MAGELLAN

Poème épique de Claude Fernandez évoquant le périple de Magellan: Lisbonne, le retour de Christophe Colomb, les palais de Cintra, le roi Manoel du Portugal et les Indes portugaises, Madère, Cap Vert, tempête sur l'Atlantique, mutinerie, le Cap des Tempêtes, l'Océan Pacifique, l'Océanie...


L'ENFANT

Du faste Baixa, jusqu'au fort de Belem
De l'opulent Rossio, jusqu'au pauvre Alfama
Des entrepôts fluviaux, jusqu'aux débarcadères
Par les rues de Lisbonne, erre un enfant rêveur.

Jeune page à la cour, point ne peut le distraire
Les chasses déployées, par le roi Joao
Dans les bosquets épars, de la torride Algarve
Ni l'attrayant tournoi, où les preux se mesurent
Ni mondaine soirée, ni spectacle brillant.
Léonor de Lancaste, éblouissante reine
Dont le charme ravit, prétendants et galants
Ne saurait émouvoir, son esprit tourmenté
Par un autre désir, grandiose, inassouvi.
Les fastes du palais, ne peuvent l'attirer
Car son humeur préfère, aux luxueux carrosses
Franchissant bruyamment, les porches des manoirs
Le silencieux ballet, des vaisseaux patinés
Glissant, appareillant, vers la porte océane.
Bien plus il apprécie, loyale et pittoresque
La rude compagnie, des frustes matelots
Que la fade assemblée, des courtisans futiles.

Souvent il vient hanter, le sacré belvédère
Santa Lucia, terrasse, où la vue peut s'étendre.
Son avide regard, contemple au fil des heures
Le mouvant horizon, de l'onde mystérieuse.
Quel est son dessein, que veut-il, que cherche-t-il?
Ce n'est l'or des trafics, l'argent des transactions
Ni l'appât du pouvoir, la possession des terres
C'est l'insatiable soif, l'inextinguible soif
D'explorer l'univers, de connaître le Monde
Réaliser l'exploit, que nul jamais tenta
Voir un jour de son œil, la borne de la Terre.
Son esprit fasciné, vainement s'interroge.
Que peut masquer l'écran, du mont blanc, du flot vert?
Qu'y a-t-il au Ponant, au-delà de l'abîme?
Qu'y a-t-il par-delà, continent, océan?
Les filles au teint clair, habillées de percale
Ne le détournent pas, de son aqueuse amante
Vêtue de robe glauque, à la frange d'écume
Dangereuse maîtresse, engloutissant, féroce
Les tendres sigisbées, qu'elle charme et soumet
Comme Dahut jadis, la fille de Gradlon.
«Globe sans limite, ô, je te vaincrai demain»
L'entendent murmurer, les badauds étonnés.
Désirant que ses bras, se transforment en ailes
Pour les accompagner, aux confins de l'espace
Triste, il envie, là-haut, les agiles mouettes.
Sans répit il franchit, les pontons sur le Tage
Luisante mer de paille, aux reflets mordorés.
Des matinées durant, il admire, ébahi
Les voiliers au radoub, ce nautique hôpital
Soignant les rescapés, des batailles navales.
Sans relâche il parcourt, les ruelles pentues
Recevant sans broncher, la capricieuse pluie
Du linge qui dégoutte, au-dessous des balcons
Sans gêne supportant, la gouaille populaire
Des grasses varinas, dévergondées, vulgaires
Qui vantent leurs paniers, de morues et colins.
Sans lassitude il suit, les tortueux passages
Remonte et redescend, les volées d'escaliers
Qui rampent à l'assaut, de la butte Saint Georges.
De taverne en taverne, il écoute, il apprend.

«Sachez qu'à l'équateur, la mer bout en sifflant.
Si le marin par chance, évite les brûlures
Voilà qu'il est piégé, par les rocs magnétiques
Séparant les goujons, de la coque brisée
Puis il est aspiré, par les violents remous
Happant mieux le vaisseau, qu'un infime fétu...»
«Sachez que l'espadon, transperce les carènes
Que la pieuvre géante, embusquée dans son antre
De ses pustuleux bras, étouffe le gabier.
Le monstre Adamastor, sur le Cap des Tempêtes
Pulvérise la nef, osant le provoquer»
«Ne risquez votre vie, dans ces funestes lieux.
Demeurez sur le sol, où Dieu vous a fait naître
Mais si votre existence, est pour vous trop pesante
Si, lassés de souffrir, vous désirez périr
Lors, partez, embarquez, sur les frêles caraques
Vous serez assuré, de rejoindre la Mort»

Plus que jamais l'enfant, rêve de naviguer.

*

C'est alors qu'un matin, le regard vers la mer
La foule stupéfiée, sur les quais s'agglutine.
Dans la rade s'avance, un navire espagnol.
Distinctement, déjà, sur la coque halée
Brille ce petit nom, pourtant si grand "Nina"
L'enfant hypnotisé, près du bord se rapproche.
Bientôt l'on voit descendre, un superbe héros
Qu'environne un cortège, éclatant, chatoyant
D'indiens à la peau rouge, aux plumes chamarrées.
Leurs épaules portaient, des aras, perroquets
Des cacatoès blancs, à la huppe orangée
Tandis qu'ils agitaient, sagaies et masques d'or.
Le découvreur glorieux, semblait auréolé
D'un halo triomphant, d'exotique splendeur.
N'est-il pas magnifié, pour les siècle futurs?
Quand César le questeur, parcourant l'Hispanie
Découvrit à Gadès, le buste d'Alexandre
Moins il fut désolé, qu'aujourd'hui cet enfant.
Sa bouche murmura, ces paroles d'orgueil
«Ce que tu fis, Colomb, je le surpasserai»

L'HOMME

Les années ont passé. L'enfant d'hier est homme.
Le voici maintenant, dans les rues de Séville.
Sa face est envahie, par une immense barbe
Sa peau s'est basanée, son regard s'est trempé.
Son pas s'est alourdi, son buste s'est courbé.
C'est qu'il a déjà vu, des étés, des hivers
Sur les mouvants chemins, de l'océan furieux
C'est qu'il a bourlingué, d'escales en escales
De combat en combat, sur les mers orientales.
«Je trouverai la voie, qui mène jusqu'aux Indes»
Songe-t-il sans répit, du matin jusqu'au soir.
La blessure en son cœur, s'approfondit encor.
Le désir l'a tendu, l'a rongé, ravagé.
Le même feu brûlant, consume son esprit
Sans repos tenaillé, par un mal invincible.
Pour lui dont l'ambition, dépasse la mesure
Gama, Colomb, Cabral, sont explorateurs vains
Découvreurs timorés, petits navigateurs
Des nains près du géant, qu'il deviendra bientôt.
S'il ne fréquente plus, tavernes et gargotes
C'est qu'il a pénétré, les sociétés savantes.
Ses livres de chevet, sont portulans codés
Cartes de la survie, dans les périls marins.
Tellement son regard, les parcourut la nuit
Dans l'intime secret, d'une alcôve isolée
Qu'il pourrait maintenant, les dresser de mémoire.

Les interrogations, tourmentent son esprit
Tentant de démêler, réalité, légende
Valides arguments, et dialectique oiseuse
Fruit du raisonnement, ou fantaisie du rêve.
Savoir, savoir, connaître, élucider, comprendre
Ce qu'à ce jour encor, ne put voir nul humain
Vérifier par son œil, l'abstraite déduction
Par les faits confirmer, la pensée conceptuelle
Devancer, dépasser, l'intellect par l'audace
Confondre les docteurs, enferrés dans l'erreur.
Savent-ils seulement, si la Terre est sphérique?
Sur un sol recourbé, pourrait-on se mouvoir?
Comment, les pieds en l'air, pourrait-on séjourner
Sur le sol inversé, de l'antipode austral?
Pourrait-on réunir, inverses directions
Montrer qu'est même sens, le nadir, le zénith?
Peut-on rejoindre au Sud, par la voie maritime
Le mythique pays, où le prêtre Jean règne?
Ne pourrait-on relier, en voguant d'Est en Ouest
L'Occident et l'Orient, l'Europe et les Moluques?
Folie, témérité, lui répondaient en chœur
Les savants horrifiés, par son projet grandiose.
N'auraient-ils oublié, la volonté de l'Homme
Ce que peut l'expérience, à défaut de la science?
Ne connaît-il déjà, le régime des vents
Comment neutraliser, les alizés contraires
Par le jeu du gréement, actionnant la voilure?
Ne peut-il s'orienter, dans l'immensité bleue
Par son observation, par l'intuitif instinct?
Ne vaut-il parfois mieux, savoir interpréter
Les nuances des flots, que boussole imprécise
Le vol des goélands, qu'incertain astrolabe?
Le vacillant éclat, de l'astre matinal
Ne peut-il mieux guider, que géométrie vaine?

Que n'entreprendrait-il, s'il avait des vaisseaux?
Convaincre les puissants, voilà son but unique.
Le roi du Portugal - Pourparlers, entrevue
L'espoir, enfin, l'espoir, l'interminable attente.
Puis nouvelle entrevue. Refus. La déception.
Pourrait-il accepter, de subir un échec?
C'est mal connaître l'homme, au désir dévorant
Sublime en son excès, magnifique et dément.
Non, rien ne fléchira, sa volonté farouche
Dût-il pour ce dessein, donner son âme au diable
Dût-il changer de nom, de nationalité
Fût-il considéré, comme un vil renégat.
Magalhaes, Magellanes. Tout nom convient.
Manoel est son roi, l'empereur le séduit.
Lisbonne était son port, c'est maintenant Séville.
Peut lui chaut la couleur, du nouveau pavillon
Qu'il plantera là-bas, sur un sol étranger.
N'est-il pas une belle, en son cœur amoureux?
Son insigne vertu, son charme supérieur
C'est qu'elle est fille aînée, d'un influent alcalde.
Le mariage scellé, permet de l'introduire
Parmi les favoris, du puissant Charles Quint.
Pourvu qu'il appareille, et traverse les mers
Qu'importe son pays, qu'importe son épouse.
Voici que l'accompagne, un esclave malais
Mais l'a-t-il adopté, par simple charité?
Non, c'est un auxiliaire, indispensable et sûr
Le précieux traducteur, d'autochtones langages
Lorsqu'il débarquera, sur un sol inconnu.
«J'en atteste, Henrique, tu reverras un jour
Ton lointain continent, en contournant la Terre»
Pour trouver le repos, Ulysse dut jadis
Parcourir le désert, une rame à l'épaule
Mais le Grec un matin, rencontre un indigène
Qui n'avait jamais vu, de rivage marin.
«Pourquoi donc» lui dit l'homme «en cet inculte lieu
Transporter sur ton dos, ce fléau pour le grain?»
Le héros sacrifia, deux taureaux pour Neptune
C'est ainsi que prit fin, la rancune divine.
Pareil au Danaen, l'explorateur des mers
Devra toujours voguer, de contrées en contrées
Jusqu'à ce qu'Henrique, reconnaisse l'idiome
D'un étranger croisé, dans une île inconnue.

Le temps passe en essais, propositions, manœuvres
Sollicitations, recommandations, requêtes.
Les appuis, Cristobal de Haro, les Fugger
L'évêque de Burgos, et l'or, l'or des banquiers.
Réseau d'influence, amis, comtes et ducs, rois
Dames de compagnie, soubrettes et princesses.
La virile aventure, en des mains féminines.
Dans une alcôve on joue, le destin d'un royaume.
Les parfums, les atours, font plus que glaive aigu.
Pour le navigateur, familier des périls
Hauts-fonds, brisants, courants, des caps aventureux
Lui paraissent alors, moins dangereux, terribles
Qu'insidieuse obstruction, des factions, coteries.

*

Puis un jour... l'empereur. Promesse d'entrevue.
L'audience bientôt. Charles Quint... dubitatif.
Nouvelle tentative, et nouvel entretien.
L'empereur cette fois, attentif, bienveillant.
«Je ne puis m'engager, patientez, nous verrons»
Puis l'attente encor, incertaine, interminable...

MANOEL

Cap du Rocher, borne extrême, ultime avancée
Du vaisseau Portugal, au continent ancré
Terrasse de l'Europe, ouverte sur le Monde.
Là s'élève Sintra, la ville des palais.
Dans cet enchanteur lieu, ne sommes-nous déjà
Vers l'Afrique prochaine, ou vers l'Inde lointaine.
Jamais neige ou grésil, ne recouvrent le sol
Qu'humidifie toujours, une moiteur féconde.
La chaleur tropicale, est ici déversée
Par les tièdes courants, que brasse l'Océan
Planétaire hypocauste, imprégnant le rivage
De son tempéré fluide, aux vertus bénéfiques.
La douceur climatique, incite à l'abandon.
La brume est bain lustral, aspersion bienfaisante
Le vaporeux embrun, douche revigorante
Sauna décontractant, reposant, hydratant.
Le spumeux flot marin, procure un bain moussant.
Le vent masse la peau, de ses mains invisibles.
Dragonniers, palmiers, bougainvilliers, fromagers
Remplacent noisetiers, chênes et châtaigniers.
Basilic, arbousier, menthe, arbre de Judée
Répandent à l'entour, d'exotiques effluves.
La richesse du monde, en ce lieu pauvre afflue
Parcelle européenne, où le Monde s'engouffre.
L'Algarve en expansion, ne cesse d'essaimer
La graine de ses fils, pour moissonner la Terre.

Sintra, ville hybride, union, fusion, confusion
Dense creuset mariant, les styles et manières
Métissage artistique, insolite, insensé.
La folle extravagance, importée d'outre-mer
Déforme linteaux, piliers, torsade colonnes.
Sous l'onirique effet, du caprice oriental
Se dissout la rigueur, des canons vitruviens.
L'excessive harmonie, des intenses pigments
Rehausse de ses tons, fadeur occidentale.
Mosaïque olivâtre, azulejos bleutés
Revêtent les parois, s'étalent sur les sols
Mimant le mouvement, des vagues fluctuantes.
La gamme des rosés, vert amande, ocracés
Douceâtres coloris, et tons pastellisés
Déclinent tendrement, leurs touches aériennes
Dans la vive série, des pourpres et violets.
Dôme safran, tour piment, créneaux blanc crémeux
Sans gêne et sans complexe, aux regards se découvrent.
La ville paraissait, une indécente fille
Sensuelle courtisane, impudique hétaïre
Fardée pour enivrer, son luxurieux amant.

Pena, palais-navire, où tout est maritime.
L'océan, l'océan, partout inscrit sa marque.
Les colonnes sont mâts, les chapiteaux sont hunes
Les murs et les piliers, sont bordage et membrures
Les solives sont baux, les balcons sont tillacs.
Les contreforts puissants, paraissent des haubans.
La façade est gaillard, et les fondations quille.
Le cellier semble soute, et les caves sont cales.
Rideaux et baldaquins, sont voiles et gréements.
La torchère est fanal, brillant dans les embruns.
Partout, partout, l'on voit, le nautique univers.
Les godrons sont des nœuds, et les festons cordages
La rosace épanouie, simule un gouvernail.
Les pots-à-feu se muent, en globes armiliaires.
Coquilles évidées, recouvrent les parois.
Les croix se déformant, sont ancres enfichées.
L'astragale devient, une étoile épineuse.
Volutes et rinceaux, tels des algues appendent.
Sirènes et dauphins, nagent sur les frontons.
Des lambrequins vernis, en forme de galion
Paraissent naviguer, sur la mer de tomette.

C'est là dans ce palais, que médite le roi
Capitaine-amiral, du vaisseau pétrifié.
Manoel, timonier, guidant le Portugal
Sur les mers inconnues, vers de nouvelles terres.
Dans ce boudoir secret, il aime s'imprégner
De la chaude atmosphère, évoquant les voyages.
Statuettes d'ivoire, et totems en ébène
Reluisent au rayon, d'un chandelier intime.
Quand tombe ainsi la nuit, dans le château désert
Tandis qu'à son courrier, la reine est occupée
C'est le moment propice, attendu tout le jour
Pour lui de s'adonner, à la délectation
Qu'il assouvit, discret, loin des regards jaloux.
C'est alors qu'il se lève, et rejoint une porte
Masquée par le velours, d'une tenture épaisse.
Le pêne de sa clé, grince dans la serrure.
Le cœur du roi bondit, tandis qu'un des battants
Révèle en s'entrouvrant, l'objet de ses désirs.
Pas moins intense n'est, en cet instant son trouble
Que celui, délirant, du pauvre Ali Baba
Découvrant le trésor, des quarante voleurs.
Par milliers, des flacons, sur les rayons s'alignent
Dont scintillent les noms, en lettres argentines
Vétiver, nard, encens, labdanum, cardamome
Vanille, ambrosiaque, œillet, jasmin, bergamote...
Chaque fiole effilée, dans sa partie centrale
Préhensile évidage, afin de la saisir
Paraît un corps de femme, à la taille profonde.
Manoel, s'avisant, de sa tremblante main
Choisit l'un des parfums, qu'il hume longuement.
Le capiteux effluve, en ses bronches pénètre
Dilate sa narine, exalte son esprit.
Le tourbillon des sens, lui ferme les paupières.

Son imagination, voit la tour de Belem
Porte de l'Océan, vigie du continent
Qu'ont frôlée tant de fois, les nefs lusitaniennes.
Les voici naviguant, pour de lointains rivages
Pendant que les marins, sous l'effigie de bronze
Prient avec dévotion, Dame-du-Bon-Succès
Puis sa pensée mobile, abolissant l'espace
Dans le périlleux cap, escorte les vaisseaux.
Voici qu'il accompagne, au retour du voyage
Les caraques portant, leur chargement d'épices.
Maintenant il s'envole, embrasse l'étendue.
Son œil halluciné, voit l'empire édifié
Les comptoirs, les relais, où flotte dans le vent
Le drapeau noir et blanc, du Portugal vainqueur
La côte s'étirant, au long du Malabar
Tanah, Malwan, Ceylan, Calicut, Bantani.
Goa, perle d'orient, Kadiri, Malacca...
Dans son esprit charmé, jaillit un flot d'images
Les cornacs promenant, les grands éléphants gris
L'Indienne enveloppée, dans son rouge sari
Les bazars fourmillant, les stupas solitaires
Les aras s'envolant, au sein des aréquiers
Les paons se pavanant, les arhingas, les grues
Le nabab opulent, coiffé de son turban
Les pèlerins lustrés, par l'onde gangétique...
Les Indes fortunées, sa passion lancinante
Son obsession, fixation, dévorante, ardente.

Lors, un vague sourire, en son visage flotte
Car tout paraît combler, ce monarque ambitieux.
Lisbonne, ô, ma cité, n'as-tu pas sept collines?
Tes chemins, Portugal, sont de marins sillages.
N'ai-je dans un étui, les missives en or
Des rois me témoignant, amitié, soumission?
Le patient Cabral, Gama, l'ardent Albuquerque
Diligents, ne sont-ils, mes fidèles atlantes
De leurs bras maintenant, l'universel empire?
Ne suis-je comme Atlas, qui supporte la voûte
Le monarque régnant, sur les trois continents?
Point n'avons de richesse, en notre sol aride.
Ce maigre territoire, entouré par l'Espagne
Sur la mer acculé, tient d'elle sa grandeur.
N'ai-je comme Alexandre, un poète chantant
Mon insigne grandeur, mes nautiques prouesses
Camoens, âme altière, et génie magnifique
Vivante mappemonde, érudit prodigieux?

Mais tout près il entend, le bruit d'un pas rapide.
Lors, promptement, d'un geste, il repousse la porte.
«Sire, un billet urgent, nous parvient à l'instant
De votre indicateur, à la cour de Castille»
Le roi lit - Brusquement, son regard s'alourdit.
Son front qui rayonnait, sinistrement se plisse
Pourtant, quel déplaisir, contrarierait cet homme?
Ne possède-t-il pas, la moitié de la Terre?
Ses coffres débordant, sont emplis de joyaux.
Ses portefaix sont las, de coltiner toujours
Les sacs d'or et d'argent, au fond des entrepôts.
Manoel est inquiet. Manoel est amer.
Sans regret l'an dernier, il avait repoussé
Le démentiel projet, de cet aventurier
Désirant joindre l'Inde, en naviguant vers l'Ouest.
Maintenant il apprend, que Charles Quint, d'accord
Tenterait l'aventure, en acceptant son offre.
Déraisonnable et vain, lui semblait ce dessein
Mais il craint aujourd'hui, sa réalisation.
Le remords le tenaille, et le doute le mine.
Ce hardi Magellan, ne risque-t-il un jour
De ternir les succès, des marins portugais?
Pourrait-il surpasser, demain par son exploit
Dom Vasco de Gama, l'ami cher parmi tous?
Quoi, l'effort obstiné, de si longues années
Serait-il brusquement, anéanti, brisé
Par ce vil renégat, sans méthode et sans foi
La rude progression, pour contourner l'Afrique
Les missions, combats, pour soumettre les ports?
Ce loup de mer tient-il, en ses mains le destin
Des marchands, négociants, des villes et royaumes?
Le découragement, assombrit Manoel.
C'est alors qu'il revoit, les échecs, les revers
Tordesillas, partage, inégal, infamant
Qu'impose l'empereur, et le pape complice
Hollandais et Français, postés en embuscade
Tels vautours attendant, la chute du géant.
Pour un petit pays, n'est-ce un trop grand empire?
Dans le bougeoir d'argent, la vacillante flamme
Diminue, lentement, s'affaiblit, se réduit.
La jaunâtre lueur, comme un rayon funèbre
S'étale sur la joue, du monarque blafard.

La chandelle s'éteint - Le roi n'est plus qu'une ombre.

À TRAVERS L'ATLANTIQUE

Les voici carénés, les cinq vaisseaux brillants
Dans la profonde rade, au port de San Lucar.
Mais combien reviendront, mouiller dans la même eau?
Combien résisteront, aux épreuves futures
Dans quel état piteux, dégradés, torturés
Par l'incessant combat, contre la mer féroce?
Les voici, plein d'espoir, les fiers navigateurs
Mais combien reverront, la sainte Giralda?
Combien de rescapés, courbés, découragés
Fouleront de nouveau, les pavés de ce quai?
Héroïque vaillance, ou folie téméraire?
Nef, tombeau dérivant, ou geôle de survie?
Jamais jusqu'à nos jours, plus grandiose entreprise
N'avait mobilisé, l'énergie des humains.
Les ancres sont levées, le sort en est jeté.

*

Bientôt vers le Nord-Ouest, aux regards apparut
Le rivage d'une île, entourée de falaises
Telle un vaste verger, protégé de murailles.
La bénéfique mer, charriant ses courants tièdes
Paraissait la serrer, dans ses bras amoureux.
Balcon floral, Madère, aux terrasses fertiles
Babylone atlantique, aux opulents jardins
Lieu béni par les dieux, comblé par la Nature
Le royaume des fleurs, dont l'air pur est effluve
Dont l'orageuse ondée, n'est que pluie de pétales
Dont le vif Aquilon, vaincu par la douceur
Devient brise odorante, et zéphyr embaumé.
Les arbres éployaient, leurs denses frondaisons
Comme si les baisait, la féconde Pomone.
Le sol était couvert, de blondes emblavures
Comme si l'eut touché, Cérès la moissonneuse
«Nous t'aimons, étranger, viens sentir nos arômes
Laisse-toi pénétrer, par nos grisants parfums»
Paraissent murmurer, les corolles ouvertes
Des strelitzias, des anthuriums, des agapanthes

*

Depuis trois jours déjà, l'on voguait calmement
Quand l'on vit à bâbord, au loin se profiler
Des îles désolées, désertées, dénudées
Telles rivets de fer, plantées dans l'Océan.
Les vagues déchaînées, pareilles à des guivres
Férocement semblaient, assaillir les rivages.
L'on y voyait partout, qu'épineux arbrisseaux
Malingres et chétifs, défiant le visiteur
Cactus, lourdes massues, hérissant leurs aiguilles.
«Nous te détestons, passe, au-delà ton chemin»
Semblaient-ils proférer, dans un ricanement.
L'on eût dit qu'en ce lieu, seule pouvait survivre
L'engeance végétale, essaimée par Satan.
Les hommes ébahis, contemplaient cet enfer
Sans comprendre pourquoi, la changeante nature
Selon sa fantaisie, pouvait distribuer
La prodigue abondance, ou l'avare indigence.

*

Le paisible voyage, au large se poursuit
Durant des jours sans grain, et des nuits sans brouillard.
L'onde semble endormie, le vent paraît inerte.
Le rageur Atlantique, aurait-il supporté
D'être si tôt vaincu, sans qu'il eût combattu?
Mais un jour la vigie, pousse un cri déchirant.
L'irascible Atlantique, effrayant, terrifiant
Dévoile aux matelots, son monstrueux visage.

«Débarrassez le pont, carguez toutes les voiles.
Rajustez les sabords, vérifiez l'écoutille.
Baissez les fauconneaux, resserrez les haubans»
Les marins en tous sens, fébrilement s'activent.
Les toiles sont pliées, enroulées, encordées
Brigantine d'abord, sur le mât d'artimon
Grand perroquet, puis trinquette, enfin civadière.
Le beaupré, le grand mât, et le mât de misaine
S'élèvent dénudés, tels des troncs effeuillés.
Sur les bittes on lie, fils de caret, cordages.
Sur la décharge on noue, les drisses renforcées.
Le navire est paré. Les matelots sont prêts.
Magellan vérifie, l'ensemble des agrès.
Plus une voile aux mâts. L'impérial pavillon
Seul orgueilleusement, affronte l'ennemi.

C'est alors que s'avance, en un fracas d'enfer
Le front uni des nues, compact, impénétrable.
Soudainement, la nuit, enveloppe la nef.
Le vent fouette la vague, ainsi qu'un destrier.
La houle se transforme, en lames déchaînées.
La mer est hérissée, de monts, de pics, de cimes
Creusée de vallées, dépressions, ravins, canyons
Qu'un séisme secoue, bouleverse et renverse.
Le rouleau s'élevant, comme un liquide muscle
Nourri par la fureur, du souffle qui l'excite
Lentement se dilate, et rassemble sa force
Puis s'abat, se répand, en gerbes écumantes.
L'ondée fuse et crépite, ainsi qu'une mitraille.
Le ciel, canon géant, bombarde le navire
De ses brutaux boulets, traversant l'atmosphère.
Le zigzaguant éclair, fend brusquement l'espace.
Durant un court instant, comme un feu satanique
L'aveuglante clarté, remplace les ténèbres
Par sa brusque lumière, électrique, irréelle.
Soudain, le feu Saint-Elme, au sommet de la hune
S'allume, épouvantant, les gabiers religieux.
Le terrible roulis, couche la caravelle
Tandis que le tangage, en avant la culbute.
Les vergues affolées, autour du mât tournoient
Comme au-dessus du pôle, une aiguille aimantée.
L'eau, de la mer, des nues, en trombes se projette
Submerge la dunette, envahit le gaillard
Coule sur le tillac, dans les soutes s'épanche.
Suffoqués, étourdis, les matelots s'agrippent
Sur le bois du plat-bord, les crochets des pavois
Tandis que la rafale, ennemie lancinante
Malmène leurs cheveux, siffle dans leurs oreilles
Tire leurs vêtements, et fouette leur visage.
L'on croirait des harpies, remontées de l'Erèbe.
Les voilà maintenant, maîtresses du vaisseau
L'une pousse en tous sens, le gouvernail sans frein
L'autre dans ses mains tord, les agrès distendus
La troisième saisit, la tunique d'un mousse.
Le grand mât fléchit, ploie, mais résiste à l'assaut
Car il est maintenu, par les haubans solides
Que les filles au port, ont patiemment filés.
C'est d'elles que dépend, l'issue de la bataille
C'est d'elles que dépend, le destin du navire.
Les hommes sont tremblants, terrifiés, effarés
Leur fougue et leur vigueur, sont ici dérisoires.
La preste jouvencelle, aux délicates mains
Sans jamais s'arrêter, sans jamais se lasser
Tournant au long du jour, le rouet monotone
Dompte modestement, le colosse Atlantique.

Cependant la tempête, imperceptiblement
Relâche son étreinte, et calme son courroux.
L'ondée tarie s'épuise, et le vent s'affaiblit
Comme si l'amiral, gouvernant cette armée
Par un décret subit, obscur, énigmatique
Venait de convoquer, ses galions aériens.
C'est alors qu'apparaît, par les nues déchirées
Le timide soleil, aux rayons apaisants.

«Marie, sois remerciée, Vierge-du-Bon-Succès.
Toi qui par ta douceur, fléchis les éléments»

*

La côte américaine, apparaît à bâbord.
Le Brésil, vierge terre, où Cabral aborda.
Poursuivant son dessein, Magellan cingle au sud
Négligeant d'explorer, ce vaste continent
Cependant le bruit court, parmi les matelots
Qu'en ce pays béni, ruisselle partout l'or
Que partout pierreries, diamants, jais et topazes
Roulent sous les talons, des opulents Indiens.
Lors, voici qu'un danger, plus redoutable encor
Guette le découvreur, isolé, solitaire.
Se trouve-t-il caché, sous le manteau des flots?
N'est-ce pas le récif, prêt à briser la coque?
Réside-t-il aux cieux, masqué par le nuage
Prêt à se projeter, en tempête subite?
Non, ce danger ne vient, ni de l'eau, ni de l'air
Car il est embusqué, nulle part et partout.
C'est la mutinerie, terreur des capitaines
L'invisible péril, tapi dans les cœurs lâches.
D'abord insignifiant, le voici lentement
Qui serpente dans l'ombre, insinuant ses desseins.
Transmis de bouche en bouche, il s'enfle et se propage
S'engraisse de rumeurs, déformées, infondées
Se nourrit de rancœurs, d'ambitions contrariées.
D'où vient cet équipage, aux risques insensible?
Deux cents marins, têtes brûlées, parias, bagnards
Condamnés graciés, réprouvés, piliers de taverne
Ramassis de fripons, sans parole et sans foi
Racaille recrutée, par l'appât des richesses
Ne rêvant que rapine, et plaisirs dérisoires
Préférant le profit, chimérique, éphémère
Plus que gloire éternelle, au fronton de l'Histoire.
Contradiction, contresens, paradoxe impensable
Maintenant les voici, qui veulent évincer
L'homme providentiel, qui seul peut les sauver
Tel un naufragé fou, briserait, inconscient
La bouée qui le porte, et lui sauve la vie
Car lui seul peut trouver, la favorable voie
Lui seul peut éviter, les écueils, les maelströms
Lui seul dans l'inconnu, peut guider le navire
Mesurer la hauteur, qu'atteignent les étoiles
Sans faute définir, l'exacte longitude.
Le mal de plus en plus, gagne tout les gabiers.
Comment le prévenir, comment l'éradiquer?
Magellan, circonspect, découvre les meneurs
L'un après l'autre isole, et confond les mutins
Rabat comme un chasseur, le gibier épuisé.
Puis vient le châtiment, rigoureux, sans pitié.

Les fautifs sont occis, la mer est leur tombeau.

*

L'on avait dépassé, la pointe du Brésil
Puis l'on avait suivi, le bord du continent
Qui s'allongeait toujours, en direction du Sud.
Pourrait-on voir enfin, l'extrémité, le bout
De ce cap infini, plongeant dans l'Inconnu?
Déjà, l'on grelottait, lorsque tombait la nuit.
Le givre matinal, recouvrait les agrès.
Le vent glacial montait, de l'australe étendue.

Puis un jour apparut, un voguant édifice
Larme figée du pôle, étincelant rocher
Trismégiste diamant, éblouissant de feux
Bâtiment détaché, de l'antarctique flotte
Sans barre et sans timon, gonflant ses voiles blanches
Cathédrale de glace, aux lumineuses baies
Qui dérobe au regard, ses larges fondations.
Le vent, sculpteur fantasque, en sa tendre matière
Façonne chapiteaux, pilastres et rinceaux.
Mais à peine engendré, lisse et resplendissant
Pareil en sa peau fraîche, un virginal enfant
Le voilà qui vieillit, inéluctablement
Se creuse de sillons, par où l'onde s'écoule
Tels rides entaillées, sur un visage en pleurs.
Corrodé, raviné, par la mer insatiable
Chauffé par les rayons, de l'avide soleil
Son réseau cristallin, enserrant les atomes
Vibre de plus en plus, se desserre et s'écroule.
Miné par le courant, son instable édifice
Pivote brusquement, bascule et se retourne.
Sa base devient faîte, et sa crête racine.
De plus en plus réduit, il deviendra glaçon
Pour fondre enfin, vaincu, par l'énorme Atlantique.
Le minéral géant, bientôt sera néant.

Verrait-on l'océan, se couvrir d'icebergs
La mer se refermer, dans l'étau des banquises?
Magellan sans répit, explorait chaque baie
Tel un rusé guerrier, dans la cuirasse cherche
Le défaut, la jointure, où pénétrer son glaive.
De ce duel singulier, qui finira par vaincre
De l'Homme déployant, ardeur, mobilité
Du continent passif, dont l'arme est inertie?
Mais l'ennemi présente, au hardi combattant
Le bouclier uni, de son rivage aveugle.
Nul découragement, n'atteint l'explorateur.
Le combat se poursuit, baie par baie, patiemment.
C'est alors qu'un matin, l'on s'engage en un golfe.
Le passage s'enfile, au centre du bastion.
Serait-ce un traquenard, que lui tend l'Amérique
Pour broyer en ses rocs, tels merlons aquatiques
Les fragiles vaisseaux, lancés pour l'investir?
Signe prémonitoire, on aperçut bientôt
Sur le bord une croix, fichée dans une dalle.
Reste du conquérant, qui de sa vie paya
D'avoir pu le premier, contempler de ses yeux
La face dévoilée de l'océan nouveau.
«Si je devais demain, rejoindre sa dépouille
Je poursuivrais ma route, heureux, le cœur serein»
Dit le navigateur, exhortant ses marins.
D'un côté l'on voyait, s'élever des fumées
La Terre en feu semblait, se dissiper aux cieux.
De l'autre agonisait, l'andine cordillère
Grandiose effritement, du continent broyé
Disloqué, démembré, noyé, pulvérisé
Plongeant dans les flots, son dorsal éperon.
Ses pitons orgueilleux, qui s'élevaient aux nues
S'engloutissaient ici, dans l'abyssale fosse.
Les aigles côtoyaient, ses crêtes enneigées
Les rais hantent ses flancs, recouverts par la boue.
Sa tête dans les nues, s'enivrait d'éther pur
Ses pieds sont asphyxiés, par l'eau glauque des fonds.
Mais l'ennemi réduit, tente encor d'égarer
Les audacieux marins, dans son dédale étroit
D'îles écran masquant, l'issue libératrice
Magellan, cependant, parvient à déjouer
Le dernier traquenard, de la terre épuisée.
Le rivage s'écarte - Puis d'un coup, le grand large.
Serein, le conquérant, contemple sa victoire.
La vague obéissante, à ses pieds s'adoucit
Tel, enchaîné, le monstre, asservi par Saint Georges.
Ne traverse-t-on pas, une huileuse étendue

«Je n'ai vu de ma vie, de mer aussi paisible.
Nommons-la pour toujours, l'Océan Pacifique»

À TRAVERS LE PACIFIQUE

L'océan Pacifique, uniforme, infini.

Son flanc sur l'équateur, se pâme au chaud soleil
Son bord, aux pôles froids, caresse les banquises
Vers le Couchant s'étale, au pourtour de l'Asie
Vers le Ponant s'enfonce, aux pieds de l'Amérique.
Déversant leur magma, ses dorsales repoussent
Les continents brisés, tels de géants radeaux.
Comme infimes bougies, les bouches volcaniques
Sont noyées, submergées, par sa chape étouffante.

L'océan Pacifique, uniforme, infini.

Sa masse aquatique, impénétrable, insondable
Vertigineusement, s'approfondit, s'enfonce
Telle une pyramide, énorme étagement
De moellons transparents, et de briques verrines
Dont la base est ancrée, dans les strates du globe.
L'onde paraît la chair, tremblante et frémissante
D'un grand corps assoupi, léthargique, apathique.
La vie grouille et fourmille, en ses glauques entrailles
Niche où sans répit croît, la faune pélagique
De la surface claire, à la profondeur sombre.
Le dérivant plancton, des algues et protistes
Diatomées digitées, et coccolithophores
Cryptochrysis, gyrodinium, thysanœssa
Pullule dans la vague, aux rayons du soleil
Manne que la baleine, en ses fanons ratisse.
Plus bas, dans les courants, de la zone photique
Bonites et lamies, barracudas, mérous
Myriades argentées, de sinueux poissons
Frétillant, ondoyant, sillonnent les eaux troubles.
Dans la zone bathyale, évoluent au-dessous
Cachalots monstrueux, et pieuvres gigantesques
Verruqueuses baudroies, linophrynes barbus
Puis nemichthys, haches d'argent, mélanocètes
Qui dardent prudemment, leurs yeux télescopiques
Sondant l'obscurité, de leurs verts pyrophores.
Sur le benthos enfin, de la fosse marine
L'ophiure écartelée, tord ses bras squelettiques.
L'encrine ramifiée, s'accroche dans le roc
Tandis que dans la vase, au milieu des ténèbres
Se traîne pesamment, l'informe holothurie.

L'océan Pacifique, uniforme, infini.

L'astre du jour avide, en sa coupe s'étanche
Sans jamais en tarir, le breuvage salé.
Ses courants transportant, la thermique énergie
Naturel thermostat, régulateur physique
Rafraîchit les étés, attiédit les hivers.
Sa nappe étale s'enfle, aux nocturnes rayons
S'étire et se distend, sous la diurne clarté.
L'eau boueuse du fleuve, en son ventre évacue
Sans jamais le remplir, ses limoneux débris.

L'Océan Pacifique, uniforme, infini.

Si d'un coup se levait, son corps cyclopéen
La Terre inverserait, sa giration cosmique
La croûte décollée, se démantèlerait
Pour se pulvériser, dans le champ galactique.

L'Océan Pacifique, uniforme, infini.

Depuis les premiers temps, de l'Antécambrien
Son flot emprisonnait, la Pangée rétrécie.
Quand tous les continents, un jour seront détruits
Que le roc érodé, retournera dans l'onde
Que les monts, les massifs, ne seront que poussière
Lui seul habitera, la morne solitude.

L'Océan Pacifique, uniforme, infini.

Cependant les marins, ne voient pas sa grandeur
Cependant les marins, ne voient pas sa puissance.
«Croyez-moi, cette mer, n'est qu'un infime bras
Qu'en peu de jours, bientôt, nous aurons dépassé.
Voyez, cet océan, n'est pour nous redoutable
Nul orage violent, ne saurait l'agiter.
L'on peut sans nul danger, hisser le cacatois»

Lors passent les journées, et passent les nuitées.
La vigie dans sa hune, en vain sonde l'espace.
«Marin, dis-moi, dis-moi, si tu vois une terre»
«Mon capitaine, enfer, je ne vois que la mer»
Lors passent les journées, et passent les nuitées.
La vigie dans sa hune, en vain sonde l'espace.
«Marin, dis-moi, dis-moi, si tu vois une terre»
«Mon capitaine, enfer, je ne vois que la mer»
Lors passent les journées, et passent les nuitées.
La vigie dans sa hune, en vain sonde l'espace.
«Marin, dis-moi, dis-moi, si tu vois une terre»
«Mon capitaine, enfer, je ne vois que la mer»

L'immobile horizon, de tous côtés s'étend.
Rien ne vient agiter, la houle régulière
Telle un tressaillement, parcourant l'épiderme
D'un immense organisme, étendu sur la Terre.
Dominés, écrasés, les homme s'interrogent.
L'océan, l'océan, labour triste, infécond
L'océan, l'océan, glèbe aux sillons mouvants.
Pourrait-il recouvrir, la surface du globe
S'étaler sans limite, au-delà des tropiques?
Possède-t-il aussi, des vallées et des monts
Sous l'opaque manteau, de ses profondes eaux?
Plutôt ne cache-t-il, une plaine infinie?
«Pacifique, ô, n'es-tu, mer sans bord, sans rivage
Corps d'un liquide monstre, enveloppant la sphère?
Pouvons-nous concevoir, un aussi grand espace?
Comment put venir là, cette masse aquatique?
Ces fragiles radeaux, qu'on nomme caravelles
Ces mobiles châteaux, dont la douve est abîme
Peuvent-ils aborder, sur le sol qui te cerne?»

«Ma science fut trompée, matelots, j'en témoigne
La force de ce flot, ce n'est point la tempête
Qui rompt le bâtiment, et l'entraîne aux abysses
Mais plus terrible encor, l'immensité sans borne
Qui lentement l'épuise, et lentement l'étouffe.
Cependant nous vaincrons, sa terrible puissance»

L'irrépressible faim, tenaille les marins
Tiraille sans répit, l'œsophage étranglé
Secoue de contractions, l'estomac rétréci.
La faim, sourde exigence, intolérable, atroce
Qu'inflige l'organisme, à l'esprit asservi.
La faim, continue torture, incessant tourment
Qui ne peut s'atténuer, qui ne peut s'apaiser.
Le corps des matelots, s'amaigrit lentement.
L'asthénie paralyse, un par un tous leurs membres.
Leur ventre s'amincit, leur poitrine se creuse.
Leur visage émacié, devient méconnaissable.
Vont-ils dans quelques jours, tomber inanimés
Demeurer sur le pont, couchés, sans force, inertes?
Sous d'autres horizons, d'inconnus indigènes
Verront un jour lointain, divaguer sur la mer
Le profil inquiétant, d'un funèbre navire
Sépulcrale vision, macabre apparition.
Leur face blêmira, sous leurs cheveux dressés
Lorsqu'en un bref éclair, ils verront dans la nuit
Sous le faisceau blafard, des nocturnes rayons
S'agiter sur le pont, des squelettes livides.

Les hommes que l'appât, des richesses promises
Jadis avait dressé, contre leur capitaine
Dans l'inhumaine épreuve, unissent leurs efforts.
Dans cette adversité, la fraternité soude
Portugais, Allemands, devenus amicaux.
Français comme Espagnols, de même coopèrent
Tandis qu'en leur pays, dans l'Europe lointaine
Poussés par l'ambition, leurs monarques s'affrontent.

«Pourquoi cet océan, paraît-il aussi calme?»
«Pensez-vous qu'on ait vu, s'agiter un linceul?»
«Consolez-vous marins, voyez les croix géantes
Que seront les trois mâts, pour veiller vos dépouilles»
«Quel triomphe pour vous, qu'un mausolée voguant»

L'on vit sur l'onde un jour, des éperons arqués
Tels des lames aiguës, tailladant une étoffe.
Les requins attendaient, faméliques chacals.
Sous la surface claire, on devinait parfois
Leur féroce mâchoire, aux dents acuminées.
«Saluez-les, marins, car ils auront l'honneur
De goûter les premiers, le sang frais des humains»
«Point ne feront pourtant, d'ample gobichonnage.
Pour eux, maigre pitance, ils n'auront que des os»

Lors, passent les journées, et passent les nuitées.
La vigie dans sa hune, en vain sonde l'espace.
«Marin, dis-moi, dis-moi, si tu vois une terre»
«Mon capitaine, enfer, je ne vois que la mer»
Lors, passent les journées, et passent les nuitées.
La vigie dans sa hune, en vain sonde l'espace.
«Marin, dis-moi, dis-moi, si tu vois une terre»
«Mon capitaine, enfer, je ne vois que la mer»
Lors, passent les journées, et passent les nuitées.
La vigie dans sa hune, en vain sonde l'espace.
«Marin, dis-moi, dis-moi, si tu vois une terre»
«Mon capitaine, enfer, je ne vois que la mer»

«Pacifique impavide, ô mer, engloutis-nous.
Montre-nous ta colère, au lieu de nous bercer.
Raccourcis nos douleurs, abrège nos souffrances.
Nous préférons mourir, dans le rude combat
Qu'épuisés lentement, dans l'inaction pesante»

Puis un jour la vigie, lança depuis la hune
Le cri libérateur, qu'en vain l'on attendait.

L'immense Pacifique, était vaincu par l'Homme.

*

La première île abonde, en oiseaux, fruits vermeils
Permettant d'apaiser, la faim qui tenaillait.
Vivres et provisions, remplissent les vaisseaux.
Point d'hommes cependant, que l'on put rencontrer.
«Ce pays n'est point encor, celui que nous cherchons.
Reprenons, matelots, notre navigation»

Mais les nefs sont bientôt, cernées par les récifs
Par myriades couvrant, le maritime champ.
Les atolls émergeaient, pareils à des couronnes
Protégeant en leur centre, un limpide lagon.
Les gabiers se penchaient, par-dessus le pavois.
Sous leur œil fasciné, à travers la surface
Telle d'un joaillier, la brillante vitrine
L'univers corallien, déployait ses merveilles.
Tout semblait pierreries, bijoux, camées, émail
Dans ce riche décor, aux teintes flamboyantes.

C'est un monde inversé, caverne féerique
Dédale prodigieux, d'un rêve minéral
Forêt surnaturelle, irréelle, aquatique
Plongeant ses branches nues, dans la profondeur glauque
Volutes ou massifs, résilles ou réseaux
Bourgeonnements trapus, ou graciles rameaux.
Des balistes errant, par les sentiers marins
Tels énormes ballons, nageaient languissamment
Bercés par le courant, Zéphyr de l'Océan.
Les bancs de callyodons, tels mobiles d'argent
Lentement tournoyant, s'allumaient, s'éteignaient.
Les vermeils ptéroïs, mosaïques d'écailles
Chatoyaient, scintillaient, sur l'écrin bleu des flots
Talismans byzantins, en malachite pure
Chamarrés, pointillés, rayés, zébrés, niellés
D'anneaux, de pent-à-col, de boucles et de bagues.
Leur œil hypertrophié, simule un grenat vif
Leur soyeuse nageoire, est éventail lamé.
Le saphir, le zircon, rivalisaient d'éclat
Dans la teinte pâlie, des vertes olivines.
Mouvant leurs ailerons, d'émail opalescent
Les raies sillonnaient l'onde, ainsi que des mouettes.
La méduse flottant, silhouette évanescente
Dévoilait sa dentelle, en cristal irisé.
Digitales des mers, les violets spirographes
Poussaient dans la prairie, des vastes madrépores.
De frêles actinies, comme étoiles benthiques
Dessinaient sur le fond, de vives astragales.
Quelquefois surgissant, d'une passe invisible
Voici qu'une murène, ainsi qu'un masque horrible
Vient troubler un instant, la tranquille oasis.
La fantasmagorie, tournoie soudain, chavire
Dans un mouvement brusque, entraîne sous les eaux
Les myriades figées, de poissons, de polypes
Réverbérant d'éclairs, scintillations, reflets.
Puis le miroir sublime, à nouveau s'aplanit
Comme l'univers clos, d'un kaléidoscope
Dévoilant à nouveau, des splendeurs ignorées
Monde fascinant, cruel, dangereux, splendide.
Quel divin bijoutier, forgea tous ces camées?
Quel diabolique orfèvre, intailla ces merveilles?
D'où pouvaient provenir, ces gratuites beautés
S'interrogeaient en vain, les hommes incrédules.

Puis levant le regard, là, devant eux ils virent
Le ruban d'une plage, au sable satiné.
Les cocotiers ployés, langoureusement penchaient
Leur cou démesuré, sur la vague fuyante
Comme pour y poser, un amoureux baiser.
Tout paraissait ici, volupté continuelle
Tendre sensualité, perpétuelle jouissance.
Les Îles Fortunées, la vallée de Nysia
Le jardin merveilleux, séjour des Hespérides
Capoue, Chanaan, Pount, additionnant leurs charmes
N'auraient pu supplanter, ce paradis unique.
C'est alors qu'apparut, un groupe séduisant
De femmes dénudées, qu'un paréo ceignait.
La tiare aux vives fleurs, d'hibiscus et jasmins
Parait leur chevelure, épousant leur poitrine.
«Pourquoi subirions-nous, loin d'ici des souffrances
Lors qu'à notre portée, se trouvent ces délices?»
«Pourquoi tenter la Mort, quand la Vie nous appelle?»
Gémissaient tous en chœur, les marins envoûtés.

Comme Ulysse impassible, aux chants de la sirène
Magellan fermement, fit maintenir le cap.

HENRIQUE

Dépassant les atolls, bientôt l'on aperçut
Le bord d'une longue île, étirant son rivage.
Magellan fit ancrer, les vaisseaux dans un golfe.
Lors il fit aborder, son esclave Henrique.
«Dis-moi si tu comprends, cet idiome autochtone»
«Maître, oui, c'est bien celui, qu'on parle en mon pays»
L'œil noir du conquérant, s'illumina soudain.
Lui qui n'avait jamais, relâché sa tension
Fernand de Magellan, radieux, illuminé
Regardait l'océan, qui serait son tombeau.
«Qu'importe maintenant, ma vie que Dieu seul tient»

La Saga de l'Univers - Claude Fernandez - Éditions Sol'Air - © Éditions Sol'Air - 2007