LES PHÉNICIENS

Poème épique de Claude Fernandez évoquant la Phénicie.


De Tyr, Sidon, Byblos, Ougarit, Arados
Partent les Phéniciens, conquérants de la mer.
Les vaisseaux de Tharsis, par les chemins amers
Naviguent sans répit, sans repos vont et vont
Par le cap de Melkart, par le détroit du Pont
De la Mer Tyrrhénienne, à la Mer Icarienne.

Intrépides marins, sur l'onde ils ont rejoint
Le Char des Immortels, que défend l'Équateur
La fastueuse Ophyr, au fond de l'Arabie.
Leurs aquatiques chars, cap au Nord, cap au Sud
Fendent les Sillinies, dans le brouillard épais
Cinglent sur le Chrétès, dans les îlots mouvants.
Laissant le cabotage, aux gabiers timorés
Leurs nautes hauturiers, affrontent le grand large.
Dans le monde il n'est port, que n'aient touché leurs coques
Pas de mer, d'océan, que n'aient franchi leurs quilles
Pas de quai, de musoir, pas de jetée, de rade
Que leurs grappins, filins, un jour n'aient accrochés.
Lorsque la mer est calme, et les cieux dégagés
Leurs véloces bateaux, sont gyrins, scolopendres
Que les fins avirons, tels des pattes nombreuses
Déplacent lentement, sur la mouvante plaine.
Quand sur le gouffre bleu, surgissent les tempêtes
Les voilà devenus, goélands, hippogriffes
Qu'une aile déployée, de blanche cotonnade
Lève jusqu'au sommet, des irascibles vagues.
Les agrès tiraillés, nerfs et tendons solides
Crissent au vent furieux, fracassant les bordages.
Sous la charge des flots, craquent leurs corps de vaigres.
Sur la proue chevaline, élevant sa crinière
Flamboie l'oudjat sacré, l' œil d'Anat au cil d'encre.
Battues par les ondées, brûlées par les soleils
Dans les nids côtiers, cothons, môles accueillants
Reviennent à nouveau, les célestes montures.
Couchées au long des quais, les coques se reposent.
Les cales affamées, se gavent de richesses
Qu'au fond des entrepôts, hissent les portefaix.
Les armateurs jadis, par l'effort enfantèrent
Sculptant les fûts de pin, leur océane fille.
D'abord ils ont taillé, chacun des madriers
Par la quille fixé, l'étrave à l'étambot
Sur la varangue axé, les couples de membrures
Puis emplanté le mât, réuni les gréements
Calfaté le bordé, par la poix et l'escarme.
C'est ainsi que la nef, comme l'enfant paré
Par les soins maternels, aux périls de la vie
Supporte sans danger, l'épreuve des voyages.

De Tyr, Sidon, Byblos, Ougarit, Arados
Partent les Phéniciens, conquérants de la mer.
Les vaisseaux de Tharsis, par les chemins amers
Naviguent sans répit, sans repos vont et vont
Par le cap de Melkart, par le détroit du Pont
De la Mer Tyrrhénienne, à la Mer Icarienne.

Courtiers et colporteurs, commerçants, trafiquants
Des agrestes labeurs, ils n'ont cure et méprisent
Le scrupuleux souci, du cultivateur sage
Qui disperse le grain, pour l'incertain futur.
Mais leurs puissantes nefs, charrues des flots mobiles
Malmenées par les vents, tels rétifs attelages
Traçant comme labour, un écumeux sillon
Tournent sans fin la terre, en leur champ maritime.
De voyage en voyage, et d'étape en étape
Les voici recueillant, la moisson des pépites.
Mieux leur vont l'onde bleue, que la verte campagne
L'instable sol des ponts, que le continent ferme.
Cette plaine infinie, pour eux n'est inféconde.
Leurs solides filets, traînant dans les abysses
Récoltent le murex, tel minerai vivant
Qui renferme la pourpre, en sa gangue de nacre.
N'ayant nulle passion, pour les trophées, les joutes
Beaucoup mieux leur convient, le profit de la vente
Que les butins glorieux, des sièges et pillages
Le jeu des transactions, que l'art de la bataille
La traite que la guerre, et l'esprit que la force.
Nulle contrée, cité, richissime ou bien pauvre
Ne saurait décliner, leurs offres mirifiques.
L'or n'est-il quelquefois, plus fort que glaive aigu?
Leur chatoyant costume, aux polychromes tons
Ravit le Grec drapé, dans sa tunique blanche.
Devant les aras verts, qu'ils ramènent de l'Inde
S'extasient le Romain, le Gaulois sédentaires.
Marchandant sans répit, de l'Égypte ils ramènent
Les broches de vermeil, les scarabées d'onyx
De l'Assyrie l'airain, les boucliers et glaives
D'Ionie l' œnochoé, de fine céramique.
Bourreliers, filandiers, joailliers, ivoiriers
Dans leurs factoreries, sans jamais se lasser
De leurs habiles doigts, ils tissent et cisèlent
Broderies et tissus, bracelets et patères
Pectoraux et pixis, médaillons, pendentifs
Qu'aux fonds des vaisseaux creux, pour le négoce ils posent.
Leurs bras puissants, patients, rechargent et déchargent
Des pays forestiers, l'essence noblissime
De Sénir les cyprès, de Bashane les chênes
Les cèdres élevés, du lointain Levanone
Les précieux minerais, qu'ils ont du sol tirés
Le vif étain venant, de la Cassitéride
L'argent clair du Bætis, du Taurus l'argyrose.
Les peuples religieux, momifiant les dépouilles
Leur troquent les onguents, les fards et la résine.
Leur bimbeloterie, fascine l'indigène
Pour la verroterie, cédant rubis et jais.

De Tyr, Sidon, Byblos, Ougarit, Arados
Partent les Phéniciens, conquérants de la mer.
Les vaisseaux de Tharsis, par les chemins amers
Naviguent sans répit, sans repos vont et vont
Par le cap de Melkart, par le détroit du Pont
De la Mer Tyrrhénienne, à la Mer Icarienne.

Emprisonnant ainsi, par le réseau des ventes
Les comptoirs, les cités, pour toujours ils possèdent
Les huit Cornes sacrées, de la domination.
Les prophètes hébreux, leurs sémitiques frères
Pâtres vindicatifs, jalousant la primauté
Des Baalim sur Yaweh, du profit sur la foi
Prédisaient à Carthage, un naufrage éternel.

La Saga de l'Univers - Claude Fernandez - Éditions Sol'Air - © Éditions Sol'Air - 2007