LA GRANDE MURAILLE

Poème épique de Claude Fernandez évoquant la Grande Muraille de Chine.


D'innombrables tribus, continûment progressent
Vers les riches plateaux, de la Chine élevée.
Les hommes demi-nus, chevauchent sans répit.
Nulle cuirasse ouvrée, ne défend leur poitrine
Hors une épée de bronze, une rondache en bois.
Méprisant la douleur, ignorant la fatigue
Sans redouter la mort, furieusement ils offrent
Leur vulnérable chair, au fil tranchant des piques
Leur tête sans défense, au dard aigu des traits.
Nulle armée cependant, ne les arrêterait
Car toujours les protège, une invincible force
Multitude est son nom, son mobile est Désir.

Ainsi vont les Hiong-nou, les cavaliers hunniques
Provoquant la terreur, des peuples sédentaires.
Leur domaine est le froid, la steppe et l'Inconnu.
Rien ne peut résister, à leur violent passage.
Ne songeant qu'au massacre, ils ne peuvent savoir
Ce que sont dignité, noblesse, honneur, douceur.
Nul d'entre eux ne connaît, la couche ni l'épouse
Mais le sol dur, mais le toit des cieux, la femelle.
Brutalité, grossièreté, sauvagerie
Sont inscrits dans leurs traits, où transparaît la bête.
Haïssant le progrès, de leurs mains ils ne savent
Ni forger un écu, ni tailler une lance
Ni cultiver le riz, ni garder les troupeaux
Mais parfois la fureur, peut surpasser l'esprit.
Le nombre peut défier, la savante man œuvre.
La razzia peut fournir, autant qu'une moisson
Le pillage encor plus, que le patient filage.
Nul ancêtre n'inscrit, le passé de leur peuple.
Nul sage observateur, ne scrute les étoiles
Ne suit au long des mois, l'astre changeant des nuits.
Sous les rayons du jour, ils vont par les chemins
Sans foyer et sans loi, sans famille et sans foi.
Dans l'univers ils n'ont, qu'une exigence unique
Sortant de leur gosier «Nous vivons, nous voulons»

Voici qu'ils ont franchi, l'Ordos, le Hoang-ho
Pressés de saccager, les maraîchers voisins.

*

Près de là cependant, vers les riches plateaux
Le soleil printanier, sur la Chine se lève.
C'est en ce faste mois, qu'à la méridienne heure
Chaque jour diminue, l'ombre au pied du gnomon.
Le vent d'est lentement, fond la glace des rus
Que frétillant déjà, remontent les blennies.
L'arc-en-ciel reparaît, l'éclair de nouveau luit.
Sur les mûriers fleuris, la mésange voltige.

Vers le gouffre de l'Ours, vers les étangs de Kong
Dans les bois de Sang-lin, sur les coteaux de Hiu
Les joyeux laboureurs, sortent de leurs chaumières.

La fête du Grand No, venait de s'achever.
Les hommes ont laissé, pour la suivante année
Les jeux, les ordalies, de la morte-saison.
Les frairies sont passées, les chants ont commencé.
Les outres sont taries, vidées sont les potiches.

C'est la Chine éternelle, éternelle et joyeuse.
Partout l'on sarcle et trie, partout l'on bine et pioche.
C'est la Chine éternelle, éternelle et heureuse.

«Détruisons les cocons, chassons vermine et larves.
Courage, or ça taillons, déracinons, coupons.
Creuse ton puits, mon gars, mon gars, sème ton champ
Si te prends la fringale, et si te prends la soif.
Courage, or ça taillons, déracinons, coupons»

C'est la Chine éternelle, éternelle et joyeuse.
Partout l'on sarcle et trie, partout l'on bine et pioche.
C'est la Chine éternelle, éternelle et heureuse.

Les chapeaux de bambou, se lèvent et se baissent.
Les mains fouillent le sol, jettent la mauvaise herbe
Chardon, chiendent, plantain, coryzas, chénopodes
Sur le son des pipas, le choc des tambourins.
Les incultes prairies, que ne vainc la charrue
Que le bras et la houe, parviennent à dompter
Bientôt vont recevoir, la semence féconde.
«Jetez, compagnons laboureurs, jetez les grains.
Chez nos plus vieux parents, il en était de même.
Jetez, compagnons laboureurs, jetez les grains.
Chez nos plus vieux parents, il en était de même.
Dans le creux des sillons, à l'envi répandons
Riz scintillant, orge doré, sagette pourpre.
Keng-fou se trouve enclos, dans leur écorce dure
Close en eux la moisson, close la fenaison.
Le Prince Flamboyant, fera lever les pousses.
Qu'il a de la puissance, et qu'il a de la force.
Dans le creux des sillons, à l'envi répandons
Riz scintillant, orge doré, sagette pourpre»

C'est la Chine éternelle, éternelle et joyeuse.
Partout l'on sarcle et trie, partout l'on bine et pioche.
C'est la Chine éternelle, éternelle et heureuse.

«Vous, au long des chemins, vous, rouissez, tisserandes
Préparez vos clayons, préparez vos hachettes.
Sur les jeunes mûriers, cassez les feuilles courtes.
Sur les pieds vigoureux, entaillez les bourgeons.
Préparez vos clayons, préparez vos hachettes»

C'est la Chine éternelle, éternelle et joyeuse.
Partout l'on sarcle et trie, partout l'on bine et pioche.
C'est la Chine éternelle, éternelle et heureuse.

Ignorant le péril, insouciants des barbares
Les joyeux laboureurs, dans les champs se dispersent.

*
Les Hiong-nous turbulents, pressent leur meute envieuse.
Pour eux sera le riz, et pour eux la semence
Pour eux les soieries, pour eux les joyaux, tuniques.
Les voici gravissant, un dernier mamelon
Mais surpris, effrayés, brusquement ils s'arrêtent.

Devant eux, grandiose, énorme, incommensurable
Surgit une falaise, entaillée de créneaux.
L'on eût dit que la Terre, imitant les humains
Jadis avait forgé, ce rempart formidable.
N'en croyant pas leurs yeux, les Huns se demandaient
Quel peuple fantastique, érigea cette chaîne.

Telle une apparition, terrifiante, effrayante
Fabuleuse vision, pourtant réalité
La Muraille déploie, sa géante ossature
Colonne minérale, échine tellurique
D'un monstre sidéral, aux vertèbres pour forts
Gigantesque diadème, enchâssé dans le sol
Torque monumentale, aux merlons pour joyaux.
Sa fondation profonde, atteint les Sources Jaunes.
Son faîte se confond, à la voûte azurée.
Ses tours fendent l'éther, écorchent les nuages.
Ses voies, ses redans, ses travées, chemins célestes
Vertigineux, abrupts, s'élèvent dans l'espace.
Les vents freinés, déviés, invisibles coursiers
Qui vainqueurs franchissaient, cols, défilés, sommets
Se brisent en sifflant, contre ses blocs aigus.
Son corps de lourds moellons, se développe, ondule
Comme les repliements, d'un terrible dragon
Dans ses vastes anneaux, protégeant sa nichée.
Ses pans de-ci de-là, surgissant de la brume
Sur un plateau, sur un coteau, sur une crête
Sont arches qui relient, ses piliers colossaux.
Pour ce rempart la Chine, est une forteresse.
La province de Tsin, est un puissant donjon
Le Ho-nan est sa cour, et les Marches ses douves
Le mont T'aï-chan, le pic Houa, ses hauts donjons.
Rien ne semble pouvoir, l'arrêter, la briser
Ni paroi, ni massif, ni gorge et ni vallée.
Ses bras contournent champs, bois, rochers, pâturages
Franchissant des cols, suivant des plateaux, des plaines
Divergeant, convergeant, aux lointains horizons
Dans les canyons, sur les adrets, sur les ubacs
Traversant les ravins, coupant combes et cluses
Du Nan-chan au Kan-sou, du Tche-san au Leo
De Yu-lin à Lan-che, de Ting à Lin-t'ao.
Fouettés par le grésil, battus par les embruns
Ses flancs bordent les prés, les forêts, les marais
Sa base est caressée, près des grèves sableuses
Par l'eau douce des rus, ou la vague saline.
Parcourant sans répit, son aérien chemin
De l'aube au crépuscule, un cheval au galop
Verrait dix fois en vain, poindre et sombrer le jour
Qu'il n'aurait pas atteint, le terme de sa course.
Vers le Nord ou le Sud, escouades et navettes
Sillonnent tout le jour, son allée sinueuse.
Par ses larges créneaux, ses fenestraux masqués
Ses pupilles fendues, étroites meurtrières
Les veilleurs attentifs, scrutent les Jongs lointains
Pour sitôt prévenir, de leurs vibrants clairons
Les troupes de guerriers, en garde sur les fronts.
Lors, chaque sentinelle, impassible, immobile
Paraît un acrotère, au sommet des corniches.
Les cavaliers hardis, revêtus de leur cape
S'ouvrant aux alizés, comme une aile géante
D'une céleste armée, sont trismégistes aigles.
Contre elle en vain s'abat, la marée de l'Histoire.
Murs prodigieux, remparts, de Ninive ou d'Assur
Labyrinthe et bastions, Babels et obélisques
Devant elle ne sont, qu'infimes édicules.
Ses blocs équarris, ses ponts, ses voûtes nous disent
L'énergie d'une race, engendrée pour durer
La volonté d'un prince, et le défi d'un peuple.
D'un côté c'est la Chine, et de l'autre le Monde.
«Halte ici, vil Barbare, évite nos armées
Que ne saurait passer, quiconque à sa naissance
Devant l'Autel du Sol, n'a présenté son crâne.
Moellons contre moellons, pavés contre pavés
Mon solide rideau, n'a d'accroc, ni de fente.
Même un puissant démiurge, en ma paroi compacte
Ne saurait par magie, percer une ouverture.
Je puis anéantir, comme une armée d'humains
Les bataillons du Ciel, projetés par Houang-ti.
Comme les traits fusant, des archers téméraires
La foudre assaille en vain, mon granit infrangible.
Rien ne peut m'engloutir, sinon la mer sans fond.
Rien ne peut m'arrêter, sinon l'éther sans fin»

Et quand l' œuvre suprême, ultime création
Dispersée, dégradée, par tous les éléments
Sera débris, poussière, imperceptible strate
Lorsque le Temps, vengeur, fossoyeur implacable
Patiemment brisera, la vigueur des nations
Volonté, Longanimité, Force, Énergie
Recouvrant pour toujours, dans la nuit du Silence
Pêle-mêle états, sociétés, religions, castes
Prêtres et guerriers, paysans, divinités
Palais, fortifications, mausolées, cités
Dernier témoin debout, de l'humaine épopée
Fièrement, dignement, elle dira «Je suis»

Ainsi, baissant le front, le Barbare est vaincu.

La Saga de l'Univers - Claude Fernandez - Éditions Sol'Air - © Éditions Sol'Air - 2007