éblouissements dont la cause au premier abord n'était pas l'intensité du rayonnement, mais l'harmonie qui m'imprégnait. Ma sensation d'existence augmentait d'autant plus que je restais immobile et que je concentrais mon intérêt sur les éléments naturels. J'atteignais un état d'ivresse indéfinissable. Je vivais le rêve. Quel rêve? Simplement se trouver là, dans ce décor féerique. Simplement, sentir, contempler, méditer. Mon âme absorbée se remplissait de la beauté muette, algide autour de moi. J'eus l'impression dès lors d'embrasser l'espace au-delà de ma perception. Je voyais la totalité de la forêt. Le manoir m'apparaissait tel un gardien protégeant le parfait monde. C'était le pôle où convergeaient tous mes désirs, l'assise et le sommet de mon bonheur. Quelque objet que mon œil considérât par ailleurs, cet indestructible univers induisait en moi la notion d'absolue sécurité vainquant tout danger, supprimant toute occurrence et contingence. Tout me paraissait ordonné dans le giron de ce lieu restreint pour constituer un îlot car l'infini par lui-même est contraire, antithétique à l'harmonie. Tout s'intégrait en ce monde isolé sans qu'il en résultât le moindre ennui, ni souffrance. Tout s'intégrait sans qu'apparût la moindre incongruité, discordance. Tout se trouvait métamorphosé par ce que l'esprit concevait de plus élevé, de plus élaboré. Tout se conformait à ce que les sens pouvaient ressentir de plus agréable et voluptueux. La conscience aiguë de ma béatitude alimentée par son propre effet, contribuait à son décuplement. L'angoissante impression de ma solitude en nul instant ne m'effleurait car j'étais simultanément l'œil et la vision, l'Être et la perception. J'étais l'arbre et le rocher, j'étais la brume et la terre. J'étais le ciel, j'étais la Nature entière. Je ne sais combien de temps dura ma réflexion ni surtout comment j'en pus émerger car, ne concourant qu'à son aprofondissement et sa continuité, sa fin ne pouvait survenir de sa propre évolution. Néanmoins, je constatai ma présence au bout du chemin bordant le bosquet sans que j'eusse en nul instant le souvenir de l'avoir parcouru.

C'est alors qu'un spectacle unique allait m'être offert. Devant moi, voici que se dissout le brouillard, dévoilant un paysage infini de monts, de pics, de sommets, vallées, trouée sublime au sein des frondaisons givrées. Jusqu'à l'horizon lointain s'étendait un plateau dont l'extrémité se désagrégeait dans la brume. Devant, se détachait un bouleau dressant la dentelle irisée de ses rameaux dont la profusion, la délicatesse et la richesse auraient d'un artiste épuisé le génie délirant. Sur la droite au fond, se dressait un rocheux promontoire où pendait tel pilastre en calcite, hyalin péristyle ou draperie cristalline un mur transparent, cascade en glaçons muée. L'hiver soudainement l'avait saisie dans sa chute. Quiète, inerte, elle attendait ainsi le vernal zéphyr pareil au baiser de la fée pour que son flot pût recouvrer son mouvement et sa vitalité. Sur la gauche, un étang présentait son étendue lisse et brillante ainsi qu'un miroir. L'on eût dit qu'il avait jadis été poli par un interminable ouragan neigeux. La berge était partout hérissée de roseaux tels javelots enfichés dans la terre. Ces beautés semblaient depuis la prime aurore oubliées, suspendues, sans qu'un regard avant le mien ne les eût découvertes. Le sentiment de surprendre ainsi la Nature en sa virginité me paralysait. J'avais peur de ternir cette immaculée fourrure épousant la Terre. Plus que ma propre existence il me semblait ressentir la vulnérabilité, la fragilité de ces magnificences. Je me crus un élément erratique au milieu de ces perfections. Ma présence en leur sein me parut impie. Lors, je m'efforçai de ne laisser trace après mon passage.

Quand je revins sur le chemin, j'eus l'impression que tout s'était brusquement transformé. Pourtant, les sapins n'avaient pas changé, les duveteux flocons demeuraient, le brouillard ne s'était pas dissipé, l'eau n'avait pas dégelé. Rien n'avait bougé, mais je ressentais le signal de la variation, le rehaussement léger du rayonnement dans l'atmosphère. Partout, le chemin, la futaie, les buissons me signifiaient que le matin s'était soudainement écoulé. Je vivais un moment différent de la journée dans lequel je me trouvais plongé sans transition. J'avais franchi le degré temporel d'un invisible escalier menant vers le futur. Le soleil, évanoui dans la mer des nébulosités, émergeait maintenant de son engloutissement. Son rayonnement pâle encor emplissait les cieux d'une imperceptible irradiation. Tout souriait malgré le brouillard autour de moi. Ce léger sourire, on ne pouvait savoir de quel objet il émanait. Sans doute il provenait de tout, de rien. Ne serait-il potentialité de signification projetée par mon esprit sur les éléments, procurant illusion qu'ils en étaient la cause?

Je m'apprêtais à retourner en direction du manoir quand non loin, sur le bord du chemin, j'aperçus la trace à peine effacée d'un pas. Lors, intrigué, je m'approchai. J'en vis une autre, une autre encor... Leur grandeur par rapport aux miens paraissait plus réduite. Leur profondeur était moindre aussi. L'on eût dit que la créature ayant imprimé sa marque ainsi possédait un corps sans pesanteur. Ne s'agissait-il pas de l'être éminent que je devais rencontrer? Je les suivis. Successivement, je les vis s'engager dans la sente au milieu de la forêt, puis atteindre au bout la clairière, enfin bifurquer vers l'orée pour se perdre en un champ. Parfois, je devais deviner leur marque effacée déjà sur le givre. Lors, je les vis grimper à l'assaut d'une éminence. De là, je sondai l'horizon, mon regard cependant ne rencontra que le mur opaque érigé par le brouillard. Je les suivis sur le versant opposé. Jusqu'où me conduiraient-elles? Je ne savais, mais tant que je les suivrais, me semblait-il, je ne risquais pas de m'égarer. De nouveau, je les vis pénétrer dans la sapinière et descendre en un ravin non loin d'un ruisselet dont l'apathique onde en sa galerie semblait geindre, affligée, prisonnière en sa galerie d'embâcle. C'est alors qu'au détour d'un sentier, je fus stupéfait de me retrouver près du manoir. Donc, en ses murs devait résider la créature insigne. Je compris que ma promenade en réalité ne constituait qu'un mental préliminaire à mon séjour dans le parfait monde. Je franchis allègrement le battant double et me retrouvai dans le grand vestibule.



LE DÎNER

Une intense animation régnait dans le manoir sans briser toutefois la sérénité de l'extérieur. C'était plutôt pour le sens auditif la correspondance avec le sens visuel induit par l'éveil lumineux du paysage. Des échos, des bruits feutrés me parvenaient sans que je pusse en leur fusion les identifier, ce que je n'essayais nullement. Je compris la signification de ce phénomène. La simulation d'activité ne m'importait pas dans le détail, mais uniquement par l'ambiance émanant de son flux continu. Les humains, les objets qui pouvaient en être à l'origine ainsi m'apparaissaient de manière elliptique et diffuse. Je ne devais justement pas les connaître afin que leur fonction par rapport à ma perception pût se réaliser en concrétisant une atmosphère.

Je déposai mon équipement dans le vestibule. Sans m'attarder, je pénétrai dans le restaurant, puis longuement je choisis ma table. Je me déterminai finalement pour la même où j'avais déjeuné ce matin. Je ne vis personne. Pour tromper mon impatience avant le repas, je considérai les couverts, couteau, fourchette en vieil argent patiné, verre à pied scintillant devant une assiette en porcelaine adornée d'astragales. Sa blancheur, loin de constituer un simple état pigmenté, me semblait revêtir le sens d'un apprêt mental. Tout paraissait en effet propre et clair, d'un éclat, d'une immaculée pureté qui suscitait l'appétence en évitant l'excès de faim néfaste à l'harmonie de mon être. Quelqu'un vint, mais à mon grand désappointement, il ne s'agissait pas de la créature attendue. Je n'entrevis en effet de cette apparition que la silhouette évanescente. L'on me proposa la kyrielle ininterrompue de mets que j'imaginai par le truchement de leur énumération. J'optai pour un nombre assez conséquent malgré l'évidente impossibilité de les honorer tous. La satisfaction de les contempler sur ma table autant que les goûter me fit allonger démesurément la commande. Puis au hasard, je choisis les vins sur un catalogue interminable. Pour finir, on me cita des sources. L'envie de tester sur mon palais une eau plate ou pétillante alors me parut irrésistible. Chacune à l'énoncé de son appellation me semblait apaisante ou vivifiante Leur flaveur discrète ainsi paraissait particulièrement s'accorder à la brume, à la neige alors que les vins, par leur aspect, leur corps, leur substance et consistance avec le froid ménageaient un revigorant contraste. La multiplicité des plats me procurait l'illusion, plus que leur consommation, de munificente agape et de symposion délirant dont la dilapidation constituait la dimension nécessaire, indispensable.

Puis j'attendis. Soudainement, un léger frémissement dans tout mon corps m'avertit que l'extraordinaire événement allait s'accomplir. C’est alors qu’elle apparut. C'était la serveuse, unique humain que depuis mon arrivée dans le manoir, véritablement je visse. Muette, elle apporta le premier plat en m'adressant un sourire. Je ne pourrais la décrire ou suggérer l'impression que j'en reçus. L'apparition d'un ange, elfe ou sylphide, ainsi ne m'aurait plus vivement impressionné. Mon œil ébloui ne saisit qu'une harmonie d'yeux clairs, de cheveux blonds et de peau lumineusement blanche incarnés dans un corps élégant suprêmement, svelte extraordinairement. Sa robe entremêlant rose et mauve entièrement la revêtait, suggérant sans les dévoiler aucunement les contours de sa ligne et de ses formes. Si fugacement fus-je ainsi traversé par l'étourdissant faisceau de mes impressions qu'elle était déjà près de moi, que je percevais déjà le son de sa voix. Je ne pus me concentrer sur le sens de ses propos, tellement sa tendre attention me parut inconcevable et miraculeuse. «Bonjour, êtes-vous dans le manoir depuis longtemps?» -«Bonjour, heu, je ne sais pas, en fait, je ne crois pas.» Je vis un nouveau sourire éclairer son visage. Certainement voulait-il signifier un léger amusement bienveillant devant ma confusion.

-«Par quel prénom peut-on vous nommer?» dit-elle. -«Je ne sais pas, je ne crois pas en avoir». -«Moi non plus, je n'ai pas de prénom.» -«C'est curieux!» -«Mais nous pouvons justement en choisir un, si vous le voulez?» -«Bonne idée.» -«Selon vous, quel prénom pourrait me convenir?» -«Heu... vous pourriez vous appeler Angelica, Sophia, Natalia, Milena.» -«Tous ces prénoms sont magnifiques. Vous en connaissez d'autres?» -«Je vais tenter d'en trouver: Soniouchka, Virginia, Svetlana ...» -«Vous voyez que vous en trouvez. Continuez, encore, encore.» -«Marina, Monica, Natacha, Nelia... Je n'en connais plus.» -«Je vais choisir Angelica. Finalement non, plutôt Natalia.» -«Natalia, cela vous siera bien.» -«Mais vous? Quel prénom voulez-vous choisir?» La question me surprit car je n'imaginais pas que je fusse affublé d'un prénom dans ce monde et qu'on voulût bien l'utiliser pour me nommer. Je répondis en hésitant: «Vraiment, je ne vois pas. Je ne sais par ailleurs si je suis fille ou garçon.» Là-dessus, Natalia réfléchis profondément en me considérant. -«J'ai l'impression... qu'on ne peut vous définir garçon, mais non plus fille. Moi, c'est le contraire, assurément je sais que je suis fille et j'en ai certitude absolue.» -«Bon! Pour mon prénom, tant pis» répondis-je embarrassé, je préfère ainsi rester sans prénom.» -«Si vous voulez.» concéda-t-elle. Natalia - car désormais c'était son prénom - déposa deux plats sur ma table. «Attendez, je reviens» dit-t-elle. Juste eus-je émergé de mon émotion qu'elle avait disparu. Pendant le moment qui précéda sa réapparition, je ne pus qu'avidement guetter son retour sans pouvoir esquisser la moindre idée. C'est alors qu'elle arriva pour m'apporter deux plats nouveaux que sa main preste ainsi déposa. Puis la conversation reprit.

«Quelle est votre occupation dans ce manoir?» -«Je ne fais rien. Mais vous-même ici, vous travaillez depuis longtemps?» -«Je ne sais pas. Je suis la serveuse. Je ne sais rien de plus.» -«Tiens! Cela vous plaît?» -«Beaucoup. Si j'en étais ennuyée, je ne tiendrais pas ce rôle. Quand je me lève au matin, je suis toujours heureuse en pensant à ma journée. J'aime ainsi ranger la vaisselle immaculée. N'est-ce une occupation belle et pure?» -«Mais après les repas, il faut bien laver ces monceaux visqueux et gluants de porcelaine, c'est moins agréable.» -«Non, dans le manoir, la vaisselle est toujours propre. Jamais aucun objet ne peut devenir sale.» -«Même après l'avoir utilisée pour consommer?» -«Bien sûr.» -«Comment cela se peut-il?» -«Certainement vous le savez, ce monde est parfait.» -«Vous n'accomplissez pas ce travail continûment, je suppose.» -«Bien sûr que non. Parfois, durant la journée, je reste en ma salle aquatique ou dans mon lit.» -«Tiens, mais qu’y a-t-il de passionnant dans ces lieux communs?» -«Rien de particulier, je me délasse en ma baignoire ou bien je me coiffe ou bien encor je me contemple indéfiniment devant les miroirs...» -« Mais dans un lit?» -«Je rêve...» -«Mais vous auriez pu sans doute exercer un métier plus intéressant. Vous avez fait des études?» -«Non, je ne crois pas.» -«Donc, cette occupation vous convient.» -«Très bien. Vous savez, dans le manoir, c'est très agréable. Surtout j'adore aller dans les caves. Si vous les voyiez, vous seriez épaté car c'est un lieu... très curieux! Bon, je vous laisse. Je reviens dans un moment.»

Un serveur apporta de nombreux plats, mais je ne l'aperçus que sous l'aspect d'une ombre au visage insaisissable. Natalia devait revenir, j'en étais certain. J'attendais son retour. Malgré son intensité, la frénésie qui s'emparait de moi n'entraînait aucune angoisse, aucun désagrément. L'attente ainsi devenait prélude indispensable à maintenir mon état de quiétude absolue. Je devais plus tard expérimenter ce plaisir au point qu'il pût représenter l'objet de mon désir. La jouissance éprouvée dans l'instant se trouvait amplifiée par la perspective imaginée du suivant, lequel représentait lui-même un bienfait latent. Je pouvais ajouter la satisfaction d'avoir identiquement vécu le précédent. Passé, présent, futur ainsi dans ce monde entremêlaient simultanément leur contenu pour créer l'état de bonheur, lequel résulte aussi bien de l'accès permanent à la volupté dans les trois successions temporelles.

Bien que Natalia par intermittence occupât toujours ma pensée, je tâchai de fixer mon attention distraite un instant sur les mets. Dans l'assiette en porcelaine au marli vermeil émaillé, luisait la tranche étalée d'un jambon crû. Sa chair variait du rose au carmin, compartimentée par un blanc nervage en graisse immaculée. Dans un plat de terre écaillé, déteint, qui semblait avoir été cent et cent fois recuit dans la chaleur des fourneaux, reposait un puissant gigot de chevreuil longuement rissolé. Trois volumineux oignons l'encadraient, si gorgés de jus que leur concentrique enveloppe, étirée, paraissait prête à se rompre et soudainement éclater sous l'effet de sa turgescence. Dans la cocotte au devant, un coq au vin se trouvait noyé dans la sauce épaisse et noire au point qu'on ne pouvait y distinguer le cou de la cuisse. Dans un plat ovale apparaissait un bréchet musculeux de grive ainsi ligotée, prisonnière en son lit de champignons bruns. Sa tête, où l'on pouvait lire encore les tourments de l'agonie, trempait dans un assaisonnement de thym, de laurier, de sarriette et ciboulette. Pour finir, dans la poêle à droite, émergeait un flanc de truite au milieu du beurre où nageait les copeaux d'amande. Sa peau grillée sur le dos où l'on devinait des points outremer et vermillon, s'était durcie comme un blindage. Pour accompagner la viande, un plat oblomg proposait un assortiment de légumes. C'est ainsi que se mêlaient, grumeleux, filandreux, filamenteux choux, poireaux avec raves. Dans ce nuancier bleuâtre et jaunâtre étaient dispersés tronçons de carotte écarlate et lambeaux de cramoisis poivrons. J'essayai tous les ingrédients avec la distinction d'un gourmet, cependant je tentais de fusionner l'agrément oculaire engendré par la contemplation des mets et le gustatif plaisir consécutif de leur ingestion. S'additionnait encor à ces voluptés, la sensation de mon estomac qui se distendait progressivement. Quand j'eus goûté sans les terminer jarret du chevreuil, queue de truite, aileron du coq, ainsi qu'un demi-poireau, je cessai bientôt de manger. Le verre à demi rempli d'un vin, gouleyant, finement bouqueté, liquoreux avec un léger goût de grenache, étancha ma soif.

C'est alors que Natalia revint pour me servir le fromage. Cependant je la trouvai changée. Sa natte ébouriffée pendait, à demi défaite et sa pupille irradiée jetait des regards langoureux. Sa voix chuchotait presque «Vous désirez visiter les caves? Je peux vous y conduire?» -«Bien sûr.» -«Je monterai vous chercher dans l'après-midi.» Je n'eus que le temps d'esquisser un acquiescement inaudible. Déjà, sans prévenir elle avait disparu dans le tourbillon de la salle.

Bien que je fusse au maximum rassasié par les précédents plats, je considérai minutieusement les fromages. Bleu, gruyère et camembert, fourme et savaron semblaient vouloir se disputer ma préférence. Tous me présentaient leur croûte épaisse et ridée, fine et lisse, envahie de moisissure en filaments diffus, leur pâte affaissée, ferme, onctueuse. Chacun, selon sa propre évolution, paraissait avoir atteint l'extrême état de sa dégradation. Le mystère encor prégnant du long endormissement nécessaire à leur affinage induisait un religieux respect. Je les goûtai l'un après l'autre ainsi jusqu'au dernier. Le roquefort emplit mon palais d'un goût si puissant que parvint seul à m'en délivrer la gorgée d'un bourgogne au fumet tanique. Puis une ombre en passant débarrassa ma table avant les desserts. L'intermède obligé me parut indispensable afin de réaliser la transition qu'exigeaient ces plats opposés. J'occupai ce moment à me verser des eaux pétillantes. L'une occasionna sur ma gencive un fourmillement tandis qu'une autre, insinuante, imprégna d'un léger goût salé mes papilles. L'on m'apporta, débordant généreusement de leur corbeille en osier, un végétal échafaudage. C'est ainsi que poire et pomme offraient leur peau rêche et pointillée de flavescents points comme un rebondi visage envahi d'éphélides. Pruneaux au teint grenat, duveteux abricots dorés complétaient cet assortiment. Pour accompagner tous ces fruits, la pompe au dos luisant et gondolé me livrait un croustillant régal. Je n'y résistai pas, répondant à sa muette avance. Dès que je l'eus terminée, l'on me servit un café, complément indispensable à ce repas copieux. Le demi-sucre au teint caraméleux que j'y dissolvai, rapidement vainquit en l'absorbant son amertume afin de me révéler son arôme. Sa couleur profondément noire ainsi que sa chaleur concouraient au réconfort qu'il m'apportait. Ce breuvage apparut à mon sens gustatif aussi nécessaire à l'harmonie du repas que le point d'orgue achevant un concert.

Ainsi repu, je m'attardais un moment à considérer la salle à manger, les boiseries, les ferrats, la hure et les skis, la tomette afin d'intégrer mentalement ce décor dont la rusticité me semblait s'accorder si bien avec les mets que j'avais ingérés. Non sans mal, j'évitai le traquenard de la tapisserie. Pour les narguer, je souris aux chiens et chevreuils qui prétendaient capter mon regard. «Ne vous fatiguez pas à m'attirer, je connais trop bien votre insidieux piège» leur disais-je en moi-même. Lors, il me semblait qu'ils baissaient la tête, ainsi dépités qu'on eût déjoué leur manège. Puis je me levai. J'avais senti que ce restaurant ne correspondait plus à ma place idoine en ce moment. Je me demandai soudain si le repas lui-même avec tous ses plats, ses boissons n'avait eu pour fonction que de permettre un événement extraordinaire, unique. C'était ma rencontre avec Natalia. Je ressentis un léger vertige étourdissant mon esprit engourdi, résultat de la somnolence engendrée par mon activité digestive. Je ne sentais presque plus mon corps. J'avais peine à me diriger. Mon organisme entier, comme étranger, détaché de ma volonté, me parut se mouvoir sans que je le commandasse. Je constatai cependant mon déplacement bien que je n'eusse éprouvé ni manifesté l'intention de cet accomplissement spontané. Mon changement de lieu réalisait la réharmonisation nécessaire à la conservation de mon état permanent de bonheur. Je savais que ma chambre attendait mon arrivée. Je voyais l'accueillant lit, je sentais déjà les draps moelleux sur lesquels je m'assoupirais. Je vivais ce que j'allais vivre. Cependant, la pensée de Natalia prédominait seule en mon esprit. Mon séjour en ce monde en était le but unique et la réalisation. Désormais, la serveuse aux blonds cheveux imprégnait ma vie même au plus profond de mon être.



INTERMEZZO

Ma chambre alors m'apparut identique à la notion que mon souvenir en avait conservé. Le fonctionnement de ce monde essentiellement consistait dans l'adéquation reliant événements prévus et vécus, à moins que la réalité ne surpassât encore en harmonie la conception de l'esprit. Je demeurai durant un long moment dans la contemplation de la pièce envahie de pénombre. Par la tenture unie s'infiltrait le faisceau d'un rayon qui ne parvenait cependant pas à triompher de l'obscurité. Ce pinceau lumineux renforçait encor l'impression d'intimité dans la pièce en l'agrémentant légèrement de gaieté discrète. Je délaissai mes chaussons pour que mon pied ressentît le contact soyeux du tapis. Je m'avançai lentement jusqu’au lit et m'allongeai voluptueusement pour me livrer sans contrainte à l'unique image inscrite en moi, Natalia.

Je revoyais son apparition comme un faisceau de perceptions qui n'étaient pas simplement la représentation de sa personne en son extérieur aspect, mais qui s'identifiaient à l'intimité de sa profondeur insondable. Je ne distinguais pas son corps, son esprit, je voyais la fusion de ces entités que l'analyse, artificiellement, prétend séparer. J'en reconstituais l'indissociable unité, qui s'identifiait à son âme. Cette âme imprégnait sa prunelle, en ses cheveux, ses mains, ses chevilles. De même, elle émanait de sa voix, de sa démarche. Sa constitution pourtant n'était ni les mains, ni les cheveux, ni la prunelle. Son réel substrat n'était ni la voix, ni la démarche. Je ne pouvais non plus concevoir individuellement les parties de son organisme apparaissant à mon intuition comme une indivisible unité. L'harmonie qui s'en dégageait me semblait inaltérable, indestructible. Tel une invisible armure un nimbe autour de son corps la protégeait. L'idée qu'évoquait son image outrepassait l'individu charnel. S'identifiant à l'idée, son être évoquait la beauté pure, absolue, matérielle et spirituelle, abstraite archétype. Quand j'eus épuisé les impressions vécues, j'en créais selon mon caprice. J'imaginai des lieux différents, des situations variées où, par hasard, elle eût évolué. Je voyais Natalia dans un décor printanier, estival, habillée, parée de mille atours. Selon ma fantaisie, je lui prêtais ses propos, son rire ou son étonnement. Quand mon imagination parvenait le mieux à la reconstituer, je débordais tellement d'enthousiasme et de joie que des éclairs traversaient mon cerveau, que ma vue se brouillait de phosphènes. Son absence autant que sa présence élevait, transcendait mes pensées. Je me dissolvais, je m'annihilais totalement en elle. Ma rêverie dura longtemps. Je m'y perdais, m'y absorbais sans pour cela cesser de ressentir l'environnement de ma chambre. J'avais l'impression de me dédoubler, simultanément de vivre en deux univers différents. J'obtenais l'illusion de cette apparente ambivalence en fixant mon attention de ce que mes yeux voyaient à ce que mon imagination concevait. Le temps s'écoulait sans que nul appesantissement vînt ternir mon bonheur. Par la suggestion, j'atteignais un extrême état de frénésie mentale. Je ne parvenais plus à maîtriser l'épanouissement de cette euphorie qui m'envahissait en électrisant tout mon être. Lors, à l'acmé de cette exaltation, je me levai, puis je parcourus la chambre inconsciemment pour apaiser le flot des évocations que générait mon esprit. Mes visions me transportaient, m'illuminaient, m'irradiaient. Natalia, Natalia. J'avais une amie. Je me répétais cette idée, sans discontinuer, incessamment en mesurant la chance inouïe qui m'était miraculeusement échue. J'avais une amie. Rien ne me paraissait pouvoir atteindre ainsi l'exceptionnalité de cet évènement. J'avais une amie, j'avais une amie. C'était mon amie. Désormais, rien ne devait nous séparer. Je me le répétai sans parvenir à le croire et sans pouvoir m'en convaincre. Je tâchai de me représenter l'instant qui nous réunirait. Cela devait se produire en ma chambre, ici même. Natalia frapperait, puis entrerait. Je la verrai, là, je la verrai. Ses pieds fouleront ce tapis, sa main touchera la poignée de cette huisserie, le poids de son corps fléchira les bourrèlements de ce canapé, sa robe en retombant s'étalera sur les capitons. Malgré mes efforts, mon imagination restait vaine, abdiquant, tant cette apparition me semblait prodigieuse, impossible. Tout cela pourtant se produirait, j'en étais sûr, puisque nous étions dans le parfait monde.

Cependant, ne parvenant à calmer l'ardeur qui m'habitait, mes pensées, graduellement, insensiblement s'épuisèrent. Je résolus de m'adonner à l'activité qui me permît d'attendre ainsi plus sereinement la venue de Natalia. Mais que faire en ce début d'après-midi? Je ne désirais pas sortir dehors, je ne désirais non plus demeurer dans ma chambre. Je choisis d'explorer les appartements du manoir.



LES APPARTEMENTS

Je m'avançai lentement dans le corridor. L'étage ici paraissait désert. Je présumai que j'en étais le résidant unique. La constatation m'enchanta. L'occupation des lieux, en effet, les eût privés de leur mystère. L'intérêt de mon exploration me semblait dépendre indissociablement de ma solitude absolue durant sa réalisation. Le manoir, à mon sens, ne pouvait exprimer son intimité si d'inattentifs occupants, tapageurs, turbulents, de leur présence en perturbaient le discret langage. Trop d'agitation l'eût détruite. Quelques bruits étouffés me parvenaient de l'étage inférieur, des voix dénaturés, déstructurés, des chocs indistincts comme issus d'un lointain monde. Ces curieux échos paraissaient inconsistants, évanescents. L'on s'interrogeait vainement sur les objets ou les humains qui pouvaient les avoir produits.

Dans le couloir, de tous côtés, les huisseries alignaient leurs moulurations. Je n'avais nulle envie de visiter les chambres. La multiplicité de logements pareils au mien, pensai-je, eût terni la satisfaction d'en posséder un, original, unique. Lors, je remarquai sur la droite un battant de porte exigu dont l'entrebaîllement laissait apercevoir un liseré ténébreux. Cette ouverture ainsi paraissait irrésistiblement m'attirer. J’imaginai qu’un malin esprit l'avait présentée subrepticement pour guider ma visite en ce manoir sans que je m'en aperçusse. Parvenu jusqu'à sa hauteur, je la poussai. Mon regard découvrit dans l'obscurité profonde un vestibule étroit sur lequel s'ouvraient deux portes. Je posai la main sur la poignée de la première à ma gauche. J'attendis un moment avant de l'ouvrir, tendant l'oreille. Tout demeurait silencieux. J'imaginais que ce battant pouvait cacher un secret fabuleux. Terminant enfin mon geste amorcé, je tirai lentement la poignée.

Mon œil découvrit un réduit où s'entassaient pêle-mêle un fouillis de balais, balayette et balai-brosse avec des brocs, des flacons, bidons, chiffons, seaux, pelle, éponge. Longuement, je contemplai ce bric-à-brac d'instruments enchevêtrés, de récipients renversés. Reclus dans ce placard, ils paraissaient dormir, attendant qu'on les tirât de leur temporaire apathie pour déclencher leur activité mécanique. Mon action de les dévoiler inopportunément au grand jour me parut sacrilège autant que l'exhumation de momies enfouies dans leur hypogée depuis des millénaires. Lors, n'étais-ce impudicité de révéler ainsi leur malheureux état qu'ils masquaient honteusement. J'eus l'impression de les avoir dérangés tels sur un galet retourné les vers et cloportes. Sous mon premier regard, ils m'avaient paru morts, cependant insensiblement, je sentais s'éveiller en eux leur âme ainsi qu'un être évanoui reprend conscience en récupérant ses facultés. L'on eût dit qu'un bourreau violemment les avait enfermés là pour les punir de leur fonction triviale, utilitaire et que silencieusement ils se lamentaient du mépris dont on les agonisait. Mortifiés, humiliés, durement, impitoyablement, ils attendaient qu'on les délivrât de leur pénitence injuste. La serpillière asséchée semblait avoir épuisé l'intarissable épanchement de ses pleurs déchirants et paraissait tordue pour avoir été secouée par tant de sanglots douloureux. Tel un freluquet aux cheveux drus, le balai-brosse indigné paraissait protester silencieusement. Le balai-frange ainsi que demoiselle acariâtre à la perruque élimée semblait scandalisée d'avoir été de la sorte éconduite. Leur fonctionnement dans son état bassement matériel transparaissait malgré leur immobilité, comme une imprégnation rémanente. L'on eût dit que figés pour l'éternité par un subtil maléfice, ils demeuraient en suspend dans leur gesticulation ridicule. De leur aspect se dégageait l'impression d'incohérence et discordance additionnée d'un sentiment vague évoquant heurt, désagrément, ressentiment, coups, bastonnade. Cette idée, s'approfondissant en mon cerveau, se muait en jouissance indéfinissable. J'éprouvais presqu'une envie de les brutaliser, de les repousser plus encore dans leur encoignure avec sévérité. Je ne me serais pas livré, naturellement, à cette indignité, mais la conception négative en avait germé dans mon esprit. Sa mentale évocation me suffisait amplement sans que j'eusse à la traduire en acte. Malgré mes efforts, je ne parvenais pas à me délivrer de leur contemplation. Du réduit s'exhalait une écœurante émanation de lessive, encaustique et cire évoquant le relent d'un cadavre altéré dont on a soulevé le suaire. Je refermai le placard, non pour permettre à ces vils objets la continuation de leur sommeil que j'avais dérangé durant un instant, mais plutôt pour les condamner de nouveau sans rémission: «Tenez, vous méritez bien ce qu'on vous fait subir.»

Je me tournai vers la porte adjacente et l'ouvris sans plus attendre. Mon regard découvrit un espace éblouissant, pièce aux parois carrelées du sol jusqu'au plafond. Ce lieu commun balnéaire était constitué de successions présentant baignoire encastrée, douche imbriquée, vasque ajustée hérissant leurs tubérosités, protubérances. Je ressentis immédiatement une indicible impression de fraîcheur, d'humidité, de vacuité. Ce porcelanique ensemble évoquait la nudité des corps et le contact aqueux. Ces luxueux appareils semblaient s'étaler presque effrontément, offrant leur forme opulente et lourde, embarrassée telle un gros vers blanc repu. Je m'approchai da la vasque à ma droite, observant ainsi la robinetterie cuivrée, les obturateurs chromés qui surenchérissaient encore cette impression de faste et de somptuosité. J'aurais voulu voir l'eau remplir ces cavités miroitant, cependant il me semblait que le bruit du liquide en circulant dans la conduite et celui de sa chute au fond du récipient auraient détruit ce beau rêve abstrait de paresse et de volupté. Près du plafond, les vasistas en verre opalescent tamisaient les rayons diffus, protégeant ce lieu des regards indiscrets. Je m'avançai pieds nus sous le récepteur à ma gauche en abandonnant sur le bord mes chaussons fourrés. Lors, une aération m'envoya sur la cheville un courant d'air glacial comme, atténuée, la brise à travers le hublot d'un paquebot, à moins que ce fût un gnome hivernal qui me l'eût soufllé malicieusement. Je me coulai jusqu'au fond de la baignoire, imaginant mon corps abandonné dans un bain moussant délicieusement chaud, puis je me blottis sur la margelle et demeurai longuement immobile. Je contemplai de nouveau la pièce afin de jouir encore des impressions que m'envoyaient, en perspective et selon des points différents, les bidets et les vasques. Je les vis métamorphosés. L'on eût dit un chapelet d'icebergs détachés d'un inlandsis dérivant sur la mer bleutée du carrelage. Puis une autre image à son tour s'imposa dans mon esprit. Je voyais, ancrés dans un lagon, de curieux vaisseaux dont les gouvernails géants étaient robinets. De la pièce émanait une atmosphère évoquant le grand large et la marée. Je me crus dans un esquif bercé par la houle océane. L'idée me vint de me dénuder. Cependant, j'y renonçai, me contentant d'imaginer cette action, bien que j'y parvînt difficilement car je connaissais peu mon corps depuis mon séjour en ce monde.

Tous les objets semblaient m'assiéger, m'envahir de leurs signifiances. Familiers, ils prenaient en mon esprit un sens évident, puissant. Mais où pouvait-il se trouver? Je n'aurais pu le dire. Probablement émanait-il de leur simple forme ou d'un rapport subtil reliant ainsi leur fonction, leur aspect, leur volume ou leurs proportions, leurs couleurs? Plus qu'animaux et humains, les minéraux et végétaux me parlaient, m'apostrophaient. Dans mon esprit, ils suscitaient sentiments secrets, sympathies, antipathies. Lors entre eux et moi s'établissait un pur échange, un dialogue abstrait, sans mots, sans concepts, qui ne brisait pas l'immobilité de leur univers. Miraculeusement, je m'étais immergé dans leur monde et je partageais leur muet langage.

Après m'être abîmé dans ces pensées dont je n'aurais su préciser la durée ni le contenu, je repris soudain conscience. Je m'aperçus que la clarté diurne à travers les vasistas avait baissé. L'après-midi venait de franchir la borne invisible arrimant le monde en un moment différent de la journée, sans qu'on y pût discerner d'intermédiaire. Tout s'était modifié comparablement à ce que j'avais constaté lors de la transition ténue séparant l'aube et la matinée. L'œil n'eût saisi la variation d'intensité qui pût objectiver le phénomène. C'était comme un accomplissement suspendu, la potentialité d'un achèvement. Sa lenteur n'entamait pas cependant la certitude absolue de sa réalisation, mais au contraire attestait son implacabilité. Je ressentais le caractère obsédant créé par tous ces changements infinitésimaux, infraliminaires. Chacun d'eux, séparément, n'atteignait pas le seuil de notre acuité sensorielle émoussée, mais leur sommation produisait au fil du temps une irréversible et considérable évolution. De plus, ces transformations, continûment, se déroulaient dans un profond silence, achevant de leur communiquer un mystère ineffable.

Je quittai la salle et j'errai dans le manoir comme en un protecteur labyrinthe. Je remarquai, dans le fond du couloir un chien-assis dont la vitre opalescente offrait la vue sur les sapins emmantelés de neige. Par-dessus, l'on voyait un pan de ciel embrumé. Je m'aperçus combien l'aurorale obscurité différait du crépuscule enténébré. La première, extatique, euphorique, annonçait la méridienne irradiation vainquant l’extinction. Le second au contraire angoissant, inquiétant, présageait l'irrémédiable agonie du jour englouti par la nuit.

Je m'enlisais dans ces réflexions, quand ressurgit en moi la pensée qui m'accaparait depuis le repas, Natalia. Je regagnai ma chambre afin de l'attendre. Maintenant, son arrivée ne devait plus tarder.



INTERMEZZO

Le moment qui devait précéder la venue de Natalia revêtait pour moi le sens d'un exceptionnel évènement. Je me sentis vaciller comme un prémisse à mon évanouissement. Bien que sa venue fût certitude absolue, je ne parvenais toujours pas à la concevoir. Quels seraient ses paroles? Qu'allait-il se passer? Je sentais mon cœur de plus en plus fort battre et s'épuiser. Pourrais-je écouter sans confusion le cognement de son doigt sur ma porte? Cet anodin bruit, ô combien important pour moi, pouvait se produire ici dans un instant. Maintenant ou dans trois secondes. C'était pour venir me voir, moi, que ses pas la dirigeraient en ce lieu. J'existais pour elle. Je tâchais d'assimiler cette idée, mais je ne parvenais pas à m'en persuader, tant sa réalité me semblait impossible, inconcevable et simultanément prodigieuse. Mon délire atteignait un paroxysme et retombait, m'abandonnant dans un état quasiment désespéré. Pourtant j'étais sûr que Natalia viendrait car je me trouvais dans le parfait monde. L'évocation de la douleur, uniquement virtuelle, inversement permettait de mesurer mon bonheur comme on se réjouit devant l'âtre alors que souffle au dehors la bise hivernale. J'étais dans la disposition contradictoire où l'excès de plaisir engendre un sentiment simulant souffrance, un accablement irradié par la félicité. La proximité de la seconde où Natalia se trouverait là, devant la porte, et s'apprêterait de son doigt à frapper, décuplait mon impatience. Mes pensées, bouillonnant, s'épuisaient en suite incohérente, excitant mon exaltation fébrile. C'est alors que je perçus trois coups feutrés comme un effleurement d'une infinie douceur. Je sentis mon corps se vider et flageoler mes jambes. Lors, je me translatai vers l'entrée comme un automate. De même, un indigent hère en découvrant un magot providentiel, un aventurier perdu rejoignant sa patrie, la mère affligée retrouvant son enfant, n'auraient éprouvé plus de bonheur. Je pensais que ma vie serait déterminée par ce moment unique. Ma naissance avait eu pour seul but sa réalisation, tous les événements de mon existence alors se réduisaient à l'insignifiance.



LA VISITE DE NATALIA

Au moment où je tirai l'huis, mon esprit ne put discerner qu'un radieux sourire. Ce lumineux sourire, il me parlait, il me disait: «Je suis beauté, je suis merveille et je possède ainsi tout sublime agrément qui se puisse incarner chez un être. Je suis toute empathie, sympathie, je suis dilection, générosité.» Je comprenais si bien ce langage exprimé par les yeux que j'en négligeai celui des lèvres: «Bonjour, vous m'attendiez. Je vois que vous n'aviez pas oublié.» Sans doute elle avait dit ces mots sur un ton qui voulait signifier une idée convenue, mais je ne pu la saisir. «Je ne pensais qu'à votre venue» parvins-je à répondre.

Natalia posa doucement son regard sur moi pour me remercier de ce propos sans que sa parole en dût exprimer le sens. La pensée, quelquefois, pouvait avantageusement s'épancher de manière elliptique, allusive alors qu'une élocution directe eût blessé la pudeur.

Natalia pénétra dans la chambre. Son apparition dans ce lieu me fit plus d'effet que je ne l'avais imaginé. Je vivais ce que j'avais rêvé. Si véhémente, excessive était l'émotion qui me traversait que je ne pus m'empêcher de lui confier: «Natalia, Je ne parviens pas à réaliser que vous soyez venue.» Son visage à nouveau s'illumina d'un sourire angélique. -«Je suis bien là pourtant. Ne vous troublez pas, vivez pleinement le moment présent.» -«Je vais tenter. Venez jusqu'au sofa.»

Natalia, sans retenue, s'abandonna de tout son corps à la moellosité des coussins, puis me sourit à nouveau. J'occupai le fauteuil, n'osant m'asseoir près d'elle. C'est alors qu'à loisir je pus l'observer.

Dans ses blonds cheveux scintillait un nœud de satin nacarat comme un coquelicot dans une emblavure. Sa robe au tissu cotonneux mauve était prolongée par un passement en dentelle imitant vaguement un jupon. De lactescents bas en motif à croisillons recouvraient ses jambes. Leur immaculée couleur semblait vouloir évoquer la peau, surenchérissant ainsi leur pâleur qu'on imaginait. Son châle iridescent en nid d'abeille enveloppait son buste, en laissant découvrir cependant sa poitrine à la naissance. Le pelucheux lacet qui maintenait fermé son corsage entre ses deux seins n'était pas serré, ce qui permettait d'en apercevoir la chair par l'entrecroisement des cordons comme on voit un jardin merveilleux au travers d’un grillage. L'on ne pouvait savoir si le dénouement de ce lacet n'était qu'un oubli négligent ou bien s'il trahissait une intention volontaire. Cette ambiguïté, qui s'avérait impossible à trancher, finissait de m'envoûter. Sa parure à ses pieds se complétait de mocassins gris souris dont les talons hauts semblaient signifier sa volonté de s'élever au-dessus des trivialités impures. Sa parure ainsi la rendait pulpeuse et plantureuse, affectueuse et tendre ainsi qu'un bouton de rose efflorescent.

De nouveau, je rencontrai son regard. «L'on est bien, là, dans votre alcove» dit-elle -«C'est vrai, l'on pourrait y rester la journée.» -«Pourquoi pas.»

Brusquement, je la vis se renverser en arrière en fermant les yeux. Je remarquai par hasard, à ce moment-là, que sa robe était fripée. L'on pouvait imaginer cent folies qu'elle eût pu commettre emportée par un intense émoi, susceptible ainsi d'engendrer l'imperfection de sa toilette. Pour moi, l'activité qui l'avait accaparée demeurerait un secret impénétrable. Sous les rayons séléniens, avait-elle escaladé les rochers d'un piton? Pouvait-elle avoir ainsi dormi tout habillée, harassée, dans la paille au fond d'un refuge abandonné comme un lynx des montagnes? Mais alors que je me perdais en conjecture afin d'éclaircir l'origine inconnue de la friperie, Natalia s'étira. Je hasardai ce propos.

«C'était bien, ce que vous avez fait, cette après-midi?» -«Oui, j'ai rangé de la vaisselle et j'ai préparé des plats. Mon régal, c'est de ne toucher que de beaux légumes. J'apprécie de les recueillir dans la terre et de les nettoyer afin que nulle impureté ne les souille. Je n'ai jamais de mes doigts pressé de chose ignoble et visqueuse. Jamais cela ne m'arrivera. J'aime aussi bien la tomate ou le radis, les rave et la betterave, aussi bien le choux, la doucette et le cresson, la courge et la courgette, aussi bien le pois, le poivron, l'oignon, l'artichaut, l'aubergine et l'endive... Je ne me lasserai jamais de les contempler, de les sécher, de les peler, de les éplucher, de les disposer, de les contempler.-«Dans l'ancien monde il est un lieu de même où, pendant tout le jour, une attentionnée main de femme époussette avec soin les frondaisons d'un jardin, mais je ne me souviens plus très bien...» -«Mais vous, aujourd'hui, quelle occupation vous accapara?». «Je suis resté là, j'ai visité l'étage. Ce matin, je me suis promené.» -«Mais où donc vos pas vous ont-ils mené?» -«J'ai franchi la forêt jusqu'au bout du chemin. Là, j'ai traversé les sillons d'un guéret. Je suis monté sur un vallon, j'en suis redescendu, puis j'ai suivi le cours d'un ruisselet pendant un moment. C'est alors que j'ai longé l'orée de la sapinière et je me suis retrouvé devant le manoir.» -«Ah, vous avez pu voir beaucoup de choses!» Détachant lentement ces mots, Natalia me considéra de manière insistante. Puis elle ajouta «Vous avez rencontré quelqu'un?» -«Non, c'était désert... mais j'ai vu des traces...» -«Mais c'est curieux, cela! Serait-ce un craintif lagopède, un loup cruel?» -«Non, des pas.»-«Des pas! Quelqu'un rodait-il dans les parages? Qui pouvait-ce être?-«Leur marque était légère et l'on eût dit qu'un ange immatériel avait pu les imprimer.» -«Serait-ce un ange? C'est extraordinaire!» -«Mais ne pourrait-ce être aussi...-«Ne pourrait-ce être?...» -«un pas de...» -«de...» -«Un pas de fille.» -«Un pas de fille? Lègère, immatérielle ainsi qu'un ange?»

À ce moment, Natalia me considéra d'un regard tellement insistant que, décontenancé, je ne sus que répondre. Cependant, aussi promptement qu'un éclair, elle avait changé de position pour se lever en secouant sa chevelure. «Si l'on reste ici, bientôt l'on s'endormira. Nous avons prévu, je crois, une autre occupation.»

La capacité que manifestait Natalia de modifier instantanément sa disposition psychique et son état mental me stupéfiait. S'approchant de la fenêtre, elle écarta la tenture et demeura pendant un long moment immobile. Je sentais mon cœur s'agiter, ne parvenant toujours pas à concevoir quel miracle avait permis sa présence auprès de moi. Pendant que le paysage occupait sa pensée, je contemplais sa chevelure opulente et resplendissante. La natte aux lourds anneaux descendait au centre en séparant des faisceaux libres. Flux mielleux, rivière ensoleillée, bouquet flavescent, elle ondoyait au long de son épaule et de son dos. Parfois, mèche égarée, l'un des filins dorés se perdait sur les bras en linéaments gracieux. Mon regard plongeait dans ce champ lumineux où je discernais le ton clair du sablon marin, le teint profond de la jonquille. Chacun de ces cheveux semblait constitué par une infinité de grains scintillants et de paillettes. Le tout, cependant, représentait plus que la sommation des parties. De l'ensemble épars naissait une harmonie comme en un tableau tachiste où, séparément, chacun des points apparaît dépourvu de signification, mais dont la juxtaposition répétée dévoile à notre œil l'évident motif. Je fus émerveillé par sa blondeur satinée qui me parut la représentation de Natalia, quintessence et miroir, expression, reflet de ses qualités, beauté, raffinement, grâce et charme.

«C'est dommage...» dit-elle avec une hésitation. -«Dommage à quel propos?» -«Qu'il ne...» -«Oui...» -«Qu'on ne voie pas tomber la neige.» -«C'est déjà très beau.» -«Oui, mais quand il neige... c'est... c'est...» -«Vous voulez dire...» -«L'on ne peut expliquer cela. Mais vous avez raison, les sapins givrés sont magnifiques. Rien de plus merveilleux ne peut sans doute exister en ce monde.» -«Rien, croyez-vous? L'on pourrait imaginer...» -«Aaaah... et quoi?...» -«Une créature...» -«Ah, cela vous paraît possible?...» -«Oui, l'absolue beauté comme on en voit dans les rêves.» Ma voix sembla défaillir en émettant ces mots. Natalia n'y prêta nulle attention, me sembla-t-il, à moins que sa réaction ne feignît l'indifférence. Puis subitement elle émit: -«Dans le rêve uniquement?» -«Je ne sais pas» dus-je avouer cependant que son regard me considérait toujours, dubitatif.

Après un long moment, aussi brusquement, son humeur se modifia. Ses pas, hasard ou préméditation, devant moi l'amenèrent. De si près, je n'osai croiser les feux de sa pupille. Néanmoins, je m'avisai de lui rappeler: «Vous m'aviez dit... que vous me feriez visiter la cave» -«Bien sûr» dit-elle en baissant la voix.

J'observai que Natalia s'efforçait toujours d'apaiser la moindre angoisse et le moindre embarras que je ressentais. Chacun de ses propos devenait une invitation.

Elle approcha de nouveau près de moi, se dirigeant vers la porte. Je ne savais si Natalia provoquait volontairement ces proximités pour m'impressionner ou bien si le hasard en était seul responsable. J'observai son œil à la dérobée. L'on y voyait du vert, du gris, du violet, du marron. Ces couleurs ne semblaient vouloir s'imposer l'une à l'autre, ainsi chacune en rivalisant d'humilité communiquait à son regard une infinie suavité. Ce que recelait cet iris n'était ni le violet, ni le gris, ni le marron, ni le vert, ce n'était ni forme et ni couleur, c'était son âme.



LA CAVE

Du grand vestibule où nous étions arrivés, Natalia m'entraîna vers un escalier qui semblait s'engouffrer dans le manoir jusqu'en son tréfonds. Je ne pourrais définir mon état d'esprit. La confusion de mes sens et de mes facultés me privait de toute initiative. Nous étions silencieux. Ma respiration devenait presque anhélante et mon cœur battait. La descente au fil des paliers et degrés devenait de plus en plus rapide. Les mouvements précis de Natalia s'enchaînaient avec tant de souplesse et d'agilité que j'avais peine à la suivre. Je ne voyais que sa chevelure ondoyant comme un halo de lumière autour de sa tête. Nous atteignions le palier inférieur quand soudain Natalia se figea. Nous étions devant la porte accédant à la cave. Malgré sa dimension modeste, on l'imaginait d'une épaisseur et lourdeur énormes. Notre effort commun parvint à la pousser.

Froid et noir, un béant espace apparut alors. Natalia tourna le commutateur. Comme à regret, vacillant, clignota le filament des lampes. Jusqu'au fond en enfilade, on apercevait leur abat-jour de guingois, leur fil dénudé qui pendait inélégamment. Les diffus rayons mourraient sur de volumineux objets, masse émergeant de l'atmosphère empoussiérée. Nous étions pétrifiés. Lentement, Natalia s'avança dans la grande allée. De la voûte appendait, chatoyant aux lueurs, un argentin réseau d'arantelles. Sur le sol battu reposait le cylindre oblong, massu, ventru des barriques. Leur dimension colossale outrepassait toute analogie. Leur alignement s'évanouissait dans le renfoncement obscur de la pièce. L'on eût dit ces corps monstrueux gonflés, congestionnés, enflés jusqu'à se disloquer sous la pression de leur contenu. Je craignais qu'à tout moment la douelle ajustée de l'un d'eux ne se rompît et qu'ainsi nous engloutît l'ébriescent flot, mais les anneaux de fer les cerclant paraissaient pouvoir supporter des poussées formidables. Chacun de ces récipients monstrueux évoquait un cocon gigantesque attendant indéfiniment sa métamorphose en maturation mystérieuse ou bien un tique hypertrophié qui, dans sa panse, eût accumulé sa réserve assurant un long séjour. L'on eût encor imaginé des holothuries démesurées hibernant au fond d'un antre abyssal.

Je suivais Natalia. Parcourant les travées, nous côtoyions ce terrifiant essaim, placide, inoffensif tel bétail géant et l'on eût di que nous fussions les bergers de ce troupeau fantastique. Notre insolite, irrévérencieuse intrusion ne semblait pas déranger leur engourdissement, ni perturber leur sommeil léthargique. Des conteneurs plus réduits se présentaient devant nos yeux, tonneau, foudre ou futaille au volume impressionnant pourtant, mais pitoyable et dérisoire auprès de ces barriques. Partout s'épanchait un remugle associant émanations de la moisissure et bouquets des vins, apéritifs, spiritueux. Ces relents, qui séparément auraient provoqué sans doute écœurement, se neutralisant, constituaient ensemble un arôme à l'étrange agrément, indéfinissable.

«Regarde ici tout ce vin, dit Natalia.» Sa main preste ainsi me conduisit dans la salle adjacente où, de la base à la voûte, apparaissaient en alignements étagés les milliers de bouteilles «Vois là ces bouteilles.» poursuivit-elle.

On eût dit que l'obscurité de la cave insensiblement avait déteint sur la couleur de leur verre opaque aussi foncé que les ténèbres. La poussière à leur surface était si dense, épaisse en les recouvrant qu'on l'eût crue durant un millénaire accumulée. Mais alors que sur tout commun objet, ce dépôt fût considéré tel saleté repoussante et déplaisante, il représentait le cachet nobiliaire inspirant le respect. Tellement vénérable au contraire apparaissait-il à nos yeux que l'action de l'essuyer nous aurait parue sacrilège, impie. N'aurait-on, la perpétrant, immédiatement dissipé tous les bienfaits de la vinification depuis des temps immémoriaux. L'apparent aspect terne et terreux de ces flacons en réalité cachait le futur éclatement de l'exaltation convulsive et de la frénésie dionysiaque. Leur contenu revêtait sous leur châsse un caractère éminemment précieux, religieux. Patiemment, chacune attendait l'instant magique où la main d'un convive épanoui la sortirait de sa léthargie, la seconde unique où giclerait son fluide alcoolique. C'est ainsi que se concrétiseraient au milieu du festin joyeux les années de morne attente élaborant lentement son fumet. Son existence engourdie n'avait de but que l'instant suprême où, tirée de son endormissement, elle apparaîtrait sous les feux des lampions avant d'être abandonnée bientôt loin des regards telle une ordure insignifiante. C'était dans l'écart séparant le temps démesuré de leur maturation discrète et l'instantanéité de sa résolution que résidait leur essentiel effet. Ce contraste encor plus se trouvait amplifié par la préalable immobilité silencieuse et la subite animation qui lui succédait. L'on restait fasciné par leur invisible et mystérieuse évolution qu'en leur occulte alchimie, sûrement et lentement, accomplissaient les réactifs, adjuvants, catalyseurs, dissolvant le tannin, synthétisant l'ester.

Je songeai que personne en ce manoir à cet instant ne soupçonnait que nous fussions là. Tous les gens devaient se trouver au bar ou dans le restaurant. Nul d'entre eux ne se doutait que la cave était plus intéressante.

Soudain, Natalia me fit remarquer sur le sol à ma gauche un objet luisant. «Qu'est-ce?» dit-elle à voix basse.

Elle avait fléchi le genou, se baissant précautionneusement pour examiner l'objet mystérieux. Je m'approchai de même. Jamais je n'avais été si près de Natalia. Je sentais la proximité de son visage et de ses cheveux, de sa bouche. L'air qui l'environnait semblait une invisible émanation de son corps. De l'étoffe aussi bien que de sa chair se dégageait un parfum subtil, aérien n'évoquant aucune essence odoriférante, un baume inconnu que rien ne pût créer dans la Nature. Je vis de nouveau par l'entrebaîllement de son corsage à travers le galon délié négligemment un galbe opulent et généreux. Je retenais ma respiration, j'évitai le moindre geste. Quand Natalia fit un léger mouvement, le temps d'un éclair, j'entrevis un mamelon granuleux rose émergeant comme un bouton purpurin.

«Ce n'est qu'un bout de verre» dit Natalia de sa voix murmurante et sensuelle. Puis, s'étant relevée lentement, elle avait repris son cheminement en silence afin de briser le charme induit en moi par ce moment d'intimité, du moins le présumai-je. «Si l'on revenait à la salle où sont les futailles?» proposa-t-elle. -«Bien sûr, allons-y.»

Alors que nous longions dans le sens opposé la théorie des fûts, je m'interrogeais à propos de leur contenu. J'en fis part à Natalia. «D'où peut venir tout ce vin?» -«Là, c'est un mystère» dit-elle en songeant. -«Certainement pas de ce pays couvert de neige où ne sauraient pousser que sapins et fougères.» fis-je observer.

Après un temps silencieux, Natalia se résolut à me livrer ce qui représentait pour elle un secret. «Je me suis longtemps posé la question... Lors, un jour, que j'étais dissimulée parmi les fûts... j'ai surpris la conversation de cavistes. Laconiquement, ils évoquaient à voix basse une île ensoleillée, lointaine. Là-bas, la Nature au long de l'année continûment dispense en dons merveilleux ses productions. Mirabelle, abricot, prune, olive ainsi que rubis, jade, améthyste et jais sur l'herbe émeraude en chutant se répandent... Là-bas, l'abeille ailée volette au sein des rayons dorés. La cigale amoureuse emplit de stridulations l'air torride... C'est là-bas, sur les coteaux brûlants, parmi la garrigue et les pâtis, que mûrit le vermeil pampre. De l'aube à la brune ainsi, le joyeux vendangeur cueille assidûment le juteux raisin. Le jouvenceau vide au sein des pressoirs le trésor chatoyant des comportes, les enfants dans le moût trépignent. Puis, dans les chais de vieillissement, le fût se remplit de breuvage à l'odorant fumet...»

«Savez-vous le nom de ce pays?» demandai-je. -«Ce nom rarement est prononcé car il doit rester secret.» Natalia de nouveau demeura silencieuse, enfin, d'un ton mystérieux elle épancha ce propos: «J'ai pu le savoir cependant...» -«Et ce nom...» Soudainement, le regard de Natalia s'empreint de sévérité. -«Jure immédiatement que jamais de ta vie tu ne prononceras ce nom devant quiconque.» -«Je le jure.» Lors, elle attendit un moment pour affermir solennellement le serment, puis se décida brusquement.» -«C'est bon, viens.» J'approchai mon oreille où Natalia coula ces mots avec une infinie douceur: «Terra vinea». -«Terra vinea» répétai-je à mi-voix, songeur, afin de prolonger l'irradiante illumination que ce nom prestigieux avait induit en mon esprit.

Miraculeusement, j'avais soudain vu coteau, rucher, verger, vignoble, ingéré prune, olive et miel, entendu cigale et criquet. La treille en ma gorge insinuait l'exquis nectar de ses pampres. J'étais plus encore étourdi par le souffle aérien, léger, de Natalia dans mon conduit auditif et par le contact de sa main qu'elle avait plaquée sur mon pavillon pour préserver la discrétion de l'entretien.

Silencieusement se poursuivit la marche à travers la cave. Lors que nous atteignions l'extrémité de la galerie, je remarquai dans le mur une ouverture. «Qu'y a-t-il ici, dis-je?» -«C'est la remise, un rebut pour le matériel dégradé. Jamais l'on y va.» -«Pourquoi ne pas la visiter?» -«Pourquoi pas.» D'un pas circonspect, nous apprôchâmes. Rien n'éclairait la pièce. Natalia pénétra dans le noir, les mains en avant. Je fis de même. «L'on ne voit rien.» dit-elle

Autour de nous, l'on devinait un hétéroclite amas, douelle usagée, cerclage arraché, barrique éventrée, fûts disloqué, douzil fissuré, chantepleure écachée... Résignés, ces résidus semblaient tristement, supporter leur disgrâce à l'écart de leurs compagnons respectés qui trônaient dans la salle.

«Oh attention!» cria Natalia. Je sentis à l'extrémité de mes doigts un contact soyeux comme un évanescent élément. Je compris ce qui se produisait. Devant, un obstacle avait arrêté la progression de Natalia. J'avais dû heurter ses cheveux. «L'on touche au mur, de ce côté.» dit-elle.

Natalia se retourna pour explorer la remise en tous côtés. Je sentis sur ma paume un contact léger, d'une infinie douceur. N'avais-je ainsi rencontré, flottant dans l'espace, une aile invisible. C'était le bras de Natalia. J'en fus plus impressionné que si réellement il se fût agi d'une angelette. Notre avance en direction du mur opposé progressait. «Je sens quelque chose. L'on dirait un levier. Patiente un instant. J'ai conservé deux ou trois allumettes. Je vais en craquer une.» Puis un laps de temps s'écoula pendant lequel je n'entendis qu'un froissement d'étoffe. Subitement, un grésillement traversa le silence alors qu'un point lumineux vacillant nous éclaira. «C'est bien un levier» dit Natalia. De tout son poids, elle abaissa le fer qui dépassait du mur. Celui-ci paraissait n'avoir pas été manié depuis des temps lointains. C'est alors qu'un grincement retentit soudain. «Je retiens la poignée. Craque une autre allumette» me dit Natalia. Non sans mal, je retirai de la boîte un bâtonnet soufré que je frottai sur le bandeau phosphoré. Devant nous s'était brusquement ouvert un orifice au milieu du mur par le pivotement d'un lourd monolithe. Sans doute il nous livrait un secret jalousement gardé. La béance apparaissait comme une invitation promettant des trésors fabuleux, mais qui pouvait aussi receler des traquenards dangereux.

«C'est incroyable!» dit-je. Nous étions cois. Natalia s'approcha de l'ouverture. Malheureusement à ce moment, je lâchai l'extrémité calcinée de mon flambeau miniature. Bientôt, ce ne fut qu'un point lumineux sur le sol ainsi qu'un ver luisant, puis il disparut.

«Attention!» dis-je. -«Un souterrain.» -«Où peut-il mener?» -«On ne peut s'attarder, je n'ai plus d'allumettes. Bientôt vont arriver les cavistes.» -«Oui, remontons immédiatement.» -«On va refermer la brèche. Si tu veux, l'on reviendra nuitamment pour explorer ce boyau.» -«D'accord. L'on se fixe un rendez-vous dans le grand vestibule à deux heures. Souviens-t-en bien. Je ne le répèterai pas là-haut car on pourrait nous entendre.» -«Je n'oublierai pas, n'ayez de crainte.» -«Je sais, je sais» me répondit Natalia sur un ton convaincu.

Puis sa main prestement remonta la poignée. La brèche ainsi lourdement se referma dans un grondemen. Rapidement, nous remontâmes. Nous étions maintenant dans le bar, environnés de lumière et de monde. Naturellement, tous ces gens, fictifs, n'apparaissaient que sous l'aspect d'ombre indistincte affectée là pour nous procurer l'impression de multitude.

«Ah, ce soir, aucun repas n'est servi, c'est vrai car c'est réception» me dit Natalia. «Nous aurons du champagne avec des tartinettes.» -«Et qui reçoit-on?» -«Personne. Mais cela n'empêche absolument pas qu'il y ait réception. Nous habitons seuls dans ce manoir. Les gens que nous rencontrons ne sont qu'un décor, vous le savez bien.» -«Oui, je l'ai remarqué.» «Cela va commencer dans une heure environ. Nous devons monter nous habiller. Lors, à bientôt, l'on se rejoint au restaurant.» -«À bientôt.»



INTERMEZZO

Je retrouvai mes facultés d'introspection lorsque j'eus regagné ma chambre et que je me fus allongé sur mon lit. Dans mon cerveau fragile, encor étourdi par mes sens en éveil, se pressaient trop d'impressions, trop de sensations. Natalia depuis lors était devenue mon amie, c'était définitif. Je ne pouvais plus imaginer la vie sans le réconfort et l'enchantement de sa présence. Je ne pouvais plus concevoir ma personnalité détachée de la sienne. Je vivais à travers elle. Je me limitais à jouir passivement de son être au point que je croyais ne plus moi-même exister. Mon ego se transcendait à son image ou plutôt se dissolvait en elle. C'est ainsi que je voulais demeurer pour toujours. Cependant, quel intérêt particulier Natalia trouvait-elle à cette union fondamentalement dissymétrique? Sa gentillesse envers moi ne signifiait probablement que le naturel de son caractère. Que recherchait-elle?

J'étais quasiment sûr que sous le motif de ramasser un morceau de verre elle avait crée volontairement un moment d'intimité. C'était la conclusion qui s'imposait à mon esprit, mais aucun argument absolu n'affermissait ma conviction. Tant que Natalia ne me le confirmerait pas de sa voix propre, un doute obsédant subsisterait. Je devais bien me garder naturellement de lui poser la question. Certainement devais-je ignorer ce qui s'était produit. Je compris mon rôle essentiel. Natalia m'avait montré la beauté de son corps pour que je l'admirasse et pour qu'elle-même en jouît. C'est la fonction qui m'était dévolue. Voilà ce que signifiait son attitude incessamment sans que l'avouât jamais sa bouche: «Vois combien je suis belle et combien je suis merveilleuse.» Nul différent but ne poursuivaient ses perpétuels caprices. Je devais admettre aussi que je me prêtais naturellement à ce jeu sans toutefois l'exprimer directement par mes paroles. Me comportais-je autrement qu'en lui répétant virtuellement -«Ton corps est merveille et ton âme est beauté.» La volupté que nous trouvions l'un et l'autre à ce dialogue indirect que signifiaient nos réactions, nos regards se trouvait amplifiée par le secret.

Je n'oubliai pas non plus ce rendez-vous nocturne. Sans doute il ne représentait pas seulement la promesse inespérée d'un moment exceptionnel que nous vivrions unis, mais il constituait lui-même un lien de connivence. Le rapprochement consécutif m'enthousiasmait plus que l'aventure elle-même. Finalement, ne constituait-il pas la véritable aventure?

Le désir de parler à Natalia me brûlait. Je savais maintenant exactement ce que je voulais dire. Comment cependant pourrais-je introduire ainsi mon propos afin qu'il s'harmonisât avec la situation? L'on ne povuait concervoir en ce parfait univers qu'un discours ne s'intégrât pas logiquement comme esthétiquement dans l'action. Je ne savais si j'aurai la possibilité de susciter cette occasion, d'en préparer la progressive approche, à moins que j'optasse avantageusement pour une harmonie de rupture à l'effet totalement opposé. Je devais encor laisser mûrir lentement l'état de la relation naissante. Je comprenais également que le succès ne serait dû qu'à la patience. La précipitation ne pourrait engendrer que disgrâce, incohérence.

Quand se fut épuisée la réflexion que m'inspirait Natalia, revint à ma pensée le nom de Terra vinea, comme inévitable évocation d'un souvenir enfoui. Ni dérivatif, ni contingent évènement ne semblaient pouvoir désormais l'amoindrir, l'annihiler. Soudain, mon esprit fut envahi par un flux éblouissant. Je revis à nouveau les coteaux, les guerets, les oliviers, amandiers, les ruchers, les vignobles...

Qu'était donc Terra vinea? Pourquoi ce monde ensoleillé se trouvait-il juxtaposé dans ce milieu de neige et du brouillard? Pourquoi ce mystère entièrement gratuit concernant ces vins que Natalia ne goûtait jamais. J'eus une intuition fulgurante. Ce lieu, Terra vinea n'existait pas. La mystérieuse évocation n'était là que pour susciter un merveilleux rêve en notre âme. Son rôle était purement d'ordre esthétique. Cette harmonie méridionale, estivale occasionnait un contraste avec l'univers froid où nous séjournions. C'était l'antithèse audacieuse à l'unité de lieu représentée par la saison hiémale, une entité difficilement conciliable avec la sensualité. L'amalgame heureux de ces deux modalités sans doute exigeait une exceptionnelle habileté dans le déroulement de l'action, la succession des parties pour que l'ensemble apparût cohérent. Lequel de ces deux univers était le parfait univers, m'interrogeai-je? celui des splendeurs figées ou bien celui de l'éblouissement palpitant? Si le second correspondait à la vérité, dans ce cas le parfait univers ne pouvait se révéler qu'au travers de l'imaginaire? Je compris alors finalement que Terra vinea pour nous devait exister bel et bien, plus que s'il fût réel. Ce lieu siégeait en nos cerveaux tel un état de mentale évocation, de phantasme inaccessible ainsi qu'un mirage incertain s'évanouissant dès qu'on l'atteignait. Terra vinea, me répétai-je encore. Ce nom, par sa résonance incantatoire, exprimait le mystère et la magie...

Un regard vers le réveil me signala que s'approchait le moment de la réception. Je me levai. M'avançant vers le sofa, je vis la tenue prête à mon intention. Je l'enfilai puis descendis, pressé de retrouver Natalia.



LA RÉCEPTION

Quand j'arrivai dans la salle où se tenait la restauration, je constatai qu'un buffet présentait ses mets selon sa disposition hasardeuse et capricieuse évoquant un labyrinthe. Je m'avançai pour les découvrir. Sur la gauche apparaissaient les gâteaux d'apéritifs. Bretzels pointillés de cristaux salés voisinaient triglions piquetés de poivre ainsi que fruits oléagineux, cajous et pistaches. La table au centre apparaissait, grandiose, énorme ainsi qu'un trésor promis, la récompense offerte après la tâtonnante errance au milieu de ce fictif dédale. De tous côtés, la nappe immaculée qui la parait se trouvait surchargée de biscotins, craquelins, tartinettes. Certains, oblongs, servaient de réceptacle aux fragments de saumon rose ou de négrescente olive. Certains supportaient portions d'un fromage à pâte ivoirine ou persillée. Certains proposaient lamelle effilée de hareng bistré sur tapis tomateux grenat. L’écorce étalée d’un bouleau présentait rustiquement un choix de charcuterie: salami, galantine et saussisson, pâté, rillette. Leur aspect gras se trouvait compensé par des oignons nains aux téguments vitreux et des cornichons verts. Les desserts, copieux de même, occupaient l'adjacent côté. Ce n'étaient que tartelette et corbeille à la pâte ondulée contenant, prisonniers de leur gelée caramélisée pareille à de l'ambre, un assortiment de cerise et prune ou de myrtille et fraise. L'appétissant éclair montrait l'ornementation de ses raies vanille et chocolat tandis que l'affriandant chou gonflait orgueilleusement sa crête en chantilly.

Ces mets ravissaient le regard autant qu'ils allaient bientôt flatter la papille et rassasier la faim. Même avant que ne se produisît de contact, le palais, par suggestion visuelle, éprouvait la suavité, l'acidité, le sucré, le suré, l'âpreté, l'onctuosité, la moellosité, le salé. Ces différents goûts, sapidités, se mêlaient sans pourtant se confondre en véritable harmonie culinaire. L'on regrettait presque en admirant ce choix de préparations raffinées qu'il fût bientôt broyé sous l'émail de la dent, puis avalé, dégluti par la gorge et malaxé par un estomac pour devenir bouillie nutritive informe.

Les invités se pressaient dans leur tenue cérémonieuse. La mienne, enfilée hâtivement sans véritablement que je l'eusse examinée, se conformait à la même apparence. De plus, je m'aperçus que j'avais à mon col accroché sans le remarquer un nœud papillon. Ce costume étriqué, signait un habit d'homme et non de femme. Cela me contraria d'apparaître ainsi devant Natalia. L'on attendait certainement que j'adoptasse un maintien masculin durant la soirée, ce qui ne me provoqua pas d'intense enthousiasme.

Je ne vis autour de moi qu'invité passablement guindé, raide et je n'entendis que propos, conversations de style ampoulé, du moins d'après ce qui m'en parvenait par bribes. Je ne pensais pas qu'il pût exister réception dans le parfait monde aussi collet monté. Depuis un moment, je cherchais vainement Natalia. Je la vis enfin, mais ne crus pas la reconnaître. Sa robe entièrement noire et satinée descendait jusqu'à sa cheville en ne laissant apercevoir que ses bas gris perle. Dans sa chevelure en queue de cheval un nœud crème étincelant relevait la couleur de cet habit monochrome en lui communiquant une élégance épurée, sinon provocante. Son poignet qu'enserrait un bracelet d'or scintillait cependant qu'à son doigt brillait une émeraude. Sa lèvre enduite en placage épais de pâte incarnadine intensifiait la pâleur de sa peau. Le rimmel noir de ses longs cils magnifiait le teint clair de son iris tandis que le khôl d'azuline au fond de son arcade approfondissait plus encor son regard mystérieux. Ses brodequins de taffetas argenté finissaient de rehausser le faste et la richesse évoquée par sa tenue. Par rapport à ce matin, l'on eût dit que son habit strict signifiait: «Je ne daigne à vos regards impurs dévoiler ma beauté». La somptuosité de sa parure ainsi m'intimida. J'avoue n'avoir jamais été plus impressionné qu'à ce moment-là. Je ne parvenais pas à concevoir que la fille ici présente, une heure auparavant, m'avait conduit à la cave et m'avait laissé voir sa poitrine. De son être, il se dégageait une impression de noblesse et dédain. L'on aurait dit que, voisinant l'idéale essence, elle eût rejoint la divinité. Je me sentais confus de la faveur qu'elle accordait en m'acceptant comme un ami. Je ressentais envers elle une infinie reconnaissance à vouloir bien m'adresser un seul regard. Ses qualités à mon œil justifiaient son attitude hautaine à mon égard. Je fus étonné plus encor lorsqu'elle avança le bras pour un baise-main. Je croyais que cet ancien usage était devenu désuet, uniquement coutume aristocratique. Lors, me penchant, je vis son brillant ongle imprégné de vernis carmin, long, fin, démesuré comme un prolongement indéfini de ses doigts.

Retirant sa main, Natalia, d'un ton précieux, me dit: «Vous avez bien tardé, mon ami.» -«Je ne pensais qu'à vous...» -«Justement non car vous n'êtiez pas à l'heure.» -«Je songeais à la galerie...» -«Je ne connais pas de galerie? Que voulez-vous dire? Mon ami, votre imagination vous égare.» -«Mais...» Je ressentais maintenant un certain malaise. Natalia voulait-elle oublier l'intimité qui nous liait? Je ne comprenais pas que ce fût possible, en effet nous étions dans le parfait monde. Je m'interrogeai vainement. Ne trouvant d'explication, je me résolus d'avouer ma perplexité «Ce soir, vous me paraissez terrible. Je ne connais pas de toilette aussi raffinée que la vôtre...» Son rire alors éclata. -«Voyons, serais-je effrayante?» -«Cette après-midi, vous étiez cotonneuse et douce, alors que maintenant vous devenez étincelante et dure.» -«Ah, je ne m'en souviens pas. Venez plutôt par ici, voyons ces tartinettes.»

Alors que parmi la cohue nous avancions vers le buffet, Natalia, profitant de ce rapprochement, me glissa dans l'oreille à voix basse: «Fais attention, quelqu'un pourrait nous écouter.» Ce propos, immédiatement, dissipa mon inquiétude, et plus encor augmenta ma reconnaissance envers Natalia. J'eus presque envie de pleurer tant la chaleur de ces mots chuchotés me pénétra jusqu'au fond du cœur. Désormais, sa froideur affectée m'apparaissait comme un jeu subtil masquant aux invités notre intimité. De sa voix claire en déclamant presque, elle émit alors pour que tout convive alentour entendît ses propos: «Vous me disiez que l'on peut trouver souvent des galeries dans les vieux châteaux.» -«Euh, oui, sans doute.» -«Quelle aventure, imaginez-vous, serait-ce alors de pouvoir en découvrir une!» -«Je le crois, oui.» -«Malheureusement, cela ne pourrait nous arriver.» -«Sait-on jamais!»

En poursuivant la conversation, je pris la tartinette à ma portée, devant, où brillait un morceau de pâté granuleux. Je la mordis pendant que Natalia continuait de détailler les mets. «Vous... vous n'en prenez pas?» lui dis-je. -«Pourquoi? Je ne crois pas cela nécessaire.» -«Ah bon.» J'absorbai la bouchée suivante. Ma faim s'en trouva rassasiée. Probablement Natalia par sa présence inhibait ma précoce inappétence. L'ingestion de nourriture ainsi ne pouvait s'accorder avec la contemplation de la Beauté. Je posai le restant de la tartinette. L'empreinte en creux de mon incisive apparaissait imprimée dans la mie, le pâté déchiré se morcelait en grumeaux. La tartinette à demi dévorée perdait tout pouvoir de séduction pour ne devenir à mes yeux qu'un déchet vulgaire. Je ne pouvais décemment laisser là ce relief gênant, aussi je résolus de l'ingurgiter entièrement pour qu'il disparût. Les propos de Natalia s'avéraient justes. Mon action nutritive ainsi n'aboutissait qu'à saccager le noble aspect sous lequel se présentaient ces mets savoureux.

«Mon ami, si nous prenions du champagne?» -«C'est une excellente idée.»

Sur un guéridon près de nous reposait la bouteille au fond d'un grand seau métallique affublé d'anneaux lourds nickelés servant de poignée. Le sommelier, un gnome à la face écarlate ainsi qu'oreillons de pintade, obséquieusement se prosterna devant nous. «Mon bon ami, faites-nous goûter celui-ci » lui demanda Natalia. -«Mais bien volontiers, Mademoiselle. Voici bientôt.»

L'homme ainsi, d'un geste éminemment solennel, s'empara d'un chiffon blanc dont il usa pour soulever délicatement la bouteille. Cette opération telle un rite ancestral s'effectua dans un religieux silence, accordé nécessairement à la minutie que requérait son importance. Le sommelier remplit un fond de flûte avec la même emphase, en prenant bien soin de tourner le goulot d'un geste enlevé qui lui permît d'étaler sa compétence et dextérité dans cet art. Puis il présenta la consommation, figeant un sourire éteint, convenu, dans sa face au teint cramoisi.

«Il n'a pas l'air mal, qu'en pensez-vous, mon ami?» dit Natalia, soulevant son verre. -«Oui, couleur très agréable.» Mais sa main reposa le verre avant de l'avoir goûté. -«Cependant, voyons celui-ci.» Le sommelier, toujours silencieux, les yeux baissés, remplit un fond de flûte. Pareillement, Natalia rapprocha son verre au niveau de sa narine et le huma, puis enfin l'effleura de ses lèvres. «Je préfère autant le premier. Qu'en pensez-vous, mon ami?» -«Vous avez raison.» -«Mon bon ami, s'il vous plaît, remplissez-nous deux flûtes» -«Bien, Mademoiselle» répondit le sommelier, en accompagnant cet assentiment d'un semblant de prosternation déférente. Lors, il versa le breuvage et nous présenta la coupe avec un nouveau sourire excessif qui déformait les traits vultueux de sa trogne. Natalia prit délicatement sa flûte au niveau du pied, considéra longuement la boisson par transparence en plissant légèrement les yeux. «Il me déçoit un peu, maintenant que je le vois de près. Finalement, je préfère aussi bien l'autre. Qu'en pensez-vous, mon ami?» -«Il pourrait convenir, mais si vous préférez l'autre, alors ma chère.» -«Oui. Mon bon ami, débarrassez-nous de ces deux coupes. Versez-nous-en de la cuvée précédente.» -«Comme il vous plaira, Mademoiselle» acquiesça le sommelier, s'empressant d'exécuter l'ordre intimé comme un acte éminent dont eût dépendu sa vie. Chacun de nos récipients fut alors empli de breuvage avec autant d'application que de cérémonie. -«Merci, mon bon ami.»

Durant un long moment nous trinquâmes. La pose en laquelle ainsi nous demeurions communiquait la sensation d'animer un festin somptueux où régnait l'ivresse et la joie. Cette impression, fugace et durable, émanait de la boisson dorée, des reflets jetés par la cristallerie luisante ainsi que de l'agitation régnante en ce lieu. Chacun de nous éleva sa coupe en l'effleurant de sa lèvre. Puis après la répétition de ce manège, alors, sans l'avoir bue, nous la reposâmes.

Natalia se rapprocha de moi pour m'entretenir en évitant qu'on nous entendît. Son propos me déconcerta: «Vous savez, l'on peut voir ici de séduisants mannequins... -«Mais je n'ai d'yeux que pour vous.» -«Comment! vous devriez admirer ces filles.» reprit-elle en appuyant son regard intense au fond de mes yeux. Les propos de Natalia m'étonnaient vraiment, cependant nous étions dans l'univers parfait où rien ne ressemblait à l'univers normal. Je m'efforçai d'observer autour de moi, cependant sa voix me tira de ma réflexion. «Vous avez remarqué, mon ami, la bague en or à mon doigt.» -«Celle où se trouve enchâssé l'émeraude?» -«Oui, c'est mon plus beau joyau. Mais savez-vous qu'autour de nous il en existe aussi d'autres?» -«Ne me suffit-il pas d'admirer celui-ci?» Lors, Natalia se rapprocha de moi. «Regardez sur la gauche ici» me dit-elle en chuchotant. Je me tournai dans la direction qu'elle avait indiquée. J'entrevis un visage aux yeux bleu-vert, aux longs cheveux d'ébène, assurément séduisant. Je savais naturellement qu'il s'agissait d'un substitut décoratif. -«Alors, que pensez-vous de ce bijou?» -«Pardonnez-moi, je suis tellement ébloui par votre émeraude! Mais ne s'agit-il pas de fine assez vulgaire et non pas d'un joyau.» -«Vous mentez, mon ami» dit-elle en dressant un doigt vers moi «ce compliment ne m’agrée nullement. Sachez que la galanterie m'indispose. J'aurais préféré que vous m'eussiez dit: «C'est un beau diamant que je vois là-bas.» -«Oh, je suis désolé.»

Natalia remarqua probablement que mon regard s'était brusquement assombri. Dès l'émission de son reproche, elle ajouta, changeant de ton: -«Oh, je vous ai blessé, pardonnez-moi.» Je sondai ses beaux yeux gris et je vis qu'elle était prête à pleurer. -«Ce n'est rien, Natalia. Je voudrais que vous fussiez toujours auprès de vous.» -«Et si parfois je suis dure?» -«Oui, vous le savez.» Je proférai ces mots tel un moribond à son dernier souffle. -«Mais je ne serai plus jamais dure à votre égard.»

Je sentis à mon tour se mouiller ma paupière. «Natalia, vous suscitez en moi des pensées merveilleuses. Quand je ne puis vous contempler, mon esprit se perd en de vains égarements. Vous semez des fleurs dans le jardin noir de mon cœur.» -«N'ayez crainte, ainsi je resterai toujours là pour vous guider.» -«Vous me comblez, Natalia, mais une idée me tourmente.» -«Que voulez-vous dire?» -«Quelquefois il me semble...» -«Oh, n'hésitez pas à me confier votre âme.» -«J'ai l'impression que c'est par caprice uniquement que vous acceptez ma compagnie. Qu’en est-il? dites-moi.» -«Ne vous tourmentez pas. Vous le savez bien, nous voici liés pour la vie.» -«Vous possédez tout, que pourrais-je alors vous apporter?» -«Ce que je puis ressentir a-t-il de l'importance?» -«Natalia, que vous faut-il pour trouver le bonheur?» -«Un miroir, tout simplement un miroir.»

Natalia s'était détournée pour m'apporter sa réponse. Brusquement, son regard me fixa. Je vis que sa pupille était dilatée. Je ne pus supporter de contempler sa beauté. La considérant ainsi dans tout son éclat, je n'aurais pu m'empêcher de crier, crier ou bien m'évanouir, pleurer...

Elle émit alors ces paroles «Ô, je sens dans mon cœur une inconnue langueur s'épancher. Soudain, j'ai besoin de sérénité, d'intimité. Voyez, là-bas, ce moelleux sofa, près de la cheminée. Qu'il serait doux, je crois, de s’y reposer, mirant le brasier sur l'âtre aux vermeils reflets. Voulez-vous m'accompagner?» -«Allons-y. Mon ange, où que vous alliez, je ne puis que vous suivre.»

Nous traversions la salle à manger quand devant nous apparut un chœur de bambins entourant un gros général de l'armée russe impériale. Celui-ci, de sa verve inépuisable, inventait pour son auditoire ébahi des récits frelatés. Locace, il parlait de sa voix lente en roulant ainsi les rrr. Sa langue à chacun de ses mots trébuchait pour ménager un effet cependant que dansait comiquement un monocle à son œil et que tressautait son épaulette. Mais par compensation probablement, il accélérait la fin de ses périodes. Son discours fluctuant simulait de la sorte un enchaînement de ritardendi, puis d'accelerandi comme un rubato. La zélée fréquentation de la vie mondaine au lieu de la caserne, apparemment lui permit d'acquérir en sa carrière autant de tours verbaux subtils dont il usait en virtuose averti, les accompagnant de mimique ironique: «Au temps de la Rrrussie, jadis, le tsarrrevitch et la tsarrrine au milieu des flots dérrrivaient dans un tonneau...»

Les bambins agitaient leur tête ingénue blonde et leurs yeux pétillaient de joie. Cependant, l'on n'aurait pu savoir s'ils riaient des propos que racontait le bon général ou bien de ses rrr interminables. Sans doute ils se divertissaient plus encor de voir s'agiter son monocle à chaque intonation tandis que dansait à chaque interjection l'écusson frangé de son épaulette. Pas mieux l'on ne pouvait savoir si le conteur en était dupe ou s'il entretenait ce jeu, bernant ses railleurs qui benoîtement croyaient le persifler. Comme il était plaisant à voir au milieu de ces chérubins en culotte!

Près d'eux, un jouvenceau gominé, muni d'un plastron, semblait vouloir attirer l'attention d'un personnage important, passablement gâteux. Celui-ci ne paraissait point dédaigner la cour du sémillant dandy, mais n'en voulait rien laisser paraître. Suffisant, il branlait du chef, contrefaisant un air faussement indifférent pendant que son flagorneur l'assaillait de ses démonstrations. «Monsieur de Carus, vous me feriez un grand honneur de me recevoir en vos appartements.»

Vers le fond de la salle, un godelureau mortifié s'obligeait visiblement à garder sa contenance auprès de sa grand-tante, une aïeule acariâtre, édentée, qui dodelinait du buste. Près d'eux, un troisième, habillé d'un gibus nacarat, s'épanchait en un discours grandiloquent parmi damoiseaux fortunés, huppées damoiselles. Sa voix feignait l'étonnement ou l'impavidité. Comme un acteur, il mimait l'hilarité de façon tellement bien simulée que son enjouement paraissait naturel. Parfois, la Précieuse auprès de lui, d'un accent passablement affecté, prodiguait à l'envi saugrenues réflexions qu'elle accompagnait par un gloussement de bécasse. L'assistance à chacun de ses propos riait sous cape. Certains arboraient des physionomies déformées par un continuel rictus dont on ne pouvait savoir s'il manifestait le contentement ou la moquerie.

Dans un coin retiré, se tenant par la main, l'on voyait, l'un en berger et l'autre en bergère, un pastoral couple. Sur un tempo métronomique, ils se pressaient passionnément, puis se repoussaient violemment. L'on aurait pu savoir si les constituait de la chair vive ou de subtils rouages. S'agissait-il d'humains ou d'automates? Que leur manège était ridicule!

Enfin, j'entendis un propos qui traduisait bien le ton particulièrement snob de la soirée. «Figurez-vous que dans son entrepôt, sur le tableau de la Comtesse, il écrivit Bermonte au lieu de Madame la Comtesse de Bermonte, comme il se doit naturellement. Je l'ai vu. C'est un mufle, ainsi je vous dis, un mufle» répétait le confident, scandant ses mots par les mouvements de ses bras et ne trouvant pas de manifestation suffisamment éloquente afin de marquer sa réprobation.

Mais bientôt ces travestis, bouffons, acteurs, comédiens, à nos regards s'évanouirent. Subitement, je me remémorai ma conversation précédente. Natalia m'avait empêché de lui déclarer les propos que j'avais préparés. Je n'avais proféré que des compliments creux, bien à l'opposé de ce que j'avais imaginé. La soirée s'avançait, je désespérais déjà de lui parler.

Enfin, devant nous apparut l'embrasure.



AU COIN DU FEU

Bien que le salon ne fût pas réellement séparé du restaurant, soudain je me sentis plongé dans un décor différent. Par opposition naturelle, autant le précédent lieu, par son lustre aux étincelants cristaux, ses guéridons aux parements satinées, son carrelage en céramique éblouissante à nos yeux communiquait une impression de fête et d'effervescence, autant le nouveau suscitait la paix et l'intimité. Le tapis déroulait ses motifs indigo, turquoise et pastel, promettant pour nos pieds le délassement de sa moellosité. La tenture aux tons cobalt et cyan incitait l'esprit à la rêverie. Les sofas d'un vert amande ou mentholé proposaient leurs coussinets voluptueux, invitant nos corps las à la détente et la décontraction. Là, devant nous, protégé par sa vitre au verre opalescent, l'âtre ainsi qu'un brasier magique en silence illuminait la pièce. Tous les éléments, baignés par sa clarté diffuse, apparaissaient magnifiés, comme un coin de sous-bois sous les rayons du soleil couchant. La hotte en crépi légèrement hâlé par la fumée prolongeait un puissant bloc en granit porphyroïde ocellé de mica. Dans la niche occupant les côtés, s'entassaient lourdement sarment, dosse à l'écorce écaillée, ridée, bûche à l'aubier massif. Résignés, ils paraissaient dans leur mutisme attendre un signal du chauffeur qui, tel un haruspice impitoyable, ainsi les sacrifierait en pâture au feu purificateur. Sans bruit, nous avancions vers le sofa tels des spectateurs arrivant en retard au théâtre afin de se glisser discrètement dans les travées pour n'occasionner aucun dérangement. Nous contemplions le brasier, fascinés, hypnotisés par ces jets mystérieux pareils à l'ignescente haleine émanant d'un cruel dragon prisonnier dans sa cage en fer. Sans répit, ils s'élevaient, jaillissaient, puis se hérissaient, puis s'étalaient, s'écrasaient, puis s'étiraient, s'aplatissaient, puis s'allongeaient, s'incurvaient, se raccourcissaient, puis s'évanouissaient. Continûment, incessamment, pareils à des phénix, ils mouraient, puis renaissaient, n'épuisant jamais leur énergie. L'on eût dit que les brandons ne se consumeraient jamais en dépit de la morsure enflammée les transperçant. Devant, deux chenets léonins, tels génies bienveillants que n'atteint la chaleur, semblaient rire insensiblement quand ces rougeoyants crocs mordaient leurs joues de bronze. Le grenat de la braise et le noir de la suie composaient une harmonie ténébreuse et lumineuse. Le feu déployait son chromatique éventail de tons se mêlant, s'amalgamant, se mariant, du jaune au vermillon, de l'ocre à la pourpre et du cinabre au carmin, si rapidement que l'œil émerveillé ne pouvait saisir la succession de ces nuances. L'on eût dit qu'il accomplissait un processus énigmatique. Le foyer demeurait identique à lui-même en dépit de sa métamorphose. L'on eût dit qu'en ce changement perpétuel résidait la nécessité de sa pérennité. Par un inconnu magnétisme, il attirait les regards, accaparait l'attention, dissolvant en lui nos pensées captives. La cheminée semblait environnée par une aura d'ineffable aménité, suavité, comme un religieux nimbe. Dans son cœur paraissait concentrée l'âme imprégnant tout le manoir depuis les moellons des fondations jusqu'au pignon de la toiture. L'on eût dit qu'elle était le saint des saints, la cella d'un temple enfermant sa relique ainsi que châsse inviolable, enceinte infrangible. Sa flamme à nos yeux déroulait sa liturgie sans fin que la prêtresse avait jadis initiée pour sa divinité tutélaire au début des temps. Nous devions la veiller afin que ne s'éteignît jamais son message. Parfois, comme engendré par un décret occulte émanant des Chthoniens, un brusque embrasement s'enflait, dispersant en un pétillement subit un ardent poudroiement de bluettes. Le silence était mystique. Sur le mur, au fond, le balancier de la pendule à chaque oscillation luisait, égrenant son tic-tac inflexible et continu pareil à l'écoulement du Temps. Par la baie qui s'ouvrait au fond, l'on apercevait les sapins givrés sous le firmament. Ce paysage, évoquant la froideur intense, avivait la sensation de chaleur que nous procurait le foyer. La douceur de l'âtre, amicalement, nous couvait, tissant les fils soyeux d'un affectueux cocon, nous enveloppait comme un châle impalpable, invisible, une immatérielle écharpe. L'espace autour de nous se réduisait à l'intimité d'une alcôve. Sur les rangs de solive au plafond se déployait un jeu subtil d'ombrage et de clartés fondues qui se mouvaient tel un combat de vampire et de guivre issus d'un fantastique univers.

Nous demeurions muets car aucun de nous deux par un mot sacrilège et brutal ne voulait briser la magie de ce merveilleux moment qui demeurerait pour l'éternité dans nos mémoires. Natalia se tourna vers moi pour me sourire. D'un regard, je l'interrogeai sur l'opportunité d'entamer la conversation. «Chut» me fit-elle en posant un doigt suspensif devant sa lèvre. Ce geste alors fut accompagné d'un sourire encor plus tendre afin que le visage excusât en l'atténuant la défense intimée par la main. Pendant un long moment, ainsi nous demeurâmes. Natalia restait plongée dans sa rêverie profonde. Je me gardai naturellement de troubler sa méditation. Je comprenais également que seul un mot prononcé par sa bouche harmonieusement pouvait succéder au silence. Mon intonation, plus grave et plus rauque, assurément l'eût détruite ainsi qu’un son vulgaire effarouche un concert d'ange.

C'est alors que sa voix murmura: «Savez-vous...» mais son discours s'interrompit comme une esquive afin de prolonger encor la magie du silence et mieux en rehausser l'effet. «...Savez-vous qu'aux temps lointains, à la veillée, les villageois contaient des légendes.» -«Oui, je sais.» -«...des légendes... très, très vieilles.» Natalia suspendit à nouveau son débit par un nouveau silence inopiné. «On dit...» -«Oui...» -«On dit qu'à minuit lors du Nouvel An... des loups-garous ululaient sous la bise hivernale. Dans la forêt profonde, un chevalier frappa de son glaive un rocher maudit...» -«Aaah... que se passa-t-il?» -«Alors, il se produisit un évènement sublime, extraordinaire... merveilleux...» -«Merveilleux, lequel?» -«Je ne sais pas. Cela n’a pas d’importance. L’on dit aussi...» -«Oui, que dit-on?» -«...qu'un démon cruel profanait les tombeaux pour dévorer les morts.» Déclamant ces mots, Natalia, brusquement, avait levé les bras et recourbé les doigts pour simuler des griffes. Sa pupille alors s'était dilatée pour mieux évoquer l'horreur. «Probablement il s'agissait d'un lutin» hasardai-je? -«Certainement» répondit Natalia, d'un air sérieux.

Changeant de ton, sa voix murmura: «Vous ne savez pas de légende?» -«Je ne crois pas.» -«Essayez d'en trouver une, allez-y.» Vainement, je réfléchis un moment et crus devoir capituler, mais le regard interrogateur de Natalia me signifiait qu'elle exigeait absolument sa réponse. Lors, saisissant une idée convenue qui me traversait l'esprit, je me lançai résolument: -«Autrefois dans un vieux château...» -«Vous voyez, c'est bien, continuez.» -«...une infante en sa tour se lamentait...» -«La voix, la voix, plus... enfin vous comprenez. Recommencez.» -«...une infante en sa tour se lamentait...» -«Oui, c'est bien, reprenez encore. Plus grave au milieu de la phrase et diminuendo, diminuendo, smorzando.» -«...une infante en sa tour se lamentait...» -«Oui, c'est bien. Reprenez encore, encore.»

Natalia m'implorait presque en murmurant de sa voix langoureuse et la paupière à-demi fermée. -«...une infante en sa tour se lamentait...» -«Aaaah.»

Tandis que Natalia demeurait abandonnée, les yeux clos, soudainement un sursaut la secoua: -«Mais... est-ce qu'elle avait en sa tour un psaltérion?» Je fis mine ainsi de réfléchir puis d'un air assuré je répondis: -«Elle en jouait, effectivement. Jour et nuit» -«Un psaltérion pourvu de clavier?» -«Sans nul doute» m'empressai-je aussitôt d'ajouter, cependant je n'imaginais pas qu'un tel dispositif pût exister. La confirmation concernant la morphologie de cet hypothétique instrument parut la rassurer comme un détail d'une extrême importance.

-«Très bien, continuez.» -«C'est alors...» Juste avais-je ainsi poursuivi que Natalia sursauta de nouveau, puis m'apostropha, le regard inquisiteur, d'une impétueuse expression, : -«Mais... décrivez-moi cette infante?» -«Heu, blonde, oui, très blonde avec des yeux bleu-gris, je crois» lui répondis-je en la considérant. -«Vous croyez ou bien vous en avez la certitude?» -«Heu, je puis l'affirmer.» -«Oui, mais avait-elle aussi des cheveux longs?» -«Heu, très longs.» -«Oui, mais quelle était leur dimension précise?» -«Heu, précisément?» dis-je, espérant échapper à sa question. -«Oui, précisément» souligna-t-elle. Je dus en hésitant montrer la longueur avec ma main sur ma poitrine en considérant l'extrémité de ses mèches. -«Là, jusqu'ici.» -«Jusqu'ici?» répéta Natalia d'un ton sidéré. comme un déni signifiant l'impossibilité d'une aussi démesurée longueur. C'était pourtant bien la dimension des siens que j'avais montrée. «Oui» bredouillai-je.

-«Et cette infante... elle était belle?» -«Belle, oui, belle, extraordinairement belle» murmurais-je ainsi qu'un aveu, feignant de fixer l'âtre. -«Aaah» dit Natalia, fermant les yeux de volupté, mais sa tête alors se détourna pour éviter certainement qu'en ses traits je ne découvrisse impudiquement l'effet de ma réponse. J'eus l'impression qu'elle atteignait un orgastique état. Je continuai: -«C'est alors qu'une inconnue fée parut à son carreau...» Natalia demeurait les yeux clos comme endormie. Décontenancé, je décidai néanmoins de poursuivre ou du moins j'essayai. «La fée lui dit: -"Pourquoi pleurer, belle infante?"» Je m'arrêtai durant un instant. Natalia demeurait toujours en extase. «"Mon cœur est triste, oui, triste à mourir..."» Brusquement un sursaut la secoua des pieds à la tête, et moi pareillement par effet de surprise. -«Legato, legato, legato» scandait-elle avec ses deux avant-bras sur le sofa cependant que sa chevelure était parcourue de tressaillements. «Là, reprenez à partir de Pourquoi, et morendo, morendo al niente, morendo al niente.» Son propos, débuté sur un ton véhément, s'achevait sur une intonation d'une infinie douceur comme un flot par la tempête épuisé finit par s'étaler mollement sur le sable. -«"Pourquoi pleurer, belle infante?" -"Mon cœur est triste..."» -«Reprenez à Mon cœur et pianissimo, con malinconia.» -«"Mon cœur est triste, oui, triste à mourir..."»

À cours d'inspiration, je ne parvins pas à poursuivre et demeurai silencieux. Natalia se taisait. Je ne savais si l'avait saisie la rêverie, le sommeil ou bien l'accès d'un nouvel orgasme. Puis elle ouvrit les yeux comme éveillée d'un songe intense et profond. -«C'était bien, c'était bien. Mais il est tard. Je sens que la torpeur engourdit mon esprit. N'est-il pas temps de retrouver chacun la couche aux draps moelleux afin de sacrifier au sommeil bienfaisant?»

N'étions-nous restés dans le salon durant une éternité? Je le présumai lorsqu'enfin je pus m'extraire au confort du sofa. Nous avions franchi sans doute un palier dans l'écoulement du temps. La réception mondaine était finie. Le passé déjà l'engouffrait comme un caduc évènement enfoui depuis des millénaires.

La salle à manger nous apparut déjà vide. L'on eût dit que d'un coup se fût évanoui le symposion festif et que sous l'effet de la magie s'étaient soudainement volatilisés les convives. Sur la nappe et le sol éparpillés tristement gisaient, ternis, mâchés, filaments et paillettes. Les confettis qui tourbillonnaient gaiement dans l'air auparavant, maintenant piétinés sans le moindre égard, salis, défraîchis, s'étalaient telle ordure insignifiante. Les carafons et flacons à-demi vidés, lamentablement, se morfondaient. La cristallerie dépourvue de lustre et d'éclat paraissait amèrement regretter le vif éclat des lampions maintenant obscurcis. Les reliefs des mets, dégoûtants, répugnants, désormais figés dans l'immobilité, semblaient dérisoires. L'on eût vainement cherché ces mains qui nerveusement avaient froissé mouchoir, essuie-main, torchon, ces poignets qui joyeusement avaient serré les goulots, ces palais qui jovialement avaient touché ces flûtes?

Suivant Natalia, somnolent, je gravis la volée d'escaliers. Je pensais que la soirée s'achevait alors que je n'avais rien pu déclarer sérieusement à Natalia. C'était le suprême instant. Je ne devais pas céder à la peur qui s'emparait de moi. Je me décidai. L'événement se produirait sur le palier avant de nous séparer. Ne fallait-il absolument que je me décidasse? Je pensais mécaniquement à chacun de mes gestes. Mon cœur battait fort, je tremblais. Je faillis renoncer car le propos que j'avais préparé me parut incongru. Le moment insupportable, insoutenable et terrible en même temps que miraculeux, merveilleux, se produirait quand son regard croiserait le mien. Parviendrais-je à le supporter? Plus que trois marches. Plus que deux, plus qu'une. Le moment advenait. Je crus subitement expirer. «Natalia...» dis-je en hésitant. -«Pardonnez-moi, je suis très fatiguée. Je ne vous entends quasiment pas. Que la nuit vous soit douce, à demain.» -«Que la nuit vous soit douce, à demain.» répétai-je ainsi dépité.

Je fus simultanément déçu, rassuré par ce contre-temps. Probablement il était plus seyant de tenir ma déclaration dans la galerie. Je me demandais si Natalia n'avait pas oublié le rendez-vous nocturne. J'aurais voulu discrètement lui rappeler, mais je me souvins de son interdiction formelle, aussi je me tus, et là-dessus chacun rejoignit sa couche aux draps moelleux.



INTERMEZZO

Parvenu dans ma chambre, ainsi je quittai mon cérémonieux costume afin de revêtir un vêtement nocturne. Je préférais cet habit moins rigide et moins guindé, qui me paraissait mieux convenir au parfait monde. N'épousait-il pas le galbe élégant, naturel du corps en permettant des mouvements plus souples. J'éteignis la veilleuse et m'allongeai dans la pénombre. Cependant, le sommeil tardait à me visiter. Mon esprit vagabondait, se remémorant la soirée que je venais de vivre ou bien imaginant ce que prochainement je vivrais. Cependant, qu'il s'agît du passé, du futur, seule une image occupait toujours mes pensées, Natalia.

Je la voyais dans sa parure éclatante, aristocratique et l'instant suivant je la retrouvais en habit de servante. Comment cela se pouvait-il? Je compris que chaque habit, costume ou déguisement, pouvait induire un aspect de sa personnalité pareil au mot dont la désinence induit potentialité phonétique et sémantique. Sa beauté s'accommodait ainsi de tout vêtement, travestissement. Qu'elle eût à servir un plat ou demander un baise-main, Natalia conservait toujours sa noblesse identique.

Je revis la réception: le gros général au milieu des enfants, le dandy plastronné, l'aïeule acariâtre... Je finis par me demander si la soirée n'était pas la galerie convenue de portraits caricaturaux à moins qu'il ne s'agît de représentation théâtrale. Chacun jouait en sachant que l'autre aussi jouait. Natalia semblait s'y mouvoir aisément et s'y conformer avec un zèle impressionnant. Pourquoi tout cela dans le parfait monde? Considérant cette idée, je m'aperçus que j'avais pu ressentir un plaisir manifeste à décrypter les subtilités de ce faux naturel, à déchiffrer ces minauderies et propos trop policés: le baise-main, les yeux baissés du sommelier cramoisi, la mimique affectée du gros général... Tout cela n'était que singerie, comédie. Mais selon cette hypothèse, alors accéder au bonheur, c'était régler minutieusement, organiser consciemment son existence entière en succession de moments où tout se trouvât planifié. C'était supprimer hasard et contingence. Voilà probablement pourquoi ce monde était parfait. L’on n’y subissait pas la minime indétermination, le moindre évènement fortuit qui pût créer désagréments et disharmonies. Que devais-je en penser? Tout dans ce monde était factice et fictif. C'est précisément en raison de cette illusion que notre aventure au fond de la galerie serait parfaite. Mais que représentaient ces notions de vérité, de fausseté? Je revis à nouveau le gros général avec les enfants, le monocle à son œil dansant, le tressautement de l'épaulette et la tête enjoué des bambins. Cette image obsédait ma pensée. Je m'étais complu sans vergogne à contempler ce poncif. Je trouvais à rebours dans l'évocation des lieux communs la délectation d'un fin gourmet. Je m'étais diverti de penser: leurs yeux pétillaient de joie. Particulièrement, je me remémorais ce propos: Comme il était plaisant à voir au milieu de tous ces chérubins en culotte. Je n'avais pas craint de penser l'expression désuète en culotte, un cliché d'un ridicule absolu, mais pour cela justement, ne l'avais-je employé? J'avais la réalité devant moi. Ce que j'avais au cours de la réception vu, dit, accompli, ressenti, c'était l’enchaînement d'effets parfaitement répertoriés et contrefaits. Je ne pouvais pas me le cacher. J'eus l'impression vaguement que nous étions manipulés. Mais alors, mon dialogue avec Natalia présentait la même affectation, la même inauthenticité. Pourtant, j'avais surpris un pleur amer à ses paupières. J'avais recueilli de brûlants aveux de la part de mon amie. Comment se pouvait-il qu'une émotion pût s'exprimer au travers d'un conventionnalisme aussi mesquin?

Je revoyais maintenant l'épisode au coin du feu. Comment expliquer ce qui s'était produit? Lors de ma narration, Natalia, curieusement, avait ressenti plusieurs moments d'extase. On aurait dit... la succession de purs orgasmes. S'agissait-il d'un processus local organique ou cela procédait-il d'une érotisation mentale indirecte. Que fut ma participation dans ce déclenchement? Pouvait-on penser que j'avais été nécessaire? La description de l'infante avait déclenché le phénomène, or il s'agissait d'un avatar qui représentait Natalia. J'avais donc assuré la fonction d'une attentionnée soubrette à l'égard de sa maîtresse en l'admirant et la valorisant par l’évocation de sa propre image. Natalia se réalisait dans un narcissisme incessant, consubstantiel à sa nature, à son être. Pour trouver le bonheur, un miroir me suffit, m'avait-elle avoué. Le miroir, c'était moi. J'avais percé maintenant le secret de mon amie.

J'étais plongé dans ma réflexion quand j'entendis faiblement un chant, provenant d'un lieu vague, incertain, lointain. L'écho se propageait à l'intérieur du manoir par le dédale indéfini des appartements, de vestibule en couloir, d'un étage à l'autre. M'asseyant sur mon séant, je prêtais l'oreille. Mon corps fut parcouru par un frisson dès que je reconnus la voix. Bien sûr, Natalia.

Sti-i-le nacht

Sti-i-le nacht

La mélodie semblait se répercuter, ricocher, se prolonger en tenues interminables. Puis subitement, la mélodie s'évanouit, tel un épanchement nébuleux suspendu, flottant dans la nuit. Le silence à nouveau s'appesantit sur le manoir paisible. Nul bruit ne parvenait plus à mon oreille. Tout dormait.

Un long moment passa.

Je me souvins alors du rendez-vous. L'appréhension, l'impatience à nouveau me torturèrent. L'heure avançait, mon cœur battait de plus en plus. Je crus ne pouvoir surmonter l'émotion qui s'emparait de moi. Je me levai, puis marchai nerveusement dans la chambre en guettant l'aiguille en or imperturbablement grignotant sur l'émail blanc du cadran son chemin circulaire. Natalia ne quittait plus ma pensée. Comment sera-t-elle habillée? Que se passera-t-il? Je me rappelai tous ses propos: N'ayez crainte... Je serai toujours là pour vous guider. Jamais je ne serai dure avec vous

La signification de cette aventure inconnue me fascinait. Que représentait la galerie? Dans quel ténébreux antre allait-elle ainsi nous conduire? Quelle en serait l'issue? Nous étions dans le parfait monde, aucun tourment ne devait affliger mon âme. L'aiguille avait encor progressé. Trop lent me semblait parfois son périple immobile et parfois m'effrayait son avance inexorable. Je souhaitais successivement qu'elle accélérât ou modérât sa course. Mais le moment venait de me préparer. Sur le canapé se trouvait un drapé dont la forme évoquait vaguement un port de robe. Cet habit plus féminin m'enchanta. Sans prétendre ainsi m'identifier à Natalia, du moins pouvais-je adopter un habit qui me rapprocherait d'elle. Je me sentirai moins écrasé par la supériorité que lui conférait sa beauté. Près de ce vêtement léger se trouvait un manteau de fourrure imitant l'écureuil, un bonnet de laine ainsi que des bottes. J'étais étonné. Le froid dans la galerie pouvait-il nécessiter de se couvrir autant?

Un sentiment partagé d'irréductible angoisse et d'impatience irrésistible annihilait ma volonté, surexcitait mes sens. Maintenant, l'aiguille atteignait le fatidique instant. Devais-je immédiatement descendre? Je décidai finalement d'attendre encore un moment. La minute amorcée me parut infinie. L'appréhension maximale atteignait son paroxysme. L'aiguille alors parcourait son dernier trajet. Lors, évacuant mes pensées, résolument, je tirai la porte et je sortis.



LA GALERIE SOUTERRAINE

Dans le corridor, le silence et l'obscurité se conjuguaient pour me communiquer l'impression de quitter l'univers audible et visible. J'étais dans l'action, je savais maintenant que rien ne m'arrêterait. Je devais rejoindre absolument Natalia. Pour y parvenir, j'aurais franchi le précipice et traversé le désert, escaladé le mont avec une invincible ardeur. Je parcourus à tâtons le couloir jusqu'au palier central. J'aperçus, presqu'imperceptible, un faisceau diffus. Je crus défaillir de joie, découvrant que ce rais lumineux émanait de Natalia. J'avançais, vidant mon esprit. C'est alors que je la vis. Sa main brandissait un candélabre en or dont vacillaient les reflets. «Venez, je suis là» me dit-elle, à mi-voix. Je me sentis immédiatement rassuré. Natalia devenait pour moi la fée venue me sauver d'un imminent danger et m'emporter loin, très loin vers un lieu bienheureux. J'étais déjà près d'elle. Son regard dans l'ombre atteignait une intensité plus mystérieuse encore. Sa chevelure, alors totalement déliée, retombait jusqu'à sa taille en couvrant ses deux seins dont elle épousait la courbe en caresse interminable et voluptueuse.

«Doucement, doucement, poursuivit-elle, attention, n'éveillons personne à cette heure.» -«Natalia...» m'exclamai-je, et ne pouvant continuer ma phrase. «Ne soyez pas troublé, sinon comment serez-vous concentré dans la galerie? Vous serez bien plus impressionné.» -«Oui, je ne crains plus rien. Je vois que vous apportez le divin rayon pour éclairer le chemin.» -«Suis-moi. Je suis ton guide...»

Natalia se trouvait revêtue d'un long drapé cotonneux, pelisse analogue à la mienne et cependant plus raffinée, qui seyait justement à sa beauté. Sa fourrure imitant l'astrakan la couvrait tandis que ses pieds étaient chaussées de bottines. Je fus naturellement enchanté de constater la similarité de notre habit et simultanément je saisissais l'infranchissable hiatus qui pouvait séparer la féminité de sa grossière approche.

Déjà, nous avions rejoint l'étage inférieur et nous descendions l'escalier de la cave. Nous y pénétrâmes. Là, je me rappelai qu'ici Natalia s'était volontairement agenouillée pour créer entre nous un moment d'intimité. La scène en revenait-elle aussi dans son esprit ou bien suprepticement l'avait-elle effacée, rayée de ses pensées? Brusquement, Natalia s'arrêta, l'air interrogateur en tendant l'oreille afin de capter le moindre écho vibrant dans l'espace. Le silence était profond, l'on n'entendait que le grésillement des chandelles. «Non, rien, j'avais cru» dit-elle. Nous traversions l'entrepôt jusqu'au fond. Là, de nouveau la poignée de fer nous apparut. La soudaine illumination de ce minuscule objet capable en un déclic de commander un monolithe aussi gigantesque était fantastique. «Tiens le candélabre» me dit Natalia. Sa main saisit la poignée, puis s'immobilisa. L'on eût dit qu'elle hésitait, comme impressionnée par le caractère extraordinaire, inouï de cette action. Puis, d'un geste, elle appuya. C'est alors que, lentement, lourdement, l'énorme et puissant bloc pivota sur lui-même en un grondement sourd. Bien que nous l'eussions déjà contemplé, nous restions pétrifiés, saisis par ce puits mystérieux. Natalia reprit le chandelier, puis s'approcha de la brèche. L'incertain halo de lumière alors dessina vaguement la galerie dont le fond plongeait dans l'inconnu. Malgré l'appréhension que nous éprouvions, nous y pénétrâmes. Dès qu'elle eut franchi le seuil, Natalia se retournant me dit: «La pierre!» -«Eh bien?» répondis-je interrogatif.» -«Ne pourrait-elle... se refermer sur nous?»

Cette idée m'effraya subitement. Tels des proies hypnotisées par le regard d'un cobra, nous fixions tous deux le monolithe. Son immobilité me terrifiait. J'imaginai qu'à tout moment il pouvait pivoter pour nous confiner pour toujours dans ce lieu ténébreux. Mais Natalia, s'empara sur le sol d'un bloc anguleux et le poussa vivement dans l'entrebâillement, empêchant l'obturation de la brèche. Rassurés, nous pouvions entamer l'exploration. Naturellement, tout cela n'était qu'un jeu car nous étions dans le parfait monde. Nul danger n'aurait pu nous menacer réellement, et nous avions d'autant plus joui de la peur qu'elle était visiblement illusoire.

Natalia marchait lentement, en éclairant la galerie devant elle. Nos pieds s'avançaient, tâtonnant sur le rocher patiné. Des voûtains grossiers, qu'on eût dit façonnés par les démons infernaux, défilaient au-dessus de nos fronts en un rythme inégal et saccadé. Nous avions repris la marche et descendions imperceptiblement. Je ne ressentais plus aucune angoisse. J'imaginais que nous quittions définitivement le monde humain pour vivre engloutis dans un antre obscur au fond de la Terre. Je n'aurais aucun regret car Natalia m'eût apporté plus que l'univers entier, plus que la rose et l'edelweiss, plus que la montagne et la forêt, plus que le firmament et ses galaxies tournoyant dans le cosmos infini. Désormais, il ne m'importait pas de ne plus voir la rose et l'edelweiss, la montagne et la forêt, le firmament et ses galaxies car je pouvais contempler Natalia. Désormais, il ne m'importait pas de ne plus voir le soleil puisqu'elle était plus que le jour lui-même. J'étais heureux, je ne pensais plus que la Terre existait, que les humains vivaient.

Soudain, Natalia s'arrêta. Je m'avançai jusqu'à sa hauteur. La galerie se divisait en deux couloirs. Nous étions perplexes. Lequel devions-nous suivre? La voie de gauche au premier abord paraissait plus accueillante. Nous l'empruntâmes. Lors que nous avancions, la progression devenait plus facile. Je me félicitai du choix que nous avions fait. Lors au départ indistinct, un doux murmure en nos tympans résonna comme un chant langoureux, voluptueux. «Qu'est-ce?» dis-je à Natalia. -«Vois» me dit-elle en se retournant. L'eau suintait sur les parois pour former un filet mince à nos pieds. Cependant, il devint un impur flot qui s'épaississait, dégouttant, dégoulinant pour s'épancher sur le sol en boueux marécage. «Rebroussons chemin, ne perdons pas de temps» me dit Natalia, résolument.

Après être ainsi revenus vers la bifurcation, la galerie s'orientant vers la droite apparut à nos yeux. Nous l'empruntâmes. L'eau, se tarissant, avait cessé de suinter. Le silence écrasant, pesant remplaçait le bruit du ruisselis. Nos pieds accrochaient le sol accidenté, les saillies des parois agrippaient nos habits. Nous devions lutter afin de progresser, mais lentement la galerie s'élargit. C'est alors qu'apparut à nos regards au fond un seuil étroit surmonté par un puissant linteau. La salle annoncée par cet imposant porche offrait à nos yeux la circularité de sa muraille et son espace intérieur dénudé. Sur la rotondité courait un gradin recouvert d'un parement poli. Comme un serpent dont la queue rejoint la tête, il déroulait son corps écailleux. Les parois taillées dans le tuf comportaient des cavités suivant un ordonnancement incompréhensible et curieux. «Probablement personne au monde un jour n'a visité ce lieu depuis des temps très lointains» me dit Natalia. -«Et nul probablement ne s'est assis là» renchéris-je en montrant le minéral siège incurvé.-«Jadis, que s'est-il passé dans ce repaire?» -«On ne le saura jamais.» J'imaginai le seigneur ici réfugié, percevant avec horreur le sac de son château dans le bruit des éboulements, des combats et de l'incendie. Puis je songeai que ce lieu pût abriter aussi la réunion de partisans masqués préparant un complot.

J'accompagnai Natalia qui, méticuleusement, commença l'inspection des niches. «Ici, rien.» dit-elle. -«Rien là non plus.» Nous avancions vers un dernier renfoncement obscur. -«Là, regarde.» -«Je ne vois rien.» -«Ici, regarde, regarde.» Pendant que sa main rapprochait le chandelier, Natalia désigna de son doigt une inscription gravée dans la pierre. L'étrange écriture alternant bâtonnet et courbe apparaissait par endroit illisible, effacée. L'on eût dit que la conservation de ces témoins provenant d'une époque immémoriale était le fruit d'un hasard miraculeux.

-«Qu'est-ce?» dis-je, intrigué. -«Je ne sais pas.» -«Sans doute est-ce un message» -«Oui» -«C'est un idiome inconnu.» -«Il pourrait s'agir de sanskrit.» -«C'est probablement l'indication d'un trésor, il faut creuser là.» suggérai-je. -«Non, je ne crois pas, c'est trop simple... ou bien c'est le secret... le secret de la pierre philosophale.» -«Aaah, la pierre philosophale.» -«Nul jamais ne l'a trouvée. Tous ceux qui l'ont approchée sont morts d'un mystérieux mal au moment de la découvrir.» -«Et cela, qu'est-ce?» murmurai-je en désignant un dessin constitué d'anneaux concentriques. Natalia s'approcha. -«Bizarre en effet... Ah, j'ai trouvé» s'exclama-t-elle «c'est la mandala.» -«C'est-à-dire?...» insistai-je avec impatience. Ménageant encor un laps de temps, Natalia murmura lentement: -«C'est la représentation du Monde en graphie mystique.» J'étais abasourdi. Nous pénétrions le secret primordial de la connaissance ontologique. «Et là, regarde» s'exclama Natalia, me désignant une aspérité jouxtant l'épigraphe.

Le moellon saillait comme un signal destiné discrètement à nous indiquer sa présence. Natalia saisit résolument l'extrémité du bloc. Celui-ci remua légèrement, puis se descella sans résister, nous livrant la cache aménagée qu'il masquait. L'on eût dit que depuis toujours il attendait que nous vinssions la visiter. Natalia prudemment y glissa la main, puis en retira précautionneusement un long objet cylindrique. «Un parchemin» proférai-je. Fasciné, je me trouvais dans un état d'extrême excitation tandis que Natalia demeurait d'une intégrale impavidité. L'objet en son milieu se trouvait enserré par le nœud d'un ruban. Natalia parvint à le détacher sans que ses doigts ne tremblassent. Puis, saisissant le document par ses deux bords, elle immobilisa le mouvement de ses mains un instant. «À la grâce éternelle» dit-elle en fermant sa paupière. Le parchemin patiné d'un coup se déroula sur une impulsion de ses doigts. «Miracle!» s'exclama-elle en chuchotant. L'on eût dit qu'à sa vue s'était révélé brusquement un enchantement tel que son équanimité d'un coup en fût irrésistiblement pulvérisée.

J'approchai le chandelier. La carte illustrée d'une île à ses rayons s'illumina... puis ces mots:

Terra vinea

Nous étions cois, ébahis. Là, devant nous, se trouvait la carte ignorée de ce lieu dont le nom représentait le mystère absolu. Terra vinea. N'étais-ce incroyable, impensable, inimaginable, inconcevable? Terra vinea, la mythique île inconnue dont nul ne devait prononcer le nom. Terra vinea, le pays des oliviers, des amandiers et des ruchers, des pruniers et des vignobles. Pouvions-nous prétendre avoir ainsi vécu dans notre existence un instant plus merveilleux? Nous demeurions abasourdis, croyant détenir le secret des secrets, posséder le trésor des trésors que nous seuls dans le monde avions eu l'heur de contempler avant nul regard humain. Naturellement, je savais que ce virtuel secret, ce trésor fictif se trouvait uniquement dans les potentialités de notre imagination. «Terra vinea» répéta Natalia, de sa voix murmurante.

Après ce moment de stupéfaction, notre œil avidement parcourut la carte.

La portion figurant cette île était ponctuée de graphies représentant sa géographie par un symbolisme aussi naïf que charmant: cime et vallée, culture et forêt, source et ruisseau, plage et village... Dans la mer, figurée par des traits sinueux saphiréens, émergeaient de lieux en lieux des illustrations allégoriques. Là se dressait un Poséidon barbu qui serrait son trident, là se tordait un marsouin dont frémissait un charnu barbule, ailleurs apparaissaient gouvernail, astrolabe et sirène, armille, ancre et goélette. De ci de là, des génies aux joues gonflées s'époumonnaient furieusement pour étarquer la voilure aiguillonnant un paresseux vaisseau. Plus bas se trouvait en écriture enluminée l'énumération des toponymes Rochers d'Éole et Puerta del Vino, Coteau d'Anacapri, Via solara... Dans un cartouche à droite apparaissait l'inventaire indéfini des vignobles. Ce dénombrement incommensurable attestait la prodigalité d'un sol béni par les dieux.

J'imaginais qu'avec Natalia nous explorions ces fabuleux sites. Nous gravissions les coteaux, nous descendions les vallons, nous divaguions dans les guérets, nous plongions dans les criques. Nous goûtions les abricots, le miel des ruchers, les grains des pampres. Nos yeux s'irradiaient aux rayons, nos cheveux s'enflaient au zéphyr, l'effluve odorant des romarins nous enivrait...

Puis Natalia poursuivit le déroulement du parchemin, ce qui me tira de ma rêverie. Terminant le document figuraient des blasons. Nous les comptâmes. Curieusement, il en apparut onze. «Pourquoi pas douze, émis-je?» -«Ce nombre à jamais demeurera pour nous mystérieux.»

Tandis que mon regard s'attardait à l'extrémité du rouleau, je remarquai, difficilement perceptible, une inscription bizarre:

Celui qui aura ouvert ce document le premier devra mourir

«Aaah, regarde» m'exclamai-je effaré. Je me sentis glacé, j'étais prêt à pleurer, pensant que c'était Natalia qui la première avait ouvert le parchemin. Cependant, nul trouble et nulle émotion ne s'emparait d'elle, aussi je l'interrogeai de mon regard inquiet. -«Simplement la référence au Livre des Morts» observa-t-elle avec dédain. Tout mortel doit mourir. Je fus rassuré par ces mots. «Remettons ce document dans sa cache afin qu'il y reste ainsi jusqu'à la fin des temps» dit Natalia brusquement. Lors, en un tournemain rapide, elle eut enroulé de nouveau le parchemin, renoué le ruban, glissé l'objet dans l'anfractuosité, puis replacé la pierre aussi promptement. «Rien ne s'est passé, tu m'entends, rien ne s'est passé» dit-elle avec insistance «Explore ici les cavités, moi, je vais par là.»

Nous avions commencé notre investigation quand Natalia, soudain, m'interpella: «Écoute...» -«Quoi?» -«On dirait un bruit de pas.» Circonspects, nous restions figés. Diffus, confus, un frôlement indistinct s'amplifiait. Brusquement, zigzaguant et sinuant, apparut dans l'air un informe objet, masse à l'aspect sombre, inquiétant. Comme irradié par une ivresse inconnue, d'un vol fantasque elle agitait son aile et poussait des crissements stridents... Puis la vision disparut. «il pourrait s'agir d'une âme incarnée dans un corps de chauve-souris» dit Natalia «c'est un mauvais présage, attention.»

Nous avions repris l'exploration des parois depuis un moment quand j'entendis Natalia pousser une exclamation. Je me précipitai.

Dans le renfoncement d'un bloc reposait un crâne. Sa blancheur luisait lugubrement sur le roc sombre. L'on eût dit que par ses dents extrudées, il émettait silencieusement un rire inquiétant, sardonique. Jaloux de la vie pétulante, il se réjouissait de nous montrer ce qu'un jour nous deviendrions inexorablement. Son muet ricanement semblait résonner en échos stridents sur les parois. Son orbite hypnotisait nos sens comme une oubliette, un puits qui nous eût happé jusqu'au fond de la géhenne. Son nez tronqué, dont ne subsistait que la racine entaillée, paraissait avoir été sauvagement dévoré par les démons de l'enfer en carnage épouvantable. Malgré l'immobilité qui le condamnait au silence éternel, de son rictus il paraissait nous interpeller cyniquement. L'on frémissait en songeant aux propos qu'eût proféré sa mâchoire émaciée. L'esprit ne pouvait imaginer qu'il fut jadis la tête et le visage avenant d'un homme animée d'émotions, d'expressions, de tendresse ou de souffrance. Pourtant, jadis il avait connu ses joies, ses chagrins avant que le trépas fatidique en l'emportant ne l'eût dépouillé de sa chair. Comment croire ainsi que sa bouche autrefois parlât, que son arcade abritât l'iris d'un œil pétillant, que sa chevelure opulente enveloppât cet occiput osseux. Mourut-il misérablement sous la carnassière acérée d'un veltre ou héroïquement par le fil d'une épée? Sans doute il ne pouvait avoir perdu la vie que lors d'un effroyable évènement évoqué par l'horreur inscrite en sa face. L'on eût dit plutôt qu'il était concrétion de l'espace infernal signifiant aux mortels orgueilleux la vanité des plaisirs sensuels et la fugacité de l'existence. Les contours adoucis, galbés, pulpeux, de Natalia contrastaient cruellement près du volume anguleux, rugueux, raboteux que présentait le résidus macabre. La proximité de ces deux entités se mua dans mon esprit en scène allégorique, un tableau signifiant l'inégal combat de la vie face à la mort.

Alors que je levai les yeux, je remarquai dans le roc face à la sépulture un large orifice. «Là» dis-je «regarde, un souterrain.» -«C'est probablement l'arrivée de la galerie que nous avions prise à gauche. Finalement, ces deux chemins conduisaient identiquement devant ce crâne.»

Cependant, Natalia demeurait songeuse. «On étouffe ici» dit-elle. Détournant son regard, elle avança jusqu'au fond de l'anfractuosité. Là, comme un déchirement éventrant la roche, apparut une ouverture . «Allons-y, quittons la salle» dit-elle avec résolution. La fissure à nos yeux paraissait providentielle, inespérée. Sans regret, allègrement, nous la franchîmes. Le candélabre ici ne pouvait éclairer qu'un espace étréci car le boyau se hérissait de protubérances. Nos pieds butaient sur le sol. Je compris qu'insensiblement la galerie montait. Je respirais mieux. Natalia me regarda, je discernai vaguement son radieux sourire. L'atmosphère en ce lieu s'était subitement transformée. Je me sentais calme et détendu. Sur la droite, un renfoncement se dessinait tel nymphée naturellement sculptée dans le roc. Simultanément parvint à nos tympans un bruit d'écoulement. Natalia s'approcha. «De l’eau» clama-t-elle. J'entendais à nouveau sa voix mélodieuse alors que depuis le début de notre aventure elle avait chuchoté. Je m'approchai de la cavité.

Une excavation de la paroi s'élargissait en vasque où s'épanchait un filet d'eau. Je me sentis libéré, délivré. N'était-ce inestimable, extraordinaire encor plus que d'exhumer un coffre empli de pierreries, de lingots et d'écus? La source en jaillissant brillait telle un joyau dans son minéral écrin. Son expansion vivifiante évoquait une explosion d'optimisme et de gaieté conjurant la mort et les mauvais présages. C'était la promesse annonçant renaissance et régénération pour un nouveau monde. Sa chute au sein de la nappe engendrait myriade irisée de vortex en continuel tourbillonnement suscitant l'exaltation, la frénésie dans notre âme envoûtée. L'on eût dit que son onde était longuement purifiée, tamisée dans l'incommensurable épaisseur des sédiments par d'infinies filtrations, distillations inconnues. Son flot s'épanchait tel condensat aqueux d'un lent métamorphisme ou tel une expansion de cristaux décomposés qu'élaborait le globe en son antre. Sans répit cascadant, elle épanchait son intari flot sans que l'on pût expliquer d'où lui venait ce fluide. Secrètement, dispensant pour l'obscurité son trésor liquide, elle avait exécuté son labeur inlassable, inutile et vain, sans que jamais aucun regard ne découvrît sa transparence, aucun palais n'effleurât son cours, aucune oreille un jour n'entendît son clair gazouillis. Sa mélodie suraiguë dans notre âme insinuait sa douceur afin de nous charmer, nous endormir en un voluptueux nirvana qui nous consolait des maux et des chagrins. Son ruisselis semblait parler, susurrer, chanter, fredonner, babiller en plaintive inflexion pour nous livrer ses confidences. Tendrement, sa bouche invisible ainsi murmurait «Venez méditer près de mon flot, abandonnez-vous, détendez-vous. Dans mes bras, venez vous reposer, venez délasser vos membres ...»

Natalia posa le candélabre au-dessus de la nymphée rocheuse. Lentement, dans la vasque elle immergea ses mains. L'on eût dit que ses doigts se dilataient, se gonflaient, s'éclataient, s'éparpillaient en mille et cent fragments, se dissolvaient, s'évanouissaient dans la profondeur limpide afin de se reconstituer, se ressouder, se recomposer lorsqu'ils affleuraient de nouveau la surface. Luisants, ruisselants, ils paraissaient chargés de puissance, imprégnés d'énergie. Puis elle aspergea son visage en cristalline ondée qui s'irisait dans le halo du chandelier ainsi que nuée de perles. «Que c'est frais» dit-elle après une inspiration qui souleva sa poitrine. J'imaginai le souffle irradiant sa trachée, ses poumons, ses bronchioles. Je resssentais les battements de son cœur, l'apaisant flux de son humeur sanguine irriguant sa chair. Je sentais son corps entier dans l'harmonie de ses fonctions, de ses médiateurs, sécrétions comme une absolue perfection. L'eau paraissait l'avoir traversée, pénétrée par tous les pertuis et canaux de son corps afin de lui communiquer sa vigueur magique.

Alors, je pensai qu'était survenu le moment propice où je pourrai parler à Natalia. C'était pour moi primordial que je parvinsse à capter son regard, que je pusse à loisir constater l'effet de mon propos sans qu'elle esquivât mon entretien par aucun moyen. Ces mots que j'allais maintenant lui prononcer, je les avais répétés, maintenant je n'hésiterai plus. Rien ne pouvait m'en dissuader. Je ne ressentais plus plus aucune appréhension.

Décidé, je m'avançai vers elle et m'exprimai calmement, sereinement. «Natalia, je dois vous dire un important propos.» -«Chut, quelqu'un vient peut-être.» -«Non, personne, écoutez-moi...» -«L’on pourrait nous entendre.» -«Natalia, je vois en vous, beauté, merveille absolue, sublimité, sublimité.» -«Aïïïe.» Soudainement, elle avait émis un cri suraigu. «Aïe, ce caillou m'a blessée. Continuons, cela me fera moins souffrir en marchant.»

Natalia reprit le candélabre et s'engagea dans la galerie. C'est ainsi qu'elle avait pu détourner son attention, prétendant ne pas avoir entendu mes propos. Cependant, comme un regret de sa feinte, elle émit d'un mot langoureux et doux cette invitation «Viens». Ce jeu subttil augmentait plus encor l'envoûtement qu'elle exerçait. Le caillou n'était qu'un prétexte, évidemment, je n'étais pas dupe. J'avais bien dit à Natalia ce que je voulais, mais il manquait le principal, c'était d'en observer l'effet dans son regard. Sans doute aurait-il fallu que je la prisse à la taille en un mouvement grandiloquent de véhémence afin de l'obliger absolument à me fixer. J'eus alors à satiété répété: «Réalisez-vous, Natalia, dans vos yeux, vos mains, vos cheveux la beauté, la sublimité.» Lors, ne pouvant éviter mon regard, elle aurait éperdument crié, crié, jusqu'à perdre haleine, cependant que l'aurait submergée comme une onde irrésistible une orgastique ivresse.

Mais rien de tout cela cependant ne se produisit dans la réalité, sinon dans mon imagination. Nous continuions la progression. La galerie montait plus nettement. De hauts degrés sculptés dans le roc apparurent. Cette ascension nous permit d'atteindre un espace étranglé comme un goulot dans lequel nous tenions en nous recroquevillant. Je touchais quasiment Natalia. Je sentais le glissement de ses cheveux contre mes bras. Son haleine imprégnait et caressait mes joues, sa légère odeur pénétrait en ma narine. Lors, une extrémité charnue frôla ma poitrine en se dérobant, molle, évanescente. L'un des seins de Natalia m'avait effleuré.

«On ne peut avancer plus?» questionnai-je «pourtant la galerie doit bien aboutir.» -«On dirait que nous voici confinés au fond d'un puits. Tiens le candélabre, attends.» Natalia tâta la paroi de ses deux mains. «Je sens quelque chose. Je sens...» -«Qu'y a-t-il?» -«Attends... oui, je crois avoir trouvé.»

Natalia se pencha vers l'avant. Je ne vis pas très bien ce qu'elle essayait de réaliser. «Là, éclaire-moi» dit-elle. J'approchai le candélabre. Je compris que sa main déboutonnait le bas de son drapé, mais elle y parvenait difficilement dans l'obscurité. Cette approximative opération tendait à s'éterniser. Je découvris la peau de son corps, la forme élancée de sa jambe et je devinais la rotondité de ses hanches. Puis m'apparut son délicat ventre et ses reins cambrés qu'épousait le vêtement. Dans un murmure, elle expliqua ce manège: «Il y a des barreaux, je me suis mise à l'aise afin de parvenir à monter. Je te guiderai.» Bien que je n'eusse aucunement effleuré sa peau, je sentais ses bras, ses mains devenus magiquement les miens. Je sentais son pied, son mollet, sa jambe et sa hanche aussi bien que son ventre et ses deux seins. J'eus l'impression que mon corps entier s'était dissous dans le sien pour se métamorphoser à son image. Sa féminité m'imprégnait en un délire intense. J'atteignais une extase, indicible, inexprimable. Je crus que se fut en moi fusionnée la beauté de Natalia pour former une harmonie totale. Cependant, après un indéfini laps de temps dont je n'aurais pu définir la durée, je vis que Natalia, s'agrippant de ses mains aux barreaux, touchait le sommet de la cheminée.

Je l'interrogeai: «Que voyez-vous là-haut?» -«Je crois voir une ouverture.» Je sentis que Natalia poussait violemment. Je vis la tension parcourir tous ses muscles. J'eus soudain la révélation que malgré son élégance, une indomptable énergie l'habitait. Je la sentais vibrer dans son intimité, son intériorité. Soudainement, un objet bougea dans un grondement au-dessus de nous. La dalle obturant l’orifice avait cédé. Lors, un vent pur, glacé, me frappa le visage. L'espace illimité s'était soudainement révélé. Par l'entrebâillement de la dalle, on voyait briller le firmament.

Un moment plus tard, nous étions dans la campagne.



MARCHE NOCTURNE

Je renaissais. La sensation d'épanouissement parcourut tout mon corps. Cette irruption vers la surface et les cieux me délivrait du confinement. Je me crus affranchi de la matrice où je fus lentement élaboré, la Terre. L'arbre et la forêt, la source et le ruisseau, l'espace et le firmament s'offraient à mes yeux. Près de moi, Natalia tendit les bras vers les nues. Le vent enflait sa robe. L'on eût dit qu'il voulût ainsi la transporter dans l'espace. J'eus l'impression que nous allions nous envoler ensemble afin de rejoindre un éternel Paradis.

«Où sommes-nous? » dis-je. -«Peu nous importe. Je ne sais pas» Nos regards autour de nous se perdaient à l'horizon. J'entendis le beau rire enjoué de Natalia. «Là, regarde... le manoir.» Je vis en effet le toit gris ardoisé qui se profilait non loin. Nous étions près du lieu d'où nous étions partis, mais j'eus l'impression d'avoir parcouru depuis ce point un périple immense. «Tout cela pour aboutir ici» dis-je alors d'un ton dépité.» -«Oui, mais ne sommes-nous pas différents? Nous avons réellement accompli ce grand voyage et nous voici transformés plus que d'avoir navigué sur les mers et traversé les monts.»

Natalia continuait de rire. «Sauvés, sauvés, nous voici délivrés» dit-elle en feignant ainsi de penser que nous avions bravé des périls incroyables. Je me plus à la voir aussi joyeuse. Qu'elle apparût morose ou bien gaie, je ne me lassais jamais de l'observer, de la contempler, d'écouter ses propos, de m'extasier devant les infinies variations de sa beauté multiforme. Je ne me lassais jamais de guetter les mille expressions de ses traits, de son regard, selon son humeur, ses caprices. Lors, elle étendit ses bras vers moi comme une intention de m'embrasser, mais les referma pour enserrer ses deux seins. «Tu veux saisir le candélabre?» me dit-elle enfin. «On va suivre ici le sentier par la forêt pour gagner le manoir.» Je m'empressai d'obéir.

Froide était la nuit. Chaque étoile ainsi qu'un glaçon figé luisait dans les ténèbres. Nous pénétrions dans la masse épaisse et touffue des sapins. L'on eût dit qu'ils s'étaient rassemblés tous comme un cercle amical et cordial, une assemblée tranquille et pacifique. L'un, recouvert par son manteau neigeux devenait fantôme, un autre en statue se changeait, un autre encore était squelette. Certains simulaient un mage en étole, un prêtre en chasuble, un pâtre en bure. Leur vie calme et sereine habitait leur tronc, parcourait leur branchage, imprégnait leurs aiguilles. Tous paraissaient plongés dans la méditation tels des patriarches. Ces vieillards chenus paraissaient avoir atteint l'âge avancé de la sagesse après une existence agitée de passions, de joies et d'afflictions. Paix murmuraient leur feuillage épais ou clairsemé, Paix murmurait leur écorce et leur tronc, Paix semblaient exprimer leurs brindilles. Paix, sérénité signifiait leur silhouette.

Soudain, par une échancrure au sommet des houppiers, le croissant de lune apparut. Nous la contemplâmes. Sa couleur changeante oscillait de l'argent au nickel, du cuivre à l'or. Parfois, un reflet animait la surface opalescente. L'on eût cru la faucille abandonnée par un dieu sur un ténébreux guéret. L'œil s'épuisait à discerner la topographie d'océans confus, d'incertains cratères. L'on ne pouvait imaginer que ce panorama lointain de monts, étendues, vallées fût relief véritable, qu'il se composât de roc, minéraux, poussière. L'on eût dit plutôt l'irréel décor d'un fantasmagorique univers. Composé de mots, idées changés en éléments et mouvements, l'astre impalpable au sein de l'éther paraissait la matérialisation d'une illusion poétique. L'univers parfait ne s'identifiait-il pas à l'évocation fictive où la matière apparaissait image, où surface et volume étaient symbole, archétype? J'entendis la voix de Natalia qui lentement égrenait ces mots comme une incantation.

«Ô, laisse-nous rêver, belle nuit, douce nuit»

Les reflets répandus sur les rameaux givrés les adornaient de paillettes. Lors, un léger nuage élampé dans les cieux parut éclipser le croissant nocturne ainsi qu'un voile enveloppe un féminin visage.

«Ô belle voyageuse, égarée dans l'espace»

Une échappée s'élargit dans la rangée des sapins. «Regarde...» me dit Natalia. Je ne savais pourquoi, mais ses plus anodins propos m'apparaissaient parés d'un charme infini, soit par le ton qu'elle adoptât particulièrement en fonction de son humeur, soit par le timbre envoûtant de sa voix. «Regarde...» répéta Natalia, marquant un nouveau temps d'arrêt «...tous les sapins sont transformés, enguirlandés, pailletés.» -«Mais ce n'est pas Noël.» -«Si, tu ne le savais pas? C'est Noël, un réveillon ce soir est organisé dans le manoir.» -«Ah, mais cela pourrait devenir tous les jours Noël.» -«Bien sûr, aujourd'hui, c'est Noël, hier, c'était Noël. Demain sera Noël. Tu ne le savais pas?» -«Non, mais rien n’est changé si tous les jours sont Noël. Plus aucun jour n'est exceptionnel.» -«Si, tous les jours sont exceptionnels. C'est possible. Ne suffit-il pas de se pénétrer fortement de cette idée. Chaque heure et seconde, il faut se dire: c'est Noël, c'est Noël...» -«Ah, mais comment un jour banal se transforme-t-il en jour de Noël?» -«C'est d'y penser car il suffit de le vouloir pour que cela soit. » -«Mais c'est difficile...» -«Essaie. Tu ne le sens pas que c'est Noël? -«Oui, je crois que j'y parviens.» -«Ah, tu vois.»

Natalia disait juste. Lors, il avait suffi que le mot Noël fût prononcé pour que tout se transformât, que tout me parût féerique. Je m'en apercevais maintenant, je le sentais. C'est Noël disait le songeur croissant de lune, C'est Noël disait le chemin, C'est Noël disait la neige, C'est Noël disaient les étoiles. Tous les sapins semblaient décorés, le cône illuminé devenait bougie, le scintillant glaçon pent-à-col. Tout le monde en ce lieu savait que c'était Noël. Ce changement s'était produit comme un vulgaire et commun fragment de plomb sous l'effet de la transmutation peut se convertir en or. La métamorphose affectait ma pensée, mais n'était-ce alors potentialité que je ne saisissais pas auparavant et que ma disposition d'esprit différente avait permis de percevoir?

Nous avions repris lentement la progression quand Natalia se retourna vers moi. «Il me semble... qu'un merveilleux évènement vient de se produire.» -«Je ne vois pas.» -«Ce n'est pas visible encor, mais on peut déjà le sentir.» -«Ah.» -«Essaie de voir.» -«Maintenant je l'avais senti, C'était vraiment un merveilleux évènement.» -«As-tu senti?» -«Oui, je le vois, même.» Ce que j'avais perçu, là, c'était sur ma joue tiède, un léger effleurement, doux, incroyablement doux. Puis aux rayons séléniens, des flocons perdus avaient dansé devant mes yeux. Maintenant ils étaient réticule épais, serré, chutant continuellement et lentement. Certains remontaient, glissaient horizontalement. L'on eût dit qu'ils parcouraient un labyrinthe invisible, un réseau transparent de chemins enchevêtrés dans l'éther. Sans repos, ils tournoyaient, tourbillonnaient ainsi que des samares. Sans répit, ils planaient, volaient tels des moucherons cherchant un incertain rayon dans les ténèbres. Chacun d'eux, tel un être habité par une âme, ainsi dans l'impesanteur semblait se mouvoir, manifestant par son trajet hasardeux sa fantasque humeur. Bientôt, ce fut un muet déluge, un rideau mouvant qui paraissait n'avoir ni cause et ni motif sinon la création de beauté constituant son Moyen, sa Finalité.

Natalia s'immobilisa longuement. Son visage était maintenant empreint d'un léger sourire indéfinissable ainsi qu'un reflet de cette apparition magique. Je l'entendis alors chuchoter de sa voix rêveuse: «Il neige.» De même alors, j'aurais voulu répéter Il neige, mais je craignis que ma voix mal assurée ne brisât inopportunément ce miraculeux moment au lieu de le prolonger, aussi je me tus.

Natalia tendit ses deux mains ouvertes. Les duveteux flocons heurtant sa peau disparaissaient, volatilisés par ce contact. «Quel effet cela produit-il?» osai-je ainsi demander en murmurant. «On dirait des petits picotements, mais très, très légers.» Après un moment silencieux, Natalia murmura, d'un ton rêveur «La neige au loin danse.» Natalia me souriait, c'était Noël. J'eus l'impression que je ne vivrais jamais de moment plus sublime. Cependant, nous avions repris la marche.

«Ô, laisse-nous rêver, belle nuit, douce nuit

Reine des cieux luisant, au sein du firmament...»

Je m'abandonnais à la poésie qu'égrenait sa bouche ainsi qu'un enfant bercé par le chant de sa mère.

«Ô belle voyageuse, égarée dans l'espace»

Je ne désirais plus vivre en mon existence un moment différent. Je ne voulais voir que l'image adorée de Natalia, n'entendre aucun son qui ne fût sa voix. J'aurais pu marcher indéfiniment en suivant ses pas... mais le manoir apparaissait devant nous, le sentier s'achèverait bientôt.

Soudain, j'eus l'impression que nous pénétrions dans un vortex invisible, anomalie spatio-temporelle. Je ne sais quand ce changement s'était produit, mais j'en percevais le résultat. Le paysage autour de nous s'était figé. Le croissant lunaire insensiblement s'était caché, la neige avait cessé de tomber. Je compris que ce n'était plus Noël. Ce n'était pas uniquement la transition qui pouvait séparer deux moments différents, mais la dérive étrange affectant l'Espace et le Temps. De quoi pouvait-il s'agir, quel était ce phénomène? Je constatai que tous les éléments perdaient leur brillant, la netteté de leur contour, préliminaire à leur évanouissement dans le Néant. Je ne parvenais plus à distinguer les rameaux des sapins. Le brouillard semblait s'être opacifié. Le sentier sur lequel nous marchions me parut mouvant, incertain. Le toit du manoir apparut devant nous. La fumée ne sortait plus de la cheminée, les baies paraissaient condamnées La bâtisse à mes yeux lentement se décomposait. L'angoisse alors m'étreignit. Qu'allait-il se passer? Je voulus appeler Natalia. Je m'aperçus que j'en étais incapable. Ma bouche était muette, aucun son n'en sortait malgré mes efforts. «Natalia, Natalia...» M'entendait-elle? «Natalia, Natalia...» Devant nous se dressait le manoir, bloc massif dans lequel ne se détachait plus aucune ouverture. Je ne savais si je marchais réellement ou si je n'en réalisai que la conception dans ma pensée, me procurant l'impression de l'accomplir. Que se passait-il? Nous arrivions devant le seuil, mais un panneau rigide en murait l'ouverture. Mes yeux ne pouvaient distinguer qu'ombre et silhouette imprécise. «Natalia, Natalia...» Je discernai confusément son visage évaporé dans l'espace. J'entendis sa voix, étouffée par les sanglots. «C'est terminé... Adieu.» Ce fut son dernier mot. Je ne devais plus jamais la revoir.



ÉPILOGUE

Avant d'avoir ouvert les yeux, je compris que j'avais déjà quitté l'univers parfait. Combien de temps avait duré ma rêverie? Je ne savais. Je sentais mon corps pesant, mon corps d'humain qui devait accomplir sa destinée sur la Terre. Mais où pouvait se trouver Natalia? Sans doute en aucun lieu de ce monde ou bien partout. L'avais-je autrefois rencontrée? Jamais sans doute ou cent fois... Je ne savais.

Roman intimiste - Association livagora - 2012 - ISBN 978-2-9541391-0-4 - Licence Creative Common CC-BY-ND