POÈMES SAPHIQUES
Le merveilleux Jardin des Hespérides

Récit poétique

Claude Fernandez

Poèmes saphiques - Claude Fernandez - Éditions Sol'Air - © Éditions Sol'Air - 2010
ISBN 978-2-35421-076-2 - Licence Creative Common CC-BY-ND


PRÉSENTATION


PROLOGUE

LA BERGÈRE OUBLIEUSE

LES NYMPHES

JOUTE GUERRIÈRE

JOUTE POÉTIQUE

HYMNE À DÉMÉTER

LE BONHEUR ET LA PEINE D'AMOUR

ÉLOGE DE LA JOUVENCELLE

BAIGNADE

CONVERSATION

COLIN MAILLARD ET LOUP FIGÉ

CONFIDENCES

 

PRÉSENTATION

Imaginer, décrire le paradis, c'est ce que l'auteur s'est proposé. Mais quels êtres peuvent l'habiter? Par définition, des êtres parfaits, c'est-à-dire d'une beauté merveilleuse, d'un esprit raffiné plein de charme et de délicatesse ; il ne peut donc s'agir que de très belles jeunes filles. C'est bien ce que nous confirme la mythologie par l'évocation du Jardin des Hespérides, ce lieu uniquement habité de nymphes et de naïades. Quelles peuvent être alors les occupations de ces créatures idéales?: honorer les Muses... et l'amour naturellement.
S'il prolonge l'ancienne tradition de la poésie bucolique remontant à Bion, Théocrite, Virgile... ce recueil appartient également à la veine saphique, genre littéraire non moins vivace qui fut illustré depuis Sapho par des poètes comme Baudelaire, Verlaine, Louÿs avec ses Chansons de Bilitis. Mais alors que chez ces auteurs le saphisme apparaissait sous les attraits sulfureux d'une tendance jugée inconsciemment perverse, il veut représenter ici la manifestation de l'amour la plus pure, la plus élevée.


 

PROLOGUE

«Chasser les sangliers, les fauves
Poursuivre les cerfs, les renards
Forcer les ægypans, les faunes
Traquer ces vauriens d’hippanthropes
Rosser les chèvres-pied, satyres
Ce n’est point toujours agréable.
C’est plutôt dirais-je lassant.
Toujours le combat, le carnage
Toujours le sang, toujours les cris
C’est parfois même répugnant.
Toujours épier, guetter, pister
C’est ennuyeux, c’est assommant.
Trop d’aboiements, de grognements
De rugissements, bramements
C’est éreintant, c’est déplaisant.
L’arc, une flèche, une autre flèche
Cela n’en finira jamais.
Ce bandeau, cette peau tannée
Cette chevelure en bataille
Vraiment, quel accoutrement.
Pourquoi n'arborerais-je pas
Fin peplos et châle d'hyacinthe
Rubans de soie, nattes lissées?

Pas mieux les festins olympiens
Ne peuvent non plus me distraire.
Le nectar est bien insipide
Bien trop fade aussi l’ambroisie.
Pires encor sont les convives
Que la pitance et la boisson.
Depuis mille ans je les supporte
Vraiment, il faut de la constance.
Beaucoup trop jalouse est Héra
Trop fanfaron, trop bête Arès
Trop ombrageux Poséidon
Trop fol Éros, trop sage Hestia.
Mon amie Pallas est jolie
Mais bien trop sévère à mon goût.
Pronia, tu me pardonneras.
Zeus radote, ah, quelle pitié.
Cent fois déjà n’ai-je entendu
La sempiternelle rengaine
De ses prolifiques amours
Du temps qu’il était jeune encor.
De même je connais par cœur
Les douze travaux d’Héraklès.
Vraiment, quel butor, quelle brute.
Je ne voudrais pas être Hébé.
Phœbos Apollon se croit beau
Quel vaniteux, quel prétentieux.
Liber toujours est enivré.
De plus il rend les femmes folles.
Ce voleur, ce roublard d’Hermès
Ne sait colporter que mensonges.
Quelle horreur, cet Héphaistos
Ne pensant que forger des pièges
Pour traquer sa volage épouse.
Quant à Cypris, quelle pimbèche
Non, je ne la puis supporter.

Moi, la déesse redoutée
Moi, Cynthia, la vierge Artémis
Pourquoi n’irais-je pas un jour
Me divertir avec les nymphes
Dans le féerique jardin
Qu’Hélios de rayons pourpre dore?
N’est-ce pas moi qui le défend
Qui garde son entrée secrète
Pour que n’y pénètre l’engeance
Difforme, épouvantable, horrible
De Gaïa, de Pan réunis?

C’est dit, allons-y de ce pas»



 
LA BERGÈRE OUBLIEUSE

«Me voici parmi les pommiers.
Quelle merveille — Je n’y puis croire.
Partout resplendissent les fruits
Qui pour Hippomène devinrent
Si précieuse aide en son épreuve.
Quelle clarté, quelle beauté.
Cela me change des futaies
Plus sombres que le morne Hadès.

Mais... quel est ce bruissement vif?
L’on dirait des pas s’approchant.
Mieux vaut en mon carquois saisir
L’un de mes traits au dard aigu.
Ne se pourrait-il par hasard
Que vînt là quelque faune hideux
Quelque satyre indélicat?
Sûr, qu’avant même de me voir
L’eau du Styx emplira sa bouche.

Guettons sans bruit qui vient ici.
Mais... cette inconnue créature
Que je vois s’avancer vers moi
Point du tout n’est abominable.
C'est la fille la plus jolie
Que de ma vie j'ai rencontrée.
Vite, on ne doit me reconnaître.
Je vais modifier ma vêture.
N’est-ce un jeu pour une déesse?
Changeons cette peau de chevreuil
Qui sera tunique de bure.
Voilà mes brodequins sandales.
Surtout que n'apparaissent point
Flèches empennées, dards, bandeau.

La voilà qui vient, affectons
L’air ingénu d’une bergère.
Laissons-là parler en premier»

«Qui donc es-tu, superbe fille?
Jamais je ne t’ai vu passer
Dans les sentiers de cet îlot.
Pourtant je connais, blonde ou brune
Toute jouvencelle en ce lieu.
Tu n’es pas de notre contrée
Car vraiment je crois impossible
Ne remarquer telle beauté.

Viens-tu de naître seulement
Sous la tendre écorce d’un hêtre?
Ne viens-tu de la mer violette
Comme tel maudit par un dieu
Que l’onde en son flanc déchaîné
Dériva chez les Phéaciens?
Ne recherches-tu jusqu'ici
Ta fille enlevée par un dieu
Comme fit Déméter jadis?»

«Oh, j’ai peur de m’être égarée.
Je ne suis qu’une pastourelle...»

«Mais dans tes pas je ne vois point
Le troupeau des brebis laiteuses.
Quelqu’un te les auras volées?
Depuis longtemps Argeiphontès
Ne fait plus telles facéties»

«Oh, je les croyais près de moi.
Pour goûter la tendre mélisse
Ne sont-elles pas égaillées
Là-bas, au fond de cette combe?»

«Et ton chien noir, fidèle ami
Qui jappe gaiement, bondit
Pour hâter le bêlant troupeau
Ne les ramène-t-il à toi?»

«Oh, n’est-il pas dans cette haie?
Vaurien de Lampouros, au pied.
Quel désobéissant fait-il?»

«Mais qu’as-tu fait de ta houlette?
Ce bâton de vieil olivier
Qu’ont toujours en main les pasteurs»

«Oh, c’est-à-dire... mais je crois bien...
L’avoir oubliée ce matin.
Par Léto, quelle étourdie suis-je!»

«Que voilà curieuse bergère
Sans brebis, sans chien, sans houlette!
Mais après tout, quelle importance.

Je vois que la jeunesse ardente
Frémit pleinement dans tes membres.
Ne serais-tu pas Immortelle?
Ce que volontiers je croirais
Car la beauté d’une déesse
Dans ton visage resplendit.

Tes yeux profonds ont même teinte
Que le vineux flot d'Océan.
Tes cheveux ont même couleur
Que les épis d’été mûris»

«N’es-tu pareillement charmante?
Sans doute la glauque Amphitrite
Se mire en ta prunelle mauve.
N’est-ce pas Phœbos Lumineux
Qui rayonne en tes mèches blondes.
Mais quel est ton nom, belle fille?»

«Je suis la nymphe Amaryllis.
J’habite en cette île enchantée
Le jardin merveilleux où vivent
Mes sœurs, les dix filles de Nuit.
Si tu veux bien je te propose
De passer le jour avec nous.

Vois, le brillant fils d’Hypérion
Dans son char d’or n’a pas franchi
La cime éthérée de la sphère.
Le moment n’est encor venu
Que ses cavales haletantes
D’un effort puissant ne dépassent
Le bord de la voûte céleste
Dispensant aux mortels fourbus
L’ombre et le sommeil bienfaisant.

Vois, l’heure est propice aux plaisirs
Qui distraient l’âme et la réjouissent.
Je te conduirai, suis mes pas»



 
LES NYMPHES

«Mes sœurs, venez, regardez celle
Que j’ai rencontrée ce matin.
Vous n’avez sûrement pas vu
De jouvencelle aussi gracieuse.
Callirohé, tel est son nom.
Venez pour que je vous présente.

Voici la rêveuse Lydia
C’est la plus aimable des filles.
Songeuse elle va sous les saules
Pendant que la brise automnale
Bruit dans les branches dénudées.
Son désir la pousse à flâner
Par les sentiers, par les sentines.
Son désir la pousse à muser
Par les coteaux, par les collines
Sans but aucun, sans nul dessein.

Voici Rhodia, la sémillante.
Sa vie joyeuse n’est que rires.
Nulle plus qu’elle aime les jeux
Nulle plus qu’elle est épanouie.
Cerceaux, bâtons, anneaux, ballons
Sans répit l’occupent le jour.
L’agape où les convives gais
Parmi les chants, parmi les danses
Heurtent gaiement de pleins calices
Du soir au matin l’accapare.

Voici Galaxia la chanteuse.
Tour à tour elle est geai, pinson
Tour à tour Phyllis et Téré.
Briarès, Gorgone, Échidna
Seraient vaincus par ses refrains.
Celles qui vers l’Hadès entraînent
Dans les rocs de l’île aux trois pointes
Les navigateurs intrépides
Sous le charme de sa voix douce
Par dépit se déchireraient.

Là c’est Chrysé la jardinière.
Dès le renouveau de Printemps
Déméter habite ses membres.
Sous la glèbe elle dissémine
La semence dure engourdie
Promettant la faste moisson.
Toujours on la voit émonder
Biner, piocher, sarcler, tailler.
Toujours on la voit récolter
Pois, cerfeuil, bettes et carottes.

Mevia la musicienne est là.
Par sa main, par sa lèvre habile
Retentissent phorminx, plagiaule
Résonnent salpinx, lyre, aulos,
Quand paraît Aurore-aux-doigts-roses
Par son chant languide elle éveille
Loirs sommeillants, lais somnolentes.
Quand le voile de Nuit s’étend
Par sa cantilène elle endort
Lynx éreintés, loups épuisés.

Voici la sœur de l’eau, Damis
L’amie des flots, des gouttes fraîches
Toujours couvrant son corps superbe.
C’est l’amie des lacs, des ruisseaux
Des torrents, étangs, cascatelles.
Jamais lasse elle ne se plaît
Que les pieds dans le courant vif
Que les mains dans le cours limpide
Mirant dans l’onde cristalline
Son œil bleu tel un gour profond.

Là, c’est la coquette Urania.
De l’aube au soir elle se couvre
De céruse et de vermillon.
De l’aube au soir elle se pare
De colliers, joyaux, pendentifs
Rubans, foulards, guipure et châle
Tresse et délie ses cadenettes.
Satisfaite elle admire alors
Dans un clair miroir d’obsidienne
Sa fugitive et belle image.

Voici Béroé, l’intrépide.
Hardie, c’est elle que l’on voit
Dans les rochers, sur la falaise.
Toujours elle aime escalader
Telle un cabri, telle un chevreuil.
Nul pic n’est pour elle impossible
Nul piton n’est inacessible.
Toujours elle aime randonner
Cheveux au vent impétueux
Jamais lassée, jamais fourbue.

Là, c’est Chloé, beauté sylvestre.
Ses deux yeux tels noisettes pâles
Tout le jour hantent la futaie
Parmi les branchées, les ramées.
La clairière est sa thébaïde.
La fougère est sa confidente.
L’arbre est son compagnon fidèle.
Comme nectar, comme ambroisie
Tout le jour elle se délecte
De myrtille et de mûre acide»

«Mais toi menant ici mes pas
Tendre Amaryllis, qu’aimes-tu?»

«Je suis l’amoureuse des fleurs
Dont la chair a le teint de rose.
L’on voit ma fragile silhouette
Parmi glaïeuls, iris, pivoines.
Rien ici ne m’enchante plus
Que semer oignons prometteurs
De brillants, flamboyants parterres
Coruscants, odorants massifs.
Rien ici ne me ravit mieux
Que folâtrer dans les corolles»



 
JOUTE GUERRIÈRE

«Charmante émule d’Ortygia
Ton œil est fier, ton pas alerte.
N’auras-tu plaisir à combattre?
Si tu veux, je te le propose»

«Oui, Rhodia, j’aime la mêlée
Mais je ne pourrais vous défier
Car mon désir bien au contraire
Plutôt me pousse à vous aimer.
Votre beauté me troublerait
Mon bras serait mal assuré
Mon pied serait mal affermi
J’aurais beaucoup trop peur qu'un trait
Même s’il n’est que de bois tendre
Ne vous blessât par accident.
Trop je craindrais qu’un dard aigu
N’entamât votre chair si douce.
Quel intolérable dommage
Pour votre beauté sans pareille
Car l'une de vous, autrefois
Par ce triste jeu rendit l’âme.
Celle qu’une égide enveloppe
De ce jour en garda le nom.
Plutôt n’est-il mieux d’ajuster
Le tir de cet arc vers un but?»

«Mais que choisir alors pour cible?
Puisque point non plus ne voulons
De nos flèches aiguës tuer
Ni geai des bois, ni loir des prés»

«Si vous le voulez, choisissons
Là dans le val, ce rocher noir
Qui darde son œil minéral.
Point ne lui fera de blessure
Le trait perçant qui l'atteindra.
N’occirons de telle façon
Ni geai des bois, ni loir des prés.

Devant nous, imaginez là
Géants, Titans, prêts à l’attaque

Chacune en votre cœur sentez
La fougue et l’énergie martiale.
Chacune en vos membres sentez
Grandir et s’épanouir la force.

Toi, Chloé, belle aux yeux de jais
La première en tes mains saisis
L’arc robuste et la vive flèche.
D’un geste vigoureux, nerveux
Bande la corde et la relâche.
Voyez comme le trait vibrant
Pénétre le sol, fend le roc.

Toi, Damis, belle aux cheveux d’or
La seconde en tes mains saisis
L’arc robuste et la vive flèche.
D’un geste vigoureux, nerveux
Bande la corde et la relâche.
Voyez comme le trait vibrant.
Pénétre le sol, fend le roc.

Toi, Lydia, belle aux cheveux d’ambre
La troisième en tes mains saisis
L’arc robuste et la vive flèche.
D’un geste vigoureux, nerveux
Bande la corde et la relâche.
Voyez comme le trait vibrant
Pénétre le sol, fend le roc.

Puis Galaxia, puis toi Chrisè
Puis Amaryllis, puis Mevia
Puis Urania, puis Béroé
Dans vos blanches mains saisissez
L’arc robuste et la vive flèche.
D’un geste vigoureux, nerveux
Tirez la corde et relâchez.
Voyez comme le trait vibrant
Pénétre le sol, fend le roc»

«À toi maintenant, montre-nous
Calhiroé, belle naïade
Si la puissance de tes membres
Peut égaler ou surpasser
De ton visage la beauté.

Est-ce que je ne rêve pas?
Dès le premier essai, ta main
Sans forcer tend l’arc, c’est miracle
S’il ne se brise tout d’un coup
Par ta prodigieuse énergie.
La flèche émet un sifflement.
Fulgurante, elle fend le roc
Pénètre au plein cœur de sa chair.
Le métal fond, des éclairs fusent.
Les cristaux délités jaillissent.

Ô, vaillante, indomptable fille
Tes yeux brillent de feux sauvages
Tes cheveux blonds volent au vent.
Ton visage est éblouissant
De fierté, de beauté farouche.
Quelle force, applaudissons toutes
Car nous avons plaisir à voir
Ton assurance et ta puissance
Car nous avons plaisir à voir
Ta robustesse et ton adresse.



 
JOUTE POÉTIQUE

«Les filles je me sens repue
De fougue et de fureur guerrière.
Mon âme s’emplit tout à coup
De beauté, de sérénité.
Je sens monter jusqu’à ma bouche
Les bribes d’un air mélodieux.
N’est-ce pas le moment propice
D’honorer par nos chants la Muse?
Ne le crois-tu, Calhiroé?»

«Oui, de vos lèvres égrénez
Les mots délicieux de vos hymnes
Chloé chérie, je le veux bien.
Chacune à son tour chantera
Le doux poème qu’en son cœur
Fait naître l’esprit de l’Archer
Le génie du mètre sonore.
Mais d’abord je voudrais choisir
Pour la gagnante de la joute
La récompense méritée
Du talent qu’elle aura montré.

«Dis-nous, vite dis-nous, dis-nous
Ce que sera la récompense.
Je crois savoir ce que chacune
De toi voudrait bien recevoir
Nous t’écoutons, Calhiroé»

«Alors voyons, je vous propose...
Trois jattes de lait pur, meilleur
Qu’au pis de la chêvre Amalthée
Celui têté par Zeus enfant.
Je lui joindrais une brebis
Câline ainsi qu’une fillette
Blanche autant qu’un ramier de Chypre»

«Non, non, point ne désirons boire
Tes jattes de lait pur, meilleur
Qu’au pis de la chêvre Amalthée
Celui têté par Zeus enfant.
Non plus ne voulons ta brebis
Câline ainsi qu’une fillette
Blanche autant qu’un ramier de Chypre.
Sans te démunir, tu peux, belle
De toi nous donner autre chose»

«Je propose alors une conque
Ramenée de la mer profonde.
L’on entend par son ouverture
Le bruit des vagues sans repos
Les voix suaves des Néréides
Les chants langoureux des sirènes
La corne des tritons soufflant»

«Non, non, non, point ne désirons
Ta conque venue d’Océan
Même si par son ouverture
L’on entend les flots sans repos
Les voix suaves des Néréides
Les chants langoureux des sirènes
La clameur des tritons soufflant.
Sans te démunir, tu peux, belle
De toi nous donner autre chose»

«Eh bien ... Que sais-je alors? Voilà.
Je vous propose une phorminx
Munie de tuyaux en roseau
Par des fils en lin bien tressés.
Quelle splendeur, ne croyez-vous?»

«Non, point ne voulons ta phorminx
Munie de tuyaux en roseau
Par des fils en lin bien tressés.
Quelle pitié, ne crois-tu pas?
Sans te démunir, tu peux, belle
De toi nous donner autre chose»

«Chloé va te dire à l’oreille
Ce que nous souhaitons recevoir»

«Je devrais embrasser, dis-tu
Celle qui dit le plus beau chant.
Mais Chloé, je suis très confuse.
La récompense devrait être
Pour la gagnante et non pour moi.
Cependant, comment refuser?

Allons, que la joute commence.
Faites à genoux un grand cercle
Mais toi, viens, charmante Mevia»

«Ménalcas le berger
Vit Chrysès à la source.
"Pour moi cette beauté
L’eau m’en vient à la bouche"
Se dit-il excité.
N’y comptes pas, rustaud
Car elle a sa promise
Naïs, la belle rousse.
Pourquoi donnerait-on
Du nectar aux pourceaux?»

«Toutes en chœur, applaudissez
Mais toi, viens, gracile Urania»

«Les êtres identiques
Dit-on doivent s’unir
C’est l’ordre naturel.
Puisqu’il en est ainsi
Marions blonde et blonde.
Les êtres différents
Dit-on doivent s’unir
C’est l’ordre naturel.
Puisqu’il en est ainsi
Marions donc blonde et brune»

«Toutes en chœur, applaudissez
Mais toi, viens, belle Amaryllis»

«Lorsque jadis Orphée
Parcourut bois et prés
Loups, faons, l’accompagnaient
Mais si toi, belle fille
De même voyageais
Loups, faons ne te suivraient
Mais napés et naïades
Charmées par ta beauté
Plus que les animaux
Par le chant du berger»

«Toutes en chœur, applaudissez
Mais toi, viens, superbe Damis»

«Quand Adonis blessé
Traversa Phlégéton
Si tu l’avais suivi
Perséphone l’envieuse
Point n’aurait jalousé
L’amant de la Cyprine
Car te voyant si belle
Cent fois t’eût préférée
La déesse de l’ombre»

«Toutes en chœur, applaudissez
Mais toi, viens, gracieuse Lydia»

«Si j’étais Attalante
Pour l’hymen choisirais
Non pas le prétendant
Qui plus que moi court vite
Mais plus que moi possède
Clairs cheveux, beaux yeux vifs.
Lors point n’aurait gagné
Celui qui déposa
Des pommes dans ses pas
Mais toi, la plus charmante»

«Toutes en chœur applaudissez
Mais toi, viens, tendre Galaxia»

«Croyez-vous que devons
Près d’Hestia demeurer?
N’est-elle aussi bien fille
Celle cheveux au vent
Le carquois sur l’épaule
Qui hante les sous-bois
La furieuse Ortygie
Qui de sa flèche amère
Force loups, sangliers
Dans leurs profonds repaires?»

«Toutes en chœur, applaudissez
Mais toi, viens, mignonne Chrysé»

«Tu ne tâteras, faune
Mes doigts ni mes cheveux
Pas plus ma joue, ma bouche
Moins encor mes deux jambes
Mais sans doute ma lance.
Ne sentiras, satyre
Ni mon col, ni ma cuisse
Pas plus mon bras, mes doigts
Moins encor mes deux seins
Mais sans doute ma flèche»

«Toutes en chœur, applaudissez
Mais toi, viens, rieuse Chloé»

«Dites-vous, ne devons
Sacrifier qu’à Cypris.
Mais n’est-elle point femme
La divine tisseuse
Portant lance et Victoire?
N’a-t-elle cheveux longs
Gracieux peplos, yeux verts
Celle arborant l’égide
Que l’éclair de Zeus même
Ne parvient à percer?»

«Toutes en chœur, applaudissez
Mais toi, viens, charmante Rhodia»

«Fol est assurément
Tel qui s’enorgueillit
D’être mâle et non fille
Mais bien plus folle encor
Celle qui se désole
D’être fille et non mâle
Car les dieux lui donnèrent
Quand elle vint au Monde
Plus que mille trésors
Beauté, charme, élégance»

«Toutes en chœur, applaudissez
Mais toi, viens, jolie Béroé»

«Pour le génie des strophes
Ne le cède à personne
Le divin Musagète
Qui de ses chants séduit
Les nymphes du Parnasse.
Mais n’a-t-il en amour
Piètre goût de choisir
Non pas une méliade
Mais celui qu’à sa mort
Fleur il fit devenir?»

«Quel don merveilleux vous avez.
Prenez bien garde qu’Apollon
Si par hasard il vous écoute
Par jalousie ne vous inflige
Le sort malheureux de Marsyas.
Vos chants sont d’égale valeur
Me voici bien embarrassée...
Mais sans me démunir je puis
Donner à toutes récompense»



 
HYMNE À DÉMÉTER

«Ne faudrait-il pas maintenant
D’un chant remarquable honorer
L’une de nos divinités?
Mais laquelle choisir? Dis-nous
Calhiroé, ta préférence»

«Nous sommes dans ce jardin, lors
Je propose un hymne pour celle
Qui chaque printemps, chaque automne
Fait croître et germer ces beaux arbres
Déméter, la bonne déesse»

«Chrysé, je crois, pourra le dire.
Les filles silence, écoutons»

«Merci, vaillant sauveur d’Ariane
Dionysos, père de l’ivresse
Pour ton breuvage aux sombres feux
Qui lors du symposion joyeux
Remplit cratère, œnochoé.
Merci pour ta plante aux cent bras
Qui lors des fêtes réjouissantes
Pare antéfixe et chapiteau.
Merci, nymphe des fruits, Pomone
Douce amie des rameaux chargés
Pour les trésors que tu mûris.
Merci Préservateur, Phytien
Pour ta fécondante lumière.
C’est elle qu’avidement puisent
Chênes vigoureux, herbes frêles
Quand au long des journées torrides
Tu verses ta brillante ondée.
Merci, puissant époux d’Héra
Zeus Tonnant, Assembleur des nues
Pour ta pluie, bénéfique humeur.
Sans toi, rien ne serait sur Terre
Sans toi ne seraient ni rivières
Ni torrent, ni fleuves et mers.

Tous ces dons merveilleux, pourtant
N’atteindront jamais les bienfaits
Que toi, Deo, tu nous dispenses.

Quand Hiver d’un blanc manteau couvre
Le corps endormi de Nature
Quand l’Auster jette avec furie
La neige tombant en rafales
Pendant ce temps, bonne déesse
Tu maintiens en vie la semence
Qui dort au fond des sillons noirs.
Dès le retour de Perséphone
Dans la glèbe tu fais lever
La graine engourdie par le gel.
Tu la fais verdir, s’épanouir
Tu la fais grandir, puis fleurir...
Mais le glorieux été s’achève
Tel un vieillard usé par l’âge
Qui ne peut comme en sa jeunesse
Dès l’aube se lever joyeux.
Quand Vertumne arrache aux rameaux
Les feuilles d’ôcre et de sanguine
Pour les jeter sur le sol froid
Toi, la généreuse déesse
Dans le fond secret des corolles
Tu nourris le germe fertile
Promettant récolte future.

Deo, sois bénie parmi toutes.
Je me souviens, l’année passée
Lorsque je livrais à la terre
Les grains durs portés par la brise.
Tu me rends, toi, bonne déesse
Mille fois ce don bien modeste
L’épi blond, source de richesses
Plus doré que ta chevelure.

Ô Déméter, bonne déesse
Tout le jour ma pensée te suit.
Quand le resplendissant Phœbos
Précède à l’aube les Pléiades
Le cœur plein d’entrain je me lève
N’ayant souci que ton labeur.
Toujours ta présence m'éclaire
Que j’épande au champ la semence
Que je ratisse les semis
Que je taille les oliviers
Que je réunisse les gerbes
Que je ramasse les javelles.
Toujours ma pensée t’accompagne.
Dans le verger, parmi les branches
Dans la seiglaie parmi les chaumes
Le potager parmi les tiges.
Quand le soir la moelleuse couche
Lasse du labeur me recueille
Lorsqu’Hypnos me saisit la main
Je vois ton visage adoré.
Sans toi, sans ta douce présence
Le monde n’aurait de beauté.
Je ne m’éveillerais au jour
Pleine de force et de vaillance.
Je ne mordrais pas d’appétit
La poire ou la prune fondante.
Je ne boirais avidement
L’eau du puits ou le jus du pampre.
Belle, incomparable déesse
Ton image anoblit ma vie.
Tout le jour de l’aube à la brune
C’est vers toi que je tend les mains
Vers toi que je tourne les yeux
Vers toi, généreuse Deo
Vers toi, merveilleuse Deo.

Déméter, fille d’Éleusis
Tant qu’au firmament Séléné
Promènera sa face claire
Tant qu’Hélios dans les cieux luira
Tes sacrés travaux pour toujours
Seront aimés du laboureur.
Déméter, fille d’Éleusis
Que ton nom divin soit chéri»



 
LE BONHEUR ET LA PEINE D’AMOUR

«Tendre Amaryllis, maintenant
J’aimerais savoir ce que sont
La peine et le bonheur d’amour»

«Calhiroé, belle naïade
Peine d’amour, que dis-tu là?
Pas plus elle n’existe ici
Que truite ondoyant dans les airs
Que geai volant au sein de l’eau.
Mais bonheur d’amour au contraire
Je le puis dire, écoute bien.

Par hasard un jour tu peux voir
Dans une réunion joyeuse
De ravissantes jouvencelles.
Toutes également sont belles
Toutes également aimables.
Toutes sont gaies, sont enjouées.
Chacune inspire admiration
Par sa beauté, par sa prestance.
L’une a de longs cheveux dorés
L’autre de grands yeux pleins d’azur
L’autre en son visage laiteux
Montre deux corindons brillants.
Mais il en est une rêveuse
Qui ne semble pas remarquable.
Toutes à l’envi sont gracieuses
Toutes à l’envi sont rieuses
Mais elle intimidée se tait.
Ses cheveux ne sont éclatants
Le ton de son œil, indécis
N’est pas de saphir ni de jais
Ton regard pourtant ne voit qu’elle.
Depuis ce jour elle est pour toi
La beauté, la jeunesse même.
Tu ne sais d'où provient son charme
Mais te subjugue, émanant d'elle
Cette irrésistible attirance
Qui te saisit, qui te pénètre
Tu ne sais pourquoi, ni comment.

L’espiègle fils de la Cyprine
Décoche en ton âme un trait vif
La flèche que nul en ce monde
Ne saurait jamais éviter.

Lorsque par hasard elle tourne
Vers toi son regard mystérieux
C’est plus qu’un dard te foudroyant
Plus qu'un poignard te pourfendant.
Si parfois elle te sourit
C’est divine illumination
Que tu sens traverser ton corps.
Tu crois cet instant détenir
Plus que ne posséda Crésus
Plus que n’eut jamais Alexandre
Car nul trésor et nul royaume
Ne valent Amour et Beauté.
Pour ce que lui promit jadis
L’heureuse élue des trois déesses
Dans son choix fut bien avisé
Le fameux berger de l’Ida.

Mais de ce jour où tu la vis
Pas un être ne peut te plaire.
Désormais rien ne te distrait
Ni la chanson du rossignol
Ni le bain délassant dans l’onde
Ni la course à travers les monts
Que tu grimpais avec entrain
Ni la paix des champs, ni l’agape
Ni mets apprêté, ni breuvage
Ni le panorama des flots
Que tu contemplais avec joie.
Tu ne vois plus autour de toi
Ce que fait l’un, ce que dit l’autre
Car tu ne vois plus qu’un visage
Car tu n’entends plus qu’une voix.

Et le matin, le soir, la nuit
Pendant le repas, le repos
Dans le pré, dans la cour, la vigne
Tu ne vois qu’elle sans répit.
Dans le pré, dans la cour, la vigne
Tu n’entends qu’elle sans répit.
Tu ne manges pas, ne dors pas.
Tout le jour, de l’aube au couchant
Seule par les chemins tu vagues...
Plongée dans ton rêve idyllique.
Tu songes et dis mille fois
"Si je la voyais par hasard
Paraître en cette solitude
Pour moi quel bonheur, quelle ivresse"
Ta féconde imagination
La fait surgir en chaque lieu...
Mais de plus en plus tu languis
Tu deviens amaigrie, fébrile.

De ta vie tu n’avais connu
Tel bonheur et telle souffrance
Tel espoir et tel désespoir.
Tu sens ton esprit sublimé
Par sa magnétique influence
Tu sens ton âme purifiée
Par son invisible présence.
Tu sens qu’en elle vit, s’épanche
L’Amour idéal, absolu.

Tout ce qu’elle a touché, frôlé
Te paraît changé, magnifié.
Tout ce qu’elle a serré, saisi
Pour toi se transforme en fétiche.
L'épi de blé, simple fétu
Qu'a tenu puis jeté sa main
Pour toi devient baguette d'or
La couronne en fleurs de cytise
Qui para son front un moment
Pour toi devient brillant diadème.

Lorsque tu la vois s’approcher
Ton cœur bat, ton esprit vacille.
Quand par hasard elle t’effleure
Ton corps tressaille et ta main tremble.
Tu voudrais tellement lui dire
Qu’elle est Beauté, qu’elle est Amour
Cependant tu ne parviens même
Près d’elle à prononcer un mot
Tant le bel ange au teint vermeil
Dans ton âme a ravi la force.

Mais un jour quand enfin séduite
La voici qui saisit ta main
Lors tu crois devenir déesse.
Tu sens dans ton corps, dans ton âme
Ta beauté s’unir à la sienne.
Tu sens dans ton corps, dans ton âme
Ton amour se mêler au sien.
Ton esprit submergé s'enivre
De ce bonheur, de cette extase.
Tu ne peux croire et concevoir
Que puisse t'échoir en ce monde
Pareil bonheur, pareille extase»



 
ÉLOGE DE LA JOUVENCELLE

«Mais toi, Calhiroé chérie
N’aimerais-tu chanter un hymne?»

«Certainement, Amaryllis.
Venez autour de moi, les filles.

Plus que tout sur la Terre immense
Plus que tout dans les Cieux profonds
Je veux chanter la jouvencelle.

Admire au fond des bois ombreux
L’arbre superbe, ami des nymphes.
Son large tronc, ses mille feuilles
Sont harmonie, sont majesté.
Vois sur l’arène aux mille grains
La conque nacrée, patiente œuvre
De l’infatigable Pontos
Que laissent en se retirant
Les chevaux de Poséidon.
Contemple au sein du firmament
L’essaim des globes lumineux
Roulant sur les chemins nocturnes.
Rien, pourtant, rien de tout cela
N’atteindra, n’égalera même
La beauté de la simple fille
Nu-pieds dans sa robe de lin.

Hiver, subtil mage qui pare
De châles blancs et de paillettes
Les sapins figés par Borée
N’a produit pareille splendeur.

Le ventre fécond de Gaïa
Qui forge en ses veines pépites
Saphirs, diamants, grenats, opales
N’a pu créer telle merveille.

L’éther sans borne ouvre un espace
Moins vaste que son œil d’azur.
Flamant, léopard ont des courbes
Moins élégantes que sa ligne.

Rien n’égalera sa beauté
Ni la source, œil toujours pleurant
Ni le fier coursier galopant
Dont la crinière écume au vent
Ni la truitelle frétillant
Ni sur le mont la cascatelle
Dégringolant au fond du val.
Rien jamais n’atteindra sa grâce
Ni l’oiseau planant dans la brise
Ni dans les cieux la nue légère
Ni la magnifique panthère
Ni les Hyades étincelant
Dans les ténèbres du cosmos.

Ni création, ni créature
N’atteindront jamais son génie
Rien, rien, nul être et nulle chose
Ni le stratège manœuvrant
Pour vaincre la cité nombreuse
Ni l’artiste et ni le sculpteur
Bâtissant le temple sublime
Ni savant à l’esprit fécond
Forçant l’universel mystère
Ni poète au verbe lyrique
Pliant le mètre au vers sonore.
Pas même les forêts, les prés
Pas même les ruisseaux, rivières
Pas même les mers, les vallées...
Rien, rien, nul être et nulle chose
Ni création, ni créature
N’atteindront jamais son génie.

Devant tous, elle apparaît fière
La fille à l’ample chevelure.
Qui l’aperçoit, qui la rencontre
Malgré lui se dit en soi-même
“Quelle harmonie, quelle noblesse”

Devant tous, elle apparaît fière
La fille à l’odorant parfum.
Qui la côtoie, qui s'en approche
Malgré lui se dit en soi-même
“Quelle séduction, quelle grâce”

Parmi tous, elle est bienheureuse
La vierge à la taille profonde
Car elle sent la pureté
La pénétrer, l’envelopper
Comme divine irradiation
Comme illumination divine.
C’est une intense volupté
C’est une intense griserie
Que ne ressentira jamais
L’esclave humiliée d’Aphrodite
L’épouse avilie par l’hymen.
C’est un étourdissant vertige
C’est une frénésie violente
C’est une insurpassable ivresse
Que ne saurait jamais atteindre
L’amant qui possède l’amante
Ni la courtisane vénale.
C’est une incomparable extase
Que ne saurait jamais atteindre
Ni l’intrépide combattant
Qui vient de conquérir le Monde
Ni le prêtre aux subtils pensers
Qui vient de comprendre le Monde.

Parmi tous, elle est bienheureuse
La fille qui sent en sa chair
Frémir la Beauté, la Noblesse
Comme illumination divine
Comme divine irradiation
Car elle sent Beauté, Noblesse
Dans son bras, dans ses doigts, sa main
Dans ses deux yeux, dans ses deux seins
Car elle sent Beauté, Noblesse
Dans sa peau, son esprit, son être.

L’ardente Hygie baigne sa chair
La chaste Hébé coule en ses veines
Son œil est Hébé, ses cheveux
Sa jambe est Hygie, ses cheveux
Son bras, sa main, ses doigts, sa bouche.
Tout son être est Beauté, Noblesse
Tout son être est Volupté, charme.
Beauté ses yeux, beauté ses mains
Beauté ses bras, ses doigts, ses hanches.
Ses deux prunelles sont génie
Ses cheveux, ses bras, ses deux seins.
Tout dans son corps est perfection
Tout dans son âme est perfection
Car elle est souplesse, élégance
Divine souplesse, élégance.
Tout son être est volupté, charme.
Tout son être est fierté, beauté
Rigueur, noblesse, agilité
Suprême, intense volupté
Suprême, intégrale beauté...
Car elle est Puissance, Énergie.
Ses bras sont Puissance, Énergie
Ses doigts sont Puissance, Énergie
Force infinie, Force indomptable
Volupté, Puissance, élégance
Volupté, Puissance, élégance
Génie, Génie, Génie, Génie...

Rien, rien dans les Cieux, dans le Monde
Ne peut égaler, surpasser
Le Génie de la jouvencelle
Car elle est Puissance dressée
Devant l’horreur de l’Univers
L’horreur du mal, de la hideur
Force infrangible, indestructible
Puissance indomptable, imparable
Devant l’immense Création.

Bienheureuse est la jouvencelle
Qui possède Beauté, Noblesse.
Car la naissance lui offrit
Ce que peut recevoir un être
De plus miraculeux, unique
De plus merveilleux, magnifique.

Bienheureuse est la jouvencelle
Qui sent dans sa chair, dans son être
La Beauté, la Virginité.
Bienheureuse est-elle sur Terre
La fille qui sent en ses membres
Féminité, Virginité.

Elle est divine créature
Car en elle frémit, s’épanche
Car en elle jaillit, rayonne
Dans son cœur, sa chair, dans son être
La précellence féminine
La transcendance féminine»



 
BAIGNADE

«Ne ressentez-vous pas, les filles
L’envie de fraîcheur vivifiante?
L’étreinte asséchante d’Hélios
Ne saisit-elle pas vos membres?
Dans mon cœur monte le désir
D’abandonner mon corps brûlant
Sous les caresses d’Amphitrite.
Mes sœurs, ne le voulez-vous pas?»

«Oui, mais n’allons pas vers le cap
Là-bas où pleins de rage écument
Les chevaux de Poséideon
Sous le fouet puissant de Zéphyr.
Baignons-nous dans la calme crique
Berçant leur paisible sommeil.
Là, dolents, voici qu’ils reposent
Leurs membres lassés de furie.
L’on voit leur faible souffle à peine
Soulever le manteau bleuté
Recouvrant la plaine marine.

«Laissons là nos blanches tuniques.
Laissons-nous entraîner là-bas
Par nos pieds vite comme Iris»

«Mes sœurs, quel plaisir, quelle ivresse»
«Nos corps, nos membres s’abandonnent
Dans les cris de joie, de plaisir»

«Ô, ne sentez-vous pas mes sœurs
Les frais baisers de la déesse.
Ne sentez-vous pas ses caresses
Glisser contre vos reins, vos bras
Ne sentez-vous pas ses caresses
Glisser contre vos seins, vos jambes»

«Notre chair pure au sein de l'eau
Se mouvant, plongeant, s'ébrouant
Notre corps souple au sein de l’eau
Disparaissant, reparaissant...»

«Venez près de nous, vous, Charites
Venez, venez, vous, Néréides»

«Quelle ivresse, ô oui, quel bonheur.
Mouvons nos corps dans l’onde vive
Trempons nos corps dans l’onde fraîche»

«Cristal sont les transparents flots
Pierreries, perles sont les gouttes
Mousse est l’écume, argent l’arène»

«Que tu es belle ô vaguelette
Que tu es belle ô mer violette»

«Ô, vague, ondelette limpide
Saphir scintillant, transparent»

«Ô, vague marine, océane
Ton améthyste se répand
Sur la nacre de nos corps blancs»

«Mer, ton eau frémit, jaillit, tremble
Scintillant, brillant, miroitant.
Mer, ton eau chatoie, jaillit, tremble»

«Dans notre nudité, chacune
Regardons, admirons dans l’onde
Ravies, émerveillées, muettes
Le corps souple de nos compagnes
Le corps gracile de nos sœurs
Car il est souplesse, harmonie
Car il est beauté, majesté
Rigueur, vigueur, délicatesse»

«Ô, déesse, embrasse nos mains»

«Presse nos mains, presse nos seins
Mouvant onyx, liquide opale»

«Ô déesse, embrasse nos seins»

«Rigueur, vigueur, délicatesse
Pénètrent nos mains, nos visages.
Rigueur, vigueur, délicatesse
Pénètrent nos cheveux, nos bras»

«Vois, ma sœur, vois, contemple, admire
Partout, partourt de la beauté
De la beauté, partout, partout»

«Vois, rien qui ne soit idéal
Rien qui ne soit divin, parfait»

«Le regard ne voit que beauté
Parfaite, idéale beauté
Suprême, idéale beauté...»

«Les filles n’est-il maintenant
Lassant de nager sans répit.
Reposons-nous sous les grands ormes
Là-bas où la source babille
Parmi les joncs, les renouées»




 
CONVERSATION

«Pendant que nos pas nous dirigent
Là-bas, au pied des grands ormeaux
Nymphe adorable, Amaryllis
Dis-moi, dans ce lieu merveilleux
Comment l'on vit, qui peut y vivre?»

«Sache bien, superbe inconnue
Qu'en ce paradis sont bannis
Les êtres vils et méprisables.
Tu ne trouveras dans ce lieu
Que de parfaites créatures
Le cerf à la ramure altière
Le souple chat, le svelte lynx.
Tu pourras de même admirer
L’oiseau de Cypris ou d'Héra
Mais surtout pas celui dont Zeus
Pour abuser Léda prit forme
Car il est bien trop ombrageux.
Tu n’y pourras non plus trouver
Celui qui possède le sang
De l'immonde et violent Téré
Car il fut jadis trop barbare.
Point non plus tu ne pourras voir
De vil chacal ou d'hyène torve.
Nous avons depuis très longtemps
Broyé celui, visqueux, hideux
Qui pour le triste Orphée jadis
Fut cause d'éternel chagrin
Puis de plein gré le fit rejoindre
Le royaume noir de l’Hadès
Pour lui soustraire une ombre chère.
Tu vois, l’on ne rencontre ici...
Que la Beauté, partout, partout
De la beauté, de la beauté
Dans chaque geste, en chaque face
Dans chaque pensée, chaque esprit
De la beauté, de la beauté
Dans tous les yeux, tous les regards.
Partout, partout, de la beauté
De la beauté, de la beauté.
L'on ne peut voir en ce jardin
Que les nymphes et les napés
Que les dryades et naïades.
C’est la vierge Artémis, armée
De son arc puissant, de ses flèches
Qui veille à repousser partout
Les êtres bas et maléfiques.
Sous les ramées, elle poursuit
L’ægypan comme le centaure
Le satyre ainsi que le faune
Les force à déguerpir, les mate.
Plus aucun ne rôde en ces lieux
Car ainsi que tu l’imagines
Pas une de ces créatures
Ne souhaite ici la rencontrer.
C’est elle aussi qui répudie
Celle qui par malheur commit
Le crime impensable, inexpiable.
Dès lors elle devra s'enfuir
Par les forêts, par les déserts
Triste, enlaidie par le Remords
Telle jadis Io par le taon
Qu'envoya la jalouse Héra
Comme Œdipe aveugle joignant
L'ancien oracle de Pythô»
«Mais quel est ce crime inexpiable
Réservant à la fille indigne
Plus d’abominable supplices
Que dans les infernaux marais
N’en subit le fils d’Énarète?»
«C’est de livrer sa chair, son corps
Sans vergogne au désir brutal
D’un être indigne de beauté
Comme peut l'être un mâle rustre
La peau sombre et le nez camus.

La vierge poursuit de sa flèche
Celle qui faillit à ses lois
Celle qui poussée par Cypris
Plutôt que de goûter ici
La transcendante Volupté
Dans la couche d’un être abject
But le calice vénéneux
D’un plaisir bas et délétère.
Mais grâce à la Vierge des Bois
Jamais ne voyons d’êtres laids
De jouvencelle indigne, impure
Bien heureusement pour nous toutes
Car leur seule vue troublerait
Notre naturelle harmonie.
Pour elle nous aurions trop honte
Pensant à l'acte disgracieux
Qu’elle fit en abandonnant
Le sacré lien qui nous unit.

Pas une jouvencelle ici
Ne devra subir la douleur
Qu'aux femmes inflige Illythie
Dilatant leurs flancs et leurs seins
Couvrant leur ventre de sillons.
Si nous avions un jour souillé
Notre corps parfait, idéal
Nous irions sans perdre un seul instant
Nous jeter dans la vaste mer
Pour y séjourner à jamais
Sur un lit d’algues et de sable.

Rien n'est ici qui ne soit beau.
Vois les fleurs que produit Cybèle
Vois les fruits que mûrit Pomone.
Dans ce paradis sont bannies
Perfidie comme Jalousie
De même Envie, l’hydre insatiable.
Jamais n’avons eu les pensées
Qui hantent le centaure ignoble.
De notre vie jamais non plus
N’avons touché de choses viles.
Tout le jour ne vivons, comblées
Que de Beauté, de Volupté»



 
COLIN MAILLARD ET LOUP FIGÉ

«Quel jeu pourrait nous divertir?
Voyons, voyons, je vous propose...
Colin-maillard et loup figé
Car c’est vraiment le jeu le plus...
Comment vous dirais-je le plus...
Le plus captivant, excitant»

«Moi, je veux porter le foulard»

«Moi, je veux porter le foulard»

«Non, laissons notre chère amie
Porter en premier le foulard.
Tu dois penser, Callirohé
"Vraiment qu’y a-t-il en ce jeu
Qui puisse être aussi passionnant?"
Tu le verras bientôt, patience.
Voilà, je te mets ce foulard
Pour que tes prunelles ne voient
Rien de ce que Phœbos éclaire.
Tourne ainsi, tourne et cherche-nous.
Tu dois trouver le nom de celle
Que par hasard tes mains rencontrent.

Loup figé — L’on ne bouge plus»
«Mais je ne vois rien, pas même
Les rayons puissants de l’Archer.

Oh, que vient de toucher mon bras?
De quoi s’agit-il? on croirait...
De légers fils glissant, coulant
Tellement doux, tellement fins.
L’on pourrait en les caressant
Mourir d’extase et de plaisir.
Ce sont... des cheveux, dirait-on!
Mais sont-ils blonds, sont-ils bruns, noirs?
Cet iris qui m’épie n’est-il
Calme lac à l’onde azurée
Gouffre sombre empli d’étincelles?
Je sens maintenant le visage
Le front, les deux joues, le menton.
Je sens le contour délicat
Du front, de la joue, du menton
Si tendre et si doux. Je le sens...
Je ne vois rien, pourtant, pourtant
C’est un soleil qui m’illumine
Plus brillant, plus étincelant
Que les faisceaux clairs d’Apollon.
C’est un feu brûlant, plus ardent
Que les tisons d’Héphaistos.
Dans ma main, sous mes doigts, je sens
La respiration régulière
Tellement paisible et sereine.
Sur ma peau, sur mon corps je sens
Le souffle invisible, impalpable
Tellement doux, tellement calme.
Je le sens doucement frémir
Je le sens calmement frémir.
Là, sur la poitrine je sens
Je sens, je sens le cœur fébrile
Violemment, puissamment bondir.
L’on dirait qu’une émotion forte
L’agite ainsi, le précipite.
Mais que rencontrent mes deux mains?
L’on croirait là deux fruits très doux
L’on croirait deux pêches très suaves
Dont le bout fin pointe en ma paume
Des fruits veloutés, merveilleux
Tels qu’en son fertile verger
N’en produisit jamais Pomone.
Sous mes doigts je sens la main douce
Tellement petite et mignonne
Tellement gracile et mignarde.
Je sens m’envahir une effluve
Tellement sublime et grisante.
Les senteurs du sous-bois profond
Les parfums des champs printaniers
Ne sauraient jamais l’évoquer.
L’arôme intense des jasmins
L’exhalaison des romarins
Ne sauraient jamais l’égaler.

C’est Mevia, non c’est toi Rhodia.
Ne riez pas, ne riez pas.
Vous dites que le jeu s’arrête
Si je sais le nom de la fille.
Vraiment, je ne le trouve pas.
Voyons, Chloé, Chrysé, Lydia.
Sans doute pour la reconnaître
Faut-il à nouveau la tâter
Faut-il encor la caresser?»

«Oh non, non, certainement pas
Car c’est très ennuyeux pour nous.
Chacune à son tour doit passer.

Loup dégourdi. Trop tard, perdu»



 
CONFIDENCES

«Amaryllis, ma tendre amie
L’ombre sacrée sur nous descend.
Vois, l’attelage de Phœbos
Déjà s’abîme dans les flots.
Vois, plus trop longtemps il ne reste
Pour que Séléné, la très blonde
Dans son char aux coursiers rapides
N’aie de la Nuit franchi le seuil.
Je sens dans mon cœur le désir
De me promener avec toi
Par les allées du bois profond»

«Allons, Callirohé chérie
Comme deux sœurs, deux amies proches.
Viens, prenons cette sente ici.
Dans ces frondaisons cachons-nous.
Sens comme la mousse est moelleuse.

Belle inconnue, l’on te croirait
La fille que six mois regrette
L'inconsolable Déméter»

«Ah, cela m'intrigue et me flatte.
Mais quelle chose Amryllis
Te fait imaginer cela»

«Tu ne laisses voir, jolie fille
Sortant de ta longue simarre
Que tes pieds fins au teint de nacre
Mais tellement ils sont mignons
Que je crois avoir devant moi
Perséphone aux belles chevilles.
Ne crois pourtant, Calhiroé
Que j’oublie tes yeux, tes beaux yeux.
Je les contemple depuis l’aube
Pourtant je ne m’en rassasie»

«Très chère Amaryllis, tu peux
Longtemps encor les admirer
Non mes yeux, plutôt mes chevilles
Car le sommeil, vois-tu, me prend.
Je sens que se clôt ma paupière.
Tu pourras contempler ainsi
De mon corps toutes les parties
Qui veulent bien se laisser voir.
Quant à celles qui sont cachées
Tu pourras les imaginer»

«Viens dormir dans mes bras, veux-tu.
Sous ton long peplos, je devine
Ta jambe élancée, fine et ferme
Tes bras, tes seins, tes reins, tes cuisses.
L’on sent qu’il serait agréable
De les toucher, les caresser.
L’on sent qu’il serait agréable
De les presser, de les baiser.

Ô ma beauté, mon adorée»

«Veux-tu, redis, redis cela
Très lentement, très doucement»

«Ô ma beauté, mon adorée»

«Amaryllis, encor, encor»

«Ô ma beauté, mon adorée

Mais je voulais te dire aussi
Callirohé, ma tendre amie
Je voulais te dire... que je t’aime»


Poèmes saphiques - Claude Fernandez - Éditions Sol'Air - © Éditions Sol'Air - 2010
ISBN 978-2-35421-076-2 - Licence Creative Common CC-BY-ND