LE MEURTRE DE LA DÉSILLUSION

roman policier littéraire

Claude Fernandez

Hommage à Jan Zábrana

La Meurtre de la Désillusion - Claude Fernandez - © Claude Fernandez
Dépôt électronique BNF 2013 - Licence Creative Common CC-BY-ND



PRÉSENTATION

AVANT-PROPOS


PROLOGUE

PRÉMISSES D'UNE RENCONTRE

LE CONCERT

LE BOUDOIR MAUVE

L'ALBUM PHOTOGRAPHIQUE

SUR LES TRACES D'UNE ÂME DISPARUE

VYŠEHRAD

LE SPECTRE DE MOZART

LES SECRETS DU DÉBARRAS

RUPTURE

UNE FILLE BLONDE DANS LA VLTAVA

ÉQUIPÉE NOCTURNE

LA MORGUE

KAVÁRNA SLAVIA

VELETRŽNI PALÁC

ERRANCES FUNÈBRES

INTERMÈDE

DERNIER SOIR

LA FIN DU VOYAGE

 

PRÉSENTATION


Un critique musical - l'auteur lui-même - se voit confié par une vieille dame native de Prague le soin d'écrire un article musicologique sur une mystérieuse cousine, violoniste et compositrice. Notre critique se trouve entraîné, avec l'aide d'un étudiant en médecine légale, dans une enquête qui l'amène à visiter les lieux funèbres de la capitale tchèque: cimetières, crématorium, morgue, sans oublier les bords de la Vltava, lieu de tous les phantasmes liés au crime ou au suicide. Un roman où le sentiment morbide atteint l'obsession, entrecroisant l'esthétique et la réflexion philosophique. Outre les thèmes de la mort et de la vieillesse, seront abordés de nombreux sujets d'ordre linguistique, sociologique ou historique, notamment le panslavisme, mouvement intellectuel du 19e siècle, dont témoigne l'évocation du compositeur Bedřich Smetana. Ce roman, par ses nombreuses allusions au Meurtre de la chance de Jan Zabrana doit être considéré comme un hommage à ce grand écrivain tchèque et à son roman inoubliable.
 

AVANT-PROPOS


La partie documentaire de ce roman a été assurée par Renata Nováková-Daumas. Les personnages, les faits relatés sont purement imaginaires et sans rapport avec des personnages ou des faits réels. De même la description des édifices, établissements, institutions, lorsqu'il ne s'agit pas de monuments historiques, relève de la fiction.
Le Meurtre de la désillusion
Le titre de ce roman fait référence à la série des romans policiers du poète et écrivain tchèque Jan Zábrana, dont le premier Le Meurtre de la chance / Vražda pro štĕstí est traduit en français en première par Renata Nováková-Daumas et Claude Fernandez. L'action du roman se situe à Prague dans les années 30 du siècle dernier, au moment de la crise économique mondiale. Dans un langage riche, alternant une langue littéraire avec une langue orale populaire, voire argotique, Jan Zábrana mêle l'humour à la mélancolie, l'ironie à la poésie. Une pléiade de personnages hauts en couleur, représentant toutes les classes de la société tchèque, communique à l'ouvrage un charme, une drôlerie irrésistibles sans effacer pour autant le drame de l'intrigue: les destins brisées, les illusions perdues, la nostalgie du passé. En arrière plan: Prague, Praga Mater Urbium, attachante, fascinante, avec son histoire millénaire et mouvementée. Le Meurtre de la désillusion se présente comme un hommage à ce roman par de nombreuses allusions concernant les personnages, lieux, symboles.
Jan Zábrana (1931-1984)
Auteur de recueils, romans policiers, poésies, essais, critique littéraire. Ses parents furent emprisonnés pour raison politique et lui-même interdit d'études. Il travaillait tout d'abord comme ouvrier, puis comme traducteur (le russe et l'anglais notamment) ou comme critique littéraire. Ses romans et recueils paraissent dans les années 1960, période d'une certaine ouverture culturelle qui s'interrompt en 1968. Zábrana cesse d'être publié et ne vit plus que de ses traductions. Son oeuvre est éditée ou rééditée après la chute du régime communiste. Jan Zábrana est présenté en France comme un écrivain dissident, ce qui ne reflète que partiellement et incomplètement son destin. Ses opinions, ses idéaux ne se restreignent pas dans les limites d'une position idéologique. Zábrana voit l'Homme et le Monde tels qu'ils sont, sans démagogie partisane.
Quelques titres parmi ses œuvres:
Série policière:
Le Meurtre de la chance / Vražda pro štĕstí, 1962
Le Meurtre sous caution / Vražda se zárukou 1964
Le Meurtre en remplacement / Vražda v zastoupení 1967

Recueils de poèmes:
Les Icônes noires immobiles / Utkvělé černé ikony 1965
Les Pages de l'agenda / Stránky z deníku, 1968
Lynchage / Lynč, 1968
Rencontre avec un poète / Setkání s básníkem, 1989
La Certitude du pire / Jistota nejhoršího, 1991
Le Mur des souvenirs / Zeď vzpomínek, 1992

 

PROLOGUE


J'avais éprouvé beaucoup de difficulté pour déchiffrer mon ancien manuscrit, négligemment griffonné dix années plus tôt. J'avoue que ma paresse est responsable en ce jour de l'avoir laissé quasiment à l'état de brouillon. Je me bornai simplement à combler par le substitut de mon imagination les parties illisibles. Je dois signaler que mon horreur du perfectionnisme explique aussi le caractère assez fruste et relâché de l'écriture.
Je traversai comme un somnambule enivré l'époque où ces faits survinrent. Je la revois au travers d'un halo déformé, blafard, accusant ou bien estompant ses contours nébuleux dans mon souvenir confus. La présente épure, un peu hasardeuse, en retrace approximativement le parcours. C'est un voyage au long des jours suggérant la variabilité des sentiments. C'est une insoupçonnée réflexion représentant la fluctuation de la personnalité que les altérations charnelle et spirituelle incessamment soumettent. C'est une expression manifestant le doute en la pérennité de de notre ipséité pendant le cours de notre vie. C'est la perception de la fugacité. Cette expérience allait détruire ainsi la certitude ultime à laquelle un individu peut s'accrocher au seuil de la maturité, choc entre jeunesse et vieillesse.
Je m'interrogeai sur l’interprétation des situations ambiguës que pouvait occasionner la quotidienneté, leur degré de vérité, leur universalité, la singularité de nos perceptions, de nos conceptions. Je me penchai sur les défunts à partir du matériel vestige attestant leur présence. La vie ne me paraissait qu'un préparatoire épisode à l'état de trépassé dont la présence emprunt nos psychés. C’est ainsi que larve et nymphe en se métamorphosant édifient l'imago chez l’Insecte. Que représente un destin, ce laps de temps si fugitif, si fulgurant, si plein de clameurs séparant deux néants, la naissance et la mort? Je confrontai les impressions, les jugements aux concrets éléments les suscitant, qu'il s'agît de cadavre ou de sépulture. Le nœud de l'énigme ainsi ne se trouverait-t-il en nos cerveaux plutôt qu’en un caveau?
Je m'interrogeai sur la série des anéantissements successifs que nous subissons par la transformation de notre individualité? Que sont devenus ces défunts sans corps? où sont-ils sinon dans la trace impressionnant un grain d’argent photographique ou lles neuro-médiateurs mémoriels. N’est-il fascinant de saisir les potentialités contenues dans un portrait d'adolescent? N’est-il plus encor bouleversant d'imaginer dans une effigie de vieillard l'épanouissement de sa jeunesse évanouie jadis. N’est-il pas émouvant de confronter ces témoins de la dépréciation, de la déchéance? Peut-on saisir un être en son évolution, peut-on déceler sa nature intérieure, et peut-on le fixer malgré le changement perpétuel de ses profils? N'est-il pas comme un flot protéiforme échappant à sa propre apparence? Plus que la disparition de la Beauté par la Mort, sa dissolution lente et son dépérissement ne sont-ils pour la conscience inadmissibles. De même en son estuaire un puissant fleuve au limoneux flot conserverait-il un rapport avec le ruisselet qu’il fut, écoulant son filet cristallin? Pourtant l’on peut continûment accompagner son cours de la source à l’embouchure? Comment un visage aussi lumineux, aimable, avenant, gai, sémillant, charmant, peut-il devenir aussi fermé, renfrogné, rechigné, blasé, bourru? Comment imaginer ce graduel passage unissant les opposés, transmutant les antinomies? Comment l’esprit cartésien pourrait-il accepter cette idée sans qu’il en fût choqué? Si l’on peut imaginer deux états purs, n’est-il malaisé de concevoir les transitions de l’un à l’autre? Chez un être affecté par un si profond changement dans sa chair, n’y a-t-il une altération plus troublante encor de l'âme? De même, un objet nous apparaît suprêmement lumineux aux feux de midi, mais nous le voyons au long de la soirée lentement s'embrunir, se foncer pour devenir aussi ténébreux que la nuit. De même, un pot de peinture immaculée pareille au lait, à laquelle on mélange un enduit sombre ainsi que la poix, va se noircir progressivement pour devenir identique à de l'encre. De même, un éclatant coquelicot sous le soleil estival se fane et se rétracte aux premiers frimas. Pourrait-on comparablement imaginer une âme ainsi qui passerait de la fraîcheur à la flétrissure et de la grâce à la disgrâce en l’absoluité de ces valeurs contraires? Si la confrontation des opposés provoque en nous l'incompréhension, la juxtaposition des états continus engendre une interrogation qui n'est pas moins fascinante.
Je méditai sur la Vie, sur la Mort, sur le Temps...
 

PRÉMISSES D'UNE RENCONTRE


Toujours égrotant sans jamais atteindre un véritable état maladif, j'étais parvenu jusqu’à la soixantaine ingambe et valide assurément, néanmoins je me considérais comme une invétérée baderne. Généralement, nos concitoyens sont prompts à déclarer qu'ils sont restés adolescents malgré leur âge avancé. Pour ma part, j'avais toujours éprouvé de la délectation morbide à me sentir un esprit vieux sous l'aspect d'un éphèbe. Plus s’ajoutaient les années, plus je manifestais paradoxalement le culte envoûtant de la jeunesse. J'assimilais sénescence à maturité, je dénigrais l'expérience, et je rabaissais l’honorabilité des Anciens, je déconsidérais la respectabilité des patriarches. La verdeur m'apparaissait valeur cardinale et m'évoquait un paradis, séjour d’Immortels éternellement juvéniles.
Tantôt j'avais l'impression que mon organisme exultait d’énergie surabondante alors que mon psychisme affaibli s’étiolait. Tantôt je pensais que mon corps délabré ne pouvait soutenir les élans de mon cœur encor bouillonnant. Cependant, je continuai de vivre en dépit de mon trépas intérieur pareil à la barbe au menton d’un cadavre. Notre existence ignoble en s’achevant ne saurait évoquer le majestueux fleuve épanchant son cours dans la mer, en sa magnificence. Plutôt la voilà semblable à de ces laguneux bras dans le désert, lentement asséchées par les rayons dévorants.
Je m'étais efforcé d'atteindre au long de ma vie la vérité de mon être en suivant le socratique adage, et pourtant je me découvrais soudainement un inconnu qui n’aurait pas vécu. Physique et mental se trouvaient séparés en mon esprit. Le premier s’imposait par sa réalité, mais l’autre au contraire expirait dans l'indéfinissable autant que l'impondérable. C’est ainsi que l'approfondissement de ma personnalité durant mon existence aboutissait à sa destruction. Le cadavre des pensées qui m'avaient habité jonchaient mon esprit de leurs sépultures. Bien que j’eusse enfoui ce chapelet funèbre au fonds de mon cerveau, le nauséabond relent en remontait jusqu’à la surface.
Je mesurais cependant ma chance inespérée de ne pas avoir été marqué par une enfance originale et pittoresque. Des souvenirs sans relief m'apparaissaient. Je doutais que le garçonnet de cette époque évanouie correspondît bien à l'adulte issu de sa croissance. Je ne pouvais concevoir qu’autrefois je vécusse en vérité ces films se déroulant en mon cerveau. J'étais devenu par l’effet du temps un étranger pour moi-même. Cependant m’affligeait une incoercible obsession. Je redoutais que ce passé révolu n'existât dans un autre univers parallèle. Comment avait-il pu survenir s'il ne subsistait pas sempiternellement, continûment?
J'avais également l’avantage acquis de ne jamais avoir accordé la moindre importance à mon corps. Subséquemment, son évolution - plutôt son involution - durant les années me paraissait anodine. Mon esprit ne me semblait pas mériter plus d’attention que ma carcasse. Je cherchais en vain le ténu lien capable ainsi d’unir ces deux entités pour les rassembler en harmonieuse unité. Cette idéale incorporation qui pouvait se réaliser chez certains mortels pour constituer l'âme, assurément, ne me concernait pas.
Le sentiment général qui dominait mon existence était la honte. Nullement effet d’un acte inconvenant ou délictueux que j'aurais pu commettre, elle était chronique, omniprésente, irréductible. Honte essentielle, ontologique et métaphysique. Honte à propos de tout, à l'égard de tous et de ma conscience intime. Honte ainsi d'être un homme avec deux mains et deux pieds, d'avoir un visage avec nez, front, bouche. Honte aussi d'être issu de mes deux parents. Honte encor d'avoir été jadis un enfant, d'être un adulte et de me retrouver un jour vieillard. Honte enfin de vivre et d'accomplir ma quotidienne existence. J’avais honte ainsi de marcher en avançant ma jambe et puis l'autre. honte de manger, honte de me coucher, de me lever. Je ressentais une ignominie suprême à l’idée que je fusse un jour né, bien que j’en fusse irresponsable. J’éprouvai de la honte à me savoir différent de mon semblable aussi bien que d’être identique à lui. J’avais honte en définitif d'avoir honte. C’est probablement pour éliminer cet obsessionnel sentiment que j’entamai le récit de ma vie. Par ce faux subterfuge, elle apparaîtrait pour ma conscience auréolée d’une esthétique et logique opérant telle une absolution purificatrice. Qu'aurait-il fallu pour effacer totalement de mon esprit cette obsession fondamentale? sinon devenir un bonze occupant son existence au fond d'un temple isolé du monde, un profane en méditation mystique ou bien me dématérialiser en esprit flottant dans l'espace, ectoplasme épuré sans même un souvenir, sans desseins.
Pratiquement, j'assurais le métier de critique musical pour un mensuel réputé. J’occupais un appartement cossu d’une ordinaire agglomération. J'étais seul depuis toujours, sans considérer l'éventualité qu'il pût en être un jour différemment. J'oubliais mon existence au premier degré dans cette existence au degré second que l’Art constitue. L’on a stigmatisé la négation de l'autre ainsi que faute indigne, a-t-on mesuré le degré d'horreur que peut représenter la négation de soi? Je m'adonnais pourtant sans regret ni scrupule à cette indigne éthique. C'est tout ce dont je pouvais témoigner sur ma personne. Le reste à mes yeux paraissait comme une infinie béance. Je n'étais que potentialités vagues. C'était l'acte ainsi qui me créait lorsque je le commettais. Le résultat de cette édification, fruit de l’habitude aussi bien que de la volition, me paraissait une architecture incompréhensible et curieuse.
*
Ainsi, je ne pensais pas que le cours de ma vie pût changer, mais un matin je reçus, noyée parmi les courriers émanant de milieux huppés, une ingénue lettre à l’écriture enfantine et gracieuse. Je me plus à considérer qu'elle était parvenue directement du Paradis et qu'elle émanait d’un ange. Précisément, J'imaginai qu'il s'agît d'une angelette aux yeux de saphir, aux cheveux d’or. Cette évocation poétique irradia mon esprit. Je repoussai les sollicitations stéréotypées pour me consacrer à cette invitation, qui me paraissait magiquement descendue jusqu’à ma boîte et nullement transportée par un fonctionnaire. Le carton, spécialement préparé par de puérils doigts inexpérimentés proposait une audition locale en un village anonyme. Ce document à la calligraphie confuse, aux dessin maladroit, simultanément trahissait la méticulosité consciencieuse et la naïveté chaleureuse. L'on y sentait la ferveur, et surtout la peur de froisser la sommité que j'étais. Les incongruités que n’avaient évité ces naïfs bambins, allaient me convaincre au lieu de me dissuader. Je décidai sur le champ d'accepter l'invitation. Dois-je avouer, n'avais-je aussi l'intention de savourer par ce biais un moment de snobisme, quand, moi, le critique éminent, reconnu, présent lors des majeurs événements, j'apparaîtrais pour cette aussi minime occasion?
Un pli dactylographié complétait la missive, afin d’expliquer le but de la manifestation. L’orchestre amateur du village avait recréé le quatuor composé par une artiste inconnue. L'organisation de cet événement mobilisait tous les habitants. Plutôt que des officiels rancis, l’on avait avantageusement choisi pour l’annoncer d’ingénues âmes.
Voilà comment j'allais me rendre à ce concert exceptionnel et banal qui devait bouleverser la fin de mon existence.
 

LE CONCERT


C'est bien sans la moindre illusion que je franchis le seuil du Foyer Municipal dans le chef-lieu rural où devait jouer cet orchestre amateur. Je ne me doutais pas que s’amorcerait ici le prélude à mon aventure et que j’en éprouverais de fulgurants éblouissements, d’irradiants transports. Tout semblait prêter à ce concert une apparence ordinaire, et tout devait s’y révéler extraordinaire. Je m'y rendais pour ne pas décevoir une aimable invitation. Presqu’un devoir moral plus qu'un plaisir. Pourtant, pourtant. Cette initiative en son bénévolat possédait ce que les officiels du spectacle avaient depuis longtemps perdu, l’authenticité. Moi-même issu de cet univers sclérosé, tari - dont j’étais finalement un des plus beaux fleurons - je découvrais avec émerveillement ce témoignage inconnu de sincérité, presqu’indécent, inconvenant dans la société musicale actuelle. Jaurais dû savoir qu'un spectacle, aussi modeste et banal fût-il, représente une expérience unique. De même unique, après l'exécution, devait s’élever le fracas des applaudissements fusant comme au premier concert qui se fût produit sur la Terre. La manifestation se déroulerait comme au centre absolu de l'universelle attention, comme œuvre historique annihilant millions et millions de représentations qui s'étaient déroulées avant elle et surpassant les millions et millions qui surviendraient après elle. J'aurais dû savoir que le titre et le talent des praticiens ne constituaient pas fondamentalement la condition de leur performance. Pour eux, seule intervenait la conscience aiguë de ce moment exceptionnel qui leur permettrait de surpasser leurs capacités, leur procurant la sensation d’être en ce jour les acteurs d'un événement grandiose. J'aurais dû savoir que si le professionnel peut montrer du talent, de la distinction, l’amateur peut manifester parfois du génie. J'aurai dû comprendre aussi la singularité de toute action dans l'univers et le caractère absolu de l'engagement qu'il induit. La routine en contrepartie paraissait une insulte, un détournement réduisant l'instant singulier en banalité répétitive.
Au lieu de me placer devant sur l'estrade officielle où m’était réservé spécialement un fauteuil, je poussai l’affectation jusqu'à choisir un emplacement anonyme, en l’occurrence un banc sur le dernier rang. Je me complus à me positionner de la façon qui me parut inconfortable autant que possible. Je devais me tordre et me pencher pour éviter un poteau fâcheux et une balustrade malencontreuse. Je découvris le programme en un dépliant enjolivé passablement avec le plus charmant mauvais goût par de naïfs dessins coloriés:

Souvenir de Prague (Vzpomínka z Prahy)
de Milada Borová

Soudain, le silence envahit la salle. Je vis distinctement trémuler sur les archets la main des artistes. La crispation figeait le visage inquiet des officiels. Tous maintenant savaient que j'étais présent. Les quatre amateurs, impressionnés, devaient sentir le poids de la responsabilité les écraser. Le chef, les yeux plissés, le geste immobilisé, paraissait un myste exécutant sa liturgie devant les orants pour les introduire aux secrets de la beauté musicale. Sans doute il n’était pas habituel qu'un groupe aussi limité de musiciens fût ainsi dirigée, sinon discrètement par l'un des instrumentistes. Le Directeur de l'École avait rempli cet office impromptu. Cette inaccoutumée disposition communiquait au quatuor la dimension d'un grand orchestre. Qu'il s'agît de la philharmonie du circuit professionnel ou d'un ensemble amateur, ce laps temporel de silence invitant le public à la concentration conservait toujours sa magie. Ne s’agissait-il d’un recueillement quasi religieux qui unit le public aux artistes. J'avais toujours aimé la solennité. Bien que je fusse éloigné de tout système ou politique opinion, je suivais passionnément les couronnements royaux dans Regent's Park et les cérémonies du premier mai devant le Kremlin. De même, indifférent aux religieux élans, j’aimais parfois me glisser dans une église au milieu des croyants pour m’imprégner de la mystique atmosphère. Je regrettais cependant la substitution du latin par le français qui privait l’oraison de son originel mystère. La spirituel message ainsi ne serait-il d'autant plus signifiant pour le tréfonds de la psyché qu'il était pour l’entendement incompréhensible? J'aurais souhaité de plus qu'on introduisît dans les sacrements les éléments de la pompe orthodoxe. Le fond religieux me semblait contenu dans sa représentation matérielle et concrète. Le déploiement de la magnificence aucunement ne me semblait incompatible avec l’idéal de pauvreté que prônait ce culte?
Quand le violoniste, à l'injonction du chef, émit le premier la vibration de son instrument... le miracle attendu se produisit. Jamais autant je n'eus l'impression qu'une œuvre eût ainsi la capacité de refléter une âme en sa profondeur troublante. Jamais je n’éprouvais avec autant d’intensité les malheurs qui pouvaient marquer un destin. Jamais au travers de l’art je n’imaginai plus vivement les souvenirs d'une existence évanouie dont pourtant j’ignorais tout, qu’il s’agît du lieu, du temps et des vicissitudes. Soudainement, une échancrure au sein du physique univers m’avait emporté vers le monde essentiel ignorant les pesanteurs de nos vies misérables.
Ces musiciens déférents avaient exprimé le génie que recelait en son langage obscur la partition comme un précieux grimoire échappé miraculeusement à la destruction définitive. Le génie, le génie, subtil, insaisissable, et pourtant puissant, prégnant, qui n’est pas toujours conviée dans les démonstrations huppées, qui ne retentit pas toujours dans les concerts prestigieux.
*
Fascinante aussi devait se révéler pour moi la rencontre avec l’organisatrice à l’issue du concert. Bienfaitrice, elle avait œuvré pour l'exécution de ce quatuor composée par sa cousine. Je présumai qu’elle appartenait à sa lignée paternelle, en effet le prénom seul permettait de les distinguer.
Je me souviendrais toujours de sa première apparition. Dès l’abord m’avait impressionné son teint clair ivoirien, qui devait jadis atteindre un éclat nivéen. Sa robe au ton de rose édulcoré, fanée paraissait avoir subi la même involution chromatique. Son apparence évoquait l’ancolie violentée par les autans pendant le printemps, flétrie durant l'automne. C’est ainsi qu’avait pu se dérouler sa vie succédant la passion de l’adolescence à l’ennui de la sénescence. Jadis elle avait dû resplendir, s’épanouir en épanchant les parfums les plus grisants. L’affaissement de sa chair, qui s'accordait à sa discrète odeur, suggérait les fleurs séchées, témoins d'un passé lointain. Son image était le reliquat tardif de sa beauté native. L’on concevait que plus d'un Adonis avait dû vainement tenter de charmer cette Aphrodite. Son iris d'un gris délavé semblait avoir jadis reflété maint décor triste ou gai, maint visage attrayant ou disgracieux. La brillance hier les avivant semblait aujourd’hui s’effacer dans la grisaille au lond des soirées monotones. Je n'oublierais jamais non plus sa voix sirupeuse et cajoleuse, au timbre insinuant qui berce, et câline enjôle, envoûte, où l'on sent transparaître la fierté, la supérieure exigence.
Dagmar Borová - tel était son nom - semblait de ma personnalité connaître assez bien les contours et n’en signifiait que les prémisses. Je me sentis violé dans mon intimité, ne sachant jusqu'où pouvait aller sa connaissance avérée de ma vie. Découvrir cette assidue préoccupation traquant ma personne, à ce qu’il me semblait, m'abasourdissait. Je n'avais jamais su m'intéresser à mon ego, je ne pouvais concevoir qu'un autre individu pût y parvenir. Je sentais sur moi peser une attention qui m'enfermait en son giron, me possédait sans violence, en me procurant une antinomique impression d’inquiétude et béatitude. Je pensais naturellement au navigateur Ulysse enchaîné par le pouvoir de Calypso. Pourtant, passablement chenu, je n’aurais pu me prendre ainsi pour le héros grec, et si la dame était la magicienne habitant le maudit îlot, sa capacité de séduction devait remonter à plusieurs décennies. Plutôt sa prestance imposait un air de respectabilité. - réel ou supposé. Qu’en pouvait-il être au fond, dans les replis de son cœur? Cette âme en son intimité recelait des échappées vers un passé trouble. Je ne parvenais pas à discerner selon quel savant dosage elle entretenait cette apparente ou bien si transparaissait en cela son tempérament naturel. Par ailleurs un détail corrobora ma réflexion, la couleur de ses chaussures. Leur teinte, un beau vert, beaucoup trop beau, trop irradiant, se trouvait en désaccord avec l’harmonie de sa vêture. (*) Leur présence évoquait la jeunesse évanouie d’une âme à la nature insoupçonnée.
Je signifiai longuement à Dagmar l'admiration que j’éprouvais à l’égard du quatuor composé par sa cousine. Passionnément, elle exposa l’objet de sa recherche et m'expliqua sa démarche: exhumer les partitions de feue sa parente afin d’attirer l'attention du public. Là-dessus, Dagmar Borová manifesta le désir de me revoir. J'acceptai naturellement.
Je rencontrai là-dessus les gens de sa famille, enfants et beaux-parents. J'eus l'impression que se révélait à moi personnifiés grotesquement, le conformisme affecté, le faux intérêt à l'égard de l'art et de la culture. Le beau-père en constituait le spécimen parfait. Quoiqu'il jurât de son attachement à la musique, il ne semblait préoccupé que par l'aspect bassement matériel du concert, le confort de sa chaise ou la vue sur la scène... De même, il s'indignait des toussotements qui l’empêchaient, prétendait-il, d'adhérer supérieurement à la jouissance auriculaire. Je me demandais si justement son indifférence à l’art musical n’expliquait pas mieux qu’il entendît les toussotements. De surcroît, il se répandait en dénigrements sur la tenue des musiciens, leur absence avérée de professionnalisme et regrettait le bénévolat sous lequel s'était placée la manifestation. Pathétique, Il appuyait d’un tel emportement ces propos triviaux qu'il en était presque émouvant. La limitation de son esprit qu'ingénument il manifestait le rendait pitoyable. Pour lui, je représentais la caution d’un monde respecté, ce qui motivait son épanchement en superlatifs à mon égard.
Alors que je me dirigeai vers la sortie, je vis s’approcher de moi deux blondinettes. L'une en sa main tenait un livre enluminé tel un parchemin, l'autre un long stylo-bille à l'imitation de plume ancienne. J’imaginai que mon invitation fut rédigée par ces deux angelettes. Je fus ébloui par cette apparition. Je ne pouvais concevoir qu'autant de pureté pût imprégner un charnel individu. Mes yeux grossiers, probablement, ne pouvaient discerner le diaphane aspect de leurs ailes. Vain, le mot de beauté s’avérait insuffisant pour les qualifier. Chacune autant que l’autre apparaissait belle, éminemment, subtilement, sublimement, suprêmement belle. Je n'aurais pu déterminer laquelle en ce tournoi qu’imposait leur simultanée présence, emportait la palme. L'on conçoit qu’un réel être obligatoirement soit inférieur à l’idéal être issu de l’esprit, c'est bien l'inverse. L'imagination ne peut surpasser les possibilités de la Matière. L’on croît également que le rapprochement de plusieurs beautés ne peut que valoriser l'une au détriment de l'autre. C’est bien l’opposé, leur éclat par la confrontation mutuellement se rehausse en valorisant différence autant que ressemblance indicernable. Si l'une est brune alors que l’autre est blonde, on appréciera de leurs cheveux profondeur chez la première et légèreté chez la seconde. Si les deux ont même teint similaire on admirera mieux la natte adornant l'une et le palmier parant l'autre. Même iris ou nez, bouche oreille auraient-elles? D’autant l'œil s'émerveillera de trouver si semblable affinité... Le Comité sans doute avait scrupuleusement choisi les meilleurs éléments comme autrefois les vestales. Sans doute aussi l’on avait pensé que pour me rendre hommage il fallut recruter ces perfections. Quelle erreur d'appréciation. Comment donc, moi, réputé grâce à ma prose, aurais-je ainsi pu me considérer comme égal à ces créatures?
Il me semblait que la surnaturelle apparition de ce féminin couple avait transformé le commun décor de la salle en mystique abbaye. Les carreaux éteints se métamorphosaient en vitraux flamboyants, le faux plafond se changeait en voutains, la peinture écaillée des murs se muait en mosaïques. Les cendriers du bar au fond où fumaient quelques mégots devenaient encensoirs.
Je saisis le stylo qu’on me tendait, puis j'écrivis sur le papier glacé de menues banalités. Plutôt que me concentrer pour concevoir quelque’originale idée, j’y surajoutai les poncifs passablement ampoulés de mon imagination médiocre: Ce quatuor sublimissime exprime au degré suprême amour et pitié ou encore Cette œuvre est la voix de l'âme élevant son chant merveilleux dans l'éther au-dessus de la contingence humaine ou encore Ce chant d'une âme accablée par le Destin cruel ouvre aux miséreux humains le portail de l'Empyrée. Satisfait d'avoir étalé ces trivialités, je posai, plume à la main, devant ces deux chérubins venus des cieux, pour éterniser l’allégorie que nous incarnions sous les fulgurations des flashes. Je représentais la Vieillesse affligée devant la Jeunesse ardente. Je sentis mon esprit transporté jusqu’au royaume éthéré des Vertus, Dominations, Trônes. Je savais pourtant que bientôt je descendrais au fond de la Terre.

* Elle portait des chaussures vertes - Allusion à une héroïne du roman Le Meurtre de la chance / Vražda pro štěstí de l'écrivain tchèque Jan Zábrana, traduit en français par Renata Nováková-Daumas et Claude Fernandez. Chapitre 46: «La Titien portait un élégant manteau bordeaux ourlé de vert. Je jetai un coup d'oeil rapide sur les chaussures qui s'éloignaient et luisaient d'un vert vif dans la lumière naissante de l'aurore...»
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LE BOUDOIR MAUVE


J'occupai de mon séant le sofa moelleux dans une extension du salon que je nommais le boudoir mauve en raison de sa couleur dominante. Face à moi, Dagmar Borová. Je retrouvai dès l’abord en son aspect cette impression de respectabilité que j'avais perçue lors du concert le jour précédent. Sans doute en eût-on décelé difficilement la raison, qu'il s'agît d'un infime apprêt dans sa toilette ou bien de rigidité légèrement affectée dans son maintien.
Je ne décrirai pas son visage, il ne fournissait en effet nulle originalité permettant de fournir matière à telle évocation littéraire. C’est au contraire indéfiniment que je pourrais m’étendre afin d’évoquer la physionomie de mon guide et traducteur comme on le verra. Toute aïeule apparaissait à mes yeux dépersonnalisée, déféminisée. Le physique évoluait en se conformant à la chevelure. Blonde ou rousse ou brune en vieillissant devenaient uniformément grises. Blond signifiait pureté, roux gaieté, brun mystère. Le gris ne traduisait qu’ennui.
Dagmar, assise, avait perdu le reliquat d'élégance induit par sa ligne élancée qui l’avantageait si bien quand elle était sur pied. L'observation dès lors se reportait sur le buste uniquement. Celui-ci ne possédait plus ni la séduction ni l’attrait de la jeunesse, et même avait perdu la réminiscence évanouie de ce qu'il avait pu représenter. Les seins ne subsistaient plus que sous l'aspect de proéminence informe. Honteux de leur décrépitude, ils s'enfouissaient dans les surépaisseurs du vêtement. Quel navrant contraste opposait la gibbosité de ce flasque amas et les fruits pulpeux qu’ils étaient jadis. Moins il est aisé de restituer le visage enfantin d'un être âgé que d'imaginer dans le futur celui, vieilli, d'une adolescente. L'effort de l'esprit engendrant ce télescopage impossible, extravagant de l’avenir avec le présent ou bien du présent avec le passé nous paraît violation psychologique et physique, interdite aussi bien par la Nature et la raison. Concevoir que ces bras flétris, ces cheveux délavés, aient un jour été beaux, gracieux, ravissants créait un état d'incrédulité, d'incompréhension. La transformation contraire apparaissait de même impensable et choquante. Nous vivons dans la fausse idée que l’éternité nous appartient. La relativisation révélée par l'esprit vient anéantir cette illusion que maintenait le temps par sa lenteur, ou plutôt l’inertie mensongère à notre échelle affectant les tissus biologiques.
Les yeux de mon interlocutrice étaient littéralement absorbés par des lunettes. Comment aurait-elle évité ce détestable instrument fonctionnel qui signe inévitablement la sensorielle insuffisance inhérente à l'âge et nous gratifie par compensation de gravité, de profondeur intellectuelle. Cet affublement pouvait également servir de paravent et protéger contre un œil trop investigateur, mais la dame avait choisi, je dus en convenir, la transparence et non le camouflage. Par ailleurs, je l'avouais, aucune intention de méfiance ou de dissimulation ne transparaissaient chez Dagmar. Les canons de beauté féminine excluent généralement le recours à cet inesthétique ustensile au profit de lentille invisible. Je ne fusse en nul cas étonné que Dagmar Borová préférât cet enlaidissement surenchérissant encor sa respectabilité. Ne signifiait-il pas également la prédominance obligée de l'intellectualisme au détriment de la sensualité, moins digne assurément? Sans doute il était plus correct et convenant que dans la maturité l’on portât des verres. De même un opulent chignon serait indécemment porté par une aieule?
Je ne pouvais déterminer son âge. D’après son aspect général, je présumais cependant que peu d’années pouvaient nous séparer. Me prenant pour un vieillard à la soixantaine, en suivant ce raisonnement je considérais que la féminine engeance après la trentaine était définitivement défraîchie, fanée, flétrie. Je réservai l’appellation de femme uniquement aux jouvencelles. De surcroît, je soumettais ce titre à la possession d’un attribut majeur consubstantiel de la féminité, la beauté. Pour moi, les individus qui ne satisfaisaient pas ce critère appartenaient à la caste indifférenciée des humains communs - dont j’étais un représentant - mêlant sans distinction les deux sexes.
En dépit d’un échange animé, cordial, je ne fus guère éclairé sur la cousine et peu sur la dame. Son discours était continûment tissu d’effusions tronquées, d'épanchements avortés, confessions faussées. L'ensemble adroitement se trouvait dilué dans un enrobage inconsistant. Les questions que je posais, limitées par la nécessité de discrétion - disparaissaient dans ce gouffre. Naturellement, ces fuyants propos se trouvaient accompagnées de bienséants sourires. Curieusement, elle évitait le moindre examen concernant sa protégée, lors qu'elle avait à cet effet sollicité mon entremise. Je remarquai cependant qu'elle insistait volontiers sur toute investigation visant à retrouver les partitions perdues et qu'elle occultait la partie biographique, en particulier ses rapports avec la compositrice. Dès lors un jeu subtil entre nous s’établit, jeu du chat qui poursuit la souris. Pendant la conversation, j'avais toujours l'impression que nous étions sur un fil ainsi que deux funambules. Chacun tentait de déséquilibrer gentiment l'autre afin de provoquer sa chute. Bien sûr à la réception devaient se trouver des coussins moelleux, trop moelleux, afin de neutraliser un adversaire en l'étouffant mieux que fosse armée de pics en la transperçant. Néanmoins, je finis par savoir le minimum concernant la relation qui l’unissait à sa cousine. Résidant en appartements contigus non loin de la Vltava, leur amicité s’était renforcée depuis leur jeune âge. Cet accord expliquait ainsi que l'une œuvrât en souvenir de la disparue. C'est tout ce que je parvins à tirer de la dame.
Nous abordions cependant l'objet final de ma visite. Je manifestai mon intention d'écrire un article approfondi sur Milada Borová, lequel permettrait d'attirer l'attention des éditeurs. La dame alors me proposa de retrouver les partitions que sa protégée durant sa courte existence avait pu disperser dans la ville, à Prague. Je disposai pour mener ce projet des coordonnées correspondant aux relations qu'avait côtoyées Milada. Je ne pouvais pas contacter la famille, insista bien mon interlocutrice. Les parents étaient décédés. Le reliquat d’éléments personnels appartenant à Milada fut légué sans tarder au Conservatoire où l'on pourrait m'en établir un fac-similé. Du reste, en raison de la brouille opposant la famille à Milada lors de son décès, Dagmar ne m’incitait pas de joindre un parent quelconque. Ce conseil me fut prodigué sur un ton gracieux, mais le regard direct accompagnant son énonciation le transformait en injonction que je ne devais surtout pas transgresser. Dagmar, souffreteuse et migraineuse, avouait qu’un long voyage était pour elle impossible. J’acquiesçai naturellement, cependant j'assortis mon approbation d'une exigence à propos de la biographie. Comment pouvais-je en effet présenter un article attrayant sans fournir d’élément concret, de souvenir précis pour alimenter la curiosité du lecteur? Là-dessus, me priant de l’excuser, Dagmar se leva, puis se dirigea vers le fond de la pièce où, comme en un conte, elle ouvrit une entrée dérobée dans la tapisserie. Sa disparition par cette issue camouflée communiquait à la scène une étrangeté magique.
Je me trouvai donc seul. Paradoxalement, l’attente en un lieu d'accueil pendant que l'hôte un moment demeure absent permet de s'approprier indirectement sa personnalité par l’examen de l’environnement. L’on comprend qu'il serait discourtois et malaisé de s'y livrer pendant sa présence. L'appartement, agrémenté selon son goût, ne peut manquer de trahir son intimité, ses penchants conscients comme inconscients. Par ailleurs, ce laps de temps permet à l'invité d’appréhender mieux son interlocuteur. C’est ainsi qu’il pourra tenter d'élucider son caractère, avisant ainsi pour enchaîner l'entretien qui se poursuivra. De surcroît, ce temps mort contribuera positivement à restaurer son calme au cas où quelqu’émotion l’eût saisi. Dès lors, il peut rectifier sa dialectique ou son comportement de façon plus congruente. Quand la pause est fournie volontairement par l’hôte usant d’un prétexte insignifiant, cette initiative en lui révèle un esprit d'une urbanité suprême. Si l’intermède inconsidérément s'allonge, il peut revêtir un sens contraire. Cela pourrait signifier la désinvolture ou bien l'intention de laisser en spectacle un intérieur luxueux dont l'hôte est fier. La dame aurait pu se complaire à me laisser contempler son intérieur comme une aguicheuse en détournant la tête offre à l’œil égrillard ses dessous. De fait, l'ameublement, la tapisserie, les bibelots, à n'en pas douter, représentaient l’intimité de son âme. C’est alors que s’établit un profond silence. Dans un appartement, ainsi, quand le dernier convive est sorti, que s’est tari le continuel babillage, on croirait alors que les objets, muets jusque là, relégués à leur aspect de banal décor, se muent en acteurs et conversent. Leur propos n’est pas celui, tonitruant, envahissant, communicatif, des humains tapageurs, mais un discret épanchement qui nous imprègne. C'est manifestement ce discours subtil que je percevais.
Le boudoir se présentait comme un tableau symboliste. Je remarquai sur la commode un bouquet floral composé de quatre œillets, le premier rose, un autre incarnat, un autre encor mauve et le dernier violacé. Le sens métaphorique évoqué par ce chromatique assemblage, effet du hasard ou composition volontairement recherchée, ne pouvait m'échapper. L'allégorie de la destinée m’apparut clairement dans la succession de ces teintes. Le rose évoquait la tendre enfance. L‘incarnat représentait la passion de l'adolescence. Le mauve exprimait la modération de l’adulte et le violet signifiait l'aigreur de la vieillesse. Le graduel passage entre ces tons voisins, le saisissant contraste opposant le premier et le dernier suggéraient simultanément la progressivité de la décrépitude et l’hiatus profond séparant jeunesse et vieillesse. De surcroît, le dernier périanthe apparaissait froissé, recroquevillé, pour bien signifier la sénescence et la mort.
Le décor de la pièce induisait en mon esprit des significations diverses. Partout s’imposait la courbe au détriment de la droite, ainsi créant une harmonie féminine où nulle arête, aspérité, saillie trop vifs ne blessaient le regard. La vue pouvait couler d'un objet à l'autre ou d'un plan sur un autre, évitant de se heurter sur l'acuité d'un rebord malencontreux, la rugosité d'un aplat disgracieux. Pareille harmonie, suavité régnait dans les couleurs où dominaient les pastels. Nul ton ne jurait, n'agressait. Tout paraissait caressant et sécurisant. Trop caressant, trop sécurisant. Tout semblait se fondre et s'échapper dans la discrétion, l'humilité. Néanmoins, le carmin soutenu de la tenture au fond pouvait représenter la pétulance et la frénésie de la passion, l'exultation de la sensualité. Plus encor il suggérait le feu de l’enfer et la sanglante onction. Je ressentis un léger frémissement à cette idée, mais je me rassurai car cette évocation manifestement se trouvait bien éloignée de la personne habitant ces lieux.
Sans le moindre égard pour la réserve et le respect que m'intimait le décor, je promenai mon regard avec impudicité sur tous les panneaux, objets, tableaux, souvenirs divers, comme on peut violer cyniquement l'intimité d'un individu. J'en examinai les recoins afin d’esquisser le portrait mental de mon hôtesse. L’image en mon esprit s’en précisait au fur de mon oculaire investigation.
Sur une étagère, en avant, rivalisaient de splendeur carafe en cristal (*) et tasse en porcelaine aux motifs d'oignons (*) dont s’enlaçaient les filaments turquoise. La diaphanéité du premier objet, l'opacité du second semblaient représenter les deux traits manifestés par l'esprit de mon interlocutrice. Les entrelacs de l’ornementation pouvaient symboliser les rets déployés par la dame au ton respectable afin de m'emprisonner sans que je pusse aucunement réagir, à moins qu'il ne s'agît de liens affectueux. Dans l'ombre un autre objet absorba mon regard, un vase étroit, galbé, hyalin, mais sa transparence était faussée par sa profusion d’intailles. Le centre exagérément comprimé suggérait le cou d'un boa tandis que son orifice élargi simulait sa gueule ouverte. Gracieusement soutenu par sa hampe, une inflorescence au ton grenat en sortait. Je n'étais pas suffisamment féru de botanique afin de pouvoir en déterminer l'espèce, il me sembla pourtant qu'il s'agissait d'aconit, plante au poison dangereux. L'influence olfactive exercée par les parfums entêtant qui se trouvaient dispersés dans la pièce amplifiait les impressions visuelles? Cette omniprésence occasionnait une imprégnation douceâtre, insinuante, invisible, et redoutable autant qu’agréable. Mais tout cela probablement ne procédait que de mon imagination. Face à moi, sur l'un des murs, se trouvait un pastel original représentant, me semblait-il, un panorama de Prague. Je reconnus à droite une illustration de Mucha (*) sous l'aspect d'une égérie baroque enrubannée dans un décor de végétation luxuriante. La décoration témoignait d'un vif attachement au pays natal quitté depuis longtemps. Sur la table étaient dispersées des revues sur la peinture animalière, et ce journal dont je pouvais déchiffrer le titre: Večerní Praha (*)
Une existence était résumée dans cet appartement comme en un spacio-temporel microcosme. C'était la réification d'une âme et son miroir, la concrétisation de ses désirs, de ses passions. Je ne vis aucun bibelot de mauvais goût affichant la superficialité, l’ostentation. Tout dans ce lieu trahissait un esprit distingué, raffiné. Cependant, je parvenais difficilement à distinguer le cachet particulier de la dame au ton respectable et celui de sa cousine. Pourtant l'une et l'autre à mon sens étaient si différentes. La première, en dépit de sa culture et de son amabilité, me paraissait limitée par son conventionnalisme. La seconde, au travers de son quatuor, me semblait idéaliste et passionnée. De surcroît, demeurait ici renfoncements ombragés, recoins où l'on croyait vaguement discerner des objets diffus, confus tels des remords, des regrets honteux, refoulées au fond de la conscience. L’entrée dérobée, dont la poignée minuscule était confondue presque avec la tapisserie, camouflait une issue qui pouvait mener vers un compartiment secret du psychisme, en un cabinet où subsistaient des souvenirs suspects. Ce diverticule inconnu m'obsédait. L'on pouvait imaginer qu'il recelait un passé coupable, inavouable. Que pouvait contenir cette obscure antichambre? La question devait me hanter pendant longtemps avant que je pusse y pénétrer.
Quand la dame eut repris devant moi sa place, elle étendit son bras pour le délester à mon intention d’un lourd document. Celui-ci devait constituer, me dit-elle, un élément essentiel pour situer sa cousine adorée. Ce condensé me permettrait d'imaginer les trésors cachés dans la pièce interdite.

* une carafe en cristal - Le cristal de Bohême: verre à l'oxyde de plomb dont les articles les plus célèbres sont des vases, verres, plats finement gravés à la main.
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* porcelaine aux motifs d'oignon - La porcelaine dite à oignon (Cibulák) est une marque d'origine tchèque, qui présente un décor typique de fleurs bleues peintes sur un fond blanc. En réalité il s'agit de couleur bleu foncé et non pas turquoise comme l'affirme le héros du roman.
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* Mucha - Alfons Mucha (1860-1939), peintre tchèque, fut un représentant majeur de l'Art nouveau (années 90 du 19e siècle). Il acquit sa célébrité à Paris, en créant des affiches pour l'actrice Sarah Bernhardt au Théâtre de la Renaissance. Son art est essentiellement décoratif, qu'il s'agisse de portraits, bustes, silhouettes de jeunes filles où dominent les draperies, bijoux sur fond de fleurs stylisées. (affiche pour le papier cigarettes Job, pour les Biscuits Champagne Lefèvre-Utile, Cycles Perfecta (1897), Têtes byzantines (1897), Cycle Etoiles (1902). Cycle Fleurs (1898). Il apparaît également dans ses créations d'art appliqué - bijoux ou décoration de l'intérieur du magasin - exécutés pour le joaillier Georges Fouquet, rue Royale. À son retour en Bohême Mucha fut chargé de commandes pour des bâtiments de prestige (vitrail de la cathédrale Saint Guy au Château de Prague ou la décoration de la Maison municipale de Prague...)
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* Večerní Praha - Prague Soir, le quotidien pragois par excellence de la seconde moitié du XXe siècle.
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L'ALBUM PHOTOGRAPHIQUE


Le souvenir d’une ancienne expérience en mon esprit demeure. Lors que je feuilletais par hasard un livre, une illustration me fascina. Dans un ancien village autrefois, l’on y voyait la jouvencelle actionnant son métier à tisser. Le dessinateur anonyme avait dessinée la fille avec un tel air de candeur que je fus pris de passion violente et subite à l’égard de la créature. Pourtant, cette inconnue beauté jamais n’avait existé. Plus même il n’en restait d’impression dans le cerveau de l'artiste. Cette adolescente imaginaire avait accompagné mes rêveries. Que je m’adonnasse à la musique ou bien que je vaquasse à mille occupations, je la voyais toujours près de moi. Sa bouche à mon intention ne proférait nul propos. Je concevais en effet que je devais demeurer pour elle invisible.
J’étais aujourd’hui le sujet d’ un phénomène identique. Milada, la compositrice énigmatique en était l’objet après que j’eus découvert ses photographies dans le fameux document. J’éprouvais une émotion pour un être absent, disparu pour toujours et que je n’avais jamais connu?
Ainsi je passai des jours dans la contemplation de ces clichés délavés jusqu'à m'y perdre, annihiler ma propre existence. Milada m’illuminait comme un soleil intérieur. Je pourrais difficilement définir l'état de transcendance embrasant mes pensées, les transports élevant mon âme aux confins de la sublimité. J'atteignais un état d'exaltation frénétique, intense. Des fulgurations, des éblouissements me traversaient comme éclairs zigzaguant dans le ciel nébuleux. J'étais métamorphosé, transfiguré par cet échappement vers le rêve accédant aux évocations de l'Absolu divin. Je considérai la vision du thaumaturge ou de l’ermite insignifiante auprès de l’extase inouïe qui me subjuguait.
Aurais-je imaginé, me translatant miraculeusement, rencontrer cette créature éthérée dans Prague il y a trois décennies? J’eus nourri de tels pensers dans ma jeunesse, aujourd’hui je les jugeais puérils et même indignes. Ce rêve idyllique à mes yeux paraissait inepte, inclinant à satisfaire un amour-propre auquel je n'adhérais plus. J'avais parvenu depuis à l’abstraction de ma propre existence. L'ego me dégoûtait, je le trouvais plus qu'haïssable. Je le considérais comme indécent, risible. Je le désapprouvais car c'était moi-même en tant qu’individu masculin, qui le manifestait. Je dépassais l’aspiration romanesque au premier degré. Je désirais saisir mentalement l’être admiré dans sa perfection, le concevoir dans sa vie révolue sans que prétentieusement je voulusse y placarder la mienne. Bien imbu de lui-même est un homme estimant, si gratifié soit-il de qualités, qu’il puisse intéresser fille inculte et laide aussi bien que belle intellectuelle. J'accordais cependant un sens différent à l'amour propre en fonction du sexe. Quel penchant pitoyable éprouve un mâle en accordant valeur à sa personne insignifiante. Quelle admirable et superbe inclination quand on est femme ainsi d'aimer sa propre image en narcissique adoration.
Je dédaignais de même un exercice auquel je m’étais adonné durant longtemps, la mentale incarnation. Le principe essentiel consistait, par la concentration psychique, à me débarrasser de ma charnelle enveloppe afin d’ y substituer la forme adorée de la beauté, couler mon esprit dans son image et virtuellement sentir en moi son génie.
Selon ma conception, la Femme, afin de respecter sa beauté, ne devait pas entretenir de commerce avec les hommes. Le mariage apparaissait à mes yeux comme une institution convenable uniquement à la catégorie des laides. Pareille à la vestale autrefois, la beauté pure ainsi devait se destiner à la solitude.
Je menais au contraire une investigation plus approfondie sur un plan différent. Je ne souhaitais pas m'approprier la beauté, même en imagination, je me limitais à l’admiration de son génie. Je m'en émerveillais comme un spectateur devant une œuvre exposée qu'il ne doit et surtout ne veut toucher. Je m'en imprégnais tel un mélomane averti demeure absorbé dans un chant mélodieux sans qu'il en fût corrompu.
Pourquoi Milada, me fascinait-elle? Sans doute opérait en elle une alchimie puissante et magnétique, union d’effets que nulle analyse aurait épuisé: la beauté. La beauté selon tous ses rapports - mais quel mot creux pour signifier sa plénitude. Quel mot pauvre afin de suggérer tant de richesse.
Belle, irrésistiblement belle, incomparablement belle apparaissait à mes yeux Milada.
Sa blondeur était la qualité dédiée si naturellement aux séraphins et dieux. Je la considérais comme un don miraculeux, sublime expression d’un être en sa profondeur biologique. J'en étais irradié, transporté. Suprême essence, elle était jeunesse, élixir et ferment du futur, glorieuse aube annonçant le jour triomphal de la vie. Cette aurore éclairait le crépuscule embrumé de ma vieillesse ignoble. Cette adolescente émanait d’un pays, d’une ethnie pour laquelle en moi j’éprouvais tant de ressemblance et tant de convergence avec mon tempérament propre. Milada m'évoquait la jouvencelle issue de la noblesse autrefois choisie pour ses qualités afin de personnifier le génie de la communauté. N’aurait-elle aussi pu représenter l’être accompli, supérieur que l’on eût désigné pour immortaliser le genre humain sur un astre un jour lointain si la Terre était promise au cataclysme?
Son prénom lui-même augmentait la fascination que je ressentais. Je le répétais continûment pour en pénétrer le mystère, élucider son pouvoir. Milada. Milada. Sa terminaison lui communiquait l'essentiel de son effet. Pourquoi les prénoms de Christine ou Claire à leur élocution paraissaient-ils si peu captivants alors que leurs correspondants Cristina, Clara devenaient si magnétisants? Quelle était la magie de ce a final, présent dans les noms féminins chez de nombreux peuples? Paradoxalement, le français constituait l’exception, mais cet idiome uniquement lui prêtait majeure importance en décalant à son profit l'accent tonique initialement sur la pénultième. J'avais depuis longtemps remarqué le pouvoir suggestif des lettres. Je les avais distinguées suivant leur degré de sympathie, d'antipathie que leur phonation provoquait en moi. Par-dessus tout, j'adorais le a. Nul son ne me semblait évoquer si puissamment la sensualité, la féminité. N’en suggérait-il pas l’essence? Quelle universalité que ce a final. C’est ainsi que de Madrid à Moscou, l’on pouvait baptiser une enfant par le prénom de Maria. La morphologie slave accordait une importance à cet éminent son puisqu'il modifiait en ová (*) la terminaison des noms propres. J'aimais également n, l, m évoquant pour moi la douceur ou l'ondoiement. Le v, polysémantique, ambigu, suggérait virginité, vénalité, venin, violence et volupté, vice et vertu, Par opposition, le o, le r, le s, b, le h, p, x, marqués par le sceau de la masculinité, de la dureté, rugosité, raucité, de l'étrangeté, provoquaient en moi la méfiance et l’antipathie. De surcroît, dans le prénom de Milada, les deux a coopéraient pour additionner leur effet. Le dernier bénéficiait de l’induction que le premier avait créée. Par convergence inattendue, la position de ces deux a reliés par un d, communiquait à ce prénom sonore un discret parfum d'hispanité sans que s’altérât son attribut slave et purement tchèque. La magie du prénom se trouvait enrichie par le patronyme agissant comme un adjuvant. Le nom de Borová possédait deux o consécutifs qui sommaient leur effet négatif, cependant ils étaient judicieusement absorbés par ce a final tout-puissant, comme étaient détruits simultanément le r et le b. Cette association phonétique en son fonctionnement symbolisait la précellence obligée de la féminité. Par un hasard extraordinaire, un phénomène inverse apparaissait avec le prénom Dagmar, dépourvu de a terminal et dans lequel, paradoxalement, les deux a distincts se trouvaient annulés par l’abrupt son du g, puis du r.
*
Je scrutais inlassablement ces photographies jusqu'à l'indiscernable. Peu de changement dans l'aspect du tissu biologique est suffisant pour transformer radicalement l'impression communiquée par un visage. La variation de tension minime affectant les tendons, la rétraction, la dilatation de la pupille ou de l’iris modifient indéfiniment l’expression, l’aspect sans jamais proposer la même harmonie. Telle est d’un peintre une aquarelle à jamais unique, impossible à recopier suivant la capricieuse union, la dilution, la diffusion des teintes. Qu’est-ce un visage? C'est une âme ouverte, un reflet de la pensée, le miroir de l'humeur, le témoin du monde intérieur, l’extraversion du psychisme, un mental itinéraire où l'on peut lire illusions, désillusions comme aversions, passions, désir, espoir, désespoir. C'est un livre effeuillé par l'observateur attentif quand le zéphyr ou l’aquilon des pensées, mus par l’émotion tour à tour calme ou fougueuse, en tourne ainsi les pages. Mon regard, de clichés en clichés, peinait à reconnaître en Milada l’identique individu qu’elle était pourtant. Ces portraits, me semblait-il, dévoilaient un aspect de sa beauté, dans sa forme inépuisable. Comment un être ainsi pouvait-il recéler tant de facettes? Comment tous les traits de sa physionomie pouvaient-ils conjuguer leurs effets pour créer toujours sans faillir une entité parfaite? Ces potentialités, ces possibilités, ces conceptions, dans leur unicité, se rapprochaient des anamorphoses. Leur assidue contemplation pouvait les révéler sans qu'on pût imaginer quel processus les engendrait. Ce visage adoptait des variations infinies tel un panorama que l'on admire au long de la journée. Le matin, l'aube en s’éveillant l’empreint de tons blafards. Quand vient midi, le voici resplendissant de feux tandis qu’à la brune il se noie dans la ténébrosité mystérieuse.
Une interrogation me hantait. Quand la femme admirable, éminemment belle en nous évoque absolu génie, suprême élévation, noblesse, où peut se trouver cet absolu génie, cette élévation, noblesse? Dans la robe élégante, en sa chair magnifique, en son regard, en son esprit? Sans doute en aucun lieu précis, mais dans l’interface indéfinissable ou dans l’indiscernable union de la robe et de la chair, de la chair et de l'esprit. Celui-ci ne serait-il essentiel, prédominant dans l’effet induit. Quand la fille a choisi longuement sa toilette, elle a traduit son mental en son apparence alors que son physique est déterminé par son hérédité. Le choix du parfum, de l'habit, du mascara, c'est la volonté de l'esprit tandis que l’aspect du nez, du front, sont génétique empreinte. Le génie de la robe est aussi le génie conjugué du couturier qui l'a conçue, le génie syndiqué de la société dans l’espace et le temps. Comparablement, la fille est issue d'une évolution plurimillénaire. Le couturier, la société, par technique et labeur, ont le génie de l’Acte et non de l'Être. Ce dernier, c'est la robe élaborée, comme est aussi la Fille issue de ses gènes. Mais la robe est dépourvue du moindre intérêt sans la fille. De tout cela, couturier, société, depuis le monère initial apparu dans l’océan primitif, la réalisation, l'aboutissement le plus élevé, c'est la fille en sa beauté supérieure.
Moins que rien n’est la robe en effet sans la chair pulpeuse animant son aspect, son port, sa forme. Quittée pour endosser un cintre, alors que devient ce vêtement élégant, magnifique? Rien qu’un morceau de tissu flasque, un chiffon triste, orphelin du corps vivant qu'il habillait.
La fille au goût raffiné choisit des tons pastels s’accordant si bien à sa douceur, à son humilité. La fille au goût raffiné choisit des tons flamboyants s'accordant si bien avec sa vitalité, sa pétulance. Fantasque, elle opte aussi pour des fantaisies, des froufrouteries nœuds, rubans, volants, nids d'abeille ou festons, froissis, froncis, godets, smocks, dentelles... Désirant qu’on la remarque, elle arbore un incarnat vif qui la distingue et sur elle attire ainsi tous les regards magnétisés. Plus originale encor, elle accroche en son ourlet grelots tintinnabulant à chacun de ses pas, lumignons brillant à chacun de ses gestes. Sa parure à tous déclare: «contemple-moi, je suis belle, irrésistible.» Ce goût d'attirer l'attention n’est pas orgueil, vanité, mais générosité, prodigalité. N’apparaît-elle ainsi qu’un soleil resplendissant au milieu des humains falots, éteins. Sa présence irradie la grisaille.
La robe est souplesse, ondoyance. La robe est simplicité, légèreté. C'est le repos, la sérénité car elle est tissu libre, étoffe abandonnée. La pesanteur la dessine et la sculpte. La chair la façonne et la dresse. Montrant, masquant le corps pudique, elle est paravent opaque ou transparent voile. Drapé simple issu de l’Antiquité, la robe est harmonie. La robe est fascination, mystère. La robe est rêve, aspiration. La robe est fruit de l’Art, épousant, glorifiant, magnifiant la Nature. Le corps nu, c'est la puissance et la fragilité. Le cors nu, c'est l'épanouissement, l'éblouissement. Le corps nu, c'est plénitude et possession. Le corps nu, c'est la vérité, la révélation, l'apothéose. Le corps nu, c'est la sensualité, l'exultation, la volupté, la souffrance. La robe est protection, rempart, sécurité. C'est l'adéquation, la congruence. La robe est la générosité. La robe est la fée charmeuse et l'ange innocent . La robe est poésie. Le pantalon hideux, artificiel, odieux, ridicule et rigide en son maintien maltraite, en sa tenue martyrise, et corsète. Le pantalon, c'est la fonctionnalité détrônant Beauté. Le pantalon, c'est l'arrogance et la prétention de la modernité victorieuse agressant la tradition. Le pantalon, c'est l'esprit sordide et pratique offensant le goût, l’esthétique. Le pantalon rude est plébéien, la robe est marque aristocratique. Le pantalon, c'est l'action, la robe est contemplation. Le pantalon, c'est la masculinité, la robe est féminité. La virtuose interprète apparaît dans un concert en sa robe élégante élevant sa prestation car l’envolée de son gosier, de son archet aurait piteusement anéanti son élan si l’idée saugrenue lui fût venue de s’accoutrer négligemment en pantalon. Cependant, au lendemain, redevenant femme ordinaire et commune après avoir été la sublime égérie du mélomane, elle effectuera ses provisions dans le supermarché, vêtue d’un blue-jeans plus seyant à cette obligation triviale.
Mais qu'est la fille, ainsi me disais-je, après avoir tenté de définir la robe? La fille en sa définition n’est pas la femme. La fille est beaucoup plus que la femme. La fille est irradiante en son humilité, simplicité. La fille est ni princesse et ni duchesse, elle est fille, elle est divinité, déesse. La femme est amante, épouse ou mère, aïeule, ancêtre. La fille est ni l’amante, et ni l’épouse ou la mère et ni l’aïeule ou bien ancêtre, La fille est fille en elle et n’est que fille. La fille est libre au milieu des humains, libre au soleil de sa plénitude. La fille est jeunesse et n'a pas d'âge, aussi bien vécut-elle huit printemps que dix-huit printemps. La fille est définie par sa dissemblance avec le garçon. La fille est opposée dans son essence au garçon.
Comparés à la fille en elle exprimant beauté, nul savant, nul puissant ne saurait se prévaloir, ne saurait s’enorgueillir. La fille est anonyme et l’on peut la croiser par hasard, dans la foule ou dans la solitude, à l’orée d’un bois, au détour d’un chemin. La fille en elle est distinction, noblesse. Nul besoin que ne la prime un concours de beauté. Nul besoin que le hasard la promeuve en starlette ou vedette. Plus elle est sans que les projecteurs de la société ne soient braqués sur elle. Pour l’esprit mesquin, l'apparition de la beauté représente une indécente. La fille induit provocation par ce qu'elle est, involontairement, nécessairement, dans notre univers imbu de petitesse et laideur. L'apparition de la beauté dans notre monde est le drame absolu de l’Existence.
Mais le génie de la fille aussi ne pourrait-il se trouver dans l'esprit de celui qui la contemple et sait la reconnaître? Le génie que ressent l’esthète en contemplant une œuvre est-il dans l’œuvre ou dans l’esprit de l’esthète? En quoi peut-il consister? Moi-même étais-je en cela simultanément concepteur, créateur de cet idéal que je percevais? Le portrait que j’admirais ne se réduisait-il au signe abstrait d'un langage ainsi qu’un idéogramme? N'étais-je ainsi qu'un médiateur passif dont l'aptitude était de le discerner?
*
Par ailleurs, j'approfondissais ma réflexion perturbée sur la vie de cette âme évanouie, Milada Borová. Comment imaginer que sa virtuelle image un lointain jour fût un réel être? Les souvenirs, les photographies, les objets me paraissaient une anomalie rappelant un passé dont il ne devait plus rien subsister. Pour que fût respectée la pensée rigoureuse, il aurait fallu qu'ils se volatilisassent. Même en imagination, la recréation d’anciens moments vécus devait être impossible. Ma fascination pourtant se nourrissait de ces ténus souvenirs autant que de mon ignorance. L’une et l’autre additionnaient leur effet en un processus roboratif. Mon esprit opérait comme s'il reconstruisait une architecture à partir de ruines. Je procédais comme un géologue établissant l'évolution d'un continent par l'observation des strates. Je découvrais un destin comme on exhume un antique édifice au travers de ses niveaux successifs ou comme on retrace en déchiffrant d’anciens parchemins l'histoire évanouie d’un pays.
La vie d’un être, unique, est une entité psychologique et biologique. La vie d’un être est parcelle en mutation dans l’immense univers, un îlot de structuration comparable au destin des populations. La vie d’un être est monde insondable avec des profondeurs ignorées, des faux-jours, des avens ténébreux, des trouées vers les cieux, des contrées inexplorées, des brûlis dévorés par les chagrins, de grands déserts taris par la solitude et l’ennui, des plateaux gelés par l'indifférence et des torrents générés par le désespoir. La vie d’un être est douleur, joies, rancœurs, malheurs, passions. La vie d’une être ainsi m'était livrée, morcelée, tronquée, fragmentée, réduite en hallucinant raccourci.
Milada, puis Dagmar. Totalement absorbé par la première, en mon esprit disparaissait la seconde. Quel étonnante opposition distinguait les deux cousines? Quel troublante incompatibilité séparait la belle artiste enflammée, passionnée, rayonnante et la dame au ton respectable, insipide, éteinte. Pourrais-je élucider jamais ce mystère?


* terminaison des noms propres en ová - Les formes féminines des noms prennent en tchèque le suffixe ová, (ex: M. Nosák - Mme Nosáková. Exception: les noms terminés par ý: M. Novotný - Mme Novotná).
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SUR LA TRACE ÉVAPORÉE D'UNE ÂME ÉVANOUIE


Karel, étudiant médecin-légiste en dernière année - qui se nommait de son nom complet Karel-Patrik Furský - me racontait ses plaisanteries de carabin dans un français très approximatif. «Vous savez» me disait-il plaisamment «le noviciat nous rendait joyeux. Nous glissions le soir dans le suaire, ô pardon, le drap blanc d'un camarade une oreille, un pied formolé, parfois même encor la partie de notre anatomie que je ne saurais nommer. Dans la morgue, alors que s’affligeait la famille, on affublait d’un mégot la bouche édentée d’un macchabée...» Karel me livrait sans le moindre enjouement ces tours irrévérencieux, honteux à l’égard des trépassés. Par son ton flegmatique, il voulait se placer au-delà de la facétie macabre et de bon aloi, bien connue de tous. Je ne me laissais pas abuser par ses canulars faussement drôles. Non seulement ils ne détruisaient pas le mystère entourant la mort, éternelle obsession, mais un tel subterfuge afin de l'exorciser ne pouvait qu’en attiser la frayeur et décupler son effroi. C'était précisément le but de Karel, quoiqu'il adoptât le comportement blasé de l'indifférence.
Karel, aussi démonstratif, extraverti - du moins apparemment - que j'étais introverti, réservé, semblait mon inverse image, et cela m'avait poussé probablement à le choisir comme accompagnateur, guide et traducteur personnel contre émoluments passables. Dès que je l'avais rencontré par hasard, il m'avait fasciné. C'était, parmi ses pairs besogneux, sérieux, un étudiant halluciné, baroque, azimuté. Son physique en premier s’imposait déjà comme une attraction. Par sa taille élevée, son port massif, il attirait les regards plusieurs lieues alentours, cependant l'évident élément qui l’annonçait plus encor était sa barbe. J’en fus admiratif immédiatement. J'avais pourtant rencontré dans ma vie quantités de pilleux appendices. Je les avais systématisés par genre. La série s’échelonnait depuis la barbe impeccable et disciplinée du militaire à la barbe éruptive, échevelée de l'artiste. La typologie, de l’anonyme et commune atteignait l’éminente ou l’historique. L’on pouvait signaler celle empesée de Marx qui signifiait la solidité dialectique. Celle ébouriffée de Victor Hugo représentait la générosité lyrique. L’on pouvait citer également la barbe égalisée, lissée du dandy Musset, la barbe étique, anémiée de Tchaïkovsky lui rongeant le visage ainsi qu’un chancre avide... Comment terminer la série sans mentionner celle, inénarrable, arborée par le capitaine Haddock, synonyme assurément de truculence et verdeur... Le mentonnier prolongement de mon acolyte en originalité surpassait encor ces catégories. Dendritique, amiboïde, elle était recouvrante, enveloppante, irradiante et communicative. Dans sa profondeur noire, on imaginait des filets, traquenards savamment ourdis, mais la bonhomie de la face invalidait l’impression de fourberie qu’on aurait pu ressentir. Ce naturel ornement, véritable, incontestablement, apparaissait comme un postiche accessoire et communiquait au visage un aspect de théâtralité grandiloquente. Sa masse ébranlée par la moindre agitation de la mâchoire à tout moment semblait vouloir s’en détacher. Son adhésion précaire à l’épiderme apparaissait comme un prodige. La physionomie de Karel, en un triple emboîtement, rappelait celui des poupées russes. La surface était sympathique et le fond paraissait inquiétant, mais le tréfonds, si l'on savait le débusquer, rejoignait la surface en révélant un caractère intègre. Sa face apparaissait telle un masque ancien, mais parfois celui-ci pouvait brusquement s’agiter en tous sens comme un artificiel tégument animé par un mécanisme ingénieux. L'on éprouvait l'irrésistible envie de l'arracher d'un coup pour découvrir l'imposteur qu'il dissimulait.
Karel semblait toujours en représentation, jouant un perpétuel faux drame entremêlant tragédie grave et comédie burlesque. Ses familiers en devenaient les spectateurs intermittents et les différents lieux de la vie courante en étaient le décor. Lui même assurait l’intrigue et la scénographie de cette exhibition permanente. L’on pouvait penser que la pièce avait débuté lors de son premier vagissement et se terminerait à l'occasion de son dernier râle. Partout, sans répit, il semblait s'adresser à tous et à tout, passants, maisons, poteaux, végétaux, ciel, nues, chiens ou moineaux, comme aux défunts et dieux qu'entrevoyait sa délirante imagination. Tour à tour il pouvait incarner mendiant, roi fou, prédicateur dément, thaumaturge inspiré, sénateur sentencieux comme empereur glorieux. Les humains, dans leur diversité, leur multiplicité, semblaient s'accrocher à sa face en métamorphose ininterrompue. Sa voix de même adoptait les inflexions d’un ton sévère ou lénifiant. De surcroît, il alternait moments de loquacité, puis de mutisme. Sa bouche enflammée s’égosillait ou bien restait murée comme un tombeau. L’on eût dit qu’il jouissait de provoquer le malaise et l'incompréhension, le doute et l'ambiguïté chez son interlocuteur. Son glacial rire, inquiétant, résonnait pareil à celui d'un lutin. Son œil ténébreux s’ouvrant tel un soupirail, semblait Ténare ouvert béant vers l’Erèbe. L’on ne parvenait jamais dans ses propos, dans les traits de son visage, à différencier le naturel de l'affectation, l'artifice et la vérité, la spontanéité, la préméditation, la feinte ou la probité. Son expansivité camouflait concentration, timidité. Son badinage incessant dissimulait maîtrise et calme.
Naturellement, en dehors de son travail, il s'investissait dans le théâtre amateur dont il était simultanément le directeur, l'animateur, le promoteur, le scénariste et l'acteur, enfin le spectateur. L'établissement aux fauteuils dépareillés, au rideau troué portait le nom significatif d'Anubis. La voiture attitrée de Karel singulièrement reflétait le personnage. C'était la Škoda (*) folklorique et surannée qu'il avait récupérée chez un ferrailleur. Je le soupçonnais de l'avoir amochée plus encor au lieu de la réparer. La décrépitude avancée du véhicule était remarquable en effet, qu'il s'agît d’un siège à-demi défoncé, du plancher troué, de la carrosserie passablement emboutie. Dans le temps du victorieux capitalisme en ce pays de l'Est (*), unanimement considéré comme âge épanoui de l’or après l’âge exécré du fer, lui, Karel, méprisait la tendance ordinaire en s'affichant avec ce produit méprisé d'une archaïque époque. L’automobile en question - si toutefois l'appellation pouvait s'appliquer à cet amas rouillé - contenait un attirail incongru. L’on y trouvait, en plus de cours polycopiés, divers flacons et récipients, réactifs, colorants. Pêle-mêle avec ce matériel conforme à la fonction d’un étudiant en médecine, on pouvait distinguer certains objets plus curieux: nez postiche à la Cyrano, moustache à la Salvador Dalí, crosse ecclésiastique et toge antique ainsi qu’un pseudo livre à l’effigie de Mao près d’un missel chrétien.
C'est en sa compagnie que je visitai de cossues villas dans les quartiers résidentiels autour du Château, Malá Strana, Dejvice, Břevnov, Bubeneč, et plus au sud Barrandov. La marque aristocratique imprégnant le milieu musical dans lequel se situait notre enquête au moins nous épargnait la fréquentation de foyers plébéiens. D’après les tics et les manies que j’observai, je pouvais constater que l'ersatz de civilisation, motif de notre immense orgueil, s'était propagé victorieusement jusqu'ici. J'abhorrais ces logements où régnait le bruit, le mauvais goût, la trivialité, la bassesse, où partout s'affichait posters colorisés représentant rockers aux cheveux acrylique, maillots criards de stars footbalistiques. Je haïssais pareillement la bimbeloterie de plastique, ignoble, écœurante. Ces décorations constituaient les témoins de la sous-culture à l’ère économique inventée par l’Homo arrogantissimus occidentalis comme autrefois l'industrie du silex taillé caractérisait l'Homo habilis. Comment ces brimborions pouvaient-ils provoquer engouement irrésistible aux uns, détestation répulsive aux autres? Le bipède actuel qui les avait commis pouvait-il se considérer supérieur à son lointain ancêtre?
L’appartement patricien par excellence était généralement habité par la veuve âgée qui depuis vingt ans n'avait pas ouvert la baie doublement murée de ses croisées doubles. Nous prévenions de notre apparition par un appel téléphonique. Cependant, quand nous sonnions, secouant un carillon grippé, rien pendant un laps de temps prolongé ne trahissait en ce lieu présence humaine. Parfois, un pivot en main de bronze agissant tel un marteau devait nous annoncer. Les chocs résonnaient sinistrement, pulvérisant un lourd silence. Nous pouvions imaginer que nous fussions la Parque ici-bas venue pour enlever sa proie. Cette ambiance enchantait particulièrement Karel qui plaisamment assénait des coups retentissants pour terrifier les aïeules. Notre inopportune irruption dans ce lieu morne et léthargique ébranlait une onde au loin se propageant lentement par degrés comme un séisme à travers les épaisseurs géologiques. Des bruits ténus, diffus, nous parvenaient enfin dans un délai de plusieurs minutes. Nous étions sans doute observés, scrutés, analysés, disséqués à travers l'œil-de-bœuf par un méfiant regard inquisiteur. L’on entendait le grincement hésitant d'un pêne actionnée par sa clé, puis le maniement précautionneux de plusieurs verrous. La porte à contrecœur finissait ainsi par s'entrebaîller. Néanmoins, elle était retenue par sa chaînette, ultime empêchement qui bloquait l'ouverture. Nous voyions alors apparaître un visage au teint livide et cireux qui nous considérait avec suspicion. Pour que l’on acceptât de nous recevoir, Karel déployait habilement de rassurants palabres. Sa voix déférente et confuse adoptait le ton merveilleusement imité de la candeur. L'entrée par ces portails, huis cadenassés, bloqués occasionnait à chaque adresse un combat héroïque obtenu grâce à bien des négociations, des tergiversations. Parvenus à l’intérieur, nous pénétrions dans un vestibule austère ainsi qu’un prieuré pour accéder au séjour solennel comme une église. Nous progressions précautionneusement sur des parquets bien cirés craquant sous nos pas ou bien sur des tapis râpés étouffant le bruit de nos semelles. Parfois, sur la moquette élimée s’étendait la carpette à longs poils blancs où nos pieds s'enlisaient, nous communiquant l'impression de fouler de la neige épaisse. Quelquefois, un fauteuil rembourré nous engloutissait à moins qu'il ne s'agît d’un canapé rebondi que surchargeait un amas de coussins polychromes. Dans tous les cas, s'arracher de ce traquenard moelleux représentait pour nous un titanesque effort qui dissipait tout le réconfort qu'ils nous avaient procuré. L’ameublement de style ancien, rococo, présentait des objets précieux, délicats sur des napperons ouvragés. Souvent, il s'agissait d’assiette en porcelaine où le fendillement constituait le sceau d'authenticité. Parfois luisait de la cristallinerie (*) simulant de la dentelle. Ces derniers objets se déclinaient en coupe à fruits, en figurine, en vase au décor floral sur un fond noir ou blanc. (*). Parfois, ces témoins somptueux de l’Art daignaient voisiner avec des œufs décorés (*), des poupées en limbe étroit de maïs (*) ou bien des bibelots communs qui paraissaient presque honteux de cette incongrue proximité. Nul coloris ne jurait dans l'harmonie de ces logis feutrés. L'extérieur n'y pénétrait que sous l'aspect d'un halo vague à travers des rideaux jaunâtres. Les bruits confus de la rue se trouvaient absorbés par l’épaisseur des tentures. Les cheminées en marbre où depuis longtemps n'avait pas reluit de rougeoyants brandons, trônaient majestueusement, mais leur aspect démodé transformait à nos yeux leur magnificence archaïque en prétention pompeuse. Les pianos abandonnés paraissaient pathétiques. L’hôte, ou plus souvent l’hôtesse, en ouvrait parfois le couvercle afin de nous évoquer les souvenirs lointains de leçons fastidieuses. Lors apparaissait un clavier figé depuis longtemps dans son mutisme. Pourtant l’avait parcouru jadis, afin de restituer rondos et menuets de Clémenti, Kulhau, Czerny, tant de mains enfantines. Des mains aux doigts frais, vifs, mignards devenus maintenant tremblants, ridés, racornis. Parfois, ces doigts malhabilement essayaient d’ébaucher un motif suranné. L'instrument, qui depuis longtemps n'avait pas vu d'accordeur, comme affligé, confusément exhalait des sons faux, incongrus. La narration d’anciens cours évoquait immanquablement le profil d'un professeur excessivement sévère ou bien excessivement débonnaire exploité par l'espièglerie d'un sympathique élève. Parfois, l’entretien se trouvait ponctué d’épanchements nostalgiques. La joie de notre interlocuteur à les évoquer n'égalait que notre ennui de les entendre. L’on nous contait sempiternellement des récits désuets, rancis que la courtoisie nous obligeait d’écouter avec une attention feinte. Pourquoi, me disais-je, évoquer le passé puisqu'il est mort? «J'ai toujours adoré Mozart» me confia mystérieusement une assidue mélomane, ainsi révélant sa dilection comme un goût d'une originalité rare. Sa bouche avait prononcé le nom de l'enfant prodige avec une intonation mystique en traînant sur la syllabe ultime alors que sa face émerveillée s'illuminait d'un naïf sourire. J’avais formulé par convenance un compliment vague à l’égard du compositeur divin, sans toutefois manifester mon zèle outre mesure. Cette idolâtrie m'impressionnait moins que tic manifesté par les adorateurs de Bach - nom qu'ils prononçaient bar, à l'allemande (*), évidemment. Quand ils évoquaient ce patronyme, ils ouvraient la bouche en inspirant longuement, l'air grave et sévère afin de bien signifier l'incommensurable étendue qu'atteignait le génie du Cantor.
Il régnait dans ces logis un environnement funèbre et le résident y déambulait comme un vivant cadavre. Contrairement à la commune opinion, la mort n'est pas un état qui survient brusquement après le dernier souffle. Non, c’est progressivement qu’elle apparaît. Certains individus, bien avant leur ultime heure, en sont imprégnés. Lors, celui que la Parque a désigné conforme instinctivement son existence à la vie de la momie dans un appartement qu’il aménage à l’aspect d'un sépulcre. Souvent traînaient des relents qui suggéraient l'officine et le formol, témoignant la sujétion de ces corps égrotants à l’art d’Asclépios. Les médications, comme un conventuel rite au long du temps, rythmait leur existence au lieu du jour et de la nuit. L'évolution de leur univers biologique intérieur, maintenu par l'incertain pouvoir du gériatre, incessamment les captivait plus que l’extérieur environnement devenu si lointain. Souvent, les huis clos par les volets comme un tombeau par sa dalle obturé, maintenaient sempiternellement une obscurité lugubre en leur appartement. Les rais lumineux, qui s'introduisaient comme une illicite effraction dans ces caveaux préconçus, paraissaient des intrus. Spontanément, ils s'évanouissaient, absorbés par le grouillement de la poussière ambiante ainsi que des vers malencontreusement dérangés dans leur cynique attente.
*
Ce voyage ininterrompu d’ossuaire antichambre en sas de nécropole où régnait déchéance et décrépitude avancées ne provoquait de ma part aucun attendrissement, mais un accablement mélancolique. Mon insensibilité complète à l'égard de ces vieillards m'étonnait sans que je m'en offusquasse. Je me serais apitoyé sur la moindre affliction ternissant le bonheur d'une angelette issue du Paradis alors que les malheurs endurés par les milliards d'humains à l’agonie me laissaient indifférent. Je me gardais bien d'interroger cet apitoiement sélectif dont je n'avais pas honte. J'imaginai le reproche outré de la dame à cet égard si elle avait su que j'entretenais un tel état d'immoralité.
De ces tractations et pérégrinations, nous ramenions parfois une insoupçonnée partition manuscrite ainsi qu’un butin précieux. J'avais l'impression d'être un malfaiteur extorquant son épargne à ma victime inconsciente, ambiguïté qu'entretenait naturellement Karel par des allusions subtiles. Je pus réunir ainsi dix partitions qu'avait déposées Milada chez ses relations musicales. J'avais parallèlement mené l’enquête au sujet de la biographie malgré mon serment de ne pas m'y livrer. Mais la dame au ton respectable était loin. J’enfreignais cyniquement les interdits que j’avais promis solennellement de respecter. Néanmoins, je ne recueillis que des renseignements très vagues.
À ce propos, la visite à l’un de nos correspondants nous valut une opportunité dont l'issue nous laissa dans la perplexité. C’était le premier professeur de Milada, relation de la famille. C’est ainsi qu’il nous proposa de téléphoner à la tante encor en vie de la compositrice, amie qu'il fréquentait parfois. Lorsqu'il me tendit le numéro, je n'osais profiter de la proposition. Bien que je fanfaronnasse, en effet je redoutais que Dagmar ne le sût par la parente. Sans me laisser le temps de réagir, Karel s'empara du numéro, puis tout de go le composa tandis que notre interlocuteur nous laissa par discrétion. Je ne saisis naturellement rien de la conversation, mais j'entendis mon traducteur prononcer Dagmar, puis Milada. L’échange, abrupt, paraissait laborieux. La communication fut brusquement coupée. La tonalité brisa le silence étouffant comme un présage étrange. Quel évènement s’était produit? L’interruption pouvait s’interpréter comme un pur accident ou bien la parente opposait manifestement sa volonté d’aborder le sujet. Pouvait-il s’agir d’un litige ancien concernant la famille? Je me plus à concevoir en mon esprit une autre hypothèse. J'imaginai le profil masqué d'un inconnu qui brusquement aurait coupé le téléphone en braquant son magnum sur la front de l’ancêtre. L'on pouvait aussi concevoir que l'homme, afin d’assurer le silence éternel de la parente, impitoyablement l’avait éliminée. Maintenant, son corps devait gésir dans un flot sanguinolent. Je voyais la scène idéale en cinématographie: gros plan sur la main gantée de noir qui s'abat sur l'appareil. Puis l'autre avec un mouchoir s’écrase inexorablement sur la bouche en apnée de la victime. Le coup de feu retentit pendant que la caméra, pudiquement ou suggestivement, s’oriente au plafond. Puis l’on voit les pieds de l’assassin quittant l’appartement. Le surlendemain, la camériste en découvrant le cadavre ensanglanté poussera, les bras vers le ciel, un cri suraigu de terreur. C’est le caractère évident, conventionnel de l’action qui me paraissait la quintessence en Art. Je n’étais pas suffisamment paranoiaque afin de croire aux divagations de mon esprit, néanmoins j'interrogeai Karel: «Vous n'avez rien entendu juste avant la coupure?» -«Non, rien» me répondit-il. Nous étions repartis sans dire un mot. Cependant, après un long moment de silence, au retour, Karel me révéla ce fait incroyable. D’après ses déclarations, la parente, amie de Milada, ne savait nullement que Dagmar fut sa cousine et ce nom lui paraissait inconnu dans la famille. Comment cela se pouvait-il?
Ces péripéties ne permettaient guère à ce point de tracer un plus consistant portrait de Milada. moins encor d'éclaircir le mystère entourant sa personnalité. La plupart des gens qui l’avaient côtoyée nous décrivaient le souvenir d'une adolescente illuminée par sa passion, fille aux cheveux longs et dorés, belle autant que talentueuse. Rien ne l’avait éloignée de Prague où brusquement un jour elle avait disparu, sans que l’on n’en sut jamais la raison. Lors, une idée me traversa. Pourquoi ne pas visiter sa tombe, ainsi nous disposerions d’un élément concret. La photographie d'une inconnue sépulture abandonnée sous les rayons du crépuscule aurait fourni pour un magazine un cliché romantique. Plutôt qu’un aride extrait de partition, l’image alléchante eût mieux évoqué le génie de la compositrice à l’intention d’un public peu féru de musicologie.
Karel promit de m’octroyer, par sa démarche auprès des autorités, l’exact emplacement de la concession familiale.


* Škoda - La firme tchèque Laurin & Klement fondée en 1895 fut rachetée par E. Škoda en 1925. Pendant la période communiste, la marque Škoda représenta la majorité du marché de l'automobile tchèque. Le modèle le plus répandu était la MB 1000 (appelé simplement Embéčko), puis Škoda 100 et 110.
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* Pays de l'Est - Un terme lié au découpage de l'Europe après la seconde guerre mondiale. Quant à la Tchéquie et la Slovaquie, ce sont des pays qui appartiennent géographiquement et culturellement à l'Europe centrale.
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* verreries en cristal - Cristal de Bohême, le décor gravé à la main rappelle la dentelle par son style et par la finesse des entailles.
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* décor floral sur un fond blanc ou noir - Céramique populaire à décor floral (bleuets, coquelicots, marguerites, épis de blé) peinte à la main sur un fond blanc ou noir. Origine: Bohême du Sud, (Šumava) ou Moravie.
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* oeufs décorés - Kraslice, coquilles d'oeufs peintes à la main de motifs folkloriques à l'occasion de Pâques.
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* poupées en feuilles de maïs - Personnages, animaux ou autres objets, fabriqués en feuilles de maïs séché, représentant les traditions paysannes slovaques.
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* Bach Bar à l'allemande - La vraie prononciation du ch n'est pas r mais un son qui ressemble plus au kh contrairement à ce qu'affirme le héros.
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VYŠEHRAD (*)


J'aimais que l'atmosphère impliquée par le cadre et le moment s'accordât à mon occupation. Tous les éléments devaient selon mon vœu participer à cette harmonie totale afin d’amorcer le processus actantiel parfait, qu'il s'agît du lieu naturel ou de l’affect. J'avais toujours scrupuleusement voulu maîtriser les évènements de ma vie pour y supprimer le hasard, et je tenais à contrôler sans faillir le cours prémédité de ses différents épisodes. Tout subit imprévu me paraissait discordance inadmissible, outrageante erreur, pareils à la note erronée dans un concert ou la bavure inesthétique en un tableau. Selon cet argument, les premiers émois prometteurs d'un amour devaient éclore à l’aube empourprée tandis que la séparation devait se dérouler tragiquement lors d'un crépuscule orageux. L’éveil de la Nature un beau matin correspondait à l’émergente oaristys et le bouleversement des cieux coïncidait à la passion contrariée. La tenue vestimentaire obéissait à la même adéquation. Pour ce motif, j'attendis le soir d'un jour pluvieux pour visiter le cimetière à Vyšehrad. Je revêtis en outre un vieil imperméable au ton gris lors que je réservai mon costume aux couleurs gaies pour une agape. Contempler ce lieu de méditation dévolu pieusement à la mort sous les feux et les réverbérations d'un soleil estival m’aurait paru comme une insupportable hérésie. De plus, je me préparai pour cet évènement comme on projette un pèlerinage. Religieusement, je me purifiai par une aspersion parfumée de brillantine. La promenade au milieu des tombeaux m’évoquait la transmigration d'une âme, une eschatologie par laquelle un esprit méditatif revoit son passé, prévoit son avenir.
Je pensais découvrir des alignements sépulcraux séparés par des allées rectilignes. Cet arrangement strict aurait supprimé tout revêtement végétal envahissant, hors celui, discipliné, mutilé, stérilisé des boulingrins et des ifs. Les seuls coloris seraient les tons lactescents, bistre, opalescents des œillets, des chrysanthèmes. Je croyais trouver un lieu sec absorbé par le dur minéral, marqué par la rigidité de l'ordre humain. Je découvrais au contraire une intrication gracieuse alliant plante, architecture, unissant Art et Nature, un espace unissant frondaisons, monuments sans que ne se rompît cet harmonieux accord. La prodigalité d'un terreau fécond remplaçait la désolation d'un terrain stérile. Partout, l'atmosphère évoquait la virginité de ces temps antédiluviens où le globe originel sortait de ses limbes. C’est ainsi que naissance et mort, procédant de la même interrogation métaphysique, en se rejoignant, s'interpénétraient par les extrêmes. L'âme ici retrouvait l'éternité, considérant la concrétisation de sa fugacité. Le pépiement des moineaux et leurs sautillements légers sur les tombeaux n'étaient pas irrévérencieux. Le volatile innocent pouvait allègrement picorer sur le chef des tombeaux sans que cette effronterie n’offensât le défunt ni qu'elle anéantît la sérénité de ce lieu sacré. Le sommeil des trépassés ne semblait pas troublé par le visiteur espiègle éveillant chez eux la nostalgie de la vie terrestre. Les jacassements des pies n'étaient pas l’importunité des conversations mondaines. Les moineaux semblaient des cieux les émissaires. Dieu les envoyait en ce bas-monde afin que l’Homme eût de l'Éden perdu la réminiscence. La profusion des houppiers semblait montrer la pérennité des éléments naturels capable ainsi de cicatriser patiemment, insensiblement, les déprédations des activités profanes. L'agitation forcenée des mortels semblait vaincue par la placidité des plantes. Le rameau du lierre, emblème éternel de la vitalité dionysiaque, étendait partout son réseau comme ignorant en sa verdeur le triomphal décret de la Mort qui soumet tous les êtres. La corolle exhibant ingénument sa couleur sans que n’en soient choquées les visiteurs chagrins, devenait encensoir au purificateur baume. Les nues dispensant un fin crachin formaient un gigantesque ostensoir versant la bénite aspersion de ses gouttes. Les coquelicots vermeils étaient feu du souvenir veillant les défunts. La douceur poétique anéantissait l'horreur des pensées macabres. L’orbe éployée de la fougère adoucissait planéités, angularités. Le vif éclat marmoréen neutralisait la matité dioritique. Le vert tendre étendu par le gazon comme un tapis abolissait la désolation des pavages. La sinuosité de la sentine atténuait la netteté des allées rectilignes. La mousse envahissant l’épitaphe, empathique, attendrie, semblait vouloir épargner au visiteur un discours trop pathétique et recouvrir d'un voile ému ces témoins de souffrance intime. L'atmosphère en ce lieu paraissait répandre un consolateur onguent sur la douleur morale et tempérer l'épreuve imposée par le deuil, cependant que les passereaux chantaient nénies, oraisons...
Je m'abandonnais dans une itinérance indéfinie, suivant les rues de la cité funèbre où les maisons devenaient monuments ornés de pots-à-feu, rinceaux, festons, où chaque habitant se muait en effigie méditative, en pleureuse élevant ses bras vers les cieux, les cheveux épars, dans sa déploration muette.
Je m'avisai d'atteindre enfin le but de ma visite en consultant le succinct plan fournii gracieusement par les autorités. J'observai plus attentivement l’inscription gravée sur plaque ou stèle au fur de ma recherche. Rodina Novákova, Rodina Málkova, Rodina Kalinova, Rodina Navrátilova... Rodina, ce mot énigmatique aussitôt me frappa. Ne pouvait-il se concevoir comme un prénom, celui d'une ancêtre ou d’une adolescente? Visiblement, il devait revêtir un sens différent puisqu'il se répétait partout sur les concessions. Pourtant, n'apparaissait-il aussi de féminine essence en raison de sa finale, à moins qu’il ne fût neutre. Je ne savais. De surcroît, le nom qui le suivait, observai-je alors, présentait la désinence en a. Le terme aurait pu désigner une entité plus vaste. Rodina (*). Ce mot répétitif m'apparaissait comme un leitmotiv, un code inconnu, secret, mystique, un fil d'Ariane accompagnant mes pas de passage en passage et de sépulture en sépulture. Je me croyais au bord du Styx comme une âme égarée déchiffrant un rébus pour découvrir la Vérité de notre existence. Rodina Sokolova, Rodina Strakova, Rodina Vitáskova, Rodina Kramářova... Rodina, ce terme en sa phonétique évoquait à mon esprit le sens de rassemblement circulaire et de repliement, de recueillement, de rotondité, de protecteur giron. Ce mot affirmatif, positif me paraissait chargé de chaleur, d'affectivité, d'affection. L'idée qu'il évoquait rejoignait son féminin caractère en lissant l’aspect trop abrupt du r et gommant le o masculin. Ce mot par la sonorité, sinon l’étymologie, si romaine, impliquait possiblement en sa racine un lien mystérieux unissant latinité, slavité. Pouvait-il remonter jusqu’à la protolangue européenne, origine ou convergence, ou bien encor hasard phonétique ou sémantique identité? Je le sentais si proche et si lointain. Je m'interrogeai sur la prononciation, caractéristique unissant plus encor linguistique et terroir. Se prononçait-il avec un accent tonique au niveau de l'avant-dernier son comme à l'italienne ou bien sur le son terminal? Dans le premier cas il eût exprimé rusticité, vitalité, dans le second stabilité, solidité. Je ne savais. Comment devait se prononcer également ce r initial? comme à la française ou comme à la russe? (*). Dans le premier cas, il aurait traduit élégance et dans le second puissance. Je ne savais. Rodina Zelenkova, Rodina Liškova, Rodina Dostálova, Rodina Dusíkova... Rodina. Ce mot ne pouvait désigner qu'une idée sacrée, fondamentale. Ne paraissait-il comme un témoin reliant morts aux vivants, comme une affinité charnel unissant les individus qui provenaient tous du même ancêtre? Ne pouvait-il représenter la valeur qui seule importait finalement à l'Homme ainsi jeté dans l'inconnu de l'Existence. Ne s’identifiaitt-il à travers le temps au principe essentiel qui nous permît d'affronter le monde et la solitude. Ce mot très simple et trop simple assurément ne traduisait-il intégrité, plénitude. Ce mot primordial, c’était celui qu’avaient conçu les premiers sapiens au temps solutréen dans le vocabulaire initial de l'Humanité. Rodina Fialova, Rodina Bendova, Rodina Maškova, Rodina Koželuhova... Rodina. Je le répétai, je l'épelais, sans pouvoir cependant en percer le mystère. Je regrettai vivement de ne pas avoir amené mon dictionnaire. Si je l'avais eu, je l’aurais fébrilement consulté pour découvrir la signification de ce terme. Je m'avisai pourtant. Ce mot ne demeurait-il d'autant plus fascinant que j'en ignorais le sens? Le connaître au contraire en eût détruit sa profondeur, sa teneur, sa force évocatrice? Ne valait-il mieux que je l'ignorasse? Bien sûr. Maintenant, je savais qu'en rentrant, je me garderai de saisir mon dictionnaire.
C'est alors que poursuivant mon investigation, mon regard s’arrêta sur un parement où se trouvaient inscrits ces mots: Rodina Borova. Rêvais-je ou subisais-je une hallucination? Paradoxalement, une idée paraît d'autant plus éloignée qu'elle est obsédante. Même, elle évacue sa possibilité dans l'indéterminé lors que nous la sollicitons mentalement. Son irruption dans la réalité nous paraît une occurrence impensable, un miracle. Rodina Borova, pourtant, concession parmi des milliers, concession parmi d’autres. Pourtant je me sentais déjà déterminé par elle. N'atteignais-je ici ma destination? Ma présence auprès de ce tombeau ne signifiait-il pas la prémonition d'un futur que j'ignorais? Je parcourus les noms. Pavel Bor, Jaromír Bor, Pavlína Borová. Mais nulle indication de Milada Borová. Pourtant la concession présentait plusieurs compartiments inoccupés qu'on n'eût pas manqué d'utiliser pour sa dépouille. De plus, il m'apparut qu’un membre avait bénéficié récemment d’un emplacement vacant après le décès de la compositrice, un an plus tôt, d'après la date indiquée. Ce décès, plus tardif, correspondait à la génération précédant les deux cousines. Que pouvait signifier ceci? Je m'approchai de la sépulture. Là, dans un pot croissait encore un chrysanthème en fleurs agrémentant la dalle. Qui pouvait l'avoir déposé? Quel descendant inconnu? Dagmar? quoiqu'elle eût certifié ne pouvoir se déplacer aussi loin. Que d’interrogations!
Je n'approfondis pas ma réflexion concernant ce fait curieux, plutôt cette absence et je tâchai de retrouver la sortie du cimetière en suivant le circuit des allées. C'est alors qu'une irrésistible attraction me conduisit vers un autre emplacement. Tombe inconnue pour moi (*) que je n'avais jamais vu de ma vie, mais qui hantait mes pensées depuis longtemps. Je savais qu'elle était là, qu'en silence elle attendait mon passage. Mon pas m'y dirigeait sans que m’en fût connu le chemin. Je la rejoignais comme on retrouve un ami disparu. Déjà, son familier profil apparaissait à mon œil, vertical obélisque, affirmation qui s'opposait à l'abaissement de l'horizontalité. Soudain, mon esprit fut traversé par un déchirement. Je demeurai pensif, immobile et courbé devant la dalle.

Jaký byl tvůj život, jaký byl můj život ? (*)
Ta vie, ta vie. Pour toi, qu'a-t-elle été? Ma vie, ma vie, qu'a-t-elle été?
Tvoje ztracené mládí, moje ztracené mládí?
Ta jeunesse évanouie, qu'a-t-elle été? Ma jeunesse évanouie, qu'a-t-elle été?
Nostalgie, nevyslovitelná nostalgie
Nostalgie, nostalgie
Bedřiška, Bedřiška, už není, už je pryč. Jak bez ní možno žít?
Bedřiška, las, où la trouver, las, où la trouver?
První láska a poslední láska
Premier amour, unique amour
A ta nota, ta nota, co mě pronásleduje
Le silence, ô le silence, Et puis la note, incessamment la note
Après ce temps de méditation dont je n’aurais su préciser la durée, je retrouvai la réalité. Le crépuscule obscur descendait sur la Vltava. Son cours imperturbablement s'épanchait comme un déroulement que rien ne pouvait ralentir, ni retenir. Pourtant, pourtant viendrait un jour, inéluctablement, où se tarirait la source alimentant son flux. Cette onde un jour cesserait sa course inutile... Déjà, la nuit s'épaississait. L’on eût dit qu’un dieu sidéral versait d'une invisible urne un torrent de cendre éthérée. Je compris qu’approchait l’heure où les vivants devaient laisser la place aux revenants. Dès que le dernier rayon du soleil s'éteignait, la Terre infestée devenait le royaume où trônaient les spectres. De même aussi je comprenais que la nocturne Existence était la Vérité lors que la diurne apparence était le mensonge. Quand tout sera fini, son évidence étouffera l'Erreur de l'Être. Sa puissance engloutira les humains, l’Univers avec ses galaxies, la Matière et l'Espace. Limbes de la Création rejoindront aven de la Destruction, la catagénèse épuisera l'anagénèse. La Nuit, ce n'est pas, comme ont dit les savants, la disparition des radiations privant de couleur objets et fluides. La Nuit, c’est l’horreur, c'est l'engloutissement qui s'abat sur la Terre et la réduit, l’absorbe et l'écrase. La Nuit, c’est la chape enténébrée qui détruit la réalité. La Nuit, c'est un étouffoir gigantesque, un éteignoir formidable engourdissant la Vie. Les démons sont tapis dans sa profondeur insondable. Pythons, boas, cobras, anacondas sont prêts à nous lacérer, nous enlacer, nous ligoter. Le cauchemar, aussi noir fût-il, n’aurait suscité plus monstrueuse engeance. Partout, l’on voit gueule émettant son venin, bavant son fiel. Partout l’on y voit bouche éructant sa vomissure et sphincters déversant excréments. Partout sont dressés dans l'épaisseur putride appendice écrasant, tentacule enserrant. verge en érection rejetant gluants éjaculats.
El sueño de la razón produce monstruos (*)
Cet aphorisme accompagnant un dessin me revint en mémoire. La nuit, c'est l'Effroi, c'est l'Épouvante. La Nuit, c'est le chaos, le silencieux cataclysme engourdissant la Matière au sein du Néant. Le noir, ce n'est pas une absence avérée de couleur comme ont convenu les physiciens, non, le noir au contraire est la couleur plus qu’une autre évidente et majeure, intense et dense. La Nuit, c'est la grande Énigme et le grand Mystère étendu sur l’Univers. Ténébrosité, Lumière, obsédante opposition, dualité fascinante. Pourquoi la prime étincelle a-t-elle un jour surgi pour générer le faix ininterrompu des joies et des souffrances? Pouvait-on résorber cette abomination? Pourtant, pourtant... Lumière, ô Lumière. ô toi, l'ange ailé diaphane, ô Lumière, ô Beauté, Beauté, Génie, Puissance. Comment la sublime entité peut-elle interpénétrer son inverse horrible?, Comment put-elle un jour s'élaborer?


* Vyšehrad - (Le rocher, le cimetière, l'église) La légende y place le siège des premiers rois de Bohême, où la princesse Libuše aurait prédit la gloire à la ville: «Je vois une grande ville dont la gloire atteindra les étoiles.» Le lieu fut également célébré par le compositeur B. Smetana - dans le cycle de poèmes symphoniques Má vlast Ma patrie. Un cimetière du même nom s'étend sur le sommet, il abrite les tombes d'Antonín Dvořák et Bedřich Smetana.
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* Rodina - En tchèque: famille. En russe: patrie
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* à la russe - En russe l'accent tonique dans le mot rodina se situe sur le o. En tchèque le mot ne comporte aucun accent, les trois syllabes ont une prononciation courte, de même longueur. Ce r initial - Le r tchèque se prononce à l'italienne (ou à la russe...)
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* Une tombe que je n'avais jamais vue de ma vie - Il s'agit de la tombe de Bedřich Smetana comme l'indique la suite du texte. Bedřich Smetana: 2 mars 1824 à Litomyšl - 12 mai 1884 à Prague. Il étudie la musique à Prague et travaille comme maître de musique dans la famille du comte Thun. En 1848 il fonde sa propre école (de musique). En 1849 il se marie avec son amour de jeunesse Kateřina Kolářová dont il a 4 filles. La deuxième, Bedřiška, manifeste un vrai talent pour la musique. Sa mort précoce affecte Smetana à tel point qu'il compose en sa mémoire le Trio pour piano en sol mineur. Entre 1658-61, Smetana vit en Suède (Göteborg) où il compose, organise des concerts, et exerce comme chef d'orchestre. Sa femme atteinte de tuberculose, meurt en 1859 pendant un voyage en Bohême. C'est à elle que Smetana dédie plus tard le 3e mouvement de son Quatuor de ma vie. Après son retour définitif en Bohême, Smetana peine à obtenir le poste du directeur du Conservatoire de Prague, il rencontre des ennuis financiers. Le succès de ses 2 premiers opéras Les Brandebourgeois en Bohême / Braniboři v Čechách et La Fiancée vendue / Prodaná nevěsta lui assurent en 1866 le poste du chef d'orchestre de l'Opéra de Prague. A partir des années 70 sa santé se dégrade. En 1874 il perd l'ouïe et doit abandonner son poste de chef d'orchestre. Malgré ses ennuis de santé, il se consacre entièrement à la composition. Il vit à la campagne chez sa fille Žofie, (la seule des quatre qui a survécu) mais en 1884 il est interné dans un asile psychiatrique à Prague où il meurt. Il est enterré au cimetière de Vyšehrad. Les problèmes de santé et la surdité de Smetana furent longtemps attribués à la syphilis, mais cette hypothèse fut infirmée au début des années 2000 lorsque le docteur Jiří Ramba put étudier le crâne du compositeur. Il y découvrit des traces d'osthéomyélitis, une inflammation infectieuse due à un accident grave survenu dans la jeunesse du musicien. B. Smetana est considéré comme le compositeur tchèque et patriotique par excellence. Au moment du réveil culturel et linguistique de la nation, il s'engage dans le mouvement nationaliste. Son oeuvre est tournée vers sa Bohême natale, que ce soit dans le cycle unique Ma patrie comprenant la célèbre Vltava (Moldau) ou dans ses grands opéras historiques: Libuše ou Dalibor, ou encore dans son célèbre opéra La Fiancée vendue, dont l'action se situe dans un petit village typiquement tchèque. Le festival international de musique classique Pražské jaro / Le Printemps de Prague qui débute le 12 mai, le jour de l'anniversaire de sa mort, s'ouvre par le cycle Ma patrie.
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* Jaký byl tvůj život - Ces phrases ne figurent pas sur la tombe de Smetana, ni sur aucun autre document relatif à ce compositeur, mais elles représentent des allusions à différents épisodes concernant sa vie et son oeuvre. Ce sont des éléments fictifs introduits par l'auteur. Les phrases en français ne sont pas une traduction des phrases tchèques qui les précèdent, il s'agit d'une création de l'auteur à partir de la version tchèque. L'ensemble de ces phrases sont des allusions au Quatuor n°1 De ma vie de Smetana: évocation de sa jeunesse nostalgique, de son premier amour à l'égard de sa première épouse, deuil de sa fille Bedřiška, début de la surdité avec le sifflet strident de la note mi (Finale de l'oeuvre) «Sifflet funeste et strident marquant le début de ma surdité, déclenchée en 1874, c'est la note mi du finale» note le compositeur dans la description de son oeuvre. B. Smetana perdit l'ouïe brutalement dans la nuit de 19 au 20 octobre 1874. Malgré cela il ne cessa jamais de composer. Son cycle Ma patrie est directement lié à ce moment difficile par les deux premiers poèmes Vyšehrad - terminé le 14 octobre 1874. Smetana note dans la partition «pendant mon atteinte auditive» Et deux jours plus tard il commence à composer Vltava, terminée le 8 décembre de la même année. Entre 1876-83, après maints essais infructueux pour guérir sa surdité, naissent deux chef-d'oeuvres, qualifiés comme inclassables. Deux quatuors pour cordes, en mi mineur et en ré mineur. «Composition à caractère privé, et écrite pour cette raison pour un quatuor à cordes qui doivent s'entretenir comme dans un cercle d'amis» note le compositeur. Dans le Quatuor n°1 De ma vie, en mi mineur, Smetana revient avec nostalgie vers sa jeunesse romantique, il annonce le début de sa maladie. Il se souvient également de l'amour pour sa première épouse, une période joyeuse au cours de laquelle il compose des danses tchèques, puis il revient vers une autre période empreinte de joie, où il comprit la vraie force de la musique nationale. Enfin survient cette interruption brutale due à la maladie. A propos du Quatuor n°2 en ré mineur, Smetana écrit qu'il y reprend sa propre histoire «après la catastrophe.» Smetana fut touché dans sa vie par d'autres tragédies - notamment par la mort de son épouse et de trois de ses quatre filles dont Bedřiška, sa préférée, qui repose au cimetière d'Olšany aux cotés de sa mère, la première épouse de Smetana.

Jaký byl tvůj život, jaký byl můj život? Quelle était ta vie, quelle était ma vie?
Tvoje ztracené mládí, moje ztracené mládí? Ta jeunesse perdue, ma jeunesse perdue ?
Nostalgie, nevyslovitelná nostalgie. Nostalgie, une indicible nostalgie Bedřiška, Bedřiška, už není, už je pryč. Jak bez ní možno žít? Bedřiška n'est plus. Commet peut-on vivre sans elle?
První láska a poslední láska. Premier amour et dernier amour
A ta nota, ta nota, co mě pronásleduje. Et cette note, cette note qui me poursuit.
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* El sueño de la razón produce monstruos - Le sommeil de la raison produit des monstres. Devise inscrite sur un dessin du cycle Caprices du peintre espagnol Francisco de Goya. Cycle de dessins (gravures) satiriques, crées après 1797, et édités en 1799, fustigeant les défauts, vices et excentricités de de la société espagnole et brièvement commentés par l'auteur. Cependant les commentaires, prennent souvent une connotation symbolique de vérité générale. Sur la gravure El sueño de la razon produce monstruos qui inaugure la deuxième partie du cycle, le peintre se représente assis à une table, endormi, entouré de silhouettes d'animaux cauchemardesques - des hiboux, chauves-souris, un chat géant... Le titre est noté sur le coté de la table en forme de panneau. Goya rajoute encore une explication: «La fantaisie abandonnée par la raison produit des monstruosités, en revanche, liée avec elle, la fantaisie devient la mère de l'art et la source de tous ses miracles.» Ce dessin existe en deux versions presque identiques. La première version porte le titre Sueños et devait initialement inaugurer le cycle entier avec l'intitulé: Langage universel, dessiné et gravé par F. de Goya, l'an 1797 et en marge de la page Goya rajoute: «L'auteur qui rêve. Sa seule intention est de condamner toutes les infamies préjudiciables et le but des Caprices est de sauvegarder pour l'éternité le fidèle testament de la vérité.»
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LE SPECTRE ENVOÛTANT DE MOZART


«Monsieur le Critique» s'exclama jovialement en français mon interlocuteur, les bras ouverts, dès que j’eus franchi le seuil de son bureau, mais immédiatement, négligeant de savoir si je connaissais le tchèque, il me proposa d'échanger en allemand. Probablement jugeait-il ce choix plus adéquat pour aborder un sujet musical, et surtout Mozart. Le compositeur germanique en effet dépassait incomparablement les Smetana ou Dvorak pour lesquels un régional dialecte eût bien été suffisant. Par chance, il faut le préciser, je connaissais passablement l’idiome élu de Goethe. De surcroît, la permanence obligatoire assurée par Karel en ce jour à l'hôpital Vinohradská nemocnice (*) ne me laissait pas le choix.
Le conservateur se présentait comme un personnage en dehors du commun. Sa physionomie se conformait à l'aspect d'un intellectuel, mais le bouillonnement de l'idéalisme artistique et philosophique apparaissait malgré ce faciès discipliné. La dolichocéphalie prononcée de son crâne en sa base était compensée par sa chevelure abondante. Deci delà s’en échappait un jet ébouriffé comme une idée fantasque ainsi jaillissant de son génial cerveau. La calvitie par contraste en affectait le sommet. Celui-ci pouvait évoquer vaguement d’un œuf la coquille en calcaire ou d’un billard la boule ivoirine astiquée soigneusement. Ce volume en sa rotondité glabre, équilibré par le débordement capillaire au niveau de l'occiput, semblait représenter la personnalité de ce Janus mortel exprimant pondération doctorale aussi bien que véhémence émotionnelle. Ce visage exhibait son hypertrophie céphalique, émanation de la noble activité cognitive alors que ses pieds, ses genoux, dévolus à la déambulation mécanique, au-dessous du bureau, demeuraient honteusement cachés. Pareil à l'effigie de son héros, il paraissait pour moi se réduire à l’aspect d’un buste, ignorant la partie de son organisme indigne. Bien qu'obligeamment il se fût levé pour m'accueillir, il se trouvait en effet masqué par le paravent de son bureau.
Sa cravate, informe et négligée, fripée, mal nouée, montrait que cet esprit se consacrant à la délectation purement auriculaire en son for méprisait considération matérielle et marqueur sociologique. Néanmoins, la présence affichée de ce colifichet vestimentaire indiquait un habitus de classe, élevant sa personne au-dessus du vulgus pecum avec lequel on ne l’aurait surtout pas confondu. Nécessairement, inévitablement, sa face était pourvu de lunettes. Ce dispositif, plus que sa fonction de visuelle amélioration, représentait l’accessoire obligé sans lequel ne peut se présenter décemment un intellectuel, qu'il fût véritablement sujet d'une insuffisance oculaire ou bien que, tare affligeante, il en fût dépourvu. Cet appareil de verre et d’acier représentait l'artificialité d'un instrument propre à l'Homo sapiens qui s’opposait à l'acuité d'un sens naturel, apanage inné de l'animal. Surpassant le cristallin, simultanément, il assurait la fonction de télescope afin de sonder le métaphysique infini, lorgnette afin d’analyser l’environnement politique et social, microscope afin de fouiller la psyché, périscope afin de traquer les affects, prisme analytique afin d’interpréter, décomposer la complexité du Réel et de l'Imaginaire. Plus que tout cela, ne servait-il d’écran, de rempart transparent, d’archère aux aguets pour lancer regard inquisiteur, déstabilisateur suivant l’ouverture ou l’obturation calculée de la paupière. C’était finalement le médiateur mental par lequel tout l'univers se trouvait examiné, scruté, décrypté, décodé, modélisé.
Malgré son regard braqué sur moi pour m'attirer dans son giron possessif, annihilant ainsi ma pensée, d’un regard fugitif, je parcourus la pièce.
Mozart, Mozart, ici, là, partout. Portraits, partitions, cachets et lettres. Mozart, Mozart... Le moindre objet, banal, anodin, que tel Midas, il avait pu jadis toucher de sa main, devenait précieux, digne assurément de vénération démesurée. Tous ces brinborions, futilités étaient chargés d'un sens prégnant d'autant plus qu'ils se révélaient insignifiants par eux-mêmes. Par ce paradoxe, ils témoignaient d'un sentiment confinant au snobisme aussi bien qu’à la sacralité mystique.
Sur le bureau lui-même, au centre de la pièce, inévitablement, trônait un buste. Mozart en personne, attentif, présent, en marbre au lieu de chair, mais qu’importait. Le spectre envoûtant de Mozart, concrétisé, minéralisé, ressucité. Comment n'aurait-il pas été le sujet de conversation, comment n'aurait-il pas été l'objet d'une apologie sans restriction puisqu'il se trouvait devant nous? L'on eût dit que le bronze allait parler, que les sourcils pouvaient se froncer, les yeux pétiller pour nous signifier son assentiment ou sa désapprobation. Comment oser devant cette effigie pétrie d’autorité, de gravité, dont l'hiératique immobilité renforçait l'effet, proférer la moindre objection, la moindre hésitation concernant son génie supérieur? Néanmoins, c'est un grand soulagement pour un commentateur que l'objet de son panégyrique ait depuis longtemps quitté ce monde et ne puisse en dénoncer la grandiloquence. La disparition de l'intéressé permettait sans honte et sans risque audace exégétique, hyperbole exagérée.
L'excessive aménité qu'avait affectée mon interlocuteur contredisait la déférence émanant de l'environnement. Ce contraste involontaire ou volontaire intimidait plus encor le visiteur.
Par la fenêtre apparaissait le parc. Voilà, me dis-je un angle autorisant enfin le regard à s'évader sur les frondaisons, les buissons, le gazon. Pourtant je savais - pour l'avoir aperçue depuis le seuil jouxtant la salla terrena - que non loin se trouvait, comme un obligatoire aboutissement, la statue du compositeur, monumentale au sommet de son piédestal. De même à l'horizon, Černý vrch, la colline où son regard aimait considérer les vignobles. Comment ne l'avait-on pas encor nommée Coteau Mozart? Mozart, Mozart partout, Mozart. Non, l'oublier, fut-ce un instant, s’avérait impossible. Tout se trouvait ici pénétré, baigné, saturé par sa présence. Mozart chuchotaient les frondaisons, Mozart criaient les buissons, Mozart clamait le gazon, Mozart criait la colline. Tous les éléments prodiguaient à l’unisson leur immense ovation. Mozart, ici, là, partout Mozart. Bertramka (*), le Temple et Musée de Mozart que visitaient les pèlerins-mélomanes. Précisément, je me trouvais à l'épicentre, au cœur, au pivot de la sphère où se manifestait le génie salzbourgeois. Devant moi se tenait son représentant sur Terre, ambassadeur, pontife et mandarin dévoué qui rendait un perpétuel hommage à son dieu musical.
Quelque anodin sujet que j'abordasse, immanquablement, mon interlocuteur le ramenait à son compositeur favori, déployant pour cet exercice appliqué de déviation dialectique une admirable habileté. Le titre obséquieux dont il me gratifiait par sa continuelle interpellation de Monsieur le Critique, induisant en mon for un soupçon sur ma légitimité de mériter cet honneur, me rabaissait paradoxalement. De sa part, il s'agissait naturellement d'un procédé visant à marquer la supériorité de sa position tandis qu'il affichait apparemment une humilité respectueuse. De même, il ne cessait, en pointant son doigt vers moi, d'utiliser la formule Savez-vous… qui voulait signifier Je veux bien considérer, dans ma gratitude au niveau d’excellence où me situe ma qualification que vous ne savez pas… Cependant, lorsqu'il pouvait placer un fameux trait d'érudition, soudainement il passait à la formulation réciproque Vous savez... destinée à suggérer mon incompétence, euphémisme évident qui voulait signifier Comment, vous ne savez pas... sinon Vous devriez vous trouver honteux de ne pas savoir... Crânement, il affichait à mon égard l'autorité du spécialiste averti sur le profane ignorant, du professionnel sur l'amateur, affectant le sérieux d'un pur intellectuel, mais quelqu'effort qu'il fît pour tempérer sa passion, parfois de son œil il en jaillissait un éclair tel un soleil irradiant sa face. Tout dialogue est toujours un viol réciproque, où chacun livre impudiquement son visage. Pourtant ce visage exhibé sans pudeur n’est-il pas indécent, plus que nos parties sexuelles. Si nous devions respecter l'intimité de chacun, nous devrions toujours nous présenter la face occultée par un burnous comme au Sahara le Touareg parcourant les regs. Mon zélateur mozartien dans son discours se comportait comme un représentant de la science appelée dure, il ne pouvait cependant masquer l’ignominie qu’il traînait de pratiquer la science ainsi désignée molle. Devant un chimiste, un biologiste il se fût trouvé honteux de mimer aussi manifestement une appartenance à la catégorie de la connaissance objective. Devant moi - plus bas dans cette échelle en raison de la subjectivité qu’impliquait ma fonction de critique, il se permettait de pavoiser. Captieusement, il m'annihilait, m'absorbait, me ligotait par son discours faussement lénifiant. Ses bras qui s'ouvraient par moments en un geste emphatique imitaient le pseudopode amibiens phagocytant un animalcule ou bien les anneaux d'un boa constrictor étouffant sa proie fascinée.
Je ne savais trop que dire en préambule à ma requête et crus bon d'exprimer un hommage à Mozart:
«J'ai toujours éprouvé grande admiration pour les compositeurs autrichiens, Mozart en particulier...» -«Mozart ne fut jamais Autrichien» m'interrompit-il avec un grand sourire afin d’atténuer la vexation qu'eût provoqué sur moi la constatation de mon ignorance. «Mais si vous aviez évoqué Diabelli, votre affirmation fût vraie» continua-t-il en proférant un rire enjoué, surajoutant finement une autre allusion sur l'erreur que j'aurais pu commettre en considérant Diabelli comme un compositeur italien. Cependant, ma fausse affirmation, que je savais telle, avait enfoncé dans sa défense un premier coin. Lui, représentant de la nation tchèque, en cela se voyait bien signifier qu’il entretenait l’adoration d’un compositeur symbolisant l’héréditaire ennemi de son ethnie. Je m’estimais le vainqueur du premier assaut dialectique.
Soudainement, il plissa les paupières. De son regard perçant, il me considérait comme un joueur de billard étudie les répercutions d’un impact avant de tenter sa combinaison. Puis brusquement il dit, projetant son index vers moi: «Savez-vous... comment fut inhumé le corps de Mozart?.» J'étais heureux de pouvoir enfin montrer quelqu’érudition concernant le divin compositeur. -«Selon ce qui fut rapporté, Mozart fut transporté de nuit dans la fosse anonyme alors que sévissait la tempête. Nuit d'épouvante où l'on aurait dit que le monde allait s'engloutir dans une déchirement apocalyptique. N'est-ce un hasard presqu’hallucinant pour ce génie surhumain? » -«Légende apologétique, invention, fable. Pas du tout. Nuit banale et calme. Pas la moindre averse. Ni vent ni pluie, rien . Les croque-morts ont accompli leur travail sans que le temps ne les inquiétât. Le communal registre en témoigne. Ha, ha, ha....»
Épanoui par ma déconfiture, il enchaîna «Savez-vous, Monsieur le Critique, hélas pourquoi Mozart de son vivant n’a pas connu la célébrité?.» Ne désirant surtout pas soulever de polémique, ainsi benoîtement, je récitai la position de la musicographie conventionnelle. -«Comme il en est de tous les grands génies, Mozart fut poursuivi par la faction des médiocres. Leurs menées sont parvenues à l'étouffer pour s'imposer à sa place. Quand n’y suffisait pas l’intrigue, y subvenait le poison. Mais le temps a restauré la vérité, rabaissant les jaloux sans talent. -«Pas du tout. C'est Mozart, considéré comme un petit compositeur, qui se montrait jaloux des compositeurs à la stature européenne. Guère objectif, il traita Clementi de mecchanista. De plus, autoritaire, il interdit à son attentionnée sœur de jouer les partitions du compositeur italien pour ne pas gâcher son goût. Mozart considérait les Stamitz père et fils comme indus barbouilleurs de notes. Bon mots d'artiste à propos de collègues. Tout cela ne revêt nulle importance. Le circuit médiatique a grossièrement exploité ce mensonge affirmant que Salieri lui-même aurait loué l’exceptionnel génie de Mozart et qu’il en devînt jaloux. Salieri, fut pourtant le bienfaiteur de son fils et le premier à diriger la 40e après la mort de Wolfgang Amadeus. Comment, glorifié par les cours d'Europe et considéré comme un compositeur majeur de son temps, aurait-il éprouvé de la rancœur à l'égard du petit musicien qu’était Mozart? L’on sait que Salieri n'a jamais tenté d’assassiner Mozart, mais la société musicale a sans vergogne assassiné la réputation d’un génie, Salieri. Sachez, Monsieur le Critique attitré, que sans la moindre effusion de sang, l’on peut commettre un virtuel crime. Le crime ainsi perpétré sur un mort n’est-il plus hideux que sur un vivant? Crime absolu, parfait, définitif dont on ne retrouvera jamais le coupable et dont jamais l’on ne réhabilitera la victime.»
Je devais avouer que j’étais décontenancé par cette audacieuse argumentation provenant d’un adorateur mozartien. Pourtant, je connaissais bien ce procédé rhétorique utilisant comme un judoka la puissance antagoniste, énoncer de soi-même un argument défavorable afin d’éviter que l’adversaire à son profit ne l’utilisât. L’argument pouvait ainsi plus facilement se négocier à son avantage. C’était dire en fait Vous voyez, cet argument est bien insuffisant car malgré cela… Mais quelle habilité dans ce développement de la prolepse! J’en étais admiratif. Là-dessus, je tentai gauchement d'exposer le sujet de ma visite. Je lui parlai de Milada Borová qu'il avait possiblement connue jadis. De nouveau, comme un tic il plissa les yeux finement. S’agissait-il d'un intérêt pour mes propos, d'une indifférence ou d'une improbation? Puis, dès que j'eus évoqué la cousine et ses rapports avec la compositrice, il bondit comme un diablotin. «Savez-vous ce que Mozart, génie délicat, aimable écrivait à sa cousine? -«Des subtilités sur la musique et sur la vie tels qu’un aristocratique esprit seul peut livrer, j'imagine, ou bien les épanchements de passion platonique insufflant une âme ingénue. Je conçois de sa part le témoignage innocent d’un amour chaste enfoui sous la pudeur qu’un policé langage exprime.» -«Pas du tout. Mozart envoyait à sa cousine... des billets pornographiques» me dit-il, plantant son regard dans mes yeux. Pour cet emphatique effet, il n’’avait pas craint d’enlever ses lunettes.
Je ne pus éviter, malgré moi, de trahir un mouvement de stupéfaction dont il jouit manifestement, si j'en jugeai par un léger pli qui releva discrètement le coin de sa bouche. «Des billets pornographiques» réitera-t-il d’un ton blasé, tranquillement.
En cela, j’admettais qu’il marquait un coup double, ou triple au niveau dialectique. Principalement, il se libérait du complexe impliqué par son intellectualité, ce frileux idéal qui lui collait à la peau, le rongeait perpétuellement. Lui, distingué mélomane, esprit imbu de pureté, n'était pas effarouché par la turpitude et l’horreur du sexe. Lui, supérieur exégète honorant Mozart, il pouvait surmonter ce témoignage accablant de trivialité dont son idole était frappé. Mozart, grâce à Freud, par ce truchement post-mortem, de même échappait à l'archétype émasculée du chérubin trop sage, il devenait plus profond, plus génial, plus moderne encor en s’encanaillant. C'était bien joué, je devais le reconnaître.
Puis, changeant de registre, il s'élança dans une indéfinie tirade. «La cousine, oui, la cousine, ah, cher Critique, et vous savez ce qu'il en fut pour d'Indy, l’un de vos compatriotes. Là, subtilement, il intercala dans son discours un léger temps d’arrêt qui pouvait me signifier Voyez, je peux vous en apprendre au sujet des compositeurs français. Puis il reprit avec véhémence. La cousine, oui, la cousine, ah, cher ami, savez-vous ce que peut représenter la cousine? La cousine est l'être exceptionnel, mystérieux, simultanément proche et lointain, qu'on découvre à l'occasion de réunions familiales. Bien sûr, fille à la beauté parfaite, irrésistible, idéale. C’est l’être avec lequel vous pouvez envisager des rapports qui vous sont interdits avec la sœur. Vous ne comprenez pas très bien, enfant, ce lien familial ambigu, plus ou moins ténu, qui vous la rend accessible. Vous pouvez la voir, l’aborder, lui parler, vous pouvez l’approcher, la toucher. La cousine, irradiante et fascinante. La cousine est le phantasme obsédant parmi tous, que puisse imaginer un enfant. Vous rêvez d'elle. Vous guettez son apparition de période en période. Vous la protégez, vous l’adorez. Pour vous elle est miroir, émanation de votre aspiration. La situation privilégiée de cousin vous permet à son égard tout ce qui serait impossible, incongru vis-à-vis d’une étrangère. Vous pouvez la côtoyer malgré les rigidités sociales. Dans votre âme alors, elle engendre un amour fulgurant, fou, délirant, éblouissant,» -«Mais si par hasard il s'agit de cousines» objectai-je?
Il prit un air grave. -«Si jamais l’une et l’autre au sein de la famille ont position de concurrence, alors, alors... Dans ce cas, l'apparition d'une intruse affichant capacités et dons musicaux supérieurs, déclenche au cœur de l'autre un ressentiment violent, radical, attisée par la proximité. La jouissance éprouvée par l’une à briller dans le relationnel microcosme se trouve accaparée par la rivale inattendue. La présence autour des rejetons appartenant à la fratrie, surtout masculins, ne peut qu’amplifier cette animosité Lors naît dans le cœur de la moins avantagée dans la dispute une exécration qui peut la pousser jusqu’à l’acte odieux, inimaginable.»
Un moment de lourd silence après sa répartie s’établit. C’est alors qu’un tressaillement froid me parcourut l’échine. Profitant de la pause opportune interrompant son discours, je me levai prestement en remerciant mon hôte. C’est avec un empressement exagéré qu’’il m'accompagna jusqu'à la porte. Je découvrais alors presque avec étonnement que ce pur intellectuel ainsi qu’un ordinaire humain, se trouvait pourvu de pieds, de genoux, de jambes. Néanmoins, il marchait de manière embarrassée. Tandis que son esprit aisément se mouvait tel un funambule adroit sur le fil ténu de la rhétorique abstraite, inversement son corps se déplaçait avec lourdeur sur le sol concret de la réalité. Ne ressemblait-il à cet albatros chanté par le poète. Pour accompagner sa poignée de main chaleureuse, il me passa le bras autour de l’épaule. Cette accolade ébauchée symboliquement signifiait simultanément lien de protection, relation de suzeraineté que dans sa mansuétude il acceptait d’établir avec moi. Je pouvais me croire adoubé par un seigneur comme un chevalier novice. Pendant ce dialogue, il avait manifesté sa familiarité de plus en plus démonstrative à mon égard, me nommant d’abord Monsieur le critique, puis Cher critique, Cher ami ,puis enfin Mon ami. La privauté qu’il se permettait recelait une ambiguïté dangereuse analogue au lien possessif que tisse autour de vous un être amoureux. Quand vous a rendu prisonnier la toile affective, alors vous recevez le baiser qui tue, le baiser de Judas.
Quand j'atteignis l’entrée, je me retournai. Je vis que mon hôte au bout du couloir me considérait fixement. Nous demeurions un moment, immobiles. Chacun de nous s’abandonnait, muet, à la scrutation presqu’obsène, impudique et sans retenue de nos consciences. Notre éloignement physique évitait la gêne occasionnée par cette observation mutuelle. Son visage ainsi dans sa vérité crue ne montrait plus cette affabilité qu'il avait affichée durant l’entretien. J'avais moi-même aussi quitté le masque ingénu que je lui présentais. Son regard semblait m'apostropher: «Que pensez-vous de moi, quelle opinion tirez-vous de notre échange?» Ces questions semblaient cristallisées dans ce regard qui m'absorbait. Quand deux individus sont en conversation chaleureuse, il existe en surface un dialogue émis par les mots, respectant civilité, bienséance. Le réel dialogue, inavoué, celui de la vérité, souterrainement exprime instincts honteux, sentiments indécents. L’interrogation de mon interlocuteur, ne pouvant s'épancher, demeurait suspendue, figée dans ses traits. Ce visage en sa nudité me semblait piteux, résigné. Le jugement du tournoi tombait, verdict imparable et résolution de ce duel policé, la validation des coups mouchetés que nous avions échangés. La timidité que j’avais affichée l'avait encouragé sans crainte à s’abandonner, déployer sans restriction sa faconde et s'enflammer sans mesure. Lui, qui pensait me dominer par sa loquacité, paradoxalement, se trouvait manipulé par mon inertie. Mon apparent effacement l’avait enferré dans l'étau de la suffisance. J’étais finalement le vainqueur de la joute et je l'humiliais à mon tour. Les points qu'il avait enregistrés s’effaçaient pour se comptabiliser désormais à mon avantage. Ceci malgré tous les efforts qu'il avait déployés pour les marquer, et même en raison de sa volonté. J'en bénéficiai, moi qui n'avait élaboré nulle argumentation pour me les attribuer. J'avais semblable au virus lysant le macrophage affamé qui le phagocytait, pareil à la mangouste achevant le python qui l’enserrait déjà de ses replis. Mais je compris finalement combien cet homme était probe au fond de lui-même, et combien je l'aimais.
Je me détournai brusquement.
*
Le tapis qu’avait déposé l’efffeuillaison des fayards et tilleuls sur les allées craquait sous mes pas. Je préférais le réel paysage arborin plutôt que les décorations du mobilier baroque envahissant les salles. Je n’appréciai pas les canons de cette époque urbaine éliminant le sentiment bucolique au profit de boutons, lis et rinceaux, représentation faussée, désubstantialisée de la Nature.
Et mieux j’estimais la forestière essence aux marronniers de la cour pavée, cet espèce avilie, dégénérée. Cependant tous les végétaux de ce parc étaient-ils si naturels? Ne se trouvaient-ils pas transfigurés par la présence invisible, unique habitant ce lieu hors de son temps. Les œillets carmin que j'apercevais autour de la vasque au loin n'étaient pas de communs œillets, mais les œillets du parc Mozart. L’eau qui s’écoulait, cet élément simple, identique à lui-même, ici n'était pas de la banale eau, mais l'eau du parc Mozart. L'air que je respirais, se trouvait sanctifié par la spiritualité du grand Salzbourgeois. Rient ne pouvait échapper à ce magnétisme. Tout devenait faux, trompeur, mensonger, détourné de sa véritable essence. Je divaguai, tachant d'imaginer que j'étais à vingt lieues de Bertramka, dans un parc ordinaire. Tentative inutile. C'est alors que mon regard se heurta sur le piédestal de grès. L’entourant, des liserons, comme intimidés par le géant musical, s'aplatissaient en proskinèse ininterrompue lors qu’ils auraient sans vergogne assailli de leur griffus rameaux un vulgaire éperon.
Peut-on concevoir ce que fut jadis un être anéanti, quand bien même on eût accumulé milliers de travaux, témoins, documents attestant sa vie passée? Nest-t-il hiatus irrémédiable éloignant reconstitution laborieuse et réalité? Je contemplais ce buste orgueilleux, presque arrogant, qui dominait le parc de son piédestal. Je ne savais si je devais y voir le Mozart angélique de Horszowski, le Mozart diabolique ou le Mozart jouisseur de Kierkegaard, à moins que ce ne fût le Mozart dépersonnalisé de Hisdesheimer. Quel rapport unissait l'icône encensée des adorateurs et l’individu commun de la réalité, celui qui jouait au billard dans les bistrots à U zlatého anděla, buvait des punchs avec les acteurs du Nostic à la taverne U modrého hroznu? (*)
Curieusement, il ne m'effrayait pas contrairement aux défunts que j'avais côtoyés avant leur décès. La persistance à nos jours de sa notoriété post-mortem semblait neutraliser, annihiler son fantôme et le reléguer dans le néant. Mozart. L'établissement de la célébrité n’apparaissait-il pas comparable au développement d'un cancer? Moi-même, inconscient Pygmalion, n'avais-je élevé Milada Borová par ce processus? J'avais bâti pour elle un podium virtuel et j'avais intérieurement sculpté son image. Cependant, j’étais seul vouant considération à mon idole, or c’est la société qui possède apanage à sacraliser les génies selon son décret hasardeux. Ni grandeur, ni vertu, ni qualité suprême, intrinsèque, effective, objective assurément ne pouvait s’approprier ce pouvoir insigne, Je fixai l’effigie d'un regard moqueur, presqu’effronté, comme on peut toiser un humain de chair et d’os. Je me distrayais cyniquement de son impuissance et jouissais crânement d’être encor vivant pour offenser le trépassé qu'il était. Lâchement, je me permettais à l'égard de ce bloc minéral inconscient l'appesantissement d'un regard outrageant, ce qu'on ne pouvait décemment se permettre à l'égard d'un individu véritable. Je raillais la respectabilité que le sculpteur avait imprimée dans la matière inerte afin de bien signifier au spectateur sa médiocrité devant la grandeur supposée de l'idole. Je renversai le rapport d'humiliation par mon esprit blasphémateur. Je savais pourtant que devant moi se trouvait un morceau de grès dépourvu d'affects. Mais qu'y avait-il au-delà ce bloc inerte? Le sentiment ne se trouvait-il dans la Forme et la Matière?
À Moscou, j'avais l’an dernier vu Lénine en majesté par le hublot de sa bière. Ce visage embaumé, ce n'était pas le bolchevik banal qui mange et défèque, apostrophe et plaisante au cours de sa vie, non, car il était devenu dieu, hors du temps et de l'espace. La dissolution de ses constituants s'était réalisée parallèlement à l’édification de son image au sein de la société. Mozart, un musicien qui parfois avait manifesté du génie. Bien sûr, mais pouvait-on justifier par ce jugement apodictique une aussi grandiloquente apothéose? Pouvait-on concevoir l'hypostase à partir de la trace humaine? Dans l’autre sens, pouvait-on rationnellement s’abaisser de l'hypostase à l'individu? L'un et l'autre en leur univers n'évoluaient-ils pas indépendamment sans jamais se rejoindre?


* Vinohradská nemocnice - principal hôpital de Prague
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* Bertramka - Au temps de Mozart, la villa Bertramka (de nos jours Prague 5) appartenait à M. et Mme Dušek qui l'utilisaient comme villégiature. Elle se situait dans un lieu campagnard, entouré de vignobles. Amis de Mozart de longue date, Franz Xaver Dušek était professeur de musique et compositeur, son épouse Josefina fut une célèbre cantatrice. La villa est aujourd'hui un Musée dédié à Mozart et aux compositeurs d'origine tchèque du 18e. Mozart y séjourna deux fois en 1787, la première fois en janvier où il dirigea les Noces de Figaro au Théâtre Nostic. La première de la symphonie Prague eut lieu également pendant ce séjour. Le seconde fois, ce fut en automne 1787 pendant lequel Mozart termina l'opéra Don Giovanni écrit pour le Théâtre Nostic. La première de l'opéra eut lieu le 29 octobre 1787.
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* il y a deux siècles - U zlatého anděla / À l'ange d'or: la maison U zlatého andĕla, rue Celetná près de la place de la Vieille Ville, où Mozart habita. À l'époque le café portait le nom Nouvelle auberge / Nová hospoda . Mozart y rencontra un harpiste de rue, Josef Häusler, pour qui il composa sur place un thème après l'avoir entendu jouer l'air Non più andrai des Noces de Figaro. Le café U modrého hroznu / Au raisin bleu aujourd'hui disparu, situé en face du Théâtre Nostic (aujourd'hui Théâtre des États) où se retrouvaient les acteurs du théâtre et Mozart (ainsi que Carl Maria von Weber qui fut directeur du théâtre dans les années 1813-17).
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LES SECRETS DU CABINET DÉROBÉ


«Sachez que vous seul possédez la permission d'entrer dans ce cabinet où sont déposés les souvenirs de ma cousine.» Dagmar avait pris un air grave en me formulant cet avertissement cérémonieux. Le moment que depuis longtemps j’attendais enfin survenait. Depuis mon retour de Prague un mois auparavant, j'avais multiplié les occasions de rencontre avec la dame au ton respectable. Malgré mes interrogations, l'impression rebutante émanant d'elle au premier abord s'était dissipée. Même, incongruité pour moi, je ne dédaignai pas sa présence agréable et douce. Mes rapports avec Dagmar évoluaient vers une entente apaisée qui se muait même en amitié. Nos entretiens, sur un ton qui demeurait toujours très poli, se muaient en un jeu complexe où chacun tentait de pénétrer le bouclier protecteur de l'autre en évitant de se découvrir. Nos propos devenaient de plus en plus subtils, sibyllins, semés de compliments gentils et truffés de traquenards sympathiques. Parfois, nous étions égarés dans cet enchevêtrement de significations, ne parvenant plus à le démêler. Ce jeu pouvait s’apparenter à du marivaudage où l’on n’aurait difficilement distingué le premier degré du second degré. Les plaisanteries émaillant nos réparties contribuaient à gommer les différents, lisser la rugosité de nos tempéraments, adoucir les contours parfois trop anguleux de nos pensées divergentes. Cet humour désamorçait les susceptibilités en évitant d'égratigner l'interlocuteur en son amour-propre. J'étais aujourd'hui récompensé des efforts déployés pendant mon enquête ainsi que de l'approche opérée pour inciter Dagmar à me livrer son intimité. Cependant, je ne savais si je manipulais effectivement la dame ou bien si je subissais discrètement son influence. N’aurait-elle ainsi provoqué mon désir, exalté mon enthousiasme à sa guise? Je préférais éluder la question.
Je vis alors s'entrouvrir la porte après que la Cerbère attendrie pour moi seul en eût tourné la poignée presqu'invisible. Moins ne fut impressionné jadis Alibaba devant la grotte aux milliers de trésors. Moins ne fut ébahi l'égyptologue apercevant l'entrée d'une antique hypogée. Moins ne fut stupéfait le profanateur pénétrant le saints des sains dans l'adyton d'un temple. Rien n’aurait pu suggérer la fascination que j’éprouvai devant cette embrasure. Franchissant le seuil, j'eus la saisissante impression de traverser un sas de téléportation pour atteindre un autre univers. Je me crus dans un tunnel reliant le présent au passé. Je me laissai transporter par le vertige impressionnant de cette impossibilité, bien qu’elle offensât la pensée rationnelle et scandalisât ma raison.
Je me trouvai dans la pénombre. Dagmar jugea qui’l n’était pas utile ici de tourner un commutateur, si toutefois la pièce en était pourvue. Je lui sus gré de conformer la circonstance à l’émotion suscitée par ce lieu hors du commun. L’irradiation lumineuse aurait détruit le mystère ambiant. La ténébrosité devait seule envelopper ces témoins secrets d'une époque évanouie. L'exhibition de tels souvenirs dans leur intimité sous le rayon d’un néon banal eût représenté sans nul doute une erreur de goût impardonnable. Je me crus dans la peau d’un spéléologue émerveillé par un palais minéral de calcite ou bien un pillard, le cœur battant, la pupille enflammée par le spectacle inouï de pierreries et lingots. Peu, me semblait-il, importait la motivation, la finalité si l'approche esthétique apparaissait harmonieuse et que l'on pût en concevoir un sentiment sublime. Cet habitacle insignifiant devait-il même enfermer réellement un document précieux? Ne suffisait-il que le je crusse?
Un opportun coup de sonnette à point m'offrit la possibilité de rester seul dans le mystérieux antre. La dame alertée sortit, me priant de l’excuser. La porte accédant au débarras n’était pas refermée. Les voix de la conversation qu’entretenait Dagmar avec sa visiteuse arrivaient jusqu’ici de manière étouffée comme issues d’un autre univers. La situation, me permettant de surveiller ce qui se passait, évitait de me trouver surpris par Dagmar dans mon investigation. Je considérai que la permission de pénétrer dans le débarras se complétait de latitude à le visiter sans restriction.
Dès que je fus habitué suffisamment à l'obscurité, mon attention fut captivée par l'instrument suspendu sur la paroi face moi. Le violon de Milada. Ce violon qu'avait tenu sa main se trouvait là. Comment le croire et comment l'imaginer? Je me remémorai Bertramka, le musée Mozart où l’on conservait pieusement ses reliques. De banals objets présentés sous vitrine impressionnaient les visiteurs. Présentés anonymement sur un support quelconque, ils n’auraient engendré qu’indifférence et mépris. Ce qui méritait l'appellation de musée pour le compositeur Salzbourgeois se trouvait réduit au nom d'un trivial débarras pour Milada Borová. Quelle invisible attribut permettait d'entourer certains noms de vénération religieuse alors que l’on négligeait les autres? Mais où pouvait-on situer la cause intime expliquant un effet si puissant? Naturellement, dans les replis du cerveau plutôt que sous le vernis d'un objet. Mon regard fasciné s’étalait sur la table harmonique et remontait sur le manche au niveau du sillet, du cheviller, de la volute. Je tentai de l’introduire indiscrètement par les ouïes pour en saisir l'âme intime. L'instrument abandonné me paraissait triste, endeuillé par la disparition de l’artiste ainsi qu’un magicien le métamorphosant d'objet mort, passif en médium impétueux, mélodieux, gracieux, passionné, lyrique. Depuis ce jour où la Parque avait emporté la musicienne, il demeurait enfermé dans son mutisme. Depuis ce jour funèbre il demeurait figé dans son immobilité. Jadis, incarnation de ses passions, désespoirs, joies, déconvenues, succès, douleurs, il n'exprimait plus que le silence et l'absence. Maintenant, il n'était que le témoin de sa présence, orphelin compagnon de sa vie révolue, partenaire esseulé de son triomphe. Lui qui vibrait, mu par sa main vive, experte aujourd’hui s’étiolait, croupissait, paralysé dans sa léthargie. Sa voix qui retentissait pour toujours se tarissait.
Ainsi, l'on voit un chien dépérir quand sa maîtresse adorée vient de quitter ce monde. Ce n’est qu'un pauvre animal, pourtant nul dans la maisonnée, mari, parents, amis, ne ressent peine aussi profonde, irrémédiable. Sa vie se trouvait à la sienne intimement, indissolublement unie, mêlée. Pour elle uniquement il courrait, jouait, s’ébrouait, s’allongeait, se levait. Pour elle uniquement il vivait, respirait. Maintenant le voici résigné qui se couche afin de ne plus se relever. Plus il ne boit, plus il ne mange. La consomption l'envahit car il a perdu l’Être unique, indispensable à son existence. Maintenant le voici démuni, vulnérable au milieu du monde agressif. Dès l’aube il n'ouvrait les yeux que pour diriger ses pas vers elle et ne les fermait qu’auprès d’elle au crépuscule. Sa pupille aux aguets ne pouvait que refléter la sienne et ses mouvements ne pouvaient que suivre incoerciblement les siens. La minime admonestation qu'à son égard elle adressait le plongeait dans le désarroi lors que le moindre avenant regard l'envahissait de joie. Maintenant son œil plus ne peut la voir, plus ne peut la sentir sa truffe. Dans l'appartement, ses hurlement plaintifs résonnent. Dans son cœur s’est ouvert un vide immense, irrémédiable. Jadis elle aimait lui parler comme on parle aux humains, comme on parle à son parent, comme on parle à son enfant. Si différemment en eût décidé le sort, elle aurait pu le découvrir, inerte en sa couche, un matin. Lors, elle aurait pleuré comme on pleure un humain, comme on pleure un parent, comme on pleure un enfant. Comment ce lien si fort peut-il réunir la fille aussi belle, aussi cultivée, supérieure à cet animal aussi primaire, aussi laid? Comment des individualités provenant de lignées que l'Évolution dissocia depuis millions d'années, peuvent-ils communiquer entre eux, éprouver des sentiments identiques? L’intellection, la cognition, la conscience alors seraient dérivés mineurs de l'intelligence, inférieurs à l’émotion, l’intuition, l'instinct? J'étais envahi par ces pensées quand un éclat de voix me ramena dans la réalité. L’entretien se poursuivait toujours dans le vestibule. Je pouvais continuer mon investigation.
Je m'approchai de l'instrument. J’avais l’impression de pourvoir encor observer sur la touche une empreinte imprimée de la main qui le tint, de sentir, s'exhaler encor de l'érable une effluve appartenant à l’artiste. Cette odeur ne pouvait qu’être euphorique et voluptueuse. Je savais depuis longtemps que la femme exprimant la beauté peut seule émaner un parfum suave et délicat suggérant le Paradis, sa contrée spirituelle. J'osai toucher l’instrument, le saisir. Ne pouvait-il représenter la personnification de la fille. Sans doute en avait-il forme, élégance et grâce autant que sveltesse et finesse. Le manche évoquait un cou démesurément allongé, s'élevant au-dessus de l'épaule arrondie. Si j'avais effleuré de mes doigts la chanterelle, aurai-je entendu le son de sa voix, la voix de la fille exhalant magiquement sa plainte ainsi qu’un surnaturel esprit? Je pris avec précaution l'archet accroché par un clou. Depuis longtemps probablement, cet archet n'avait pas touché les cordes. Lui-même il semblait endeuillé par la séparation comme un amant qui plus n’a le pouvoir d’étreindre une amante embrassée jadis milliers et milliers de fois. Lors que je touchai les crins, bizarrement, je crus sentir une imprévue ductilité. Mais oui, de la colophane. Comment ce violon, qui n'avait pas servi depuis si longtemps, pouvait-il conserver encor une aussi volatile essence? Qui pouvait se permettre ainsi de l'utiliser? Qui sinon la cousine, héritière unique? Pourtant, de son aveu personnel, je savais que nul instrument ne l’avait jamais attiré? Jamais sa main n’avait touché d’un archet le crin ni d’un piano la touche ivoirine. Scrutant plus attentivement l'instrument, je lus sur l'envers trois initiales: M D B. Milada Borová, certainement, expliquaient le M et le B, mais que signifiait ce D, pourquoi se trouvait-il en intercalation? Possiblement Dagmar, cependant comment concevoir sa présence inattendue sur un instrument pour elle impraticable? Je restai songeur, dans l’incapacité de raisonner. Je me sentais idépassé par cette énigme impossible à résoudre.
Une intonation de voix plus aiguë dans la pièce adjacente à nouveau m’avait tiré de ma réflexion. Je m'avisai de continuer ma recherche afin de trouver de nouveaux éléments. Sur un guéridon, je compulsai l’amoncellement de partitions que nul œil depuis longtemps n’avait lues. Des noms enguirlandés s’étalaient sur les couvertures: Mysliveček Josef (*): Concerto n°4 in Si bemolle maggiore - Allegro moderato, Giuseppe Tartini: Concerto in Mi maggiore per violino e orchestra - Volgetemi pietoso un guardo più amoroso o luci belle si ma troppo fiere (*), Henri Vieuxtemps: Fantasia appassionata, Antonio Bazzini: La Ridda dei folletti scherzo fantastico per violino con accompagnamento di pianoforte op. 25, Mozart: Concerto n°5 in La maggiore - Adagio, Mysliveček Josef: Concerto in Re maggiore - Presto, Dimitri Kabalevsky: Vivace giocoso, Nicolo Paganini: Introduzione et variazioni sul tema Non più mesta da la cerenentola di Rossini (*), Giovanni Battista Viotti: Concerto n°16, Adagio non troppo, Josef Mysliveček: Concerto in Re maggiore - Larghetto, J. Mysliveček: Concerto in Re maggiore, Karol Lipinski: Concerto n°2 - Allegro marziale, A.Vivaldi: Le Quattro staggioni - La Primavera, Antonin Dvořák: Concerto in la minore op. 53 – Finale: Allegro giocoso ma non troppo, Josef Mysliveček: Concerto in Sol maggiore - Tempo du minuetto, J. Mysliveček: Concerto in Fa maggiore - Andante cantabile, J. Mysliveček: Concerto in Do maggiore - Allegro con spirito...
Et puis j'avais découvert un album (*), un album épais, lourd, sans rapport avec celui, squelettique et léger, que la dame au ton respectable, en sa méfiance, avait consenti de me prêter le premier jour. La vie de Milada m'était révélée, dans sa totalité, son intégralité. Je ne pus m'appesantir sur chaque image, et pourtant chacune en moi vibrait, m’interpellait. Je découvrais les maillons disparus qu’avait tenté de recréer mon imagination. Milada, neuf ans, parc du Château. Je voyais comme un ange, annonçant la jouvencelle. Pourra-t-on jamais savoir ce que peut représenter la fillette? Préfiguration de la Femme, adulte inaboutie? Plutôt quintessence indépassable irrémédiablement détruite au moment de l’adolescence. Plutot pure icône altérée par les nécessités de la procréation? Fébrilement, je tournai les pages. Milada, toujours Milada. La fillette alors était maintenant devenue la fille élégante, éblouissante. Milada sur le pont Charles, Milada, Milada toujours, encor... Puis subitement Dagmar posant au bras de son mari. Déjà Dagmar en sa maturité, sans qu’elle eût jamais de jeunesse. Dagmar qui semblait remplacer Milada. Qu’il était bizarre ainsi de trouver la substitution des cousines? Pourquoi jamais ne les trouvait-on réunies sur un cliché. L'incompatibilité de leur personnalité semblait avoir écarté la possibilité de fixation momentanée sur la pellicule. Cette exclusion réciproque aussi bien dans le temps que dans l’espace engendrait en mon esprit une incompréhension totale. J’imaginai que Dagmar eût jadis retiré certains clichés. Quel sentiment tragique ou malsain pouvait expliquer cette éviction. Quelle action répréhensive ou honteuse en constituait l’origine?
C'est alors que j'entendis l’entretien s'achever dans le vestibule. Je posai précipitamment l'album et tachai d’oublier le trouble où m’avaient plongées ces découvertes.

Josef Mysliveček - Un des nombreux compositeurs d'origine tchèque qui firent carrière (souvent brillante) dans différentes pays d'Europe au 18e siècle. Né à Prague en 1737, fils de meunier, il préférait étudier la musique. Violoniste et organiste, en 1763 il partit pour l'Italie étudier le chant et la composition d'opéras. Il connut de grands succès à Parme, Naples, Turin, Florence, Rome, Venise... (à Venise il fut appelé Il divino Boemo). Auteur de plus d'une dizaine opéras, plusieurs oratorii, ainsi que de pièces instrumentales. Certains de ses opéras furent copiés pour la cour du roi de Portugal pour être représentés à Lisbonne. En 1771 Mysliveček fut reçu comme membre de l'Académie philharmonique de Bologne. L'éblouissante carrière de Mysliveček reçut un écho favorable dans sa ville natale, il fut acclamé à Munich, mais finalement, malade et ruiné, il meurt dans l'oubli en 1781 à Rome. Il est enterré dans l'église San Lorenzo in Lucina. La musique de Josef Mysliveček, influencée par le style italien, s'inspire également des éléments mélodiques propres au folklore tchèque.
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* Volgetemi pietoso... Regardez- moi, miséreux, d'un regard plus amoureux, ô, belles lumières... mais tellement fières.
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* Introduzione et variazioni - Introduction et variations sur le thème Plus jamais triste de la cerenentola de Rossini.
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* l'album - Une allusion au roman de Zábrana. Le détective, dans le cadre de l'enquête, visite clandestinement l'appartement d'une héroïne. En fouillant dans son bureau, il découvre l'album d'enfance de la jeune femme, ce qui lui fournit des indices pour son enquête. Claude Fernandez exploite la description de l'album de façon analogue.
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RUPTURE


Après la visite au cabinet dérobé, point culminant de nos bons rapports, je dois avouer que mon entente avec Dagmar Borová se détériora considérablement. Cette inattendue tension, me sembla-t-il, se produisit quand elle eut découvert l'étendue de mon empathie pour Milada. La relation pouvait-elle être avérée? Je n'aurais pu l'affirmer. La dame, à l’égard de sa cousine, éprouvait-elle un sentiment de jalousie? Pourquoi donc avait-elle ainsi résolu d'œuvrer pour sa mémoire? N’était-ce afin de réparer sa faute envers elle? Malgré mes présomptions, je n’imaginais pas Dagmar en meurtrière. Je ne pensais pas qu’elle eût manifesté de la pugnacité pour manier un poignard ni de la duplicité pour manipuler un flacon de poison. Le simple examen de sa prunelle au regard toujours limpide et serein ne trahissait pas d'éclairs fulgurants, ne voilait pas de reflets troubles. Durant les entretiens successifs, notre opinion sur l’existence et les mœurs contribua considérablement à flétrir notre amitié. Nous étions d’accord ni sur l'art, ni sur la politique et ni sur la Morale, en particulier concernant le sujet si délicat de la Femme et de la Beauté. L’antagonisme opposant nos arguments creusait un fossé dangereux, irrémédiable.
*
Moi: «Ne pensez-vous pas que la jeunesse est l’apogée dans la vie de la femme? Sa beauté correspond à l’aspiration vers la noblesse et la sublimité?» Elle: -«Ne pensez-vous pas que l'âge avancé de la maturité représente un épanouissement pour la femme, approfondissant les qualités de cœur et de raison?» Moi: -«Ne croyez-vous pas que la Beauté représente un attribut majeur de la suprême élévation.» Elle: -«Ne pensez-vous pas que la richesse intérieure importe au long de la vie plus que la beauté, fugace apparence?.» Moi: -«La Beauté n’est-elle entité supérieure à l'esprit?.» Elle: -«Plutôt l’Esprit n’est-il pas supérieur à la beauté.» Moi: -«Ne croyez-vous pas qu'un être en vieillissant ne se dégrade?.» Elle: -«Ne croyez-vous pas qu'un être en vieillissant peut s'améliorer par l'expérience accumulée de la douleur et de la fraternité?.» Moi: -«Ne croyez-vous pas que l'âme au cours de la vie décline insensiblement comme il en est de la beauté, son miroir?.» Elle: -«Ne croyez-vous pas que s’épanouit l’âme alors que la beauté décline au long de l’existence?.» Moi: -«Le parfait amour est celui qui peut unir deux angelettes.» Elle: -«Non, l’amour ne peut qu’unir l’homme et la femme, entités correspondantes.» Moi: -«L'amour, une idiotie risible inventée par la société qui tourneboule indécemment les demeurées.» Elle: -«Non, l'amour, plus beau cadeau que peut donner un conjoint à sa conjointe.» Moi: -«Je n'aimerais que les séraphins du Paradis.» Elle: -«Non, l’individu pour se réaliser doit convoler avec la personne appartenant au sexe opposé car cette union lui permet de compléter la partie qui lui manque.» Moi: -«Quelle horreur que cette harmonie prétendue réunissant deux humains de sexe opposé. Je ne mènerai jamais de vie commune. Jamais, jamais.» Elle: -«Quel bonheur que d'unir son son destin dans la vie commune.» Moi: -«Qu’il est beau d’imaginer une île où ne peut accoster nul vaisseau portant des hommes. Là, seul y vit un collège élu de prêtresses...» (*) Elle: -«Non, l’on étoufferait dans un féminin collège. La communauté pour s’épanouir doit comporter les deux sexes. Moi: -«Rien n’atteint mieux grâce, élégance et raffinement qu’un nœud rouge agrémentant les cheveux longs d’une adolescente. Elle: -«Non, la fanfreluche accoutrant la donzelle émoustille à plaisir vos sens grossiers. Vous recherchez des catins pour vous procurer des voluptés bien terrestres.» Moi: -«Le froncis d'un corsage ou le ruban que porte une enfant n’ont-ils plus de valeur que les pensées des grands savants.» Elle: -«Ces niaiseries sont naturellement sans valeur comparées aux pensées des grands savants» Moi: -«Ce qui chez un être importe est la Beauté du visage aussi bien que des mains, des cheveux, des seins, des cuisses. » Elle: -«Ce qui chez un être importe est la beauté de l’imagination, de la réflexion, des sentiments.» Moi: -«Vous niez la femme en tant que rivale et vous niez votre essence» Elle: -«Pour vous, la femme est un bel objet qui doit avoir l’esprit vide occupé seulement de vous satisfaire.» Moi: -«La femme en s'éprenant d'un homme âgé s’humilie.» Elle: -«Non, La femme en épousant un homme âgé peut grâce à lui bénéficier de la connaissance et de l'expérience. N'est-ce enrichissant plus que de fréquenter un jeunet écervelé?.» Moi: -«La femme enlaidit son visage en portant des lunettes. Elle: -«Non, l’air de respectabilité, de sérieux, c’est un atout pour la femme âgée portant des lunettes. Moi: -«La femme est tellement plus féminine et belle en robe alors qu’un étroit pantalon détruit son élégance.» Elle: -«Non, la robe, instrument de séduction, de soumission. Le pantalon, marqueur de libération, d’action.» Moi: -«Vous niez les valeurs de la féminité.» Elle: -«Vous réduisez la féminité car vous l’amalgamez à des valeurs secondaires.» Moi: -«Ne seriez-vous pas misogyne?» Elle: -«Ne seriez-vous pas misogyne?»
*
L’Art ne fut pas sujet moins générateur d’opposition radicale. Moi: -«Que dirait-on d'un artiste accompli techniquement, cependant qui ne trouverait pas l’’inspiration? N'est-il pas supérieur celui qui parfois montre inhabileté, gaucherie, mais dont les fulgurations côtoient les hauteurs de la sublimité?.» Elle: -«Que dirait-on d'un artiste en incapacité de maîtriser la technique et prétendant malhabilement, gauchement créer des chefs-d'œuvre?» Moi: «Vous cassez l’intensité lyrique en imposant la méticulosité stérilisante. Elle «Votre élan vers un lyrisme ampoulé ne fait que masquer vos déficiences.» Moi: «Votre excessif goût pour le détail confine à la petitesse et la médiocrité.» Elle: «Votre affligeant goût pour les tableaux grossiers rejoint l’amour du kitsch superficiel» Moi: «Vous décriez l’art moderne et refusez la transgression des traditionnels canons. Elle: «Vous demeurez ébahi devant les supercheries modernistes.»
L'évocation de ma visite au musée Bertramka ne fit qu’envenimer la dispute Elle: «Comment, vous n'avez pas été bouleversé devant les objets vous évoquant ce génie majeur que fut Mozart?.» Moi: -«Bien sûr, Mozart, mais ce génie, Smetana, Smetana, c’est d’un niveau supérieur.» Elle: -«Smetana, d’accord, mais ne comparez pas. Mozart est d’un niveau supérieur. Et la dérive obligée vers la politique acheva de braquer les oppositions.» Elle: -«Bien sûr, le cachet slave émeut vos sens car vous n'y voyez qu'un superficiel exotisme.» Moi: -«La culture occidentale est à l’unisson du pragmatisme étroit que vos goûts manifestent.» Elle: -«Bien sûr, la société soviétique est au diapason de votre idéologie limitée» Moi: -«Vous demeurez éblouie par la Mittle Europa naufragée. C’est vainement que vous tentez d’y raccrocher ce pays.» Elle: -«Vous restez fasciné par cette illusion d'un panslavisme à jamais dépassé que vous tentez de restaurer.» Moi: -«Vous perpétuez dans l’esprit la soumission de la Bohême à la Maison d’Autriche.» Elle: -«Vous poursuivez par vos discours la vassalisation de la Tchécoslovaquie par les Soviets.» (*)
Son conventionnalisme et son moralisme excédaient ma patience. Comme un flot sur un écueil, chaque assaut de ma rhétorique, inutilement, se rompait sur le rempart de son propos symétrique. Je n’y voyais que poncifs révélateurs d'un esprit contempteur des valeurs positives. Son discours me paraissait l’expression d’un nominalisme abstrait, fictif, tandis que j’opposai mes convictions marquées par la réalité sensible. Toujours elle affirmait ses propos avec pondération, j'exprimai les miens avec passion. J'enrageais d'autant plus que je la soupçonnais d’exagérer volontairement ses beaux discours pour se délecter de ma désapprobation. Je la pensais trop subtile au fond pour croire à ces billevesées concernant l'amour et la supériorité de l'esprit. Je la trouvais horripilante, insupportable, odieuse.
c’est en abordant concrètement l’objet de la collaboration que nos désaccords devaient évoluer vers la rupture. La conception de mon article achoppa sur les illustrations. J'avais sélectionné des photographies qui révélaient particulièrement la beauté, la passion de sa cousine. Par tous les moyens, elle écarta mes propositions. Curieusement, elle optait pour des clichés ratés, en contre-jour, mal cadrés. Les défauts lui paraissaient des qualités, que l'ombre accusât disgracieusement les traits du visage ou bien que la surexposition les aplatît fadement. Systématiquement, elle excluait les vues qui me paraissaient les meilleures. L’on eût dit que pour son esprit, tout ce qui pouvait évoquer le charme et le raffinement signifiait une opprobre. Pourquoi, me disais-je, en nos sociétés, la Beauté nous apparaît-elle ainsi qu’un blasphème insupportable? Je ne savais que penser de ces critériums négatifs imposés par la personne œuvrant pour le souvenir d'un être aimé, du moins prétendument. Pire encore, Dagmar voulut ajouter des photographies la représentant. Je ne concevais pas que la mécène ainsi pût se prévaloir aux dépens de la compositrice. Les portraits de la maturité lui paraissaient beaucoup plus convenables. J’interprétai cet essai de substitution comme un reliquat de la jalousie qui jadis opposait les deux cousines. Je me remémorai les propos du Conservateur à Bertramka. Cette inadmissible extrémité m'avait poussé dans mes derniers retranchements. Je reportai sine die mon projet d'article.
Après nos entretiens cordiaux où nos propos restaient excessivement prudents et respectueux, les propos directs et abrupts que nous échangions lors de la confrontation m’apparaissaient comme énormités incongrues. Je ne pouvais manifestement y adhérer. Nous semblions à l’extérieur de nous-mêmes. J’eus l’impression que nous simulions des acteurs jouant un scénario. Le recours au dénigrement personnel fut le dernier degré dans la dégradation de notre amitié.
*
Moi: Votre cousine avait plus de valeur que vous. Elle: «Vous séduisez comme écrivain musical, mais pas comme individu.» Moi: -«Vous la haïssez.» Elle: -«Vous me haïssez.» Là fut notre échange ultime. Je sortis en claquant le battant du boudoir mauve, et jurant de ne plus jamais y retourner.

Quel bonheur - Allusion à l'île d'Aran pendant l'Antiquité, interdite aux hommes, telle que l'a évoquée l'auteur dans Saga celtique (La Saga de l'Univers 2007 Éditions Sol'Air)
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* empire soviétique russe - Le royaume de Bohême perdit son autonomie au 17e siècle, à la suite de la guerre de 30 ans. Il fut incorporé comme province dans la monarchie austro-hongroise, la langue officielle étant l'allemand. De nombreux personnages célèbres sont d'origine tchèque ou nés sur le sol de la future Tchécoslovaquie, comme Sigmund Freud, né à Příbor en Moravie et une pléiade de musiciens au 18e siècle. Leurs noms furent souvent germanisés. En 1918 est née la Tchécoslovaquie, réunissant la Bohême, la Moravie et la Slovaquie. Le premier président fut Tomáš Garrigue Masaryk. À la suite de la deuxième guerre mondiale, la Tchécoslovaquie fut soumise au régime communiste pendant plus de quarante ans sous la dépendance de Moscou. Pendant le Printemps de Prague en 1968, un nouveau gouvernement, avec le président Ludvik Svoboda et le premier ministre Alexandr Dubček - tenta une ouverture plus démocratique selon le concept du socialisme à visage humain. Mais le 21 août 1968, la Tchécoslovaquie fut envahie par l'Armée rouge et les armées alliées du Pacte de Varsovie. Le gouvernement fut destitué.
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UNE FILLE BLONDE DANS LA VLTAVA


En montant l'escalier de l'hôtel, je pestais contre la dame au ton respectable. Je devais l'avouer, le dernier sursaut de nos démêlés n'avait pas été glorieux pour moi. Bien que moins de huit jours auparavant, je m'étais juré d'abandonner définitivement mon travail sur Milada Borová, je me retrouvais à Prague aujourd’hui pour le continuer suivant l'injonction de la cousine. C'est finalement un appel. de sa part qui m’avait relancé malgré moi. Cette initiative aurait pu s’interpréter à ses dépens comme un humiliant témoin de l'intérêt que je représentais pour elle. Cependant, la situation pouvait inversement signifier à son crédit qu'elle avait le pouvoir de maîtriser les événements. La seconde hypothèse allait s'imposer irrémédiablement sans que je pusse influer, ni rien tenter qui redorât mon blason. Nous avions donc poursuivi les tractations concernant les photographies par téléphone. J'étais certain de refuser même un semblant de concession. Naturellement, j’obtempérais à tous ses caprices. Je réussis néanmoins, en menant un combat héroïque, à négocier l’utilisation d'un médaillon format tondo Renaissance italienne. Cet ovale à mon goût contenait un portrait de la musicienne assez bienvenu. La publication le présenterait en couverture. Pour le restant, Dagmar m'embobinait en usant d'arguments scandaleusement inacceptables... que je finissais par accepter. Je protestais, je pérorais dans le combiné, mais sa voix suave et cependant résolue, finissait par dégonfler mon ire. Mes éclats, mes passions pour l'absolu retombaient pitoyablement par l'effet de ses propos mesurés. Selon son jugement, je n'étais pas raisonnable. J'étais même à-demi fou, la tête emplie d'opinions bizarres. Toujours selon sa logique arrangeante, elle était nécessaire afin de m’assagir, m'incliner à des pensées plus justes. Finalement, je touchai le fond de l'humiliation quand je franchis à nouveau, malgré mon absolue résolution, le maudit seuil du boudoir mauve. Cet évènement se produisit par le truchement d’un prétexte aussi fallacieux que les précédents. Je me surpris commettant cette abomination honteuse avec un certain plaisir. J'entretins même un dialogue aimable avec la dame odieuse. J'étais réduit par un duel inégal après avoir lutté vaillamment. Pouvait-on prévoir une autre issue? Dès qu'elle avait jeté son dévolu sur moi le premier jour, mon asservissement à sa volonté se trouvait consommé. C'est en vain que je m'étais débattu pour échapper au filet que son regard et son discours avaient tissé patiemment pour m’emprisonner. Sans faille, elle avait su planter sa banderille indolore infusée d'un enjôleur poison dans le cou du taureau furieux que j'étais. Je m'écroulai dans ll'arène, abattu par ma propre exaltation. J’étais le tigre assujetti par lla gazelle, Hercule agenouillé devant Omphale. Néanmoins, je me jurai d’assouvir ma vengeance en reprenant à son insu mon enquête en cours sur la biographie de sa cousine adorée, sinon détestée. Son handicap l'empêchant de longs déplacements me procurait une opportunité dont je profitais allègrement.
Une enveloppe au cachet de cire attendait mon arrivée sous la porte accédant à ma chambre. L'écriture illisible en partie de mon nom, directement à la plume, évoquait un vieux grimoire exhumé par miracle. Cette inattendue missive induisit un sentiment d’angoisse en mon esprit. L’enveloppe à l’aspect rugueux, parcheminé, gisait comme un objet mort, chargé de menaces. Je pensais, la considérant, à l'effroi qu'évoquait un sépulcre, à la présence invisible imprégnant les reliquaires. Je m’interrogeai. Que pouvait contenir ce courrier: sommation, prédiction de mort, funèbre annonce?... Quelle inconnue main, suspecte et mal intentionnée subrepticement l’avait glissée? L'imagination promptement s’émeut quand une échappée lui permet de se déployer, d'exploiter le champ du possible et d'investir les confins de l’incertitude en soulevant l’irrationnelle horreur tapie dans notre inconscient. Mon cœur battait. Je sursautai quand je découvris au revers un tampon figurant un crâne et deux tibias entrecroisés. J'hésitai. Ne devais-je éviter d’ouvrir cette enveloppe? Je me trouverais pas ce biais élégant à l'abri de la malveillance. Mon esprit demeurerait serein. Cependant, ma curiosité l'emporta sur ma prudence. J'arrachai fébrilement le sceau.
Alors, ce texte, en écriture énorme et rouge, à mes yeux parut:
Une fille blonde dans la Vltava
Deux photocopies accompagnaient ces mots. Chacune, assez mal imprimée, reproduisait un articulet provenant de journeaux tchèques. La première indiquait le titre Světlovlasá dívka ve Vltavě (*) suivi de la référence Večerní Praha 19 septembre 1997 (*). La seconde, au titre à moitié lisible: Anonymní dobrodinec (*) reproduisait un cliché de qualité médiocre. L’on y reconnaissait néanmoins un tombeau marqué d'une épitaphe: Milovnici umění (*). La notification référait au quotidien précédent, mais la date indiquait deux jours plus tard. De là, se détacha par une agrafe un document passablement froissé. La page était rédigée dans un français malhabile.
Je compris immédiatement qu'un seul individu pouvait avoir été l'auteur de cette exhibition macabre, évidemment Karel. Je n'étais pas naïf au point de me laisser abuser par ses loufoqueries. La graphie de l’écriture était suffisamment déformée pour qu’elle apparût énigmatique. L’orthographe assez fantaisiste accroissait encor la difficulté de lecture. De plus, mon traducteur avait raturé volontairement certains mots, surajouté du tchèque en remplacement de parties hachurés. La missive ainsi devait représenter un parcours initiatique, un rébus que je devais élucider, semblait-il, par un effort considérable en utilisant le recours d’un traité mystique et d’un opuscule ésotérique. Je m'avisai qu'un trivial dictionnaire bilingue en tchèque et français remplirait cet office. Je passai l'après-midi pour déjouer les traquenards dressés par Karel dans le domaine orthographique et syntaxique. De surcroît, j'effectuai la tâche éclairé par le rayon falot d'un bougeoir plutôt que sous les feux du soleil pour susciter l'atmosphère idoine à cette opération. Plusieurs fois, je fus sur le point d'abandonner. Sans doute, il m'aurait suffi de passer à Karel un appel téléphonique afin d’obtenir immédiatement la solution, mais cela m’aurait couvert de honte, Mon interlocuteur m’aurait impitoyablement raillé. Pire encor, il m'aurait blâmé crûment d'avoir détruit l'esthétique élaborée de la scénographie qui lui avait occasionné tant de préparation. J’aurais acquiescé. J’obtins finalement un résultat médiocre, en dépit de mon ignorance en herméneutique. Champollion, découvrant la signification du hiéroglyphe idiome en ressentit sans doute un frisson moins vif que moi-même à l’issue de mon labeur. Pourtant, mon texte était presqu’intégralement traduit et je bénéficiai de mon dictionnaire.
Mon enthousiasme aussitôt se dégonfla car le contenu du texte apparaissait assez creux. J’eus l’impression d'une exploitation journalistique à sensation qui s’appuyait sur des éléments légers, ces derniers cependant témoignaient d'un évènement tragique. Le corps d'une inconnue femme avait par hasard été retrouvé par des kayaqueurs au niveau de la digue avoisinnant Štvanice (*) , petite île au milieu de la Vltava. Naturellement, la criminelle hypothèse était bien mise en exergue. Le résultat de l'autopsie pratiquée n'avaient jamais été communiqué par les autorités compétentes. L’on savait néanmoins que le décès remontait probablement à plusieurs années. Le cadavre, ainsi retenu dans un banc vaseux propice à la conservation, fut découvert à l'occasion de la crue violente au printemps. Le deuxième article au titre Anonymní dobrodinec: Un bienfaiteur anonyme annonçait qu’un donateur mystérieux avait permis l'érection du tombeau dont la sibylline épitaphe était Milovnici umění: À une âme passionnée d'art.
La notification du journal me signala que l’on avait découvert le corps vingt années auparavant. L'information fut occultée le temps d'une enquête expédiée sommairement qui ne fournit aucun indice. Pour obtenir ce renseignement, je supposai que mon traducteur avait écumé la presse en considérant la période intéressante.
La prose ambiguë du rédacteur, essayant de masquer son défaut d'information pour le convertir paradoxalement en effet suggestif, achevait de m'envoûter. Le titre annonçant le premier article Une fille blonde dans la Vltava - Světlovlasá dívka ve Vltavě m'obsédait. Je le répétai plusieurs fois en français comme en tchèque afin de bien m'imprégner de sa puissance évocatrice. Ma phonétique en cet idiome étranger devait tenir de la fantaisie plus que de la prononciation conforme, et le mot de světlovlasá (*). de ma glotte exigeait un effort insurmontable. Ce terme avait-il pour signification fille ou bien s’agissait-il du mot dívka? (*) Je n'en savais rien. Dívka ressemblait au vocable italien Diva, mais il pouvait s’agir de simple analogie fortuite. Cela me plut cependant, et cet argument superficiel me convainquit. Světlovlasá, ce mot si long pour signifier - si toutefois je ne me trompais pas - le mot blonde en français, voilà qui me parut fantastique. Ce terme en tchèque avec son polyconsonantisme accusé me parut superbe, et magnifié de surcroît par l’adjonction d’accents diacritiques (*). Cette association graphique évoquait une irrésistible impression de féminité, de sveltesse et jeunesse. J’aurais pu rechercher le mot dans le dictionnaire à ma portée, mais je préférai demeurer dans le mystère et l’expectative.
Une fille blonde dans la Vltava - Světlovlasá dívka ve Vltavě. L'image était pathétique et mélodramatique. Plus encor, elle était fascinante. Quelle effet induisait le titre Une fille blonde dans la Vltava par rapport à Une fille au milieu de la Vltava? Pourquoi le journaliste avait-il éprouvé la nécessité de préciser le qualificatif blonde, un élément descriptif si commun dévolu dans Prague à tant de femmes. Savait-on réellement la couleur de cheveux que possédait la fille? Le peu d'éléments fournis sur le cadavre induisait à douter beaucoup de cette assersion. Je suspectais plutôt l’invention d’un journaliste en mal de sensation. Paradoxe inconcevable, ainsi la qualité de blondeur, si banale ici, ne ternissait pas le pouvoir de la caractéristique impliquée. La multiplicité dans la réalité ne détruisait pas l'unicité dans l'imaginaire. Je compris ce que signifiait blonde en ce contexte. Cela signifiait belle, extraordinairement belle, et même encor plus sublime, exceptionnelle et pure, innocente. Pure, absolument pure, et surtout, cet enlisement de la pureté dans le cours boueux de la Vltava constituait le choc induit par le titre. Cette équivalence unissant blondeur et beauté s'établissait en dépit de la réalité puisqu’il pouvait exister fille auburn, chataine et belle aussi bien que laide et blonde. L'effet se trouvait dans ce mot, quasiment superflu sur un plan strictement informatif, et possiblement faux, concernant l'événement, mais fondamental au niveau de l'impression créée chez un lecteur. L’article ainsi ne pouvait provoquer l’impact espéré que si la fille était belle. Retrouver le corps d'une inconnue laide au milieu de la Vltava n'aurait eu qu’un intérêt mineur. C’est uniquement le télescopage annoncé de la Mort et de la Beauté qui produisait l'euphorisation lyrique. Mais savait-on dans la réalité si la fille était belle ou bien laide? Le journaliste avait-il vérifié la qualité qu'il accordait par sa blondeur à sa putative héroïne? Bien sûr que non car la découverte avérée du corps était considérablement postérieure au décès. Conclusion, la fille en question n'était probablement ni blonde et ni belle. C’est uniquement pas nécessité qu’elle était blonde et belle. Décemment, l'on ne pouvait écrire Une belle fille dans la Vltava, ce qui serait apparu totalement incongru dans un journal sérieux, mais l’on pouvait écrire Une fille blonde dans la Vltava et subrepticement cela revenait à écrire Une belle fille dans la Vltava..
La fille aux cheveux blonds supposés de l’article existait parmi des milliers pourvues du même attribut, et c'est bien ce qu'avait compris Karel en écrivant une fille blonde en sa traduction. L’anonymat, paradoxalement, rehaussait le mot de fille, un mot si vague et si puissant, riche en son indéfinition, par l’ambiguïté de sa polysémie, de ses possibilités connotatives. C’est ainsi qu’il associait l'impression de mystère à l'identité de la personne. Karel, sans maîtriser pourtant les subtilités du français courant, cependant avait compris que le mot fille s’avérait plus seyant que celui de femme. Le titre Une femme blonde dans la Vltava sans doute aurait paru sévère autant que plat, mais le titre Une fille blonde dans la Vltava devenait irrésistible, affriolant, excitant.
Et l’on ne devait pas oublier la Vltava, la rivière, un élément typiquement lyrique, épique. La fille et ses cheveux, la rivière, ainsi trois entités qui symbolisaient l'état liquide. Mais la rivière en sa dimension géographique implique énormité, puissance alors que la fille induit fragilité. La rivière en essence évoque une idée contraire à la fille et simultanément semblable. Plus que tout cela, ce cours d’eau, la Vltava, mot à la phonie magique en lui drainait la sève ignorée de cette inconnue patrie slave. Certains noms ont la capacité de représenter un peuple en son originalité, son étrangeté. Dans leur sillage émerge un faisceau de sonorités, de chants, de rumeurs, de clameurs, d’images...
La Vltava, je la voyais, depuis son apparition miraculeuse au pied des monts jusqu'à sa dissolution mystique au sein de l'immensité marine. La Vltava (*), source au milieu des herbes. Mélodie suave et sons cristallins, délicats, flûte et harpe... La forêt, luxuriance, interjection, cors, trompettes... Village en fête, impulsion, jubilation, violons, altos... La nuit, douceur, calme et sérénité, reflets de lune et jeux des rusalkas, (*) inflexions, modulations, flûte et clarinette... Puis l’horreur, la cascade, effroi, tourbillon, déchirure, éclaboussure, explosion, timbale et cymbale... Puis enfin calme épanchement, solennité, grandeur, majesté des monuments, édifices...
Tout cela dans ces deux syllabes. Par le triplet consonnantique, union si curieuse en comparaison de l’harmonie fluide opérant en italien, se créait un charme inimitable, irrésistible, intense où la répétition du v comme aussi du a rajoutaient leur écho. V, l, t, par un hasard extraordinaire étaient, pour moi du moins, fleurons de l'alphabet, sonorités chargés de magie sonore. Je remarquai la désinence attribuable au datif (*) dans le titre. Ce a terminal devenait un ě, par là même évoquant un engloutissement de la fille au fond du gouffre. Le ě symbolisait ténébrosité, profondeur éteignant luminosité blondeur. C'était la Mort ensevelissant la Vie.
Je constatai par ailleurs que, řeka, le mot fleuve, était féminin, de même aussi le nom Vltava. Troublante insistance à l’égard de cet élément plutôt mâle en sa brutalité sauvage. Ne semblait-il revêtir une apparence ambiguë, double, en exprimant ondoyance et mobilité perfide, attribut supposé de la féminité?
Une fille blonde dans la Vltava - Světlovlasá dívka ve Vltavě. Je me sentais submergé par un flux d’impressions. Lors, j'imaginai le drame absolu, shakespearien précédant cette issue fatale. Je reconstituai dans mon esprit délirant un roman picaresque. Une fille blonde dans la Vltava - Světlovlasá dívka ve Vltavě, cela pouvait représenter le titre éloquent d'un roman noir. Ce cadavre ainsi découvert ne pouvait correspondre à celui d’une inconnue bourgeoise ou d'une effacée prolétaire. Moins encor il ne pouvait s'agir d'épouse honnête ou de consciencieuse ouvrière appointée. Non, car la fille était probablement et même inévitablement courtisane, entremetteuse et devineresse, artiste... Pourquoi ne serait-elle aussi plus précisément compositrice et violoniste? Sa nature en son essence épousait l’univers supérieur ou bien les bas-fonds de la déchéance. Les extrémité se rejoignaient par leur exceptionnalité. La fille avait connu les rêveries d'une âme idéaliste et la vie triviale en ses rets l’avait emportée. Sans frein, sans limite elle avait connu l’atmosphère enfumée des orgies sous les feux des bars mal famés. La passion d’un amour fou l’avait saisie, la désespérance et l'errance à travers les rues, la marche au supplice et le sabbat d'un orageux crépuscule. Puis d'un coup, la voici plongée dans la fangeuse onde. Les plaisirs vénéneux, inévitablement, fatalement, devaient conduire à la résolution tragique. Une fille blonde dans la Vltava - Světlovlasá dívka ve Vltavě. Je vis le tombeau délaissé, délavée par l’averse, envahi par la mousse et l’herbe en un recoin de cimetière. Las, tout ce qui demeurait de ces passions, de cette agitation. Le silence, éternel, absolu silence.
J'eus l'idée soudainement de situer le cimetière Olšany sur un plan que m'avait confié Dagmar. J'éprouvais toujours un plaisir un peu cynique à l'utiliser pour une investigation qu'elle avait strictement défendue. Vers l'Ouest, au-dessous d'un quartier nommé Žižkov, je vis deux étendues ponctuées par des croix et bordées par l'avenue Jana Želivského: Olšanské Hřbitovy, Židovské Hřbitovy. Hřbitovy, cimetière, imaginai-je, Hřbitovy (*), un terme absolument hideux, épouvantable, évoquant l'horreur macabre, et de plus imprononçable. Hřbitovy, terme agressif, dur, anguleux, dont la consonne H muette augmentait l'abord abrupt et que le y terminal appesantissait. La consonne ř et la b, placées dans l'ordre inversé de leur congruence br, occasionnaient un heurt brutal et transformaient la vivacité des sons i qui les suivaient en en incisivité farouche et cruelle insistance. Je remarquai de surcroît l’accent de ce r mystérieux, qui lui prêtait probablement sa prononciation spécifique. Le h surtout m'interpellait, signe incongru qui brisait l’organique harmonie d’une élocution. Je l’avais toujours haï, surtout dans son aspect de majuscule. H, lettre écartelée, carrée, signalant avec ostentation, lourdeur une importance illusoire alors que souvent elle était quasiment nulle. H, lettre insignifiante et superflue, parasite, occasionnant hiatus désagréable et malséant, cassure inopportune. Hřbitovy, c'était l’aven de la Mort.. Je ne savais quelle était la prononciation de ce h (*), mais je le soupçonnais de créer avec la combinaison du rb qui suivait une association des plus antipathiques. Ce terme évoquait en français les mots de bistouri, d'orbite, évidemment l'orbite osseuse et creuse en un crâne.Hřbitovy, nécessairement par sa conformation phonique, un mot redoutable, un mot détestable.
Sur le bord opposé de l'avenue Vinohradská, je vis deux empattements d’un rouge aveuglant qui ceignaient un dessin de croix blanche. Symbole évoquant le sang, la maladie, l'agonie: Vinohradská nemocnice, l'hôpital. Ce bâtiment où l'on meurt près de l’espace où les morts séjournent. La praticité sordidement s'imposaient. Karel eut commenté la situation par une observation fine. L’autre avantage en effet tenait à ce que les moribonds alités pouvaient apercevoir déjà la concession qu'ils occuperaient bientôt. Je vis alors sur la carte auprès de ce lieu sinistre un nom dont la présence apparaissait erratique, aberrante, Flora. C’était la fraîcheur, la vie, le printemps, la jeunesse. Le fascicule accompagnant le document fournissait un complément statistique au sujet d’Olšany dans sa traduction française un peu bizarre, involontairement humoristique:

Olšany: 112.000 enterrés dont 200 caveaux en forme de chapelle, 25.000 tombeaux (en pierre), 65.000 tombes (dans la terre), 20.000 tombinettes (carrés pour urnes en colombarium), 6 colombariums, 2 prés de dispersion.

Une imposante énumération qui pouvait représenter les collections dont s'enorgueillissait un musée, l’équipement balnéaire avantageusement affiché par un lieu de villégiature. Cette immensité sépulcrale en sa dimension m'effrayait, malgré sa réduction cartographique. N’était-ce une incongrue ville au milieu de la ville. Face à face, agitation, Paix, l'éphémère et l'Éternité, le mensonge et la Vérité. Les défunts demeuraient humblement serrés l’un près de l’autre, immobiles. Je les concevais tour à tour de manière antinomique. Tantôt j'imaginai leur myriade éplorée, dont chaque âme avait connu joies, amours, souffrances. Tantôt je voyais leur cohorte effrayante ainsi que de haineux, durs, vindicatifs spectres. Parmi eux, torturée, tourmentée, la fille aux cheveux blonds...
Je considérai toujours le plan. C’est ainsi que je m’y complaisais jusqu'à m'engloutir en cette ambulation virtuelle et purement oculaire où le symbole abstrait suppléait l'objet réel. Je voyais la cité concrète et palpable au travers de sa représentation conventionnelle. Des noms inconnus pour moi s'offraient à mon regard. Chacun pouvait représenter quartier, monument, voie, place... des lieux chargés d'un passé millénaire où l'Histoire avait imprimé sa marque implacable et fatidique, inexorable et tragique. Pourtant ne devenaient-ils au cours du temps lieux banals, communs où vaquaient les habitants, lieux imprégnés, marqués par l’habitude et les vicissitudes: Na Balkáně (*); Židovské pece Nádraží Žižkov; Vršovice Husův sbor; Záběhlice Kostelik Panny Marie; Pankrác Vrchní soud, Věznice; Podolí Žluté lázně; Smíchov Bertramka, Staropramen; Košíře Malvazinky, Sídliště Podbělohorská SK Čechie; Petřínské sady Hvězdárna, Hladová zeď; Hradčany Pražský hrad, Vojenské muzeum, Zlatá ulička, Daliborka, Národní galerie, Arcibiskupský palác; Břevnov Břevnovský klášter, Strahovský stadion; Bubeneč Stromovka; Staré Město Rudolfinum, Filozofická fakulta, Staroměstská radnice, Karolinum, Stavovské divadlo; Nové Mĕsto Národní Muzeum, Fakultní nemocnice, Emauzy, Botanická zahrada... Tous ces noms provoquaient en mon esprit une irradiation quasiment ensorcelante, inexplicable, incompréhensible.
Ainsi, la cité sécrétait la structuration qui représentait la maturation, l’évolution des humains de la naissance à la mort ainsi que leurs activités contrastées. L’on y trouvait la maternité, lieu d’enfantement où vagissaient les nourrissons, la crèche où grandissaient les bambins, l’athénée, l’université, le campus où l’adolescent apprenait. Puis l’on voyait la policlinique où geignait le malade, enfin le mouroir où le vieillard agonisait. L’égoutier s'affairait dans la catacombe où l’excrément s'écoulait tandis que rêvait un poète au milieu d’un parc. Là s’entraînait un éphèbe au gymnase. Là, dans le tribunal un avocat plaidait. Là, des malfaiteurs purgeaient leur peine au fond de la prison pendant qu’un pontife en son église adressait à Dieu sa prière. Là, dans le conservatoire un musicien composait. Là, dans l’observatoire un astronome orientait vers le firmament son télescope... Je ne pouvais concevoir cet agglomérat vital, cette agrégation de passions, de pulsions, rassemblée par l'effet d'aléas fortuits. Présidant à sa création, croissance et perduration, n’était-ce un décret émanant de l’obscur Destin. La cité, n'était-ce un chaos, cancer, tumeur, à moins que ce fût rêve ou chimère. Ce corps immense à mon regard se trouvait offert, Praha, Mater Urbium. Sa profondeur sombre enfermait un ventre et des intestins, réseau de canalisations, bassins de rétention, d’épuration. Parcourant sa chair, transitait l’artère et le capillaire, avenues, rues, voies où chaque automobile était globule. Par ses cheminées, comme autant de naseaux méats, s'échappait en fumée son haleine. Son armature osseuse était murs de soutènement, ballasts, remblais, enrochements. Les remparts étaient sa carapace. L’encablure électrique et téléphonique était ses nerfs. Chaque antenne éployée devenait une attentive oreille. Les caméras surveillant hypermarchés, monuments étaient ses vigilants yeux. Chaque habitation cloisonnée simulait cellule enserrée dans ses membranes. Son encéphale et cerveau correspondait à la mairie. Là chaque édile au Conseil, neurone à ses pairs joint par la synapse, invisible attache et lien social, déterminait sa politique, orientait son destin.
Le nuit tombait. Je m'allongeai sur mon lit, me remémorant alors un nom, celui du quotidien Večerní Praha. Mais où pouvais-je avoir déjà vu cette appellation? Mon esprit s'éclaircit: le boudoir mauve. Là, parmi les revues sur le guéridon se trouvait ce journal. Mais après tout, ce n’était pas si curieux que la dame au ton respectable, attachée particulièrement à son pays natal, s'abonnât à ce périodique. Ma pensée revint de nouveau sur le titre obsédant: Une fille blonde dans la Vltava - Světlovlasá dívka ve Vltavě. Je ne pouvais me dégager de la magie phonétique et sémantique émanant de ce banal syntagme. Je m'endormis sur la vision d'un visage au teint pur s'engloutissant dans l'eau boueuse. Une fille blonde dans la Vltava, Světlovlasá dívka ve Vltavě, Une fille blonde dans la Vltava, Světlovlasá dívka ve Vltavě...


* Světlovlasá dívka ve Vltavě - Une fille blonde dans la Vltava
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* Večerní Praha, 19. září 1997 - Prague du Soir, le 19 septembre 1997
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* Anonymní dobrodinec - Un bienfaiteur anonyme
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* Milovnici umění - À une âme passionnée d'art
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* l'île Štvanice Štvanice: Un des îlots de la Vltava aménagé pour les activités sportives dont tennis, football, sports nautiques (....), situé au niveau des quartiers Holešovice d'un coté et Karlín de l'autre.
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* Světlovlasá - Lire svietlovlasá [le a final se lit de façon prolongée] , un adjectif qui signifie exactement aux cheveux blonds. Le mot vient de světlý / blond, vlasy / cheveux
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* dívka - Jeune fille, fille. Dívka est un diminutif du terme dĕvka,(lire dievka) qui signifiait autrefois une servante de campagne et plus tard une prostituée (aussi au figuré une garce) Le terme est connu dans toutes les langues slaves (ex: dievotchka ou dievouchka en russe, dzievczyna en polonais, divtchina en ukraïne, etc). Le terme protoslave devьka provient du terme děva (dieva) signifiant nourrisson de sexe féminin, lui-même provenant du terme d'origine proto-indo-européenne doïwa: tétant / aspirant / suçant. À noter qu'en tchèque existe tous ces termes encore, ainsi: děva, dívčina ont une connotation poétique, děvka: connotation péjorative, dĕvečka: servante de campagne (aujourd'hui utilisation littéraire) ou au figuré: dans le langage parlé, la connotation est affective: il(elle) est mignon(e), ou c'est un amour
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*deux accents bizarres - L'accent circonflexe retourné modifie la prononciation de la lettre au-dessus de laquelle il est placé. S'il s'agit du e, on le lit comme ie. Dans le cas des consonnes (c, s, z, r), il change leur prononciation: č= tch en français, š = ch, ž = j, ř = rz. À noter que la lettre š est utilisée en égyptologie. L'accent aigu a le même rôle qu'en français et il s'utilise au dessus des toutes les voyelles.
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*La Vltava - Cette description fait allusion au poème symphonique du même nom de B. Smetana. Le poème décrit le parcours de la rivière depuis sa source jusqu'à son union avec le fleuve Labe [Elbe] près de la ville de Mĕlník, La Vltava est considérée par les Tchèques comme un chef-d'oeuvre supérieur. Ce poème symphonique est joué à l'ouverture du Festival international de la musique classique Pražské jaro / Le Printemps de Prague organisé tous les ans du 12 mai au 4 juin depuis 1946 où il fut créé. Vltava est la forme tchèque de l'ancien nom germanique Wilthahwa qui signifie la rivière tumultueuse.
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*jeux des rusalkas - Roussalka Rusalka / Ondine. Un être de légendes, une fille, souvent très belle, mais néfaste, qui guette l'homme au bord de l'eau pour l'entraîner au fond. Le mot rusalka proviendrait du grec - en traduction rosalia, et se réfèrerait à la danse des filles à la Pentecôte(festival des roses). Dans la mythologie tchèque, les rusalkas sont souvent accompagnées par vodník un ondin, un être d'aspect souvent repoussant, par opposition à la jeune beauté des rusalkas. La danse des russalkas est évoquée par un court passage (lyre, clarinette) dans la Vltava de Smetana. Antonín Dvořák traite ce thème dans son opéra Rusalka.
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*la désinence du datif - Tout comme en latin, les substantifs et adjectifs tchèques se déclinent. En tchèque il existe 7 déclinaisons.
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*Hřbitovy - hřbitov: singulier – hřbitovy: pluriel, difficile à prononcer, notamment pour la plupart des étrangers, car le h du début se prononce et il est suivi d'une consonne tout aussi difficile, la consonne ř (à peu près rz ). Il faut cependant signaler qu'en tchèque courant le h ne se prononce pas...
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*la prononciation de ce h - En tchèque, un son expiré qui se forme au fin fond de la gorge, venant de la trachée.
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* Na Balkáně - un lieu-dit
Židovské pece- Les fours juifs, un lieu-dit
Nádraží Žižkov - La gare (ferroviaire ) de Žižkov, (arrt. de Prague)
Vršovice- un quartier de Prague 10
Husův sbor- Église portant le nom de Jan Hus, recteur de l'université de Prague et grand réformateur religieux qui s'insurgeait contre la corruption de l'Église. Jan Hus périt sur le bûcher au concile de Constance en 1415. Ses pensées sont à l'origine d'un long mouvement de révoltes qui porte son nom les guerres hussites. Ce motif des guerres hussites est évoqué dans le cycle Ma patrie de B. Smetana (poème symphonique Tábor et Blaník, lieux emblématiques, liés au mouvement).
Záběhlice – nom d'un quartier de Prague 10
Kostelík Panny Marie - L'église de la vierge Marie
Pankrác - un quartier de Prague 4
Vrchní soud – La Cour suprême
Věznice- La prison (de Pankrác)
Podolí -un quartier de Prague 4
Žluté lázně- Les bains jaunes (piscine)
Smíchov- Un quartier de Prague 5
Bertramka - villa Bertramka(Musée Mozart)
Staropramen- fabrique de bière du même nom
Košíře- un quartier de Prague 5
Malvazinky- un lieu-dit
Sídliště Podbělohorská- quartier Podbělohorská, ici le mot sídliště signifie un quartier moderne, construit dans la Couronne pragoise dans les dernières décennies.
SK Čechie - club de football
Petřínské sady - les jardins publics de Petřín
Hvězdárna - L'observatoire situé à Petřín
Hladová zeď- Le mur de la Faim, bâti sur la colline de Petřin, en 1360-2, par ordre de l'empereur Charles IV. Selon la légende, il voulut donner du travail au pauvres, victimes de la famine - qui sévit réellement dans ces années là en Bohême.
Hradčany - le quartier historique autour du Château de Prague
Pražský hrad - Le Château de Prague, fondé au IXe sur une colline qui domine la rivière. Les premiers rois, les Premyslides y font construire un palais, des églises, un monastère et entourent la citadelle d'un mur. Remanié au XIVe siècle. par Charles IV et puis Ladislav II Jagellon, il devient le centre culturel européen au XVIe siècle sous le règne de Rudolf II de Habsbourg. Ses successeurs siègeront à Vienne et le Château devient siège de la présidence de la République après 1918.
Vojenské muzeum - Le musée historique de l'armée/Château de Prague/Anc. Palais Schwarzenbzerg, datant du 1545-63, connu pour sa façade des grafitti.
Národní galerie - La Galerie nationale (galerie d'art européen) - Château de Prague, le Palais Šternberg, galerie d'art fondée en 1796, par le comte F.J. Šternberg
Arcibiskupský palác - le Palais de l'archiépiscopale, siège de l'archevêché / Château de Prague
Zlatá ulička - La Ruelle d'Or / Château de Prague, minuscules maisons, construites pour les gardes du roi Rudolf II, elles furent habitées ensuite par des artisans, alchimistes, orfèvres au XVIIe siècle (qui lui donnèrent son nom) puis au début du XXe siècle par des artistes, écrivains, dont Franz Kafka. Elles sont devenus un musée, des boutiques d'art et une curiosité touristique.
Daliborka- la tour Daliborka / Château de Prague, partie de fortifications, elle servit de prison. Elle porte le nom du premier prisonnier, le chevalier Dalibor condamné à mort pour avoir donné asile aux cerfs en fuite. En y apprenant à jouer du violon, Dalibor jouait si bien que les Pragois émus par son jeu lui apportèrent de la nourriture. Bedřich Smetana s'inspira de cette légende pour son opéra Dalibor.
Břevnov- quartier de Prague 6
Břevnovský klášter - le couvent de Břevnov, abbaye bénédictine / premier monastère masculin de Bohême, fondé en 993 par le prince Boleslav II et l'évêque Svatý Vojtěch / St.Adalbert
Strahovský stadion- Le stade de Břevnov(un important complexe sportif)
Bubeneč- quartier de Prague 6, un quartier majoritairement composé de villas construites au XXe siècle.
Stromovka - Un grand parc, un espace arboré étendu, avec un observatoire astronomique et un espace d'expositions et foires.
Staré Město - La Vieille Ville, le nom mentionné pour la première fois au Xe siècle, où le village constitué autour du château de Prague s'étend sur la rive droite de la Vltava. Une place du marché est créée à l'endroit de la Place de la Vieille Ville actuelle. Au XIVe siècle, le quartier obtient le privilège d'une ville et on construit l'Hôtel de Ville, voir note ci-dessous. Quartier pittoresque, connu pour la richesse de ses monuments où tous les styles architecturaux sont représentés - du gothique au cubiste. Le style roman survit dans les soubassements qui sont réaménagés en tavernes et autres restaurants.
Rudolfinum - aussi Dům umĕlců / Maison des Artistes, aujourd'hui siège de l'Orchestre philharmonique tchèque, et une salle de concerts de style néo-renaissance. Une salle porte le nom du compositeur Antonín Dvořák.
Filozofická fakulta - La Faculté des lettres, située près du Rudolfinum, sur la place qui porte aujourd'hui le nom de Jan Palach, étudiant en lettres, qui s'est immolé par le feu en janvier 1969 pour protester contre l'invasion de la Tchécoslovaquie par l'armée soviétique en aout 1968.
Staroměstská radnice- l'Hôtel de la Vieille Ville, situé sur la place du même nom, fut fondé en 1338 par le roi Jan Lucemburský / Jean de Luxembourg. Bâtiment connu des touristes pour sa belle horloge astronomique, un calendrier et un spectacle de figurines animées (apôtres, coq qui chante l'heure, une Mort....) à chaque heure. La toute première horloge date du début du XVe siècle, mais le mécanisme qui fonctionne encore aujourd'hui est de 1552-72. Les figurines sont récentes (après1945) les précédents ayant été abîmées par le feu.
Karolinum- L' Université de Prague, fondée en 1348 par l'empereur Karel IV, roi de Bohême.
Stavovské divadlo- Le Théâtre des États. Construit par le comte Nostic en 1781-3 dont il porta le nom au temps de Mozart, qui y donna la première de Don Giovanni en 1787. En 1799 il fut racheté par les états tchèques, il s'appela alors le Théâtre des États. Depuis 1945 il fut rebaptisé en Théâtre Tyl en l'honneur de l'écrivain et dramaturge J.K. Tyl, figure emblématique du renouveau théâtral tchèque au 19e siècle. En 1834 fut donnée en première une pièce musicale Fidlovačka de J. F. Tyl. Une chanson de cette pièce devint plus tard l'hymne national tchèque Kde domov můj / Où est ma patrie) Après la chute du mur de Berlin, il porte à nouveau le nom sous lequel il fut connu pendant près de 150 ans
Nové Mĕsto - La Nouvelle Ville, nom de quartier. La nouvelle ville fondée par Charles IV, qui s'étend au dessus de la place Venceslas jusqu'à la place Karlovo (Charles) fut habitée à l'origine surtout par des marchands et artisans dont la corporation des brasseurs. L'aspect actuel date du XIXe siècle.
Národní muzeum – Le Musée national, qui domine la place Venceslas, abrite des collections de minéralogie, anthropologie, histoire naturelle...)
Fakultní nemocnice - L'hôpital universitaire
Emauzy - Eglise Emaüs
Botanická zahrada - Le Jardin botanique
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ÉQUIPÉE NOCTURNE


«De la folie, de la folie pure! Non, Karel, non. Jamais de la vie je n’accomplirai cette abomination. Jamais, vous entendez, jamais.» Plus je pestais en protestations, plus mon traducteur s'ébaudissait. L’on eût dit qu’il se gargarisait de mon affolement, qu'il jouissait de mon indignation. Nous pouvions, me soutenait-il, vivre un moment pathétique, unique en un lieu singulier, remarquable. Nul objection ne devait nous détourner de cette opportunité. Ce lieu n'était pourtant pas dévolu par nature au divertissement - sauf pour Karel, je ne le savais que trop.
«De la folie, de la folie pure! non, Karel, non...» Je l'apostrophai, je le maudissais, l'injuriai, mais je ne pouvais me libérer de sa volonté qui m’entraînait malgré moi. Constatant que résister à son entreprise était vain, je me tus et tachai de sauver l'honneur en feignant l'indifférence. Je ne répondais que par haussements d'épaule à ses provocations, crispant un rictus figé sur mon visage. L'ombre où je pouvais me dissimuler servait ma cause. Je devais l'avouer, c’était de sa part un joli coup. La voiture, au milieu de la nuit, parcourait un nombre indéfini de rues et de places. J'eusse été bien incapable ici de me repérer dans cet indescriptible itinéraire. Karel paraissait le connaître à merveille et je le soupçonnais de le compliquer à plaisir. Je m'aperçus plus tard que mon jugement s’avérait exact. Devant mes yeux passaient des plaques: Milady Horákové, U Brusnice, Keplerova…
Autour, pavements, croisements, feux, lampadaires. Profusion, nuée de lampadaires. L’un identique à l’autre ainsi qu’astérisme évanoui, sans limite. Partout, là-bas, autour, Prague. Prague onirique et fantomatique. Prague éthérée, fantasmatique et fantasmagorique. Nous pénétrions dans le tréfonds de la cité comme un bathyscaphe au sein d’un abysse. Le cœur de Prague. Prague, un trou noir, gouffre enténébré, mystérieux. Jusqu'à maintenant, je n'avais pas encore visité le centre et ses monuments, bien que j'en fusse à proximité. Je l'avais évité. Je redoutais que se fût évanoui mon rêve en ce télescopage avec la réalité. Dans la nuit, j'eus l'impression de franchir un passage invisible ainsi que lors de ma pénétration dans le cabinet dérobé du boudoir mauve. Je plongeai dans le passé. Je croyais voir ainsi ressusciter une autre époque. La cité d’aujourd’hui s’effaçait devant la cité d’hier. Sans répit encor, encor défilaient des plaques: Pohořelec, Úvoz, Nerudova… Je vis clairement que la rue se trouvait en sens interdit. Nous étions donc mal engagés. Karel n’avait-il pas vu le panneau, pouvait-il ignorer l’infraction qu’il commettait? C’était bien sûr, impossible. Je pensai qu’il s’agissait de fanfaronnade afin de m'effrayer. Hors de question que je l’en avertisse et que je le morigénasse. Brusquement, la Skoda trépida. L’assourdissant bruit emplit mes oreilles. Je compris, les pavés. Sans doute ils étaient particulièrement inégaux et anguleux pour malmener si fortement le véhicule. Nous déboulions dans la pente à vive allure. Puis Karel inexplicablement ralentit. Je vis sous l'inscription Dům U tří koček (*) flamboyer les yeux verts de trois chats, haut-relief en stuc sur un blason flanquant une entrée baroque.
C'est alors qu'apparut dans le rétroviseur extérieur à ma droite une automobile affublée de l'inscription Policie, en noir. La police. Mon cœur battait. La vue de ce mot provoquait chez quiconque une alarme angoissante. Dans le monde il n’était pas un individu, si probe, honnête et vertueux, qui ne fût effrayé par le nom de cette administration. Les policiers ne sont pas des humains normaux, bien sur, mais des robots froids, impitoyables. Nul d’entre eux n’a femme, enfants. Leur poitrine abrite un cœur de fer alimenté par un générateur électrique. Par un seul ordre, ils ont le pouvoir de bouleverser notre existence. L'homme endormi paisiblement en son lit, sur un de leur décret, peut se retrouver nu dans un cachot parmi gangsters et malfrats. Le véhicule inquiétant nous suivit pendant un long moment, braquant sur nous ses pleins phares. Je fus aveuglé. Probablement, le passage en sens interdit ne leur avait pas échappé, mais, dans mon délire, angoissé, j'imaginai que les agents soupçonnaient l'acte affreux que nous allions commettre. Par l’effet d’un virage aigu négocié par Karel, je me retrouvai plaqué brutalement sur la portière. Je m'accrochai du mieux que je pouvais à la carrosserie comme au parapet d'un navire au cours d’un ouragan. La police irrésistiblement nous rattrapait. Mon traducteur prit la résolution de ralentir. La voiture en un coup d’accélérateur nous doubla. Dans un halo, je vis, sous leur casquette en cuir, deux profils au teint métallique. Leurs yeux, trous noirs, scrutaient notre automobile. Puis, dans une artère adjacente, ils disparurent. Divaguai-je? il m'avait semblé que mon traducteur avait adressé de ses doigts un discret signe aux deux policiers. Que signifiait ceci? Me trouvais-je impliqué malgré moi dans un complot? Voulait-on me compromettre? Se pouvait-il qu’on me trouvât trop curieux sur l'affaire intéressant deux cousines?
Puis à l’issue d’une échappée rectiligne apparut sur la droite un belvédère où la vue s'étendait au loin. Vers l'horizon blafard se dessina le profil de toits modernistes. Par-dessus les pans déjetés s’élevait un donjon comme un doigt pointé vers les cieux ténébreux (*). Sur la gauche, au milieu du gouffre, un amas d’objets oblongs, qui paraissaient des houses-boats, surmontés de l’enseigne: Český yacht klub (*). C'est là qu'un roadster luxueux nous doubla puissamment. Crispé sur le volant, un homme élégant, au physique idéal de séducteur cynique, à moins qu'il ne fût un assassin, magnifique et parfaite image évoquant le meurtre (*). Mon état d'anxiété, probablement, suggérait à mon esprit cette absurdité. La skoda sur la voie rectiligne atteignit un record de vitesse impressionnant par rapport à ses possibilités. Le moteur à plein régime éructait, ronflait comme un fauve en colère.
Puis un violent accès de giboulée s'abattit. Le vent brutal, d’un coup, brouilla la vue. Karel actionna sur le tableau de bord un bouton rouillé. L'essuie-glace émit un couinement strident à défaut de balayer efficacement l’ondée. Tels des oiseaux fous devant le pare-brise en tourbillonnant virevoltaient fétus et feuilles. Karel tourna sur la gauche. Curieusement, j’eus l’intuition que nous revenions par la voie parallèle en sens inverse. Je me sentis saisi par une imperceptible impression de fraîcheur. Puis, sur ma droite, ici, d'un coup, plus rien, ni mur, ni rue, ni lumière. Tout disparaissait comme en un grandiose aven, dépression, trouée gigantesque, échancrure énigmatique, absence et béance évanouie dans les ténèbres. L’on eût dit un fossé qui paraissait n'avoir ni fond, ni dimension, fissure incommensurable, insondable, infinie. L’on eût dit un écoulement fuyant, une étendue mouvante et froide en son parcours emportant, brisant, dissolvant, noyant réverbérations, réflexions, reflets, rayonnements, rumeurs, clameurs, échos... En face, un môle au sommet dominé par le profil noir d’un monument trapu (*). Me souvenant de ma visite au cimetière un mois auparavant, je supposai qu'il s'agissait de Vyšehrad. Puis la skoda s’engagea sur une immense avancée dans le vide ainsi qu’une arche à travers la nuit.
La voiture avait roulé jusque là comme un palet sur une étendue glacée, puis brusquement, un roulement assourdit mes oreilles. Les pavés. Plus anguleux, plus inégaux. La carcasse à bout d’énergie de la Škoda bringuebalante et grinçante en se décomposant menaçait de capituler à chaque instant. Ce véhicule, exact reflet de son propriétaire étudiant, ne semblait rouler que sous l’effet d'un permanent miracle. J'avais dû, pour m'installer sur le siège à-demi troué, pousser un indescriptible amas d'objets hétéroclites. Pour compléter cet inconfort, il fallait ajouter la peur d'y trouver par hasard un membre anatomique à la senteur de formol, prélèvement égaré par mégarde à moins qu’il ne fût placé là délibérément. Je ne savais que trop bien ce dont Karel était capable et jusqu’où pouvait aller son imagination. La voiture aux amortisseurs grippés tanguait, trépidait, tressautait. Karel se perdit alors dans un dédale afin de semer d’éventuels poursuivants, du moins le pensai-je. Puis à nouveau les quais devant nous apparurent. Des rues encor, des plaques Masarykovo nábřeží, Národní, Spálená, Vodičkova. Ce fut comme une éclaircie brusquement ouverte au sein de la forêt sombre Václavské náměstí. Là, Karel, inexplicablement, ralentit. Le pinceau lumineux de la skoda se braqua sur la droite. Lors une enseigne en œil d’aigle (*) énorme émit un rayon flamboyant sur nos visages. Puis apparut la devanture éclairée d'un grand magasin (*) présentant des vêtements à l’aspect futuriste et surréaliste. Puis encore des plaques: Štĕpánská, Žitná, Karlovo náměstí, Na Slupi... Nous descendions régulièrement. De nouveau, Karel sans raison ralentit. Je devais me dispenser évidemment de tout commentaire à ce propos. Devant nous se dressait une architecture aux parois nitescentes. Comme en un vitrail, ses panneaux cristallins montraient le contour de végétaux fantastiques . Cette inscription parut: Botanická zahrada (*). Des bars se trouvaient encor ouverts à cette heure. Les noms rutilants des établissements défilaient pareils à des îlots de clarté dans un océan ténébreux: Mocca Bar, U Anděla, Kahyra bar, U Holubů, Kavárna Nusle (*)... Puis d'un coup, le bruit des pavés disparut. La Škoda roulait sur le bitume uniforme et poli comme en un bain huileux. Quand prendrait fin cette infernale équipée? Bientôt nous environna la pénombre. Les rues du faubourg que nous traversions n’étaient pas éclairées. Se poursuivit le défilé des plaques: Jaromírova, Křesomyslova, Otakarova… Là, nous remontâmes. Puis toujours les noms: Vršovická, Běločerkevská, U Zdravotního ústavu, Soběslavská, Vinohradská... Soudain, nous pilâmes. Tout se tut. Sans même échanger un mot, Karel prudemment sortit dans la rue déserte. Je l’imitai sans réfléchir.
L'averse avait cessé, le vent tombait, mais, plus que le déchaînement des éléments, cette accalmie paraissait impressionnante, inquiétante. Nous étions seuls. Quel individu normal aurait osé dans ce lieu s'attarder à pareille heure? Le silence, après nos éclats de voix et notre agitation, décuplait encor l’anxiété qui m'étreignait. Là, devant nous s’étendait un espace où croissaient quelques buissons chétifs. Par-delà ce décor lugubre, on apercevait vaguement un mur. Tel un magicien qui sort un lapin de son chapeau, Karel tira du coffre une échelle assez rudimentaire. Malgré sa dimension réduite à six barreaux, je m'inquiétai de la solidité supposée de l’objet. Nous étions maintenant près du mur. Plus que l’opposition des moellons, c’était l'effroi du lieu qui prohibait son franchissement comme un téménos invisible et mystique. L'espace inconnu qu'il délimitait n'appartenait-il pas à l’univers physique. Mon traducteur, insensible au sentiment de respect, tout de go, planta l'échelle et monta, puis m'intima de l’imiter, non sans récupérer l’outil précieux qui nous avait permis la prouesse. La précaution nous éviterait d’être ainsi pris tels des rats dans un trou. Je m'exécutai, non sans mesurer l’horreur de nos actes. Comment donc, moi, critique éminent de concertos, symphonies, je me trouvai là sous le firmament escaladant le mur d'un lieu sacré lors que j'aurais dû tranquillement dormir en mon hôtel. Si la dame au ton respectable était là pour me voir! Surtout, si elle apprenait la raison de cette équipée folle! Je préférai ne pas y penser. La hauteur limitée du mur nous avait permis de réaliser facilement cet exploit digne à n’en pas douter de Rocambole ou Dolon, bien que l'échelle en son milieu fût branlante et les barreaux peu sûrs. Je me demandai par quel miracle un si misérable ustensile avait pu supporter le poids de mon traducteur.
Le cimetière Olsany sous le rayon lunaire à nous s'offrit comme une hallucination dantesque. De lieux en lieux, les tombeaux érigeaient leur protubérance aiguë comme extrusions, champignons infernaux surgis là dans ce champ maléfique au décret du Cornu. Les croix, les crucifix qui se détachaient sur le ciel obscur paraissaient un effort pitoyable et vain de la religion pour exorciser l’effrayante expansion démoniaque. Cependant, ce rapprochement pouvait signifier le secret lien qui réunissait le Diable à Dieu, participant tous deux au manichéisme essentiel. De même entremêlés sont la Vie, la Mort, le Bien, le Mal, souffrance et jouissance.
Nous progressions prudemment, redoutant de voir surgir devant nous quelqu’insoupçonnée fantasmagorie, quelqu'étrange illusion qui nous punirait de notre irrévérence et nous détournerait de notre objectif. Le tapis feuillu, rendu glissant par la giboulée, recouvrait les allées. J’eus l’impression que des serpents circulant sous l’amas perfide à tout moment pouvaient se dresser pour ficher leurs crocs venimeux dans nos jambes.
Soudain, le voile épais d'un nuage occulta l’astre ami qui nous guidait. L’on eût dit que sous l'effet d'un charme aussitôt la Création même avait disparu dans l’Insondable. Je crus bien que notre ultime heure était survenue. C'est alors qu'ils apparurent... Ce fut d'abord un noir ectoplasme un instant qui surgit puis disparut magiquement sur un tombeau, mais j’avais eu le temps de voir la découpure acéré de son oreille. Se profilant sur un sépulcre au loin, deux yeux grenat s'allumèrent. Puis, de lieux en lieux, partout, des lueurs, des clignotements, des chatoiements, clignotèrent, scintillèrent. Le cimetière était partout hanté par la horde effrenée des revenants. Tapis dans l’ombre, ils nous surveillaient, nous harcelaient, nous cernaient, se dévoilant, se masquant parmi les sépultures. Devant nous parfois passait la forme évanescente habitée par un esprit. Nous les devinions plus que nous les voyions car la couleur de leur pelage épousait la nuit. J'étais atterré. Puis dans la frondaison d’un cyprès des ululement s’échappèrent. N’étais-ce un reproche amer, un geignement d’esprits torturés. «Hou hou hou» réitéraient-ils inlassablement pour nous chasser de leur domaine. Vivants parmi les morts, n’étions-nous des renégats? Pourtant viendra le jour où nous rejoindrons leur troupe, ils deviendront nos frères. Comme eux, nous haïrons ce que nous fûmes. C'est alors qu'en un bruissement grave un monstre aux ailerons déployées s'éleva dans l'air, zigzagua dans le ciel en s'éloignant. Puis un cri fusa, rauque, inhumain, hideux, abominable ainsi que le râle affreux d'une âme enfiellée jetant sa détestation sur le monde. Cri sauvage, indescriptible, étrange union du gasp et du vagissement, éructation, hoquet, expectoration qui semblait vouloir expulser au monde un crachat fétide, un pestilentiel glaire. Karel, malgré lui, s'était soudainement immobilisé, mais je ne pouvais déterminer s’il avait réagi devant l'apparition du monstre ou bien s'il tentait de se repérer pour trouver son chemin.
Il me semblait que nous étions perdus irrémédiablement dans ce labyrinthe. Partout, des morts, des morts. Des morts décomposés, des morts oubliés, des morts abandonnés. Sous le faisceau de torche apparaissaient les statues, les effigies, les sculptures. Séraphins, angelots voisinaient pleureuses. L'essaim marmoréen, ce peuple immobilisé, pétrifié semblait se désoler de notre ignoble entreprise et nous prier d'y renoncer. J'étais confus, honteux, mais la détermination de Karel ne fléchissait pas. Ne devenait-il démon lui-même? Son œil semblait allumé de lueurs maléfiques. Sa barbe, accessoire en plein jour si banal, si familier se détachait tel impénétrable agrégat. J’en étais effrayé. Brusquement, il braqua devant nous le faisceau de sa lampe. Je lus: Milovnici umění (*).
Alors, s’accomplit inévitablement l'acte horrible. «Tenez-moi la torche» me lança Karel sur un ton qui ne souffrait pas de protestation. Là-dessus réapparut le croissant de lune afin probablement de mieux dévoiler notre infâme attentat, nous dénoncer à tous les saints comme on prend un malfaiteur en flagrant délit. Nous subirions un jour éternellement le châtiment suprême. Karel, bien qu'il dût s'exprimer en chuchotant, pestait sans répit à mon égard. «Mais tenez droit la torche enfin, comment voulez-vous que je travaille efficacement dans ces conditions» gueulait-il, accompagnant son injonction de jurons tchèques.
Bientôt se dessina l'orifice, un trou, noir plus que la poix, noir plus que la suie, l'encre ou le goudron, la houille ou le cosmos. Malgré la nuit, ce noir dépassait en noirceur tout physique élément car il n’appartenait pas à l’univers matériel. Ce noir était couleur métaphysique emblème universel de la Mort. La béance ouverte ici n'était pas la cavité d’un tombeau, c'était l'Enfer. Je le savais, au fond, s'ouvrait la galerie qui menait vers l'antre où séjournait l'essaim des revenants. Par là, tous les soirs, quand l’étouffant manteau nocturne obscurcissait l’espace ils remontaient, puis, quand l'aube éclaircissait le firmament, ils regagnaient leur souterrain cachot.
Tandis que je reculais d'horreur, Karel m'arracha des mains la torche et franchit l'embrasure infernale en ricanant. J’avais l’impression que si j'esquissais même un seul geste afin de m'y diriger, immédiatement une armée démoniaque aux yeux rougeoyants, loups, alérions, lamies, dragons, m'auraient déchiré de leurs crocs, percé de leur bec, lacéré de leurs griffes. Des bruits étouffés me parvenaient de l'intérieur, des grincements, des coups sourds, des stridences. Puis le profanateur dont j’étais complice un instant réapparut dans l’encadrement funèbre. «Venez m'aider, je n'y arriverai pas seul.»
Je devais jusqu'à sa lie consommer cette abomination. Je devais subir ce cauchemar jusqu'à son tréfonds, ressentir ma frayeur jusqu'à son paroxysme. Lors, je retins ma respiration, je ne pensai plus et je m'engouffrai dans le trou comme un somnambule insensible, un corps dépourvu d'âme, abandonnée par son esprit. Savais-je en vérité ce que mes yeux voyaient, ce que mes doigts touchaient? J’étais dans un état second, hors de moi-même. Karel au contraire avec enivrement exécutait l’acte impie. Dans le silencieux caveau s’élevait son ricanement sardonique. Parviendrais-je à trouver les mots pour décrire en détail les opérations qui suivirent? Le couvercle, ôté laborieusement, finit par émettre un long grincement comme un cri du malheureux défunt meurtri par sa profanation. Je vis l'inimaginable, horreur que la pudeur se refuse à décrire. Ce qui pour moi se référait à la pensée devenait subitement réalité. Se pouvait-il que ce triste amas en décomposition fût l'être auquel je pensais, que j’admirais? Se pouvait-il que fut transformée sa beauté parfaite en hideur, que se fût muée sa magnificence en déliquescence? Comment sans défaillir de mes yeux pouvais-je ainsi voir les vers grouiller dans son visage autrefois si pur, les cancrelats habiter sa peau si douce et les cafards se repaître avidement de sa chair si pulpeuse. Comment pouvais-je admettre, accepter que sa lèvre hier carminée, charnue devînt aujourd’hui livide, émaciée, que se réduisît en filaments cornés sa chevelure opulente. Je ne m'expliquai pas ce mystère. Je voyais s'effriter le rêve éthéré de mon idéalisme. Je ne parvenais plus à réaliser le rapport nécessaire unissant matière et pensée.
Puis ce fut le silence au fond du caveau. Karel sortit son appareil photographique. Des flashs brusquement jaillirent. L’on eût dit les éclairs d'un orage onirique issu des profondeurs sépulcrales. Puis il déballa son matériel afin de pratiquer les prélèvements. C'est avec perversité, volupté qu'il tortura méthodiquement et méticuleusement la dépouille innocente.


* Dům U tří koček - La Maison aux Trois Chats, un clin d'œil au roman Le Meurtre de la chance de Jan Zábrana où l'auteur situe un épisode rue Nerudova, dans une maison baroque du même nom. Chapitre 54: «C'était une maison étroite et haute de trois étages, dont les tuiles faîtières luisaient aux rayons pâles du soleil levant. Sous leur caresse s'allumèrent également les yeux verts de trois chats qui formaient un groupe pittoresque sur le blason en stuc coiffant la porte d'entrée baroque.» La rue Nerudova porte le nom du poète tchèque du 19e siècle Jan Neruda, qui y habitait, dans la maison U dvou slunců - Aux Deux Soleils. Signalons que le poète chilien Pablo Neruda prit son pseudonyme en hommage à ce poète.
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* un doigt pointé vers les cieux - Allusion au roman Le Meurtre de la chance Un personnage du roman, l'industriel Ivo Zdeborský de caractère baroque, bâtit une villa surmontée d'une tour lui servant d'observatoire astronomique. Chapitre 14: «Nous montâmes la colline de Barrandov et aussitôt la villa Julie se profila contre le ciel étoilé. C'était une création d'art architectural acquise très cher, un modèle du genre que-peut-on-faire-de-plus-pour-satisfaire-le-client? Au dessus des terrasses modernistes se dressait une tour haute et fine, coiffée par une coupole en demi-sphère qui s'imposait à première vue au visiteur.»
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* Český yacht klub - Yacht club de Tchéquie, qui est également mentionné dans le roman de Jan Zabrana.
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* parfaite figure d'assassin - Un autre clin d'oeil de l'auteur à une scène du roman et qui rappelle un des personnages principaux, Honza Petráček, un jeune homme brillant, élégant, l'auteur du meurtre. Chapitre 24: «Honza serrait le volant entre ses mains gantées de cuir et prenait les virages de Barrandov comme un professionnel. Dans la lumière des étoiles et celle du tableau de bord, son profil lui donnait l'air d'une star de cinéma et il me vint à l'esprit que si je devais imaginer un meurtrier, je lui prêterais le visage de Honza.»
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* une colline dominée par une forme sombre - Le rocher de Vyšehrad, situé au bord de la Vltava, et dominé par une église néo-gothique dont les tours sont visibles de loin.
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* une enseigne énorme en forme d'œil. - Allusion au roman Le meurtre de la chance. L'agence de détectives Ostrozrak (littéralement Œil perçant - portant le nom L'Oeil d'aigle dans la traduction de Renata Nováková-Daumas et Claude Fernandez. Cette agence, centre de l'intrigue, présente une enseigne en forme d'oeil.
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* la devanture d'un immense magasin - Nouvelle allusion au Meurtre de la chance. Un grand magasin de mode à la façade cubiste, purement fictif, est situé par Jan Zábrana sur la place Venceslas.
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* Botanická zahrada - Le jardin botanique, lieu où se situe une des scènes caractéristiques du roman Le meurtre de la chance
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* Kavárna Nusle - Kavárna Nusle Le Café de Nusle ainsi que les autres noms de bars et cafés figurant dans le roman Le meurtre de la chance. Certains de ces noms d'enseignes existent toujours.
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* Milovnici umění - À une âme passionnée d'art.
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LA MORGUE


Karel m'accompagnait dans l’hôpital comme comme un guide en un château. Je me crus un touriste à moins que je ne fusse Alighieri Dante en personne et qu’il fût Virgile. Sa voix adoptait le ton déférent convenable au commentaire historique afin de lui communiquer un vernis aristocratique, attribut des temps féodaux. Parfois, il agrémentait son discours de quelque’anecdote ou détail pittoresque, ou plutôt croustillant, non moins convenus, lesquels, dans le contexte, engendraient un humour au second degré.
«Nous voici dans le cœur de cet ensemble exceptionnel que représente ici le pôle attractif mortuaire et médical de Vinohrady comprenant l'hôpital affublé par Olšany, Židovský, Vinohradský, les trois cimetières. L’ensemble avec le crématorium Strašnice (*), l’un des plus grands en Europe à nos jours, totalise au minimum cent vingt milliers de sépultures. Nous pouvons nous prévaloir d'une activité particulièrement dynamique avec cinq milliers d’unités par an prélevées sur une assiette avoisinant huit cent dix milliers de moribonds en comptant les soins ambulatoires. Dans le pavillon de Traitement Légal sont examinées plus de neuf cents dépouilles.» -«Félicitations» Probablement c’est à dessein que mon traducteur utilisait le mot de moribond au lieu de malade. Question d’échéance effectivement, tout malade un jour deviendrait moribond. -«Précisément, sous terre ici nous atteignons le pivot de ce dispositif, lieu qui pourvoie l’essentiel du chapelet funéraire. La situation plutonique en effet correspond le mieux par sa logique inéluctable au séjour idéal pour un cadavre, attingent à l’aspect méthodique et pratique aussi bien qu’esthétique ou métaphysique. L’ensevelissement préalable entretient le secret, le mystère et le tabou dévolus à la mort. Vous le constatez, la science et la religion remarquablement se rejoignent. L'hostie que prodigue un prêtre, en définitif, correspond au comprimé que prescrit le praticien. L'une est relative aux maux de l'âme et l'autre à ceux du corps.» -«C’est indubitable»
-«Mais revenons aux temps médiévaux. Dans ce lieu d’Olšany, vers mil trois cent nonante et huit, sous le roi de Bohême, un premyslide (*) au nom de Václav-Venceslas IV, on signale un vignoble appartenant au monastère. Quinze ans plus tard, sous Léopold Ier de Habsbourg est vendu le vaste emplacement à la Cité de Prague afin d’enterrer les morts de la peste. C'est dans ce but qu'on y construisit la chapelle ainsi nommée Svatý Roch - Saint Roch, Svatý Šebestián - Saint. Sébastien, Svatá Rozalie - Sainte Rosalie. Puis en mil huit cent quarante et deux, après la disparition du monument paroissial d'Olšany Kostel Svatého Kříže, la chapelle assura la fonction d’église et fut renommée Povýšení Svatého Kříže... Si vous désirez bien me suivre ici pour la visite… Et là» poursuivit Karel «voici la salle où sont déposées les dépouilles. Chacune à son tour subira l’examen par le médecin légiste afin de confirmer le décès. La preuve en est fournie par un sceau nécessaire à l’inhumation prochaine. C’est finalement un visa pour l'au-delà, quasiment un viatique officiel. Vous le savez, dans l'Antiquité, l’on déposait une obole à Charon dans la bouche afin de passer l’Achéron. De nos jours suffit une estampille administrative. L'on y perd sans doute en poésie, mais l'on y gagne en efficacité. Cela permet de vérifier si par hasard un vivant, un fraudeur en infraction, dirait-on, ne se glisse au milieu des morts.»
Karel insistait sur le caractère habituel, routinier, de l'activité mortuaire en ménageant habilement des allusions choquantes.
«Je vous épargne évidemment l’incident connu d’individus que l'on croyait décédés, mais qui se relevaient au moment de la mise en bière. C’est ainsi que des benêts croient aux ressuscités. Ce témoignage est tellement banal.» -«Bien sûr» acquiesçai-je, affectant le ton blasé d’un vieux briscard. -«J'oubliai... ceux qui sont indisposés, par délicatesse on les met au frigidaire afin qu'ils ne soient pas trop faisandés. Pour l’opération qui suit, nos devons les garder à point.»
J'écoutai ce discours en conservant un air sérieux. Karel aurait certainement désapprouvé que je m'en esclaffasse à la façon d’un esprit vulgaire. «Et voyez, là, dans ce magasin...»
La morgue, un bâtiment bas, trapu, simulait de l'extérieur un tumulus grossier ou bien un monastère aux voûtains surbaissées. Blocs et claveaux s’y trouvaient remplacées par des poteaux et linteaux métalliques. Pardonnant cet aspect sordide et froid, Dieu sans doute y répandait pareillement sa bonté sur les âmes. Les couloirs de la bâtisse infiltraient leurs prolongements comme un labyrinthe égarant le visiteur afin qu’il ne pût jamais retrouver son chemin vers le jour salvateur. Je doutais que le conduit courant sous le faux plafond pût constituer pour lui son fil d'Ariane. Dès mon premier pas, j'eus l'impression de m’enfoncer dans une hypogée. Mon traducteur alternait savamment pour m'impressionner propos désacralisateurs et chuchotements ambigus. Je le soupçonnais de suivre, ainsi que lors de notre équipée, des voies détournées pour m'envoûter. Le formol se mêlant aux émanations de la moisissure, évoquait le punais relent d'un caveau refermé depuis des millénaires. Le froid, nécessaire à la conservation des corps, achevait de créer la sépulcrale ambiance. Par ses blocs anguleux, sa lividité, la compacité de ses matériaux bruts, le modernisme évoquait l'inexorabilité de la destinée. Brancard, civière ici, partout dispersés, paraissaient patienter jusqu’au moment où le corps d’un trépassé la recevrait. Sur le Styx, de même, on peut voir la barque attendant le nocher funèbre afin de quérir un esprit défunt. Le matérialisme et le réalisme évoqués par les appareils médicaux, les drains, tuyauteries, flacons, renforçaient paradoxalement l’aspect mystique, abstrait de la mort, en orientant la pensée vers des échappées irrationnelles. Dans cet espace artificiel, inhumain, le soleil, création du Seigneur, s'effaçait devant les néons phosphorescents, l’émanation de Satan. Le tube électrique ici diffusait un rayon flou, triste ainsi qu’une infernale irradiation. Parfois, un épaississement ténébreux amassé dans une encoignure évoquait la présence inopinée de quelque objet terrible. Je n’osais respirer ni bouger, ni même élever la voix de peur qu’un esprit camouflé s’en indisposât. Je savais que tout cela ne résultait que d'une impression gratuite. Pourtant la mort était bien en ce lieu, planant partout. Je la voyais dans ces lueurs, ces couleurs imprégnant tous ces corps, objets, panneaux, travées. Sa prégnance angoissante habitait l'espace ambiant sans qu'on pût savoir ce qui l'engendrait effectivement. D’où venait le sentiment du macabre et quelle en était la signification? Pourquoi le ressentais-je? S’agissait-il de subjectivité puérile? Comment nier cependant l’objectivité de l'impression vécue?
Soudain, je sentis ma peau frissonner, mon cœur battre. Dans mes yeux jaillit un éclair, mon esprit chavira. D’un recoin venait d’apparaître à mon regard un chariot sur lequel gisait une inconnue forme enveloppée dans un drap blanc. Ce corps dissimulé me semblait monstrueux, formidable. Son immobilité m’effrayait plus que les gesticulations et les déhanchements d'un ballet macabre. La vue du cadavre, en l’imaginant d’une horreur absolue, m’aurait moins impressionné que sa présence occultée. Combien la suggestion pouvait créer un effet puissant plus que l'apparition! J'avais peur à chaque instant que la dépouille irritée repoussât brusquement le drap pour découvrir un visage abominable. Cet humain décédé pouvait avoir été peu de jours auparavant un joyeux drille avec ses amis festoyant. Maintenant il était devenu masse immobile et pesante. Par la magie de la mort, son corps s'était chargé d'un mystère incompatible avec le vivant qu'il fut. Jadis, hier, nous les avions connus dans leur intimité, frère ou sœur, père ou mère inoffensifs, transparents, bienveillants. Nous plaisantions, nous jouions avec eux. Mais dès qu’ils ont passé le sacré seuil, dans notre imagination, les voici devenus suspects, malveillants, malfaisants. Leur spectre inquiétant nous hante et nous effraie soudain, manifestant leur tréfonds dur, hideux qu'ils nous avaient masqué soigneusement. Nous éprouvons de la honte à savoir que maintenant ils ont le pouvoir de scruter nos pensées, traquer sous le vernis de l'hypocrite orgueil notre insignifiance et veulerie. Je compris alors dans quel but les étudiants affublaient d’un mégot la bouche édentée d’un macchabée. Le moyen pour eux d’exorciser la fascination lugubre. Sans doute il en était différemment à propos des célébrités. La consécration, pouvait-on penser, leur permettait d’apaiser le ressentiment qu’ils auraient pu nourrir à notre égard. Je revoyais la statue de Mozart qui ne m'avait nullement impressionnée dans le parc de Bertramka.
«Tiens donc, ils ont oublié celui-ci» grommela Karel, en poussant brutalement le chariot qui nous gênait dans un renfoncement.

*

L'Institut de Traitement Légal révélait un aspect moins impressionnant, mais beaucoup plus technicisé. Karel ne manqua pas de souligner le statut supérieur des élus qui se retrouvaient là pendant qu’à l’étage inférieur croupissaient les morts anonymes.
-«Sachez qu'ici nos clients sont choyés, ils bénéficient de tout le confort nécessaire à leur conservation parfaite. S'ils pouvaient ressusciter, certainement ils nous féliciteraient pour les précautions que nous prenons à leur égard. Que ne pourraient-ils à l'issue remplir un questionnaire afin de signifier leur satisfaction. -«Quel dommage en effet.»
La salle assignée pour les autopsies ne présentait pas un aspect aussi chaleureux que le prétendait mon traducteur. Les éviers d’acier inoxydable étincelaient, réverbérant le boréal scintillement de blafards néons. Flanquant les murs s'étendait comme un inlandsis, une indéfinie banquise argentée la paillasse en faïence étincelant sous les feux d'un globe opalescent. Le carrelage immaculé, jetant des étincellements, luisait tel un champ nivéen pulvérulent. Naturellement, il régnait dans la pièce un froid qui parachevait l'impression glaçante émanant de cette harmonie polaire.
Un sas nous permit d’accéder à la partie suivante. Ce laboratoire, encombrée d'objets curieux en tous sens, me fit l'effet d'un cabinet de sorcellerie. Là régnait un rayonnement diffus, tamisé, louche, ainsi propre à dissimuler comme à révéler d’inquiétants indices. Partout s’y trouvaient ballons, erlenmeyers, béchers à-demi remplis d’elixirs, potions vivement colorés, dont on n'aurait pu savoir la raison de leur présence et de quelle enquête ils participaient. Sur la cimaise en grès courait une étagère où s'alignaient des flacons, réactifs, révélateurs... Certains étaient munis d'une étiquette écarlate affichant un crâne. Ce pictogramme, indiquant un dangereux corps chimique, évoquait aussi bien le poison qu'ils devaient débusquer. Sur un panneau gris pendaient tabliers et blouses. De teint cireux, ce vêtement professionnel paraissait la tunique enfilée par le sacrificateur de Pluton pour officier. Chimiste, alchimiste, où peut se trouver la différente impliquée par le préfixe? La corporation des premiers, détenteurs de science incompréhensible au néophyte, en cela rejoint l’occultisme entretenu par les seconds? Les premiers, grâce à la transmutation du noyau, ne peuvent-ils changer le fer en or, ce qui fut l'intention des seconds? Cependant, bien que la science ait rejoint la fiction, jamais l’on ne pourrait lier la rationalité scientifique à l’irrationalité mystique. Jamais ne s'interpénétreraient la théorie physique et la théologie religieuse.
Karel m'abreuvait de considérations et développements sur la destinée de la chair putrescible en mêlant terme argotique et scientifique.
«Le destin d'un corps en putréfaction peut se concevoir comme une aventure écologique analogue à la colonisation d'un continent par des communautés humaines. Sachez que vont s’acharner sur le malheureux défunt pas moins de sept bataillons d’insectes. Coléoptère, hyménoptère et dyptère ainsi vont succéder leur essaim de nécrophile et nécrophage... L’armée coryétienne après dix mois, le régiment silphien vers la deuxième année.... ce qui permet la datation du trépas.» -«Vraiment palpitant.» -«Sachez que chacun de ces contingents intervient en respectant la stratégie collective. Son attaque est déclenchée lorsqu'un assaillant précédent l’avertit par le truchement d’un médiateur chimique, un signal, comparable au retentissement des buccins lors d'un affrontement humain.» -«C’est épique.» -«Lors, imaginez l'être aimé que vous chérissez, percé, taraudé, léché, sucé par ces millions de vers pénétrant sa narine et sa bouche, infectant son orbite oculaire et son vagin. Concevez ce grouillement dans le repos déférent d'un tombeau, sous le marbre étincelant, somptueux, le suaire immaculé, moelleux. N’est-ce impressionnant d’appréhender cet affairement d'animalcules? -«Certainement.»
Ce télescopage opposant la réalité sordide et mon rêve éthéré me torturait. Mon traducteur semblait manifester un plaisir jubilatoire à le provoquer. Sans doute avait-il immédiatement perçu mon idéalisme et bien évidemment, il s'ingéniait à le détruire. Par similarité de réaction, je me complaisais de même à lui fournir la pâture à ce jeu cynique en amplifiant ma naïveté. Je devais le reconnaître.
-«Mais c'est vrai» poursuivit Karel comme un remords d’avoir étalé tant de cruauté, «j'oubliai, ceci n'affecte évidemment que la dépouille. L'âme en la quittant depuis longtemps s'est élevée jusqu’à Dieu parmi les séraphins et les anges...» -«Vous en convenez vous-mêmes.» -«Cependant, les ossements résultant de la curée sont nettoyés mieux que par un détersif puissant. La partie minérale ainsi peut se conserver très longtemps après la disparition des organes. Le squelette est réduit lentement au cours du saisons par l'action de l’acidité s’infiltrant dans la terre. C’est ainsi qu’un fossile enfoui peut naturellement braver les millions d’années mieux que la momie préparée par le choacyte ou le taricheutes au fond de l’hypogée. Par l'épigénie, la coquille ou l’os miraculeusement se muent en roche indestructible. Ce phénomène a pu conférer l’éternité posthume aux ammonites. L’excrément de certains animaux sous le nom de coprolite a pu bénéficier de cette immortalité. C’est absolument sublime.»-«Si vous le dites.» -«Sachez par ailleurs que l’on peut aujourd’hui mimer un phénomène approchant l'épigénie. Des résidus humains sont par ce procédé soumis à la chaleur et la pression jusqu’à leur concrétion totale en diamant synthétique.» -«C'est magnifique.» -«Vous pouvez imaginer les propos suivants dans un cocktail mondain: "Le diamant à votre annulaire est somptueux, quel radieux éclat" "-C’est la cendre épigénisée de mon aïeul. Pas étonnant. Grand-papa brillait en société"» -«C'est plaisant.» -«Mieux encor, la dispersion des résidus après la crémation dans la mer, l'atmosphère ou même au-delà dans le cosmos atteint la dimension d’un lyrisme impressionnant....» -«C'est émouvant.» -«...mais l’on prétend parfois que c'est un élégant moyen pour se débarrasser de gênants reliquats.» -«Vous plaisantez, j’espère!.» -«Le reliquaire ou l’urne ont parfois un destin curieux. L’on peut les retrouver en divers lieux, gare ou voie publique ou bien encor décharge, et même en des endroits que la décence interdit absolument de nommer. Tout se rejoint finalement.»
Là-dessus, Karel me fit asseoir obligeamment pour visionner les photographies. Pendant que s’affichait à l’écran le visionnement sépulcral, sans gêne il me parlait avec enthousiasme et volubilité. L’on aurait dit qu’il présentait les vues de son dernier séjour en villégiature. Mais parfois il changeait brusquement d'élocution pour adopter le ton doctoral du médecin légiste et m'asséner de considérations techniques. Voilà ce que je retins. L'observation du squelette, en particulier de la dentition, révélait qu'il s'agissait bien - suivant le vocabulaire approprié de mon commentateur - d'un individu femelle humain de vingt et un ans. Par ailleurs apparaissait un arrachement superficiel de l'occipital ainsi qu’un éclatement au niveau D1, D2 et D3 de l’apophyse épineuse. Les altérations constatées pouvaient indiquer la chute en arrière aboutissant contre un substrat rugueux plutôt que le choc avec un objet contondant. La position des lésions permettait de suggérer que l'événement fut provoqué par un agent positionnée facialement. La victime aurait agi sous la répulsion physique entraînant son mouvement sans changement du paramètre axial. Traduit clairement, un individu violemment avait poussé la fille au fond de la rivière où son corps s'est englouti définitivement après qu’il eut ricoché sur un mur ou bien un rocher. «Mais» objectai-je «sur le Večerní Praha, d'après l'article, une autopsie fut pratiquée dès que le corps fut découvert dans la Vltava.» -«Bien sûr, et le rapport était certainement beaucoup plus complet car le cadavre était moins endommagé. Ce rapport, je l'ai cherché. Vainement.» -«Étrange!.» -«C’est normalement une impossibilité dans cette administration méticuleuse autant que suspicieuse. Le rapport fut probablement subtilisé, puis détruit. Dans quel but? Nous le saurons sans doute un jour.»
Suite à cela, je fus prié d’observer un flacon minuscule. Selon son étiquette, il renfermait un extrait DNA prélevé dans la moelle osseuse au niveau fémoral. Vraiment rien ne distinguait ce contenu transparent de l'aqua simplex écoulée d’un robinet. Pourtant, le volume insignifiant du contenant, le geste excessivement précautionneux de mon traducteur, l’entourait d'une aura fascinante. Ce corps chimique, en lui-même enfermant tous les marqueurs d'un être en un fragment de matière aussi minime, invisible, à mes yeux paraissait relever de la fiction plutôt que de la réalité. Je pensais naturellement à l'aqua vitae des alchimistes. Cet exploit me semblait avoir été réalisé par un sorcier grâce à la magie plutôt que par un biologiste au moyen de la science. Karel me présenta cet infime objet comme un souvenir sensationnel rapporté d'un voyage inoubliable.
«C’est inestimable, imaginez, mais ce contenu précieux n’acquerra de valeur que par sa ressemblance avec un échantillon prélevé sur un ascendant ou bien un collatéral proche. Ceux-là sont à Vyšehrad, en un tombeau scellé que je ne pourrais visiter incognito. Seule, une enquête officielle autoriserait l’autopsie. Mais notre investigation n’est pas terminée....»
*
J'étais heureux de respirer l'air extérieur plutôt que l’atmosphère empestée par les démons. J'avais l'impression que leur fétide haleine en ma narine écoulait son fiel, emplissait ma bouche et pénétrait mes oreilles. J'emplis mes poumons d'une inspiration purifiante et salvatrice.
Comme à Jérusalem autrefois le parvis du Temple envahi par les marchands, la morgue au bord de l'avenue Vinohradská se trouvait environnée par les magasins de matériel funéraire. De même, on voit à la campagne orties et lamiers pousser dru sur un fumier qui leur apporte éléments et nutriments. Cette impudicité de l’exigence économique étalée sans complexe en luxueux bâtiments révélait un cynisme admirable. Dans ce lieu-ci , la jouissance achoppait à son opposé qui montrait sa vacuité, la Mort. L’activité profane établie sur l'intéressement, la cupidité, prospérait scandaleusement grâce à la douleur noble éprouvée par des parents inconsolés. Mieux encor, le bénéfice occasionné par ce négoce était directement proportionnel au chagrin des familles. Devait-on cependant s’en offusquer? L’habile Hermès était simultanément divinité du commerce et l'intercesseur psychopompe accompagnant les défunts dans l’Erèbe? L'Art, prostituée dépourvue de pudeur, fructifiait sur la charogne afin d’enrober la Vérité sous la séduction du mensonge. L'on pouvait choisir du meilleur goût le marbre ou l’urne ou bien la couronne. L’aménagement du cercueil proposait en option dentelle et coussinets que l’on pouvait s’approprier avec la concupiscence avertie d'un sybarite. Chaque article était sans gêne exhibé, muni de son prix, son nom, sa référence. Je n’imaginai cependant pas comment des gens terrassés par une affliction profonde auraient pu s'attarder à lécher ces vitrines. Pouvait-on concevoir ce dialogue: «Chérie, comme il sera bien ton père en ce lit douillet» ou bien encore «Ta mère adorée, qui raffolait tant de la mousseline, elle y restera pendant l'éternité.»
Les cercueils, en particulier, malgré le stéréotype inévitable afférent à l'objet, proposaient des variations discrètes. Le modèle Adriana černá couleur ébène ou Vyra bílá teint laiteux, le modèle Hermès au ferrement baroque ou bien Rakev ER 25 agrémenté de frise en dentelle et d’incrustations couleur ivoire. La majorité présentait la conformité classique, un losange asymétrique. La justification correspondait à l’envergure imposée par les épaules. Cependant un gabarit différent, qu'on pourrait qualifier de moderne, adoptait le format d'un trapèze élémentaire à la base élargie correspondant à la tête. C'est ainsi qu’on pouvait distinguer certains défunts branchés alors que les traditionnels demeuraient des badernes. Cette adéquation, quoiqu’au minimum réduite, entre anatomie du contenu, gabarit du contenant, paraissait indécente en affichant trop visiblement une astreinte à la réalité. Cela pouvait supposer qu'on économisât le matériau de l’objet en épousant au maximum le contour du corps. Par ailleurs, l’exubérance et la qualité des ornements se trouvait déterminée par deux considérations contradictoires. Leur surenchère eût signifié négativement une inadmissible extravagance, une insuffisance eût traduit au contraire un manquement d'égards au défunt non moins inadmissible. Pourtant, malgré la subtilité d’un tel dosage, éviter l'un ou l'autre écueil apparaissait une impossibilité. Rechercher l’exacte adéquation conduisait à superposer les deux travers. L'esprit, comme en un stéréogramme ambigu passait de l'une à l'autre optique alternativement, ainsi l'esthétique aboutissait en offense inévitable.
J'étais fasciné par cette observation quand, brusquement éclata sur la ville un vrombissement sinistre. Je vis au loin foncer un bolide hachuré de rouge et marqué de bleus stigmates. L’ambulance. Je fus traversé par un vertige. L'on croit généralement qu'une ambulance arrive auprès d’un malade afin de le secourir. Bien sûr que non. C’est un succube attiré par le sang qui vient l'emporter, le saisir comme un prédateur sa proie. Chirurgiens et médecins camouflés dans son flanc comme en un cheval de Troie sont des ravisseurs féroces. Leur masque illusoire en vain n’évite une infection, mais sert à cacher leur gueule au nez crochu, aux crocs de vampire. La célérité de leur véhicule est effet de leur avidité, de leur impatience à dévorer la chair vive encor geignante. La sirène est leur ululement pareil à celui des hyènes. Leur équipement recèle un étrange appareillage, instruments de torture et de tourment: tuyau perforateur, bouteille insufflant gaz pernicieux, dards venimeux infusant poisons létaux. Que peut ressentir le moribond lorsqu'il voit sur lui se ruer cette effroyable apparition? Quel forfait inexpiable a-t-il commis pour que la malédiction le frappe? Quand il quitta l’utérus maternel, quand ses parents attendris veillaient près de son berceau chéri, ce fatidique instant déjà se trouvait déterminé. Jadis il était beau, jeune et pétillant de vie, d'allégresse, aujourd’hui le voici vieux, laid, courbé sous le poids des années. Maintenant, il rejoint le néant et nul bientôt ne saura qu’un jour il exista.
L'avenue Vinohradská, large et longue immensément, devant moi déroulait son asphalte. Mon œil en vain tâchait de sonder l’improbable extrémité de cette écorchure entaillant la chair de la ville. Son étendue m'obsédait. Je trouvais dans sa contemplation, dans sa misère esthétique et son dénuement, plus d'attrait que dans les hauts lieux du tourisme. J’y rencontrai le matériau brut que j’aimais, le béton net, sec, pur, froid, compact. Je m’imprégnai de sa désolation, de sa monotonie. Sa matérialité se dissolvait dans son impersonnalité, dans sa répétitivité, dans l'uniformité de son banal aspect moderne. Partout la bordaient lotissements, dépôts, terrains indéterminés, désagrégation de l’urbain tissu dans l'inconsistance et l’insignifiance. Le réseau des voies, des bâtiments s'annihilait dans ces confins diffus séparant, juxtaposant milieu citadin, milieu rural.
Qu'était-ce un terrain vague? me disais-je. Notion floue, négativement définie par son défaut d’attributs. Lieu défiant la classification cadastrale autant que la catégorisation lexicale. Paradoxalement, le terrain vague est par ce qu’il n'est pas, non par ce qu’il est. Vainement, l’on aurait enquêté pour savoir de quoi ces maquis citadins ressortissaient, non plus ce qu'ils pouvaient contenir, pour combien de temps encor ils demeureraient en cet état. Désespérément, ils demeuraient suspendus en l'interrogation, figées au milieu de ce mouvement irrésistible emportant la cité vers le futur. Le sens du progrès se trouvait fragilisé par l’erratique inertie de ces lambeaux échappant à la volonté planistique humaine. Leur présence incongrue, par son horizontalité discordante, amenuisait la verticalité des constructions, niait cet effort ascendant par lequel, asservie, la nature en cité se muait. C’était la confusion, l'indécision dans l'ordre et la détermination.
Je compris soudainement l’origine expliquant la prolifération de ces terrains vagues. C’était bien sûr la proximité des lieux funèbres. Comment n’avais-je émis plus tôt cette hypothèse? La Mort dans la terre infiltrait silencieusement son poison qui jaunissait l'herbe, étouffait la graine, empoisonnait l’arbre. De ci de là s’agrandissaint des superficies dénudées, sol malade ainsi que pelade au flanc de l’animal. Partout La Mort. La Mort envahissante. La mort stérilisante. La Mort, écœurante, indécente. La Mort détestable, insidieuse, odieuse.
Je demeurai longtemps pétrifié sur le trottoir, l'esprit vide. Néanmoins, je finis par effectuer un pas en avant, puis un autre. Lors, je commençai de marcher comme un automate. Je commençai de marcher sans raison, ni destination. Je marchai sans plus savoir où je me trouvai, ni d’où je venais, où j’allais. M’entourant partout s'élevaient de grands immeubles. Dans une hallucination, je vis leur volume aux cieux juxtaposer cube et parallélépipède, agressif angle et paroi lisse. Je compris que ces blocs de béton réverbérant sous le soleil étaient de faux bâtiments constitués de faux appartements. Dans ces logis ne vivaient pas des humains familiers habités de sentiments, qui riaient, pleuraient, s'embrassaient, mais des ectoplasmes. Sempiternellement ils erraient dans la vacuité des pièces. Je marchais, je marchais. J'étais entièrement absorbé par l’activité de mes pieds se déplaçant, grisé par ce lancinant fonctionnement kinesthésique. Je marchais, je marchais. Je voulais fuir, fuir la Mort, trouver refuge au moins temporaire afin d’éviter la Bête. Je me sentais poursuivi, traqué. Près de moi défilaient incessamment les automobiles. Nul conducteur, assurément, ne guidait ces conteneurs creux mus par la cybernétique. Si parfois je voyais à travers la vitre un visage angoissé, contracté, des yeux hagards, il ne pouvait s'agir que de mannequins en cuir et celluloïd. J’étais seul vivant. Je marchais, je marchais, longtemps, longtemps...
C'est alors qu’au bout de la voie, dans un halo, je vis un tournoiement de couleurs, chaleureuse animation, rassurante. C'était la fin de ce tunnel invisible où je me trouvais prisonnier. Là-bas, au bout, le fourmillement des piétons, les voix, les appels, réconfortants, amicaux, la présence amie de mes semblables. C’était la délivrance enfin, la Vie. Peu de temps après, j'abordai le carrefour et m'absorbai dans la foule. Je lus sur une enseigne Palác Flora (*). Flora, bien sûr. Je me remémorai ce nom que j'avais déjà vu sur la carte. Devant moi rutilaient galeries, miroirs, panneaux, vitrines. Partout s’étalaient milliers de produits. L’on eut cru, déployée dans l’azur, un arbre opulent qui déversait généreusement ses fruits manufacturés luxueux, radieux. Ce carrefour symbolisait le ruissellement de la jovialité débordante, heureuse, épanouie sous l’aspect du charme et de la séduction.
Sur le trottoir, je croisai par hasard des adolescents, rencontre inopinée qui chassa mes pensées funèbres. Ne sont-ils pas auréolés par un avenir brillant? Cependant, quand je les eus rejoint, leur aspect me laissa perplexe. Je les considérais, tous ces jeunots coiffés à la Jimmy Hendrix (*). Tous portaient des blue-jeans, comme enrégimentés. Ce blue-jeans, bleu de travail traditionnel des paysans dans le Far West au précédent siècle. Dans mon souvenir, je voyais ces bleus que portait mon grand-père afin de bricoler, rentrer du charbon dans la cave ou disperser le fumier dans le jardin. Tous ces désœuvrés, fiers d'appartenir à la génération dans le vent de la modernité, ne se trouvaient pas honteux de s'exhiber dans la guenille évoquant la campagne et l'ancien temps. Sans doute ils considéraient ce haillon comme un symbole opulent du libéralisme et de la démocratie. Je me demandais si la république en Tchéquie par application d’un reliquat du communisme obligeait sa jeunesse à porter ces tenues prolétariennes. sans doute auraient-ils refusé de les porter. L’on conçoit que la jeunesse en effet préfère un original habit à l’uniforme officiel. Pourtant non, tous paraissaient contents de leur vêture. Je regrettais leur pauvreté. Sans doute ils étaient bien désargentés si j'en jugeai par l’état de leur salopette avachie, de partout râpée, rapiécée, leur prêtant l'air de bohémiens. Leur compagne aussi bénéficiait d’un costume identique. L’avantage acquis sous la précédente ère avait disparu. Porter robe était rétrograde. Par le truchement de ce masculin vêtement pourvu de sa braguette, ornement superbe, elle était ravie d'être un homme ainsi que les autres. J'aurais voulu que tout jeune en ce pays, se fût senti sublimé par les génies qu'avait engendrée la nation, qu'il en fût l'évocation glorieuse et orgueilleuse, et que rejaillît sur eux un peu de cette émanation prestigieuse. Non, car ils étaient pareils à tous les européens sur lesquels glissaient tout repère idéologique, historique annihilés par le pouvoir castrateur du capitalisme. Pardon pour ce vocabulaire incorrect, je voulais nommer l’économie de marché. Je les considérais avec pitié, mais je me serais bien gardé - si j'en avais eu la possibilité - de leur adresser la moindre observation. Je me fusse au contraire extasié devant ces produits sensationnels du marchandisme agonisant qu'ils arboraient. Je préférais la position du philosophe alors qu’il rencontra dans la montagne un religieux très pieux. Lors en lui-même il se dit: Serait-ce imaginable! Ce vieux saint dans sa forêt n'a pas ouï dire encor en ce jour... que Dieu n’est plus! (*)


* Strašnice - Le crématorium de Strašnice fut inauguré en 1932, il est considéré comme le plus grand établissement de ce type en Europe. La plus grande des 3 salles mesure 450 m2 pour une hauteur de 16 m. Le catafalque est haut de 2m50. La crémation fut autorisée en Tchécoslovaquie en 1919. Le premier crématorium de Prague fut adapté dans la chapelle communale au cimetière d'Olšany en 1921 où eut lieu aussi la première crémation en Tchécoslovaquie. Le projet du crématorium de Strašnice, plus grand et plus adapté, date de 1926 (le projet architectonique fut choisi après un concours, de 40 propositions). Il se situe près du cimetière de Vinohrady et à proximité celui d'Olšany. Sa réalisation débuta en 1929 et il fut inauguré en 1932.
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* Les premyslides - Přemyslovci, était la première (et dernière) dynastie royale et régnante d'origine tchèque. Fondée et arrivée au pouvoir au début du Xe siècle, elle s'éteint avec le roi Václav IV en 1419. Saint Venceslav (929), patron de Bohême, appartient à cette dynastie.
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* Dieu est mort! - F. Nietzsche Ainsi parlait Zarathoustra - Prologue de Zarathoustra, 2
* Palác Flora - un complexe commercial récent (une grande galerie marchande: magasins-café-restaurant)
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* à la Jimmy Hendrix - Reprise du Meurtre de la chance (Prologue) de Zábrana. Le héros décrit un groupe de jeunes, évoquant leurs particularités, la mode, les tendances de l'époque. «....je les regardais tous, ces jeunes coiffés à la Hamlet, à la romaine et je ne sais comment on nomme encore toutes ces créations à la mode.»
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KAVÁRNA SLAVIA (*)


Pendant qu'autour de moi bourdonnaient les conversations, que gargouillaient les percolateurs, que s'élevaient les interjections des serveurs, je m'interrogeais. N’était-ce un bar qui pouvait constituer plus que nul autre un lieu fondamental, éminent de la capitale? N’était-ce à l’entrecroisement de ses discussions que s’élaborait le mieux son esprit, son actualité, son essence? Palais, université, Château, cathédrale aussi pouvaient y prétendre. Néanmoins, ces monuments patinés par le temps, bien trop solennels, trop guindés, pouvaient-ils représenter le secret, l’intimité de la vie citadine? Le bar, c'est le stratégique espace où tout fermente. C'est là que réellement se combine et se construit politique, évènements, accords, marchés, là que s'ourdit cabale et tractation louche, autour d'un bock ou d'un malaga. Le bar, c'est là qu'on vient se montrer, minauder, plastronner. Sa fréquentation procure à tous les acteurs l’irrésistible impression de se trouver au cœur de tout mouvement, à l’épicentre, à la convergence aiguë de tous les courants. Les monuments, dans leur noblesse et leur ancienneté, sont lieux d'autorité figés dans leur traditionalisme, où règne un esprit disciplinaire et laborieux. Le bar, c'est le refuge apprécié des marginaux, dissidents, intellectuels contestataires. C'est là que règne hédonisme, épicurisme et liberté secouant le carcan de la sociétale inertie. Le bar est aussi par essence endroit mal famé, douteux impliquant le jeu, la tricherie, plaisir et orgie, sexualité, malhonnêteté, drogue. La mode y cultive un terrorisme implacable en frappant tout ce qui prétend lui résister sous l’insultant sceau de ringardise et passéisme. Dans un bar, la moindre accointance est promue signal, annonce à l'égard de la communauté. C'est là qu'on s'offre ostensiblement en spectacle, aussi là que le snobisme, élevé comme art pur, triomphe insolemment dans son impudence et la cruauté de son humiliant cynisme à l'égard d’exclus. Mendiants, paysans, vieux ne s'aviseraient pas d'apparaître en ce royaume où triomphe arrogance et clinquant, provocation car ils en éprouveraient bien trop de honte. La présence également du maniaque aigri que j’étais, menant monacale existence, était malséante, incongrue, mais je savais présenter faussement une apparence affable et communicative.
Pourquoi mon traducteur m'avait-il convié dans un tel établissement? Probablement pour qu’il s’accordât à notre échange, en fournît un décor digne. Pas un bar anonyme, évidemment, mais celui, célèbre et select parmi tous dans la cité, Kavárna Slavia, littéralement le Café Slavia. C'était là que se réunissait l'intelligentsia nationaliste au précédent siècle. Mais, contrairement à Bertramka, résidence où le gazon, les buissons me paraissaient imprégnés par le nom de Mozart, je ne parvenais pas à retrouver autour de moi le souvenir des noms qui l'avaient fréquenté. Tous paraissaient volatilisés, chassés par un esprit contraire à leur idéal. J’eus plutôt l’impression qu’ils étaient niés avec désinvolture. De leur présence autrefois, pareil à la coquille évidée, ne subsistait plus que cette appellation, Kavárna Slavia. Néanmoins, l'ambiance émanant de l'établissement me paraissait réconfortante. Le ton des boiseries, des parements, avoisinait la nuance ambre ou tirait sur l’ocre et le le jaunâtre évoquant la couleur des viennoiseries dorées, du lait, de la crème, ou du chocolat, du café, de la chicorée. J'appréciai la correspondance unissant l’aspect à la fonction d’un lieu. Cette harmonie s’enrichissait de couleurs supplémentaires. Sur le sol, un étroit, mais indéfiniment long tapis, étendait son rouge uni jusqu'à la baie vitrée. Ce rouge, évidemment, ne représentait ni la couleur sacrée de l'Orient, ni la pourpre, habit royal, ni la couleur des Soviets, mais la couleur emblématique aux bars, celle, homérique et sacrée, du vin, quoiqu'il fût détrôné par la bière ou les spiritueux. Le noir, sa compagne évoquant le café, se trouvait ici marquée discrètement sur les banquettes. Possiblement ce ton macabre aussi pouvait rappeler que les divertissements dispensés dans un tel établissement conduisaient parfois à la violence, au meurtre, à la mort. Tout cela se trouvait illuminé, depuis les caissons du plafond, par les feux provenant des girandoles. Face à moi, dans le fameux tableau vers lequel tout convergeait, le buveur d'absinthe (*) absorbé, fasciné, demeurait séduit par un fantôme au transparent contour bleuté. Là-bas, au delà du comptoir, je remarquai la grande horloge affichant un coloris identique. Le Temps même, inéluctablement, se trouvait soumis à la drogue irrésistible. Je préférai cependant y voir positivement un joyau de jade énorme. Par les baies, dehors, je m’aperçus qu’un épais brouillard avait submergé la cité. L'on ne voyait qu'un océan translucide environné de clartés opalescentes. L'atmosphère était surréaliste et magique. Ce rideau blafard, estompant tous les contours abrupts, évoquait la douceur, la volupté, la béatitude. Sans doute il se dissiperait bientôt, dévoilant au regard la ville avec ses clochers, ses tours, ses palais, ses ponts, avenues, statues, pareille à la déesse émergeant d'un bienheureux songe. Lors, triomphalement dans l’azur, le brillant globe apparaîtrait, hors de l’ostensoir grandiose.
Un bar est un lieu symbolique, idéal, hors du Temps, l’un de ces lieux où l'on pouvait presque imaginer qu’hôpital, hospice et morgue étaient fictions dépourvues de réalité. Le bar est indispensable autant qu'un cimetière, il en est le double inverse. Le premier signifie Mort, le second Vie. Chaque élément y possède une antithèse. La concession là-bas, la table ici. Gaieté, légèreté d’un côté, de l’autre affliction, massivité. Là-bas, marmoréenne épitaphe, ici menu volatil, éphémère. Là-bas, le passé, le présent ici. Là-bas, vacuité, silence, immobilité, renoncement, ici rapidité, bruit, agitation. Là-bas, sérénité, quiétude, ici futilité, labilité. Futilité délibérée, cultivée, dans sa dimension philosophique. Dans un bar, nos corps pesants, magiquement sont dématérialisés. Consommation de même est potion que l'on boit sans nécessité nutritive. Bien sûr, la boisson par excellence est alcool transcendant l'esprit, l'exaltant, l'entraînant au sein des paradis artificiels. Dans un bar, nous devenons une abstraction dépourvue de viscères. Nous voilà mus virtualités n'excrétant pas, n'urinant pas. Douleur et maladie sont inexistantes. Les bars sont Olympe et Wallalah, séjours où, pareils aux dieux, nous festoyons éternellement. Café, thé, bière, apéritifs, liqueurs, pâtisseries sont pour nous substitut de nectar et d’ambroisie. Rien qui soit indécent, incongru ne peut se produire afin de nous rappeler la corporéité nous constituant Dans un bar, le temps reste immuable et figé, Chronos est pétrifié, suspendu. Quand nous passons, camouflée dans un recoin, la porte aboutissant à la vespasienne, en fait nous franchissons le sas communicant avec le monde extérieur. Cette opération ne peut se réaliser que subrepticement. Bien sûr, une obligatoire ablution nous purifie de ce lieu malsain, malséant. Si par inadvertance extraordinaire, un incident malencontreux se produisait en ce lieu parfait, par exemple un client qui fût sujet d'un malaise, alors, sans ménagement, l'intrus démasqué serait immédiatement expulsé.
Je surveillais l'entrée d’un côté, puis simultanément la géante horloge au-delà du zinc. Mon regard suivait également le ballet des serveurs. Le serveur, dans un bar, est la représentation de l'individu qui se meut dans la société comme un poisson dans l'eau. Sûr de son importance, il affiche ostensiblement sa désinvolture aussi bien par sa rapidité que par la virtuosité de ses déplacements, de ses gestes. Sans jamais s’interrompre en son ballet, come un prestidigitateur, il est omniprésent, ubiquitaire, et multitache. Cependant il sait ignorer l’arrivée d’un nouveau client afin d'affirmer sa puissance. De même il sait à la perfection détourner son regard lorsqu'un bras désespéré tente en vain d'attirer son attention fugitive. Ses réparties sont toujours abruptement polies, d’un ton glacial frisant l’impolitesse engendrée par cet excès de politesse. Parfois, inversant la situation, d’un œil circulaire, il contemple avec satisfaction la salle, imaginant que tous ces gens réunis lui sont assujettis. Cependant il est dépassé par sa féminine homologue en ce rôle éminent. D'un comportement dépourvu d'arrogance, elle obtient compensation de ce défaut par la provocation que constitue sa qualité sui generis, innée: la grâce. J'en repérai parmi trois ou quatre une à mon goût particulièrement vive, élégante, alerte, et bien sûr, bien sûr, belle. Belle aussi nécessairement que la fille au fond de la Vltava s’avérait blonde. J'entendis alors un client la héler sous le nom de Jitka. Jitka. Bien sûr, Jitka. Son prénom lui prêtait la fascination évoquant la gitana, la Carmencita d’un roman picaresque. Magnifiquement brune, elle était néanmoins du crû, sans contestation racée, dont le faciès européen très pur, le teint de neige, excluaient qu'on la confondît avec la métèque issue d'on ne sait où. Qu’on la nommât Dagmar, ce prénom froid et rebutant, me paraissait impossible, incongru. Bien Évidemment. Cela me confirmait la concordance esthétique obligée reliant un l'objet et sa désignation.
C’est alors que par l'encadrement de la porte au fond, parut la silhouette immense attendue, Karel. Je le découvris mal coiffé, la barbe en tous sens, hirsute et le pardessus négligemment ouvert. Son regard dans le vague indiquait sans confusion qu’il venait de se réveiller. Quel motif pouvait expliquer un tel état sinon sa beuverie nocturne. Publiquement exhiber un tel symptôme était naturellement propre à gonfler son ascendant. Son cou disparaissait, enveloppé d’une écharpe écarlate. Cet accessoire, aucunement ne devait le protéger du froid, mais signaler sa position d'étudiant, caste éminente affirmant insolemment son prestige. L’étudiant, c’était la jeunesse et l'avenir, le progrès, la nouveauté. Karel avait fait irruption dans l'établissement comme en son appartement personnel, saluant discrètement divers amis par des clins d'œil. Flegmatique, il paradait, affichant sa fonction de brillant universitaire. De surcroît, sa discipline y joignait un piment de crainte et d'effroi. M’apercevant, il se dirigea vers moi, puis s’affala d'un bloc sur la banquette en laissant choir dédaigneusement sur la table un document qu'il tenait sous le bras. Je savourais sa crânerie, cependant je m'efforçai de rester impassible en affichant un air blasé. «Un scotch, s’il te plaît, Jitouchka (*)», lança-t-il de manière affective. Jitouchka, bien sûr, Jitouchka. Jitouchka, le visage illuminée par un sourire ébloui, s'empressa de servir immédiatement ce consommateur princier. Karel était connu de tous, admiré par tous, en particulier de Jitka, la brune au teint de camélia. Ne l'avait-il pas, nommée par un diminutif, si je ne me trompai? La familiarité que se permet un client avec le serveur, et surtout la serveuse, est la marque ostensible indiquant son intégration dans un établissement, la puissance exercée par sa présence. Puissance acquise au moyen de sa position dans la société, mais surtout par son charisme ainsi qu’il en fut jadis au conseil d’un seigneur parmi ses caudataires. De ce microcosme urbain, Karel était le centre. Le court silence occasionnée par son entrée marquait son influence à la façon d’un monarque apparaissant au milieu de sa cour subjuguée. Quand il se fut approché de ma table, à ce moment j'avais perçu que tous les regards convergeaient discrètement vers moi. L’instant précédent, j’étais un client anonyme. Je devenais un personnage intéressant grâce à la réputation de Karel qui rejaillissait en partie sur ma personne. J'étais un mystérieux comparse avec lequel sans doute il devait traiter d'une affaire importante à n’en pas douter. Je réalisai que j’aurais dû fumer un cigare et, pour cacher mes yeux par un verre adéquat fortement teinté, porter des lunettes. Certainement dussè-je aussi me gominer, me cravater ou bien étais-je au contraire insuffisamment ébouriffé, négligé, fripé. Les deux possibilités se concevaient, en excluant un intermédiaire insipide et sans lustre.
Karel commença par s'épancher en futilités, oubliant la raison de l’entrevue. Je tachai de me conformer à ce registre en émettant des propos anodins, sans toutefois qu'on les confondît avec des banalités.
Soudain, sans changer de ton, comme évoquant un rendez-vous, il me dit «À propos, vous le saviez, tous les consommateurs, là, on doit bientôt se retrouver au même endroit, un peu plus bas.» Je fronçai les sourcils, décontenancé... Puis je compris. Naturellement, c'était le sujet détestable induit par ses plaisanteries continues. Puis il poursuivit dans la veine identique. «Vous ne pensez pas qu'on devrait afficher le dessin d'un crâne au-dessus du bar et servir ici des pains au chocolat évoquant des cercueils? Ha, ha, ha, ha... Par ailleurs, il existe ici les rakvitchka sé chléhatchkoou (*) pâtisserie délicieuse adoptant cet aspect. Croyez-moi, la forme ajoute à la succulence.» -«Bien évidemment.»
Je compris finalement pourquoi mon traducteur m'avait invité dans ce prestigieux établissement symbolisant la Vie, c'était pour salir ce lieu pur où la Mort était bannie, traquer l'ennemie dans le sanctuaire où s’affichait son outrecuidance. Puis il continua sur un ton confidentiel, comme un commérage anodin: «Croyez-moi, la destinée de l'Univers, c'est la dégénérescence. Dans ce café, dix ans plus tôt, se trouvait sur le mur en face au lieu de ce buveur drogué par l’absinthe, une image évoquant Slavia, la Mère des Slaves. L’enthousiasme avait poussé les militants à l’ériger dans ce lieu, puis on la supprima comme on efface un grafitti malpropre. Mais par quoi l’a-t-on remplacée? Par un ivrogne. Puis on a vendu l’établissement, symbole éminent du mouvement nationaliste, un phare unique où brillait l'intelligentsia de l’Europe, à l’Américain de service (*). L’on eut raison, finalement car on a conformé ce lieu trop idéaliste avec la mentalité présente. La Mère des Slaves, ha, ha, ha, vieillerie dont se gaussaient les nouveaux intellectuels, honteux de ne pas amorcer leur décadence à l’unisson du monde occidental. Je dois l’avouer, la substitution, dans son esprit, est magnifique. Ceux qui l'ont perpétrée, malheureusement, n'ont pas mesuré sa valeur esthétique en tant que trahison. Quel dommage! «Des imbéciles», gueula-t-il avec humeur en se redressant et frappant de ses deux poings sur la table. «Mais laissons tout cela....»
Et c’est à ce moment, non sans préalablement avoir jeté de gauche et droite un coup d'œil soupçonneux, pour le cas où quelqu’espion nous eût écouté, que je l’entendis murmurer «J'ai du nouveau.» Puis il marqua délibérément un moment d'arrêt en buvant plusieurs gorgées de scotch. Bien que cet effet de scène aucunement de sa part ne m’étonnât, je me surpris aiguillonné par le suspense. J'attendais la suite avec impatience. Brusquement, comme un gangster aurait dégainé son revolver ou bien comme un joueur de poker eût abattu l’atout de la victoire, il sortit de sa poche un billet photocopiée qu'il plaqua sur la table. «Ça vous dit quoi, ce papier?» J'écarquillai les yeux. Je ne voyais qu’un insignifiant griffonnage écrit visiblement en langue étrangère. Néanmoins, je pus déchiffrer le contenu suivant, plus compréhensible. 24/07/1977. -«La date? Non, je ne vois pas ce qu’elle évoquerait.» -«Milada. Sa date anniversaire et le jour de sa disparition.» -«Ah bon. Comment savez-vous cela?» -«Voilà. C’est la photocopie d'un carnet annoté par le médecin de la famille, un certain Bor que j'ai pu retrouver. Depuis son enfance, il tient régulièrement un journal intime. Ce médecin pragois était devenu l’ami de la famille, ainsi put-il signaler certains évènements qui la concernaient. Récemment, il m'a livré certains détails. Vous comprenez, la confidence est facilitée par le rapport de professionnalité. Bor était présent à l'audition familiale organisée pour Milada lors de son anniversaire. Vous savez, ces réceptions regroupant des parents, des cousins, divers amis.» -« Cousins, donc aussi cousines.» -«Vous m'avez compris. L'événement, cette année, fut exceptionnel. puisqu'il se produisit dans un restaurant select à Žofín. (*) attribué pour la journée. Le médecin garde un certain souvenir de la soirée car ce fut, pour Milada, le dernier anniversaire. De ce jour en effet, la fille avait disparu. Les parents ont alerté le médecin par un appel téléphonique. La violoniste aurait pu lui confier ses difficultés éventuelles. Cependant Milada n’était pas dépressive.» -«Pourquoi n'ont-ils pas averti la police?.» -«En raison d’un conflit qu’ils entretenaient avec leur fille. Depuis un mois, ils pressentaient sa résolution de quitter la famille en évitant la possibilité qu’on la retrouvât. De plus, elle était majeure. Donc, ils voulaient éviter que ce différent familial s'ébruite inutilement.» -«Ce médecin n’aurait-il pas remarqué le comportement particulier de la cousine à cette audition?» -«Non. Le souvenir des invités reste assez vague en sa mémoire. Cependant, ce n'est pas tout. Je reviendrai sur les détails que ce médecin prodigue en un récit détaillé.»
Karel, enthousiasmé par la révélation qu’il me confiait, en avait oublié de jouer son effet de suspense et de secret. Maintenant, il parlait avec volubilité, sans plus se préoccuper d’espions qui pouvaient nous écouter. Brusquement, récidivant son précédent geste, ainsi qu’il abattrait l’atout final permettant de remporter la manche, il plaqua sur la table un second document. «Et ça?» Il s'agissait d'une billet portant sur l’en-tête un crucifix suivi d'un texte aussi ténébreux pour moi que le précédent. «C'est l’extrait d'un registre écclésiastique. Je l'ai découvert dans la Chapelle Saint-Roch.» (*) J'ai pu l'obtenir sous le prétexte évidemment inventé, que je recherchais un parent disparu. Le document ne portant pas de mention nominale, on ne pouvait me refuser de le photocopier. Le contenu signale un cérémonial funèbre étonnant suivi de la mise au tombeau non moins étonnante. Un seul participant représentait l’assistance. L’événement date environ de vingt ans. -«Et qui donc était cet unique endeuillé?» -«La personne avait exigé, comme il fut écrit dans l'articulet du Večerní Praha, le strict anonymat.» -«Tout cela paraît bien troublant, j'en conviens, mais c'est au mieux un faisceau de présomption, ne constituant preuve.» -«C'est vrai, tentons néanmoins la reconstitution du crime.»
J'étais subjugué. L'évocation d'une action passée dont on essaie désespérément de percer le secret pour nous représente un dévoilement hallucinant. C’est l’impression de nous immiscer miraculeusement dans un déchirement du Temps. Karel avait cogité longuement, semblait-il, cette hypothèse, en mobilisant les capacités de son esprit déductif, mais possiblement aussi de son imagination délirante.
«Revenons trois ou quatre années avant le crime. Déjà, Dagmar en silence éprouve un sentiment de jalousie violent à l'égard de Milada. Nous pouvons suspecter que la violoniste est préférée par un garçon dont serait éprise également Dagmar. La rivalité dans le domaine amoureux pendant la jeunesse, a le pouvoir de provoquer des passions fulgurantes. Vous le savez. Le projet de supprimer un jour Milada, possiblement aurait pu germer dans l'esprit de la cousine. L’occasion de le mettre en exécution lui manquait. Voici qu’elle apparaîtrait justement lors de cet anniversaire où Milada ne peut manquer de l'inviter. Cependant, on peut imaginer que Dagmar n'ait jamais voulu manifester sa jalousie par l'acte odieux néanmoins survenu. Donc, pendant ce jour anniversaire où la compositrice emporte un succès particulièrement éclatant, Dagmar est confortée dans son dessein funeste ou bien, pour le moins, sa jalousie décuple. Bien sûr, à l’issue de l'audition, qui se produit en fin d'après-midi, l’on sert à tous un repas bien arrosé. La soirée se prolonge assez tard pour les adolescents tandis que les parents ont regagné leur domicile. Puis la boisson coule en abondance. Le médecin l’a constaté de visu. De plus Il a noté, de surcroît, son départ assez tardif alors que seuls demeuraient encor des invités bien éméchés, uniquement des jeunes. Même il a proposé de ramener Milada jusqu’à sa résidence à Malá Strana, sur l’autre bord de la Vltava. Cependant, elle a refusé, choisissant de revenir plus tard à pied. Ce retour pouvait occasionner un divertissement nocturne agréable en ce début d'été. Ce n'est pas si loin, disons la demi-heure environ. D'autre part, la ville au temps du communisme est sûre. L’on y voit pas la nuit prospérer la racaille ainsi qu’il en est chez vous dans les cités occidentales. Dagmar a-t-elle effectué ce trajet seule? J'en doute. Si Milada revient chez elle à pied, dans ce cas pourquoi Dagmar ne l'accompagnerait pas? La dame au ton respectable a déclaré que sa cousine occupait un appartement jouxtant le sien. Donc, les voici rejoignant le bord de la Vltava, précisément par la passerelle amenant à l'île. Considérons maintenant leur cheminement de Slovanský ostrov jusqu'à most Legií, puis Malá Strana par la remontée de la Vltava. L’on pourrait le visionner d'ici par la baie si le parcours n’était pas masqué par le brouillard. Qu'a-t-il pu se passer maintenant? Suite à la jalousie virulente éprouvée par Dagmar, on peut imaginer que la dispute éclatera. L'alcool aidant, le différent devient une altercation. Dagmar, volontairement ou bien involontairement, pousse en arrière assez violemment sa rivale en direction de la rive. Dans sa chute alors, Milada heurte un rocher en contrebas avant de s'abîmer dans la rivière. Ceci permet d’expliquer la contusion visible au niveau de l'occipital et des apophyses. J'ai moi-même inspecté la rive. Plusieurs lieux sont appropriés à la survenue d’un tel scénario. Tout d'abord, près de la passerelle apparaît un enrochement incliné. Cependant, le dénivelé ne me paraît pas suffisant afin d’entraîner les dégâts constatées lors de l'autopsie. Par ailleurs, la dispute à mon avis n'aurait pu s'envenimer si tôt. Le cadavre en ce cas fût arrêté sur la digue au niveau de Střelecký, sinon Karlův most. La culbute est plausible au-dessus de Kampa, bien au-delà d'un parc semé d'arbres. Cependant il existe un endroit parfait au-dessus du canal Čertovka, le canal de Satan, justement, où la rive est constituée de rochers surplombés par un mur. Le récit pourrait se terminer à ce moment, le fleuve emportant pour toujours le secret de la tragédie, mais il en fut différemment. Vous le savez, des années plus tard, le cadavre est découvert à l’occasion de la crue, laquelle a permis son dégagement sur la digue au niveau de Štvanice, probablement dans le couloir séparant la rive à droite et cette île. Dans ces conditions, l’on peut imaginer aisément que le corps, ayant dérivé, s'est englouti dans un banc vaseux vers Kosárkovo nábřeží de Mánesův most à Čechův most. (*) C’est un site arboré. La dépouille aurait pu s’échouer facilement dans les racines. Milada n’était pas très étoffée, la densité de son organisme était donc élevée par rapport à celui d'un obèse. Quand l'air, prisonnier dans le ballast occasionné par la cavité pulmonaire, a pu s’évacuer, le corps s’est abîmé dans l’onde avant qu’on le remarque. Par la suite, il a pu se conserver dans la vase en condition d'anaérobiose. Néanmoins, un début de fermentation, libérant des gaz à l’intérieur de la chair, allégea suffisamment son poids. C’est ainsi que la crue permit de le dégager. Suivant son parcours, il a pu s'empaler sur la digue à Štvanice vers ce parage où des kayakeurs ont pu le découvrir. Donc, tout concorde exactement. Dagmar, depuis longtemps, a quitté Prague afin de gagner la France et de se marier. Néanmoins, elle est informée, par le journal Večerní Praha, que l’on a découvert le corps dans la Vltava. De fait, vous en aviez remarqué, m'avez-vous dit, un exemplaire à son domicile. Depuis qu'elle a commis le meurtre, elle est rongée par le remords. Pour se racheter de son crime, elle accomplit un voyage éclair dans la cité de sa naissance. Là, se rendant à la Chapelle Saint-Roch, elle obtient du prêtre officiant la possibilité d’un enterrement décent pour cette inconnue retrouvée dans la Vltava, nuitamment et secrètement bien sûr. Dagmar peut subvenir à ce coût puisqu'elle a précédemment hérité d'un pécule assez conséquent. Selon son vœu tardif, elle accompagnera vers sa demeure ultime, Olšany, sa cousine admirée, mais plus encor haïe. L'ambivalence entre amour et détestation peut expliquer cette apparente incohérence. La volonté, qu’elle a manifestée vingt ans plus tard, d’exhumer les partitions de Milada, relèverait de la même orientation psychologique.»
-«Oui, tout concorde.» Je l’avouai moi-même, impressionné par l'esthétique autant que par l’argumentation de la reconstitution. L’hypothèse aurait dû m'enchanter, mais, savais-je exactement pourquoi, je voulais saisir tout moyen d'innocenter Dagmar. C'était de ma part incompréhensible. Depuis nos précédents entretiens, Karel et moi, nous manifestions une intention permanente, obsessionnelle, à tout prix casser la dame au ton respectable.
«Néanmoins» ajoutai-je «Il est possible aussi que Milada soit revenue seule à son appartement. L’hypothèse accréditerait le suicide....» -«Non, très peu vraisemblable. Milada se trouvait affectée par ses difficultés dans sa famille et dans le milieu musical, mais pas au point d’attenter à ses jours. Le médecin n’a prescrit aucun traitement psychiatrique. Surtout, si tel était son désir d’en finir avec l’existence, elle aurait pu choisir un endroit permettant la noyade immédiate au lieu de se fracasser douloureusement sur des rochers. Plus simplement, elle aurait pu se jeter d’un pont traversant la Vltava. Si par ailleurs, elle eut manifesté quelqu’allergie vis-à-vis de l’eau, dans ce cas elle aurait pu se jeter du fameux viaduc Nuselský, surnommé justement Most sebevrahů - le Pont des Suicidaires. La réception fût plus rude, assurant néanmoins une issue fatale instantanée. C’est un lieu parfait pour cela, quoiqu'on ait disposé des fils protecteurs pour dissuader les candidats fascinés par la Camarde. Vous comprenez l'exceptionnel attraction que peut exercer la Mort. Tachez d’imaginer la sensation de celui qui se jette ainsi vers l'inconnu dans le vide. Concevez l’effrayant gouffre ouvert en son esprit quand la dissuasion factice érigée par la société s’est évanouie. La souffrance, au degré suprême, anéantit la protection de l'hypocrisie qui nous permet d'accepter la Vie.»
Le visage ordinairement réjoui de mon traducteur, lorsqu’il évoquait cet habituel sujet, devint subitement grave. «Ce moment doit représenter un absolu terrible» poursuivit-il. Plaisanter sur la mort est anodin car la mort n'est rien, mais on ne saurait plaisanter sur la souffrance humaine.» -«La Mort n'est rien, dites-vous, mais elle est effrayante.» -«Vous savez, l’on peut démontrer que la Vie, presqu’en totalité, se confond avec la Mort comme un lit est l’équivalent d’un cercueil.» -«Tout de même!.» -«Réfléchissez. Dans quel endroit passez-vous l’essentiel de votre existence?.» -«Dans mon lit» dus-je avouer. -«Savez-vous réellement pendant vos nuits où peut résider votre individualité, votre existence et conscience? Vous n'en savez rien. Le soir, quand vous plongez dans le sommeil, vous devenez un mort et vous ressuscitez le matin. Donc, un lit se différencie très peu d’un cercueil et consécutivement la Vie de la Mort. Désarçonné par un tel syllogisme, imparable autant que redoutable, en vain, je tentai d’en élaborer la réfutation Je déviai plutôt la conversation.
«Néanmoins, comment peut-on vivre en sachant la mort inévitable? Comment supporter sereinement cette épée suspendue sur nos têtes?» Karel prit un air sérieux pour me répondre. Pour ma part, je ne vois que deux possibilités. La première est de ne jamais penser à la mort et de vivre en imaginant posséder l’immortalité. Si le décès d'un parent âgé se produit, vous feignez la surprise et réagissez comme en apprenant un pur accident. La seconde au contraire est de penser à la mort sans répit, d’y mêler indissolublement votre existence. Vous savez la solution qu’a choisi la majorité des gens, vous connaissez la mienne. Le malaise apparaît quand on doit passer d’une optique à l’autre. Dans ce cas, la parade est l'humour noir, macabre, un tampon permettant d’éviter l’interface. Naturellement, c’est un subterfuge.
Afin de revenir au sujet principal de l’entrevue, je relançai la discussion sur la cérémonie funèbre à Saint-Roch. J’étais fasciné par un tel cérémonial dans une église au milieu de la nuit. «Un enterrement bien romanesque» dis-je «quand la seule assistante est la meurtrière, envahi d'un éternel remords.» -«Imaginez. La dépouille inconnue promise à l’ensevelissement dans la fosse anonyme allait jouir d'un traitement fastueux. Jugez-en, le tombeau qualité supérieure en Carrare et la stèle au nom gravé dans l’or dix carats. Joignez encor cinq bouquets floraux, six couronnes. D'après le recueil paroissial, très fourni, ce fut pathétique. La pompe avec tous son apparat, vous savez, comme autrefois. Quand je pense à nos cérémonies bâclées dans les crématoriums...»
Nous demeurions cois. Des souvenirs lointains chargés de nostalgie remontaient dans mon esprit. Tout naturellement, je m’épanchai «Oui. jadis, le recueillement pendant la veillée nocturne auprès du trépassé cher dans la religieuse atmosphère où se consumait un cierge. Puis le corbillard aux lourds paravents noirs que suivait pathétiquement la procession des parents attristés. La veuve éplorée, le visage envahi, ravagé par la désespérance, en premier, paraît dans sa robe anthracite afin d’accompagner le compagnon fidèle, unique amour de sa vie. Puis la cérémonie solennelle unit l'assistance en l'église où flotte un encens pur. Sous la mystique illumination des vitraux, l'orgue épanche une harmonie sublime exprimant le grand Mystère. La voix d’un chaleureux officiant retentit dans le silence entrecoupé de sanglots... Je me souviens. Cette émotion poignante....» -«Ce mensonge hilarant.» -«La ferveur...» -«L’hypocrisie.» -«L'âme, ainsi débarrassée de sa dépouille, a rejoint Dieu parmi les séraphins à moins que, rejetée dans l’Enfer, elle eût à subir des tourments douloureux pour l'Éternité.» -«Boniments risibles.» -«Pardonnez-moi, j'oubliai le Purgatoire. La miséricorde immense éprouvée par le Seigneur peut sauver l’âme affligée par son avilissement. Ce ténébreux séjour est éclairé d’un arc-en-ciel prometteur comme une espérance au fond du cœur humain» -«Balivernes.» -«Je me souviens, lenteur, solennité, communiquaient à l'événement sa dimension tragique. L’assistance impressionnée se trouvait rassérénée, consolée.» -«Ha, ha, ha, ha... De nos jours, le macchabée fonce à près de cent à l’heure sur l'autoroute en un bolide aérodynamique. Cependant il est soumis à la limitation de vitesse. Les parents et amis, surbookés, n'ont pas suffisamment de temps pour le perdre inutilement avec un mort. Quant à la veuve esseulée, remariée plusieurs fois, elle arrive en sweet et pantalon, trop heureuse enfin de se voir délivrée d'un encombrant mari qui n'avait cessé de la tromper autant qu’elle.»
Je demeurais dans mon rêve, absorbé, les yeux dans le vague. -«C'est vrai» dis-je enfin «de nos jours, tout est changé, les parents sont convoqués dans un crématorium, un lieu privé d’âme. Le service a gravé sur un CD la musique affectionnée par le défunt. C'est un morceau de rock ou la chanson d’un chanteur mièvre à la mode. La pièce est anonyme, austère et dépourvue d’ornement. Carrelage uni, bancs d’aluminium, parois livides. La voix d'un fonctionnaire en costume est renvoyée par le faux plafond de PVC floqué... J'ai vu cela récemment dans mon pays.» -«Chez nous cependant, le goût de la grandeur funéraire est demeuré, bien que la crémation largement ait remplacé l'inhumation traditionnelle. Je vous recommande en particulier de visiter le crématorium de Strašnice, vous pouvez spécialement vous présenter de ma part. Là, vous pourrez admirer l’ornementation luxueuse apprêtée pour les cérémonies. Cependant, l'évolution vers l'austérité moderne est évidente, inéluctable, ici même. Finalement, crudité, nudité, vacuité s’identifient à la vérité de la Mort plus que la pompe ecclésiastique. L’on y retrouve aussi la froideur et l'insensibilité de l’univers cosmique. Sans doute avez-vous remarqué, la porte au fond sur la droite, une entrée qui paraît commune, ordinaire... Quand la cérémonie se termine, alors son battant s’ouvre et c'est par là qu'est évacué le cercueil. Savez-vous ce qu’on trouve au-delà de cette embrasure?» -«Je le sais. Je le sais. Le battant, sans qu'un humain ne la tire, automatiquement s’ouvre, ou plutôt miraculeusement, car il est mu par le Décret de la Puissance Occulte. Lors, au-delà, dans ce lieu mystérieux où nul vivant ne saurait pénétrer, l'Inconcevable, Impensable, Inimaginable, Ineffable. C’est un espace où ne se conçoit ni centre et ni périphérie, ni haut, ni bas, ni droite et ni gauche, un espace où toute concept, idée, notion perd signifiance. Là-bas, le Séjour mystique où chaque âme est une étoile animée de lueur tremblotante. Là-bas, le Néant, l’Infini,, la divine illumination, l'éblouissement de la Réalisation, de la Révélation, l'Absolu. Je le vois, je le vois....» Je m’exprimai tel un médium, saisi, bouleversé par ma vision. -«Ah, ha, ha... Je me souviens d'un stage en un bourg que je ne vous nommerai pas. L’on venait quelquefois dans le crématorium afin de récupérer le macchabée qui nous avait faussé compagnie. Dans la pièce au-delà du battant se trouvait un frigidaire et des chaises. Pendant la cérémonie, l’on s’y adonnait à des collations monstrueuses. Le cercueil servait de table afin d’y. poser le rouge et le saucisson.» -«Mais alors» dis-je «si tout dans ce monde est commun, trivial, prosaïque, et si rien n’est grand, beau, noble et gracieux, que peut-il rester?» Karel s'était rapproché de moi, je vis un éclair danser dans son œil. Fébrilement, il me prit le bras et me dit à voix basse: -«La poésie, la poésie...»
Puis brutalement, il se rejeta vers l’arrière en clamant d'un ton jovial. «Je vais maintenant vous raconter une histoire (*). Cela vous montrera que les humains, finalement, ne sont pas si mauvais. C’est à propos de l'incinération, dans la cité dont je vous parlais précédemment. Là-bas, contrairement à de ce qu’il en est dans l’établissement de Strašnice, la crémation n'était pas réalisée devant l’assistance immédiatement après la cérémonie, mais plus tard. Le public ne la voyait pas. C'est, du reste, un cas général dans les crématoriums aujourd'hui. Ce détail important permet d’expliquer la possibilité de ce qui suit. Vous savez que certains artisans menuisiers, réunis en confrérie, sont habilités dans la fabrication de ce caisson verni dans lesquels un défunt voyage afin de gagner le Royaume Éternel. Métier lucratif, s’il en est, vous imaginez, qui ne connaît pas la crise économique, et Pluton ne fait jamais grève. Pourtant, durant plusieurs mois, nos artisans voyaient inexplicablement chuter leurs commandes. La désaffection provenait d’une entreprise anonyme offrant des prix sans concurrence. Les produits étaient vendus moins chers que le prix des matériaux bruts, ce qui paraissait inexplicable. Nos petits menuisiers n’ont pas tardé, finalement, à découvrir le pot-aux-roses. Vous savez comment est réalisée la crémation. Le corps n’est pas réduit seul en fumée, le cercueil en entier l'accompagne avec le contenu dont il est capitonné - du satin premier choix, des coussins, de la mousseline et surtout les poignées, les ferrures. Vous imaginez, sans compter le bois massif en chêne. Lors, certains croque-morts, comprenons-les, trouvaient que c'était vraiment un crève-cœur de voir tant de valeur anéantie pour si peu de service. Donc, afin d’éviter la perte, ils récupéraient les cercueils avant incinération.
Bien sûr, ils étaient dans l’obligation de bousculer un peu le défunt, mais ils demandaient au Seigneur de leur pardonner. Pour que ce fût pratique, ils enveloppaient le corps de jute, un grossier tissu permettant de transporter de la marchandise en vrac. Simplement, ils attachaient le conditionnement sur un madrier, puis laissaient glisser le tout dans l'incinérateur. Cela permettait de surcroît un gain de temps car la crémation nécessitait deux fois moins de temps. Rien que des avantages. Certains employés ont ainsi monté leur société, qui devint rapidement prospère. Découvrant ce trafic, nos petits artisans menuisiers se sont émus que l'on trompât les parents en dépouillant les défunts. Bizarrement, la requête auprès de la police échoua. Nulle infraction n’était constatée lors des interventions. Le procureur, l’inspecteur se cassaient les dents sur l’opacité d’une inconnue filiale-écran basée dans un paradis fiscal. Ne supportant plus cette irrévérence à l’égard des morts, les petits artisans marris ont choisi d'avertir la population. Courageusement, ils ont fait du porte à porte avec un plaidoyer larmoyant dont la prose étalait avec émotion leurs doléances. Le gouvernement craignit que n'éclatât le scandale. Par miracle, un inspecteur, impuissant jusqu’ici, réussit à coffrer les trafiquants. La société fut condamnée. Vous voyez qu'il ne faut pas désespérer. Dans ce monde à la dérive, on trouve encor des gens honnêtes.»
Là-dessus, brutalement, mon traducteur asséna sur la table un grand coup de sa main large et se leva. «Au plaisir» lança-t-il, puis il disparut.
La salle, hors de mon champ perceptif pendant cet échange incessant, comme aspirée par Karel, d’un coup réapparut à mes yeux. Je vis de nouveau les consommateurs, le buveur d'absinthe et, s'affairant au fond, Jitka dont la chevelure ondulait. Je constatai que je ne pouvais plus considérer l'établissement dans la disposition d’esprit optimiste où je me trouvais en arrivant. Karel avait manifesté son influence. La grande horloge au-delà du bar, que je considérais sous l'aspect avantageux d'un éblouissant joyau, me semblait maintenant un crêpe inerte et déliquescent, flasque, où s'élaborait l'inquiétante alchimie du Temps. Ce matin m’apparaissait le caractère aimable, ornemental de l'objet. Maintenant, j'en percevais négativement la dimension métaphysique. J’imaginai tous ces gens autour de moi, si pétulant de vie, bientôt dans un étroit caisson, pétrifiés, silencieux... là-bas. Comment pouvaient-ils vivre ainsi leurs passions puisqu’un jour tout finirait? Finalement, Karel avait raison, nous devrions nous représenter la mort à chaque instant. Les berceaux devaient adopter l’aspect d'un cercueil à l’imitation de ces pâtisseries pragoises. Plus tard, le premier mot que déchiffreraient les bambins serait le mot funèbre. Les seuls bouquets offerts seraient composés de chrysanthèmes. Le seul parc de la cité serait cimetière et leur seule essence arborée serait des cyprès. Les amoureux sur les bancs publics ne devraient pas envisager l’aménagement de leur maison, mais la décoration de leur demeure éternelle. C’est ainsi que leur couche adopterait la forme étriquée de la bière et leur drap la couleur d'un linceul. Tout ne finit que par le drame. L’on devait éradiquer joie, plaisir, bonheur, espérance. La Vie ne doit exister que dans la souffrance et la désespérance. La Vie ne doit refléter que douleur et malheur. Mensonge, erreur est la Vie. Catastrophe, imposture est la Vie. La Vie, pieuvre, expansion de l'Être, abominable et monstrueuse. La Vie, tragique et dérisoire.
Malgré son perpétuel humour noir et justement grâce à lui, paradoxalement, Karel nous rassurait. La contingence avec lui ne pouvait trouver le moindre interstice afin de s'immiscer dans la scénarisation qu'il entretenait en permanence. Par son comportement, il représentait le pilier mental assurant solidité, stabilité de notre existence. Pour nous tous, dans ce bar, lui seul affrontait l'Innommable. C’est lui seul qui maintenait l’instable évolution de nos destins à la dérive. Le hasard, l’imprévu, révélant notre incongruité, se trouvaient surmontés, pulvérisés par sa capacité d’intégrer le Réel dans la théâtralisation. Le cours de l'existence avec lui devenait partition parfaite où chaque événement se changeait en note harmonieuse. Le ciment de son comportement, c'était la congruence, en un mot, l'Art intégré dans la vie quotidienne. S’opposant à l’absurde, il restituait signifiance à nos vies gratuites. Karel traquait la veulerie philosophique où tous nos contemporains se vautraient. Sa barbe impénétrable était comme un barrage, un rempart, colmatant la brèche ouverte au sein de l’aven où s’engouffraient les monstruosités de la Raison. Je le savais. El sueño de la razon produce monstruos. Je les avais soupçonnés à la tombée de la nuit dans le cimetière à Vyšehrad, puis je les avais vus de mes yeux dans le cimetière Olšany.
Abandonnant ma réflexion, j’étais prêt à partir et me tournai vers la baie. Je constatai que le brouillard couvrait encore la cité de sa chape étouffante et gluante. Face à moi s’engloutissait la masse évanouie d'un coteau. La tourelle au sommet (*) tentait désespérément d'échapper à la gangue étouffante. Je réalisai le sens que revêtait ce brouillard. Bien évidemment, il représentait l'haleine empestée des revenants qui l'avaient déversée pendant la nuit. Comment n’avais-je entrevu cette évidence. Comment pouvais-je avoir commis l’erreur d’imaginer qu’il s’agissait d’un brouillard physique? Je m’y étais plongé sans dégoût, je l’avais respiré. Quelle inconscience! Je savais maintenant que je ne devais surtout pas sortir, mais attendre ici dans ce lieu protecteur que se dissipât le poison mortifère. Dans ce café, tous feignaient d'ignorer que le fiel maléfique infestait la ville. Tous considéraient cette expansion comme un aléa naturel. Je contemplais un instant leur visage aux traits enjoués, qu’animait un sourire hypocrite. Cependant, au-delà du ces mascarons épanouis, je voyais, au fond, le visage effaré de la grande Épouvante.


Kavárna Slavia - Le café Slavia, situé sur le carrefour de l'avenue Národní / Nationale et du quai Smetana / Smetanovo nábřeží, bénéficie d'une position exceptionnelle. D'un coté en face du Théâtre national, de l'autre il offre une vue panoramique sur la rivière, la colline de Petřin, le pont Charles et sa tour gothique et le quartier Malá Strana avec la coupole baroque de l'église Saint Nicolas. Au fond la silhouette du Château de Prague. Le Café qui devait porter le nom Slavia pour affirmer le caractère national et panslaviste, fut ouvert en 1884, dans l'entresol proposé par le propriétaire du palais, le comte Lažanský. L'établissement fut fréquenté dès le début par des acteurs et chanteurs du Théâtre National et des personnalités comme Bedřich Smetana (qui habita un des appartements du palais pendant un certain temps). Au début du 20e siècle aimaient s'y réunir les artistes d'avant-garde. Durant la deuxième moitié du 20e siècle, le Café devint le lieu de rendez-vous des intellectuels et artistes qui refusaient d'accepter le langage prescrit du totalitarisme communiste. Parmi les habitué illustres c'était l'écrivain Václav Havel, devenu président de la République en 1989, ou le prix Nobel de la littérature le poète Jaroslav Seifert.
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* le buveur d'absinthe - Tableau du peintre Viktor Oliva Le buveur d'absinthe, qui orne le mur du café Slavia près d'une des baies vitrée. Un homme est affalé à une table du café, le regard dans le vague – hanté par le spectre vert d'une belle femme nue, assise sur une autre table en face de lui.
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* Jitouchka – en tchèque: Jituška
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* rakvitchka sé chléhatchkoou - rakvička se šlehačkou, une pâtisserie à la pâte légère et craquante, en forme de petit cercueil, nappée de chantilly, parfois enrobée de chocolat et remplie de crème anglaise légèrement alcoolisée.
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* à un Américain - Après la chute du mur de Berlin, le Café Slavia fut vendu à une société américaine qui le maintint fermé pendant quelques années sans se préoccuper de l'état du lieu qui se dégradait. Sous la pression de l'opinion publique indignée, l'établissement fut repris par une société tchèque, restauré et réouvert.
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* Žofín - Bâtiment construit en style néo-renaissance, entre 1830-7 sur l'Ile Slave / Slovanský ostrov, en face du Théâtre National. Le bâtiment est utilisé pour des concerts, bals et autres manifestation culturelles. Tchaikovski, Lizst et Berlioz y donnèrent des concerts. L'île porte le nom Slave selon le congrès organisé en juin 1848 réunissant 340 représentants des nations slaves de la Monarchie austro-hongroise. Le but du congrès était de fixer les bases d'une politique slave commune au sein de la monarchie. Résultat mince, en raison des positions divergentes adoptées par les différents groupes ainsi que d'une interruption causée par la révolte pragoise de juin 1848.
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* Chapelle Saint-Roch - Petite église De l'élévation de la Sainte Croix, anciennement Chapelle de Saint Roch, elle se située près du cimetière Olšany, Dédiée à Saint Roch, Sébastien et Sainte Rosalie, saints patrons contre la peste.
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* Kosárkovo nábřeží - Mánesův most - Čechův most - Respectivement Le Quai Kosárek, Le Pont Mánes, LePont Čech
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* une histoire - Allusion à un épisode du Meurtre de la chance de Zábrana lié à l'expansion des chaussures Bata, mondialement connues aujourd'hui, dont le fondateur Tomáš Baťa est né à Zlín en Moravie (Tchécoslovaquie). Pour protester contre cette concurrence difficile à défier, certains cordonniers essayèrent de plaider leur cause avec l'aide de pétitions.
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* une tourelle mince - Tour panoramique, sur la colline de Petřín, dans le style de la Tour Eiffel en miniature.
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VELETRŽNI PALÁC (*)


Cahin, cacha, me voici marchant, découvrant. Pas à pas, me voici, méditant, songeant, sur le sol marbré, sous la verrière, ainside salle en salle et de toile en toile. Cahin, cacha, me voici marchant, flânant, pas à pas, méditant, songeant, de salle en salle et de toile en toile. Sur un banc je m’assieds, puis me lève et reprends ma pérégrination, ma contemplation.
Slované v pravlasti. Mezi tyranskou knutou a mečem Gótů
Nous errons, nous marchons. la Déesse a guidé nos pas. Slavia, toi déesse, ô toi mère et sauveuse. Tous unis. Tous unis. Le glaive aigu des Goths nous pourfend, le fouet des Turcs nous meurtrit. De nos corps s’est répandu le sang. De nos yeux des pleurs ont coulé. Pourtant nous survivons, pourtant nous marchons. Nous voici des milliers. Nous voici des millions. Nous avons franchi des monts, nous avons franchi des fleuves. Sur les chemins sont morts nos sœurs, nos frères. Dans l’épreuve ont disparu nos sœurs, nos frères. Sur le sol des aïeux sont morts nos parents, nos enfants. Nous voici des milliers, nous voici des millions. Tous unis. Tous enfants de Slavia, mère enfantant nos rejetons. Slavia nourrissant de lait divin ses rejetons.
Cahin, cacha, me voici marchant, découvrant. Pas à pas, me voici, méditant, songeant, sur le sol marbré, sous la verrière, ainside salle en salle et de toile en toile. Cahin, cacha, me voici marchant, flânant, pas à pas, méditant, songeant, de salle en salle et de toile en toile. Sur un banc je m’assieds, puis me lève et reprends ma pérégrination, ma contemplation.
Slavnost Svantovítova
Svantovit nous protège. Svantovit nous préserve. Quand tu parais, Svantovit, la meute assoiffée de carnage au loin s’enfuit. Nous avons gagné la bataille. Nous avons perdu la bataille. Nos preux ont vaincu. Nos preux ont chu. Que soit bénie leur dépouille. Que soit chéri leur souvenir. Svantovit nous protège. Svantovit nous préserve. Nous avons descendu le Dniepr. nous avons franchi la Pripiat. Nous avons descendu la Dvina, le Don. Rien ne peut nous arrêter, ni froid, ni faim, ni pluie, ni gel. Rien ne peut nous fléchir. Nous avons traversé le Danube. La Terre est nôtre ici. Comme Antée renaissons d’elle. Tous unis, la fille et le fils, la sœur et le frère. Tous unis, le père et le fils, la mère et la fille. Partout avons planté nos pieux. Partout avons fondé nos banats. nos voïvodies. Partout avons fondé nos sklavinies. Svantovit nous protège. Svantovit nous préserve.
Cahin, cacha, me voici marchant, découvrant. Pas à pas, me voici, méditant, songeant, sur le sol marbré, sous la verrière, ainside salle en salle et de toile en toile. Cahin, cacha, me voici marchant, flânant, pas à pas, méditant, songeant, de salle en salle et de toile en toile. Sur un banc je m’assieds, puis me lève et reprends ma pérégrination, ma contemplation.
Car Simeon zakladatel slovanské literatury
Sous l’arcade incurvée paraît Siméon. Sous l’arche éployée, voici que Siméon triomphe. Toi qui dans ton sein réunit Grecs et Latins, Slavons. Toi qui fait renaître en ta langue Aristote et Démosthène. Toi l’Empereur de Rome et l’Empereur de Byzance. Gloire à toi, Siméon, toi le Csar, le nouveau César. Preslav, te voici Rome, Athène et Constantinople. Te voici, Preslav, capitale impériale. Gloire à toi, Siméon, toi le Csar, le nouveau César.
Cahin, cacha, me voici marchant, découvrant. Pas à pas, me voici, méditant, songeant, sur le sol marbré, sous la verrière, ainside salle en salle et de toile en toile. Cahin, cacha, me voici marchant, flânant, pas à pas, méditant, songeant, de salle en salle et de toile en toile. Sur un banc je m’assieds, puis me lève et reprends ma pérégrination, ma contemplation.
Český král Přemysl Otakar II Svaz slovanských dynastů
Sous l’arcade éployée, voici que triomphe Ottokar, Premsysl Ottokar de Bohême. Qu’il est grand, qu’il est beau, qu’il est fort, Gloire à toi, gloire à toi. roi magnifique, Ottokar superbe, ô toi Premysl Ottokar. Gloire à toi, Roi, margrave. Gloire à toi, fils de Bohême et fils de Moravie. La marine étendue peut seule enrayer ta puissance. La vague uniquement peut endiguer ta conquête. Las, Ottokar, tu ne seras César, le nouveau Kaiser. Las, Ottokar, les envieux, les jaloux autour de toi ligués t’écarteront, te détruiront. Trop de contrées enchaînas ton char audacieux. Trop de cités soumis ton sceptre éclatant. C’est ainsi qu’effrayée te soumis l’Europe. Las, Ottokar, tu côtoyas les cieux, tu mordras la poussière.
Cahin, cacha, me voici marchant, découvrant. Pas à pas, me voici, méditant, songeant, sur le sol marbré, sous la verrière, ainside salle en salle et de toile en toile. Cahin, cacha, me voici marchant, flânant, pas à pas, méditant, songeant, de salle en salle et de toile en toile. Sur un banc je m’assieds, puis me lève et reprends ma pérégrination, ma contemplation.
Korunovace srbského cara Štěpána Dušana východořímským císařem Slovanský zákoník
Voici que devant son palais paraît Dusan. Voici que devant son palais Dusan triomphe. Gloire au Csar. toi, le nouveau César. Gloire à toi Dusan. Belle est en ce jour de printemps la nature épanouie. Beaux sont les guerriers gardant le trône élevé. Beaux sont les archers, beaux les cavaliers, beaux les arbalétriers. Belle en sa tunique est la fille au front ceint d’asphodèles. Belle en sa robe apparaît la jouvencelle apportant son bouquet. Belle aussi l’épouse arborant un rameau fleuri. Tout devient en ce jour plus grand, tout devient en ce jour plus merveilleux. Gloire à toi, Dusan, empereur des Grecs, Dusan, empereur des Slaves. Gloire au Csar, le nouveau César. Qu’en toi se revivifie l’Histoire. Que l’Empire en toi revive. Que l’Empire en toi prospère.
Cahin, cacha, me voici marchant, découvrant. Pas à pas, me voici, méditant, songeant, sur le sol marbré, sous la verrière, ainside salle en salle et de toile en toile. Cahin, cacha, me voici marchant, flânant, pas à pas, méditant, songeant, de salle en salle et de toile en toile. Sur un banc je m’assieds, puis me lève et reprends ma pérégrination, ma contemplation.
Po bitvě u Grunwaldu Severoslovanská vzájemnost
Les voici domptés, les Chevaliers invincibles. Nous voici vainqueurs. Les voici défaits. Nous voici libérés. Les voici matés. Les voici brisés, les voici broyés, les malheureux. Les voici fauchés, les voici couchés, les Bienheureux. Qui jamais eût imaginé, Chevaliers, voir un jour au sol vos dépouilles. Cet exploit, nous l’avons réalisé, nous l’avons acté. Qui jamais eût pensé, Chevaliers, voir en terre un jour vos cadavres. Nous l’avons fait, nous l’avons accompli. Nous pouvons lever nos fronts au firmament de l’Histoire. Qu’ils soient pardonnés. Que les Chevaliers prisonniers en leurs fiefs retournent. Que chacun d’eux revienne en son foyer, sa famille. Que chacun d’eux à la veillée conte à ses fils l’intrépidité des Slaves. Que chacun d’eux à la veillée conte à ses fils la valeur des Slaves.
Cahin, cacha, me voici marchant, découvrant. Pas à pas, me voici, méditant, songeant, sur le sol marbré, sous la verrière, ainside salle en salle et de toile en toile. Cahin, cacha, me voici marchant, flânant, pas à pas, méditant, songeant, de salle en salle et de toile en toile. Sur un banc je m’assieds, puis me lève et reprends ma pérégrination, ma contemplation.
Tous unis, tous unis, peuple et boïards. Les cris de joie dans les rues de Moscou. Les cris de joie devant la Basilique. Tous unis, tous unis. Pourquoi nous seuls maudits quand se lève au firmament le soleil de l’égalité fraternelle. Pourquoi venus d’un peuple identique, il en est obéissant, il en est s’imposant. Pourquoi l’un commande et pourquoi l’autre obéit. Tous unis, tous unis. Tous égaux, tous égaux. Les cris de joie dans les rues de Moscou. Les cris de joie devant la Basilique. Tous unis. Maria Ivanovna, Fédor Ivanov, Grouchenka Eliséievna , Serguei Pavlovitch, Alexeiev Dimitriievitch, Ekaterina Grigorievitch, Elena, Soniouchka... Tous unis, staroste et moujik, barine et starets, pope et tsar... Le Jour se lève. La Nuit devient Lumière. La Nuit de l’arriération, de la Malédiction. Tous unis, tous unis. La Nuit se dissipe. Le jour paraît.
Cahin, cacha, me voici marchant, découvrant. Pas à pas, me voici, méditant, songeant, sur le sol marbré, sous la verrière, ainside salle en salle et de toile en toile. Cahin, cacha, me voici marchant, flânant, pas à pas, méditant, songeant, de salle en salle et de toile en toile. Sur un banc je m’assieds, puis me lève et reprends ma pérégrination, ma contemplation.
Apoteóza z dějin Slovanstva Čtyři období Slovanstva ve čtyřech barvách
Qu’avons-nous au monde apporté? Nous avons au monde apporté nos souffrances. Dans ce monde est-il douleur que n’ayons soufferte? Dans ce monde est-il malheur que n’ayons subi. Mais pour nous un jour adviendra la Victoire. La Barbarie difforme à la face épatée de gargouille en ce jour est vaincue. Le Monde à nos fils appartiendra. L’Univers s’offrira pour nos filles. Tous unis, tous unis. De fille en fille et de fils en fils, de l’ancêtre à l’enfant, tous rejetons de Slavia. Le Christ à l’agonie bénit en ce jour notre apothéose. Pour nous hier fut humiliation, mais pour nous demain sera le Triomphe.
 

FUNÈBRE ITINÉRANCE


Je devais être aliéné profondément à la néfaste influence exercée par mon traducteur et sans doute incapable à tout jamais de vivre une existence ordinaire. Plutôt que d'occuper ma journée d'attente à visiter de fastueux monuments tels Saint Guy (*), le palais Wallenstein (*), je préférai me consacrer plus encor aux curiosités funèbres. J'aimais les cimetières. J'aimais ces lieux transfigurés par le surnaturel, pénétrés par l’originel mystère où l’ontologie se manifestait concrètement sous nos yeux. Bien qu’athée convaincu, j'y trouvai Dieu. L’on pouvait imaginer aussi que je me délectais secrètement de la macabre atmosphère.

*

Le cimetière imparti dans Prague à la congrégation des Juifs (*) me sidéra. Lors que je m’attendais à découvrir un lieu serein, je fus confronté brutalement à la vision de la souffrance et du martyre. Le sol apparaissait fracassé, défoncé, malmené. Les tombeaux étaient déversés, déjetées, les croix affaissées, rehaussées. L’on eût dit qu’un séisme avait dévasté ce maudit emplacement. L'amoncellement désordonné des concessions paraissait protestation muette et sourde à l’égard des vivants. La ghettoïsation, l’abandon semblaient avoir bouleversé le champ des sépultures. Le sépulcre à Vyšehrad, émergeant de la Nature, évoquait douceur, nostalgie. Là, dans la désolation, l’aridité, la tombe exprimait désespoir, accablement. Tout signifiait les bouleversements, les déchirements de l'âme. Devant moi, je croyais voir un champ traversé par les convulsions de l'Histoire. J'eus l'impression d'un chaos, résultat de la tragédie. Ces défunts semblaient supporter sans fin la vindicte universelle édictée contre eux comme en la Genèse est condamné Caïn. Sans que jamais un instant de repos ne soulageât leur âme, ils semblaient poursuivis éternellement. C’est ainsi qu’un esprit offensé ne peut reposer en paix tant que ses descendants n'ont pas vengé sa mémoire. L’immobilité de ces morts, par contraste avec la perturbation qu’engendrait le ressentiment, les rendait pitoyables. Cette image évoquait la passivité douloureuse et l’impossibilité d’agir en ce monde. Je songeais à l'âme éplorée d'Achille au bord de l’Achéron quand la découvrit Ulysse. Moi qui n'étais pas croyant et crânais de mon irréligion, là, je me signai gravement.
Au cimetière à Malostranský (*), je découvris au contraire un coin de nature idyllique où les tombeaux semblaient s'effacer dans la fougère et les ramures. L’on eût dit que Pan, Flore et Pomone y folâtraient gaiement alors que l’avait déserté le morne Hadès et l’attristée Perséphone. Je compris que le vrai cimetière était dépourvu de murs car c'était le Monde et que les vrais caveaux n'étaient pas de marbre, il s’agissait des rochers naturels parsemant la Terre.
*
C'est au crématorium de Strašnice que je trouvai l’essentiel fleuron de l'activité funéraire. L’on y parvient par une esplanade aboutissant au prytanée de la façade, entrée solennelle et majestueuse. La vasque au devant, de son trait vertical, parvenait seule à briser l’horizontalité de la structure. Cette indéfinie surface évoquant en sa planéité le néant absolu, paraissait absorber sa limite incertaine et lointaine. Vacuité primait sur plénitude et l’absence éliminait la présence. L’étendue suggérait l'éternité, la vastitude évoquait l'infini. Parvenu près de la fontaine, un sentiment de mélancolie me saisit. Je contemplais dans les cieux le jet qui montait, redescendait sempiternellement. Ce mouvement perpétuel évoquait en moi des allégories multiples. C’est ainsi que, laborieux, douloureux, le suprême effort de cette ascendance aboutissait à son écroulement inéluctable en un cycle ininterrompu. C’est ainsi qu’une élévation de l'âme orientée vers la transcendance impliquait la déchéance et qu’un élan vers la sublimité se résorbait dans la médiocrité. C’est ainsi que tout retournait au sol primitif. C’est ainsi que l’énergie se résorbait dans l'atonie. C’est ainsi que la Vie s’achevait en Mort et que la Mort générait la Vie... Cependant viendrait un jour où ce flot cesserait de s'épancher, un jour où l'éclat du soleil s'amenuiserait, définitivement, irrémédiablement. Ce jour, la source épuisée tarira son onde, Ce jour, torrent, fleuve arrêteront leur cours. Ce jour, le vent plus ne soufflera, les nues cesseront de se gonfler et les éclairs de jaillir. Ce jour, la mer figée par le froid cessera son barratement contre les rivages. Ce jour, ce jour suprême, alors s’éteindra tout rayon lumineux, s'étendra partout le désert. Plante, animal, humain, tout disparaîtra. Tout s’évanouira dans un engloutissement silencieux, définitif, muet. La nuit recouvrira les témoins de la civilisation, pont, voies, champs, palais, châteaux, barrage et viaduc, port et digue... C’est alors que la suprême aurore en sa clarté blafarde apparaîtra pour engendrer le dernier crépuscule. C’est alors que le dernier oiseau perché sur le dernier rameau dans la solitude égrènera son dernier chant...
À l'intérieur, je fus apostrophé d’un ton hautain par une hôtesse au maintien revêche. Cette employée visiblement se croyait Perséphone elle-même, administrant le royaume infernal. Je ne saisis pas le sens de sa laconique interpellation, mais elle cela devait ressembler à: «Monsieur, vous cherchez...» Quand je tendis la carte en prononçant le nom de Karel-Patrik Furský, miraculeusement, sa voix se radoucit. La désignation de la divinité des Morts, Hadès, n’eût pas été d’un effet si puissant, mais n’était-ce en fait le cas. La fille alors m'accompagna dans l'établissement avec la docilité d'une apparitrice, en m'adressant un regard contraint qui me procurait un plaisir extrême.
Alors, je me sentis pénétré par la féerie de la dorure et de l’argenture. Je me sentis submergé par la verdure épousant les parements, les pavements. C'était comme un songe éthéré de beauté, de luxe, où l'âme accablée s'abandonnait, rassérénée, rassurée. C'était comme un spectacle attendrissant qui transportait l'esprit dans un doux recueillement.
L'opulence épanchée n'était prodigalité, mais générosité, la somptuosité n'était l’ostentation, mais la bienfaisance. De salle en salle ainsi devant moi se dévoilaient marmoréen catafalque auprès de cuprin chandelier, de laitonique applique émergeant dans l’orbe éployée des ramures. Là s’étalait un jardin floral, un balcon végétal où bouquet, gerbe et couronne offraient parfums, couleurs de leurs corolles. Partout, fleuris, épanouis, jacinthe et seringa, myosotis et rhubarbe avec zinnia, pervenche, et cyclamen, astilbe, alstroméria, lys, œillet, gerberas, lupin... Blanc, violet, mauve et bleu, crème et turquoise, ocre et jaune... Boutons, fleurs semblaient s'épancher en un muet conciliabule «Je te soutiens» «Souvenir, souvenir» «Mélancolie» «Ne perdez pas courage» «Ne m'oublie pas, ne m'oublie pas» «Courage, oublie ta douleur, oublie ta douleur», «Calme» «Sérénité»... C'était la magie de reflets tamisés, miroitements atténués, lueurs modérées sur un fond d'irisations, de réverbérations mouvant et fuyant. Le regard incisif, dur s'émoussait dans la translucidités des globes. Cependant, la tenture en harmonie de gris dans sa magnificence, offrait tempérance et modération pour éviter ainsi les excès de la débauche et de l'orgie. Le gris, union de blancheur aveuglante et de noirceur angoissante, annihilait, résorbait ces tons violents qui l'avaient engendré. Le gris, discrétion, timidité, réserve, humilité. Gris souris, Gris de Payne et gris tourterelle ou gris tourdille. La couleur mercuréenne ici remplaçait la couleur azuréenne. Toute humeur se brisait dans sa neutralité, sa tiédeur, toute émotion, passion dans son détachement s’anéantissait. Le gris, serait-il couleur qui mieux apaisât l’âme et qui mieux l'adoucît, l'attendrît? Tout cet apparat semblait un décor préparé pour le séjour de séraphins dans une atmosphère édénique, une aura baptismale et nuptiale. Mais, dans la profusion des fleurs, des frondaisons, dans la suavité des parfums, émanations, dans la symphonie de clartés, le déploiement somptueux et chaleureux, dans ce débordement paradisiaque où tous les maux s'évanouissaient, dans ce lieu béatifique où se noyait la douleur, au fond, bien au fond, tapie, bien enfouie, terrée, la bête immonde à l’exhalaison répugnante et puante, aux yeux phosphorescents, la Mort.
*
Ainsi, ma pérégrination nécrologique aurait pu tarir tous mes désirs, il n’en fut rien. Je demeurai sans répit obsédé par un lieu que je n'osai de front aborder, précisément celui du crime, un lieu dévolu, s’il en est, à la mort selon sa manifestation choquante, ignoble au sein de la société policée des vivants. J'avais repéré sur un plan de la cité la portion de rive entre au Nord Karlův most au Sud most Legií. D'où je me trouvais, Smetanovo nábřeží, je pouvais la visualiser vaguement. Comment cependant assouvir ma curiosité malsaine en m’abstenant physiquement de m'y rendre? ce qui malencontreusement eût détruit la magie de la visite. C’est alors qu’une idée me traversa l'esprit. Je m'enquis de rechercher la boutique adéquate à mon projet.
Revenu sur le quai, je braquai avidement ma nouvelle acquisition vers ce lieu désiré. La scrutation par le moyen de lunette augmentant la netteté, grossissant, représente une observation qui métamorphose un objet. La disposition psychologique en est également transformée. De surcroît, le mode opérationnel par lui-même implique un dessein de voyeurisme inavouable et d’intrigue. Par le chien-assis de son grenier ou le soupirail de sa cave, un psychopathe observe ainsi l’objet de sa fascination. Bien que je fusse entièrement dénué de malintention, je me distrayais à cultiver cette ambiguïté. Simultanément proche et lointain, le paysage au travers de lentille apparaissait tel un monde inconnu, lointain, bizarre à moins qu'il ne s'agît de l'imaginaire ainsi concrétisé. Par ce truchement, découvrant la poésie des éléments naturels, je finis par oublier le crime. N'était-ce en vérité mon but que je voulais faussement camoufler sous le dessein de la perversion? Mon tempérament plutôt me poussait à m’intéresser aux objets plus qu’aux personnes. Plus m’attirait l'écologie que la psychologie. Ma passion ne consistait pas à rechercher les humains, les séduire ou les désirer, mais à traquer les secrets des minéraux, des végétaux, à les surprendre en leur vie latente et mystérieuse. Précisément, le rivage, interface unissant deux milieux si différents, me subjuguait, me fascinait.
La terre inerte et l'eau vive. L'une est figée, l'autre est mouvante. L'une est compacte, évanescente est l’autre. L'une est pacifique, impavide alors que l'autre est colérique, impétueuse. La terre inerte et l'eau vive. L'une est repos, l'autre est mouvement. L'une est permanente et l'autre éphémère. L'une est pétrifiée dans sa torpeur, l'autre est pénétrée par la Vie. L'une affronte et l'autre esquive. L'une est toujours identique, incessamment l’autre est modifiée. La terre en sa massivité contraint l’eau, mais l’eau finit par amenuiser la terre. L'une au fil des saisons mue lentement, insensiblement, l'autre, au moment de sa crue, violemment, brutalement se gonfle et déferle. Pourtant, l'une en s’érodant, par l'autre en coulant se fertilisent.
Je m'interrogeais. Comment la terre en son immobilité pouvait contenir la mobilité de l’eau? Comment s'opposaient, comment se juxtaposaient, comment s'amalgamaient ces deux entités? Comment l'Homme avait-il pu gérer, contrôler, aménager, exploiter cet espace? Quelle harmonie pouvait naître ainsi de leur opposition, de leur union? Je pouvais en ma lunette observer les variations de ce partage. Là, confrontation brutale au pied de murs verticaux, là, fusion paisible en déclivité légère où pousse un gazon tendre. Là-bas, un îlot prisonnier semblait figé dans son infortune, étouffé par les courants l'enserrant tels des boas. Parfois, l'eau s'abandonnant baise amoureusement son ennemie, reflète en son miroir les beautés de sa rivale. Plus en amont, le chenal Čertovka. Čertovka (*), le sceau de Satan. Là-bas au fond, masquée dans son renforcement, la roue d'un moulin pacifique. La roue, c’est la représentation du Temps engloutissant le passé, pansant les maux des mortels, éteignant les passions dans l'indifférence. La roue, c’est la reproduction de la Vie, sans répit renouvelée, sans repos recommencée. La roue, c’est l'effort vain, l'absurde accomplissement de nos travaux, de nos actes. La roue, c’est l’imitation de l’éternel mouvement, de l’infini giration dilatant le cosmos. La roue, microcosme incluant, réduisant, résumant l'Univers... Plus haut encore sur la rive au loin, des rochers agressifs. C'est en ce lieu que la terre et l’eau dans un commun dessein criminel ont uni leur puissance afin de briser, puis engloutir le corps d'une inconnue fille aux cheveux blonds... Cependant, un bateau qui passait à ce moment s'interposa dans le champ de mon objectif, interdisant ainsi mon investigation.
Alors, abandonnant ma scrutation, je m'avançais vers le rivage en tachant d’oublier mon appréhension. La Vltava. Je l’avais imaginée par le médium lyrique émanant de motifs musicaux. J'avais subodoré sa présence au milieu de la nuit. Lors d’un matin brumeux, je l'avais devinée. Par un curieux hasard, toujours elle avait fui ma contemplation. J’avais utilisé ma lunette ainsi qu’un subterfuge afin d’éviter la confrontation directe avec sa réalité. Maintenant, je la voyais, crûment, nûment. Je découvrais son flot trouble et froid, glauque et passif charriant ses galets gluants, son visqueux limon, sa boue nauséabonde. Mon regard sondait sa masse aqueuse incommensurable écoulant ions dissous, floculats agglomérés, suspension de colloïdes. La Vltava m'effrayait. Qu'y avait-il sous le trompeur miroir de la surface? Que masquait la fallacieuse apparence étincelant au soleil? Je le savais. C’était, monstrueux, effroyable, un grouillement de serpents entrelaçant leurs anneaux dans les ténèbres. D'où venait cet énorme épanchement d'alluvions et déjections, triste et morne, embarrassé de lui-même? Comment s'était formée cette expansion formidable? Mon regard à l'horizon vainement en sondait l'improbable extrémité. Dans les précis de géographie se trouvait écrit son parcours. La Vltava naissait à Šumava. Son flux se trouvait alimenté par les précipitations que recevait le massif de la Bohême. Bien sûr que non. Je savais en réalité d'où venait ce magma liquide. C'était la concrétion maléfique émanant de l’espace infernal ici remontée pour empoisonner les humains. Bien sûr. Malfaisante, elle exhalait sa bave en tous lieu, déposait partout sa fange, imprégnant les quais de salissure et de souillure.
C’est ainsi que je terminai ma journée, recru de fatigue et l'esprit saoulé, submergé par l’évocation du crime et de la mort jusqu'à la satiété, jusqu'à l'écœurement, heureux, malheureux, comme un buveur à l'extrémité de l'ivresse.


* Saint Guy Cathédrale, qui se trouve dans l'enceinte du Château de Prague et dont les tours dominent le célèbre panorama. Elle fut édifiée à l'endroit d'une basilique romane de 12e siècle, elle-même bâtie à la place d'une rotonde romane fondée en 925 par le prince Venceslas. La construction de la cathédrale débuta en 1344, l'oeuvre de l'architecte français Mathieu d'Arras, appelé par le roi tchèque Jean de Luxembourg. A la mort de l'architecte, son ouvrage fut poursuivi par le Souabe Peter Parléř (Petr Parléř) et son atelier jusqu'aux guerres hussites. Au fil des siècles la construction connut des haut et des bas, et l'édifice fut définitivement terminé au début du XXe - en 1928. Elle abrite les joyaux de la couronne, les tombes des rois dont le roi St.Venceslas, de l'empereur Charles IV.
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* palais Wallenstein - Valdštejnský palác Il porte le nom du commandant militaire de l'empereur Ferdinand II, le richissime et puissant général Albrecht von Wallenstein, chevallier de la Toison d'or, amiral de la flotte Océane, assassiné en 1634 par ordre du même empereur. Wallenstein fit bâtir le palais dans les années 1624- 30 par l'architecte italien Andrea Spezza. L'immense palais abrite aujourd'hui des services administratifs, son ancien Manège est occupé par la Galerie Nationale.
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* Le cimetière juif - Dans le Quartier juif près de la Place de la Vieille ville. Son étendue n'a quasiment pas varié depuis le Moyen âge, il fut fondé en 1478 et resta pendant plus de trois cent ans le seul lieu de sépulture accordé aux Juifs. Le manque de place obligea à superposer les tombes, ainsi on peut compter par endroit jusqu'à 12 couches de tombes. Il abrite près de 12000 stèles néanmoins le nombre de personnes enterrées est estimé à 100000.
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* Au cimetière Malostranský Prague 5, Smíchov. Tout d'abord un cimetière destiné au victimes de la peste (depuis 1680) puis à partir de 1786, il devient un cimetière communal. Aujourd'hui une réserve naturelle, il est connu pour ses tombeaux célèbres datant notamment de la première moitié du 19e siècle. Les époux Duschek, amis de Mozart, propriétaires de la villa Bertramka, tout proche, y sont enterrés.
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* Čertovka - Le bras de la Vltava, entre l'ile de Kampa et le quartier de Malá Strana, près du pont Charles. Fondé au XIIe siècle pour créer un courant d'eau suffisant au fonctionnement des moulins. Deux de ces moulins subsistent, après restauration. Le bras fut initialement nommé Strouha (Fossé ou Rigole), il porte le nom Čertovka depuis 1892 (diable / čert). Aujourd'hui on y pratique les sports nautiques - kayak, kanoé.
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INTERMÈDE


Parvenu le soir à mon hôtel, je m'interrogeais sur les événements qui m'avaient marqué depuis mon arrivée dans la cité du peintre illustrateur Mucha. La rétrospective à mon esprit s’imposait, probablement car je sentais la proximité d'un épilogue. J’avais parcouru la capitale et pourtant je ne l’avais pas vue. Je n'avais au plus visité que les quartiers périphériques. Ma seule incursion dans son cœur historique avait concerné la nuit épouvantable où je divaguais comme un somnambule. Quand je me rendis à Kavárna Slavia, par un hasard curieux, un brouillard masquait à mes yeux tout concret élément. Les habitants que j'avais croisés n'étaient pour moi que lointains fantômes.
J'avais été plongé sans préparation dans un milieu que je ne connaissais pas. De surcroît, un idiome étranger m’isolait. J'approfondissais pourtant les impressions que me communiquait ce langage au travers de la phonétique. Je n’effectuai pas cette analyse en pénétrant les mots en leur dénotation, mais en évacuant volontairement grammaire et sémantique. Je sondais la profondeur en inspectant la surface, mais n’atteignais-je ainsi le tréfonds? Je considérais le son plus que le sens. Je scrutais l'aspect brut afférent à la phonie comme à l’écriture. J'atteignais la dimension passionnelle, affective alors que j'ignorais la dimension logique et rationnelle. J’appréciai la sensation plutôt que la cognition, l'intuition plutôt que l'intellection. Le rejet du concept induisait en son interprétation la dissolution du réel, achevant ainsi mon immersion dans l'étrange et l’obscur. La solidité des valeurs s'effritait comme un vernis trompeur masquant la réalité de l’Univers, pareil à la scorie mensongère occultant la Vérité de l’Être. Je comparais également l'harmonie vocale associée naturellement aux langues. Je saisissais mieux l'originalité du langage oral tchèque en sa complication déroutante et parfois son insoupçonnée simplicité. Comment l’ethnie slave au long de l’histoire avait pu mettre ainsi tout son génie dans la création d’aussi compliqués arrangements consonnantiques? Parallèlement, comment l’ethnie des Latins, mentalement si voisine, avait pu les éradiquer pour en sélectionner les successions fluides. Le russe, a dit un poète (*), emprunte élégance au français, force à l’idiome allemand, charme à l'italien, magnificence à l'espagnol... Cependant, hors cet aspect, je remarquai surtout que mon séjour concernait surtout la mort, suivant une amplification très étudiée. Tout d'abord, je visitai les vieillards dans leur villas empoussiérées, puis les cimetières. Je devais après cela traquer l'Innommable en violant cet habitacle aux défunts réservé, le caveau, pour côtoyer le cadavre. Puis j'avais pénétré dans la morgue, antichambre où s’évanouit la foi mystique anéantie sous le scalpel de la Science.
Vyšehrad tout d'abord m'interpellait. J'en étais revenu l'esprit serein, rasséréné, pénétré par la paix comme après l'expiation de mes fautes. Depuis mon arrivée dans la cité, je m'étais intéressé plus aux morts qu'aux vivants. La réalité d'une ethnie dans sa profondeur n’est pas sans doute appréhendée par les noms gravés sur les portails de ses maisons, mais plutôt sur les tombeaux par les épitaphes? La demeure immortelle en sa concession prévaut sur la résidence occupée fugitivement. Paradoxalement, l'importance accordée par la sépulture et l’appareil funéraire en sa matérialité ne s'accordait pas avec la conception logique et scientifique. L'objet concret de la dépouille était le symbole abstrait du sujet décédé. Cependant, l’esprit le moins incliné vers l’idéalisme accepterait-il d'abandonner le corps d'un proche à la voracité d’un rapace ou bien à l'abjection d'un public dépotoir? Dans quel spatial ou spirituel parage est la conscience après sa disparition? N'est-ce également répondre à la question: dans quel univers matériel ou mystique est la conscience avant la naissance? Pourquoi ce laps temporel d'une existence humaine intercalée dans la jonction de ces deux infinis? Pourtant, chaque instant de vie n’est-il exceptionnel? N’est-il un accomplissement unique au regard de l'éternité? Le temps est invention, jadis a dit un philosophe (*). De fait, sa valeur prodigieuse égale autant sa fugacité. Pour toujours unique et gravé se trouvait l'acte anodin que je pouvais accomplir en mon existence, l'action de me lever le matin, de me raser, de voir, sentir...
Enfin, je me remémorai le cimetière Olšany. Les conditions de l'exhumation m'intriguaient. Bien sûr, les revenants que je croyais avoir vus n’étaient que chats, corbeaux et chauves-souris, mais la sensation de mystère était bien véritable. Cette indéfinissable horreur, je l'avais bien vécue, ressentie, même en ne croyant jamais sérieusement à la réalité des spectres. Cette impression de peur fut sans conteste élaborée par mon cerceau. Quelle était son essence? Que signifiait-elle? Par ailleurs, l'urbaniste et les sculpteurs qui jadis avaient créé cet ensemble, avaient créée consciemment cette harmonie funèbre aussi bien aboutie. L'esthétique appropriée des cercueils, des faire-parts, des corbillards devait-elle exorciser la douleur des parents ou favorisait-elle une érotisation dont nous jouissions clandestinement sans que la conscience en fût offusquée?
Je comprenais que le sentiment funèbre était le résultat d’une élaboration d’ordre esthétique, artistique invention construite au cours de l’Histoire. Paradoxalement, cette impression n’était pas engendrée par le cadavre, objet pourtant de l’idée. Le sentiment de morbidesse était consécutif de l’apparat l’entourant, le travestissant ou bien l’occultant. Je me remémorai le tableau de Magritte. La Récamier en son canapé représentée par un cercueil auquel, raffinement pervers, le peintre avait prêté la forme alanguie convenue du corps vivant. Tandis que les représentations de la mort dans sa vérité biologique étaient dépourvues totalement de sentiment mortuaire, en ce tableau sans cadavre on pouvait ressentir un malaise intime et puissant. De surcroît, ce malaise apparaissait amplifié par la discordance entre épanouissement vital, sensualité, mondanité symbolisée par la courtisane et la bière antithétique. Dans un registre opposé, les tableaux amoncelant milliers de morts générés par le désastre ou la guerre engendraient un affect positivement lyrique évoquant désolation, pathétisme et grandeur, espoir ou désespoir. La disparition n’était pas évoquée dans sa dimension philosophique et métaphysique, elle était composant de la tragédie, son aboutissement logique et sa résolution nécessaire.
Bien des particularités, en dehors de la principale intrigue, avaient émaillé mon séjour, notamment Karel, ce personnage énigmatique. Je m'interrogeais sur la signification de sa présence au cours de cette affaire. Sans doute il était simultanément le catalyseur, le manipulateur, l'instigateur de l'aventure. Son comportement lors de notre équipée me revint à l’esprit. J’étudiai de nouveau le plan pour tenter de reconstituer le trajet qu'il m'avait obligé d’emprunter. Selon ma constatation première, il fût plus rationnel de traverser la Vltava sur Hlávkův most en suivant l'avenue Veletržní, puis de suivre Husitská, Koněvova, puis Prokopova et Jičínská pour gagner le cimetière Olšany. Mais au lieu de cela, Karel m'avait conduit jusqu'à Barrandov en passant par Smíchov, puis il était revenu vers Staré Město sur náměstí Venceslas. De ce carrefour, il avait rejoint Nové Město, puis Vinohrady. Ce parcours avait duré plus d'une heure alors que le retour, probablement par Žižkov et Karlín, avait duré moins de vingt minutes. Me sera-t-il donné de savoir un jour la raison de ce bizarre itinéraire? Complication gratuite afin de parer notre équipée d'un certain piment romanesque ou bien moyen visant à semer un éventuel indicateur, possiblement la police? Tout cela n'expliquait pas non plus ces décélérations devant certains lieux bien précis. Karel voulait-il me signifier les successifs relais d'un pèlerinage? (*). Plus qu'un traducteur, l’étudiant brillant en médecine avait représenté pour moi l’intercesseur unissant le réel univers des vivants et le domaine éthéré des morts. Pour moi, dans l’aventure il fut un mentor m'initiant au grand Mystère.
En définitif, c'était le destin qui m'avait amené dans la cité de Prague, éminent lieu pour ses monuments funéraires. La musicale enquête et le meurtre alors ne seraient qu'un prétexte, un écran de fumée pour me pousser dans cette investigation mortuaire. N'avais-je habitude, en contemplant un dessin, de considérer le décor extérieur comme essentiel tandis que le sujet me paraissait accessoire? Ce dernier, selon ma logique était destiné justement à ne pas trop exhiber un contenu que désavouait la pudeur. Cependant, l'assassinat de Milada s’avérait-il consubstantiel à cette incursion mortuaire, ce qui m'apparaîtrait mieux lors de la résolution finale? N'en serait-il pas justement le point de convergence? Je n'avais pas oublié lors du concert le chœur des angelettes. N’étais-ce un envers s’opposant aux démons d’Olšany. Jitka non plus, je n’oubliai pas son image. Que signifiait-elle en cette affaire? Le point commun, le rapport nodal associant la phonie du tchèque à la jeunesse, à la vieillesse, à la Mort, à Karel, c'était Dagmar et Milada. Tout me ramenait à l'une et l'autre. Je saurai bientôt ce qu'il en est.


* Un poète - C'est Alexandre Pouchkine qui a défini ainsi les qualités de la langue russe par rapport aux autres langues européennes.
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* A dit un philosophe – Henri Bergson L'évolution créatrice (1907)
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* les étapes d'un pèlerinage - Allusion aux divers lieux en relation avec le roman Le meurtre de la chance de Zábrana déjà cités.
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DERNIER SOIR


Après que, selon sa manière, il eut frappé sur ma porte en coups répétés, rapidement, puis trois lentement, comme au théâtre, il apparut. Karel en personne, ici dans mon hôtel, c’était vraiment inattendu. Sa face était rayonnante.
«C'est le dernier acte. La pièce est finie.» -«Comment?.» -«La police est avertie.» -«Quoi!.»
J'étais scandalisé, mais je compris l'inutilité d'agonir mon traducteur par mes récriminations qui ne l’atteignaient pas, ou plutôt le réjouissaient. La Police. Quelle incompatibilité! Cette administration perturbait ma vie méditative et romanesque. J'imaginais le regard investigateur d'un divisionnaire et son ton dénuée de chaleur. Quel contraste avec les voix de mon esprit, exaltées, passionnées. Cette information me tirait d'un songe éthéré qui m'avait paru durer plus d'un millénaire. Pourtant, j’avais rencontré depuis trois mois seulement la dame au ton respectable. Karel même, en sa crudité, s'inscrivait dans mon optique artistique, onirique. C’est ainsi qu’un tableau de Warhol hyperréaliste évoquant tomato soup ou Coca-cola manifestait paradoxalement, par son intention d’anéantir l'idéalisme, un certain degré de transcendance. Néanmoins, plus concret, un souci m'interpella. Comment pouvions-nous éviter les ennuis que nous attirerait immanquablement l’exhumation dans le cimetière Olšany. Karel sourit quand je lui fis part de mon inquiétude. C'était son affaire et je pouvais demeurer serein. Je fus immédiatement rassuré car je savais ce dont il était capable. Je me souvenais également du fameux signe à l'intention des policiers. J'écoutai sa théorie sur le comportement normal d’un inspecteur. Selon Karel, un bon fonctionnaire, afin de remplir cet emploi très particulier, se devait d’être obligatoirement véreux. S'il ne l'était pas, il contrevenait à la nécessité de son métier. Son efficacité gagnait à ce commerce avec des individus compromis dans le milieu des malfrats, de la médecine et de toute administration qui s’avérait précieuse à l’avancement d’une enquête. Naturellement, il ne fallait pas oublier maquereaux, prostitués, ces relations privilégiées où menait souvent l’intrigue. Ne pas entretenir un tel réseau constituait même un manquement à l’éthique. Je n'en attendais pas moins de Karel. Sans doute il devait tirer de substantiels profits par ce truchement, cependant ce qu'il y gagnait de plus avantageux, c'était d'enrichir sa pièce ininterrompue d’interventions magnifiques.
Karel, surexcité, virevoltait dans ma chambre. Selon son habitude, il s'adressait aussi bien au lustre, au placard, au miroir, au plafond qu'à moi-même. Le miroir, précisément, représentait son interlocuteur favori car il y pouvait admirer l'effet de ses gesticulations. Pour ma part, je demeurai sur un coin du lit, aussi déprimé qu'il était survolté.
«Il n'y avait pas d'alternative. Je vous le dis. Pas de choix possible. Nous avons suffisamment d’éléments. Je vous le dis. L’enquête officielle autorisera la comparaison des ADN, celui prélevé dans la tombe au cimetière Olšany, celui des parents à Vyšehrad. Nous pourrons contacter les participants de ce fameux anniversaire et savoir si Milada se trouvait accompagnée par Dagmar lors de son trajet. Nous pourrons également déterminer l’identité de ce commanditaire et spectateur unique à la cérémonie d'enterrement dans la chapelle Saint-Roch. Par ailleurs, ne comprenez-vous pas que l'irruption de la police est un ingrédient majeur dans la conclusion d'un roman noir. Moment crucial, pathétique et fascinant que l'arrestation du coupable, ou dans notre cas de la coupable. Ce moment constitue la matérialisation, la réalisation des observations, déductions, filatures... Néanmoins, pour que l'intrigue à ce point fût parfaite, il aurait fallu que s’y trouvât en plus un trafic de came ou bien la déposition de prostituées, un avortement de bourgeoise ou bien les divagations d'un poivrot dans un bar louche (*), que sais-je encore?....» -«Mais pouvez-vous savoir si les éléments dont vous disposez maintenant suffiront pour obtenir que s’ouvre une enquête? L’affaire au moins remonte à plus de trente ans. De surcroit, aucun plaignant ne s’est manifesté.»
Karel, pour me répondre, émit un petit sourire. Naturellement, je comprenais ce que cela signifiait. J’étais certain que mon traducteur obtiendrait gain de cause. Puis, sur un ton déclamatoire en levant les bras, il dit «Pour moi, le rideau vient de tomber concernant cette affaire. Que Dieu vous garde.» Là-dessus, promptement il sortit pour s’éclipser définitivement comme un acteur disparaissant dans les coulisses. Je ne devais plus jamais le revoir.
*
Je me retrouvai désemparé. Je m'allongeai pour mieux réfléchir. Je décidai de reconstituer l'intrigue entièrement, tout ce que je vécus depuis la réception de la fameuse invitation pour un concert. Point par point, sans concession, je devais analyser tous les éléments. C'était devenu très urgent, tout se précipitait. Je disposais sans doute au maximum du lendemain pour trouver la solution du mystère entourant Dagmar et Milada. Je devais le percer impérativement. La nuit prochaine était primordiale avant qu'il ne soit trop tard.
C'était vrai, le comportement de la dame au ton respectable interdisait le doute. Pourquoi donc aurait-elle œuvré pour sa cousine haie si ce n'est afin d’expier sa faute? Comment concevoir que l’on n’ait pu retrouver la sépulture en aucun lieu si la cousine est décédée naturellement de pneumonie, selon Dagmar. Comment expliquer son refus d’utiliser les meilleurs clichés de Milada si ce n’est en raison de sa jalousie virulente? Cependant, je me rappelais également les deux prénoms sur l'instrument, l'archet encore enduit de colophane. Tout ne concordait pas. Je ne parvenais pas à l’intégration de ces détails bizarres. Se pouvait-il qu’un élément fondamental m’échappât? Quelle hypothèse afin d’invalider la construction déductive? Malgré leur évidence avérée, je refusai d'accepter les faits accusant la dame au ton respectable. Curieusement, je ne pensais plus à Milada, je ne pensais qu’à Dagmar. Mais comment la sauver de sa fin tragique, ignominieuse? Comment la protéger? Mon esprit écartelé demeurait dans l'incompréhension. J'étais devant la sphingue ainsi que le voyageur en incapacité de proposer la réponse à l’énigme. Sans recours, il attend que le monstre avec ses crocs le dépèce ou bien de lui-même il se jettera dans le gouffre. N'y avait-il pas une alternative? Quel serait le dernier chapitre? Que pouvais-je imaginer? J'étais devant les faits. Karel me l'avait dit. L’histoire est une enquête impliquant un meurtre. Donc, il fallait un meurtrier. Que pouvais-je opposer à cet argument? Penser que cette aventure ait pu constituer finalement un roman d'amour? Non, vraiment impossible. Non, le roman d'amour, quelle horreur! Je me serais pendu sur le champ si j’avais dû concevoir cette idée. Que faire alors maintenant? Rester les jours prochains à Prague? Je sentais que je ne m’y trouvais plus à ma place. Je voulais me terrer dans mon hôtel jusqu'au lendemain, puis m'engoncer dans un wagon, ne plus penser, oublier, oublier.
Je ne dormis pas. Je pensais tour à tour à Dagmar, à l’intrigue. J'étais triste. J'étais désespéré.
Puis dans la nuit, j'eus une illumination. Je me levai comme un noctambule. Je pris mon stylo, j'écrivis. J'écrivis, j'écrivis, presqu'automatiquement, jusqu'au moment où par les volets je vis s’immiscer les rayons de l'aube. Je me recouchai, puis je dormis, libéré.


* les divagations d'un poivrot dans un bar louche - Diverses allusions au Meurtre de la chance. Hőllich, le frère de la belle titien Tereza est impliqué dans un trafic de cocaïne. Růženka Zadinová, une belle dame négligée par son mari, un homme d'affaires trop occupé, se fait avorter discrètement dans la clinique de luxe privée Æsculapium. Au cours de son enquête, le héros rencontre un ivrogne dans une auberge de Kubelice.
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LA FIN DU VOYAGE


Mon regard hypnotisé par la baie fixait l’enseigne Air France ondulant sous le vent (*). Ce vent qui semblait une effluence immatérielle émanant de l’espace intersidéral. Dans le ciel gris, un platane aux rameaux nus se dressait comme un hideux squelette. C'était la fin de l'automne. Les débris de feuille encor, mâchés, triturés, jonchaient le sol tels des pensées que l'esprit douloureux sans répit ressasse et ne peut évacuer. La gare était vide. Je me crus un instant sur la bord de l'Erèbe. Les trains simulaient des vaisseaux funèbres. Chacun d’eux emporterait bientôt dans la fosse infernale un chargement d’âmes. Les objets autour de nous sont rassurants dès que, par sa présence, un humain leur affecte un sens, mais comme ils sont froids, effrayants dès qu’ils sont abandonnés. C’est alors qu’ils restituent leur état profond. Comme alors chacun d’eux redevient rapidement ce qu'il est, fragment du cosmos, anonyme, en son éternité, son insensibilité. Je fus traversé brusquement par une idée, pareille à la révélation qui saisit le mystique. L’univers minéral délivré des passions constituait la Vérité que l'affectivité nous masquait. Je me croyais transporté par le miracle instantané de la téléportation dans une inconnue dimension de l'espace et du temps, loin de toute rayonnement, dans un monde étrange et glacé, planète ou satellite. Non pas glacé de glace aqueuse, ankylosée, mais de cet élément psychique engourdissant le cœur humain. C’était Neptune ou Pluton, sphère isolée penchée sur le gouffre indéfini. Ma situation, hors de la Terre et loin du Soleil, me paraissait durer pendant l'éternité. Plus aucun train ne circulerait sur les rails, plus aucun voyageur ne foulerait ces quais définitivement déserts, plus aucun son, ni voix ni pas, ne retentirait sous les néons, ces néons aux clartés figées qui diffusaient en eux la fixité des galaxies lointaines. Ce bâtiment que les humains nommaient gare, il me semblait que nul jamais ne le bâtit, mais qu'il fût là depuis toujours, depuis les temps immémoriaux quand la Création parut en ses limbes.
Je me trouvais devant un banc, mais j'attendais là debout. J'étais soucieux. J'étais abasourdi, car maintenant je savais, je savais. Je savais tout. C'était pour moi l’inimaginable, impensable, insoutenable. Mon rêve était détruit. Je comprenais combien le cœur des vivants devenait plus difficile à porter que celui des morts. L'intrigue était dégonflée. Tout concordait maintenant, tout correspondait. Comment n'avais-je à ce jour vu cette évidence? Comment avais-je ainsi pu me fourvoyer? C'était pourtant l'évidence. Karel avait tout faux. Ce que j’avais jusqu’ici vécu n'était pas un roman policier, mais un roman psychologique et sentimental. Possiblement un roman d'amour, je ne le savais pas encor. Je me surpris à m'accommoder sans défaillir de cette idée qui me scandalisait la veille. Le roman policier, quelle erreur! Nous avions pratiqué l'exhumation d'un corps alors qu'il aurait fallu procéder à la scrutation d'une âme. Dagmar, coupable et meurtrière, oui, c'était certain, confirmé, cependant ce délit précis n'intéressait pas la police.
L'appel téléphonique avant mon départ ce matin me revenait à l'esprit. L'inspecteur avait mené rondement l'enquête en moins d’un jour, sans qu’il eût à sortir de son bureau. Deux ou trois communications l’avaient amené sans tarder à la résolution du mystère entourant les deux cousines. Puis il avait tranquillement classé le dossier Milada Borová, mention sans objet.
Progressivement, le hall de la gare autour de moi s'était peuplé d’inconnus: homme ou femme, enfant, vieillard. Cette indéfinie multitude ici paraissait conviée pour un mystérieux événement. C'est alors qu'un roulement s'amplifiant ébranla tout le bâtiment comme un astronef atterrissant. Puis des cliquetis, des exclamations, des clameurs. Les voyageurs avaient envahi le hall pour se joindre à ceux qui les attendaient. Regroupés chacun, s’ignorant, juxtaposés, les entretiens familiaux pouvaient exprimer leurs émois.. Les parents, les enfants, les amis s'interpellaient, s'embrassaient, chacun dans leur bulle invisible, exiguë comme en des appartements contigus de plexiglas. Nul d’entre eux n'aurait éprouvé l'envie d’espionner les manifestations d’autrui. J'étais au contraire au milieu eux, libéré de la moindre attache, et je pouvais dans une ubiquité continue scruter ces tableaux vivants. Moi, je n'avais pas de famille et pas de compagne. N'étant concerné par aucun lien, je pouvais participer à tous, mais sans jamais ressentir en moi la chaleur d’une effusion. Je n'avais pas de patrie non plus car je n'avais jamais considéré le pays où je vivais, projeté dans sa négation, dans son autodestruction, comme étant le mien. Je me sentis saisi d'une infinie tristesse alors qu'un vide immense en mon esprit s’ouvrait. Cependant, un mot revenait en moi, ce mot obsédant gravé comme un leitmotiv sur les tombeaux de Vyšehrad à Prague, Rodina. (*) Rodina, Rodina, bien sûr. Je le comprenais maintenant ce mot dans ses deux sens, que me signifiaient les bras figés des sépultures. Je n'avais pas de famille et pas de patrie, c'était vrai, cependant j'attendais une amie qui représentait, plus que sa personne, un pays…
Alors, plus soudainement que s’était déclenchée cette agitation, la cohue se dispersa, comme instantanément volatilisée dans l’espace. Le silence. Le silence étourdissant, pesant, comme un prélude à l'événement primordial que peut vivre un humain. La femme ou l'homme ainsi confronté dans cette épreuve où se joue son avenir, fébrilement s'y prépare. Le silence.
Puis je perçus des pas qui semblaient hésiter. Ce pas résonnait sur les parois de la gare ainsi que les coups par le destin frappés. Je constatai que ma main tremblait, que mon cœur battait dans ma poitrine. J'aurais voulu ne pas subir l’épreuve et pourtant je devais la subir. Le pas s'approchait inexorablement. Je savais qu’elle arrivait. Lors soudain, je La vis - devant moi. La meurtrière.
Nous regards un instant se croisèrent. Puis chacun baissa les yeux. «On peut s'asseoir, dis-je.» (*)
Elle avait évité de se trouver face à moi, se tournant vers la baie, raidie, contractée. Je ne voyais que son dos. J’observai que sa chevelure avait conservé sa blondeur native, à moins que le rayonnement des néons pût expliquer cet effet d'optique. Je pouvais avoir illusion que se trouvât devant moi, non pas la dame âgée, mais une adolescente à la beauté rare. Nous étions dans la configuration de la scénographie qu’affectionnait Karel en sa manie de la théâtralité. Le personnage affligé par le remords inavouable esquive ainsi le regard de celui qui le poursuit de sa tirade inquisitoriale. Mais il est possible aussi qu’ils soient liés par un amour dont la pudeur interdit la révélation directe.
Alors, je parlai, presqu’automatiquement, en m'arrêtant souvent comme un enrayage incontrôlé de la mécanique élaborant mon discours. J'entendais ma voix comme une étrangère intervention qui s'exprimerait à ma place. Je parlai, je parlai, trop, sans pouvoir m'arrêter. Je parlai par fragments décousus, confus en un discours truffé de ponctuations, digressions, parenthèses. Je parlai de manière hésitante et sinueuse, en détours, circonlocutions pour attester la singularité de la confrontation. Je parlai pour neutraliser la puissance émotionnelle, éviter l'exacerbation de nos sentiments. J’éludai les propos trop directs afin de ne pas blesser l’amour-propre et la sensibilité. Je parlai pour que la tension paroxysmique en moi ne m’inhibât, ne me paralysât. L’approche était progressive en usant parfois la stratégie du choc. La suggestion voilée tenait lieu d'aveu. L'interrogation permettait l'affirmation tempérée sans que rien, jamais, fût clairement énoncé. La pensée que j'exprimai ne pouvait s’afficher ainsi dans sa crudité, mais lentement se révéler dans la pénombre, accordant à la pudeur le moyen d'en esquiver la violence. Je raclai ma gorge après une ultime hésitation, puis je me lançai.
«Reprenons depuis le début, si vous le voulez bien, Dagmar. Souvenez-vous. Je vous ai rencontrée lors de ce concert mémorable organisé par vous-même en l'honneur de votre adorée cousine. Le Souvenir de Prague, ce quatuor exécuté par un ensemble amateur m'avait ébloui. Vzpomínka z Prahy, sauf erreur de ma part. Vous voyez que j'ai fait des progrès dans la prononciation du tchèque. Donc, après le concert, nous avons discouru, mais également j'ai côtoyé la famille ici venue de votre ancien conjoint défunt et de vos enfants. Je fus immédiatement frappé par leur convenance et leur conventionalisme au degré suprême. J'aurais pu comprendre ainsi que ce traditionaliste affecté constituait le nœud de l'affaire. Plus que le mobile immédiat, il était la nécessité du meurtre. La respectabilité que vous affichiez paraissait en accord si parfait avec ce traditionalisme. Le cœur de l'énigme était là. Finalement, il n'était pas nécessaire ainsi que j'enquêtasse au loin – sans votre consentement - dans la cité de Prague afin de solutionner l'énigme. Je le compris beaucoup plus tard. Mais nous reviendrons là-dessus. Donc, à l'issue de ce concert, j'avais avec enthousiasme accepté de rechercher les partitions de Milada Borová, puis d'écrire un article important permettant de promouvoir la compositrice. Néanmoins, ce travail documentaire était soumis par vous-même à cette inattendue restriction. Je devais éviter toute investigation biographique à l’égard de cette inconnue. Selon vos propos, son décès de pneumonie se produisit trente ans auparavant à Prague. Vous m'aviez confié quelques photographies de Milada, sans mesurer la passion que sa beauté, son élévation pouvaient produire en moi. Vous n'aviez pas imaginé que je pusse entretenir un engouement aussi puissant à l'égard de cette adolescente emportée par la Parque aussi précocement. Vous n'aviez pas deviné que ma passion me conduirait à l’exhumation de son passé. Dagmar, vous n'avez jamais pensé que je pusse avoir la curiosité de visiter le tombeau familial. Vous connaissez mon goût pour les cimetières. J'ai toujours manifesté plus d'intérêt pour le marmoréen logis où nous vivrons pendant l’éternité que pour ces constructions de moellons où nous passons la fugacité de notre existence. Là, dans le cimetière à Vyšehrad, je ne trouvai pas de sépulture au nom de Milada Borová. Comment pouvait-on le comprendre? Vous n'aviez prévu non plus cette investigation, me permettant de visiter le débarras plus que vous ne me l'eussiez permis si vous aviez été présente. C’est ainsi que je découvris des bizarreries inattendues. Ce violon qui portait chaque initiale M et D, Milada puis Dagmar. Cet album où, curieusement, pas un cliché ne vous présentait l’une et l’autre ensemble. Votre adorée cousine avait, pareillement à vous, d'après ce que j’ai pu savoir, même âge et taille. Pareillement à vous, elle était blonde avec des yeux gris. Je me permettrais de préciser qu’elle était pareillement à vous belle, enivrante et séduisante. De surcroît, elle habitait près de chez vous, précisément la villa contiguë, près de la Vltava. N'est-ce également curieux, et même étrange? Bien sûr, une adolescente aux yeux gris, blonde et belle également, c’était relativement courant dans la cité de Prague. L’on devait aussi considérer la parenté qui pouvait explique la similarité physique. Mais pourquoi vouliez-vous tant servir la mémoire oubliée de Milada qui vous ressemblait si peu - du moins apparemment - sauf pour vous laver d'un acte abominable?»
J'arrêtai mon discours un moment, hésitant, puis je me résolus. «Vous l'avez assassinée, Dagmar, vous l'avez assassinée. Vous ne pouvez le nier» Quand je prononçai la terrible accusation, son regard demeura fixé vers le sol. Je laissai de nouveau s’établir un temps d’arrêt, puis je poursuivis.
«Mais revenons à Milada. Tentons de savoir ce qu'elle a vécu, pourquoi ce jour anniversaire elle a disparu sans laisser de trace. Milada, belle et passionnée, brillante et précoce, artiste et compositrice. L’inspiration la transporte. La sublimité la meut. Dans la société musicale à Prague, elle est admirée, saluée comme un génie. Tout paraît lui réussir pour la pousser vers le triomphe. C'est alors qu'eut lieu ce fameux concours de professeur au Conservatoire. La fonction devait lui fournir un salaire assez conséquent, mais son profil, idéologiquement, ne satisfait pas à la norme en vigueur, bien que jamais elle ait manifesté d’ambition politique. La voici recalée, définitivement écartée. Désormais, pas de porte ouverte à son passage. Tous l’évitent. Je suis bien renseigné, Dagmar. Vous constatez que j'ai consciencieusement conduit mon enquête alors que vous m’en dissuadiez. Milada s’est vu reniée par sa ville aussi bien que pas son ethnie, sa culture et sa famille. La voici blessée par l'injustice, accablée par l'adversité. Comment supporter cette iniquité, vivre alors qu’on est piétiné, bafoué. Plus facile est de glisser dans la médiocrité que de se maintenir sur la cime éthérée du génie. L’être exceptionnel, supérieur, né par erreur, ne peut que réaliser une apparition fulgurante et brève en ce monde impitoyable. C'est un ange apparu dans un lieu de ténèbres. Son esprit ne peut supporter les compromissions, les misères. Parfois, éblouie, la société lui forge un piédestal, mais plus souvent l’ensevelit sous l'indifférence. Lors que fait Milada, que fait la fille envahie par le doute et l’abandon quand tout fuit devant elle? Sait-on ce qui se trouve au cœur de l’humain, dans sa conscience aiguë, dans ce giron confus de la psyché, ce tréfonds effrayant où la personnalité se terre? Connaît-on les pulsions, contradictions, raisonnements, écartelant une âme entre amour de soi, rejet de soi. Lors, sa décision doit survenir, l'aliénation de son identité profonde ou bien la révolte à l’égard de la société, le meurtre à l’égard d'elle-même ou bien le conflictuel affrontement. Quel choix lui paraît le moins honteux? Lequel est moins lourd à porter, moins douloureux pour une âme égarée face au destin? Ne va-t-elle ainsi capituler sous la pression? N’est-il plus facile aussi de nier son génie musical et vivre ainsi qu’un être ordinaire, identique à tant d’autres. N'est-il plus reposant de se laisser dériver sur la pente aisée de la traîtrise au profit des bons sentiments, des idées communes? Devenir bourgeoise au ton respectable en ce monde est plus accomodant que de se maintenir sur les sommets de l’Art. C’est ainsi qu’il est des individus morts intérieurement sans que leur cœur n’ait cessé de battre et ni que leurs pieds n’ait arrêté de les mouvoir. C’est ainsi que sans poignard ni poison l’on peut commettre un meurtre. Sans la moindre effusion de sang ni d’arsenic, l’on peut supprimer un être humain dans un crime où se confond la victime et l’assassin. Lors, ce dernier porte en lui pour le restant de sa vie le deuil et la nostalgie de ce qu'il fut. Mais le défunt parfois se réveille ainsi qu’un revenant privé de sépulture et vient hanter le sommeil de son bourreau. Dagmar, aujourd’hui l’on vous respecte en un milieu matérialiste et traditionaliste. Vos beaux-parents, vos enfants depuis le mariage ont tissé, puis autour de vous serré ce réseau psychologique afin de vous étouffer comme une araignée peut emprisonner sa proie. Vous avez caché votre ancienne existence et le déchirement qui vous blessait. Le digne entourage assujettissant vos jours n'aurait pas supporté que vous lui révéliez un passé d'artiste avorté. Le soleil qui vous embrasait les aurait foudroyés. Pour ce milieu si conformiste et conservateur, l'idée qu’en vous s’abrite une âme en errance aurait constitué la honte inimaginable. Vous n'auriez pas envisagé de vous présenter devant eux comme eux n'auraient accepté de vous aborder. Vous auriez été l'objet d'une incompréhension confinant à l’abomination. Que vous décidiez longtemps après d’exhumer la mémoire oubliée d'une inconnue cousine effectivement ne pouvait les choquer, mais que vous fussiez l’artiste en personne était pour eux inconcevable. Dans ce milieu superficiel, on couvre exagérément les génies de vénération tant qu'ils sont lointains ou décédés. Mais qu'ils soient vivants, qu’on les côtoie dans la vie courante, alors aussitôt, la jalousie, l’indignée réprobation rapidement s'élève afin de les bannir. Vous aviez peur que je découvrisse un jour la vérité, qu'ainsi, par mon article, en fût avertie la famille. Rassurez-vous, je n'ai pas révélé ce que vous devîntes. J'ai développé la biographie de Milada comme une invention, légende accréditant que le corps découvert dans la Vltava fût le sien réellement. Ce mensonge est plus beau, plus romantique, et peut mieux sans doute exciter l'intérêt des lecteurs? Vous comprenez: Světlovlasá dívka ve Vltavě. Ce cadavre ainsi découvert par des kayakeurs vingt ans après la disparition de Milada, puis enterré pompeusement n'avait aucun rapport avec elle. Cela concernait un assassinat crapuleux de courtisane. Le meurtrier, trafiquant de came et proxénète, avait disparu du territoire au lendemain de son acte en empruntant simplement un long courrier d'Air Tchécoslovaquie. Le donateur et l’unique assistant du cérémonial funèbre était l'amant de la dame assassinée, richissime industriel juif dans la confiserie. (*) Fait divers sans la moindre importance. La police avait évité d'ébruiter le meurtre afin de ne pas entacher sa crédibilité car un indicateur véreux se trouvait impliqué. La presse évidemment s’est tue. L'inspecteur m'en informa lorsqu’il m’apprit ce que vous étiez devenue. Pour cela, simplement, il avait pu contacter un membre encor vivant de la famille. La tante âgée dont il est question connaissait le destin de sa nièce. Donc, après votre échec retentissant au concours du professorat, vous avez pris un amant parmi les étrangers de passage à Prague. Lors, vous avez quitté définitivement la cité pour vivre une autre existence. Pour cela, vous avez commis, sous le coup de la désillusion, le meurtre inexpiable. Vous avez trahi ce jour-là génie, passion, ville, ethnie, l'idéal que vous portiez en vous. Désormais, la personnalité nouvelle en vous se déployait comme un venin pour étouffer l'ancienne identité. C’est cela, Dagmar? c’est cela, Milada? Bien sûr, vos mains ne se sont pas tachées de sang ni de poison. Comment l'imaginer? Vous, la dame au ton respectable, une âme aussi délicate. Vous avez, perpétré ce meurtre invisible et sans témoin, sinon vous-même. Vous, meurtrière et victime. C’est cela, Dagmar, c’est cela, Milada? Pour exécuter l’acte odieux, vous avez simplement réalisé l’intervertion de vos deux prénoms, transformant en usuel prénom celui qui demeurait inusité, reléguant celui de votre enfance, une opération de faussaire anodine et légale. Par un hasard curieux, le premier, pulpeux, irradiant, féminin se révélait évocateur de la fille originelle, innée, le second, froid, sec, était convenable exactement à la dame au ton respectable. Cependant, vous en avez conçu le remords inextinguible. C'est la raison pour laquelle un jour vous avez décidé, par un moyen subtil, de vous racheter, de sauver la mémoire oubliée de Milada par l’exhumation de ses partitions, l’exécution d’un quatuor. C’est naturellement sous le sceau d’une inconnue cousine ou plutôt prétendue, que vous le fîtes. Ceci permettait de ménager en vous à l’égard de vos beaux parents, de vos fils la respectabilité qui leur était si chère. Lors, vous avez contacté par hasard un certain critique assez bien reconnu, susceptible ainsi d'attirer sur Milada l'attention du public mélomane. C’est cela, Dagmar? c’est cela, Milada? »
Lors, je m’arrêtai de parler. Je tournai mon regard vers elle, affaissée, prostrée, silencieuse au bord de la banquette. C’est alors que je vis rouler un pleur amer contre sa joue, puis dégringoler sur le vernis vert de sa chaussure. (*) Par la vitre au loin, dans le froid, le vent balayait toujours inlassablement l’effeuillaison. La nuit tombait. Que se passa-t-il en moi, je ne sais. Je repris sur un ton plus apaisé. «Milada, finalement, ne croyez rien des accusations que j’ai portées sur vous. Mes propos trop exaltés ne sont que l’expression de mon idéalisme. Revenons à la réalité. Bien sûr, vous deviez suivre ainsi le destin, vivre ainsi votre existence et vous n’avez pas démérité. Bien sûr, vous me l'avez souvent expliqué, je ne suis pas raisonnable et même aviez-vous précisé que j’avais besoin de vous pour tempérer mon extravagance. Je ne suis pas le dandy cynique, immoral que je me complaisais jadis à paraître. Je dois l’avouer, au fond de moi je ne le fus jamais. Je n'ai jamais été non plus Don Juan car en mon for intérieur j'ai toujours été Don Quichotte, un Don Quichotte à moitié fou qui n'a jamais rencontré sa Dulcinée. Mais aujourd'hui, le chevalier capitule. Nous devons choisir la vie réelle, accepter la condition d’humain, sinon mourir. Lors, je vous le demande en ce jour, Milada, si vous me permettez de ne plus vous appeler par ce prénom, Dagmar, que je n’ai jamais apprécié. Milada, Milada, je vous le demande... La fille aux cheveux blonds qui hantait Prague autrefois voudrait-elle aujourd'hui partager la vie d’un vieux critique atrabilaire, acariâtre et parfois acrimonieux?»
Elle émit un son que je n'entendis pas... mais je savais qu’elle acceptait.

* une pancarte d'Air France qui se balançait au vent - Le roman de Zábrana se termine à l'aéroport de Prague-Kbely où il existait dans les années 1930 une des premières liaisons aériennes Prague-Paris, effectuée en 5 heures environ. Le détective Pivoňka y attend le meurtrier, près d'une affiche d'Air Tchécoslovaquie, un matin d'automne, froid, pluvieux et venté... L'aéroport international actuel se trouve à Ruzyně.
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* Rodina - En tchèque: famille. En russe: patrie
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* On peut s'asseoir, dis-je - Tout comme le détective du roman de Zábrana, le héros de ce roman invite le meurtrier à s'asseoir. Dans un long monologue il lui présente sa conclusion.
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* un richissime industriel juif dans le domaine de la confiserie - Allusion à un personnage du Meurtre de la chance, un industriel d'origine juive, Poláček, fabriquant de chocolat.
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* je vis une larme rouler - Le Meurtre de la chance est raconté par le détective quelques décennies plus tard lors d'un congé trop pluvieux. À la fin du récit, il éprouve une intense nostalgie:«Je me remémorai tout, et c'était bien fini tout cela. (...) et je sentis une grosse larme, une seule, couler sur mon nez, y former une goutte et s'écraser sur mes souliers vernis....»
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La Meurtre de la Désillusion - Claude Fernandez - © Claude Fernandez
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