MONKWEARMOUTH

Poème épique de Claude Fernandez évoquant la vie d'une mine de charbon dans un bassin houiller près de Newcastle en Angleterre. le travail des mineurs, la campagne et le canal, le coup de grisou, la prostitution...


Entre les pantalons, de futaine grossière
Coincé dans sa berline, au fond de l'ascenseur
Tom, sept ans, pétrifié de peur, figé d'horreur.
Pour lui va commencer, la descente infernale
Dans Monkwearmouth, fleuron, des mines à Durham.
L'attente, insupportable, angoissante, inquiétante
Pour le timide enfant, novice et ingénu
Rite d'initiation, qui marquera sa vie.
Couverte d'un fichu, pâle en sa robe noire
Sur le carreau, là-bas, une forme indistincte
Qu'il voudrait appeler, mais sa gorge est nouée.
Sait-elle ce matin, le voyant s'éloigner
Que son œil jamais plus, ne le contemplera?
Le câble d'extraction, glissant dans la molette
Se déroule un instant... puis à nouveau s'arrête.
Dans le tohu-bohu, résonnent des jurons
«Qu'est-ce qu'ils font, là-haut, ces fainéants trop payés?»
«Des larves infoutues, d'actionner un levier»
L'on entend retentir, de gras et triviaux rires.
Des crachats sont lancés, par la grille de fer.
Sous la tôle ondulée, du haut chevalement
Les hommes ont hissé, leurs frusques de surface
Mais sait-on si le soir, l'on viendra pour dépendre
Cet inerte fantôme, attendant patiemment?
Sait-on lorsqu'on rejoint, le royaume des morts
Si l'on va remonter, au pays des vivants?
Tom étouffe, écrasé, par des genoux cagneux
Des épaules pointues, des reins durs, fesses molles.
Si l'ascenseur pouvait, ne jamais s'ébranler.
Pourtant, d'un coup, voici, qu'il tressaille à nouveau
Mouvant sa cargaison, bruyante et remuante.
La nacelle s'enfonce, en plein cœur de la mine
Fantastique plongée, dans l'énorme planète
Descente impressionnante, immersion, plongeon, saut
Chute vertigineuse, au fond de l'inconnu.
Cliquetis, couinements, craquements, grondements.
L'encablure épousant, l'acier de la molette
Grince en un sifflement, de plus en plus aigu
Vrombit, mugit, rugit, stridente, insupportable.
Ne va-t-elle soudain, s'étirer, se casser?
La cage abandonnée, libre de son attache
Ne s'écrasera-t-elle, en un choc monstrueux?
Comme une catharsis, mentale et corporelle
Soudain, se libérant, des larmes dégringolent
Sur les joues de l'enfant, terrifié, paniqué.
Des hoquets, des sanglots, ébranlent sa poitrine
L'urine incontinente, en ses brailles jaillit.
Nul ici n'est ému, par le sort du bambin
Car il doit s'endurcir, car il doit s'aguerrir.
S'il résiste il sera, le vaillant compagnon
Le mineur fraternel, fortifié dans sa tâche.
Quarante pieds, quatre-vingts pieds, cent trente pieds.
La cage ralentit, puis lentement s'arrête.
Le filon de Maudlin, premier point d'accrochage.
Des hommes goguenards, s'échappent de la cage.
La descente reprend. Deux cents pieds, trois cents pieds.
La cage en s'enfonçant, devient plus silencieuse
Les rires diminuent, les voix graves se taisent
Comme si, déférents, les hommes pénétraient
L'éternelle demeure, où les défunts séjournent.
L'on plonge encor au sein, du ténébreux aven
Toujours plus, toujours plus, dans l'antre formidable
Toujours plus aux confins, de l'effrayant abîme.
Quatre cents pieds, neuf cents pieds, mille cinq cents pieds.
Dernier point d'accrochage, arrêt, Howes Gill Seams.
L'enfant suit le troupeau, bravant l'obscurité.

L'étroite galerie. Pénible progression.
Les tremblantes lueurs, au passage des lampes
Jetaient sur les parois, des ombres fantastiques.
L'on eût dit, s'éployant, les ailes gigantesques
De chats-huants troublés, par la venue des hommes.
Parfois d'une fissure, émanait un courant
Bouche d'aération, comme la vive haleine
D'un fauve qui guettait, son inconsciente proie.
Tom sursautait d'un pas, tandis que les mineurs
Poursuivaient sans frémir, leur marche imperturbable.
Voici l'intersection. Le porion fait un signe.
L'enfant doit rester là, surveiller le passage.
Consigne, ouvrir, fermer, les portes coulissantes
Lorsqu'ici passera, le convoi des berlines
Débarrasser la voie, sur les côtés pousser
La gaillette essaimée, par les wagons trop pleins.
Nul autre commentaire, ainsi doit-il attendre.

Les hommes sont loin, Tom, dans le noir seul demeure.
Quelques bruits étouffés, dans le silence meurent.
Les mineurs sont bruyants, sans répit agités
Mais la Terre est muette, énormité figée.
Mort vivant englouti, délaissé, dénudé
L'enfant ne se croit-il, dans son propre tombeau
Lui qui depuis si peu, dormait dans un berceau?
Le père est isolé, dans un autre filon
De son pic abattant, la veine aux reflets sombres.
Tom essaie vainement, de comprendre sa tâche.
Pourquoi ne pas laisser, toujours la porte ouverte?
Nul ici n'a pensé, qu'il pût s'interroger.
Rester là sans bouger, au milieu des ténèbres
N'est-ce pas un tourment, supplice raffiné
Que n'aurait supporté, le misérable Ixion?
Désœuvrement parfois, pèse plus que labeur.
Ce portier de l'enfer, n'est-il pas dérisoire
Tel un chétif Cerbère, inoffensif, tremblant
Proie des chthoniens démons, tapis dans les ténèbres?
Plutôt ne fût-il né, crapaud dans une mare
Que petit d'un humain, dans la triste Durham
Car l'amphibien se meut, selon sa volonté
Peut jouir durant sa vie, de soleil et d'air pur.
L'enfant est prisonnier, dans la cage sociale
Comme le canari, que retient l'oiselier.
Tout le jour il demeure, en un lieu répugnant.
Ses fragiles poumons, vont bientôt s'imprégner
D'un asphyxiant filet, de blanche silicose.
Bientôt va s'élargir, son plat visage bistre
Puis son nez se couvrir, de bleuâtres macules
Ses narines s'ouvrir, pour mieux pouvoir s'emplir.
Son cou restera court, ses jambes vont s'arquer
Ses hanches s'évaser, vers le bas s'aplatir.
Né pour souffrir, né pour subir, né pour mourir.
L'existence pour lui, n'est qu'une immense nuit.
L'aube ne brillait pas, quand il est descendu
Quand il remontera, luira le crépuscule.
Dimanche est le seul jour, de sa funèbre vie.

*

Autour de lui, dessus, dessous, devant, derrière
Partout l'enveloppant, l'enserrant, l'oppressant
La mine, immense, indéfini, confus dédale
Grandiose étagement, de tunnels, galeries
D'étranglements, de sas, tortueux, sinueux
De voies s'enchevêtrant, de couloirs, de passages
De puisards, de goyaux, plongeant vers l'inconnu
La mine traversée, de cavités et cloches
Percée d'aérations, de canalisations
D'excavations, perforations, trous et forages.
Lentement chaque jour, s'allonge son réseau
Tel diffus mycélium, développant des hyphes.
C'est un géant poumon, spongieux et caverneux
Dont le chevalement, est nasal orifice
Dont les pompes sont cœur, et les veines conduites.
Le boisage en sapine, est cartilage épais
L'eau qui suinte est mucus, film imprégnant ses plèvres.
Dans le corps de la Terre, ainsi qu'une poitrine
Pénètrent ses trachées, ses bronches et bronchioles
Son lacunaire amas, de vides alvéoles
Que parcourt le courant, de la ventilation
Vaste respiration, puissante et vivifiante.
C’est un grêle intestin, boyaux entrelacés
Long tube digestif, replié, contourné
Succession de sphincters, canaux, diverticules.
C'est un colon rempli, d'excrément charbonneux
Chassant, éliminant, ses gaz nauséabonds
Dans une flatulence, éruptive, explosive.
La mine, inverse Babel, infernal palais
Dont les toits et planchers, dont les murs et refends
Strates accumulées, de grès, d'arkose ou marne
D'imperméable argile, ou de poreux calcaire
Sont lits superposés, couches sédimentaires.
S'intercalant parfois, dans ces roches stériles
Court un filon précieux, de houille grasse et noire.
C'est lui que vient chercher, avide puceron
L'opiniâtre mineur, que rien ne décourage.

Tout dans ce monde est piège, embusqué pour les hommes
Le rugueux bloc saillant, en encorbellement
Le bastaing fléchissant, du soutènement lâche
Bosse et trou, flaque, arête et creux, béance et brèche.
L'instable échafaudage, édifice fragile
D'étais mal équarris, de coins mal agencés
Toujours est menacé, d'écroulement subit.
La vague architecture, est sans répit ruinée
Corrodée, grignotée, par la percolation.
Jour et nuit se poursuit, l'exhaure interminable
Vers le sol remontant, les eaux d'infiltration
L'onde partout gouttant, pourrit les résineux.
Le bois de chêne dur, cet ami protecteur
Devient traître soudain, lorsque son aubier rompt.
La poudreuse atmosphère, émanation du roc
Se charge de carbone, en suspension légère
Lentement s'enrichit, de méthane inflammable
S'infiltrant, silencieux, par les micro-fissures.
Le mortel ennemi, du mineur terrifié
L'invisible démon, sans forme et sans visage
Perfide, accumulant, sa puissance létale
Se répand dans les voies, irrésistiblement.
Quand l'homme circonspect, à sa lampe attentif
Lentement voit bleuir, la faiblissante flamme
C'est trop tard. Le grisou, tel un dragon projette
Son haleine enflammée, par ses hideux naseaux.
La mine dévastée, n'est plus que mort et deuil.
Se repaissant toujours, de vivantes victimes
L'on croirait comme au temps, de l'ancien roi Minos
Qu'en son noir Labyrinthe, un cruel Minotaure
Chaque saison choisit, une sainte hécatombe
D'éphèbes vigoureux, de vénustés gracieuses.
L'Homme contre Gaïa, David contre Goliath
Combat, duel titanesque, opposition dantesque
De souffrance et malheur, de violence et misère.
La Terre d'un hoquet, dans le néant projette
Cette menue vermine, en son corps agrippée
Gales parasitant, la minérale croûte.
La mine, Eurèbe, enfer, ténébreux, dangereux
La mine, épouvantable, insatiable monstre
La mine meurtrière, et dévoreuse d'homme
La mine, horrible ventre, effarant et sanglant
Redoutée, détestée, vénérée, célébrée.

Du carreau jusqu'au fond, l'humaine pyramide
S'agite pour survivre, en exhumant la houille.
Multitude qui sue, trime et s'exténue, s'éreinte
Du plus jeune au plus vieux, du plus fort au plus faible.
Voici devant le front, de la veine aux feux sombres
Des hercules frappant, taraudant, arrachant.
Le haveur athlétique, attaque le filon
Tandis que le herscheur, dégage son ouvrage.
Puis voici qu'au roulage, ahanent longuement
De maigres avortons, poussant les wagonnets.
Voici le galibot, maniant les aiguillages.
Fermant ou bien ouvrant, les panneaux des recettes.
Voici là des bambins, cousins lointains des Heures
Qui gardent jour et nuit, les portes olympiennes.
Dans les boyaux étroits, où ne passent les rails
Des enfants arc-boutés, meuvent des blocs énormes
Tels Sisyphe portant, sans répit son rocher.
Des femmes accroupies, garnissent des corbeilles
Danaïdes fourbues, supportant leur supplice.
De vieux raccommodeurs, entretiennent les voies.
Des cuveleurs âgés, patients, méticuleux
Façonnent posément, les poutres du boisage.
Tous nus, fille ou garçon. Dans cette obscurité
Pourrait-on distinguer, les sexes différents?
Qui pourrait s'attarder, se distraire à guetter
Quelque forme attrayante, en ce lieu sépulcral?
Cependant en surface, auprès de l'ascenseur
Voici le moulineur, déchargeant les berlines
Voici le culbuteur, emplissant les trémies
Tandis que la cribleuse, affairée vers sa case
Dans son panier sépare, escaillache et gaillette
Les broches et clayats, simulant des pépites
La nigrescente rouffle, imitant le jayet.
Capitaine omniscient, timonier ubiquiste
De ce navire à l'ancre, épave submergée
L'ingénieur vérifie, supervise, étudie
Notifiant aux porions, les décisions, consignes.
Plus haut encor, sous d'autres horizons, là-bas
Dans le bureau secret, d'un londonien palace
Mystérieux patron, l'actionnaire invisible
Qui n'a jamais touché, le salissant charbon
Qui ne mit un seul pied, sur le carreau d'un puits
Mains blanches et gantées, canne vernie, costume
Comme un dieu tout-puissant, gère sa création
D'un paraphe distrait, au bas d'un protocole
Vend, achète à sa guise, anthracite ou bien coke
Déterminant le sort, des masses laborieuses.

Parmi tous les mineurs, se détache des rangs
Le héros de la houille, Achille industrieux
Craint, envié, respecté, comme un preux intrépide
L'abatteur. De lui seul, dépend toute la chaîne
Herscheur et pelleteur, galibot, moulineur
Les artisans vaquant, au glacis du carreau
Chauffeurs, mécaniciens, menuisiers, machinistes...
Si jamais s'arrêtait, son labeur énergique
Toutes ces mains qui trient, qui chargent et déchargent
Qui roulent et déblaient, qui taillent et charrient
Cesseraient leurs travaux, désœuvrées, inutiles.
Dans sa villa cossue, l'opulent actionnaire
Sans lui ne serait plus, qu'un mendiant misérable.
C'est le prospecteur, l'explorateur, le découvreur
Qui, tel un alpiniste, ouvre une voie nouvelle
C'est le hardi Colomb, de la mer plutonique
C'est lui qui va traquer, la cauteleuse veine
Louvoyant dans la craie, s'enfuyant sous le schiste.
Voici qu'elle s'infiltre, en un dick basaltique
La muraille élevée, d'un souterrain bastion
Sur laquelle impuissant, le pic en vain s'écrase.
L'abatteur doit obvier, contourner la défense
Mais la strate à nouveau, disparaît dans la faille.
L'ingénieur étudiant, la succession des plis
Déjoue son stratagème, et retrouve sa piste.
L'acier au bout tranchant, s'immisce dans la veine
Son front est perforé, découpé, dépecé.
La poussière à son flanc, coule ainsi qu'un sang noir.
Les hommes bataillant, au chantier de la taille
Brandissent en leur poing, la rivelaine aiguë
Ce glaive qui pourfend, la minérale chair.
S'emparant de la houille, ainsi que d'un trophée
Les voici triomphant, heureux de leur exploit.
Pourtant l'abatteur sait, qu'un jour il s'étendra
Lorsque la silicose, enfin l'aura vaincu
Bouche ouverte, asphyxié, par le traître ennemi.

*

Pendant ce temps, seul, Tom, en sa galerie noire
Sombre dans la torpeur, et l'engourdissement.
C'est alors que résonne, un tintement léger
Puis un martèlement, accompagné de voix.
Comprenant que s'approche, un convoi de berlines
De tout son poids, l'enfant, écarte les panneaux.
Lors, dans un brouhaha, défilent brusquement
Des faces contractées, hilares et hideuses
Râlant, crachant, hurlant, s'égosillant, suant
Comme un pandémonium, remonté de l'Enfer.
C'est ainsi que s'avance, un groupe de rouleurs
Jeunes adolescents, poussant des wagonnets
Brutes irréfléchies, au visage farouche.
Leur troupe a repéré, le nouvel arrivant.
Les quolibets gaillards, à son intention pleuvent.
Sur lui s'abat un flot, de horions et d'insultes
Car dans la mine ici, lieu d'agressivité
L'échange est le juron, la parole est gueulante.
Puis s'avance un cheval, tirant sa lourde charge.
Pareil au philosophe, il paraît méditer
Paisible et raisonnable, en cet essaim furieux.
Jeune poulain jadis, il possédait yeux vifs
Mais l'Homme impitoyable, inique tortionnaire
Le confinant ainsi, dans l'éternelle nuit
D'un crêpe a recouvert, cet inutile organe.
Le nouveau maître, hélas, a perdu le respect
L'antique lien, sacré, la solidarité
Liant le cavalier, au destrier fidèle.
Psychopompe coursier, jadis il conduisait
Les dépouilles des morts, jusqu'au port éternel.
S'il pouvait aujourd'hui, transporter ses bourreaux
Ne les descendrait-il, au fond de la Géhenne?
D'un pas lent, dignement, l'aveugle créature
Ce Pégase déchu, dont sont coupées les ailes
Résigné, douloureux, mais ne ployant l'échine
Passe comme un seigneur, au milieu des manants.

Puis de nouveau, soudain, le silence et le noir.
Tom referme la porte, et s'affale en un coin.
Sa courte vie revient, en ses pensées confuses.
Pourrait-on pénétrer, dans son jeune cerveau
Contempler ce miroir, vertigineux, mouvant
Ce gouffre de souffrance, et d'interrogations?
Que voit-il, que sait-il, du monde l'entourant
Ce ballet absurde, énigmatique, étrange?
Quels fugitifs jalons, quels fugaces repères
Saisit obscurément, son enfantin psychisme
Pour décoder la vie, l'ambiante société
Qui déjà le contraint, qui l'absorbe et l'étouffe?

Quand il errait le soir, aux abords du quartier
Quelquefois une envie, le saisissait d'un coup
S'enfuir, loin, loin, s'enfuir, au-delà des guérets
Loin du foyer natal, où règne la violence
Vivre ainsi qu'une bête, au milieu des forêts
Solitaire, inconnu, libre, ignoré de tous
Mais l'Homme avait partout, quadrillé la campagne
Dévasté les bosquets, abattu les grands arbres
Pacifiques amis, bienfaisants, débonnaires.
Tom regagnait, penaud, la maison familiale.
Sempiternellement, dans les éclats de voix
L'haïssable dispute, opposait les parents.
L'homme ivre tabassait, la femme larmoyante
Puis après la furie, tombait un lourd silence.
Tom un jour s'approcha, près du lit effrayant.
C'est alors qu'à travers, la fente des rideaux
Sur le grabat pisseux, dans l'ombre il discerna
Deux silhouettes nouées, l'une chevauchant l'autre.
La scène chaque nuit, l'éveillait en sursaut
Récurrent cauchemar, qu'il ne pouvait chasser
Répugnante vision, qui hantait son esprit
Le bourreau, la victime, unis dans le désir.
Quand le père excité, redoublait de fureur
Parfois Tom rejoignait, une courette humide
Que lui seul connaissait, dans la maison voisine.
Ce lieu sordide, abject, séduisait le bambin.
C'était là son domaine, idéal, inviolable.
Recouvert par la suie, qu'envahissait la mousse
Le sol était jonché, d'objets hétéroclites
Bâtons vermoulus, tessons brisés, pots cassés
Casseroles rouillées, et tuiles ébréchées
Plâtras, clous tordus, vis, copeaux, traînées de sciure...
Dans lesquels divaguaient, des poules caquetant.
Là, pour mieux se cacher, il s'enfermait alors
Dans un vieux cabinet, formé par deux planchettes
Sous le toit biscornu, d'un appentis pourri
Le seul qui possédât, un verrou coulissant
Rarissime confort, luxe inimaginable
Qui pût le protéger, des humains détestés.
Longuement il restait, le pantalon baissé
Les jambes repliées, les mains sur les genoux.
Là, dans cette posture, il attendait, rêveur
Que survînt le moment, de sa défécation.
Du sol jusqu'au sommet, parcourant l'édicule
Son œil observateur, scrutait chaque détail
Le hasardeux trajet, d'une fourmi perdue
Les toiles d'araignées, flottant dans l'air fétide
Les poils pubiens frisés, qui nageaient dans l'urine.
De salaces dessins, recouvraient les parois.
Ces fresques décoraient, le boudoir indécent
D'érectiles pénis, aux bourses potelées
De verges pénétrant, des vagins et des bouches
Pictogrammes pervers, du langage sexuel
Par endroit ponctués, d'étronnesques virgules
Que son trop jeune esprit, ne pouvait déchiffrer.
Calmé, rasséréné, Tom soulageait son flanc
Puis contemplait, songeur, étonné vaguement
L'excrément répugnant, qui gisait dans la fosse.
L'enfant trouvait ainsi, le paradis terrestre
Mais il fallait quitter, cette oasis tranquille
Revenir au foyer, retrouver les soucis.

Tom un instant sortit, de son maussade songe
Car il perçut au loin, dans le boyau sinistre
De féminines voix, qui semblaient s'approcher
Comme un radieux appel, venu des hautes sphères.
Ne pourrait-il pas voir, Nelly, sa protectrice
Qui ramassait la houille, en un panier d'osier.
Mais les voix en échos, bientôt se dispersèrent.
Déçu, l'enfant reprit, sa rêverie lugubre
Cependant l'intermède, éveillant sa mémoire
Changea soudain le cours, de ses tristes pensées.
Dans son esprit il vit, un être séduisant
La grande sœur, image, intense, éblouissante
La grande sœur, divine, élégante, éclatante
La fille aux cheveux blonds, au teint clair d'anémone
La fille aux grands yeux verts, à la taille profonde
La fille aux pieds menus, aux longs doigts carminés
La grande sœur, beauté, fée, princesse et déesse
La grande sœur, Vénus, radieuse et merveilleuse
La seule consolante, aimante et souriante.
«Pourquoi suis-je si laid, alors qu'elle est si belle?
Pourquoi, pourquoi suis-je Homme, alors qu'elle est née Femme?»

Avec elle dimanche, il vendait le cresson
Dans le riche faubourg, voisinant Sunderland
Mais depuis quelques mois, sans qu'il sache pourquoi
Voilà qu'elle confiait, sa garde au pub voisin.
Quand elle revenait, le soir elle apportait
Des bonbons rouge vif, à la saveur de fraise.
Lui, de ses deux yeux ronds, contemplait ces merveilles
Qui provenaient d'un monde, où règne l'abondance
Vétilles sans valeur, coûtant quelques pennies
Pour lui trésor, magot, sans prix, inestimable.
Cependant par l'imposte, un matin par hasard
Dans une rue voisine, il vit un brillant fiacre
Dont les cabochons d'or, sur le vernis luisaient.
Nelly s'en approcha, monta dans la voiture.
Sans doute vendait-elle, encor mieux le cresson
Car elle ramenait, à foison des billets.
Sa vie se transforma. Depuis elle porta
Des corsages fleuris, de froufroutantes robes.
Son visage pourtant, s'étiolait, s'attristait.

La pensée de l'enfant, croupit en son esprit
Comme s'il ne pouvait, résoudre cette énigme.
Dans la mine régnait, un étrange silence
Mystérieux, oppressant, menaçant, effrayant.
C'est alors que soudain, tout chavire et s'effondre.
Séisme, apocalypse, inconcevable, inouï.
L'on entend résonner, un grondement sinistre
Puis la déflagration, parcourt les galeries
Tel un ardent cyclone, un typhon déchaîné
Détruisant, arrachant, bastaings, plateaux, pieux, lattes
Semant partout la mort, en son éclair funeste.

La panique - Sortir, voir le soleil, respirer
Sortir de ce boyau, respirer, voir le jour.
Seul, comment trouver, la bonne direction?
Tom sent contre son pied, la traverse du rail.
Le rail, ange gardien, rassurant, protecteur
Fil d'Ariane indiquant, le chemin du salut.
Progression dans le noir. Marche désespérée...
Mais l'enfant se ravise, et brusquement se fige.
La grande sœur, pourquoi, ne l'a-t-il attendue?
Nelly, Nelly, pourquoi, ne l'a-t-il appelée?
Comment dans la panique, a-t-il pu l'oublier?
La seule qu'il fallait, rechercher et sauver?
Maintenant, courageux, il ne craint pas le monstre.
De son ventre hideux, n’arracherait-il pa
L'être cher, adoré, qu'il ne voudrait quitter?
Que vaut sa triste vie, seule importe la sienne.
L'enfant, déterminé, retourne dans ses pas
Mais à nouveau le toit, s'ébranle et se déforme.
Tom se recroqueville, en protégeant sa tête.

Un bloc sur lui tombant, le réduit en bouillie.

*

Le carreau. Désolation, consternation, cris
Déchirement, pleurs, douleur, scènes d'hystérie.
Monkwearmouth est blessé, Monkwearmouth est brisé.
«Fosse numéro deux, fosse numéro trois...
Là-dedans, répondez, répondez, répondez»
Mais plus aucun des puits, ne répond aux appels.
Face aux femmes hurlant, silencieux, l'ingénieur.
L'ingénieur, terrassé, l'ingénieur, atterré
Mais qui devant tous doit, garder sa dignité.
L'ingénieur, le savant, redouté, respecté
L'ingénieur, c'est vers lui, que désormais convergent
Les soupçons, les rancœurs, la dernière espérance
Car il possède seul, connaissance, expérience.
La Direction demeure, en un mutisme étrange
Lui seul doit affronter, l'intraitable colère.

Dans le bureau d'étude, il revoit le dialogue
«Qu'attendez-vous, Grither, mais qu'attendez-vous donc?
Forcez le rendement, augmentez le rapport.
Newcastle doit produire, autant que Birmingham.
Nous devons dépasser, Chester et Whitehaven.
Vous pouvez sacrifier, les sorties de secours
Ce ne sont, croyez-moi, que de vains gaspillages.
Débrouillez-vous sinon, prenez votre valise
Mais si vous devenez, plus raisonnable enfin
Je ne manquerai pas, d'agréer vos désirs.
Vous comprenez bien là, ce que je signifie»
L'homme dur le fixait, de son regard d'acier
Puis sa face d'un coup, s'était décomposée.
Devant lui se trouvait, une bête aux abois
Prise en un tourbillon, de l'aveugle système
Comme un cerf poursuivi, par la meute agressive.
D'une voix balbutiante, alors il supplia
«Grither, comprenez donc, je n'ai pas d'autre choix.
Sans doute croyez-vous, que je dorme la nuit
Quand m'inonde et me noie, l'avalanche des traites?
Croyez-vous que ma vie, soit enviable destin?»

Corruption, compromissions, pots-de-vin, ristournes
Mais voilà qu'aujourd'hui, l'incurie camouflée
Sur l'ingénieur confiant, soudainement retombe.
Devant lui s'effaçait, l'ouvrier déférent.
Lui seul bénéficiait, d'immenses privilèges.
Toujours on le nommait, président honoraire
Des clubs et des sections, des fêtes patronales.
Remettant distinctions, distribuant médailles
Conduisant processions, dirigeant les fanfares
Toujours il occupait, aux manifestations
Le siège qu'on réserve, aux personnalités.
C'est lui qui le premier, par la branlante échelle
Doit explorer le puits, au péril de sa vie
C'est lui qui doit risquer, les traîtres éboulis
Pour qu'ainsi les secours, joignent les rescapés.
Voudra-t-il supporter, l'écrasante menace?
Loyalement va-t-il, assumer ses fonctions?
Pourra-t-il résister, à la peur qui l'oppresse?
Va-t-il devant l'épreuve, esquiver le danger?
Ne va-t-il décréter, les puits inacessibles?
Qui pourrait contester, qui pourrait contredire
La fausse information, qu’il peut seul vérifier?
Tenter un sauvetage, après un tel désatre
N’est-ce pas téméraire, aussi bien qu’inutile?
Pourquoi, lui, devrait-il, victime d’un système
Sacrifier son foyer, sa famille et sa vie?
C’est ainsi qu’il pourrait, justifier son forfait.
Dans son esprit il voit, sa fille et son épouse
Le confort apaisant, d’un salon chaleureux.
Ne va-t-il pas céder, à cet appel tentant?

Le regard assuré, déterminé, hautain
Sans qu'un frémissement, ne déforme sa face
L'ingénieur prend sa lampe, et descend dans la fosse.

*

Le noir, le noir profond, le noir, le noir sans fond.
Nelly reprend conscience, au milieu des gravats.
Dans son esprit confus, lentement revenait
Le vague souvenir, du terrible accident.
La détonation, l'ouragan bleu, fulgurant.
Depuis combien de temps, gisait-elle en ce lieu?
«Suis-je vivante ou morte, âme errante en enfer?
Las, que sont devenues, mes sœurs qui travaillaient?
Mon corps, mon corps est-il, entier, blessé, brisé?
Que sens-je s'échapper, de mon bras douloureux
Comme un roc fissuré, goutte à goutte suintant?
Le noir, le noir partout, le noir triste et sinistre.
Je vais mourir ici, dans cet horrible trou»

Exorcisant la peur, en ce moment suprême
Nelly revoit sa vie, honteuse, ignominieuse
Le couple familial, désuni, déchiré
La mère enfouie, cloîtrée, dans son coin de cuisine
Le père, épaisse brute, irascible, ordurier
Lui toujours pérorant, pendant qu'elle marmonne
Tom, enfant souffreteux, innocente victime.
Nelly voyait encor, l'épouvantable nuit
Qui la marqua toujours, depuis sa prime enfance.
Le père absent tardait, s'enivrant dans un pub.
Sa mère ainsi veillait, auprès du nourrisson
Lorsque dans un fracas, la porte pivota
Projetant sur le seuil, une ombre formidable.
C'était lui, transformé, par l'immonde boisson.
Face à l'apparition, monstrueuse, effroyable
Dans l'épouvantement, la révulsion, l'horreur
La femme alors se dresse, et pousse un hurlement
Tandis que le poupon, créature inconsciente
Brusquement éveillé, près d'elle s'égosille...

Traumatisée, Nelly, détourna son esprit.
Le sang coulait toujours, de sa blessure ouverte.
Dans l'ombre elle étendit, son bras valide encor.
C'est alors que sa main, ressentit le contact
D'un front où retombaient, quelques mèches soyeuses.
Gladys, car c'était elle, à ses pieds inconsciente
Gladys, la grande amie, la camarade aimée.
C'est d'elle cependant, que vint sa déchéance.
Qu'elle soit pardonnée. Que son âme en paix dorme.
Nelly revoit encor, ce jour abominable.
«Tu veux rester au fond, jusqu'à ton dernier jour
T'échiner sans répit, durant ton existence?
Fiona, Jane et Mary, comment crois-tu, naïve
Qu'elles sont remontées, pour un poste au carreau?
Viens avec moi demain, je connais une adresse....»
Le déshonneur, l'humiliation, la perdition
Pour l'immédiat confort, d'une lampisterie.
Parfois, dans son malheur, éclairant sa détresse
D'un coup la traversait, une image idéale
Comme une vision rose, une illumination.
Loin vers l'ouest au pays, où le soleil se couche
Des fruits dorés pendaient, aux arbres luxuriants
Les rayons traversaient, l'azur éblouissant.
Dans l'éternel été, s'ébrouaient en riant
Des filles dénudées, que paraient des couronnes...
Puis tout disparaissait, dans son esprit confus.

C'était l'année dernière, alors qu'elle était pure.
Le dimanche dès l'aube, au long du Grand Canal
Souvent elle partait, pour cueillir du cresson
Dans sa vie de malheur, seul bonheur éphémère.
Depuis que la vapeur, aux chevaux ahanants
Substituait sa puissance, illimitée, facile
Vide était maintenant, le chemin de halage.
Nelly suivait la voie, redevenue sauvage.
La banlieue s'étendait, au loin vers Sedgefield
Les funèbres terrils, barraient l'horizon gris
Tels volcans avortés, fumant incessamment.
Le sol nu de Shotton, portait les cicatrices
D'une ancienne extraction, depuis improductive.
L'on avait sans respect, malmené des labours.
La pépite d'or noir, plus que le grain valait.
Disgracieux monument, de l'ère industrielle
Rejetant les canons, de l'antique beauté
Le chevalement noir, de Monkwearmouth, là-bas
Se détachait des nues, comme un beffroi hideux.
Tranquille compagnon, de la folle rivière
Dont il suivait le cours, instable et chaotique
Le canal régulier, net, rectiligne, étale
Comme une lame aiguë, perçait l'épais brouillard.
L'on n'aurait pu savoir, d'où venait, d'où partait
Ce vaste épanchement, s'évanouissant au loin
Cette saignée grandiose, entaillant la campagne.
Son flot s'étirait, s'allongeait, s'élargissait
Tel un chemin liquide, un géant escalier
Dont marches étaient biefs, contremarches écluses.
Par l'inconnu décret, des occultes puissances
L'eau retenue captive, entre ses bajoyets
Se rétractait, s'enflait, descendait ou montait.
La batellerie suit, le rythme de son onde.
Sans jamais s'éreinter, sans jamais s'épuiser
Tels infimes fétus, coquilles minuscules
Son dos plat supportait, se mouvant lentement
La barge surchargée, la massive péniche
Le chaland paresseux, la gabare assoupie.
La ville trépidait, bruyante, assourdissante
Les pilons écrasaient, les marteaux défonçaient.
Le bois, l'acier, le fer, se heurtaient, s'achoppaient.
Les pistons compressaient, les mèches transperçaient.
Lui demeurait placide, impassible, endormi.
Les hommes s'affairaient, s'activaient, se hâtaient
Hurlaient, couraient, chargeaient, déchargeaient, déplaçaient
Lui demeurait paisible, indolent, impavide
Figé, paralysé, léthargique, apathique.
Sans haine et sans violence, il imposait, discret
Sa quiète solitude, en cette multitude
Son immobilité, dans ces rapidités
Sa tranquille pulsion, dans cette agitation.
L'on eût dit qu'il fut mort, pourtant la vie latente
Circulait en son flanc, pacifique et profond.
Sa lenteur obsédait, insondable mystère
Comme un songe arrêté, qui n'atteint pas son terme
Le cours d'une pensée, qui jamais ne finit.
Lenteur, lenteur, infinie lenteur, éternelle
Confondant le présent, le passé, l'avenir
Lenteur imperceptible, uniforme lenteur
Souveraine lenteur, lenteur majestueuse.
Nelly suivant le bord, musait insouciamment.
L'intense poésie, pénétrait dans son âme
Telle un ductile baume, un onguent lénifiant
La poésie, douce consolation, lumière
La poésie, tendre nostalgie, réconfort
Ce diffus sentiment, vague, indéfinissable
Gommant, adoucissant, les agressifs contours
Dans les nuées masquant, la cruelle existence
Comme sur les tableaux, de Turner ou Jongkind
La poésie, beauté, sublimité, noblesse
Délicat sentiment, luxe de la pensée
Que l'homme des corons, farouche et réaliste
Ne saurait concevoir, et ne saurait comprendre.
Mais le subtil rayon, s'évanouissait d'un coup
Le rêve se brisait, au bout du Grand Canal.
Sur la rive opposée, la villa se dressait
Comme un écueil fatal, où sa vie s'échouait.
Pourquoi donc fallût-il, qu'en ce gouffre elle chût?
Quelle énergie perverse, en elle s'infiltra
Pour qu'elle pût ainsi, franchir la passerelle
Sonner à cette grille, entrer dans ce repaire
Qu'elle pût s'oublier, piétiner sa fierté
Vaincre la peur de l'homme, accepter la souillure
Braver la répulsion, de la chair dégoûtante?

«Non, plus jamais cela. Non jamais, plus jamais.
Plus jamais retrouver, la société des hommes.
Le charbon me noircit, mais il est en mon cœur
Plus sombre salissure, indélébile, ignoble.
Non, plus jamais cela. Non jamais, plus jamais»
Lors Nelly, tâtonnant, de sa main caressa
Les cheveux déroulés, de son amie sans vie.
Depuis qu'elle est ici, des hommes l'accompagnent.
Des hommes sans répit, la jaugent et la jugent
Recruteur, porion, patron, manant, médecin
Des hommes la touchant, des hommes l'agressant
Des hommes grossiers, des hommes brutaux, primaires.
Des hommes partout, des hommes toujours, des hommes.
C'est alors que Nelly, dans le silence entend
Résonner des appels, frapper des rivelaines.
«Par ici n'y a-t-il, âme qui vive encor?
N'y a-t-il rescapés, dans cette galerie?»
«Non, je ne veux sortir. Qu'on ne me sauve pas.
Je ne répondrai pas, je ne répondrai pas»
La voix de l'ingénieur, dans le boyau résonne.
L'écho seul retransmet, sa voix désespérée.
«Par ici n'y a-t-il, âme qui vive encor»
«Je ne répondrai pas, je ne répondrai pas»
Nelly pourrait encor, alerter les secours.
Si l'on pouvait bouger, ce rocher qui l'étouffe
Sans doute elle pourrait, encor se relever?
«N'y a-t-il rescapés, dans cette galerie?»
«Je ne répondrai pas, je ne répondrai pas»
Sans doute pourrait-elle, être soignée, sauvée
Mais sa lèvre ne s'ouvre, et sa langue ne parle.
«Je ne répondrai pas, je ne répondrai pas»
Rien ne saurait faiblir, sa volonté farouche.
Le sauveteur sans doute, apporte pour les soins
La gourde bien remplie, d'un vivifiant breuvage
Qu'il verserait bientôt, dans sa bouche asséchée.
Cependant telle un roc, Nelly reste muette
Comme pourtant cette eau, la réconforterait.
«Je ne répondrai pas, je ne répondrai pas»
Sa main toujours pressait, l'amie chère étendue.
Comme si, l'imprégnant, le féminin contact
Pouvait la purifier, de l'homme détesté.
«Mon adorée, mon aimée Gladys, ô Gladys,
Mon corps auprès du tien, pour toujours dormira
Dans un dernier baiser, qui jamais ne s'achève»

L'écho des voix se perd, le choc des pics s'étouffe.
Le silence engloutit, le boyau ténébreux
Tel un morne tombeau, pour toujours oublié.

*

«Raidford abatteur, Crandle, Wersenley, rouleurs
Donefield, Cliford, abatteur, Braight, galibot
Finwall, raccommodeur, Stanfull, Waithley, boiseurs
Funshift, Groth, herscheur, Longton, Fillney, bouveleur...»

Funèbre litanie, sépulcrale oraison.
Comme un couperet sec, fauche des épis murs
Les parents, les enfants, lorsqu'un proche est nommé
Poussant des hurlements, s'effondrent en sanglots.
Familles déchirées, communauté brisée
La mine dévoreuse, a frappé les humains.

«Gallow, raccomodeur, Gorth, Galiff, abatteurs
Lanoth, Basenfull, Worith, Galth, Riloph, boiseurs
Wells, Pushing, Arthinger, Wals, Gonidall, boiseurs
Faight, bouveleur, Hunts, Fullworth, Grothing, abatteurs...»

Non loin de Monkwearmouth, vers le puits de secours
L'on avait transformé, le hangar en église
Dont la cheminée sombre, en clocher s'élevait.
La chape de ciment, se trouvait recouverte
Par des caillebotis, pris dans l'infirmerie.
Sur un vieux container, masqué par un tissu
L'on avait préparé, l'autel rudimentaire.
Dans un bidon rouillé, se trouvait l'eau bénite.
Deux rails soudés entre eux, formaient un crucifix.
L'on avait camouflé, sous de vagues tentures
Machines à vapeur, berlines au rebut
Pour que Dieu convoqué, dans ce fruste lieu saint
Ne fût point offusqué, par ces témoins profanes
De l'esprit mercantile, et du matérialisme
Pour que dans son essor, la mystique ferveur
S'élançant vers les cieux, pareille à l'hirondelle
Sur la réalité, ne rompissent leurs ailes.
Ce pitoyable effort, dans sa précarité
Paraissait plus encor, pathétique et tragique.
L'on avait aligné, les dépouilles brûlées.
Recueillement, contemplation, méditation.
Le silence régnait, dans la chapelle ardente.

«Raghnigan, Hurth, Millower, Caring, Howeller
Cunninghan, Craight, Nothling, Dowald, Milton, rouleurs
Blaith, Lanshow, Higthly, Perringthton, raccommodeurs
Tinninller, Vigueley, Marrow, Colleys, herscheurs...»

Voilà qu'est revenue, la forme lamentable
Triste épave ruinée, couverte de guenilles
Femme ratatinée, déhanchée, disgracieuse.
L'on ne pouvait comprendre, en la considérant
Comment un homme épris, qui l'épousa jadis
Pour elle pût un jour, concevoir un désir.
Tremblante et gémissante, elle demeurait là.
Son regard interdit, fixait deux corps noircis.
L'un paraissait immense, et l'autre minuscule.
Désormais sans famille, ainsi que fera-t-elle?
Morne, elle reviendra, fuir dans son trou de rat
Pour épuiser encor, les pennies qui lui restent
Puis la faim conduira, ses pas vers un hospice.
Là, sur un vieux grabat, finira son calvaire.

«Sommerfield, abatteur, Dewils, raccomodeur
Hennington, Susling, Morley, Tillmer, galibots
Querfull, raccommodeur, Wistle, Ganney, boiseurs
Thirtley, Sillow, herscheurs, Walton, Dells, bouveleurs...»

Dans la foule assemblée, sur le carreau de mine
L'on pouvait observer, un homme solitaire
Costume raffiné, chemise amidonnée.
Que fait là ce bourgeois, dans ce lieu populaire?
Que fait ce gentleman, parmi ces prolétaires?
Curiosité banale, ou malsain voyeurisme
Compassion charitable, ou sadique pulsion?
Ne recherche-t-il pas, la macabre atmosphère?
N'est-il affriolé, par un morbide instinct?
Quel intérêt coupable, en ce lieu mortuaire
Pourrait-il assouvir, pourrait-il satisfaire?
Mais un nom qu'il entend, lui fait baisser la tête.
Regret, douleur, stupeur? L'on ne devinerait
Le sentiment tapi, dans sa pensée profonde.

Le voici qui s'éloigne, et regagne la ville.
Jusqu'à la nuit tombée, dans les rues il divague
Puis entre dans un pub, s'avachit sur un siège.

*

«Qu'est ma vie, las, que suis-je, au milieu des vivants?
La Parque trop distraite, oublia de couper
Ce long ruban sans fin, qui s'éternise en vain.
Je ne suis qu'un dandy, jouisseur invétéré.
Le sceau noir du génie, l'art purificateur
Sans doute auraient permis, de sublimer ce vice
Que, résigné forçat, comme un boulet je traîne
Mais rien ne peut cacher, ma triste déchéance.
Je ne suis qu'un bourgeois, sans la moindre ambition.
Galant dégénéré, cynique sigisbée
Je suis le corrupteur, d'une fille impubère
Pendant que ses parents, à la mine s'éreintent.
Pédophile chronique, et monstre biologique
Père indigne et marié, je mords à pleines dents
Le fruit adultérin, des rendez-vous secrets
Mais jamais je ne manque, au religieux office.
Je n'aurai connu, las, qu'ancillaire amourette
Consommée sans prestige, en un relais banal
Relation prohibée, salissant une enfant.
Je ne connaîtrai pas, le fin libertinage
Qu'amant délicat, goûte, auprès des courtisanes
Le noble supérieur, désinvolte, élégant
Dans les parcs de verdure, à l'ombre des gloriettes.
Je ne suis qu'un lascif, et trivial sybarite
Que dédaigne en son for, l'épicurien subtil.
Mon esprit citadin, à l'excès prosaïque
N'apprécie pas d'églogue, ou de tendre élégie.

«Barman, encor sers-moi, sers encor une chope»

Coup de grisou, malheur, deux cents mineurs tués
Ce désastre pour moi, c'est un profit perdu
Car chacun son combat, sa revendication.
Corn Law, Corn Law, suppression, Corn Law, suppression.
Pourrai-je dépasser, moi, cet aristocrate
Sans labeur amassant, colossale fortune?
C'est vrai, je n'en disconviens, je ne puis nier.
Je l'admire et le hais, l'imite et le rejette.
Me voici respecté, mais suis-je respectable?
Ma fortune grandit, mais je sais que mon fils
Jamais n'intègrera, Marlborough, Cheltenham
Que ma fille jamais, dans le parc de Saint James
N'approchera la Reine, à la Garden Party.
Je n'atteindrai jamais, les Rothschild, les Ablett
Je ne serai tory, siégeant au Parlement.

«Barman, encor sers-moi, sers encor une chope»

Mais pourquoi fis-je entrer, la marchande ambulante?
Mais pourquoi fallût-il, que chez moi j'invitasse
La simplette ingénue, me vendant son cresson?
Ne pouvais-je éviter, ce piège trop visible?
N'ai-je pas suscité, chez cette enfant candide
L'irrépressible goût, du sexe et de l'argent?
Comment sans répulsion, pût-elle ressentir
Contre mon corps vieilli, sa virginale chair?
Ma lubricité morne, et ma salacité
N'ont-elles pas éteint, la divine étincelle
De l'ange s'éveillant, en son âme innocente?
Mon esprit ne conçoit, que sexuelles images
Des pubis et de seins, coïts et fellations
Des éjaculations, des spasmes orgastiques.
Je ne suis rien pourtant, qu'un homme comme un autre.

«Barman, encor sers-moi, sers encor une chope»

N'ai-je pas contracté, d'affection vénérienne
Que trahira ma face, en hideuses pustules
Devant tous exhibant, la déchéance indigne?
Sexuelles relations, avec une mineure.
Se pourrait-il, horreur, que les hommes de loi
Vinssent là dans ce pub, me passer les menottes?
Pourrais-je supporter, cette abomination?
N'aurais-je en les voyant, sur le perron passer
Brandi contre ma tempe, un canon meurtrier?
Cacher ma turpitude, aux yeux de mes enfants.
Pourrais-je supporter, le regard de ma fille?
Si telle horreur un jour, pouvait sur moi s'abattre
Que jamais, ô mon Dieu, son regard ne me croise.
Dieu, je vous le demande, à genoux dans la boue
Cachez-lui, cachez-lui, ma triste ignominie.
Qu'elle soit protégée, qu'elle soit épargnée.

«Barman, encor sers-moi, sers encor une chope»

Je me souviens, un jour, non loin de ma villa
Ce voisin poursuivi, pour inceste à sa fille.
Je l'ai vu sur le seuil. Les bobbies arrivaient.
Résigné, sans violence, il tendit ses poignets.
Je l'ai vu, la vergogne au front, cerné, traqué
Relevant son veston, pour cacher son visage
Tandis qu'on le poussait, dans le fourgon maudit.
Les voisins camouflés, par les rideaux épiaient.
Ces consciences tapies, le fusillaient des yeux.
Combien profondément, plus que réelles balles
S'enfonçaient dans sa peau, de coupable martyr
Les invisibles traits, du public déshonneur.
Désormais le marquait, cette inique souillure
La honte, abjecte, irréductible, ineffaçable
Que seul pourrait laver, le meurtre universel.
Que pensa-t-il, d'un coup, en ce moment sordide
Ce fatidique instant, quand sa vie bascula
Dans ce terrible instant, quand brusquement s'écroulent
Foyer, couple, enfants, situation, profession
Quand dignité, respectabilité, prestige
Sont bafoués à jamais, ruinés, anéantis?
Peut-il être douleur, aussi tragique, intense
Qui torturât jamais, vivante créature?
Plutôt mourir, souffrir, dans sa chair, dans son corps
Sentir ses doigts coupés, ses membres martelés
Devenir le repas, de faméliques hyènes
Que vivre cette scène, insupportable, ignoble.
Ne sait-il son bonheur, l'homme abattant la houille
Trimant, suant, meurtri, mais la conscience vide?

«Barman, encor sers-moi, sers encor une chope»

Je la revois pliant, avant de repartir
Le paquet de bonbons, qu'aimait le petit frère
Les bonbons rouge vif, à la saveur de fraise.
La mine a pris son corps, déchiqueté ses membres
Mais c'est moi l'assassin, de son âme affligée.
Qu'ai-je fait de ma vie, qu'ai-je fait, qu'ai-je fait?
Qu'ai-je au monde apporté, sinon mon égoïsme
Sinon mépris, orgueil, insolence, arrogance?
Voilà ma punition, voilà mon châtiment.
Je suis vieux maintenant, je suis fini, fini.
Je suis fini, fini, je suis fini, fini.
Que m'importe à présent, le passé, le futur.
Je suis fini, je suis fini, je suis fini.
Fini, fini, je suis fini, je suis fini.

«Barman, encor sers-moi, sers encor une chope
Donne-moi de la bière, encor, encor, encor
Donne-moi de la bière, encor, encor, encor....»

La Saga de l'Univers - Claude Fernandez - Éditions Sol'Air - © Éditions Sol'Air - 2007