RÉCITAL LE CHEVALIER KENNETH
INTÉGRALE DU TEXTE


1 LE VIEILLARD ET SA FILLE

À Tantallon Caistil, que lèche l'Océan
Dans l'antique salon, de haute lice orné
Le seigneur MacFarlane, a fait mander Kaitlin
Kaitlin, sa fille aînée, son enfant adorée.

L'aïeul baisse la tête, et songe tristement
Car bien à contrecœur, il doit lui signifier
Ce qu'il n'approuve point, et ce qu'elle redoute
Ce que raison commande, et sentiment refuse
Mais oubliant sa peine, il reprend contenance…

La voici qui paraît, splendide, éblouissante.
Si grande est sa beauté, qu'on la croirait image
Surgie dans le décor, de la tapisserie.

L'ancêtre alors s'avance, et lui dit à regret

«Je suis las, je suis vieux, hélas, ma chère enfant.
Je sens de jour en jour, mes forces décliner.
Voyez mon dos courbé, mon visage ridé
Voyez ma blanche barbe, et mon front dénudé.
La jeunesse épanouie, c'est l'aube de la vie
Tandis que la vieillesse, en est le crépuscule.
Je ne puis soulever, ma lance et mon écu.
Je ne puis chevaucher, mon destrier fougueux.
Je ne distingue plus, d'étoile au firmament.
Je ne puis déchiffrer, de mots sur le grimoire.

Je ne pourrai longtemps, protéger notre clan
Contre le vil Murd'och, ennemi de nos gens
Le féroce Murd'och, l'intraitable Murd'och
Murd'och, tapi là-bas, au fond de Lochleven
Le château du mystère, et des enchantements.

N'est-ce pas le moment, pour vous d'élire enfin
Quelque beau chevalier, parmi vos prétendants?
Je suis faible, impuissant, tandis qu'ils sont robustes.
Mon regard las s'éteint, leurs prunelles fulgurent.
L'un d'eux pourrait sauver, notre fort menacé
Repousser en son fief, Murd'och et ses démons.
N'êtes-vous éblouie, par ces fiers équipages
Lorsque devant le hourd, ils viennent parader
S'exhibant fièrement, tels héros invincibles?
N'applaudissez-vous point, leurs glorieuses prouesses?
Ne célébrez-vous point, leur intrépidité?
N'êtes-vous point émue, de voir à la veillée
Lorsqu'ils ont déposé, la brillante cuirasse
Leurs membres vigoureux, leur torse musculeux?»

Ainsi dit le seigneur, à sa fille chérie
Mais elle se tient coite, et songe amèrement.
Par ces mots douloureux, elle répond enfin

«Que dites-vous, mon père, ô, malheur, infortune?
Quel servile destin, me proposez-vous là?
Que ces tristes propos, contrarient mon humeur.
Je n'aime que soirées, mondaines réunions
D'esprits fins, raffinés, épris d'art et de lettres.
Quelle délectation, quel suprême plaisir
D'épancher tendrement, les soupirs de son âme
Pendant qu'un ménestrel, de son habile main
Sur un luth au son doux, égrène un chant sublime.
Laissez-moi préférer, plutôt que la présence
D'un maussade mari, médiocre, autoritaire
La douce compagnie, d'accortes damoiselles.
Que peuvent bien valoir, ces chevaliers superbes
Ces rustauds, ces fats, ces vantards, ces bravaches?
Plus creux est leur cerveau, que leur heaume évidé.
Brillante est leur cuirasse, et terne leur pensée.
Leur vue courte s'arrête, au bord de leur visière.
Ne suis-je qu'un appât, de chair appétissante
Pour cette mâle engeance, étourdie par le rut?

Qu'est-ce qu'un homme hélas, un être laid, grossier
Ne songeant qu'à chasser, et trousser les donzelles
S'adonnant aux jeux vils, des tournois et des joutes.
Nul désir élevé, ne gouverne son âme
Sinon verser le sang, dispenser la souffrance
Dans la fange clouer, d'une flèche assassine
Le bel oiseau des bois, qui volait dans l'azur
Poignarder sans pitié, la biche au regard tendre
Lors qu'en mourant son œil, verse des pleurs amers.
Son esprit insensible, au timbre d'une flûte
N'apprécie que fanfare, annonçant le carnage»

«Ô, par Dieu tout-puissant, Kaitlin, je vous en prie
Las, vous devez choisir, l'un de nos chevaliers
Sinon vous finirez, dans la tour de Murd'och.
Vous n'entendrez alors, sempiternellement
Comme entretien galant, que le cri du hibou
Nocturne compagnon, de souffrance et d'ennui.
Le soir, vous charmera, dans l'effrayant silence
Pour champêtre concert, le carillon lugubre
Que joue, sourd musicien, le jacquemart de fer.
Si vous ne consentez, à choisir un époux
Demain, que deviendront, tous ceux de ma lignée
Ceux que vous chérissez, votre sœur, vos deux frères?
Pourrez-vous supporter, de les voir humiliés
Jetés dans l'oubliette, ou forcés d'obéir?»

Kaitlin à ces mots durs, se prosterne et gémit.
«Soit, je serai l'épouse, effacée, résignée
D'un chevalier puissant, qui nous protégera.
C'est mon devoir de femme, envers ceux de mon clan
Mais ce jour d'hyménée, sachez-le bien, mon père
De ma nubilité, je porterai le deuil.
Pendant que festoieront, les convives joyeux
Je serai morfondue, triste et mélancolique.
Mon époux n'étreindra, que mon corps privé d'âme.
Je voudrais m'enlaidir, pour la nuit de mes noces
Voir ma peau se flétrir, se couvrir de pustules
Mes jambes et mon flanc, se creuser de sillons
Car je ne veux offrir, suprême sacrilège
Ma beauté virginale, à sa laideur indigne.
C'est décidé, mon père, ici réunissez
Les meilleurs prétendants, fleur de chevalerie»

«C'est décidé, ma fille, ici bientôt viendront
Les meilleurs prétendants, fleur de chevalerie»


2 LETOURNOI

Aux abords du château, le tournoi se prépare.
Les écus armoriés, sont alignés, fixés.
Pavois et boucliers, sont rangés, disposés.
De la dextre à senestre, et du chef à la pointe
Reluisent leurs métaux, leurs émaux, leurs fourrures.
Pennons jaunes et bleus, violettes banderoles
Sont dressés, déroulés, autour de la carrière.
Les fanions, étendards, les écussons, bannières
Claquent au vent marin, se lovant, s'éployant.
Les pavillons flottants, ondulent dans les airs
Tels d'aériens serpents, qui rampent dans l'azur.

Cependant, sur la piste, au fond de la carrière
Seuls deux preux chevaliers, s’avançant vers le hourd
Veulent défier Murd’och, pour emporter la belle.

Brusquement retentit, un appel de fanfare.

Sitôt les chevaliers, se disposent en lice.
Chacun devant le hourd, parade fièrement
Tâchant d'accaparer, le regard de la Dame.
Cependant en sa loge, observant le tournoi
Kaitlin effarouchée, suit des yeux les héros
La voici qui s'adresse, à la dame d'honneur.
«Dis-moi donc, Abigail, quel est ce chevalier
Dont la tunique jaune, ainsi qu’un soleil brille.
Son regard fier, profond, m'a d'un coup transpercée.
Je ne l'ai vu brandir, violemment son épée
Non plus fanfaronner, pour attirer mon œil»
«C'est Kenneth l'avisé, Kenneth le magnanime»
«Mais quel est ce géant, à la face terrible
Caracolant tout près, afin que je l'admire?»
«C'est le brutal Macload, que redoutent les preux
Si puissant est son bras, que rien ne lui résiste»
«Mais rompons, je vous prie, car s'est levé mon père»

«Oyez, oyez, seigneurs, dames et chevaliers.
Dieu va déterminer, en sa clémence auguste
Le successeur du trône, et suzerain du fief.
Le vainqueur de l'épreuve, épousera ma fille
Kaitlin aux blanches mains, aux blondes cadenettes
Mais il devra d'abord, mater notre ennemi
Le féroce Murd'och, l'intraitable Murd'och
Murd'och, tapi là-bas, au fond de Lochleven
Le château du mystère, et des enchantements.

Silencieux, les deux preux, s'éloignent à l'écart.
Chacun d'eux méditant, se prépare à l'épreuve.
Kaitlin, pendant ce temps, s'interroge, angoissée.
Dans son cœur débordant, s'agitent ses pensées.

«Ô, que m'arrive-t-il? Pourquoi suis-je ffrayéee
De voir Kenneth défier, le terrible MacLoad?
Kenneth qui m’a paru, si doux, si délicat.
Pourquoi cette langueur, cet inconnu tourment
Qui me saisit, m'emporte, et ravit ma raison?
Je sens que mon cœur bat, à coups précipités
Que ma poitrine émet, des soupirs douloureux.
Mon Dieu, s'il trépassait, ne serais-je fautive
De l'avoir aguiché, par mes regards languides?

Kenneth, pendant ce temps, s'interroge, angoissé.
Dans son cœur débordant, s'agitent ses pensées.

«Bonheur inattendu, bonheur inespéré
Lors que je chevauchais, devant les gentes dames
J'ai vu que me suivaient, deux aimantes prunelles.
Sans doute ai-je rêvé. Non, je suis trop indigne.
Sans doute m'abusa, quelque miroitement.
Quel rayon, quelle flamme, illuminent mon âme?
Quelle révolution, m'irradie, m'étourdit
Bouillonne dans mon cœur, bouleverse mes sens?

Les héros, cependant, ont rejoint leur quartier.
Chacun d'eux posément, enfile son armure
Les voici maintenant, enfourchant leur monture.
L'instant de vérité, sans retour a sonné.
Dans le hourd cependant, se lamente Kaitlin.
«Je ne puis supporter, de voir Kenneth en lice.
Toi, ma tendre Abigail, suis des yeux le tournoi.
Dis-moi jusqu'à l'issue, le sort des combattants
Lors que je resterai, masquée par le rideau.
Tu me verras sortir, joyeuse ou morfondue
Selon que le vainqueur, sera l'un ou bien l'autre»
De sa robe elle tire, une dague effilée
Qu'elle tient prête ainsi, dans sa tremblante main.
Un cri d'airain, soudain, pulvérise l'éther.

Les destriers puissants, l'un vers l'autre s'élancent.
Poursuivant son élan, par l'effort des montures
Le rapide galop, décuple sa vitesse.

Les combattants arqués, serrent contre eux leur pique.
Chacun n'est plus alors, qu'aveugle mécanique.
La chevauchée d'enfer, se précipite encor.

Chaque instant s'écoulant, semble une éternité
Mais la distance entre eux, diminue, s'amoindrit.
Plus que cent pas, cinquante pas, vingt, dix, horreur
Dans la foule s'élève, une immense clameur.

Le formidable choc, désarçonne Kenneth
Cependant que Macload, à la jambe est touché.
Kenneth gît sur le sol, inerte, inanimé.
Son heaume détaché, découvre son cou tendre.
L'on ne pourrait savoir, s'il est mort ou vivant.
Macload aiguillonné, s'approche de sa proie
Mais il est retardé, par sa cuisse meurtrie.
Lors, Kenneth, lentement, recouvre sa conscience.
Dans son œil embrumé, passent des lueurs vagues
Puis à peine il distingue, une masse avançant.

Dans le hourd cependant, Abigail angoissée
Bien à regret s'adresse, à la belle Kaitlin.
«Je ne puis vous livrer, que nouvelle attristante .
Votre chevalier, Dame, est tombé sous l'assaut
Du terrible Macload, que redoutent les preux.
Le voici qui s'apprête, à traverser la gorge
Du malheureux Kenneth, gisant dans la poussière»
«Malédiction, malheur, hélas, trois fois hélas.
Ma fidèle Abigail, préviens-moi sans tarder
Lorsque pénètrera, la pointe dans sa gorge»

«Macload assène un coup... mais Kenneth se retourne.
Maintenant le voici, qui dégaine son glaive
Puis transperce le corps, de son rival surpris.
Macload s'est effondré
Kenneth s'est relevé»

Kaitlin alors paraît, détournant la tenture.
«Ô Dieu, Dieu tout-puissant, quel bonheur, quel bonheur.
Peu fallut, Abigail, que je ne te revisse»


3 DUO KAITLIN-KENNETH

«Ô, mon beau chevalier, sauveur de notre clan
Comment défîtes-vous, le terrible Macload?
Comment parvîntes-vous, à déjouer sa garde?»


«Ô, ma Dame adorée, séraphique merveille
C'est mon bras qui frappa, mais c'est vous qui vainquîtes
Mon cœur était rempli, d'espérance et d'amour»

«Cet amour prometteur, je ne voudrais qu'il fût
L'éphémère étincelle, étouffée par un souffle
Mais le permanent feu, ne s'éteignant jamais»

«Cet amour prometteur, n'est bluette inconstante
Mais flamme persistante, allumée pour toujours.
Plus que braises dans l'âtre, elle brûle en mon cœur»

«J'apporterai Beauté, j'apporterai Noblesse
Dans la triste laideur, nous minant ici-bas.
Je serai pour vous l'ange, illuminant votre âme»

«J'apporterai ma Foi, j'apporterai ma Force
Pour que rien ici-bas, ne puisse vous souiller.
Je serai le gardien, protégeant votre vie»

«Toujours par la pensée, vous accompagnerai
Lorsque vous douterez, dans la fatale épreuve
Lorsque vous faiblirez, sous les coups ennemis»

«Toujours en mon esprit, votre image verrai
Sur les chemins terreux, les sillages marins
Jusqu'à mon dernier pas, jusqu'à mon dernier souffle»

«Sans peur vous lutterez, pour le Bien, pour le Juste
Vous défendrez l'enfant, la femme et le vieillard.
Nul propos discourtois, ne dira votre bouche»

«Sans peur je lutterai, pour le Bien, pour le Juste.
Je défendrai l'enfant, la femme et le vieillard.
Ma bouche ne dira, nul propos discourtois»

«De mes cheveux dorés, conservez cette mèche
Dans un étui d'argent, ciselé de mon nom.
Toujours le sentirez, à votre col fixé»

«De vos cheveux lustrés, mèche conserverai
Dans un étui d'argent, à votre nom gravé.
Toujours la sentirai, sur mon cœur palpitant»

Ainsi le chevalier, sa Dame rencontra
ans l'antique salon, de haute lisse orné
Puis sans tarder partit, vers Lochleven maudit.


4 SORCIÈRE

Dans les Highlands bossus, le chevalier Kenneth
Hardiment chevauchait, songeant à son devoir
Mater le vil Murd’och, l’ennemi de sa dame
Le féroce Murd'och, l'intraitable Murd'och
Murd'och, tapi là-bas, au fond de Lochleven
Le château du mystère, et des enchantements.

Lors qu’il dormait, paisible, auprès de son coursier
Le voici réveillé, par une étrange voix
Dans la nuit marmonnant, de latines formules.
«Qui va là?» cria-t-il, saisissant une torche.

Des ténèbres parut, un être monstrueux
Vieille femme avachie, tassée, voûtée, nouée
Dont la gibbosité, paraissait effrayante.
Par sa bouche édentée, ces mots enfin sortirent
«Ce qu'au bas monde suis, peut-il bien t'importer?
Sorcière, enchanteresse, ou bien devineresse.
Veux-tu savoir le sort, qui t'est promis demain?
Je puis te révéler, ton avenir prochain.
Faux, fourbes et vénaux, tous égaux sont les hommes.
Pour diriger leurs pas, tous ont besoin de moi.
Pape ou bien malandrin, seigneur ou bien croquant.
Suis-moi, vil chevalier, au fond de ma tanière
Le vieux moulin ruineux, qui me sert de manoir»

La masure apparut, dans un repli du val.
De lui-même s'ouvrit, le portail descellé
Comme s'il était mu, par d'occultes puissances.
La vacillante porte, émit un grincement.
Le vent, d'un coup violent, derrière eux la ferma.
C'est alors qu'un chat noir, dans leurs jambes jaillit.
Kenneth ne tressaillit, ne tira son épée.
L'immense pièce oblongue, était jonchée d'objets
Biscornus, singuliers, inquiétants ou bizarres
Sur le mur opposé, la cheminée s'ouvrait.
Le brasier rougeoyait, au fond de l'âtre obscur
Tel en son antre noir, l'esprit de Lucifer.
Par l'ébrasure ouverte, au fond de la masure
Kenneth crut deviner, des bêtes camouflées
Mais il ne tressaillit, ne brandit son épée.
L'on voyait luire au fond, l'énigmatique boule
Q'un rayon sélénien, de reflets animait.

Quand pénétra Kenneth, dans le hideux repaire
D’une voix éraillée, la vieille ainsi lui dit
«Mon fier seigneur, dis-moi, d'où tu viens, où tu vas»

«Scone, éminent château, me vit enfant grandir.
Je m'en vais guerroyer, contre le vil Murd'och
Murd'och, tapi là-bas, au fond de Lochleven
Le château du mystère, et des enchantements.
Je suis le chevalier, de la Dame Kaitlin.
Je lui serai toujours, loyal et prévenant.
Toujours demeurerai, fidèle à son amour»
«Ma boule magique, ô, toi qui peux découvrir
Les sentiments enfouis, dans le secret des cœurs
Montre-moi ce que vaut, ce chevalier trop beau»
Lors tressaillit Kenneth, et sa tête baissa.

«Dévoile-moi ses peurs, ses frayeurs, ses passions.
Démasque-moi sans fard, sa face véritable.
Suis le méandre obscur, de son âme ondoyante...
Voici donc, vil seigneur, ta réelle nature.
Si ton bras est puissant, bien faible est ton esprit.
Le désir de la chair, soumet ta volonté.
La pulsion te gouverne, avec l'instinct vulgaire
Tandis qu'au moindre obstacle, abdique ta raison.
Ton amour n'est qu'un leurre, un commode prétexte.
Le premier cotillon, que tu rencontreras
Lui deviendra fatal, et sera son tombeau.a»
Lors tressaillit Kenneth, et sa tête baissa.
«Satanas Te implor Doamne, Te implor
Satanas, Asa sa fie. Acum. Acum, Acum»

Kenneth soudain trembla, tout son corps s'agita.
Ses bras se démenaient, ses jambes flageolaient.
Sa bouche se tordait, sa peau se hérissait
Comme si les démons, en lui se déchaînaient
Honteux et humiliés, qu'on les eût découverts.
«Satanas Te implor Doamne, Te implor
Satanas, Asa sa fie. Acum. Acum, Acum»
Lors Kenneth se calma, sombra dans l'inconscience
Puis il fut envahi, de visions fantastiques
Fourmillant et grouillant, d'horribles créatures
De monstres écailleux, plumeux ou bien velus
Dragons ailés, scorpions ventrus, guivres cornues
Licornes affublées, d'appendices griffus
Noirs alérions pourvus, de tête léonine
Catins déshabillées, chevauchant des poissons
Hirsutes diablotins, enfourchant des pigeons.
Des amants forniquaient, dans une bulle en verre
Des squelettes dansaient, dans le feu d'un brasier...
Puis un nuage sombre, emporta les démons.

Lorsqu'il se réveilla, ces mots il entendit.
«Vil chevalier, voilà, remède à ton état
Capable d'inhiber, ta volage nature
Cet anneau merveilleux, au magique pouvoir.
Celle qui portera, cette bague à son doigt
Conservera toujours, son amant aliéné.
Tâche de l'enfiler, au doigt fin de ta Dame»


5 LA FILLE AVEUGLE

«Depuis l'aube ahanons, dans ce désert pays.
Vers l'horizon lointain, n'apparaît nul château
Qui pourrait proposer, besogne pour nos bras.
Las, devrons-nous manger, les racines des joncs.
Las, devrons-nous dormir, sous le dais noir des cieux.
Depuis l'aube ahanons, sur les rocs anguleux.
Ma fille, épaule-moi, les ans m'ont accablée.
Tu dois me soutenir, et je dois te guider
Car je ne puis marcher, lors que tu ne peux voir.

«Pourquoi suis-je ainsi née, telle emmurée vivante
Condamnée pour toujours, dans ma geôle invisible.
Sans jamais s'éclaircir, la nuit toujours m'habite
La nuit, la nuit profonde, insondable, étouffante
L'épouvantable nuit, l'intolérable nuit
La continuelle nuit, la perpétuelle nuit.
Meilleur est le destin, du crapaud, de l'orfraie
Puisque dans leur malheur, ils possèdent la vue
Ce don miraculeux, ce présent merveilleux
Qu'en sa clémence Dieu, fit aux êtres abjects.

L'espace d'un instant, voir, voir... et puis mourir.
Seigneur, infligez-moi, douleurs, tourments, tortures
Si vous me permettez, de voir mon infortune
Voir le fer me percer, la verge me frapper
Voir le sang de mes plaies, s'écouler sur le sol.
Pourquoi moi seule aveugle, au milieu des voyants?
Mon âme est ingénue, jamais ne fis le Mal.
Pourquoi cette injustice, et pourquoi ce martyre?
Pourquoi dois-je endurer, cet infini supplice?
Hélas, hélas, ma mère, ô pourquoi fis-tu naître
Cette enfant dont les yeux, jamais ne s'ouvriront?

«Mais, qui vient par ici. J'entends des cliquetis»
«Ne rêves-tu pas? Non, je ne vois rien, ma fille»
«Pourtant je les entends. Voilà qu'ils se rapprochent»
«Mon Dieu, là-bas, au loin, de monstrueuses formes.
Des brigands brandissant, poignard et cimeterre.
Ciel, nous serons volées, capturées, égorgées.
Qui viendrait nous sauver, en ces mornes parages?
«Mais que se passe-t-il? Voilà qu'ils se retournent.
Voilà que fond sur eux, un cavalier fringant.
Tous devant lui s'enfuient, terrifiés, affolés.

Voici le destrier, qui s'avance vers nous»

«Je suis le chevalier, venu pour vous servir
Kenneth, le défenseur, de la belle Kaitlin»
«C'est Dieu qui vous envoie. Comment vous remercier
Je suis Paige, et voici, Hollie, ma chère enfant.
Ma pauvre fille et moi, nous sommes roturières.
De châteaux en châteaux, nous louons nos deux mains
Pour tisser ou carder, filer ou dessuinter»

«La noblesse de l'âme, en vos traits semble inscrite.
La gouaille des marauds, n'entache vos propos.
Mais pourquoi votre fille, à la belle frimousse
Ne cesse de fixer, un point à l'horizon?»
«La malheureuse enfant, de naissance est aveugle»
Dès qu'elle eut dit ces mots, des pleurs dégringolèrent
Sur les joues de Hollie, sans pouvoir s'arrêter
Le Chevalier en lui, sent remuer son cœur.
«Mère, ô décrivez-moi, le noble chevalier»
«Sa face resplendit, comme un soleil radieux.
Son regard chaleureux, enveloppe et séduit.
Sa démarche élégante, évoque l'harmonie»
«Pourrais-je vous toucher, beau chevalier Kenneth?»
«Mon enfant, touchez-moi, puisque vous ne voyez.
Pourtant ne croyez point, ce portrait élogieux.»
«Vous êtes le soleil, que je n'ai jamais vu
L'étoile éblouissante, éclairant mes ténèbres
L'inaccessible port, dont je n'osais rêver.
Ne m'abandonnez pas, ne m'abandonnez pas.
Ma pauvre mère et moi, ne pouvons plus survivre.
Je vous en conjure, ô, très noble chevalier
Trouvez-nous sans tarder, un asile accueillant»
«Kaitlin aux blonds cheveux, fille de MacFarlane
Voudra bien vous garder, à Tantallon Caistil.
Faites-lui parvenir, de la part de Kenneth
Cet anneau merveilleux, au magique pouvoir
Qui par hasard m’échut, par la main d’une fée
Celle qui portera, cette bague à son doigt
Conservera toujours, son amant aliéné.

Ainsi la jouvencelle, avec sa vieille mère
Vers Tantallon Caisteal, se dirige, angoissée.
Dans son cœur, elle craint, de rencontrer Kaitlin.
Morose, elle médite, en suivant son chemin.
«Ô, comme j'appréhende, et comme je redoute
De rencontrer demain, cette femme inconnue.
Sera-t-elle ennemie? Pourrait-ce être une amie?
Que ne puis-je moi-même, enfiler cet anneau?
Rien ne m'empêcherait, d'accomplir cette action.
Rien qu'un geste, un seul geste, et je serais sauvée.
Ce geste suffirait, pour que d'un coup je passe
Du plus noir désespoir, au plus grand des bonheurs.
Kenneth m'appartiendrait, me serait aliéné
Car le magique effet, le détournerait d'elle
Pour l'attirer vers moi, sans qu'il ne réagisse.
Las, je dois apporter, l'amour à ma rivale
Qui me condamnera, d'une rancœur injuste.
Je subirai les maux, de supplices cruels
Car ma faute est d'aimer, celui qu'elle chérit.
N'est-il mission plus dure, et plus injuste épreuve?»


6 LOCHLEVEN

Lors, cheminait Kenneth, le hardi chevalier
Quand devant lui parut, le rivage du loch.
Rien ne lui permettait, d'atteindre le château.
C'est alors que survint, un esquif sans rameur
Comme une apparition, curieuse, énigmatique.
Sans peur le chevalier, s'embarqua dans l'esquif.
Kenneth longtemps vogua, quand sur l’onde soudain
La brume s'entrouvrit,

Une masse apparut
Monstrueuse, effroyable, effrayante... Lochleven.
L'inexpugnable fort, se dressait en son île
Tel un abrupt piton, sculpté par les tempêtes.
Ses tours sont des épées, déchirant l'atmosphère
Ses merlons et créneaux, sont de célestes scies
Découpant le brouillard, de leurs pointes aiguës.
Son ossature énorme, au rocher se marie.
Furoncle de la Terre, édifié dans les cieux
Pustule de l'enfer, se dressant dans l'éther
C'est le fort que bâtit, Belzébuth l'indompté
Le palais que rêva, Satan le malveillant.
C'est l'antre imaginé, par Méphistophélès.

Lochleven, c'est le Mal, c'est la terreur, l'angoisse
Lochleven, c'est la peur, c'est l'effroi, c'est l'horreur
Lochleven, c'est le gîte, habité par les grées
Le repaire infernal, des lamies et des goules
Farfadets et lutins, succubes et incubes.
Chaque moellon, chaque degré, chaque poutre et solive
Semblait suer la crainte, exsuder la frayeur.
Ses lourds portails de bronze, aux grinçantes paumelles
Pivotent sur leurs gonds, sinistrement poussés
Par d'invisibles doigts, montant de la Géhenne.
Ses cordages et liens, sont des nœuds ophidiens.
Ses torches sont dragons, crachant leurs vives flammes.
Les rayons du soleil, coulant timidement
Par l'orifice étroit, des hautes barbacanes
Vaincus, décolorés, désubstantialisés
Ne peuvent éclaircir, les profondes ténèbres
Qui règnent tout le jour, dans les pièces lugubres.
Bouche avide guettant, son humaine victime
La funeste oubliette, offre à l'œil effaré
Son immonde béance, épouvantable, atroce.

Kenneth, d'un pas serein, s'approcha de la douve.
Le pont-levis dressé, fermait l'entrée du fort.
Prudemment il marcha, sur le bord du fossé
Puis bientôt s'enhardit, jusqu'au milieu de l'onde.
Nul écueil, nul danger, n'entravait son avance.

La boue lui paraissait, douce, huileuse, onctueuse
Voluptueusement, oignant ses membres las
Mais son corps s'enlisait, imperceptiblement.
La fange asservissait, toutes ses facultés
Ligotait son esprit, endormait sa conscience.
Le miasme dégoûtant, répugnant, repoussant
Lui paraissait alors, supportable, agréable.
Dans la bourbe sans fond, il se fût englouti
Ne pouvant ni bouger, ni penser, ni sentir
Si n'était revenu, dans son lucide esprit
Le souvenir aimé, de la belle Kaitlin.
Songeant à la noblesse, épanchée par son œil
La fange lui parut, détestable, exécrable.
C'est alors, courageux, qu'il parvint à s'extraire
De la vase tira, ses mains, ses pieds, son corps.

Dégagé de l'étreinte, il poursuivit sa marche
Lorsqu'il sentit passer, dans ses pieds un courant.
L’onde le dirigea, dans une galerie.
De ses membres s'aidant, il franchit la muraille.

Lors, il parvint, surpris, au fond d'un étroit puits
Qu'il put escalader, s'agrippant aux moellons.
Kenneth se retrouva, dans un corridor sombre.
Des torches grésillant, au long du mur fixées
Confusément versaient, leurs sinistres lueurs.
C’est alros qu’apparut, vers sa gauche une porte
Dont les battants ouverts, paraissaient l'inviter.

Kenneth, d'un pas serein, vers le seuil avança.


7 EPREUVE

Dès qu'il eut pénétré, son œil fut aveuglé
Par un lumineux flot, de couleurs irradiantes.
Rubis, diamants, jais, saphirs, béryls, améthystes
Scintillaient, fulguraient, chatoyaient, flamboyaient
De tous côtés jetant, leurs étincellements.
Bagues et pent-à-col, broches et pendentifs
Lingots, écus, chaînettes et colliers, fermails
Couronnes enchâssées, diadèmes emperlés
S'étalaient, s'empilaient, pêle-mêle en tous sens
Dans un ruissellement, d'opalescentes gemmes.
Parmi les pierreries, aux feux éblouissants
Reluisait humblement, la nacre avec l'ivoire.
Les coffrets, les goussets, les étuis et les bourses
Débordaient, regorgeaient, tels cornes d'abondance.
Ces merveilleux bijoux, s'offraient au visiteur
Provoquant tentation, convoitise, envie.
L'on aurait pu sans risque, en ravir à poignées.

Kenneth les admira, mais point ne les toucha.

Le chevalier gagna, l'étage supérieur.
es chambres s'alignaient, suivant un long couloir.
Kenneth, d'un pas serein, pénétra dans chacune.

Il découvrit bientôt, de nobles jouvencelles
Nues ou bien revêtues, de houppelandes vives
De mantels en letice, ou pélissons fourrés
Tuniques en brunette, écarlate ou futaine.
Des banoliers en lin, serraient leur taille fine.
Certaines arboraient, des coiffes à cornettes
Chaperon, capuchon, guimpe ou chapeau d'estrain.
D'autres, déshabillées, flânaient en bracerolle
Sommeillaient ou dormaient, en des couches soyeuses.
Toutes étaient parées, de bijoux scintillants
Colliers et bracelets, boucles d'oreille, anneaux
Les cheveux longs nattés, liés ou déliés, noués
Blonds, auburn ou bien roux, châtain, bruns ou bien noirs
Qu'adornaient des rubans, aux teintes coruscantes.
Leur carnation variait, du blanc neige au blanc crème.
Leurs yeux prenaient le teint, du radieux arc-en-ciel
Bleu vif ou bleu pastel, gris clair ou marron sombre.
Le timbre de leur voix, aux tendres inflexions
Chantant, doux, chaleureux, envoûtait, séduisait.
Toutes représentaient, la beauté multiforme
Comme la mélodie, que varie le harpiste
Renouvelée toujours, et jamais identique.
Toutes lui paraissaient, l'image de Kaitlin.

Kenneth les admira, mais point ne les toucha.

Puis Kenneth pénétra, dans les chambres suivantes.
Là, des filles s'offraient, allongées sur des lits
Baîllant leur amigaut, ou retroussant leur chainse
Pour dévoiler un sein, dénuder une jambe.
Toutes rivalisant, d'impudiques postures
Fièrement exhibaient, leurs atours défraîchis
Leur gorge qui pendait, leur ventre qui tombait.
Leurs chairs flétries, bouffies, leurs peaux tannées, ridées
Provoquaient le dégoût, induisaient répulsion.
Chacune, en lui jetant, des œillades perverses
Tentait de l'aguicher, l'attirer, l'enjôler.

Kenneth s'en détourna, pour n'être pas souillé.

Vers une meurtrière, il approcha la tête.
Son regard découvrit, l'imprenable donjon
Le cœur, ultime cache, où se terrait Murd'och.
D'un pas serein, Kenneth, en gravit l'escalier.

Le voici qui franchit, un par un les degrés.
Plus que vingt, plus que dix, plus que cinq... le dernier.

À travers les créneaux, d'un coup... les cieux, l'espace
L'uniforme étendue, la forêt, le rivage.
Là-bas, là-bas au loin, Murd'och, Murd'och fuyant.

Apaisé, rassuré, le chevalier médite.
Sa tranquille prunelle, embrasse l'horizon.
La terre gaélique, offre à lui sa grandeur
L'Écosse tailladée, par les couloirs des firths
Hérissée de rochers, percée, forée de lochs
Divisée, désunie, pareille aux clans celtiques
L'Écosse, extrême terre, aux confins de l'Europe
L'Écosse ignorée, solitaire, énigmatique
Des Highlands aux Lowlands, et là-bas, tout là-bas
Dans l'océan perdues, les Hébrides sauvages
Raz, caps déchiquetés, récifs nus, désolés.

Kenneth songe à Murd'och, le terrible Murd'och.
Celui dont le seul nom, provoquait l'épouvante
Ne représente plus, qu'un poltron s'enfuyant.
Le chevalier exulte, épanoui, rayonnant.
Le vent de l'océan, soulève ses cheveux
Sa poitrine se gonfle, et s'enflent ses narines.
C'est la vie retrouvée. L'épreuve est accomplie.
Soumis, reconnaissant, de ses mains il caresse
L'étui que lui donna, Kaitlin aux blondes tresses.
«Bénie sois-tu, mon ange, ô, toi qui m'inspiras.
Je te dois l'Existence, et te dois la Victoire»


8 DUO KAITLIN-HOLLIE

«Le chevalier Kenneth, auprès de vous m'envoie
Pour que je vous remette, un anneau de sa part.
Ma vieille mère et moi, lui devons notre vie»

«Je reconnais bien là, sa générosité.
Sa grandeur, son courage, et son intégrité.
Que pourrais-je accorder, pour exaucer vos souhaits?»

«Ma pauvre mère infirme, est au bout de ses forces.
Longtemps elle a souffert, sur les chemins d'Écosse.
Je demande pour elle, un asile en vos terres»

«Point ne refuserai. Désormais votre mère
Plus ne s'éreintera, sur les chemins d'Écosse
Pour elle je concède, un asile en mes terres»

«Mais je me donne à vous, pour subir mon calvaire
Le crime est en mon âme, et c'est d'aimer Kenneth
Le noble chevalier, dont vous êtes la Dame»

«Donnez-moi votre main, belle enfant malheureuse.
Vous serez ma compagne, et ma fille d'honneur.
Vos tourments, vos malheurs, bientôt verront leur fin»

«Je ne puis de mes yeux, contempler votre face
Mais je sais que Beauté, réside en votre chair.
Je sais que Majesté, s'épanouit en votre âme»

«Je vois que la noblesse, imprègne vos traits purs.
Je vois que la douceur, habite votre corps
Je sens que la Bonté, règne dans votre cœur»

«Noble Dame, approchez, tendez-moi votre main
Venez pour que moi-même, à votre doigt j'enfile
Cet anneau merveilleux, au magique pouvoir»

À Tantallon Caistil, que lèche l'Océan
ans l'antique salon, de haute lice orné
Kaitlin ainsi reçut, la jeune fille aveugle.

FIN

La Saga de l'Univers - Claude Fernandez - Éditions Sol'Air - Éditions Sol'Air - 2007

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