LE TRAIN DE MUNICH

Mélodrame poétique et musical en 3 actes

Claude Fernandez

Le Train de Munich - Claude Fernandez - © Claude Fernandez
Dépôt électronique BNF 2013 - Licence Creative Common CC-BY-ND


PRÉSENTATION


PREMIER ACTE

DEUXIÈME ACTE

TROISIÈME ACTE


 

PRÉSENTATION


Intrigue
Dans un lieu campagnard d'une province d'Allemagne à la fin du XIXe siècle, une jeune fille se lamente de sa solitude. C'est alors qu'une diligence s'arrête, par la suite d'un malencontreux incident de voyage. Un jeune homme en sort... La rencontre qui s'ensuit enclenchera inexorablement leur perte. Au coeur du drame qui les saisit, les personnages, ignorant les sentiments communs de jalousie et d'animosité, vont se surpasser.

Spécificité du mélodrame poétique et musical
Le Train de Munich est conçu comme un spectacle poétique et musical. Sur le plan scénique, le caractère poétique du texte doit être appuyé par une diction appropriée : déclamation assez lente mettant en relief toutes les syllabes et n’omettant aucune liaison, temps de silence relativement longs et nombreux. Les scènes d’action dramatique devront leur véhémence essentiellement à la présence des séquences musicales. Le texte de ces scènes, relativement bref, doit être déclamé alors fortissimo par-dessus la musique. D’autres séquences musicales longues peuvent servir d’intermède. La musique prévue initialement est le Quatuor n°2 de Giovanni Sgambati, mais d'autres possibilités musicales peuvent être adaptées.

Lieux et personnages
L’action se déroule dans un lieu campagnard en Allemagne vers la fin du XIXème siècle.
LA JEUNE FILLE une jeune fille de la noblesse rurale
LE JEUNE HOMME un jeune homme de la noblesse
LA SERVANTE une jeune fille
MÉPHISTOPHÉLÈS
BELZÉBUTH L’AUBERGISTE
LA BOHÉMIENNE devineresse, tireuse de cartes

 

PREMIER ACTE


Un coin de forêt, un sentier non loin de la route.
La jeune fille se promène de droite et de gauche sur la scène, son ombrelle à la main. Séquence musicale qui se termine avant qu’elle ne parle.
LA JEUNE FILLE Toujours le même paysage - immobile, immuable. Des arbres, des rochers. L’on dirait qu’ici le temps s’est arrêté comme s’il s’engluait dans l’atmosphère moite de cette futaie, comme s’il se brisait sur la crête des monts. Les arbres, les rochers, rien ne bouge. Ici, je suis seule à me lamenter. Personne au monde ne m’écoute, personne au monde ne m’entend. Depuis des années, je descends par ce même sentier... toujours seule. Rien ne distingue pour moi le présent du passé, le passé du futur. Depuis des années, je m’étiole dans la solitude ainsi qu’une plante privée de lumière. L’écoulement lancinant des jours seul use mon âme qui n’a jamais connu de souffrance.
Toujours le même paysage - immobile, immuable. À quoi bon aller à droite, aller à gauche. Toujours les mêmes arbres, les mêmes rochers.
Qu’est-ce que ma vie? Vaut-elle d’être vécue? Pourtant, pas le moindre nuage ne vient altérer cette paix sans bonheur dans laquelle je m’engloutis. Pourtant, que me manque-t-il? Que je désire un bouquet de pervenche pour orner ma chambre, aussitôt mon brave père commande au jardinier de le cueillir, que je veuille une balancelle, aussitôt elle est plantée. Que me tente un mets savoureux, une boisson rare, ma brave mère demande aussitôt à notre cuisinière de les préparer. Mais ni bouquet éblouissant, ni balancelle, ni mets appétissant ne me satisfont. Peut-être est-ce folie que dédaigner cette vie sereine d’insouciance et de plaisirs. Sans doute suis-je déraisonnable, mais une force en moi me pousse à désirer une autre existence, à m’accomplir, m’épanouir, peut-être à me détruire. C’est un instinct profond qui m’étreint, c’est un vertige qui me saisit, une soif inextinguible qui me tourmente. Quelle est cette puissance brutale, irrésistible, qui me pousse à risquer les périls, affronter les dangers? C’est une force inconnue qui vient du plus profond de moi, de ma chair comme de mon esprit. Je ne puis la comprendre, je n’y puis résister.
On entend un sifflement.
Le train de Munich. Mon cœur s’émeut chaque fois qu’il passe. Là-bas, dans chaque voiture, sur chaque banquette, les couples en route vers la ville et ses lumières évoquent leur avenir. Ils voient une vie radieuse leur prodiguant gloire, amour, fortune. De nombreux enfants leur naîtront, et leur famille heureuse vivra longtemps dans le bonheur et la prospérité. Ils connaissent la vie, la vraie vie. Toutes mes amies déjà sont parties, je suis seule à demeurer, je suis seule à me lamenter. Ô, la douleur m’étreint.
Séquence musicale courte qui s’arrête dès que le monologue reprend. Elle se penche, se retient à un arbre comme si elle allait s’évanouir et pose la main sur sa poitrine, un temps, puis elle se dégage de l’arbre, regarde vers le ciel et pose les deux mains sur sa poitrine.
Ô, plutôt la flagellation par les verges, la douleur des séparations et des regrets, la souffrance d’épreuves inhumaines, les deuils, les repentirs, que ce long appesantissement monotone, ce désir inassouvi.
Elle lève les bras vers les cieux.
Que toutes les forces vitales me saisissent, me tourmentent, amour, jalousie, haine, désespoir, qu’elles m’élèvent, qu’elles me transportent et m’abandonnent, repue, ivre avant de sombrer dans le gouffre de la mort.
Séquence musicale courte qui s’arrête dès que le monologue reprend.
Toujours le même paysage - immobile, immuable. Toujours les rochers, les arbres. Ils paraissent me sourire, compatir à ma peine, m’inviter à l’abandon, mais lorsque longuement je les contemple, je ne découvre en eux qu’un morne amoncellement de matière. Quand j’étais enfant, chaque plante, chaque arbre me représentaient un sentiment. Ils m’interpellaient, me parlaient, m’enivraient de mille émotions, me consolaient si j’étais triste, m’irradiaient si j’étais gaie. Le saule s’éployant m’évoquait la tendresse, le chêne l’orgueil, le sapin la noblesse. Nulle inquiétude n’habitait mon âme, je n’avais nulle intuition qu’une autre vie pût exister. Puis, quelques années plus tard, mes regards se portèrent vers l’horizon. Chaque lieu que je voyais au loin baigné par la lumière me paraissait paradisiaque, alors je marchais à travers la futaie, à travers les bruyères, ivre d’espérance, mais dès qu’alors j’atteignais ce lieu rêvé, les jambes égratignées par les ronces, les bras lacérés par les fougères, anhélant, échevelée, je n’y voyais plus que des êtres morts, insensibles à mon émoi. La nature a-t-elle une âme? elle qui me représentait si bien le monde idéal. Toutes ces formes si belles, si profuses qu’elle déployait n’étaient-elles qu’une illusion, la conséquence d’inexorables mécanismes, dépourvus de toute affectivité, de toute empathie? Vivait-elle par moi? Je ne savais. Peu à peu, les plantes, les arbres me sont devenus muets... à moins que ce ne fût mon âme qui ne parvenait plus à saisir leur langage. Vainement, je les interrogeais, ils ne me répondaient pas.
Toujours le même paysage - immobile, immuable. Toujours ces arbres, ces rochers.
Elle se prend le visage dans les mains.
Le spectre de la vieillesse me guette, horreur, avant que je n’ai vécu ma jeunesse, avant que je n’ai rien éprouvé, ni amour, ni douleur. Que serais-je lorsque la vigueur aura quitté mes membres, que la Beauté n’imprègnera plus mes traits? Celui qui a éprouvé des passions intenses peut supporter sans regret l’approche de sa fin dans le souvenir de son accomplissement. Il pourra puiser longtemps dans l’urne de sa mémoire pour jouir à volonté des jours passés. Mais à moi, que me restera-t-il?
On entend le roulement d’un char qui s’amplifie.
La diligence de Donaueschingen? Jamais elle ne s’arrête en ce lieu. Ce serait miraculeux qu’elle le fît. Ce serait... comme si les lois de l’Existence étaient violées, comme si l’ordre inexorable du Monde était vaincu. Le déroulement des événements a-t-il besoin de se produire puisqu’il est prévu? Pourquoi ne pas imaginer pourtant que cette diligence aujourd’hui s’arrête? Un jeune homme pourrait en descendre, il prendrait ce sentier, m’adresserait un bonjour... La voici qui passe. Elle ne s’arrêtera pas. Je sais ce qui va se produire, exactement, immanquablement. Elle va bifurquer à droite. Rien, rien ne saurait arrêter l’élan des chevaux vers leur destination.
On entend le bruit qui s’amplifie, puis qui cesse tout à coup, une clameur retentit. Séquence musicale courte.
Mais... que se passe-t-il? Que vois-je? Elle cahote, elle s’arrête. Le monde a-t-il chaviré? J’ai peur en même temps qu’une joie grisante m’envahit. J’ai l’impression que tout peut se produire, que les éléments échappent aux lois de la nature. Pourrais-je m’envoler, traverser les objets, chasser les nuages, figer la source, tarir le fleuve puisqu’un de mes vœux s’est réalisé? Quel miracle. Une fracture du Temps s’est-elle ouverte? Mais c’est incroyable, je vois, là-bas... oui, un jeune homme descend de la voiture. C’est comme si le Rêve existait, comme si mon esprit avait vaincu la résistance du Réel. Que va faire ce jeune homme? Je le vois. Il hésite à prendre le sentier de droite ou de gauche. Peut-être ma destinée se décide-t-elle à cette imperceptible hésitation dont se joue le hasard. Il prend le sentier de droite. Il ne viendra pas là. Hélas, rien ne se produira, je continuerai ma vie triste. Mais... il s’immobilise, il se ravise, le voici qui prend le chemin de gauche. Il va bientôt apparaître. Mon cœur bat.
À l’autre bout de la scène paraît un jeune homme d’apparence noble, en tenue élégante, ganté. Il tient une canne vernie à pommeau. Hésitant, il observe le sous-bois. Séquence musicale courte.
C’est peut-être à ce moment que va basculer ma vie, j’ai peur, j’ai peur de rencontrer ce jeune homme. Je voudrais qu’il fût loin en même temps que je désire lui parler. Il ne me voit pas, les arbres me cachent. Rien ne se produira pourtant si je demeure dans l’ombre. Que vais-je faire? J’ai peut-être en cet instant le pouvoir de changer mon destin, de le choisir. C’est un pouvoir extraordinaire qui m’effraie. Peut-être le bonheur est-il au terme de cette rencontre, peut-être aussi le malheur... Allons, il faut que je m’avance. Je dois trouver en moi ce courage. Allons.
Elle s’avance d’un pas mal assuré.
LE JEUNE HOMME Bonjour Mademoiselle.
LA JEUNE FILLE Bonjour Monsieur.
Vous... vous vouliez me parler?
LE JEUNE HOMME Pas précisément, mais...
LA JEUNE FILLE Oui.
LE JEUNE HOMME C’est... c’est un lieu isolé ici.
LA JEUNE FILLE Oui, effectivement, c’est un lieu isolé.
Un temps.
LE JEUNE HOMME Un lieu très isolé.
LA JEUNE FILLE Oui, très isolé.
Un temps.
C’est curieux.
LE JEUNE HOMME Oui, qu’est-ce qui vous paraît curieux, Mademoiselle?
LA JEUNE FILLE La diligence.
LE JEUNE HOMME Ah, la diligence. On ne sais pas vraiment ce qui s’est produit. Les chevaux se sont arrêtés net. L’un d’eux s’est blessé.
LA JEUNE FILLE Il aura dérapé sur de la pierraille?
LE JEUNE HOMME Non, il semble que ce soit plutôt un animal qui l’ait mordu, un serpent peut-être. Le cocher a cru voir une forme ramper dans les fourrés.
LA JEUNE FILLE Un serpent. Ah, ce n’est pas bon présage.
LE JEUNE HOMME Ce n’est pas grave. Le cocher vient de partir au prochain relais quérir une autre monture. C’est à une lieue, cet incident ne sera qu’un contretemps. Nous allons bientôt repartir.
LA JEUNE FILLE Vous alliez à Donaueschingen?
LE JEUNE HOMME Là ou ailleurs. En fait, je ne sais pas vraiment où je vais. Je voyage, c’est tout ce que je peux dire.
LA JEUNE FILLE Lorsqu’on voyage, c’est que l’on poursuit un but.
LE JEUNE HOMME C’est surtout une illusion.
LA JEUNE FILLE Que voulez-vous dire?
LE JEUNE HOMME Si je vous dis que je suis en voyage d’affaires, le monde vous apparaît stable et bien solide. Tous les éléments de l’existence deviennent nécessaires : le cocher, la diligence, la ville même de Donaueschingen. Au contraire, si je vous déclare ne pas savoir où je vais ni pourquoi, tout se met à flotter, un malaise indéfinissable s’installe. Tout devient gratuit, arbitraire. Alors, oui, je le dis, je le déclare, je suis en voyage d’affaires.
LA JEUNE FILLE Mais vous mentez si vous dites cela et que ce ne soit pas vrai.
LE JEUNE HOMME Ce mensonge n’est-il pas nécessaire à maintenir la validité du monde humain? D’ailleurs, ce qui importe, c’est ce qui est dit en cet instant. La réalisation ultérieure n’a aucune importance puisque le futur n’existe pas encor. Je ne suis pour vous qu’une image, la simple concrétisation d’une idée qui bientôt s’évanouira dans votre conscience.
LA JEUNE FILLE Vous avez peut-être raison, mais poursuivons néanmoins, si vous le voulez. Peut-être votre image acquerra quelque consistance en mon esprit. Vous voyagez donc toujours.
LE JEUNE HOMME Oui, ou plutôt je ne voyage pas, je fuis. Pardon, c’est vrai, j’avais déjà oublié. J’effectue une série de voyages d’affaires.
LA JEUNE FILLE Vous avez de la chance.
LE JEUNE HOMME Vous croyez?... Oui, j’oubliais... bien sûr j’ai de la chance. N’est-il pas extraordinaire de voyager?
LA JEUNE FILLE Moi, je demeure en ce lieu. Je ne vois jamais personne.
LE JEUNE HOMME Vous habitez cette contrée?
LA JEUNE FILLE Peu importe où j’habite. Peu importe aussi qui je suis. J’ai l’apparence d’une jeune fille, cela n’est-il suffisant? Je suis là, vous êtes là, et le reste du monde est sans importance.
LE JEUNE HOMME Vous avez raison. Les objets que nous voyons existent-t-ils dès que nous ne portons plus notre regard sur eux? Qu’importe aussi mon nom et votre nom. Qu’avons-nous besoin de nommer des êtres, des objets? Avons-nous si peur qu’ils se diluent dans l’incompréhensible? Peut-être faut-il oublier leur fonction pour les considérer dans leur nudité primordiale.
LA JEUNE FILLE Si je vous déclare que je suis la fille d’un notable campagnard, l’illusion est détruite. En revanche, si je vous laisse dans l’incertitude, vous pouvez croire que je suis une naïade apparue ici selon son désir.
LE JEUNE HOMME Vous pourriez être sorti d’un frêne ou d’une source. Pourquoi pas. Ne suffit-il pas que je le croie?
LA JEUNE FILLE Ne suis-je pas en moi-même une naïade? Que suis-je? un faisceau de sensations, de passions, je suis, j’existe, je désire.
Elle se détourne.
LE JEUNE HOMME Vous désirez?
Séquence musicale courte.
LA JEUNE FILLE déclamant, comme si elle n’avait pas entendu.
Je voudrais que s’ouvre cette prison de rocs et d’arbres. Pour moi, chaque falaise est une muraille, chaque tronc est un barreau de ma geôle. Qui viendra me délivrer?
C’est... le fragment d’un poème que j’ai lu hier. Comme cela, il me revient à l’esprit.
LE JEUNE HOMME C’est très beau. Mais ce lieu n’est pas une prison. Quel magnifique paysage. N’est-ce pas le Paradis?
LA JEUNE FILLE Hélas, pour moi, c’est l’Enfer.
LE JEUNE HOMME Cela fait-il partie du poème?
LA JEUNE FILLE Évidemment, et voici la suite. Je veux partir, je veux partir. Mon Dieu, faites que je rencontre l’âme sœur qui m’emportera dans le tourbillon de la vie.
LE JEUNE HOMME Mais vous pleurez.
LA JEUNE FILLE Ces vers ne sont-ils pas émouvants? Ne ressentez-vous aucune émotion?
LE JEUNE HOMME Oh, moi, vous savez. Je ne ressens plus rien. À peine sais-je si je vis réellement. Et qu’est-ce que vivre? Parfois, j’ai l’impression que mes bras, mes jambes me meuvent automatiquement et me transportent. Mon cerveau lui-même accomplit sa chimie sans que ma volonté n’intervienne. Même en cet instant, est-ce bien moi qui parle? c’est plutôt quelqu’un qui parle en moi, parfois un étranger que je découvre. Mais qu’importe, pardonnez-moi ces propos bizarres.
LA JEUNE FILLE Vous voyagez seul?
LE JEUNE HOMME Oui.
LA JEUNE FILLE Toujours seul?
LE JEUNE HOMME Oui. L’on est moins gêné par le regard des autres. Ainsi je me réduis pour eux à une image rassurante. Mes gants, mon veston bien mis, ma canne vernie me protègent.
LA JEUNE FILLE Vous n’avez rencontré personne jusqu’à présent?
LE JEUNE HOMME Personne qui ait compté pour moi, non... à moins que...
LA JEUNE FILLE À moins que?
LE JEUNE HOMME À l’auberge de Linden, avant-hier... mais ce n’est rien.
LA JEUNE FILLE Qui avez-vous donc vu à l’auberge de Linden?
LE JEUNE HOMME J’étais fatigué. J’ai demandé une chope. Une serveuse m’a servi la chope, nous avons échangé quelques propos et je suis reparti. D’ailleurs, je me demande pourquoi je vous rapporte cet épisode banal, cela n’a vraiment aucune importance.
LA JEUNE FILLE Vous… vous me permettez de vous faire une confidence bien que nous soyons étranger l’un à l’autre?
LE JEUNE HOMME Je vous écoute.
LA JEUNE FILLE Je viens de passer cinq minutes avec vous et j’ai l’impression d’avoir vécu plus qu’en dix années au milieu de cette solitude. Mais vous allez repartir...
LE JEUNE HOMME Qui sait?
LA JEUNE FILLE Avez-vous confié à une autre personne tout ce que vous m’avez dit?
LE JEUNE HOMME Non, jamais.
LA JEUNE FILLE Pourquoi donc me l’avez-vous dit?
LE JEUNE HOMME Je ne sais. Suis-je maître de mes paroles? Ce que je vous ai dit a émané de notre présence commune sans que l’un ou l’autre soit responsable entièrement des propos exprimés.
LA JEUNE FILLE Notre rencontre serait donc exceptionnelle.
LE JEUNE HOMME Pourquoi pas.
LA JEUNE FILLE Elle lui fait face, se rapproche de lui.
Oui, ce serait le bonheur, un rêve magnifique, inespéré. Cela serait possible.
LE JEUNE HOMME Mais nous ne nous connaissons que depuis quelques instants. Serait-ce raisonnable?
LA JEUNE FILLE Essayons, essayons. Pourquoi le miracle ne se produirait-il pas? Nous pourrions le créer. Nous avons ce pouvoir, il ne dépend que de nous de le réaliser.
LE JEUNE HOMME Oui, nous le pouvons.
LA JEUNE FILLE Dites un mot, un mot, vous pouvez le dire?
LE JEUNE HOMME Oui. Si vous le voulez, je vous emmène avec moi. Nous prendrons le train pour Munich.
LA JEUNE FILLE Oui, je le désire, intensément, passionnément. Nous réussirons, vous verrez. Je sens une affinité profonde entre nous.
LE JEUNE HOMME Mais vous pleurez encor?
LA JEUNE FILLE Oui, je pleure de joie.
LE JEUNE HOMME Venez, nous allons prendre une collation à l’auberge, là-bas sur la route. J’aperçois l’enseigne à travers les branches, l’auberge d’Oberstein, je crois. Nous évoquerons notre voyage. Quel bonheur.
LA JEUNE FILLE Quel bonheur.
Ils se prennent la main. Séquence musicale longue. Rideau.

 

DEUXIÈME ACTE


Terrasse de l’auberge d’Oberstein.
La servante arrive avec une pile d’assiettes. Elle en dispose quelques-unes, puis s’appuie à une table. Au cours de la scène, elle met les couverts.
LA SERVANTE Pauvre de moi. Servante pour l’existence. Bonne à tout faire : le matin m’occuper des poules et des lapins, servir les maîtres, l’après-midi soigner les chèvres, nourrir le cochon. Pauvre de moi. Je dois sentir l’odeur infecte de la basse-cour, assister au spectacle dégradant des vaches déposant leur bouse dans la cour de la ferme, voir les canards patauger dans l’eau croupie de la serve... Je dois subir les réprimandes, voir le bouvier cracher, entendre le paysan renifler. Je dois décrotter les bottes des maîtres, nettoyer les cabinets d’aisance qu’ils ont souillés. Après une journée d’effort, il me faut dormir près des bœufs sur la paille, toujours avec cette odeur qui empeste. Pourra-t-on jamais s’en débarrasser? Pourquoi au contraire la nature est-elle emplie de parfums? les fraises des bois, les bleuets, les violettes, les digitales, et pourquoi près des habitations où vivent les hommes se dégage la pestilence? Parfois, j’ai l’impression que le monde humain n’est qu’un immense cloaque.
Nourrir le cochon, n’est-ce pas la pire des corvées? Il fait son festin d’une infâme bouillie de déchets et de lait caillé qui me révulse. Il s’en délecte pourtant. Il mange et il ne sait pas que s’il mange, c’est uniquement pour que nous ensuite, nous le mangions. Nous l’engraissons pour un jour le manger. La bouillie, cela devient sa chair, et sa chair, nous la mangeons. S’il est né, c’est pour cela, c’est pour cela qu’il tétait sa mère. Chaque fois que je lui sers sa pitance, j’y pense malgré moi. Le paysan, lui, jamais il n’y pense, il a vu son père le faire, le père de son père... Quel être ignoble, ce cochon. Comment supporter son grognement? Il passe toute sa vie dans ce cafignou au milieu de ses excréments. Il ne voit jamais le soleil. Pourtant, sommes-nous différents de lui? Comme nous il a des pattes avec cinq doigts, sa peau est rose comme la nôtre.
Pauvre de moi. Servante pour l’existence. Pourquoi ne puis-je vivre dans un manoir confortable, dormir en des draps propres brodés de fleurs sur une couche odorante, me vêtir d’une robe élégante, nouer un nœud rose en ma chevelure. Pauvre de moi. Le soleil tanne ma peau blanche, le travail épaissit ma silhouette. Le plus grand crime de la Terre, c’est de ternir la beauté d’un être, c’est d’arracher les pétales d’une rose, de couper les beaux cheveux blonds d’une fille. Pauvre de moi. On dit que je suis belle. Je ne sais, mais ce que je puis dire, c’est que j’aime les choses belles et je que déteste les choses laides. Ma beauté, je ne puis en profiter car je n’ai pas de miroir. Elle ne me sert à rien puisque je n’en profite pas moi-même. À peine puis-je voir la pointe de mes cheveux. Quand je marche cependant, je les sens qui ondulent sur mes épaules. Pourquoi devrais-je supporter des êtres laids? Heureusement, à midi, je prépare la salle à manger de l’auberge, c’est un moment de répit. Je manipule de la belle vaisselle, de beaux couverts. J’ai du plaisir à ranger les assiettes en porcelaine, les cuillères en argent, les verres en cristal. J’ai du plaisir aussi à nettoyer les légumes, à les couper en morceaux, les disposer dans les plats. Les plantes, elles ne sont pas comme les hommes ni comme les animaux, elles sont pures. Elles ne font pas d’excréments, elles ne produisent pas d’odeur désagréable, jamais elles n’essaient de nous attaquer. Leur chair n’est jamais flasque ni ramollie. Elles ne sont jamais dégoûtantes. Elles sont toujours belles, verdoyantes, resplendissantes. Les fleurs nous donnent de belles couleurs, du parfum, les arbres nous donnent de l’ombre. Ah, je voudrais vivre dans une île où il n’y aurait que de beaux arbres, de belles fleurs, de belles fougères. Une île où il n’y aurait pas un seul humain, pas un seul animal.
Dans la taverne, le soir, je dois supporter les hommes saouls, entendre leurs jurons, leurs plaisanteries obscènes. Quel plaisir ont-ils à prononcer des grossièretés, à dire des paroles dégradantes alors qu’il est si facile de parler normalement, de prononcer des mots simples. Comme s’il ne voyaient pas assez de saletés, il faut sans cesse qu’ils en parlent. Comment se peut-il que l’on trouve du plaisir à parler d’une chose sale? Et pourquoi les hommes sont-ils vulgaires? Est-ce qu’un lièvre, un renard, une martre sont vulgaires? Il faudrait peut-être avoir fait ses études pour comprendre cela, moi je ne sais ni lire ni écrire.
Pauvre de moi. Servante pour l’existence. Pourquoi dois-je supporter cela? Pourquoi faut-il que des hommes nettoient ce que les autres salissent. Quand deux hommes se rencontrent et ne s’accordent pas, ils se battent, le plus fort tue le plus faible ou bien l’un des deux s’enfuit et ils ne se revoient plus, c’est naturel. Mais comment peut-on concevoir que l’un des deux accepte de servir l’autre, et comment peut-on concevoir que l’autre accepte d’être servi? Lequel a le moins de fierté, celui qui sert ou celui qui est servi. Dans la nature, y a-t-il un animal qui en sert un autre? Je me souviens d’un vieil homme, un noble. Il avait été ruiné, il n’avait pas de domestique, il était toujours habillé du même manteau et portait toujours sur le côté sa vieille rapière, prête à défendre son honneur. On lui avait pris ses chevaux, il allait à pied, on avait vendu son haut siège ancestral à l’église, il écoutait la messe debout. Lui-même labourait son champ, coupait son bois. C’était un vrai noble. Il était fier, il était respecté. Mais moi, comment pourrais-je me défendre, seule? Avant même que je fusse née, que je fusse conçue, il était dit que je devais être une servante. Ô, je voudrais partir, loin, loin, vivre libre dans la forêt, croquer les fruits sauvages, laper l’eau des sources et mourir transie lors des premiers frimas. Pourquoi ne le fais-je pas? Quelle force me retient? Je n’ai pas de volonté. Peut-être ai-je une âme d’esclave. Ah, vivre libre, mourir libre. Mais c’est vrai, qui me défendrait contre les bêtes sauvages et surtout contre les hommes? La peine que j’endure, sans grandeur, n’exalte aucun sentiment. Elle est vile, commune. Ah, mille fois je préfèrerais comme une héroïne connaître un grand désespoir plutôt que cet avilissement sans grandeur.
Pauvre de moi. Servante pour l’existence. Et comment ai-je pu avant hier laisser tomber cette pile d’assiette à l’auberge de Linden. Comme si cela n’était pas suffisant. Je mets pourtant de la bonne volonté. J’essaie de bien faire et voilà ce que je recueille. Être renvoyée, pour quelques assiettes brisées. Heureusement, dans mon malheur, j’ai eu de la chance. J’ai aussitôt rencontré ce nouvel aubergiste qui cherchait une servante. Il n’est pas très bavard, cet homme. J’ai peur de le voir apparaître à chaque instant, j’ai l’impression qu’il m’espionne en permanence. Je ne le vois nulle part, mais c’est comme s’il était partout.
Pauvre de moi. Servante pour l’existence. Quelle misère de vivre sans jamais trouver de réconfort, sans jamais trouver quelqu’un qui me dise “je t’aime”. Comment cela serait-il possible? Je ne vois que le garçon vacher. Quelle horreur, ce rustre. Comment fait-il pour se complaire dans l’odeur de la bouse? Il ne paraît pas en être gêné, je ne comprends pas. Je refuse d’être à côté de lui à table. Quand je vois sa face basanée, son nez épaté, j’ai l’impression que je vais m’évanouir. Ce qu’il dit, ce n’est pas un langage, c’est une suite de jurons, cela sort de sa bouche comme un vomissement continuel. Ce n’est pas vraiment un homme, c’est à moitié une bête. Quelquefois, je me demande si notre race n’est pas dégénérescente. Je vois aussi dans les auberges des nobliaux de campagne. Quand je les sers, ils m’adressent des propos orduriers, ils soulèvent ma robe. Tous les jours, je suis humiliée. Ils me font horreur avec leurs histoires de chasse et de filles qu’ils ont troussées. Pourtant, à l’auberge de Linden, avant-hier, ce jeune homme. Je ne l’ai vu que quelques minutes, cependant je ne l’oublierai jamais. Il n’est pas comme les autres. Nous n’avons échangé que quelques paroles. Sans doute déjà m’a-t-il oubliée, j’ai cru pourtant... Le hasard a fait qu’il a dû rapidement partir, la diligence était prête, sinon, sinon peut-être... Hélas, il est loin, maintenant.
Je pleure, il ne faut pas pourtant. Comment puis-je encor supporter cette existence? Ô, je n’ai pas le courage de continuer à vivre.
Elle s’appuie sur une table.
L’AUBERGISTE gueulant à l’intérieur de l’auberge sans qu’il apparaisse sur la scène.
Holà, servante. Viens là pour finir la cuisine.
LA SERVANTE Servante, servante! Après tout, j’aime autant n’avoir dit mon prénom à personne. Je m’appelle Berthe. Quelle horreur! Je me suis donnée un autre prénom, je me nomme pour moi-même Angelika. Je n’aimerais pas entendre mon joli prénom dans la bouche de cet aubergiste, je préfère le garder pour moi.
L’AUBERGISTE Servante!
LA SERVANTE Plaît-il, Monsieur.
La servante arrive.
La servante disparaît.
Le jeune homme et la jeune fille, se tenant par la main arrivent. Séquence musicale. Ils s’assoient à la terrasse et entament leur dialogue dès que la séquence musicale s’achève.
LA JEUNE FILLE Je connais cette auberge depuis longtemps. Je ne pensais pas un jour m’y trouver en si agréable compagnie. Si j’étais seule, imaginez, je n’oserais même pas venir ici m’asseoir. L’on me dévisagerait, l’on me jetterait des regards inquisiteurs. Il n’est point coutume qu’une jeune fille apparaisse en un tel lieu toute seule. Aujourd’hui, vous êtes là, tout est changé.
LE JEUNE HOMME Tout est changé pour moi aussi, croyez-le.
LA JEUNE FILLE Comme c’est fascinant. Un jour, nous rencontrons un être fortuitement et nous le côtoyons toute notre vie. Si le hasard ne nous l’avait présenté à ce moment précis ou que nous en eussions rencontré un autre auparavant, il demeurerait pour nous un inconnu. Celui même que nous croisons sans le remarquer, il aurait pu représenter pour nous l’être le plus cher si le sort l’avait voulu. Est-ce digne, est-ce décent que les plus grands événements de notre existence puissent être ainsi confiés au hasard?
LE JEUNE HOMME Notre naissance elle-même n’est-elle pas le fruit de ce hasard? Nous sommes contingents, gratuits. En cela consiste notre indignité fondamentale.
LA JEUNE FILLE Mais alors l’amour entre deux êtres est dérisoire.
LE JEUNE HOMME Notre destin est scellé alors qu’à peine une heure auparavant chacun de nous ignorait même l’existence de l’autre et nous aurions pu nous croiser sans même le savoir, mais n’est-ce pas ce que nous croyons qui importe? Nous pouvons imaginer que cette rencontre était prédestinée, qu’elle devait nécessairement se produire. Notre amour devient alors l’accomplissement de notre destinée. Il nous suffit de penser que notre rencontre est miraculeuse et elle le sera réellement.
LA JEUNE FILLE Quel magnifique paysage, m’aviez-vous dit. Oui, vous avez raison, quel beau paysage. Il y a quelques minutes à peine, il me paraissait triste parce que j’étais triste. Maintenant, il me semble gai parce que je suis gaie. Vous avez raison, c’est notre vérité intérieure qui nous présente le monde à son image. C’est le regard que nous portons sur les choses qui les mue comme si notre esprit possédait le pouvoir d’interpréter la nature.
LE JEUNE HOMME Cette auberge paraît déserte. Aubergiste!
LA JEUNE FILLE Le bonheur, vous imaginez. Un jour se produit un événement extraordinaire, une rencontre et tout change dans votre vie. J’ai l’impression de ressentir une souffrance intense en même temps qu’un bonheur ineffable. Ces deux états opposés participeraient-ils de la même essence? J’ai pleuré tout à l’heure encor en serrant votre main. Je pense à tout ce que j’ai enduré, les années de solitude sans espoir, à mes amies qui sont parties alors que je demeurais seule en cette vallée. Comment croire ce qui vient de se produire, n’est-ce pas merveilleux? Suis-je éveillée vraiment? Est-il possible que le bonheur mille fois rêvé se réalise un jour? Oui, c’est possible puisque je le vis, mon amour, grâce à toi, et jamais tu ne m’abandonneras.
LE JEUNE HOMME C’est décidé, oui. Nous ne formerons plus qu’un même être. Je voudrais que pas un instant vous ne fussiez séparée de moi. Je vivrai comme si j’étais en vous, comme si mes membres étaient devenus les vôtres, comme si mon corps était le vôtre. Peut-être suis-je incapable d’être moi-même, je ne puis vivre que par l’intermédiaire d’un autre être. Avant de vous rencontrer, j’avais l’impression de m’évanouir dans le néant, de me réduire à une vapeur, une fumée. Vous êtes le point sur lequel je puis cristalliser mon incertaine existence. Il me semble que vous n’êtes pas de la même essence que moi. Vous êtes un être véritable, je ne suis qu’un vecteur, une volonté ne pouvant s’accomplir qu’au travers d’une autre créature. Je ne suis rien, vous êtes tout. Mon rôle, c’est de permettre votre réalisation. Je viens maintenant de le comprendre. Lorsque vous entrerez dans la voiture du train, c’est moi qui ouvrirai la portière pour que vous preniez place. Je vous donnerai la meilleure pour que vous reposiez à l’aise pendant que je me tasserai sur la banquette. Je veillerai votre sommeil. Peu importe que je dorme bien ou mal, peu importe que j’aie chaud ou froid. Je ressens si peu de choses. Je ne suis qu’un mirage, une image sans harmonie, un conglomérat de chair et de pensées, mais grâce à moi vous pourrez exister au sein de la société. Lors de notre mariage, c’est vous qui porterez une belle robe, c’est vers vous que convergeront tous les regards. Je n’intéresserai personne dans mon pauvre costume terne. Vive la mariée, bien sûr, le marié n’importe pas. Je serai là pour vous défendre, assurer les tâches matérielles de votre existence, vous permettre de jouir à chaque instant, musarder dans la roseraie, vous détendre sous la pergola, vous délasser à l’ombre de la charmille sans que le moindre souci ne ternisse votre bonheur.
LA JEUNE FILLE Mais pourquoi vous mésestimez-vous ainsi? Vous dites de vous par rapport à moi ce que je pense de moi par rapport à vous. Il me semble que vous êtes tout et que je ne suis rien.
LE JEUNE HOMME Idée fallacieuse que les contraintes imposent. J’ai la puissance d’agir, mais vous avez la Beauté. Vous êtes le but, je ne suis que le moyen.
Que fait cet aubergiste? N’y a-t-il personne ici? Aubergiste!
Le moment le plus merveilleux de toute notre existence, c’est de dire à une jeune fille qu’on a décidé de lui donner sa vie, mais cela naturellement ne peut arriver qu’une seule fois. Pardonnez-moi, mais je me dis aussi : pourquoi ne le dirais-je pas à une autre qui souffre et qui aimerait être sauvée. De nombreuses jeunes filles méritent d’accéder au bonheur.
LA JEUNE FILLE Et pour moi, le moment le plus merveilleux, c’est de vous entendre déclarer que vous voulez me donner votre vie. Oui, de nombreuses jeunes filles ne peuvent que rencontrer des hommes vulgaires comme ceux qui vont chasser à courre et fréquentent les tavernes. Peu leur importe ce qu’une femme peut ressentir. Ils ne pensent qu’à traquer le gibier, trinquer avec leurs camarades. Ils ont besoin d’une centaine de chiens qui aboient, de cavales qui hennissent, de rabatteurs, de domestiques, de corniciens pour satisfaire leur passion. Ils n’aiment pas contempler un paysage, méditer près d’une source lors que le rossignol chante. Ils n’aiment pas la beauté. Ils veulent du mouvement, ils ont besoin de produire du vacarme, de s’activer, monter à cheval, se battre en duel, forcer des filles. Ils n’aiment pas parler de poésie dans un salon, écouter la tendre mélodie qu’égrène un pianoforte. D’autres se passionnent pour des machines, il leur faut des cornues, des lentilles, des scalpels... Qu’ont-ils besoin de tout cet attirail compliqué pour jouir de la vie? Moi, je n’ai besoin d’autre chose qu’un coin de prairie avec des pâquerettes pour m’occuper tout l’après-midi. Toi, mon amour, tu es différent d’eux, je l’ai senti tout de suite.
LE JEUNE HOMME La plupart des hommes aiment le bruit plutôt que la musique, la laideur plutôt que la beauté, l’activité plutôt que la contemplation. Je tâche de ne jamais participer à ces orgies, mais l’honnête homme épris de bon goût, quoi qu’il les fuie, ne peut jamais se soustraire à ces trivialités. Le vulgaire en ce monde est roi. Notre âme est souvent blessée par de fortuites rencontres que nous ne pouvons éviter. Voyez déjà les horreurs que nous prodigue une simple promenade, comme si Satan exprès les présentait à nos yeux : un chien écumant de rage, un homme ivre à la face vultueuse, un mendigot couvert de fange. Mais n’y pensons-plus, pardonnez-moi ces évocations disgracieuses.
LA JEUNE FILLE Une autre vie s’ouvrira pour nous à Munich. Réalisez-vous? Avoir son avenir devant soi. Savoir qu’on va changer d’existence, qu’enfin l’on va prendre le grand départ.
LE JEUNE HOMME Enfin donner sa vie. Ne plus vivre que pour soi, inutilement. Avoir un but pour chacun de ses gestes, pour chacune de ses actions.
LA JEUNE FILLE Ce sera une vie magnifique. Nous aurons une maison pleine de fleurs. Les cris joyeux des enfants retentiront.
LE JEUNE HOMME Ce seront nos enfants.
LA JEUNE FILLE Je croyais m’anéantir, que rien ne survivrait de moi. Au contraire maintenant, je sais que l’avenir sera peuplé d’êtres issus de mon flanc, créés par notre volonté commune.
L’AUBERGISTE apparaissant, flegmatique.
Voilà, voilà.
LA JEUNE FILLE Tiens, c’est un nouvel aubergiste.
LE JEUNE HOMME Vous voilà enfin, aubergiste!
L’AUBERGISTE Nobles voyageurs, bienvenue. Je tarde, mais j’arrive toujours. Ne soyez pas si pressés.
LE JEUNE HOMME Servez-nous à boire et préparez-nous une collation, mon ami.
L’AUBERGISTE en s’éloignant et diminuendo.
Tout arrive en son temps, vous dis-je. Tout arrive en son temps. Tout arrive en son temps.
LE JEUNE HOMME Quel homme bizarre, cet aubergiste.
LA JEUNE FILLE C’est vrai, il n’inspire guère confiance.
Une bohémienne arrive sur le chemin.
LA JEUNE FILLE Mais... qui s’avance là-bas sur la route, quelle est cette silhouette?
LE JEUNE HOMME L’on dirait une mendiante. Non, une bohémienne plutôt.
LA JEUNE FILLE Comme cela est curieux. Rien ne s’est produit ici pendant des années. Tout d’un coup, vous voici, puis une bohémienne arrive. L’on dirait que le temps soudain s’est délié, qu’une trame d’événements mystérieux s’est enclenchée sous le décret de puissances inconnues.
Séquence musicale.
LA BOHÉMIENNE Nobles gens, salut. Votre avenir pour un thaler : joies, peines, fortune, mariage, séparation, bonheur, malheur... Voulez-vous défier le Destin? Pour un thaler seulement, déjouez le Malin.
LE JEUNE HOMME Pourquoi n’essayerions-nous pas?
LA JEUNE FILLE Croyez-vous?
LE JEUNE HOMME Auriez-vous peur, ma chère?
LA JEUNE FILLE Maintenant que je suis avec vous, comment pourrais-je avoir peur?
LE JEUNE HOMME Tiens, bohémienne. Tire-nous les cartes.
Il lui donne un thaler.
LA BOHÉMIENNE Une rencontre vient de se produire qui déterminera votre destin. Je vois l’amour. Je vois les préparatifs d’un grand voyage.
LE JEUNE HOMME Tu dis vrai, bohémienne. Continue.
LA BOHÉMIENNE Toujours l’amour, beaucoup d’amour... mais... oh
Séquence musicale courte en nuance fortissimo.
LA JEUNE FILLE Que se passe-t-il?
LA BOHÉMIENNE Oh, Dieu.
LA JEUNE FILLE Que voyez-vous, que voyez-vous?
LA BOHÉMIENNE La mort, la mort, la mort. Trois fois la mort.
Séquence musicale fortissimo.
LA JEUNE FILLE Haaaaaaa.
LE JEUNE HOMME Comment est-ce possible? Dites-nous. Que va-t-il se produire?
LA BOHÉMIENNE La mort, ici toute proche, en ce lieu même. Je vois le démon rôder en ces parages. Il est là, tout près. Fuyez, fuyez.
LA JEUNE FILLE Il faut quitter ce lieu, vite.
LE JEUNE HOMME La diligence va bientôt repartir, nous la prendrons jusqu’à Villingen. Là, nous serons sauvés, il nous suffira d’attendre la prochaine correspondance pour Munich.
LA JEUNE FILLE Attendez-moi là. Je pars chez moi chercher quelques bagages indispensables et avertir mes vieux parents. C’est au bout du chemin. Je ferai vite.
LE JEUNE HOMME Ne t’affole pas, mon amour. Dans quelques minutes nous serons sauvés.
Nous ferons mentir tes cartes, bohémienne, crois-moi.
La jeune fille prend le chemin.
Le jeune homme envoie un autre thaler à la bohémienne.
LA BOHÉMIENNE Merci, merci. Au revoir Monsieur, bonne chance.
Séquence musicale longue.
LE JEUNE HOMME Trois fois la mort. D’où pourraient venir tous ces morts? S’agirait-il de nous deux? Quel serait le troisième? Est-ce imaginable? Pourtant, bohémienne, tu as deviné le passé, pourquoi te serais-tu trompée pour l’avenir? Tout est si calme pourtant, l’entente règne entre nous, mais ce calme justement n’est-il pas trompeur? Alors, c’est que tout est faux, cet azur, ces arbres, cette auberge, moi-même je me trahirais. La vie serait mensonge. Qui sait ce que cachent les apparences, qui sait les horreurs se tramant dans la profondeur des êtres et des choses? Ainsi, dans la nature, au cœur de l’été, tout s’abandonne, pas un souffle n’agite les frondaisons, n’effleure les corolles versant leurs effluves, le soleil brille sur la campagne, et tout d’un coup, l’ouragan s’élève, amassant aux cieux des nues monstrueuses, la grêle s’abat sur les splendeurs épanouies, les troncs grincent, les rameaux se brisent, les fleurs sont fauchées, les champs dévastés.
Que peut-il se produire en ce lieu si serein? Qui peut surgir de cette forêt, qui peut arriver sur le chemin? Comment savoir? Lorsque nous tentons de prévoir l’avenir, notre esprit conçoit mille hypothèses, même les plus invraisemblables, mais quelle que soit la richesse de notre imagination, c’est toujours l’imprévu qui échoit, tant est grande la puissance de l’inconnu, tant est complexe l’écheveau des effets et des causes déterminant la réalité. D’où peut venir cet orage assassin qui pourrait transformer le jour en nuit, la liesse en détresse? Dans quelques secondes peut-être, quelques minutes... Peut-être est-il déjà trop tard. Cette attente d’un moment nous sera-t-elle fatale? Je n’ose bouger comme si chacun de mes gestes allait déclencher le fatal cataclysme qui nous guette.
Que faire? La route m’invite. Il suffirait de quitter cette terrasse, de m’éloigner de ce lieu, et je serais sauvé. Que dois-je à cette inconnue? La connais-je vraiment? Puis-je seulement me souvenir de ses traits maintenant qu’elle m’a quitté depuis quelques secondes? Peut-on engager son avenir après une si courte entrevue? Quel sentiment m’a poussé vers elle, passion... ou pitié devant l’innocence? Le sais-je moi-même? La vie m’invite. Il suffirait d’un geste. Un seul geste pour changer le destin, pour me sauver - pour la sauver peut-être aussi. L’amour d’un instant que provoque un regard n’est-il pas illusion qui s’effrite à l’épreuve du temps. Pourquoi le laisser agoniser lentement au long d’une vie morose? Lorsque nous croisons un être de beauté, il nous semble que l’idéal habite sa prunelle. Déjà nous l’adorons, bientôt nous jurons fidélité, mais au fil des années, nous percevons son insignifiance, nous découvrons ses défauts, nous ne supportons plus ce qui diffère en lui de nous. Sa grâce que nous admirions nous paraît maintenant disharmonie, nous voyons des taches dans la peau de son visage, des verrues insoupçonnées sur son corps. Ses moindres petites manies nous deviennent intolérables. Nous analysons froidement ses actes. Bientôt nous le haïssons. Comment est-ce possible? Nous exécrons l’être qu’hier nous chérissions. Chacun, évitant le dialogue, mène sa vie indépendante, le mensonge s’installe. Nous supportons de moins en moins l’être aimé jadis jusqu’à ce qu’un jour éclate la discorde. En nous ressurgissent toutes nos rancœurs contre lui, tous les reproches que nous avons inconsciemment accumulés au fond de nous depuis la première entrevue, même au plus fort de notre amour. Chacun mesquinement calcule afin de servir un dérisoire intérêt. L’enfant, être innocent, témoin vivant du projet familial avorté, se trouve écartelé dans ce drame qu’il ne peut comprendre. Et après la séparation, chacun va de son côté, traînant une blessure qui ne guérit jamais.
Tout pourrait être oublié dans quelques secondes. Cette étape forcée n’aurait été qu’un fâcheux contretemps, à peine un mauvais souvenir qui bientôt s’estompera dans ma mémoire. Je serai bientôt loin. Reviendra-t-elle d’ailleurs? Les mêmes interrogations n’agitent-elles aussi son esprit? Peut-être elle aussi comprendra la folie de cet amour fallacieux, aussi prompt qu’inconsistant. Ô versatilité de l’esprit, inconstance de l’âme? Lorsque deux êtres devisent ensemble de leur bonheur, de leur entente, il semble que rien ne pourrait briser cet unisson qui les transporte, mais que chacun retrouve la solitude, alors le doute horrible s’empare de leurs pensées, les plus fermes résolutions s’évanouissent dans le marais de l’incertitude. Ô cœur humain, possèdes-tu seulement une parcelle de limpidité, d’intégrité, n’es-tu qu’un trouble marécage sur lequel flottent les sentiments, les passions comme de frêles radeaux dérivant au gré des courants malsains? Qui peut se contempler dans le miroir de sa propre vérité sous le feu aveuglant de la lumière? Chaque être est un gouffre insondable, où se mêlent noblesse et bassesse qu’en son obscure alchimie secrète notre cerveau. Combien l’esprit facilement fournit mille arguments complaisants au mensonge et combien notre désir profond, inconscient, nous dupe, usant de mille stratagèmes. Cependant, malgré nos raisonnements captieux, la bête du remords au fond de nous sommeille, s’engraisse de nos trahisons et nous tourmente durant notre vie.
Sait-on ce qui motive nos actes, ce qui, dans le tréfonds de notre conscience, les détermine? Pourquoi ne me levè-je pas? Quelle force me retient au bord de ce chemin? Je ne sais.
Il se prend la tête dans les mains.
Que dis-je? Qu’ai-je pensé? Mon amour, je t’ai donné ma promesse. Comment puis-je douter, te sacrifier pour ma propre existence? Qu’est-ce d’ailleurs que ma vie? L’homme toujours croit en sa probité, il se croit maître de ses pensées, de ses actes, il croit pouvoir éternellement honorer sa parole, ses engagements? Ainsi, l’on voit les deux frères nés d’un même sang toujours partager leur pain. Ils s’aiment, se jurent leur indéfectible soutien. Rien à leurs yeux ne paraît pouvoir les en détourner. Mais à peine leur mère demeurée veuve a-t-elle clos sa paupière pour le dernier sommeil qu’ils s’entredéchirent afin de récupérer quelques liards de l’héritage. Dans leur esprit aveuglé par la rapacité, la suspicion remplace la confiance, l’égoïsme tue l’altruisme. Savent-ils pourquoi d’incoercibles instincts soumettent leur volonté? De leur for intérieur surgissent d’inconnus démons qu’ils ne soupçonnaient pas. Ils s’ignoraient, soudain ils se découvrent. Que deviennent les promesses, les serments quand les contraintes qui nous liaient disparaissent et que des intérêts divergents nous séparent? Que devient l’obligation morale dés lors que l’impunité nous permet de l’enfreindre?
Mon amour, comment puis-je te renier, comment puis-je te trahir? Tu m’as fait naître, par toi je me suis éveillé d’un long sommeil hypnotique dans lequel s’évanouissait ma vie. C’est maintenant que j’existe, en attendant la mort et cet instant fugace vaut plus qu’une longue existence dépourvue de passion. Comment pourrais-je tolérer une seconde de ta souffrance, quand tu reviendrais, ta valise à la main, et que tu découvrirais cette terrasse vide en même temps que ma trahison? Est-il possible qu’un homme accepte un tel forfait? Non, rien désormais ne saurait me détourner de toi.
Nous lutterons ensemble contre le destin, je te protégerai. Montre-toi, danger invisible afin que je te conjure, que je te combatte, montre-toi. Où es-tu danger? Où es-tu, où es-tu? Où caches-tu ta volonté criminelle? Où es-tu, démon?
À cet instant, la servante apparaît, apportant un plat, elle s’immobilise devant l’entrée alors que la séquence musicale commence. À la fin de la séquence musicale, dès les premiers mots de la servante, de l’autre côte de la scène, arrive la jeune fille, sa valise à la main.
La servante s‘avance, tenant un plateau.
LA SERVANTE Bonjour Monsieur, voici la collation.
Elle dépose le plateau.
LE JEUNE HOMME Mais... vous êtes la servante de l’auberge à Linden où j’étais avant-hier.
LA SERVANTE Aah... Vous ici. Ô, si vous saviez...
Elle tombe à genoux.
Depuis avant-hier, je n’ai pensé qu’à vous. Sauvez-moi. Vous êtes mon amour.
LE JEUNE HOMME
Oui, je suis ton amour. Je te sauverai.
LA JEUNE FILLE qui est apparue sur le bord de la terrasse
Aaaaaaaaaah.
Elle s’effondre, évanouie. Séquence musicale fortissimo qui se poursuit.
LE JEUNE HOMME
Il crie, par-dessus la séquence musicale qui se poursuit.
Malheur, malheur.
LA SERVANTE
Elle se relève, elle sanglote.
Qu’arrive-t-il? Ah, je comprends, cette fille vous accompagnait. Ciel, malheur, qu’ai-je fait?
LE JEUNE HOMME Vite, portons-la sur la terrasse.
LA SERVANTE toujours sanglotant.
Pauvre demoiselle, qu’ai-je fait?
LE JEUNE HOMME Aubergiste, aubergiste... Allons chercher du secours, un médecin. Partez par là, moi je vais de ce côté.
Ils sortent, fin de la séquence musicale, silence absolu pendant un temps. La scène est vide, l’aubergiste apparaît. Il contemple la jeune fille évanouie.
L’AUBERGISTE Ah, enfin, quel travail pour en arriver là. Cela m’a épuisé. Je vais me coucher en attendant que ce soit fini. J’espère qu’ils ne vont pas déclamer encor longtemps.
La jeune fille s’éveille, elle tente de se relever lentement, se tenant appuyée sur un bras. Séquence musicale courte.
LA JEUNE FILLE Suis-je vivante, suis-je morte? Mon Dieu, je souffre trop. Est-il possible que j’aie survécu à ce coup terrible? C’est comme si un poignard soudain m’avait transpercée. Comment pouvais-je imaginer? Mon Dieu, mon Dieu, je souffre trop, je souffre trop. C’était le bonheur, le bonheur absolu et tout d’un coup le malheur, le malheur irrémédiable. J’ai été trompée, le destin m’a trompé. Cela ne pouvait être vrai. Comment y ai-je cru? Mon Dieu, mon Dieu, je souffre trop. Pourquoi, pourquoi cela? Mon amour, pourquoi m’as-tu trahie? Non, tu as été trompée. Tu as été trompé. Non, je ne puis croire que tu m’aies trahie. Non, non. Mon Dieu, mon Dieu. Toi, fille inconnue, pourquoi m’as-tu fait ce mal? Serait-ce-toi le démon?
Elle s’effondre de nouveau. Séquence musicale courte.
Que vais-je devenir? Après cet espoir si radieux, comment imaginer maintenant de vivre? Non, je ne peux plus vivre, non, je ne peux plus accepter la solitude après avoir entrevu le bonheur. Je ne peux maintenant que me traîner là-bas jusqu’au rocher qui surplombe le fleuve afin d’offrir mon corps à l’onde. Ma vie vient de commencer en ce jour, elle se termine en ce même jour. J’ai vécu l’espace d’un éclair, l’amour n’a duré qu’un instant. Maintenant, c’est le désespoir qui m’étreint. Comment est-ce possible? Pourquoi le Destin s’acharne-t-il sur moi? Qu’ai-je fait pour subir cette souffrance?
Toi, mon amour, je t’aime encor. Tu as vu cette fille, je l’ai vue aussi un instant avant de m’effondrer. La Beauté rayonnait autour d’elle, une beauté telle que je n’en ai jamais vue. Comme tu dois souffrir maintenant, mon amour. Je te comprends, je te pardonne. La Beauté inspire la passion car elle est noblesse, elle est Bonté, elle est Idéal. Non, ne souffre pas, ne souffre pas. Je te pardonne. Fille inconnue, maintenant je comprends que ce n’était pas toi le démon, toi tu es un ange. Comment ai-je imaginé un instant que tu pusses être le démon. Tu es un être de lumière. Le démon était caché dans l’ombre, mais ce n’était pas toi. Je vous pardonne. Je te pardonne, toi aussi, jeune inconnue. Par vous deux, l’amour triomphera. Sois heureuse, belle inconnue. Le bonheur que je voulais connaître, c’est toi qui le connaîtra pour moi. J’aurai disparu, mais je vivrai à travers toi, ton bonheur sera celui que j’imaginais pour moi. Peu importe mon destin. Soyez heureux ensemble, je vous pardonne.
Adieu, monde mensonger.
Elle quitte la scène en courant. Séquence musicale longue qui se poursuit la scène suivante.
Le jeune homme apparaît sur la terrasse.
LE JEUNE HOMME Mon amour, où es-tu? On entend un bruit de chute dans l’eau.
Aaaaaaaah.
Il se cache le visage avec ses mains
Qu’ont vu mes yeux? Je suis maudit. Je suis un assassin.
Maudit suis-je. Trahir une jeune fille, c’est le plus grand crime de la Terre.
La séquence musicale continue.
La servante apparaît.
LE JEUNE HOMME N’approche pas, je suis un assassin.
LA SERVANTE Que s’est-il passé, mon amour?
LE JEUNE HOMME Elle n’est plus. Je viens de la voir chuter dans l’onde. Je suis un assassin.
LA SERVANTE Aaaaaah.
Elle se cache le visage dans ses mains et tombe à genoux. La séquence musicale s’arrête, moment de silence.
C’est un mauvais hasard qui a provoqué le drame. Hélas, hélas. Pourquoi, pourquoi? Pourquoi a-t-elle fait cela? Rien n’était irrémédiable. Vous auriez pu repartir avec la demoiselle, je me serais effacée. Vous auriez été heureux avec elle, j’aurais été votre humble servante. J’aurais vu de mes yeux votre bonheur, le vôtre et son bonheur à elle. Peut-être m’aurait-elle pardonnée. Hélas, hélas. Que puis-je faire maintenant? Ce n’est pas ta faute à toi, mon amour. Tu as voulu me sauver, je l’ai vu dans ton regard. Tu ne voulais pas abandonner cette demoiselle, mais tu voulais me sauver. Lorsque tu m’as dit ces mots d’amour, en un éclair, j’ai vu toute ma vie misérable, toutes les horreurs, les humiliations que j’avais subies. Par toi, j’étais sauvée, j’étais lavée de cette souillure. Se pouvait-il que ce bonheur me fût échu, se pouvait-il que je quittasse ma condition première? C’était comme si une bonne fée m’avait délivrée soudain de tous mes maux. Il me semblait que mon cœur allait éclater, que je ne pourrais survivre à cette félicité. À peine croyais-je ce qu’entendaient mes oreilles, ce que voyaient mes yeux. Hélas, hélas. Le miracle n’a duré qu’un instant.
LE JEUNE HOMME Je dois mourir pour expier cette faute. Pardonne-moi, mon amour, je dois t’abandonner.
LA SERVANTE Que serais-je sans toi? Tu veux m’abandonner. Non, nous resterons ensemble, nous irons ensemble sur le rocher nous jeter dans l’onde. Quelle serait ma vie? Celui qui a vu un instant s’entrouvrir son enfer et à qui fut dévoilé l’éblouissance du paradis peut-il continuer de supporter les maux qu’il a subis? Accepterais-je maintenant les mêmes tourments que j’endurais, accepterais-je de voir ma beauté se flétrir, la vieillesse bientôt creuser mes rides sans que j’aie jamais connu la félicité?
Je ne connaîtrai pas les plaisirs de l’amour. Je ne connaîtrai pas la joie d’attendre un enfant, de l’élever patiemment. Je ne connaîtrai jamais la famille qui s’agrandit, la sécurité, la sérénité lorsqu’un époux attentif vous protège du besoin et des dangers. Je ne connaîtrai jamais le repos. Non, je ne veux plus vivre cette vie misérable. Je te suivrai. L’onde recevra mon corps sans que le temps ne l’ait altéré. Les algues recouvriront ma peau blanche. Le sable sera ma couche moelleuse. Ma chevelure se déroulera, s’enflera dans le courant. Le froid glacera ma chair. Lentement, je me fondrai dans la grande nature qui m’a créée.
LE JEUNE HOMME Comment te supplier de continuer à vivre? Pourtant, ne le devrais-je? Est-il préférable de voir mourir l’être qu’on aime ou de savoir qu’il vit toujours dans la souffrance dès lors qu’on ne peut le secourir? Je ne serai pas là pour te garantir du froid lorsque tu auras froid, je ne pourrai te préserver des humiliations. Je ne pourrai t’aider à marcher lorsque tes membres las ne te supporteront plus. Mon amour, viens si tu le veux, viens avec moi sur le rocher.
LA SERVANTE Je n’aurais connu l’amour qu’un instant. Toute ma vie pour cet instant fugitif. Il me semble que c’est pour cet instant que je naquis, que je grandis, que j’ai souffert, que mes pieds ont appris la course, que mes bras apprirent à saisir, que ma bouche apprit le langage des hommes. Pour ce seul instant avant de m’engloutir dans le néant.
LE JEUNE HOMME Notre vie est brisée. À peine entamé, elle est brisée. Ô, tout paraît nous appeler vers le bonheur, le soleil brille sur la campagne, les oiseaux chantent. Tout nous invite à la vie et nous devons choisir la mort. Ô mystère, il semble que le déroulement aveugle des phénomènes, indépendants de nos volontés, nous transforme en héros ou meurtriers. L’arbitraire des faits nous désigne innocents ou coupables sans que nous puissions rien tenter pour infléchir notre sort. Nous nous levons le matin et ne savons si le soir nous accueillera notre couche ou la bière, si nous couvrira le drap moelleux ou le suaire froid.
LA SERVANTE Allons-y, mon amour. Prends ma main, allons rejoindre la pauvre jeune fille.
Séquence musicale longue : intermède. Rideau.




 

TROISIÈME ACTE


La terrasse de l’auberge d’Oberstein.
Méphistophélès apparaît, une canne dorée à la main. Il boitille légèrement à cause de son pied fourchu. Il s’avance sur la terrasse, l’air goguenard, contemple l’ombrelle de la jeune fille restée sur la table. Il la saisit, la considère, puis la jette à terre. Il demeure un moment pensif, puis va s’asseoir à une table. Il se verse à boire. Nouveau long moment de silence jusqu’à ce qu’il devienne insupportable.
MÉPHISTOPHÉLÈS Une réussite comme celle-ci, cela valait bien que je me déplaçasse en personne. Quel spectacle. C’était la perfection même. Trois âmes pures. Trois anges. Admirable.
Il se verse à boire, il boit. Nouveau long silence insupportable.
Belzébuth!
Un temps.
C’est assurément mon chef-d’œuvre. Mieux que la mort de Gretchen.
Un temps.
Belzébuth!
Oui, je crois, sincèrement. C’est mon chef-d’œuvre.
Nouveau long silence.
Mais que fait cet imbécile de Belzébuth. Il dort sans doute encor. Dormir pendant qu’un aussi beau drame se déroule. Quel rustre. Belzébuth!
Oui, trois âmes incorruptibles.
Belzébuth s’avance en titubant. On reconnaît qu’il est l’aubergiste dont il a gardé le déguisement.
BELZÉBUTH Ya, mein Herr Méphisto, ya.
MÉPHISTOPHÉLÈS Te voilà, fripouille. Mais, il me semble que tu es allé faire un tour à la cave. Grossier personnage. Tu pourrais admirer au moins. Avoue que je viens d’accomplir une belle oeuvre.
BELZÉBUTH Bah, pas assez de sang pour moi.
MÉPHISTOPHÉLÈS C’est du travail propre. Ignare, indélicat. C’est vrai, tu n’es pas capable d’apprécier. Je t’appelais pour les comptes.
BELZÉBUTH Ya, mein Herr, ya.
MÉPHISTOPHÉLÈS s’énervant quelque peu.
D’abord, ôte-moi cette barbe ridicule et ce tablier d’aubergiste.
BELZÉBUTH Comme il vous plaira, mein Herr.
MÉPHISTOPHÉLÈS souriant.
Tu sais que nous sommes des gens honnêtes.
BELZÉBUTH Ha, ha, ha, ha...
MÉPHISTOPHÉLÈS Tu veux du bâton. Je me demande pourquoi je te garde à mon service. Mais c’est vrai, le spectacle de ta bêtise m’est parfois agréable.
Donc, nous sommes d’honnêtes gens.
BELZÉBUTH Mais...
MÉPHISTOPHÉLÈS saisissant sa canne.
Tu veux du bâton?
BELZÉBUTH Oui, nos sommes d’honnêtes gens.
MÉPHISTOPHÉLÈS Ah, je préfère.
BELZÉBUTH Diantre si j’y comprends quelque chose.
MÉPHISTOPHÉLÈS Donc si nous sommes d’honnêtes gens, il nous faut payer nos dettes.
BELZÉBUTH Oh, croyez-vous ?
MÉPHISTOPHÉLÈS saisissant sa canne.
Décidément, tu veux tâter du bâton. Prends cette plume et note sur ce parchemin.
BELZÉBUTH Ya, mein Herr, ya.
MÉPHISTOPHÉLÈS Mein Herr, toujours mein Herr. J’en ai assez. Je suis un artiste. Appelle-moi Maestro.
BELZÉBUTH Comme il vous plaira, Maestro.
MÉPHISTOPHÉLÈS Donc, à l’aubergiste de Linden, nous avons promis vingt thalers pour qu’il accepte de renvoyer sa servante.
BELZÉBUTH C’est tout de même moi qui ai glissé une pelure sous son pied pendant qu’elle transportait une pile d’assiette. Quinze thalers suffiraient.
MÉPHISTOPHÉLÈS Soyons généreux, vingt thalers tout de même.
BELZÉBUTH C’est toujours pareil. C’est moi qui fait le travail et je reçois du bâton.
MÉPHISTOPHÉLÈS Cinq thalers au cocher de Donaueschingen pour s’être arrêté près de cette auberge.
BELZÉBUTH C’est tout de même moi qui lui ai fourni un prétexte en envoyant un serpent dans les pattes du cheval.
MÉPHISTOPHÉLÈS Tu aurais pu éviter de tuer ce pauvre animal. Cinq thalers, j’ai dit. Et cinquante thalers pour le tenancier du relais en réparation de la perte d’un cheval.
BELZÉBUTH Vous plaisantez.
MÉPHISTOPHÉLÈS J’ai dit. Quant au patron de cette auberge, il avait refusé notre offre avantageuse. Comme c’est regrettable. Mais soyons sans rancune, allez, je consens vingt thalers pour une couronne. Paix à son âme.
BELZÉBUTH Quand je pense qu’on aurait pu obtenir le même résultat sans se livrer à toutes ces manœuvres.
MÉPHISTOPHÉLÈS saisissant sa canne.
Fripouille, que veux-tu dire? Tu me fais honte. Continuons. Dix thalers pour la bohémienne.
BELZÉBUTH Mais elle n’a fait que son métier puisqu’elle a réellement prédit l’avenir. Et puis elle a été payée.
MÉPHISTOPHÉLÈS saisissant sa canne.
Bandit, tu veux vraiment gruger les honnêtes gens. Du bâton. Cinq thalers supplémentaires pour la bohémienne, j’ai dit. Comme je suis généreux.
BELZÉBUTH D’ailleurs, cette bohémienne, son intervention n’était pas nécessaire.
MÉPHISTOPHÉLÈS frappant des deux poings sur la table.
Et l’esthétique du drame, qu’est-ce que tu en fais?
Maintenant, va porter cela, disparais. Je t’ai assez vu.
BELZÉBUTH À vos ordres, mein Herr, pardon, Maestro. Ma foi, je suis heureux que cela soit terminé. Il est fou. Pourquoi se donner tout ce travail? Nous aurions pu discrètement les pousser dans la rivière pendant qu’ils franchissaient un pont, le résultat aurait été le même.
MÉPHISTOPHÉLÈS Il frappe des deux poings sur la table.
Disparais de ma vue, imbécile.
MÉPHISTOPHÉLÈS , toujours assis, se prend la tête dans les mains. Séquence musicale longue. Un long moment de silence.
MÉPHISTOPHÉLÈS Je ne connais pas de spectacle plus sublime que celui de l’innocence dans l’épreuve du drame. Le plus grand crime de la Terre, c’est de jouer avec l’innocence. L’innocence... Quel être merveilleux qu’un innocent : un être qui ne conçoit aucune pensée basse, qui n’en imagine même la possibilité. Pas l’ombre d’une intention mesquine en son esprit ne s’ébauche. Son âme est pure. Il est auréolé par un nimbe de clarté, son oeil rayonne, sa face illumine la nuit. Mais dès que cet être fréquente la multitude humaine, alors, il a perdu son innocence, il a perdu son nimbe, il ne rayonne plus, sa prunelle s’éteint. Il n’est plus qu’un être imparfait, triste, misérable.
C’est au cœur du drame que l’être pur se dépasse, atteignant cet état magique où pour lui, seul importe l’Amour. Il voit l’Idéal et sacrifie son existence. Il voit le chemin céleste. Sa vie alors lui apparaît accessoire, insignifiante, il défend l’Idée supérieure qui s’empare de son esprit. Le voici grandi, ne s’appartenant plus à lui-même, électrisé par une énergie surhumaine. Il marche vers la mort, serein, sans remords, sans regret. Il s’irradie dans la lumière. Son indestructible énergie tendue par sa volonté le soutient, il triomphe d’épreuves qui l’auraient écrasé s’il n’était habité par ce génie sourdant du plus profond de lui-même.
Si la douleur n’existait pas, la conscience n’existerait pas, rien de grand, rien de beau n’existerait. Ô, Dieu, tu as créé le Monde, mais c’est moi qui insuffle à ta création l’énergie vitale. C’est moi qui suscite les grands désespoirs et les sentiments nobles. Je crée l’harmonie du Mal.
Combien est supérieur un destin calculé selon la trame de la tragédie plutôt que livré aux incongruités des aléas. Rien n’égale ce cheminement d’une action lorsqu’on en perçoit les prémisses, que l’on en prévoit l’issue, enfin qu’elle se réalise pleinement selon un ordre esthétique rigoureux.
Il boit, un temps.
Le nœud de la Création... c’est la souffrance.
Il boit, un temps.
Hélas, l’exercice de la perversité ne verse plus de joie dans mon âme. Elle m’est nécessaire pourtant. Elle approfondit mon humeur taciturne. Je m’engloutis dans mon désespoir. Je ne veux plus rien contempler d’autre en mon éternelle solitude. J’ai besoin d’âmes pures afin d’alimenter ma méditation monstrueuse. Hélas, je suis las, je suis las, ma lassitude jamais ne guérira. Ô Seigneur, ta création ne te pèse-t-elle jamais? N’as-tu envie parfois de la réduire au néant? Tu n’aurais qu’à souffler, et tout serait de l’ombre. Toi seul pourrait me délivrer, toi seul pourrait nous délivrer. Pourquoi faut-il que demain le soleil à nouveau paraisse à l’horizon, pourquoi faut-il qu’un jour sempiternellement succède à un autre jour? Hélas, hélas, n’est-ce toi le premier qui a fauté? Je suis responsable des morts, mais toi, Seigneur, tu es responsable des naissances. Qui a fait naître cette pauvre servante, cet être de Beauté, cet être de lumière dans la fange et les humiliations? Quel est le plus grand crime, de l’avoir fait vivre ou de l’avoir fait mourir? Qui de moi ou de toi est le plus noir? C’est moi qui l’ai délivrée. Pourquoi fais-tu naître des anges dans ce bourbier qu’est la Terre? Garde-les pour les cieux, qu’ils vivent dans les nues en compagnie des séraphins. Laisse-moi les brutes. Mais pourquoi suis-je encor à discourir avec toi?
On entend siffler le train.
Le train de Munich. Ses flancs sont bondés de voyageurs tourmentés par leurs passions. Comme elles sont futiles, comme elles sont risibles, cependant chacun les assouvit, l’esprit fort de même que l’ingénu, le savant de même que l’ignorant. Vers quel destin vont tous ces êtres tendus par la volition? Vont-ils vers la gloire, la débauche ou vers une triste vie enlaidie par les tracas et les soucis? Tous ces cœurs deux par deux vont-ils vers leur union, vers la communion ou vers la séparation? Tous, ils seront pris aux rets que je leur tends. Ils sont innocents tels des enfants qui à peine ont quitté le berceau, tels des brebis se jetant inconsciemment dans le gouffre béant. Ils ne savent. Leur destin pourtant est scellé, dès qu’ils ont franchi la portière de la voiture, dès que le chef de gare a donné l’ordre du départ. Que feraient-ils s’ils savaient où doit les mener leur voyage, s’ils connaissaient les douleurs qu’ils doivent endurer, les humiliations qu’il doivent subir? Continueraient-ils ce voyage ou redescendraient-ils sur le quai? Ignorer son destin, ô quelle bénédiction. Et quelle délectation pour celui qui sait, moi, qui les entraîne dans le flot trouble et nauséabond de l’existence. Ils ne me soupçonnent pas, tapi dans l’ombre. C’est moi qui les invite un jour à prendre ce train. C’est moi qui anime leurs passions chimériques. Ils vivront. Et plus tard au crépuscule de leur vie, quand la vieillesse courbera leur dos, blanchira leurs tempes, ils se retrouveront aigris, vaincus, hagards. Ils auront assouvi la bête du désir qui les dévorait. Des plis tendront leur bouche amère, la rancœur crispera leur estomac, les désillusions éteindront leur prunelle. Allez, âmes innocentes vers le destin que je vous prépare. Il sera riche d’émotions, d’exaltation, d’élans sublimes. Allez, que la vie s’accomplisse.
Il se prend la tête dans les mains et demeure dans l’immobilité la plus absolue jusqu’à la fin de la scène.
Séquence musicale courte.
La nuit descend. Elle est bienvenue.
Que les ténèbres soient. Dans l’ombre, je me sens plus proche de mes crimes. J’entends les supplications de mes victimes, leurs cris de révolte, leurs prières désespérées pour une illusoire délivrance, leur vaine lutte contre le Destin. Je m’abreuve de leurs larmes, je me repais de leurs souffrances.
Que les ténèbres soient. Je suis las, je suis las. Je voudrais me terrer dans un cénotaphe, ne plus jamais voir le jour. Mon esprit sondera les grands mystères, les grandes tragédies, les grandes catastrophes, il stagnera dans une région inhabitée de la pensée, atteignant l’extase maléfique. Les démons pourront m’appeler, cogner sur la muraille, je ne me lèverai pas. Les succubes, les farfadets, les gnomes pourront me prier, m’implorer, je ne répondrai pas. Les sorcières pourront mener leur sabbat, m’aguicher de leurs potions, je ne répondrai pas. Les feux follets pourront danser leur ballet pour convier leur maître, je ne tournerai pas la tête. Ils pourront chanter, crier, glapir, beugler, hurler, gueuler, je ne me lèverai pas. En cet instant, s’ils pouvaient contempler mon visage, horreur, ils fuiraient, les cheveux hérissés, la bouche tordue jusqu’aux confins des sphères. Et toi, Seigneur, toi-même, si tu scrutais ma secrète méditation, mes songes intimes, tu tremblerais, pétrifié de stupeur.
Séquence musicale courte. La lumière décline encore jusqu’à l’obscurité totale lorsque Méphistophélès prononce son dernier mot.
Que les ténèbres soient. Je ne veux plus rien voir qui me distraie de ma sinistre méditation. Je voudrais m’enfoncer, m’enfoncer, m’abîmer, devenir sourd, aveugle, muet, ne plus penser, ne plus sentir, devenir minéral, matière sans forme, sans nom, devenir signe, reflet, ombre. Je voudrais m’ensevelir sous la Terre, m’évanouir, me réduire, m’annihiler dans les flammes de ma propre géhenne.
Séquence musicale courte. Rideau.

Le Train de Munich - Claude Fernandez - © Claude Fernandez
Dépôt électronique BNF 2013 - Licence Creative Common CC-BY-ND