MARC-AURÈLE

Poème épique de Claude Fernandez évoquant une méditation de l'empereur romain philosophe Marc-Aurèle selon la philosophie du stoIcisme.


Nous sommes agrégats, de chair sanguinolante
Cadavres ambulants, carcasses palpitantes.

L’âme est un ouragan, le corps écoulement.
Nous charrions pêle-mêle, en nos fibres et nerfs
Pleurs, humeurs, sécrétions, désirs, pensées, passions
Mais la Raison demeure, immuable, impassible.

Victoire et gloire, honneurs, triomphe, apothéose
Quels mots vides et creux, pitoyables et vains.

Tel, revêtu de pourpre, au milieu des vivats
De l’Arx au Champ de Mars, défile crânement
Ne voit-il une dalle, au bout de cette voie?
Le dernier monument, qui l’ensevelira.
Tous ceux qui l’acclamaient, et qui l’ovationnaient.
Bientôt seront poussière, enveloppée d’un suaire.

D’un coup si l'on pouvait, s'élever dans les airs
Voir ce champ de bataille, où chacun se déchire
Décurions, centurions, légats et légionnaires
Combattant, chevauchant, assaillant, assiégeant
Pilonnant, décimant, harcelant, meurtrissant
Déchirant, assénant, transperçant, tailladant
Combien nous paraîtraient, misérables et viles
Ces confuses mêlées, ces risibles disputes.

Regarde la cité, fastueuse, orgueilleuse.
Tous ces manants, marchands, sénateurs et rhéteurs
Ces bambins turbulents, ces matrones actives
Riant, hurlant, s’égosillant, vociférant
Dansant, chantant, s’élançant, bondissant, courant
Travaillant, ouvrageant, s’éreintant, s’échinant
Devisant, invoquant, déclamant, proclamant
Vendant, troquant, achetant, louant, trafiquant
Fabriquant, façonnant, construisant, édifiant
S’aimant, se détestant, s’admirant, se défiant
S’affrontant, se liguant, s’aidant, se trahissant
Ne seront bientôt plus, que cendre sous la terre.

Dis-toi bien si le mal, ronge ton corps malade
Que rejoindre la Mort, plus tard ou bien plus tôt
Ne devrait t’alarmer, ni même t’émouvoir.
Dis-toi bien si jamais, tes ennemis t’accablent
Qu’eux et toi sans tarder, serez tous dans la tombe.

La Terre n’est qu’un point, dans l’Espace infini
La Vie n’est qu’un instant, face à l’Éternité.

Qui pourrait déclarer, contemplant une larve
“J'importe à l’Univers, plus que cette vermine”?
Qui pourrait affirmer, désignant l’étourneau
“Je surpasse en valeur, ce volatile inepte”?

Que suis-je? une bluette, incertaine, éphémère
Fugitive lueur, engloutie par la Nuit.
Que suis-je? un corpuscule, échoué par hasard
Parcelle de matière, au sein de l’Univers.

L’Homme juste et loyal, doit vénérer les Dieux
Suivre toujours Nature, accepter son Destin.
L’Homme juste et loyal, doit respecter l’État
Se détourner toujours, des cultes séditieux.

Le Romain doit agir, prudemment, sagement
Sans jamais s'emporter, sans jamais s’irriter.
Le Romain doit agir, noblement, fièrement
Sans jamais s’humilier, sans jamais s’abaisser.

Tout n’est que vain fracas, et vaine agitation
Mais fais ce que tu dois, accomplis ton labeur.
Demeure honnête et droit, et ne dévie des Lois.

Ne dois-je plus que tous, honorer la vertu
Car avant de savoir, gouverner son empire
L'empereur doit savoir, gouverner son esprit.

Ainsi, Marc-Aurélien, tandis qu’il guerroyait
Contre les Marcomans, au-delà du limes
Hanté par ses pensées, méditait pour lui-même.

La Saga de l'Univers - Claude Fernandez - livagora - © Claude Fernandez - 2012