LE SONGE DE PORSENNA

Poème épique de Claude Fernandez évoquant un songePorsenna voit par une image des soldats morts aux Enfers la décadence des Étrusques.


Porsenna, lucumon, à Clevsin, ville étrusque
Fut réveillé la nuit, par un songe effrayant.
Perplexe il fit mander, son fidèle devin
Pour qu’il interprétât, sa nocturne vision.

Ainsi le conquérant, lui confia ce récit:

«Je vis un banquet noir, illuminé d’éclairs.
Dominant l’assemblée, de son profil étique
Trônait une mégère, à la jaunâtre peau.
Ses lèvres étaient bec, ses cheveux des vipères
Ses pieds étaient sabots, ses prunelles des braises.
Près d’elle une seconde, en ses livides mains
Tenait un parchemin, recouvert d’inscriptions.
La troisième en arrière, immobile, impassible
Dans sa poigne enserrait, un volume entrouvert.
Les convives guindés, étaient des loups féroces
Dardant leur triple tête, et leur quadruple queue.
Devant eux s’enfuyaient, des troupes gémissantes
Poursuivies par le feu, de torches phosphorées
Que brandissait aux nues, une sorcière en loques.
C’est alors que de l’ombre, un être s’agrégea
Comme s’il fût créé, par l’espace et le vide.
Pourrait-on le décrire, avec des mots humains?
Pourrait-on suggérer, cette abomination
Hideuse et répugnante, horrible et repoussante?
Pourrait-on figurer, pourrait-on concevoir
Cet Inconnu surgi, du monde souterrain?
Nul mortel n’aurait pu, supporter le regard
De cette apparition, fantastique et terrible.
Son teint mat, rubescent, bleuâtre et violacé
Provoquait révulsion, dégoût, écœurement.
Ses griffes effilées, dépeçaient les cadavres
Ses crocs déchiquetaient, les pantelantes chairs
Pour enfin les jeter, dans un antre sans fond.
De cette bouche obscure, où tout s’évanouissait
De ce trou sépulcral, où tout disparaissait
Montaient râles vibrants, geignements déchirants.
Ces morts semblaient venir, de toute l’Étrurie.
L’on discernait encor, leurs armes inutiles
Que pitoyablement, ils brandissaient en vain.
Comment se pourrait-il, que tant de combattants
Parvinssent jusqu’ici, devant l’infernal seuil?
N’ai-je pas subjugué, les tenaces Romains?
Victorieux des Latins, ne suis-je devenu
Le maître incontesté, de la dodécapole?
Voici venu le temps, de notre hégémonie
Le temps des annexions, des colonisations
De l’accomplissement, de l’épanouissement.
Ce jour triompheront, Tarquinies, Volsinies
Ce jour domineront, Caere, Volterra
Ce jour s’imposeront, Veies, Velzna, Cisra.»

Ainsi dit Porsenna, lucumon à Clevsin.
Par ces mots répondit, son fidèle haruspice:

«La vision qui troubla, ton bienheureux sommeil
C’est la triste assemblée, du banquet funéraire.
Sempiternellement, dans l’Inframonde ainsi
Ripaillent les démons, dévorant les défunts.
La femme que tu vis, sur un trône d’ivoire
C’est Tuchulcha, mégère, hystérique et furieuse.
La seconde est Lasa, déployant son rouleau
Sur lequel est gravée, glorieuse ou bien honteuse
La vie de chaque humain, lors du suprême instant.
La troisième c’est Vanth, brandissant en sa main
Le fatidique Livre, où le Destin s’écrit.
La sorcière agitant, des flambeaux dans les nues
C’est Culsu, la terreur, des âmes prisonnières.
La face épouvantable, émanation du vide
Concrétion de l’espace, et vapeur du Néant
C’est Charun, souverain, du Royaume inférieur.
Charun, le terme et le but, la destination
Vers lequel tout finit, en lequel tout s’achève.
Charun, fatale borne, et finale barrière
Charun, demeure ultime, et suprême séjour
Du voyage éternel, d'où l'on ne revient pas.
Charun, extrémité, de ce fugace fil
Qu'initia la naissance, et que la vie déroule.
Tous ces morts que tu vis, fracassés dans ses mains
Sont nos soldats vaincus, des batailles futures.
Les guerriers vétérans, affermis par l’effort
T'ont permis le triomphe, et la suprématie
Mais vois autour de toi, les nouvelles recrues
D’une jeunesse éteinte, indolente, insouciante.
Nos fils dégénérés, loin des virils travaux
Ne se complaisent plus, qu'au milieu des festins.
Les athlètes d’hier, ne sont plus que des ventres.
L’oisiveté béate, engendre obésité.
Vois l’Étrusque aujourd’hui, c’est un homme impotent
Dont s’arrondit le ventre, et s’amincit le bras.
Le muscle est énergie, c’est l’action, la puissance.
Le cerveau, c’est l’esprit, c’est la pensée féconde
Mais le ventre mou, gras, est un avide sac
N’accomplissant toujours, que stérile absorption
N’engendrant que déchets, résidus nidoreux
Tel avide sangsue, tel vorace goret.
La société de même, évolue vers sa ruine.
Lucre et malversations, gangrènent les élites
Qui n'ont moindre souci, du public intérêt.
Nos fortifications, bâties par nos aïeux
Ne sauraient pour longtemps, protéger nos cités.
Voici bientôt venir, le temps de l'infortune
Le temps des redditions, le temps des séditions
De l’engourdissement. de l’évanouissement
Las un jour tomberont, Tarquinies, Volsinies
Las un jour chuteront, Caere, Volterra
Las un jour finiront, Veies, Velzna, Cisra.

Les devins ont prédit, la chute inexorable.
Tagès et Végoïa, préservant notre peuple
Ne sauraient inverser, l’inéluctable marche.
Les dix siècles promis, à la bénédiction
Bientôt s'achèveront, dans la déréliction.

La Saga de l'Univers - Claude Fernandez - © livagora 2011