LE MEURTRE
DE LA DÉSILLUSION

roman policier littéraire

Claude Ferrandeix

Hommage à Jan Zábrana

La Meurtre de la Désillusion - Claude Ferrandeix - © Claude Ferrandeix
Dépôt électronique BNF 2013 - Licence Creative Common CC-BY-ND



PRÉSENTATION

AVANT-PROPOS

AVERTISSEMENT


PROLOGUE

PRÉMISSES D'UNE RENCONTRE

LE CONCERT

LE BOUDOIR MAUVE

L'ALBUM PHOTOGRAPHIQUE

SUR LA TRACE ÉVAPORÉE D'UNE ÂME ÉVANOUIE

VYŠEHRAD

L'INVISIBLE ESPRIT DE MOZART

LES SECRETS DU CABINET DÉROBÉ

RUPTURE

UNE FILLE BLONDE DANS LA VLTAVA

ÉQUIPÉE NOCTURNE

LA MORGUE

KAVÁRNA SLAVIA

VELETRŽNI PALÁC

ERRANCES FUNÈBRES

INTERMÈDE

DERNIER SOIR

LA FIN DU VOYAGE

 

PRÉSENTATION


Un critique musical se voit confié par une vieille dame native de Prague le soin d'écrire un article musicologique sur une mystérieuse cousine, violoniste et compositrice. Notre critique se trouve entraîné, avec l'aide d'un étudiant en médecine légale, dans une enquête qui l'amène à visiter les lieux funèbres de la capitale tchèque: cimetières, crématorium, morgue, sans oublier les bords de la Vltava, lieu de tous les phantasmes liés au crime ou au suicide. Un roman où le sentiment morbide atteint l'obsession, entrecroisant l'esthétique et la réflexion philosophique. Outre les thèmes de la mort et de la vieillesse, seront abordés de nombreux sujets d'ordre linguistique, sociologique ou historique, notamment le panslavisme, mouvement intellectuel du 19e siècle, dont témoigne l'évocation du compositeur Bedřich Smetana. Ce roman, par ses nombreuses allusions au Meurtre de la chance de Jan Zabrana doit être considéré comme un hommage à ce grand écrivain tchèque et à son roman inoubliable.
 

AVANT-PROPOS


La partie documentaire de ce roman a été assurée par Renata Nováková-Daumas. Les personnages, les faits relatés, sont purement imaginaires et sans rapport avec des personnages ou des faits réels. De même la description des édifices, établissements, institutions, lorsqu'il ne s'agit pas de monuments historiques, relève de la fiction.
Le Meurtre de la désillusion
Le titre de ce roman fait référence à la série des romans policiers du poète et écrivain tchèque Jan Zábrana, dont le premier Le Meurtre de la chance / Vražda pro štĕstí est traduit en français en première par Renata Nováková-Daumas et Claude Ferrandeix. L'action du roman se situe à Prague dans les années 30 du siècle dernier, au moment de la crise économique mondiale. Dans un langage riche, alternant une langue littéraire avec une langue orale populaire, voire argotique, Jan Zábrana mêle l'humour à la mélancolie, l'ironie à la poésie. Une pléiade de personnages haut en couleur, représentant toutes les classes de la société tchèque, communique à l'ouvrage un charme, une drôlerie irrésistibles sans effacer pour autant le drame de l'intrigue: les destins brisés, les illusions perdues, la nostalgie du passé. En arrière plan: Prague, Praga Mater Urbium, attachante, fascinante, avec son histoire millénaire et mouvementée. Le Meurtre de la désillusion se présente comme un hommage à ce roman par de nombreuses allusions concernant les personnages, lieux, symboles.
Jan Zábrana (1931-1984)
Auteur de recueils, romans policiers, poésies, essais, critique littéraire. Ses parents furent emprisonnés pour raison politique et lui-même interdit d'études. Il travaillait tout d'abord comme ouvrier, puis comme traducteur (le russe et l'anglais notamment) ou comme critique littéraire. Ses romans et recueils paraissent dans les années 1960, période d'une certaine ouverture culturelle qui s'interrompt en 1968. Zábrana cesse d'être publié et ne vit plus que de ses traductions. Son oeuvre est éditée ou rééditée après la chute du régime communiste. Jan Zábrana est présenté en France comme un écrivain dissident, ce qui ne reflète que partiellement et incomplètement son destin. Ses opinions, ses idéaux ne se restreignent pas dans les limites d'une position idéologique. Zábrana voit l'Homme et le Monde tels qu'ils sont, sans démagogie partisane.
Quelques titres parmi ses œuvres:
Série policière:
Le Meurtre de la chance / Vražda pro štĕstí, 1962
Le Meurtre sous caution / Vražda se zárukou 1964
Le Meurtre en remplacement / Vražda v zastoupení 1967

Recueils de poèmes:
Les Icônes noires immobiles / Utkvělé černé ikony 1965
Les Pages de l'agenda / Stránky z deníku, 1968
Lynchage / Lynč, 1968
Rencontre avec un poète / Setkání s básníkem, 1989
La Certitude du pire / Jistota nejhoršího, 1991
Le Mur des souvenirs / Zeď vzpomínek, 1992


 

AVERTISSEMENT SUR LA PONCTUATION


Cette version est conçue spécialement pour la lecture orale selon les préconisations suivantes:

- . ? ! « » ... ( tiret, points, guillemets) préconisent une pause longue

, (virgule) préconise une pause courte.

' (signe de coupe dérivé du signe / utilisé pour l'écriture analytique de la poésie) Ce signe, placé directement après un mot, préconise une inflexion vocale sans pause.

Précisons également que toute liaison possible est préconisée, de même que toute élision.

Naturellement, le lecteur conserve tout loisir de lire selon sa convenance et en particulier d’introduire à la déclamation des effets spécifiques ne correspondant pas à la ponctuation proposée.

 

PROLOGUE


J'avais éprouvé beaucoup de peine à déchiffrer mon ancien manuscrit, sommairement griffonné dix années plus tôt. Ma paresse est responsable en ce jour de l'avoir ainsi laissé, quasiment à son aspect natif. Par mon imagination, je me bornai simplement à compenser les parties illisibles. Mon horreur du perfectionnisme explique avant-tout ces négligences. L'on pardonnera le style assez fruste et relâché de l'écriture.
Je vécus tel un somnambule enivré l'époque où ces faits survinrent. Je la revois au travers d'un halo nébuleux, masquant ou bien estompant ses contours en mon souvenir confus. La présente épure' un peu hasardeuse' en décrit le parcours. Nous découvrons au long des jours les variations de la personnalité, suivant les altérations charnelle et spirituelle. De la naissance à l'agonie, la cohésion de notre ipséité semble indéterminée, vacillante. Je m'enlisais dans les marais de l'incertitude. Ce choc opposant jeunesse et vieillesse allait me transformer.
Je m'interrogeai sur les ambiguïtés constituant notre existence. Je sondai la singularité propre à nos perceptions' nos conceptions, leur degré de vérité' leur universalité. Je côtoyai mentalement les défunts, m'appuyant sur le matériel vestige attestant leur pérennité. La vie ne me paraissait qu'un état préparatoire au décès final. C'est ainsi que larve et nymphe' en se métamorphosant, vont engendrer l'imago chez l'Insecte. Que peut représenter un destin, ce laps temporel si fugitif' si fulgurant, si plein de clameurs séparant deux néants' la naissance et la mort? Je confrontai les impressions, les jugements' aux concrets éléments les suscitant, qu'il s'agît de cadavre ou de sépulture. N'est-il émouvant de comparer ces témoins de la dépréciation, de la déchéance? Le nœud de l'énigme' ainsi, ne se trouverait-t-il en nos cerveaux plutôt qu'en un caveau?
Je m'interrogeai sur la série des anéantissements successifs. Nous les subissons par la transformation de l'individualité. Que sont devenus ces défunts sans corps? Ne sont-ils imprégnés' concrétisés, que dans la trace impressionnant un grain d'argent photographique? Mieux ne sont-ils fixés par les neuro-médiateurs mémoriels du psychisme? N'est-il envoûtant' fascinant, de saisir les potentialités contenues dans un enfantin portrait? Plus encor n'est-il frappant' bouleversant, d'imaginer dans une effigie de vieillard sa jeunesse évanouie? Peut-on saisir un être en son futur' en son passé, peut-on pénétrer son tréfonds, le saisir malgré la perpétuelle évolution de ses profils? N'est-il pas comme un flot protéiforme échappant à sa propre unité? Plus que la disparition de la Beauté par le trépas, son dépérissement' sa dissolution, ne sont-ils pour la conscience inadmissibles? De même' en son estuaire un puissant fleuve au limoneux flot, s'écoulant par un filet cristallin, conserverait-il un rapport avec le ruisselet qu'il fut? Pourtant, l'on peut continûment accompagner son cours de la source à l'embouchure. Comment un visage aussi lumineux' aimable' avenant, gai' sémillant' charmant, peut-il ainsi devenir aussi fermé, renfrogné' rechigné, blasé? Comment imaginer ce graduel passage unissant les opposés, transmutant les antinomies? Si l'on peut concevoir deux purs états, n'est-il malaisé d'accepter les variations de l'un à l'autre? Chez un être en sa chair affecté par un si profond changement, n'y a-t-il une altération plus troublante encor de l'âme? Pareillement, sous les feux méridiens un objet nous paraît suprêmement lumineux, mais nous le voyons au long de la soirée lentement s'obombrer, se foncer pour se confondre à la nuit ténébreuse. De même' un pot de peinture opaline épanchée dans la poix, va progressivement s'embrunir et s'identifier à l'encre. De même' un éclatant coquelicot sous l'estival rayon, dès les premiers frimas se fane et se résorbe. Pourrait-on comparablement imaginer une âme' un être ingénu, qui passerait de la grâce à la disgrâce en leur absoluité? Si la confrontation des opposés provoque en nous l'incompréhension, la juxtaposition des gradations n'est pas moins fascinante.
Je méditai sur le Temps' sur la Beauté, sur la Vie' sur la Mort...
 

PRÉMISSES D'UNE RENCONTRE


Toujours égrotant sans que je succombasse à la maladie, j'avais atteint la soixantaine ingambe et valide assurément, néanmoins je me considérais comme une invétérée baderne. Malgré leur âge avancé, nos contemporains sont prompts à déclarer leur jeunesse. Pour ma part' je me délectais à me sentir un esprit vieux sous l'aspect d'un éphèbe. Paradoxe étonnant' plus s'ajoutaient les années, plus je manifestais le culte absolu de la juvénilité. Je dénigrais l'expérience et je rabaissais l'honorabilité, la respectabilité' la dignité, qualités obligeamment accordées aux Patriarches. La verdeur m'apparaissait essentiel idéal et vertu, m'évoquant un paradis' séjour d'Immortels que ne soumet la sénescence.
Parfois' lors que mon psychisme affaibli s'étiolait, je sentais mon organisme exulter. Parfois, mon corps délabré' me semblait-il inversement, ne pouvait soutenir les élans de mon cœur encor bouillonnant. Cependant, je continuais de vivre en dépit de mon trépas intérieur. L'on voit croître ainsi la pilosité sur la joue d'un cadavre. Notre existence ignoble' en s'achevant, ne saurait évoquer le majestueux fleuve englouti par la mer. Plutôt n'est-elle un bras laguneux dans un désert incandescent, lentement asséché par les rayons dévorants.
Suivant le socratique enseignement, je m'étais efforcé d'accéder à ma vérité propre. Néanmoins, je me découvrais pour moi-même un inconnu qui n'aurait pas vécu. Physique et mental se trouvaient séparés en mon esprit. Le premier s'imposait par sa réalité, mais l'autre expirait dans l'indéfinissable autant que l'impondérable. Mon introspection n'aboutissait qu'à ma destruction. Les momies des pensées qui m'avaient habité, s'accumulant au long des années' jonchaient ma psyché de leurs sépultures. J'opposais le déni pour les oblitérer, tel bandelette enserrant la chair décomposée. Bien que j'eusse enfoui ce chapelet funèbre au fond de mon cerveau, le nauséabond relent en remontait vers ma conscience.
Je n'avais pas vécu d'enfance originale et pittoresque. Ce hasard inespéré me semblait une aubaine. Des souvenirs sans relief m'apparaissaient. Je doutais que le garçonnet de cette époque évanouie, métamorphosé par les années, correspondît bien à l'adulte issu de sa croissance. Je ne concevais pas d'avoir jadis vécu ces mémorations, films' évocations, qui se déroulaient en mon cerveau. Transformé par le temporel écoulement, n'étais-je ainsi devenu pour moi-même un étranger? Cependant' j'étais affligé par une obsession. Je redoutais que ce passé dans un autre univers n'existât. Comment avait-il pu survenir s'il ne subsistait pas continûment, préalablement?
Je n'avais jamais accordé la moindre importance à ma corporéité, bien que je dusse inexorablement en subir les tracas et caprices. Conséquemment' son évolution, plutôt son involution durant les années, me paraissait anodine. Mon esprit ne me semblait mériter une attention plus que ma carcasse. Je recherchais vainement le ténu lien qui les pût marier, qui pût concilier' réunir, ces deux entités séparées en idéale unité. Cette harmonieuse intégration, constituant l'âme assurément chez la Femme ou le Chat, ne pouvait me concerner.
Le sentiment général qui dominait mon existence était la honte. Nullement effet d'un acte inconvenant' délictueux, que j'aurais pu commettre en un passé lointain, sans cause apparente' elle était chronique' irréductible' inexplicable. Honte essentielle' ontologique et métaphysique. Honte ainsi de me savoir un homme avec deux mains et deux pieds, d'avoir un visage avec nez' front' bouche' ainsi que tous les individus. Honte aussi d'avoir été généré par mes deux parents. Honte encor d'avoir été jadis un enfant, comme être un adulte et me retrouver un vieillard dans le futur. Honte enfin de vivre et d'accomplir ma quotidienne existence. J'avais honte ainsi de marcher en avançant ma jambe et puis l'autre. Honte aussi de manger' de me coucher' de me lever. Je ressentais une ignominie suprême à l'idée que je fusse un jour né. J'étais avili de me savoir semblable et différent des autres. J'avais honte enfin d'avoir honte. Je narrais ma vie pour oublier cet obsessionnel sentiment. Par ce faux subterfuge opérant tel une absolution, de sa turpitude elle émergerait, sinon sublimée, légitimée. L'esthétique en était le sceau purificateur. Qu'aurait-il fallu pour effacer de mon esprit ce tourment? devenir un bonze au fond d'un ancien temple ignoré, m'annihiler par la méditation mystique. Mieux encor' je me fus dématérialisé tel un esprit errant, tel ectoplasme épuré sans même un souvenir' sans dessein.
Pratiquement, j'exerçai la fonction de critique estimé dans un mensuel musical. Je devais donc assister à de nombreux concerts. J'occupais un appartement cossu d'une ordinaire agglomération. J'étais seul depuis la majorité, sans considérer l'éventualité qu'il pût en être un jour différemment. J'oubliais mon existence au premier degré dans l'artistique addiction, vice impuni de ma lâcheté, fruit ingrat de ma frigidité. L'on a stigmatisé la négation de l'autre' impardonnable indignité, mais a-t-on mesuré l'horreur engendrée par la négation de soi? Je m'adonnais pourtant sans regret ni scrupule à cette immorale éthique.
C'est tout ce dont je pouvais témoigner sur ma personne. Le reste à mes yeux paraissait comme une infinie béance. Je n'étais que potentialités vagues. L'acte ainsi me créait quand je le commettais. Le mobile en était l'inadvertance ou le hasard. Le résultat' fruit de l'habitude aussi bien que de la volition, me paraissait une architecture incompréhensible et curieuse.
*
Je ne pensais pas que ma vie pût changer, mais un matin je reçus, parmi les courriers de milieux huppés, cette ingénue lettre à l'écriture enfantine et gracieuse. N'était-ce Annonciation provenant du Paradis? N'émanait-elle ainsi d'une angelette aux yeux de saphir' aux cheveux d'or? Cette évocation poétique irradia mon imagination. Plutôt que transportée par un administratif agent, cette invitation me semblait magiquement descendue jusqu'à ma boîte. Repoussant tous ces plis stéréotypés qui m'ennuyaient' je me penchai sur la missive. Le carton, spécialement préparé par de puérils doigts, proposait une audition locale en un village anonyme. Ce document à la calligraphie confuse' au dessin maladroit, simultanément trahissait en sa naïveté, méticulosité consciencieuse et candeur chaleureuse. L'on y sentait ferveur et peur de froisser la sommité que j'étais. Les incongruités que n'avaient évitées ces bambins, me convainquaient au lieu de me dissuader. Je décidai sur le champ d'accepter l'invitation. Dois-je avouer' n'avais-je également l'intention de savourer, par ce biais providentiel' un moment de snobisme affecté, quand moi' le critique éminent, reconnu, présent lors des majeurs événements, j'apparaîtrais pour une aussi minime occasion?
Un pli dactylographié se trouvait joint, précisant le but de la manifestation. Dans ce hameau, l'on avait eu l'ambition de recréer un quatuor inédit, composé par une artiste inconnue. Cet événement devait mobilisait tous les habitants. Plutôt que des officiels rancis, l'on avait avantageusement choisi pour l'annoncer d'ingénues âmes.
Voilà comment j'allais me rendre à ce concert exceptionnel et banal. J'ignorais alors qu'il bouleverserait la fin de mon existence.
 

LE CONCERT


C'est bien sans la moindre illusion que par ce matin gris' pluvieux, je franchis le seuil du Foyer Municipal dans ce chef-lieu rural. Cependant, je devais trouver à l'intérieur le soleil qui manquait aux cieux, flambeau de l'Art et du génie. C'est là qu'un orchestre amateur allait recréer une œuvre inconnue. Je ne savais que s'amorcerait le prélude à mon aventure. Mais surtout, j'étais loin d'imaginer que j'en éprouverais d'irradiants frissons, de fulgurants éblouissements. Tout semblait prêter à ce concert une apparence ordinaire. Tout malgré cela devait s'y révéler extraordinaire. Je m'y rendais pour ne pas décevoir une aimable invitation. Plus une obligation qu'un plaisir véritable. Pourtant, pourtant... Cette initiative en son bénévolat, marquée par la ferveur et la dévotion, possédait ce que le microcosme officiel avait depuis longtemps perdu, l'authenticité. Moi-même issu de cet univers sclérosé' tari, dont j'étais un des plus beaux fleurons, je découvrais ce témoignage inconnu de sincérité, presqu'indécent' inconvenant dans la société musicale actuelle. J'aurais dû savoir qu'un spectacle' aussi modeste et banal fût-il en soi, représente une expérience unique. De même unique' après l'exécution, devait s'élever le fracas des applaudissements. C'est ainsi qu'ils fuseraient comme au premier concert de l'Humanité. Ce récital se déroulerait dans sa majesté' sa gravité, comme au centre absolu de l'universelle attention, comme œuvre éclipsant millions et millions de représentations. J'aurais dû savoir que la fonction des praticiens' dûment patentée, ne constituait pas la condition de la performance. Pour eux, seule intervenait la conscience aiguë de ce moment exceptionnel. C'est par sa magie que se transcenderaient leurs capacités. Pouvaient-ils imaginer dans leur humilité' leur modestie, qu'ils étaient les intercesseurs d'un événement prestigieux? Si le professionnel peut montrer compétence et distinction, l'amateur peut exprimer parfois du génie. J'aurais dû comprendre aussi que la moindre action' malgré son obscurité, valait par son engagement. La routine apparaissait comme une insulte' un vil détournement, réduisant l'instant parfait en banalité répétitive.
L'on m'avait réservé le meilleur fauteuil sur l'estrade officielle. Cependant, plutôt que de l'occuper, je poussai l'affectation jusqu'à choisir un emplacement anonyme. Je m'assis donc au fond sur un banc commun. La situation m'obligeait à me tordre afin d'éviter un poteau. Je savais que néanmoins tous les regards se tourneraient vers moi, guettant la minime expression de mon visage. Là, je découvris le programme en un dépliant. Parmi les dessins qui l'enjolivaient avec un mauvais goût charmant, je lus:

Souvenir de Prague (Vzpomínka z Prahy)
de Milada Borová

Soudain, le silence envahit la salle. Je vis distinctement trémuler sur les archets la main des artistes. La crispation figeait le visage inquiet des officiels. Tous maintenant savaient que j'étais présent. Les quatre amateurs' impressionnés, devaient sentir le poids de la responsabilité qui les écrasait. Le chef' les yeux plissés' le geste immobilisé, paraissait un myste exécutant sa liturgie devant les orants. Son pouvoir les initierait aux secrets de la beauté musicale. Rarement un ensemble aussi restreint se trouvait ainsi dirigé, sinon discrètement par un instrumentiste. L'instituteur avait rempli cet office impromptu, ce qui prêtait la dimension d'un grand orchestre à ce quatuor. Qu'il s'agît d'un ensemble amateur ou de la philharmonie huppée, ce moment silencieux précédant l'exécution m'impressionnait. Toujours il conservait sa magie, conviant à la concentration. Ne s'agissait-il pas d'un recueillement hiératique. Public et musiciens par sa médiation fusionnaient. J'appréciais la solennité. Je suivais passionnément les couronnements royaux dans Regent's Park. Pareillement à Moscou, je ne ratais jamais les cérémonies devant le tombeau de Lénine. Cela bien que je fusse éloigné des opinions politiques. De même' ignorant religieux élans, j'aimais parfois me glisser dans une église au milieu des fidèles. Je m'imprégnais de la mystique atmosphère ainsi qu'un philtre euphorisant. Je regrettais cependant la substitution du latin par le français, malencontreuse initiative éliminant l'originel mystère. Quelle erreur! L'oremus' quand il était superficiellement incompris, devenait plus signifiant pour le tréfonds de la psyché. J'aurais souhaité qu'on introduisît dans les sacrements la pompe orthodoxe. Le fond religieux me semblait contenu dans sa représentation. Le déploiement de la magnificence illustrait pour moi sa puissance. Richesse et luxe étaient prodigalité' générosité.
Quand le violoniste' à l'injonction du chef qui le désignait, de son instrument émit la vibration... le miracle attendu se produisit. Jamais autant je n'eus l'impression qu'une œuvre ainsi pût refléter une âme. Jamais je n'éprouvais autant les malheurs qui pouvaient marquer un destin. Jamais je n'imaginai plus vivement une existence évanouie. Pourtant j'en ignorais tout, qu'il s'agît du lieu' de l'époque et du martyre enduré par l'héroïne. Soudainement' une échancrure avait déchiré l'univers pesant. Je me sentis emporté vers un monde ignorant nos vies misérables.
Ces musiciens déférents avaient exprimé le génie. La partition, précieux grimoire échappé miraculeusement à la destruction, leur avait légué son langage obscur. Modestement' ils en avaient tiré la quintessence. Le génie' le génie' subtil' insaisissable' et pourtant puissant' prégnant, qui n'est pas toujours convié dans les prestigieux concerts.
*
À l'issue de la manifestation, je rencontrai l'organisatrice. Non moins fascinant allait se révéler mon dialogue avec elle. Déférente envers feue sa cousine adorée' Milada, sans relâche elle avait œuvré pour l'exécution de son quatuor. Je présumai qu'elle appartenait à sa lignée paternelle. C'est en effet le prénom qui permettait seul de les distinguer.
Je me remémorerai toujours sa première apparition. Dès l'abord m'avait impressionné son teint clair ivoirien, carnation qui devait jadis atteindre un éclat nivéen. Sa robe au ton rose édulcoré' fané, paraissait avoir subi la même involution chromatique. Son apparence évoquait l'ancolie, violentée par les autans pendant le printemps, flétrie par les ondées pendant l'automne. C'est ainsi qu'avait pu se dérouler sa vie, du moins je l'imaginais, succédant passion de l'adolescence' ennui de la sénescence. Jadis elle avait dû s'épanouir en épanchant sa grisante exhalaison. L'affaissement de sa chair se joignant à son discret parfum, suggérait un bouquet de fleurs séchées, témoins d'un passé lointain. Son image était le tardif reliquat de sa beauté native. L'on concevait que plus d'un Adonis voulut charmer cette Aphrodite. Son iris décoloré' délavé, semblait avoir jadis reflété maint décor morose ou gai, maint visage attrayant ou bien disgracieux. La brillance hier l'avivant aujourd'hui s'effaçait dans la grisaille. Je n'oublierais jamais non plus sa voix sirupeuse et cajoleuse. Dans mon for pénétrait ce timbre insinuant qui berce et câline' envoûte. L'on y sentait la fierté' la supérieure exigence.
Dagmar Borová' tel était son nom, semblait de ma personnalité connaître assez bien les contours. n'en signifiant que les prémisses. Je me sentis violé, ne sachant jusqu'où pouvait aller sa connaissance à mon sujet. Découvrir cette assidue préoccupation me traquant, m'abasourdissait' m'interrogeait. N'ayant jamais su m'intéresser à mon ego, je ne pouvais concevoir qu'autrui pût y parvenir. Je sentais sur moi peser une attention qui m'enfermait en son giron, sans heurt me possédait, procurant une antinomique impression d'inquiétude et béatitude. Je songeais au fier Ulysse enchaîné par l'enchantement de Calypso. Pourtant' passablement chenu, je n'aurais pu me prendre ainsi pour le héros de l'épopée troyenne. Si la dame était la magicienne habitant le sinistre îlot, son aptitude à la séduction devait remonter loin dans le temps. Plutôt sa prestance imposait un air de respectabilité, réel ou supposé. Que pouvaient receler en son for les replis de son cœur? Cette âme en son tréfonds recelait des échappées vers un passé trouble. Je ne discernais si l'effet exprimait son naturel tempérament, si plutôt c'était mon imagination qui l'engendrait. Par ailleurs' un détail corrobora ma réflexion, la couleur de ses chaussures. Manifestement' leur teinte' un beau vert' beaucoup trop beau' trop irradiant, ne s'accordait pas avec l'harmonie de sa vêture. (*) Cet aspect m'évoquait la jeunesse évanouie d'une âme énigmatique.
Je signifiai l'admiration que j'éprouvais à l'égard du quatuor. Passionnément, Dagmar exposa l'objet de sa recherche et sa finalité, susciter l'attention du public sur les partitions de sa parente. C'est ainsi qu'elle émit le désir de me revoir. J'acceptai naturellement.
Je rencontrai là-dessus les gens de sa famille' enfants et beaux-parents. J'eus l'impression que se révélaient' personnifiés grotesquement, le conformisme affecté, le faux intérêt à l'égard de la culture. Le beau-père en fournissait un magnifique et parfait spécimen. Quoiqu'il jurât de son attachement à la musique en sa pureté, son discours se restreignait à l'aspect matériel du concert, le confort de sa chaise ou la vue sur la scène. De même' il s'indignait des éternuements. La gêne occasionnée' selon ses déclarations, l'empêchait de parvenir supérieurement à la jouissance auriculaire. Son indifférence à l'art' sans doute expliquait mieux qu'il en fût perturbé. De surcroît il critiquait l'amateurisme et la tenue des musiciens, dénigrait le bénévolat de la manifestation. Pathétique' il appuyait ces propos d'un emportement excessif. Telle était sa verve ampoulée qu'il en devenait presque émouvant. L'esprit limité qu'il trahissait ingénument le rendait pitoyable. Pour lui, je représentais la caution du milieu mondain respecté, ce qui motivait son épanchement en superlatifs à mon égard.
Alors que je me dirigeai vers la sortie, je vis s'approcher de moi deux blondinettes. L'une en sa main tenait un livre enluminé tel un parchemin, l'autre un long stylo-bille à l'imitation de plume ancienne. Me remémorant l'invitation, je pensais qu'il s'agissait là de mes angelettes. Cette apparition m'éblouit. Je ne concevais que la pureté pût tant s'incarner en un mortel. Mes yeux grossiers' probablement, ne pouvaient discerner le diaphane aspect de leurs ailes. Vain, le mot de beauté s'avérait insuffisant pour les qualifier. Chacune autant que l'autre apparaissait belle' éminemment, subtilement' supérieurement' suprêmement belle. Dans ce tournoi qu'obligeait leur proximité, je n'aurais su désigner la méritante élue. L'on conçoit qu'un être en chair' physiquement présent, n'atteigne un idéal issu de l'esprit. C'est bien l'inverse. L'imagination ne peut surpasser la réalité. Le rapprochement de plusieurs beautés' pourrait-on penser, ne saurait que rehausser l'une au détriment de l'autre. C'est bien l'opposé. Leur confrontation mutuellement permet leur valorisation, par la différence autant que la semblance. L'or chatoyant de ses cheveux magnifie l'une. Mêmement' l'autre est sublimée par le mat ébène imprégnant ses mèches. Si leur teint paraît similaire à nos yeux, l'on admirera mieux la natte ornant l'une et le palmier parant l'autre. Même iris ou nez' bouche' oreille auraient-elles? Nous serons émerveillés de rencontrer si remarquable affinité... Le Comité sans doute avait scrupuleusement choisi les meilleurs éléments. Pareillement à Rome autrefois, la prêtresse intronisait la vestale. Sans doute aussi pour me rendre hommage on avait recruté ces perfections. Quelle erreur! Comment donc' moi' réputé pour ma logorrhée d'écrivassier, prétendrais-je ainsi me considérer l'égal de ces créatures?
Ce féminin couple' ainsi que surnaturelle apparition, transformait le commun décor de la salle en mystique abbaye. Les carreaux éteints se métamorphosaient en vitraux flamboyants, le faux plafond se changeait en voûtains, la peinture écaillée des murs se muait en mosaïques. Les cendriers du bar où fumaient des mégots devenaient encensoirs.
Je saisis le stylo qu'on me tendait, puis j'écrivis sur le papier glacé de menues banalités. Plutôt que me concentrer pour concevoir quelque'originale opinion, j'y plaquai les poncifs de mon imagination médiocre. Ce quatuor sublimissime exprime idéalisme et pitié. Je poursuivai par ces mots flamboyants autant que boursouflés. Cette œuvre est la voix de l'âme élevant son lamento vibrant dans l'éther au-dessus de la contingence universelle. Je renchérissais plus encor. Ce chant d'une âme accablée par le Destin cruel ouvre aux miséreux humains le portail fabuleux de l'Empyrée. Satisfait d'avoir étalé ces trivialités, je posai' plume à la main, devant ces deux chérubins venus des cieux lointains. Sous les fulgurations des flashs éternisant pour toujours ce moment, notre image incarnait une allégorie parfaite. Je représentais la Vieillesse affligée près de la Jeunesse ardente. Je sentis mon esprit invinciblement transporté, rejoignant le Royaume astral des Vertus et Dominations. Je savais pourtant que bientôt je descendrais au fond de la Terre.

* Elle portait des chaussures vertes - Allusion à une héroïne du roman Le Meurtre de la chance / Vražda pro štěstí de l'écrivain tchèque Jan Zábrana, traduit en français par Renata Nováková-Daumas et Claude Fernandez. Chapitre 46: «La Titien portait un élégant manteau bordeaux ourlé de vert. Je jetai un coup d'oeil rapide sur les chaussures qui s'éloignaient et luisaient d'un vert vif dans la lumière naissante de l'aurore...»
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LE BOUDOIR MAUVE


De mon séant, j'occupais le sofa moelleux dans une extension de l'appartement. Le boudoir mauve' ainsi la nommai-je en raison de sa couleur. Face à moi' Dagmar Borová. Dans son maintien, je retrouvai dès l'abord cette impression de respectabilité, confirmation de ma perception lors du récital. Sans doute on eût difficilement pénétré la raison de cet aspect, qu'il s'agît de raideur en sa posture ou d'un apprêt dans sa toilette.
Je ne décrirai pas son visage. Régulier' sans défaut' il ne fournissait nulle originalité, rien qui prêtât matière à telle évocation littéraire. Comme on le verra, pour la physionomie de mon traducteur et conseiller, c'est au contraire indéfiniment que je pourrais la détailler. De surcroît, toute aïeule apparaissait à mes yeux dépersonnalisée, déféminisée. Le physique évoluait en se conformant à la chevelure. Blonde ou rousse ou brune en vieillissant elle devenait uniment grise. Blond signifiait pureté, roux gaieté, brun mystère. Le gris ne traduisait qu'ennui.
Dagmar' assise' avait perdu son reliquat d'élégance innée, qualité que reflétait sa ligne élancée quand elle était sur pied. L'observation' dès lors' se reportait sur le buste uniquement. Celui-ci' défraîchi, ne possédait plus ni la séduction' ni l'agrément de la jeunesse. Même il avait perdu la réminiscence évanouie de ce qu'il fut. Les seins ne subsistaient que sous l'aspect de proéminence informe. Confus de leur décrépitude' ils s'enfouissaient dans les surépaisseurs, les replis du vêtement. Quel navrant contraste ils opposaient dans leur gibbosité' flaccidité, quand on songeait à ces fruits pulpeux en leur natif épanouissement! Pas mieux peut-on restituer l'enfantin profil d'un être âgé' sénescent, que d'évoquer dans le futur celui' vieilli' d'une adolescente. L'effort de l'esprit sondant ce télescopage impossible' extravagant, l'avenir avec le présent' le présent avec le passé, nous paraît violation physique et psychologique. La Nature aussi bien que la raison nous l'interdisent. Concevoir l'originel aspect de ces bras flétris, cheveux délavés' mains ridées, par la pensée les restituer beaux' gracieux' ravissants, plongeait dans le questionnement et l'incrédulité. La transformation contraire apparaissait de même impensable et choquante. Nous vivons dans la fausse idée que l'éternité nous appartient. La perception consciente anéantit cette erreur' cette illusion, que maintient le temps par sa lenteur' sa trompeuse apathie, mensongère inertie délabrant la chair fugace.
Les yeux de mon interlocutrice étaient mangés par ses lunettes. Pouvait-elle éviter ce détestable instrument fonctionnel? mais justement ne lui seyait-il mieux? Signant inévitablement le sensoriel déclin d'un âge avancé, par dédommagement' il prêtait gravité comme intellectualité. Cet affublement pouvait également servir de paravent, protéger contre un œil trop investigateur. Le canon de beauté féminine exclut cet inesthétique ustensile. Plus d'une élégante y renonce au profit de lentille invisible. Je ne fusse en nul cas étonné que Dagmar Borová, pour surenchérir à sa respectabilité, préférât un enlaidissement par des lorgnons. Ne signifiait-il prédominance obligée de l'esprit sur le corps, ce navrant objet réel souillant la raison pure? Dans la maturité, sans doute il était plus correct et convenant que l'on portât ces verres. Pareillement, d'opulents cheveux blonds auraient paru chez une aïeule indécents?
Je ne pouvais déterminer son âge. Cependant' je présumais que peu d'années probablement nous séparaient. Convenant d'être un vieillard à soixante ans, j'affirmais que la féminine engeance était fanée dès la trentaine. Je réservais l'appellation de Fille uniquement aux jouvencelles. De surcroît, je soumettais ce titre à la possession d'un copnsubstantiel attribut, la beauté. Pour moi, les individus qui ne satisfaisaient pas ce critère absolu, de fait appartenaient à la masse indifférenciée des humains communs, dont j'étais un représentant, mêlant sans distinction les deux sexes. Nul homme évidemment ne s'en trouvait pourvu.
En dépit d'un entretien cordial autant qu'animé, je ne fus guère éclairé sur la cousine et peu sur la dame. Son discours était continûment tissu d'effusions tronquées, d'épanchements avortés' confessions faussées. L'ensemble adroitement se diluait dans un enrobage inconsistant. Les questions que je posais' limitées par la discrétion' disparaissaient dans ce gouffre insondable. Naturellement, ces fuyants propos se trouvaient accompagnés de bienveillants sourires. Tandis qu'elle avait à cet effet sollicité mon intervention, Dagmar ne fournissait nulle information concernant sa protégée. Toutefois' elle insistait sur les investigations, tout ce qui visait à retrouver les partitions perdues. Par contraste' elle occultait la biographie, particulièrement dans ses rapports avec la compositrice. Dès lors un jeu subtil s'établit, jeu du chat qui poursuit la souris. Pendant la conversation, j'avais l'impression que nous étions sur un fil pareils à deux funambules. Chacun tentait subrepticement de pousser gentiment son opposé, de le déstabiliser afin de provoquer sa chute. Bien sûr à la réception devaient se trouver des coussins moelleux, trop moelleux' pour neutraliser un concurrent, mieux l'étouffant que fosse armée de pics aigus. Néanmoins' je finis par savoir le minimum sur la relation des cousines. Logeant en appartements contigus non loin de la Vltava, leur amicité s'était renforcée depuis leurs années tendres. Cet accord expliquait ainsi que l'une œuvrât en souvenir de l'autre. C'est tout ce que je parvins à tirer de la dame.
Nous abordions cependant l'objet final de ma visite. J'émis l'intention d'écrire un article approfondi sur Milada, lequel susciterait l'intérêt des éditeurs. La dame alors me proposa de retrouver les partitions. Malgré son existence écourtée, la compositrice à Prague avait pu les disperser. Les coordonnées des relations qu'avait côtoyées Milada, bien réunies par Dagmar' me faciliteraient la tâche. Le reliquat d'éléments personnels' papiers administratifs' contrats, fut légué sans tarder au Conservatoire. L'on pourrait m'en établir un fac-similé. Suite au conflit qui déchirait la fratrie, je devais m'abstenir de contacter un parent. Le conseil me fut prodigué sur un ton gracieux, mais le regard direct accompagnant cette énonciation, bien appuyé, le muait en injonction que je ne devais surtout pas outrepasser. Dagmar' souffreteuse et migraineuse au long de l'année, m'avouait qu'un long voyage était pour elle impossible. J'acquiesçai naturellement de me déplacer, toutefois j'assortis mon approbation d'une exigence obligée, précisément au sujet de la biographie. Comment' sans fournir d'éléments précis' de souvenirs concrets, pouvais-je en effet présenter un article attrayant, condition pour susciter l'intérêt du lecteur? Là-dessus' me priant de l'excuser, Dagmar se leva' puis se dirigea vers le fond de la pièce. Comme en un conte' elle ouvrit une entrée camouflée par la tapisserie. Sa disparition par cette issue dérobée, singulière autant qu'inattendue, communiquait à l'épisode une étrangeté magique.
Je me trouvai donc seul dans le boudoir. L'attente en un lieu d'accueil pendant que l'hôte un moment demeure absent, paradoxalement' offre un portrait de sa personnalité. Mieux qu'en un visage aux traits captieux, l'examen de son appartement permet cette investigation. L'on comprend qu'il serait impoli de s'y livrer pendant sa présence. L'appartement qu'elle avait personnalisé, ne pouvait manquer de révéler son intimité, ses penchants conscients comme inconscients. Par ailleurs aisément, ce laps mieux permet à l'étranger d'appréhender son interlocuteur. C'est ainsi qu'il tentera par la réflexion d'élucider sa complexion, discernement précieux pour enchaîner la discussion. De surcroît, si quelque émotion vive eut risqué de passionner le débat, ce temps mort positivement restaurera la sérénité, Lors' il peut rectifier son comportement de façon plus congruente. Quand la pause est fournie par l'hôte usant d'un prétexte insignifiant, cette initiative en lui découvre un esprit d'une urbanité suprême. Si l'intermède inconsidérément se distend, le sens qu'il revêt s'inverse alors. Cet excès pourrait signifier la désinvolture ou la goujaterie, l'intention de laisser en spectacle un décor luxueux dont l'hôte est fier. Telle une aguicheuse en détournant la tête offre à l'œil grivois ses dessous, la dame aurait pu se comporter ainsi. De fait, l'ameublement' la tapisserie' les bibelots' à n'en pas douter, représentaient les inclinaisons de son âme. Soudainement' s'établit un profond silence. Dans un appartement' quand le dernier convive est sorti, que s'est tari le continuel entretien, les objets relégués à leur aspect de banal environnement, se muent en acteurs et conversent. Leurs discours ne sont pas ceux' tonitruants' des locuteurs éloquents, mais un discret épanchement qui nous imprègne. C'était maintenant ce langage intime et subtil que je percevais.
Le boudoir se présentait comme un tableau symboliste. Je remarquai sur la commode un bouquet floral composé de quatre œillets, l'un rose' un autre incarnat' un autre encor mauve et le dernier violacé. Le sens métaphorique évoqué par ce chromatique assemblage, qu'il fût effet du hasard ou composition recherchée, ne pouvait m'échapper. Fatidique allégorie, la succession de ces tons suggérait le cours de l'existence humaine. Le rose évoquait la tendre enfance. L‘incarnat représentait la passion de l'adolescence. Le mauve exprimait la modération de l'adulte. Le violet signifiait l'aigreur de la vieillesse. Le graduel passage évoquait la progressivité, par l'écoulement lent du Temps' joignant plénitude à la décrépitude. Le premier' contrastant vivement avec le dernier, soulignait le hiatus profond qui séparait jeunesse et vieillesse. De surcroît, le terminal état floral dévoilait un périanthe avachi, froissé' recroquevillé, pour bien s'identifier à la sénescence.
Le décor de la pièce induisait en mon esprit des perceptions diverses. Partout s'imposait la courbe au détriment de la droite. Liseré' contour' linéament, tout contribuait à créer une harmonie féminine. Pas une arête' aspérité' saillie' ne blessaient le regard. La vue pouvait couler d'un objet à l'autre ou bien d'un plan sur un autre. Se promenant, l'œil évitait le heurt disgracieux d'un rebord ou d'un ressaut. Pareille harmonie' suavité' régnaient dans les couleurs où dominaient les pastels évanescents. Nul ton ne jurait' n'agressait. Tout paraissait caressant et sécurisant. Trop caressant, trop sécurisant. Tout semblait se fondre et s'échapper dans la discrétion' l'humilité. Néanmoins' le carmin soutenu de la tenture au fond s'étendant, pouvait représenter la frénésie de la passion, l'exultation de la sensualité. Plus encor' il suggérait le feu de l'enfer et la sanglante onction. Je ressentis un léger frémissement à cette évocation.
Malgré la réserve et le respect que m'intimait ce lieu, sur tous les panneaux' objets' tableaux, comme on peut violer cyniquement un humain, je le fouillais de mon œil scrutateur avec impudicité. J'en examinai les recoins afin d'esquisser un mental portrait, celui de mon hôtesse. L'idée s'en précisait au fur de mon oculaire investigation.
Là, sur une étagère en acacia, rivalisaient de splendeur carafe en cristal fin, (*) tasse en porcelaine aux motifs légers d'oignons, (*) projetant ses filaments turquoise enlacés. La diaphanéité particulière à ce premier objet, l'opacité propre au second, semblaient représenter les deux penchants de mon interlocutrice. Les entrelacs pouvaient symboliser les rets déployés par sa perfidie, m'emprisonnant sans que je pusse aucunement réagir, mais plutôt il aurait pu s'agir de liens affectueux. Dans l'ombre un autre objet absorba mon regard, vase étroit' galbé' hyalin, mais sa transparence était faussée par la profusion des intailles. Le centre exagérément comprimé suggérait le cou d'un boa, l'orifice élargi simulait sa gueule ouverte. Soutenue par sa hampe' une inflorescence au ton grenat en sortait, gracieuse et délicate. Je n'en pouvait déterminer la variété, n'étant pas suffisamment féru de botanique. Je crus bien qu'il s'agissait d'aconit, plante au poison dangereux? Des parfums entêtants flottaient. L'ivresse olfactive ainsi décuplait en moi le visuel effet, telle imprégnation douceâtre' insinuante' agréable autant que redoutable. Ces perceptions pouvaient provenir de mon imagination. me disais-je en doutant néanmoins. Face à moi, sur l'un des murs' se trouvait un pastel original représentant, me semblait-il' un panorama de Prague. Sous l'aspect d'une égérie baroque enrubannée de végétation, je reconnus à droite une illustration de Mucha. (*) L'ameublement témoignait d'un vif attachement au pays natal. Sur le guéridon' s'étalaient des revues concernant la peinture animalière. Je vis également ce journal dont je pouvais déchiffrer le titre Večerní Praha. (*)
Une existence était résumée dans cet appartement, spatio-temporel microcosmique. C'était la réification d'une âme et son miroir, la concrétisation de ses désirs' de ses passions. Je ne découvris aucun bibelot de mauvais goût, rien qui traĥît la superficialité' l'ostentation. Tous les éléments dans ce lieu révélaient un esprit distingué, raffiné. Toutefois' je m'interrogeais. Dagmar autant que Milada semblaient émaner de ce décor. Pour qu'elle en fût marquée si profondément, la dame au ton respectable adorait-elle autant sa cousine? L'une et l'autre à mon sens étaient si différentes. La première' en dépit de sa culture et de son amabilité, me paraissait limitée par son conventionnalisme. La seconde' au souvenir de son quatuor' me semblait si passionnée, si lyrique' idéaliste et sensuelle. De surcroît, l'on pouvait déceler ici renfoncements ombragés' recoins mystérieux. L'on eût cru vaguement que s'y cachaient objets diffus' confus, tels remords' honteux regrets, depuis longtemps refoulés au fond de la conscience. Le panneau dérobé pouvait camoufler un souterrain cabinet, compartiment secret du psychisme où des souvenirs suspects subsistaient. Ce diverticule inconnu m'obsédait. Ne pouvait-il receler un passé coupable' inavouable. Que dissimulait cette obscure antichambre? La question devait me hanter longtemps avant que je pusse y pénétrer.
Là-dessus' la dame apparut. Je reçus d'elle un album photographique. Celui-ci contenait selon sa déclaration, tous les éléments sur la cousine adorée. Ce condensé me parut bien mince, néanmoins il me suggérait les trésors cachés dans la pièce interdite.

* une carafe en cristal - Le cristal de Bohême: verre à l'oxyde de plomb dont les articles les plus célèbres sont des vases, verres, plats finement gravés à la main.
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* porcelaine aux motifs d'oignon - La porcelaine dite à oignon (Cibulák) est une marque d'origine tchèque, qui présente un décor typique de fleurs bleues peintes sur un fond blanc. En réalité il s'agit de couleur bleu foncé et non pas turquoise comme l'affirme le héros du roman.
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* Mucha - Alfons Mucha (1860-1939), peintre tchèque, fut un représentant majeur de l'Art nouveau (années 90 du 19e siècle). Il acquit sa célébrité à Paris, en créant des affiches pour l'actrice Sarah Bernhardt au Théâtre de la Renaissance. Son art est essentiellement décoratif, qu'il s'agisse de portraits, bustes, silhouettes de jeunes filles où dominent les draperies, bijoux sur fond de fleurs stylisées. (affiche pour le papier cigarettes Job, pour les Biscuits Champagne Lefèvre-Utile, Cycles Perfecta (1897), Têtes byzantines (1897), Cycle Etoiles (1902). Cycle Fleurs (1898). Il apparaît également dans ses créations d'art appliqué - bijoux ou décoration de l'intérieur du magasin - exécutés pour le joaillier Georges Fouquet, rue Royale. À son retour en Bohême Mucha fut chargé de commandes pour des bâtiments de prestige (vitrail de la cathédrale Saint Guy au Château de Prague ou la décoration de la Maison municipale de Prague...)
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* Večerní Praha - Prague Soir, le quotidien pragois par excellence de la seconde moitié du XXe siècle.
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L'ALBUM PHOTOGRAPHIQUE


Le souvenir d'une expérience en mon esprit demeure. Feuilletant par hasard un livre' une illustration me fascina. Dans un ancien village autrefois, l'on y voyait la jouvencelle actionnant son métier à tisser. L'artiste anonyme avait peint la fille avec un air de candeur émouvant. J'en fus pris de passion violente à l'égard de l'icône. Cette inconnue beauté pourtant jamais n'avait existé. Plus même il n'en restait minime impression dans le cerveau du créateur. L'adolescente imaginaire avait accompagné mes rêveries. Que je m'adonnasse à la musique ou vaquasse à mille occupations, je la voyais toujours. Sa bouche à mon intention ne proférait nul propos. Je concevais en effet que je devais demeurer pour elle invisible.
J'étais aujourd'hui le sujet d'un phénomène identique. Milada, la compositrice énigmatique en était l'objet, d'après le fameux album prêté par sa cousine. J'éprouvais une émotion pour un être absent' disparu, que je n'avais jamais connu?
Ainsi' je passai des jours à contempler ces clichés délavés. Je m'y perdais jusqu'à m'y dissoudre' annihiler ma propre existence. Milada m'illuminait comme un soleil intérieur. Je ne puis suggérer la transcendance embrasant mes pensées, les transports élevant mon âme aux confins de la sublimité. J'atteignais une exaltation frénétique' intense. Comme éclairs zigzaguant dans le ciel nébuleux, des éblouissements' fulgurations' me traversaient. J'étais métamorphosé, transfiguré' par cet échappement vers l'Absolu divin. Près de l'extatique état qui me subjuguait, je considérais la vision de l'ermite en son désert insignifiante.
Aurais-je imaginé' me translatant miraculeusement, rencontrer la créature éthérée dans Prague autrefois? J'eusse en ma jeunesse éprouvé ce désir navrant, je le jugeais aujourd'hui puéril et même indigne. Ce rêve idyllique à mes yeux paraissait déplacé, pur assouvissement d'un amour-propre auquel je n'adhérais plus. J'étais parvenu depuis à l'abstraction de ma propre existence. L'ego me dégoûtait, je le trouvais plus qu'haïssable. Je le considérais comme indécent' risible. Je dépassais l'aspiration romanesque au premier degré. J'admirais la jouvencelle en sa perfection. Je la concevais dans sa vie révolue' son existence avortée, sans que prétentieusement je voulusse y placarder la mienne. Bien imbu de lui-même est un homme estimant, si gratifié soit-il en qualités, qu'il puisse intéresser fille inculte et laide ou belle intellectuelle. Cependant, je prêtais en fonction du sexe un différent sens à l'amour de soi. Quel penchant pitoyable éprouve un mâle en accordant valeur à lui-même! Quelle admirable et superbe inclination, quand on est femme' ainsi d'aimer sa propre image en narcissique adoration!
Je dédaignais de même un exercice auquel je m'étais adonné, l'accès par incarnation. Le principe essentiel consistait, par la concentration mentale' à me débarrasser de ma dépouille. Je substituais à mon réel corps celui de la fille admirée. je devenais sa chair' son esprit. Virtuellement ainsi' je ressentais en moi son génie.
Selon ma conception, la Femme' afin de respecter sa beauté, ne devait pas entretenir de commerce avec les hommes. Le mariage hétérosexuel ne pouvait concerner que des laides. Comme autrefois la vestale auprès du sacré foyer, la jouvencelle idéalement parmi ses pairs devait s'épanouir.
Je menais une investigation plus approfondie. Ne souhaitant pas m'approprier la beauté' même en imagination, je me limitais à l'admirer. Je m'en émerveillais comme un spectateur à l'égard d'une œuvre. Sans qu'il en soit corrompu, je m'en imprégnais tel un mélomane averti s'immerge en un chant pur.
Pourquoi Milada me fascinait-elle? Sans doute émanait d'elle un magnétisme inconnu, l'union d'effets que nulle analyse aurait épuisée, la beauté, la beauté selon tous ses rapports. Mais quel mot creux pour signifier sa plénitude! Quel mot pitoyable afin de suggérer sa puissance!
Belle,'irrésistiblement belle' incomparablement belle. C'est ainsi qu'apparaissait à mes yeux Milada.
Sa blondeur était qualité si congruente aux séraphins et dieux. Je la considérais comme un don miraculeux, sublime expression d'un être en sa profondeur biologique. Suprême essence' elle était jeunesse' illumination, lambeau solaire échoué sur la terre. Cette aurore éclairait le crépuscule embrumé de ma vieillesse. Milada personnifiait le génie de la communauté. N'aurait-elle aussi représenté le parangon' l'être accompli, que l'on eût désigné pour immortaliser le genre humain? La mémoire en serait conservée sur un astre un jour lointain, ce jour où disparaîtrait la Terre anéantie par un cataclysme.
Son prénom lui-même intensifiait ma fascination. Je le répétais continûment pour en pénétrer le mystère. Vainement' j'essayais d'élucider son effet. Milada. Milada. Sa terminaison lui communiquait l'essentiel de sa puissance euphorisante. Pourquoi' dans leur élocution, les prénoms de Christine ou Claire apparaissaient-ils si peu captivants. Pourquoi leurs concordants Cristina' Clara' devenaient si magnétisants? Quelle était la magie de ce a final' évoquant les noms féminins? Paradoxalement' le français constituait l'exception, mais ce langage uniquement lui prêtait cet effet, décalant à son profit l'accent tonique initial de la pénultième. J'avais depuis longtemps remarqué le pouvoir des lettres. Je les distinguais suivant le degré de sympathie' voire antipathie, que leur phonation provoquait en moi. Par-dessus tout' j'adorais le a. Nul son ne me semblait évoquer si puissamment sensualité, féminité. N'en suggérait-il pas l'essence? Quelle universalité recelait ce a final! C'est ainsi que de Madrid à Moscou, l'on pouvait baptiser une enfant par le prénom de Maria. La morphologie slave attachait une importance évidente à cet éminent son, modifiant en ová (*) la terminaison des noms propres. J'aimais également n, l, évoquant douceur' ondoiement. Le v' polysémique' ambigu, suggérait virginité' vénalité, venin' violence et volupté, vice et vertu. Le o' le r' s' b, le h' le x' le p, marqués par le sceau de masculinité, dureté' rugosité' raucité, provoquaient en moi la méfiance et la répulsion. De surcroît' dans Milada, les deux a coopéraient pour additionner leur effet. Le dernier bénéficiait de l'induction que le premier avait créée. Convergence inattendue, la position de ces deux a par un d séparés, communiquait un discret parfum d'hispanité, sans que s'altérât son attribut slave et purement tchèque. Cette inattendue magie se trouvait enrichie par le patronyme. Le nom de Borová contenait en lui deux o consécutifs. Leur effet négatif s'additionnait, cependant annihilé par ce a final tout-puissant, comme étaient supprimés simultanément le r et le b. Cette association phonétique' en son fonctionnement, symbolisait la précellence obligée de la féminité. Hasard curieux' stupéfiant, l'inverse apparaissait pour Dagmar' dépourvu de a terminal. Paradoxalement, les deux a distincts s'y trouvaient annulés par l'abrupt son du g' du r.
*
Je scrutais inlassablement ces photographies jusqu'à l'indiscernable. Pour induire une impression radicalement différente' opposée, peu de changement dans l'attitude et le maintien suffisent. La variation minime affectant la musculature et les tendons, la dilatation' la rétraction des mouvants tissus, téguments, sans jamais en proposer la même harmonie, modifient imperceptiblement l'expression de la face. Telle est d'un peintre une aquarelle unique' impossible à recopier, suivant la capricieuse union' la dilution' la diffusion des pigments. Qu'est-ce un visage? C'est une âme ouverte' un reflet de la pensée, le miroir de l'humeur' le témoin des sentiments, l'extraversion de la psyché, le mental itinéraire où l'on peut lire illusions' désillusions, comme aversions' passions' désir' espoir' désespoir. C'est un livre où l'observateur ébloui, quand le zéphyr ou l'aquilon de l'émotion tourne ainsi les feuillets, peut lire un destin radieux et malheureux' magnifique et tragique. Mon regard' au fur des clichés, dans un visage unique en découvrait de multiples. Ces portraits me semblaient dévoiler un aspect différent de la beauté, selon sa forme inépuisable. Comment un être ainsi tant pouvait-il receler de facettes? Comment en sa physionomie tous les traits pouvaient-ils se conjuguer? Comment élaboraient-ils sans faillir une entité parfaite? Ces potentialités' ces possibilités' ces conceptions, dans leur multiformité' se rapprochaient des anamorphoses. Lors' inlassablement, sans que je pusse imaginer le processus les engendrant, mon assidue contemplation me les révélait. Tel un panorama que l'on admire au long de la journée, ce visage exprimait d'infinies variations. Le matin, l'aube en s'éveillant' l'empreint d'un voile évanescent. Quand vient midi' le voici resplendissant de feux. Puis à la brune' il se noie dans la ténébrosité mystérieuse.
Une interrogation me hantait. Quand la jouvencelle en nous évoque absolu génie, suprême élévation, peut-on localiser' identifier, cet absolu génie' cette élévation? Dans la robe élégante' en sa chair' en son regard' son esprit? Sans doute en aucun lieu précis, mais dans l'indiscernable union de ces parties séparées' de la robe et de la chair' du regard et de l'esprit. Celui-ci ne pourrait-il être essentiel' primordial? Choisissant longuement parure' affiquets' vêtement, la fille ainsi traduit son abstrait mental en réelle apparence. N'est-ce alors mieux l'affirmation de son esprit, lors que son physique est déterminé par l'hérédité. Le choix du parfum' de l'habit, sont expression de la volonté consciente. L'aspect du nez' du front' sont génétique empreinte inconsciente. Le génie de la robe est aussi le génie conjugué du couturier, le génie syndiqué de la civilisation dans le temps' l'espace. Comparablement, la fille est issue d'une évolution plurimillénaire. Le couturier' la civilisation, par technique et labeur' ont le génie de l'Acte et non de l'Être. Ce dernier, c'est la robe élaborée' comme est aussi la Fille issue de ses gènes. Mais la robe est dépourvue du moindre esthétique intérêt sans la fille. De cette élaboration, depuis le monère initial au sein de l'océan, la réalisation' l'aboutissement, c'est la fille en sa beauté supérieure.
Dérisoire est la robe en effet sans la chair pulpeuse animant sa forme. Relégué sur un cintre' alors que devient ce vêtement élégant? Rien qu'un morceau de flasque étoffe' un chiffon triste' orphelin du corps vivant.
La fille au goût raffiné choisit des colorations pastellisées, reflétant si bien sa douceur et son humilité. La fille au goût raffiné choisit de flamboyants tons, s'accordant si bien avec sa fougue et sa vitalité. Capricieuse' elle opte aussi pour des fantaisies, froufrouteries' nœuds' rubans' volants, nids d'abeille ou festons' froissis' froncis, godets' smocks' dentelles... Désirant qu'on la remarque' elle arbore un vif incarnat, captivant les regards magnétisés. Plus originale encor' elle accroche en son ourlet, grelots tintinnabulant à chacun de ses pas, lumignons brillant à chacun de ses gestes. Sa parure aux admirateurs subjugués déclare «Contemple-moi, je suis belle' irrésistible» Ce goût de provoquer l'attention n'est orgueil' vanité, mais générosité' prodigalité. Sa présence irradie la grisaille. Parmi les humains falots' éteints, n'apparaît-elle ainsi qu'un soleil resplendissant.
La robe est souplesse' ondoyance. La robe est simplicité' légèreté. C'est le repos' la sérénité, car elle est tissu libre' étoffe abandonnée. La pesanteur la dessine et la sculpte. La chair la façonne et la dresse. Montrant' masquant le corps' elle est paravent opaque ou transparent voile. Drapé simple issu de l'Antiquité, la robe est harmonie. La robe est fascination, mystère. La robe est rêve' aspiration. La robe est fruit de l'Art' épousant' glorifiant', magnifiant Nature. Le corps nu' c'est la puissance et la fragilité. Le corps nu' c'est éblouissement' c'est épanouissement. Le corps nu, c'est plénitude et possession. Le corps nu' c'est la vérité' la révélation' l'apothéose. Le corps nu, c'est la sensualité' l'exultation, la volupté' la souffrance. La robe est protection' rempart' sécurité. La robe est générosité' congruence' adéquation. La robe est la fée charmeuse. La robe est l'ange innocent. La robe est poésie. Le pantalon hideux' artificiel' odieux, ridicule et rigide' en son maintien maltraite et corsète. Le pantalon' c'est la fonctionnalité souillant Beauté. Le pantalon' c'est le défi, l'arrogance et la prétention. Le pantalon' c'est la modernité victorieuse agressant tradition. Le pantalon, c'est l'esprit sordide et pratique offensant le goût. Le pantalon rude est plébéien, la robe est marque aristocratique. Le pantalon' c'est l'action, la robe est contemplation. Le pantalon' c'est la masculinité, la robe est féminité. La virtuose apparaît au concert en sa robe élégante. Si l'idée lui fût incongrûment venue de s'afficher en pantalon, piteusement se fût brisée l'envolée de son gosier' de son archet. Mais après avoir été la sublime égérie, femme ordinaire' elle effectuera son emplette au supermarché, d'un blue-jeans vêtue' plus seyant pour cette obligation triviale.
Mais qu'est la fille' ainsi me disais-je' après avoir défini la robe? La fille en son entité n'est pas la femme. La fille est beaucoup plus que la femme. La fille est irradiante en son humilité' simplicité. Ni comtesse ou princesse' elle est roturière et déesse. La femme est amante' épouse ou mère' aïeule' ancêtre. Ni mère' amante' épouse' aïeule assurément n'est la fille. Dans son être' elle est fille et n'est que fille. La fille est libre au milieu des humains, libre au soleil de sa plénitude. La fille est juvénilité, vécut-elle huit printemps plutôt que dix-huit printemps. La fille est féminité rayonnante en son absoluité.
Comparés à la fille en elle exprimant beauté, nul potentat' nul savant, ne sauraient se prévaloir' ne sauraient s'enorgueillir. La fille est anonyme. Par hasard l'on peut la croiser, dans la foule ou dans la solitude' à l'orée d'un bois' sur un chemin. La fille en elle est distinction' noblesse. Nul besoin que ne la prime un concours. Nul besoin qu'un magnat la promeuve en starlette ou vedette. Plus elle est' sans que les projecteurs sociétaux ne soient braqués sur elle. Pour l'esprit mesquin, l'apparition de la beauté représente une indécence. La fille induit provocation par ce qu'elle est' nécessairement' involontairement, dans notre univers imbu de petitesse et laideur.
Mais le génie de la fille' aussi, ne pourrait-il se trouver dans l'esprit de celui qui la révère? N'est-il en celui qui sait la reconnaître et l'estime. Contemplant une œuvre au musée, l'émotion ressentie par l'esthète en son esprit n'est-elle aussi génie, réalisation, lors que la toile est champ sémiotique. De cette élaboration que je percevais, n'étais-je ainsi créateur' concepteur inconscient? Le portrait que j'admirais ne se réduisait-il au signe abstrait' formel' d'un langage iconique? N'était-ce un mental idéogramme' un passif médiateur?
*
Je me recueillais sur la vie de cette âme évanouie, Milada Borová. Comment songer que sa virtuelle image un lointain jour fût un réel être? Les souvenirs' photographies' objets, me paraissaient une impossibilité. Rien ne devait subsister qui témoignât du passé. Tout reliquat épargné' pour que fût respectée la rationalité, conséquemment devait se volatiliser. Même en imagination, la recréation de moments vécus relevait de l'incongruité. Ma fascination' pourtant, se nourrissait de souvenirs autant que d'ignorance. L'un et l'autre aspects s'additionnaient en roboratif processus. Mentalement, je reconstituais une architecture en contemplant ses ruines. Par l'observation d'alluvions et filons, j'établissais l'évolution d'un continent. Je découvrais un destin comme on exhume un antique édifice. Comme on restitue l'histoire évanouie d'un pays, déchiffrant d'ancien manuscrits, je ressuscitais les aléas d'un parcours humain.
La vie d'un être est combinaison, fusion biologique et psychologique' intuition' raison. La vie d'un être est parcelle en mutation dans l'immense univers. C'est un fragment de structuration parmi la population. La vie d'un être est monde insondable avec des profondeurs ignorées. L'on y peut discerner faux-jours' avens ténébreux et trouées vers les cieux, contrées inexplorées, déserts taris par la solitude et l'ennui, brûlis dévorés par les chagrins, torrents générés par le désespoir' glacis gelés par l'indifférence. La vie d'un être est joies, rancœurs' douleurs' malheurs' passions. La vie d'un être ainsi m'était livrée, morcelée' tronquée' fragmentée, réduite en hallucinant raccourci.
Milada, puis Dagmar. Subjuguant mon esprit' la première occultait la seconde. Quelle étonnante opposition distinguait les deux cousines! Quelle incompatibilité séparait l'artiste enflammée' passionnée, de la dame au ton respectable' insipide et rigide. Pourrais-je élucider jamais ce mystère?

* terminaison des noms propres en ová - Les formes féminines des noms prennent en tchèque le suffixe ová, (ex: M. Nosák - Mme Nosáková. Exception: les noms terminés par ý: M. Novotný - Mme Novotná).
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SUR LA TRACE ÉVAPORÉE D'UNE ÂME ÉVANOUIE


Karel' étudiant médecin-légiste en sa dernière année, qui s'appelait de son nom complet Karel-Patrik Furský, me racontait ses plaisanteries de carabin. Son français très approximatif leur communiquait truculence et charme. «Le noviciat nous rendait joyeux» me disait-il «Nous glissions le soir dans le suaire' ô pardon, le drap blanc d'un camarade une oreille' un pied formolé, parfois même aussi l'organe indécent de notre anatomie. Tandis que s'affligeait la famille éplorée sur un macchabée, dans la morgue on affublait d'un mégot sa bouche édentée...» Karel me livrait sans le moindre enjouement ces tours irrévérencieux. Par son ton flegmatique' il voulait dépasser la facétie macabre. Je ne me laissais pas abuser par ses canulars faussement comiques. Le mystère entourant la mort ne s'y trouvait pas détruit, mais un tel subterfuge afin de l'exorciser, ne pouvait qu'en attiser la frayeur et décupler son effroi. C'était précisément le dessein de mon guide éclairé, quoiqu'il adoptât le comportement de l'indifférence.
Karel' aussi démonstratif' extraverti' que j'étais introverti, semblait mon inverse image. Pour cela probablement, contre émoluments conséquents, je l'avais choisi comme accompagnateur' cicérone et traducteur. Dès que je l'avais rencontré par hasard' il m'avait fasciné. Parmi ses pairs besogneux' sérieux, c'était le type accompli de l'étudiant libertin, passablement halluciné' baroque' azimuté. Son physique en premier s'imposait déjà comme une attraction. Par sa taille élevée' son port massif' il monopolisait les regards. Cependant' ce qui l'annonçait plus encor était sa barbe. J'en fus admiratif immédiatement. J'avais pourtant vu dans ma vie de nombreux attributs pileux. Je les avais systématisés par genre. La série s'échelonnait suivant leur degré de soin, de négligence. D'un côté s'affirmait' spartiate ornement, la barbe impeccable et disciplinée du militaire. De l'autre' ainsi que feston, s'épanouissait la barbe éruptive' ébouriffée de l'artiste. La typologie, de l'anonyme et commune' atteignait l'éminente ou l'historique. L'on pouvait signaler celle empesée de Marx induisant Dialectique. Celle échevelée de Victor Hugo représentait générosité, lyrique impétuosité. L'on pouvait citer la barbe égalisée' lissée, de l'invétéré dandy Musset, la barbe étique' anémiée, de l'anxieux Tchaïkovski, rongeant son visage ainsi qu'un chancre avide... Comment terminer la série sans mentionner' étendard bouffon, celle arborée par le capitaine Haddock' signant truculence et drôlerie...
Hors catégories fleurissait' les dépassant, le mentonnier prolongement de mon acolyte. Brouillonne et dépeignée, dendritique' amiboïde' elle était recouvrante' enveloppante. Polysémique' ambiguë' l'impression qu'elle engendrait, suggérait tour à tour intimidation' convivialité. Camouflés dans sa profondeur' on imaginait traquenards' filets, mais la bonhomie de la face en invalidait l'effet négatif. Cette expansion naturelle' innée' véritable incontestablement, paraissait postiche emprunté, communiquant au visage un aspect grandiloquent. Sa masse' ébranlée par la mandibule en mouvement, semblait vouloir à chaque instant se détacher. Son adhésion précaire à l'épiderme apparaissait comme un prodige. La physionomie de Karel' en trois niveaux, rappelait un emboîtement de poupées russes. La surface était sympathique et le fond inquiétant, mais le tréfonds' si l'on savait le débusquer, rejoignait l'enveloppe en révélant un caractère intègre. Tel un masque oblitérant le visage inconnu d'un ancien tragédien, sa face était figée' pétrifiée. Parfois, comme un artificiel tégument' il s'agitait frénétiquement, déclenché par un mécanisme ingénieux. Pour découvrir l'imposteur qu'il pouvait occulter, l'on éprouvait l'irrésistible envie de l'arracher.
Karel semblait toujours en représentation, jouant un perpétuel faux drame entremêlant tragédie, comédie. Ses familiers en devenaient les spectateurs intermittents, les différents lieux de la vie courante en constituaient le décor. Lui-même assurait la scénographie de cette exhibition permanente. La pièce entamée lors de son premier vagissement, pouvait-on penser, ne se terminerait qu'à l'occasion de son dernier râle. Partout' sans répit' il semblait s'adresser à tous et tout, passants' maisons' poteaux' végétaux' ciel' nues, chiens ou moineaux, comme aux défunts et dieux qu'entrevoyait sa délirante imagination. Tour à tour' il pouvait incarner mendiant' roi fou' thaumaturge inspiré, dément prédicateur' sénateur sentencieux comme empereur glorieux. Les humains' dans leur diversité' leur multiplicité, semblaient s'accrocher à sa face en métamorphose ininterrompue. Sa voix au ton lénifiant ou sévère épousait d'infinies variations. De surcroît' il succédait moments de loquacité' puis de mutisme. Sa bouche enflammée s'égosillait ou restait murée comme un tombeau. L'on eût dit qu'il jouissait de provoquer le malaise et l'incompréhension, le doute et l'ambiguïté, chez son interlocuteur ébaubi. Son glacial rire' inquiétant, résonnait pareil à celui d'un lutin. Son œil ténébreux' tel un soupirail sans fond, paraissait Ténare ouvert béant sur l'Erèbe. L'on ne pouvait différencier dans ses traits ambivalents, propos ambigus' naturelle émotion, fausseté' vérité, spontanéité' préméditation, feinte ou probité. Son expansivité camouflait concentration' timidité. Son badinage incessant dissimulait maîtrise et calme.
En dehors de son travail' il s'investissait dans le théâtre amateur. Polyvalent' il occupait les fonctions d'animateur' auteur' acteur. L'établissement aux fauteuils ravaudés' au rideau recousu, portait le significatif nom d'Anubis. La voiture attitrée qu'il affichait figurait bien le personnage. C'était la Škoda (*) folklorique et typique. L'avait-il récupérée chez un ferrailleur afin de la retaper? Je le soupçonnais de l'avoir amochée plus encore. La dégradation du véhicule était remarquable en effet, qu'il s'agît d'un siège à-demi défoncé' du plancher troué, de la carrosserie passablement détériorée. Dans le temps nouveau du capitalisme envahissant, période épanouie supplantant l'âge exécré du fer' lui, snobait la tendance ordinaire. C'est ainsi qu'il affichait ce produit méprisé d'une archaïque époque. L'automobile en question, si toutefois l'appellation pouvait s'appliquer à cet amas rouillé, contenait un attirail incongru. L'on y trouvait des cours polycopiés, divers flacons et récipients' réactifs' colorants. Pêle-mêle on y pouvait distinguer certains objets plus curieux, nez postiche à la Cyrano' moustache à la Salvador Dalí, crosse ecclésiastique et toge antique. Même y figurait un missel près d'un livre à l'effigie de Mao.
En sa compagnie' je visitai les villas cossues de la cité. Nous arpentions les quartiers résidentiels voisinant le Château, Malá Strana' Dejvice, Břevnov' Bubeneč' et plus vers le sud Barrandov. L'aristocratisme imprégnant le milieu musical huppé, nous épargnait au moins la fréquentation de foyers plébéiens. Par mon observation des manies, je pouvais constater que l'ersatz de civilisation, motif assuré de notre immodestie, s'était propagé victorieusement jusqu'ici. J'abhorrais ces logements où régnaient le bruit' le mauvais goût' la trivialité, ces galetas où partout s'affichaient posters colorisés, les rockers' les stars footbalistiques. Je haïssais pareillement la bimbeloterie de plastique. Ces décorations constituaient les marqueurs obligés, témoins de la sous-culture à l'ère économique. C'était l'invention de l'Homo arrogantissimus occidentalis. Ne dépassait-elle' en vérité, la révolution du silex taillé par Homo habilis. Comment ces brimborions causaient-ils engouement irrésistible aux uns, détestation répulsive aux autres? Le bipède évolué qui les avait commis, prétendument pouvait-il se considérer supérieur à son ancêtre?
La veuve âgée constituait le spécimen des appartements patriciens. Depuis vingt ans ne s'étaient pas entrebaîllées ses croisées doubles. Nous prévenions de notre incursion par un appel téléphonique. Cependant' quand nous sonnions' secouant un carillon grippé, rien pendant ce laps ne trahissait présence humaine. Parfois' un pivot en poing de bronze annonçait notre apparition. Les chocs en résonnaient sinistrement' pulvérisant un lourd silence. Pour enlever sa proie, l'on pouvait imaginer que nous fussions la Parque ici-bas venue. Cette ambiance enchantait mon accompagnateur. Plaisamment' il assénait des coups violents pour terrifier les aïeules. Notre inopportune irruption dans ce lieu morne ébranlait un écho, se propageant tel un séisme au sein des épaisseurs géologiques. Des bruits ténus' diffus, nous parvenaient enfin dans un délai de plusieurs minutes. Nous étions sans doute observés' scrutés' analysés, disséqués à travers l'œil-de-bœuf par un méfiant regard inquisiteur. L'on entendait le grincement laborieux d'un pêne actionné par sa clé, puis le maniement précautionneux de plusieurs verrous. La porte à contrecœur finissait ainsi par s'entrebaîller, néanmoins' elle était retenue par sa chaînette. L'on voyait alors apparaître un visage au teint livide et cireux. Nous étions considérés longuement avec suspicion. Pour que l'on tolérât de nous recevoir en ces logis obturés, Karel déployait habilement de rassurants palabres. Sa voix adoptait le ton merveilleusement simulé de la candeur. L'entrée par ces portails' huis cadenassés, nécessitait pour chaque adresse un combat héroïque. Nous devions pour cela déployer bien des négociations. Lors un vestibule austère ainsi qu'un prieuré nous accueillait, puis nous recevait un séjour solennel comme une église. Nous marchions sur des parquets vernis craquant sous nos pas, sur d'émollients tapis râpés étouffant le bruit de nos semelles. Parfois, sur la moquette élimée s'étalait une immaculée carpette. Nous enlisant en ces toisons, nous croyions fouler un espace enneigé. Quelquefois' un fauteuil profond nous engloutissait. Parfois nous recevait un canapé non moins abyssal. Lors nous engonçait un amas de coussins polychromes. Dans tous les cas, s'arracher de ces traquenards moelleux représentait pour nous une épreuve. Nous y perdions en efforts le réconfort qu'ils nous avaient procuré.
L'ameublement rococo nous proposait des objets précieux' délicats, présentés sur des napperons ternes. Souvent' il s'agissait d'une assiette en porcelaine. De leur authenticité, le fendillement constituait le sceau. Parfois luisait de la cristallinerie (*) simulant de la dentelle. Ces derniers objets se déclinaient en coupe à fruits, vase au décor floral sur un fond noir ou blanc, figurine. (*). Parfois, ces témoins somptueux de l'Art daignaient voisiner avec des œufs décorés (*), des poupées en maïs (*) ou bien des bibelots communs, rapprochement incongru qui devait navrer les uns comme outrer les autres. Nul coloris ne jurait dans l'harmonie de ces logis feutrés. Par les rideaux pisseux, l'extérieur n'y pénétrait que sous l'aspect d'un halo vague' incertain. Les bruits confus de la rue se trouvaient absorbés par les tentures. Quelquefois trônaient marbreux linteau' contre-cœur' d'un orgueilleux foyer. Depuis longtemps n'y rougeoyaient plus de brandons, n'y fumaient plus de bûches. Cet aspect ringard changeait pour nous leur magnificence en prétention. Les pianos abandonnés paraissaient pathétiques. L'hôte' ou plus souvent l'hôtesse' en ouvrait parfois le couvercle. Tels pénitents' nous écoutions le souvenir de leçons fastidieuses. Lors apparaissait un clavier figé dans le mutisme au long des années. Pourtant' l'avaient parcouru jadis intensément, restituant rondos et menuets, des mains aux doigts frais' vifs' mignards' devenus tremblants, ridés' racornis. Parfois, ces doigts malhabilement essayaient d'ébaucher un motif suranné. Clémenti, Kulhau, Czerny renaissaient' quoiqu'assez défigurés... L'instrument' qui depuis longtemps n'avait pas vu d'accordeur' comme affligé, confusément exhalait des sons faux' incongrus. La narration de ces cours évoquait le profil de professeurs vénérés, l'un excessivement sévère et l'autre excessivement débonnaire. Quelquefois, l'entretien se trouvait ponctué d'épanchements nostalgiques. La joie de nos locuteurs à les raconter, souvent agrémentés par d'incessants détails, n'égalait pour nous que l'ennui de les écouter. L'on nous contait sempiternellement des récits désuets' rancis, que la courtoisie nous obligeait de suivre. Pourquoi' me disais-je' évoquer le passé puisqu'il est mort? «J'ai toujours adoré Mozart» me confia mystérieusement une assidue mélomane. La remarque assurément révélait une originalité rare. Sa bouche avait prononcé le nom de l'enfant prodige avec dévotion, traînant sur la syllabe ultime. Sa face émerveillée s'illuminait d'un naïf sourire. J'avais formulé par convenance un compliment, sans toutefois témoigner un zèle exagéré. Ce fétichisme outrancier m'impressionnait moins qu'un tic plus affirmé, celui des adorateurs pieux vénérant Bach. Naturellement' ils énonçaient' bar' à la mode allemande (*). Pour évoquer ce patronyme' ils ouvraient la bouche en inspirant, l'air absorbé' grave et sévère. Cette inavouée liturgie révélait pour le profane intimidé, l'incommensurable étendue qu'atteignait le génie du Cantor.
Il régnait dans ces logis un environnement funèbre. L'occupant s'y mouvait comme un vivant cadavre. Contrairement à la commune opinion, la mort n'est pas un état qui survient brusquement après le dernier souffle. Non, c'est progressivement qu'elle apparaît. Certains individus' bien avant leur ultime heure' en sont imprégnés. Lors' celui que la Parque a désigné, conforme instinctivement son existence à la vie de la momie. Son appartement se trouve aménagé tel un sépulcre. Souvent traînaient des relents qui suggéraient l'officine. Liniments' onguents' sur les rayons' guéridons, s'accumulaient comme en l'atelier du paraschiste. L'amoncellement des potions' cachets, comprimés' spray' gels' sirops, témoignait la sujétion de ces corps souffreteux à l'art d'Asclépios. Les médications, conventuel rite' inlassablement' de vêpre à complie, rythmaient leur existence au lieu du jour et de la nuit. L'évolution de leur univers intérieur' miction' tension, respiration' défécation' digestion, surveillée par le gériatre au pouvoir incertain, les captivait incessamment plus que l'extérieur environnement. Souvent' l'huis claquemuré par les volets, pareils à la dalle obturant le tombeau, maintenait une obscurité lugubre en leur demeure. Les rais lumineux, qui s'introduisaient comme une illicite effraction, dans ces caveaux préconçus' paraissaient des intrus. Spontanément' ils s'évanouissaient, phagocytés par la poussière ambiante en suspension, grouillement de vers glontons.
*
Ce voyage ininterrompu dans ce mortuaire environnement, révélant déchéance et décrépitude avancées, ne provoquait de ma part aucun attendrissement compassionnel. J'en éprouvais une anxiété mélancolique' une angoisse indéfinie. Mon indifférence à l'égard de ces vieillards' dont je serai bientôt, m'étonnait sans que je m'en offusquasse. Je me fusse apitoyé sur la moindre affliction d'une angelette en souffrance. Les malheurs endurés par les milliards d'humains' pour moi dans l'abstraction, m'indifféraient. Je me gardais bien d'élucider cet apitoiement sélectif. Je n'en ressentais pas de honte. Si par hasard elle apprenait mon irrémédiable immoralité, j'imaginais le reproche indigné de la dame au ton respectable.
De ces tractations' pérégrinations' comme un précieux butin, nous ramenions parfois un manuscrit insoupçonné. Je me sentais curieusement dans la peau d'un malfaiteur. J'avais l'impression d'extorquer son épargne à la victime inconsciente. Naturellement' Karel entretenait l'ambiguïté par des allusions fines. Je pus réunir ainsi dix partitions qu'avait déposées Milada chez ses relations musicales. Malgré mon serment de ne pas m'y livrer, parallèlement' j'avais mené l'enquête au sujet de la biographie. La dame était loin. J'enfreignais cyniquement les interdits que j'avais promis de respecter. Néanmoins' je ne recueillis que des renseignements très vagues.
La visite à l'un de nos correspondants permit une opportunité, bien que l'issue nous laissât dans la perplexité. C'était le premier professeur de Milada, relation de la famille. Cet ami connaissait la tante encor en vie de la compositrice. Lui téléphoner parut envisageable au pédagogue. Cependant' lorsqu'il me tendit le numéro, je réfléchis avant d'accepter la proposition. Malgré ma fanfaronnade' en effet, je redoutais que Dagmar ne le sût par la parente. Sans me consulter' Karel s'empara du numéro, puis sans la moindre hésitation le composa. Je ne saisis naturellement rien de la conversation, mais j'entendis mon traducteur nommer Dagmar' puis Milada. L'échange' abrupt' paraissait laborieux. La communication fut brusquement coupée. La tonalité brisa le silence étouffant tel un présage étrange. Quel évènement s'était produit? L'interruption pouvait s'interpréter comme un accident malencontreux. J'envisageais une explication différente. La parente aurait manifesté le refus d'aborder le sujet. S'agissait-il possiblement d'un litige ancien concernant la famille? Je me plus à concevoir en mon esprit une autre hypothèse. J'imaginai le profil masqué d'un inconnu surgissant dans la pièce. Brusquement' il aurait coupé la communication, braquant son magnum sur le front de l'ancêtre. L'on pouvait aussi concevoir que l'assassin résolu, pour assurer le silence éternel d'un gênant témoin, sans pitié l'avait éliminé. Maintenant' son corps devait gésir dans un flot sanguinolent. Je voyais la scène idéale en cinématographie, gros plan de la main gantée qui s'abat sur le combiné. Puis l'autre' usant d'un mouchoir chloroformé, s'écrase inexorablement sur la bouche en apnée de la victime. Le coup de feu retentit pendant que la caméra, pudiquement ou suggestivement, s'oriente au plafond livide. Puis l'on voit les pieds de l'assassin quittant l'appartement. Le surlendemain, la camériste' apercevant le cadavre ensanglanté, poussera' les bras vers le ciel' un cri suraigu. C'est le caractère évident' conventionnel de l'action, qui me paraissait la quintessence en Art. Je ne pouvais croire aux divagations de mon esprit, n'étant pas suffisamment paranoïaque. Néanmoins j'interrogeai Karel «Vous n'avez rien entendu juste avant la coupure?» -«Non, rien» me répondit-il. Nous étions repartis sans mot dire. Cependant' lors du retour' Karel me révéla ce fait incroyable. D'après ses déclarations' la parente' amie de Milada, ne savait nullement que Dagmar fut sa cousine. Ce nom lui paraissait inconnu dans la famille. Comment cela pouvait-il se concevoir?
Le bilan de ces péripéties' maigre et décevant, n'esquissait guère un plus consistant profil de la compositrice. Moins encor il n'éclairait le mystère entourant sa personnalité. Les gens l'ayant côtoyée' vaguement, nous décrivaient une adolescente illuminée par sa passion, fille aux cheveux longs et dorés' belle autant que talentueuse. Rien n'expliquait son effacement soudain, sans que l'on n'en sut jamais la raison. Lors' une idée me traversa. Pourquoi ne pas visiter sa tombe. Nous disposerions au moins d'un élément concret. J'imaginais la sépulture abandonnée sous le rayon lunaire. Ce cliché romantique assurément rehausserait mon article. Pour un public peu féru de musicologie, plutôt qu'un extrait banal de partition, l'image alléchante eût mieux évoqué la compositrice.
Karel se proposa de m'octroyer, par sa démarche auprès des autorités, l'exact emplacement de la concession familiale.

* Škoda - La firme tchèque Laurin & Klement fondée en 1895 fut rachetée par E. Škoda en 1925. Pendant la période communiste, la marque Škoda représenta la majorité du marché de l'automobile tchèque. Le modèle le plus répandu était la MB 1000 (appelé simplement Embéčko), puis Škoda 100 et 110.
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* verreries en cristal - Cristal de Bohême, le décor gravé à la main rappelle la dentelle par son style et par la finesse des entailles.
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* décor floral sur un fond blanc ou noir - Céramique populaire à décor floral (bleuets, coquelicots, marguerites, épis de blé) peinte à la main sur un fond blanc ou noir. Origine: Bohême du Sud, (Šumava) ou Moravie.
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* oeufs décorés - Kraslice, coquilles d'oeufs peintes à la main de motifs folkloriques à l'occasion de Pâques.
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* poupées en feuilles de maïs - Personnages, animaux ou autres objets, fabriqués en feuilles de maïs séché, représentant les traditions paysannes slovaques.
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* Bach Bar à l'allemande - La vraie prononciation du ch n'est pas r mais un son qui ressemble plus au kh contrairement à ce qu'affirme le héros.
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VYŠEHRAD (*)


Pour générer le processus actantiel parfait, j'aimais que chaque élément circonstanciel' cadre ou moment, s'accordât pleinement à ma présente occupation. Tout' sans la moindre exception' devait participer à cette harmonie, qu'il s'agît du lieu naturel' de l'atmosphère ou du sentiment. Scrupuleusement, j'avais toujours voulu maîtriser les évènements de ma vie, préméditer sans faillir ses différents épisodes. Je traquais le hasard' ennemi de la congruence. Tout subit imprévu me paraissait discordance inadmissible. Tels sont ressentis' bavure inesthétique en un tableau, note erronée dans un concert. Les premiers émois d'un amour devaient éclore à l'aube empourprée. Le désamour inversement' douloureux' déchirant, devait se dérouler tragiquement lors d'un crépuscule orageux. L'éveil de la Nature un beau matin participait à l'émergente oaristys. Le bouleversement des cieux magnifiait la passion contrariée. La tenue vestimentaire obéissait à la même adéquation. Respectant ce principe évident, j'attendis un jour pluvieux pour visiter le cimetière à Vyšehrad. Je revêtis en outre un vieil imperméable au ton gris délavé, destinant mon costume aux couleurs gaies pour une agape. Contempler ce lieu de méditation' de recueillement, sous les feux et les réverbérations, m'aurait paru tel une insupportable hérésie. Pour cet évènement, je me préparai comme on projette un pèlerinage. Religieusement' je me purifiai par une aspersion de brillantine. La promenade au milieu de morts évoquait la transmigration, l'eschatologie par laquelle un esprit s'abîme en son passé.
Je pensais découvrir des alignements sépulcraux, des allées rectilignes. Cet arrangement strict aurait supprimé tout végétal envahissant' hors celui, discipliné' mutilé' stérilisé, des boulingrins et des ifs. Les seuls coloris seraient les tons lactescents, bistre' opalescents, des œillets' des chrysanthèmes. Je croyais trouver un lieu sec absorbé par le dur minéral. J'imaginais un parc épuré par un ordre humain rigoureux. Je découvrais au contraire une intrication gracieuse' un fouillis chaleureux, fusionnant plante' architecture' unissant Art et Nature. Devant moi s'approfondissait un espace amalgamant rameaux' tombeaux, sans que ne se rompît cet harmonieux accord. Le terreau fertilisé remplaçait le terrain stérilisé, la profusion dominait la désolation. Partout, l'atmosphère évoquait les temps antédiluviens, native ère où le primitif globe apparaissait en ses limbes. Naissance et mort ainsi' relevant d'un commun questionnement, s'interpénétraient par les extrêmes. L'âme ici retrouvait l'éternité, considérant la concrétisation de sa fugacité. Le pépiement des moineaux' leurs sautillements légers, n'étaient pas irrévérencieux' mais joyeux. Sans que cette effronterie n'offensât le défunt, ni qu'elle anéantît la sérénité propre ce lieu sacré, le volatile innocent pouvait picorer le chef des sépultures. Le sommeil des trépassés ne semblait pas troublé par ces visiteurs. Plaisant' riant, leur concert éveillait chez eux la nostalgie de la vie terrestre. Moins les importunaient les jacassements des pies que les propos mondains. Les moineaux semblaient des cieux les émissaires. Dieu les envoyait afin que l'Homme eût de l'Éden réminiscence. Le foisonnement des houppiers signifiait permanence' abondance. C'est ainsi qu'ils cicatrisaient patiemment' insensiblement, les déprédations des activités profanes. La turbulence était vaincue par l'immobilité. Le vigoureux lierre' emblème éternel de vitalité, sur la pierre étendait partout son réseau, dans sa verdeur ignorant le décret de la Mort. La corolle exhibant ingénument ses tons ardents, sans que n'en soient choqués les visiteurs chagrins, devenait encensoir au purificateur baume. Les nues' comme un ostensoir géant, dispersait la bénite aspersion de ses gouttes. Les coquelicots vermeils étaient feu du souvenir veillant les défunts. La douceur poétique anéantissait l'horreur des pensées macabres. L'orbe éployée de la fougère adoucissait planéités, gommait angularités. Le vif éclat marmoréen neutralisait la matité syénitique. Le pastel vert du gazon déroulé comme un tapis, dans les travées abolissait la désolation des pavages. Le serpentement de la tortille atténuait les tracés droits. La mousse envahissant l'épitaphe' empathique' attendrie, semblait vouloir épargner au visiteur un pathétique éloge. Sa fronde enveloppait d'un voile ému ces témoins de souffrance intime. L'atmosphère en ce lieu paraissait répandre un consolateur onguent, tempérant l'épreuve imposée par le deuil et le déchirement, cependant que passereaux' moineaux' chantaient nénies' oraisons...
Je m'abandonnais dans une itinérance indéfinie, suivant les rues de la cité funèbre. Les tombeaux devenaient manoirs décorés de pots-à-feu' rinceaux' festons. Chaque effigie se muait en humain, pleureuse élevant ses bras vers les cieux, les cheveux épars' dans sa déploration muette.
Consultant le succinct plan fourni gracieusement par les autorités, je m'avisai de parvenir au but de ma visite. J'observais l'inscription gravée sur plaque ou dalle au fur de ma recherche. Rodina Novákova, Rodina Málkova, Rodina Kalinova, Rodina Navrátilova... Rodina, ce mot énigmatique aussitôt me frappa. Ne pouvait-il se concevoir comme un prénom' celui d'une ancêtre ou bien d'une enfant? Comment sur les concessions pouvait-il se répéter partout? Son féminin genre était probable en raison de sa finale. Néanmoins' il aurait pu représenter le neutre. Je ne savais. De surcroît, le nom qui le suivait présentait la désinence en a. Le terme aurait pu signifier une entité plus vaste. Rodina (*). Ce mot réitéré m'apparaissait comme un code inconnu, secret' mystique. N'était-ce un fil d'Ariane accompagnant mes pas, de passage en passage et de sépulture en sépulture. Je me croyais au bord de l'Achéron comme une âme égarée. Là' je devais interpréter un hiéroglyphe énigmatique. C'était le sésame et le viatique ouvrant à la Vérité suprême. Rodina Sokolova, Rodina Strakova, Rodina Vitáskova, Rodina Kramářova... Rodina, ce terme en sa phonétique évoquait à mon esprit jonction' réunion, rotondité' rassemblement' protection' giron. Ce mot positif me semblait chargé de chaleur' d'affection. L'idée qu'il suggérait' lissant l'aspect rocailleux du r et gommant le o masculin, rejoignait sa féminine essence. La sonorité, sinon la possible étymologie, pouvaient témoigner d'un lien mystérieux unissant latinité, slavité. Pouvait-il remonter jusqu'à la protolangue européenne? Phonétique ou sémantique identité, convergence' origine' ou bien encor hasard? Je le sentais si proche et si lointain. Je m'interrogeai sur la prononciation, caractéristique unissant plus encor linguistique et terroir. S'énonçait-il avec un accent tonique au niveau de la pénultième? Celui-ci plutôt ne se trouvait-il sur le son terminal? Dans le premier cas il eût exprimé rusticité' vitalité, mais dans le second stabilité' solidité. Je ne savais. Comment devait s'articuler ce r initial? comme à la française ou comme à la russe? (*). Dans le premier cas' il traduirait élégance et dans le second puissance. Je ne savais. Rodina Zelenkova, Rodina Liškova, Rodina Dostálova, Rodina Dusíkova... Rodina. Ce mot ne pouvait désigner qu'une idée sacrée' fondement de la société. Ne paraissait-il comme un témoin reliant morts aux vivants, comme affinité charnelle unissant individus au même ancêtre? Ne pouvait-il représenter la valeur qui seule importait pour l'humain, ce dasein projeté sans but au sein de l'Existence. N'était-ce à travers le temps le principe essentiel de la survie, rapport qui nous permît d'affronter le monde et la solitude? Ce mot très simple assurément ne traduisait-il intégrité, plénitude? Ce mot' vocabulaire initial de l'Humanité, c'était celui qu'avaient conçu les premiers sapiens au temps solutréen. Rodina Fialova, Rodina Bendova, Rodina Maškova, Rodina Koželuhova... Rodina. Je le répétais' je l'épelais, sans pouvoir toutefois en percer le sens. Je regrettai vivement de n'avoir pas amené mon dictionnaire. Si je l'avais eu, je l'aurais fébrilement consulté. Je m'avisai pourtant. La fascination de ce mot pour moi provenait de mon ignorance? Le connaître au contraire en eût détruit la force évocatrice? Ne valait-il mieux que je demeure en mon interrogation? Bien sûr. Maintenant' je savais qu'en rentrant, je me garderai de saisir mon dictionnaire.
C'est alors que poursuivant cette investigation, mon regard s'arrêta sur un parement où se trouvaient inscrits ces mots, Rodina Borová. Rêvais-je ou subissais-je une hallucination? Paradoxalement' une obsession nous distancie de son objet. Dès lors que nous la sollicitons mentalement, sa possibilité concrète en est évacuée. Son irruption dans la réalité nous paraît une impensable occurrence. Pourtant je voyais ce tombeau. Rodina Borová' concession parmi des milliers' concession parmi d'autres. Pourtant je me sentais miraculeusement déterminé par elle. N'atteignais-je ici ma destination? Ma présence auprès de ce tombeau' modeste apparemment, ne signifiait-il prémonition d'un futur que j'ignorais? Je parcourus les noms. Pavel Bor, Jaromír Bor, Pavlína Borová. Mais nulle indication de Milada Borová. Pourtant la concession présentait plusieurs compartiments inoccupés. L'on n'eût pas manqué d'en utiliser un pour sa dépouille. De plus' il m'apparut qu'un membre avait bénéficié d'un emplacement, cela bien après le décès de la compositrice. D'après la date en face indiquée' ce fut un an plus tôt. Ce décès' plus tardif, représentait la génération précédant les deux cousines. Que pouvait signifier ceci? Je m'approchai de la sépulture. Là, dans un pot croissait un chrysanthème en fleurs épanouies fraîchement. Qui l'avait déposé? Quel descendant familial inconnu? Dagmar? quoiqu'elle eût certifié ne pouvoir se déplacer aussi loin. Que de questions sans réponse!
Je n'approfondis pas ma réflexion concernant ce fait curieux, plutôt cette absence. Je tâchai de retrouver la sortie. C'est alors qu'une attraction me conduisit vers un autre emplacement. Tombe inconnue pour moi (*) que je n'avais jamais vue de ma vie, mais qui hantait mes pensées depuis longtemps. Je savais qu'elle était là, qu'en silence elle attendait mon passage. Mon pas m'y dirigeait sans que ne m'en fût connu le chemin. Je la rejoignais comme on retrouve un ami disparu. Déjà' son familier profil apparaissait, vertical affirmation dans l'abaissement de l'horizontalité. Soudain' mon esprit fut traversé par un déchirement. Je demeurai pensif' immobile et courbé devant la dalle.

Jaký byl tvůj život, jaký byl můj život ? (*)
Ta vie' ta vie. Pour toi' qu'a-t-elle été? Ma vie' ma vie, qu'a-t-elle été?
Tvoje ztracené mládí, moje ztracené mládí?
Ta jeunesse évanouie' qu'a-t-elle été? Ma jeunesse évanouie' qu'a-t-elle été?
Nostalgie, nevyslovitelná nostalgie
Nostalgie' nostalgie
Bedřiška, Bedřiška, už není, už je pryč. Jak bez ní možno žít?
Ma fille hélas' où la trouver, las' où la trouver?
První láska a poslední láska
Premier amour' unique amour
A ta nota, ta nota, co mě pronásleduje
Le silence' ô le silence' et puis la note' incessamment la note
Après ce moment réflexif dont je n'aurais su préciser la durée, je retrouvai la réalité. Le crépuscule obscur descendait sur la Vltava. Son cours imperturbablement s'épanchait, déroulement' écoulement, que rien ne pouvait ralentir' ni retenir. Cependant viendrait le jour' inéluctablement, ce jour où se tarirait la source alimentant son flux. Cette eau fougueuse un jour cesserait sa course inutile... Déjà' la nuit tombait. L'on eût dit qu'un dieu sidéral' penché sur les nues, versait d'une invisible urne un torrent de cendre éthérée. Je compris qu'approchait l'heure où les vivants laissaient la place aux revenants. Dès que le dernier rai du soleil s'éteignait, la Terre envahie devenait le royaume où trônaient les spectres. Lors que la diurne apparence était fausseté, la nocturne Existence était Vérité. Quand tout sera fini, son évidence étouffera l'Erreur dérobant l'Être. Sa puissance engloutira les humains, l'Univers avec ses galaxies, la Matière et l'Espace. La Création rejoindra l'aven de la Destruction, la catagénèse épuisera l'anagénèse. La Nuit' ce n'est pas' comme ont dit les savants, la disparition des radiations privant de couleur objets et fluides. La Nuit' c'est l'horreur, c'est l'anéantissement qui s'abat sur la Terre et la réduit, l'absorbe et l'écrase. La Nuit' c'est la chape enténébrée qui détruit la réalité. La Nuit, c'est l'étouffoir gigantesque' un éteignoir engourdissant la Vie. Les démons sont tapis dans sa profondeur insondable. Pythons' boas' cobras' anacondas, sont prêts à nous lacérer' nous enlacer' nous ligoter. Le cauchemar n'aurait suscité plus monstrueuse engeance. Partout' l'on voit gueule émettant son venin' bavant son fiel. Partout' l'on y voit bouche éructant son vomissement. Partout l'on voit sphincters épanchant excréments. Partout' sont dressés dans l'épaisseur putride' appendice écrasant, tentacule enserrant' verge en érection rejetant gluants éjaculats.
El sueño de la razón produce monstruos (*)
Lors' me revint à l'esprit cet aphorisme accompagnant un dessin. La nuit' c'est l'Effroi c'est l'Épouvante. La Nuit' c'est le chaos, le silencieux cataclysme engourdissant la Matière au sein du Néant. Comme ont convenu les physiciens, le noir' ce n'est pas une absence avérée de couleur' non, le noir' c'est la couleur évidente et majeure' intense et dense. La Nuit, c'est la grande Énigme et le grand Mystère étendu sur l'Univers. Ténébrosité' Lumière' obsédante opposition' dualité fascinante. Pourquoi la prime étincelle a-t-elle autrefois paru, générant le faix ininterrompu des maux et des souffrances? Pouvait-on résorber cette abomination? Pourtant' pourtant... Lumière' ô Lumière' ô toi' l'ange ailé diaphane' ô Lumière' ô Beauté, Beauté' Génie' Puissance! Comment la sublime entité peut-elle agréger son inverse horrible? Comment put-elle un jour s'élaborer?
Le crachin s'intensifiait' les rayons diminuaient. J'aperçus la sortie. Sans me retourner' vivement je la franchis.


* Vyšehrad - (Le rocher, le cimetière, l'église) La légende y place le siège des premiers rois de Bohême, où la princesse Libuše aurait prédit la gloire à la ville: «Je vois une grande ville dont la gloire atteindra les étoiles.» Le lieu fut également célébré par le compositeur B. Smetana - dans le cycle de poèmes symphoniques Má vlast Ma patrie. Un cimetière du même nom s'étend sur le sommet, il abrite les tombes d'Antonín Dvořák et Bedřich Smetana.
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* Rodina - En tchèque: famille. En russe: patrie
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* à la russe - En russe l'accent tonique dans le mot rodina se situe sur le o. En tchèque le mot ne comporte aucun accent, les trois syllabes ont une prononciation courte, de même longueur. Ce r initial - Le r tchèque se prononce à l'italienne (ou à la russe...)
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* Une tombe que je n'avais jamais vue de ma vie - Il s'agit de la tombe de Bedřich Smetana comme l'indique la suite du texte. Bedřich Smetana: 2 mars 1824 à Litomyšl - 12 mai 1884 à Prague. Il étudie la musique à Prague et travaille comme maître de musique dans la famille du comte Thun. En 1848 il fonde sa propre école (de musique). En 1849 il se marie avec son amour de jeunesse Kateřina Kolářová dont il a 4 filles. La deuxième, Bedřiška, manifeste un vrai talent pour la musique. Sa mort précoce affecte Smetana à tel point qu'il compose en sa mémoire le Trio pour piano en sol mineur. Entre 1658-61, Smetana vit en Suède (Göteborg) où il compose, organise des concerts, et exerce comme chef d'orchestre. Sa femme atteinte de tuberculose, meurt en 1859 pendant un voyage en Bohême. C'est à elle que Smetana dédie plus tard le 3e mouvement de son Quatuor de ma vie. Après son retour définitif en Bohême, Smetana peine à obtenir le poste du directeur du Conservatoire de Prague, il rencontre des ennuis financiers. Le succès de ses 2 premiers opéras Les Brandebourgeois en Bohême / Braniboři v Čechách et La Fiancée vendue / Prodaná nevěsta lui assurent en 1866 le poste du chef d'orchestre de l'Opéra de Prague. A partir des années 70 sa santé se dégrade. En 1874 il perd l'ouïe et doit abandonner son poste de chef d'orchestre. Malgré ses ennuis de santé, il se consacre entièrement à la composition. Il vit à la campagne chez sa fille Žofie, (la seule des quatre qui a survécu) mais en 1884 il est interné dans un asile psychiatrique à Prague où il meurt. Il est enterré au cimetière de Vyšehrad. Les problèmes de santé et la surdité de Smetana furent longtemps attribués à la syphilis, mais cette hypothèse fut infirmée au début des années 2000 lorsque le docteur Jiří Ramba put étudier le crâne du compositeur. Il y découvrit des traces d'osthéomyélitis, une inflammation infectieuse due à un accident grave survenu dans la jeunesse du musicien. B. Smetana est considéré comme le compositeur tchèque et patriotique par excellence. Au moment du réveil culturel et linguistique de la nation, il s'engage dans le mouvement nationaliste. Son oeuvre est tournée vers sa Bohême natale, que ce soit dans le cycle unique Ma patrie comprenant la célèbre Vltava (Moldau) ou dans ses grands opéras historiques: Libuše ou Dalibor, ou encore dans son célèbre opéra La Fiancée vendue, dont l'action se situe dans un petit village typiquement tchèque. Le festival international de musique classique Pražské jaro / Le Printemps de Prague qui débute le 12 mai, le jour de l'anniversaire de sa mort, s'ouvre par le cycle Ma patrie.
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* Jaký byl tvůj život - Ces phrases ne figurent pas sur la tombe de Smetana, ni sur aucun autre document relatif à ce compositeur, mais elles représentent des allusions à différents épisodes concernant sa vie et son oeuvre. Ce sont des éléments fictifs introduits par l'auteur. Les phrases en français ne sont pas une traduction des phrases tchèques qui les précèdent, il s'agit d'une création de l'auteur à partir de la version tchèque. L'ensemble de ces phrases sont des allusions au Quatuor n°1 De ma vie de Smetana: évocation de sa jeunesse nostalgique, de son premier amour à l'égard de sa première épouse, deuil de sa fille Bedřiška, début de la surdité avec le sifflet strident de la note mi (Finale de l'oeuvre) «Sifflet funeste et strident marquant le début de ma surdité, déclenchée en 1874, c'est la note mi du finale» note le compositeur dans la description de son oeuvre. B. Smetana perdit l'ouïe brutalement dans la nuit de 19 au 20 octobre 1874. Malgré cela il ne cessa jamais de composer. Son cycle Ma patrie est directement lié à ce moment difficile par les deux premiers poèmes Vyšehrad - terminé le 14 octobre 1874. Smetana note dans la partition «pendant mon atteinte auditive» Et deux jours plus tard il commence à composer Vltava, terminée le 8 décembre de la même année. Entre 1876-83, après maints essais infructueux pour guérir sa surdité, naissent deux chefs-d'oeuvre, qualifiés comme inclassables. Deux quatuors pour cordes, en mi mineur et en ré mineur. «Composition à caractère privé, et écrite pour cette raison pour un quatuor à cordes qui doivent s'entretenir comme dans un cercle d'amis» note le compositeur. Dans le Quatuor n°1 De ma vie, en mi mineur, Smetana revient avec nostalgie vers sa jeunesse romantique, il annonce le début de sa maladie. Il se souvient également de l'amour pour sa première épouse, une période joyeuse au cours de laquelle il compose des danses tchèques, puis il revient vers une autre période empreinte de joie, où il comprit la vraie force de la musique nationale. Enfin survient cette interruption brutale due à la maladie. A propos du Quatuor n°2 en ré mineur, Smetana écrit qu'il y reprend sa propre histoire «après la catastrophe.» Smetana fut touché dans sa vie par d'autres tragédies - notamment par la mort de son épouse et de trois de ses quatre filles dont Bedřiška, sa préférée, qui repose au cimetière d'Olšany aux côtés de sa mère, la première épouse de Smetana.

Jaký byl tvůj život, jaký byl můj život? Quelle était ta vie, quelle était ma vie?
Tvoje ztracené mládí, moje ztracené mládí? Ta jeunesse perdue, ma jeunesse perdue ?
Nostalgie, nevyslovitelná nostalgie. Nostalgie, une indicible nostalgie Bedřiška, Bedřiška, už není, už je pryč. Jak bez ní možno žít? Bedřiška n'est plus. Commet peut-on vivre sans elle?
První láska a poslední láska. Premier amour et dernier amour
A ta nota, ta nota, co mě pronásleduje. Et cette note, cette note qui me poursuit.
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* El sueño de la razón produce monstruos - Le sommeil de la raison produit des monstres. Devise inscrite sur un dessin du cycle Caprices du peintre espagnol Francisco de Goya. Cycle de dessins (gravures) satiriques, créés après 1797, et édités en 1799, fustigeant les défauts, vices et excentricités de de la société espagnole et brièvement commentés par l'auteur. Cependant les commentaires, prennent souvent une connotation symbolique de vérité générale. Sur la gravure El sueño de la razon produce monstruos qui inaugure la deuxième partie du cycle, le peintre se représente assis à une table, endormi, entouré de silhouettes d'animaux cauchemardesques - des hiboux, chauves-souris, un chat géant... Le titre est noté sur le côté de la table en forme de panneau. Goya rajoute encore une explication: «La fantaisie abandonnée par la raison produit des monstruosités, en revanche, liée avec elle, la fantaisie devient la mère de l'art et la source de tous ses miracles.» Ce dessin existe en deux versions presque identiques. La première version porte le titre Sueños et devait initialement inaugurer le cycle entier avec l'intitulé: Langage universel, dessiné et gravé par F. de Goya, l'an 1797 et en marge de la page Goya rajoute: «L'auteur qui rêve. Sa seule intention est de condamner toutes les infamies préjudiciables et le but des Caprices est de sauvegarder pour l'éternité le fidèle testament de la vérité.»
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L'INVISIBLE ESPRIT DE MOZART


«Monsieur le Critique» s'exclama dans un français parfait mon interlocuteur attitré, les bras ouverts jovialement, dès que j'eus franchi le seuil de son bureau, mais immédiatement il me proposa d'échanger en allemand, négligeant de savoir si je connaissais le tchèque. Probablement jugeait-il ce choix plus seyant pour aborder Mozart. Le musicien germanique' en effet, dépassait incomparablement les Smetana' Dvorak nationaux. Pour ces derniers' un régional dialecte eût bien été suffisant. Par chance' il faut le préciser, je connaissais passablement l'idiome élu de Goethe. Karel assurait le service à Vinohradská nemocnice, l'hôpital majeur de la cité, (*) ce qui ne me laissait pas le choix.
Le conservateur se présentait comme un personnage original. Sa physionomie se conformait à l'aspect d'un intellectuel' cependant, malgré ce faciès discipliné, le bouillonnement de l'idéalisme artistique imprimait sa marque. Sa dolichocéphalie se compensait par ses cheveux drus sur les tempes. La pensée fantasque' ainsi jaillissant de son génial cerveau, semblait s'échapper du crâne en mèche ébouriffée. La calvitie par contraste en affectait le sommet. Celui-ci pouvait évoquer d'un œuf la coquille albuginée. De même' il suggérait d'un billard la boule ivoirine astiquée. Neutralisant à son occiput le capillaire épanchement, ce volume en sa rotondité glabre' unie, représentait la complexion de ce Janus parfait, joignant pondération doctorale et véhémence émotionnelle. Ce visage exhibait son hypertrophie céphalique. N'était-ce émanation de la noble activité cognitive? Par opposition, les pieds' les genoux' dévolus à la déambulation, demeuraient honteusement cachés au-dessous du bureau. Pareil à l'effigie de son héros' le dévôt partisan revêtait l'aspect d'un buste amputé, méprisant l'organisme indigne. Bien qu'il se fût levé pour m'accueillir obligeamment, son corps jusqu'à la taille était masqué par le paravent du bureau.
Sa cravate' informe et négligée' fripée' mal nouée, montrait que cet esprit distingué, se consacrant à la délectation pure idéalisée, méprisait considération matérielle et marqueur sociologique. Néanmoins, ce colifichet vestimentaire affichait un habitus, le différenciant bien du vulgus pecum. Rien de plébéien ne pouvait assurément le caractériser. Nécessairement' inévitablement, sa face était pourvue de lunettes. Ce dispositif constituait l'accessoire obligé' requis, sans lequel ne peut se présenter un intellectuel décemment, qu'il fût réellement sujet d'une insuffisance oculaire ou bien que, tare affligeante' il en fût dépourvue. Cet appareillage en verre et métal signait l'artificialité, primordial attribut de l'Homo sapiens évolué, ce qui l'opposait à la naturelle acuité, l'apanage inné de l'animal. Surpassant le cristallin, de concert' il assurait des fonctions variées, télescope afin de sonder le métaphysique infini, microscope afin de fouiller la psyché, lorgnette afin d'analyser le politique environnement, périscope afin d'interpréter le subconscient, prisme analytique afin de modéliser, décomposer' déchiffrer, l'intrication du Réel et de l'Imaginaire. Plus que tout cela, ne servait-il efficacement d'écran, de rempart hyalin' transparent, d'archère aux aguets pour lancer regard inquisiteur' acéré? suivant l'ouverture ou l'obturation de la paupière. C'était l'intercesseur' le médiateur' examinant, scrutant' modélisant, l'univers mental et matériel.
Bien qu'il me fixât pour m'attirer dans son possessif giron, d'un œil fugitif' je parcourus la pièce.
Mozart' Mozart' ici' là' partout. Portraits' partitions' cachets et lettres. Mozart' Mozart... Le moindre objet' banal' anodin, que tel Midas' il avait effleuré de sa main, devenait précieux' digne assurément de vénération démesurée. Tous ces brimborions' futilités' étaient chargés d'un sens infus' diffus, plus encor s'il paraissaient insignifiants par eux-mêmes. Par ce paradoxe' ils fusionnaient le snobisme et la sacralité.
Sur le bureau lui-même' inévitablement' trônait un buste. Mozart en personne' attentif' ombrageux' susceptible. Mozart en marbre au lieu de chair' mais qu'importait. Le spectre envoûtant' fascinant' de Mozart' concrétisé' ressuscité. Comment n'aurait-il pas été le sujet de conversation, comment ne fût-il objet d'une apologie sans borne? puisqu'il se trouvait devant nous. Par sa présence' il envahissait nos pensées. L'on eût dit que le bronze allait parler, que les sourcils pouvaient se froncer' les yeux pétiller, pour nous affliger de réprobation' nous gratifier d'assentiment. Comment oser devant cette effigie, dont l'hiératique immobilité renforçait l'effet, proférer la moindre opposition, la moindre hésitation' concernant son génie supérieur? Néanmoins' pour un commentateur' c'est un grand soulagement, que l'objet de son panégyrique ait depuis longtemps quitté ce monde. Son mutisme éternel ainsi n'en pouvait dénoncer la fausseté. La disparition de l'intéressé permettait, sans honte et sans risque' hyperbole exagérée' fantaisiste exégétique.
L'excessive aménité qu'avait affectée mon interlocuteur en m'accueillant, contredisait la déférence affichée par l'environnement. Ce contraste' involontaire ou volontaire' intimidait le visiteur.
La baie dépourvue de rideau s'ouvrait sur le parc. Voilà, me dis-je' un angle autorisant enfin le regard à s'évader là-bas, sur les frondaisons' les buissons' le gazon. Pourtant je savais, l'ayant aperçue depuis le seuil de la salla terrena, que non loin se trouvait' comme un obligatoire aboutissement, la statue représentant le grand Salzbourgeois, monumentale au sommet de son piédestal. Pareillement' l'on ne pouvait éviter à l'horizon' Černý vrch' la colline où son œil errait sur les vignobles. Comment ne l'avait-on pas encor nommée Coteau Mozart? Mozart' Mozart ici' là' partout' Mozart. Non, l'oublier' fût-ce un instant' s'avérait impossible. Tout se trouvait en ce lieu pénétré' baigné' saturé par sa présence. Mozart' chuchotaient les frondaisons' Mozart' déclamaient les buissons, Mozart' balbutiait le gazon, Mozart gazouillaient les moineaux' Mozart susurrait le jet d'eau, Mozart vociférait la colline. Tous les éléments prodiguaient à l'unisson leur immense ovation. Mozart' ici' là' partout, Mozart. J'étais à Bertramka, (*)' son Temple et Musée que visitaient les pèlerins-mélomanes. Précisément, je me trouvais à l'épicentre où se manifestait son génie, le cœur' le pivot de sa magnétique influence. Devant moi se tenait son représentant, nonce' oblat' ambassadeur' pontife et mandarin, qui vouait un continuel hommage au dieu musical.
Immanquablement' quelque anodin sujet que je pusse aborder, mon interlocuteur le ramenait à son compositeur favori, déployant pour ce but une habileté rhétorique admirable. Par ailleurs' le titre obséquieux dont sa bonté m'encensait, par son interpellation réitérée de Monsieur le Critique, sournoisement en mon for insinuait le doute. Recevant cet honneur immérité, n'en devais-je être ainsi contri? La manœuvre inavouée devait me culpabiliser, me dévaluer. Son apparente humilité' par son excès, maintenait sa position de supériorité. Pareillement' il ne cessait' en pointant son doigt vers moi, de prononcer immodérément la formule Savez-vous... qui voulait signifier Je veux bien considérer, dans ma gratitude au niveau d'excellence où me situe ma qualification, que vous ne savez pas... Cependant' afin de placer un détail érudit, brutalement il passait à la formulation réciproque Vous savez... suggérant mon incompétence' euphémisme évident qui signifiait Comment' vous ne savez pas... sinon Soyez confus de ne pas savoir... Fièrement' il affichait, me surplombant de son regard hautain, la domination du spécialiste averti sur le profane ignorant, du professionnel sur l'amateur. Cependant, bien qu'il s'efforçât de modérer sa passion, parfois de son œil en jaillissait un éclair. Sa face illuminée comme un soleil s'imprégnait d'une expression naïve. Mon zélateur mozartien pavoisait ainsi. Captieusement' il m'absorbait, me ligotait par son discours faussement lénifiant. Ses bras s'ouvraient par moments en un geste emphatique. Lorsqu'ils s'avançaient vers moi, j'imaginais le pseudopode amibien phagocytant la bactérie, les anneaux d'un boa constrictor étouffant sa proie fascinée.
Je ne savais trop que dire avant d'annoncer ma requête. C'est ainsi que je crus bon d'exprimer un hommage à Mozart.
«J'ai toujours admiré les compositeurs autrichiens, Mozart en particulier...» -«Mozart ne fut jamais Autrichien» m'interrompit-il avec un grand sourire. Sa précaution' pour atténuer ainsi ma vexation' naturellement, témoignait de son indulgence à l'égard de mon ignorance. «Mais si vous aviez nommé Diabelli, votre affirmation fût vraie» continua-t-il en un rire enjoué, surajoutant finement une autre allusion, mon erreur supposée' croyant Diabelli compositeur italien. Cependant' ma confusion, que je savais telle' avait enfoncé dans sa défense un premier coin. Lui' vis-à-vis de moi' représentait la nation tchèque. C'est ainsi qu'il se voyait signifier ce fait gênant, son adoration pour un musicien, lequel symbolisait l'héréditaire ennemi de son ethnie. Je m'estimais le vainqueur du premier assaut dialectique.
Soudainement' il rapprocha ses paupières. De son regard' il me fixait comme un joueur de billard matois, quand son œil bornoie la boule avant de la jouer. Puis brusquement il sursauta, projetant son index vers moi «Savez-vous... comment fut inhumé le corps de Mozart?» Flairant le guet-apens, je répondis néanmoins ce dont la tradition témoignait. -«Selon ce qui fut rapporté, Mozart fut transporté la nuit dans la fosse anonyme. La tempête aux cieux grondait. Nuit d'épouvante où l'on eût dit que le monde allait s'engloutir. N'est-ce un hasard hallucinant pour ce génie surhumain?» -«Légende apologétique' invention' fable! Nullement. Nuit banale et calme. Pas la moindre averse. Ni vent ni pluie' rien. Les croque-morts ont œuvré sans que le temps ne les inquiétât. Le communal registre en témoigne. Ha, ha, ha...»
Lors' épanoui par ma déconfiture' il enchaîna «Savez-vous pourquoi Mozart de son vivant ne connut la célébrité?» Ne désirant pas soulever de polémique' ainsi benoîtement, je récitai la position de la musicographie conventionnelle. -«Comme il en est des grands génies, Mozart fut poursuivi par la faction des médiocres. Leurs menées sont parvenues à l'étouffer pour s'imposer à sa place. Quand n'y suffisait pas l'intrigue' y subvenait le poison. Mais le temps a restauré la vérité, rabaissant les envieux sans talent. -«Nullement. C'est Mozart' peu considéré, qui se montrait jaloux des compositeurs célèbres. Guère objectif' il traita Clementi' ce génie' de mecchanista glacial. Tyrannique' il empêcha Nannerl' sœur attentionnée, de jouer les partitions du pédagogue italien. Son goût en fût gâché' prétendait-il. Mozart jugeait les Stamitz père et fils comme indus barbouilleurs de notes. Bon mots d'artiste à propos de collègues! Tout cela ne revêt nulle importance. Le circuit médiatique a grossièrement enflé des rumeurs. Salieri lui-même aurait loué l'exceptionnel génie de Mozart? Débonnaire ainsi que Fétis le montre' il encensa bien des concurrents. Comment' glorifié par les cours d'Europe' adulé partout, Salieri fût-il envieux du petit compositeur qu'était Mozart? L'on sait qu'il n'a jamais conçu d'éliminer son rival prétendu, mais la société musicale assassina post-mortem un génie, Salieri. Sachez-le' Monsieur le Critique attitré, sans la moindre effusion d'hémoglobine' on peut commettre un monstrueux crime. Ce crime' ainsi perpétré sur un défunt' n'est-il odieux plus encore. C'est le crime absolu' définitif' parfait. Jamais n'en sera puni le coupable. Jamais n'en sera lavée la victime atteinte en sa notoriété»
Provenant d'un adorateur mozartien, je devais avouer que ce discours m'éblouissait. Pourtant' je connaissais bien le procédé rhétorique. Le belligérant' pareil au judoka, retournait la puissance antagoniste. Pour éviter que l'adversaire à son profit ne l'utilisât, de même' il fallait énoncer de soi-même un argument contraire. L'objection pouvait ainsi plus facilement se négocier, voire occasionner un avantage. C'était suggérer «Voyez mon esprit large. Fervent de Mozart' je défends ses concurrents... Je ne crains pas d'évoquer ces faits sans conséquence...» Mais quelle habilité révélait ce développement de la prolepse! J'en étais admiratif. Je remarquais également ce détail, Nannerl. Bien sûr' Nannerl' et non pas Anna Maria. Ne la voyait-il en pensée tous les jours? Le diminutif est de rigueur lorsqu'on vit dans l'intimité familiale. Je me souvenais d'un professeur ne jurant que par Jean-Jacques. Jean-Jacque évidemment. Qui' ce prénom pouvait-il nommer' sinon le fameux philosophe?
Là-dessus, je tentai gauchement d'exposer le sujet de ma visite. Je lui parlai de Milada qu'il avait possiblement connue jadis. Je vis à nouveau son œil se plisser comme un tic. S'agissait-il pour mes propos d'un intérêt particulier, d'une indifférence ou d'une improbation? Puis, dès que j'eus évoqué la cousine' il bondit comme un diablotin. «Savez-vous ce que Mozart, génie délicat' aimable' écrivait à sa cousine? -«Des propos approfondis sur la musique et sur la vie, subtilités qu'un aristocratique esprit seul peut livrer. Mais l'on pouvait imaginer' timide et réservé, l'épanchement de passion platonique insufflant une âme ingénue, le témoignage innocent d'un amour chaste et vibrant, dissimulé sous la pudeur qu'un policé langage exprime» -«Nullement. L'on a retrouvé ces lettres. Mozart envoyait à sa cousine... des billets pornographiques» énonça-t-il posément' plantant son regard dans mes yeux. Pour cet emphatique effet' il n'avait pas craint d'enlever ses lunettes.
Malgré moi, je trahis un mouvement de stupéfaction. Manifestement il en jouit, relevant discrètement le coin de sa bouche. «Des billets pornographiques» réitéra-t-il sur un ton blasé, tranquillement.
Dialectiquement, j'admettais qu'il marquait un coup double' ou triple. Ce truchement le délivrait de son intellectualité, complexe odieux qui lui collait à la peau' frigidité qui le rongeait perpétuellement. Lui' distingué mélomane' esprit imbu de pureté, n'était pas effarouché par la turpitude et l'horreur du sexe. Lui' supérieur exégète en sa dévotion, pouvait surmonter l'obscénité qui frappait son idole. Mozart' le divin enfant, grâce à Freud' qui changeait la fange en sublimité, s'affranchissait de son image émasculée. S'encannaillant' le chérubin trop sage apparaissait plus encor génial, profond' moderne. La récupération le promouvait, lui conférant la position de précurseur intemporel. Par les nouveaux docteurs jadis méprisé, maintenant' il s'élevait au firmament du contemporain idéalisme. Dans le même esprit, Candé signalait que le grand Bach dut subir la prison pour dette. Quel trophée! Plus que par ses chorals et motets, le Cantor ne s'en trouvait-il revalorisé? De même aussi Schubert ne se trouvait-il sanctifié par sa fréquentation des prostituées? Schumann par sa folie, Tchaïkovski par son uranisme? Tous y trouvaient un avantage. Les conservateurs voyaient revalorisé leur dieu. Les novateurs se paraient du prestige émanant de l'ancien ordre. C'était bien joué, je devais le reconnaître.
Puis' changeant de registre' il aborda le sujet qui me préoccupait. «La cousine' oui' la cousine' ah' cher Critique! Vous savez ce qu'il en fut pour d'Indy, l'un de vos compatriotes. Là, subtilement' il intercala dans son discours un arrêt léger, ce qui pouvait me signifier Voyez' je peux vous en apprendre au sujet des musiciens français. Puis il continua passionnément. La cousine' oui' la cousine' ah' cher ami, savez-vous ce qu'elle a pouvoir de représenter? La cousine est l'être exceptionnel' mystérieux, simultanément proche et lointain, qu'on découvre à l'occasion de réunions familiales. Bien sûr' fille à la beauté parfaite' irrésistible' idéale. Vous ne comprenez pas trop bien' enfant' ce rapport de filiation' plus ou moins ambigu' ténu, qui vous la rend accessible. C'est l'être avec lequel vous pouvez envisager des rapports amoureux, liens qui vous sont prohibés avec la sœur. La situation de cousin' privilégiée, vous permet ce qui serait incongru vis-à-vis d'une étrangère. Vous pouvez la côtoyer malgré les rigidités sociales. Vous pouvez la voir' l'aborder' lui parler, vous pouvez l'approcher' la toucher... l'embrasser. La cousine' irradiante et fascinante! La cousine' auréolée de mystère ineffable! De ceux qu'on puisse imaginer, la cousine est le phantasme obsédant parmi tous. Vous rêvez d'elle. Vous guettez son apparition de période en période. Vous la protégez' vous l'adorez. Pour vous' elle est miroir' émanation de votre aspiration. Dans votre âme alors' elle engendre un amour fulgurant, fou' délirant' éblouissant» -«Mais si par hasard il s'agit de cousines» me permis-je à dessein d'objecter?
Il prit une expression grave. -«Si jamais l'une au sein de la famille étend son influence' alors... Dans ce cas, l'apparition de l'intruse affichant supérieurs dons musicaux, déclenche au cœur de l'autre un violent ressentiment. La compagnie des rejetons appartenant à la fratrie, surtout masculins, ne peut qu'amplifier cette animosité. Lors' dans le cœur de la moins avantagée, naît une exécration qui peut la pousser loin' très loin... jusqu'à l'acte inimaginable' odieux' sordide»
Un moment de lourd silence après sa répartie s'établit. C'est alors qu'un tressaillement froid me parcourut l'échine. Judicieusement pour moi, la pause occasionnait un prétexte opportun. Je me levai prestement' remerciant mon hôte. C'est avec un empressement exagéré qu'il m'accompagna. Je découvrais alors ce que je savais pourtant, ce pur intellectuel en dépit de son élévation, tel ordinaire humain se trouvait pourvu de pieds' de genoux' de jambes. Néanmoins' il marchait de manière embarrassée, non qu'il fût impotent, mais' honteux' il refusait en son for cet avilissement. Son esprit' tel un funambule adroit, se mouvait aisément sur le fil ténu de la rhétorique abstraite. Son corps avec lourdeur inversement, se traînait sur le sol concret de la réalité. Ne ressemblait-il à cet albatros chanté par le poète? Sur le seuil' d'un geste anodin, subtilement il me pressa l'épaule. Cette accolade ébauchée, démonstrative excessivement, pouvait symboliser aussi bien rapport de protection, relation de suzeraineté, que dans sa mansuétude à mon égard il concédait. Je pouvais me croire adoubé par un seigneur comme un chevalier novice. Pendant ce dialogue' il avait accru sa familiarité, me nommant d'abord Monsieur le critique, puis Cher critique, Cher ami ,puis enfin Mon ami. La privauté qu'il se permettait recelait une ambiguïté pernicieuse. N'était-ce un lien possessif tel celui que tisse un être amoureux? Quand vous a ligoté la toile affective en un fatal réseau, lors' vous recevez le baiser qui tue' le baiser de Judas.
Quand j'atteignis l'entrée, je me retournai. Je vis que mon hôte au bout du couloir me considérait fixement. Nous demeurions un moment' immobiles. Chacun de nous s'abandonnait à ce débat muet, scrutation presqu'obscène et sans retenue de nos consciences. Tout rapprochement physique' entraîne un viol réciproque. Chaque interlocuteur livre impudiquement son face. Lors' ce visage exhibé n'est-il pas indécent? Comme au Sahara le Touareg' nous devrions nous masquer par un burnous. Là' notre éloignement physique évitait la gêne occasionnée par l'observation mutuelle. Son visage ainsi' dans sa vérité crue, ne montrait plus cette affabilité qu'il affichait durant l'entretien. J'avais moi-même aussi quitté le masque ingénu que je lui présentais. Son regard semblait m'apostropher «Que pensez-vous de moi, quelle opinion tirez-vous de notre échange?» Ces questions semblaient cristallisées dans son expression qui m'absorbait. Quand deux individus sont en conversation, prévaut superficiellement un sens émis par les mots, respectant civilité' bienséance. Le réel dialogue' inavoué' celui de la vérité, souterrainement exprime instincts honteux' sentiments indécents. L'interrogation de mon interlocuteur' ne pouvant s'épancher, demeurait suspendue' figée dans ses traits. Ce visage en sa nudité me semblait piteux' résigné. Le tournoi s'achevait, le jugement tombait, verdict imparable et résolution de ce duel policé, la validation des coups mouchetés que nous échangeâmes. La timidité que j'avais affichée' l'avait encouragé sans crainte à briller, déployer sa faconde et s'enflammer inconsidérément. Lui' qui pensait me dominer par sa loquacité' paradoxalement, se trouvait manipulé par mon équanimité. Mon effacement' tel un hameçon' l'avait enferré dans la suffisance. Que n'avait-il retenu le socratique enseignement! Les points qu'il avait enregistrés un par un, s'effaçaient pour se comptabiliser à mon avantage. Ceci malgré tous les efforts qu'il avait déployés pour les marquer. J'en bénéficiai, moi qui n'avait élaboré nul argument pour me les attribuer. J'étais, circonspect' réservé, le virus lysant le macrophage imprudent qui le phagocytait, la mangouste achevant le python malavisé qui l'enserrait.
Finalement, je compris combien cet homme était probe au fond de lui, combien je l'aimais.
Je me détournai brusquement, puis gagnai le parc.
*
Le tapis déposé par l'efffeuillaison des fayards sous mes pas craquait. Plutôt que les décorations du mobilier' ce baroque épanchement boursouflé, je préférais le réel paysage arborin. Je n'appréciais pas les canons de cette époque urbaine. Motifs en lis et boutons' rinceaux' dans les stucs partout s'épanouissaient, représentation faussée' désubstantialisée de la Nature. Le sentiment bucolique en était proscrit. Plutôt que les marronniers de la cour pavée, cette espèce avilie' dégénérée, j'estimais la forestière essence.
Les végétaux croissant en ce parc m'apparaissaient-ils si communs? Ne se trouvaient-ils pas transfigurés' métamorphosés, par la présence invisible' unique' habitant ce périmètre? Les œillets carmin que j'apercevais n'étaient pas de vrais œillets, mais les œillets du parc Mozart. L'eau qui s'écoulait, cet élément simple' identique à lui-même' ici n'était pas de la banale eau' mais l'eau du parc Mozart. L'air que je respirais se trouvait sanctifié par le grand Salzbourgeois. Rien ne pouvait échapper à ce magnétisme. Tout pour moi devenait faux' trompeur' mensonger, détourné de sa véritable essence. Je divaguais, tâchant d'imaginer que j'étais à vingt lieues de Bertramka' dans un parc anonyme. Tentative inutile. C'est alors que mon regard se heurta sur le piédestal en grès. Des liserons' comme intimidés par le géant musicien, l'entourant' s'aplatissaient en proskinèse ininterrompue. N'auraient-ils pas dû' suivant leur inclination, de leurs collants crampons' sans vergogne assaillir ce vulgaire éperon?
Peut-on concevoir ce que fut jadis un être anéanti, quand bien même on eût accumulé par milliers' travaux, témoins' documents' attestant sa vie passée? Reconstitution laborieuse et réalité, quel hiatus irrémédiable ainsi les séparait' les rapprochait? Je contemplais ce buste orgueilleux' suffisant, qui dominait le parc de son piédestal pompeux. Devais-je y voir le Mozart angélique imaginé par Horszowski, le Mozart diabolique ou le Mozart jouisseur de Kierkegaard? Le vrai Mozart ne serait-il celui, dépersonnalisé, de Hisdesheimer? Quel rapport unissait' distinguait, l'icône encensée par les dévôts et l'individu commun? Comment conciler génie' frivolité, chez celui qui s'adonnait au billard dans les troquets d'U zlatého anděla, buvait des punchs avec les bouffons du Nostic chez U modrého hroznu? (*)
Curieusement' il ne m'effrayait pas contrairement aux banals défunts, ceux qu'en leur vivant j'avais côtoyés. Sa notoriété semblait neutraliser' annihiler son fantôme. La célébrité ne s'épanchait-elle en simulant un cancer? Moi-même' inconscient Pygmalion, n'avais-je élevé Milada Borová par ce processus? J'avais bâti pour elle un podium virtuel. Par le burin de la passion, j'avais sculpté son image. Cependant, j'étais seul vouant considération à mon idole. Mon adoration n'était rien, s'évanouissant dans le néant. C'est la société qui possède apanage à consacrer les génies' vrais ou faux, selon son capricieux décret. Ni grandeur' ni vertu, ni qualité suprême' intrinsèque' effective' objective assurément, ne pouvaient incliner son penchant' assurer sa faveur. Je fixai l'effigie d'un regard moqueur' impertinent, comme on peut toiser un humain de chair. Je me distrayais cyniquement de son impuissance. Crânement, je pouvais jouir d'être encor vivant pour l'offenser. Lâchement, je me permettais' considérant ce monolithe inconscient, l'appesantissement d'un regard insultant. Je raillais la respectabilité, sceau que le sculpteur avait imprimé dans le minéral. Putassier du sociétal joug' pour élever le Salzbourgeois, n'avait-il au spectateur signifié sa médiocrité? Sans honte' il avait agi par l'intimidation, le bouclier de ceux qui sont dépourvus d'arguments, dressant face à l'esprit fort la veulerie de l'esprit faible. Je renversai le rapport d'humiliation par ma volonté blasphématoire. Je savais que devant moi se trouvait un bloc inerte. Pourtant' bien plus encor d'inavouées pensées dans le grès se dissimulaient.
À Moscou, j'avais l'an dernier vu Lénine en majesté par le hublot de sa bière. Ce visage embaumé, ce n'était pas le bolchevik banal qui mange et défèque. Non, car il était par la magie de l'esprit devenu dieu, tel Amalthée projetée jusqu'aux cieux, hors de la dimension temporelle et spatiale. Tandis que se dissolvaient ses constituants' s'édifiait sa virtuelle image. Mozart' un musicien qui parfois avait prodigué du génie. Mais pouvait-on justifier une aussi grandiloquente apothéose? Pouvait-on concevoir l'hypostase en considérant la trace humaine? Dans l'autre sens' rationnellement, pouvait-on s'abaisser de l'hypostase à l'individu? L'un et l'autre en leur univers évoluaient sans jamais se rejoindre.


* Vinohradská nemocnice - principal hôpital de Prague
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* Bertramka - Au temps de Mozart, la villa Bertramka (de nos jours Prague 5) appartenait à M. et Mme Dušek qui l'utilisaient comme villégiature. Elle se situait dans un lieu campagnard, entouré de vignobles. Amis de Mozart de longue date, Franz Xaver Dušek était professeur de musique et compositeur, son épouse Josefina fut une célèbre cantatrice. La villa est aujourd'hui un Musée dédié à Mozart et aux compositeurs d'origine tchèque du 18e. Mozart y séjourna deux fois en 1787, la première fois en janvier où il dirigea les Noces de Figaro au Théâtre Nostic. La première de la symphonie Prague eut lieu également pendant ce séjour. Le seconde fois, ce fut en automne 1787 pendant lequel Mozart termina l'opéra Don Giovanni écrit pour le Théâtre Nostic. La première de l'opéra eut lieu le 29 octobre 1787.
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* il y a deux siècles - U zlatého anděla / À l'ange d'or: la maison U zlatého andĕla, rue Celetná près de la place de la Vieille Ville, où Mozart habita. À l'époque le café portait le nom Nouvelle auberge / Nová hospoda . Mozart y rencontra un harpiste de rue, Josef Häusler, pour lequel il composa sur place un thème après l'avoir entendu jouer l'air Non più andrai des Noces de Figaro. Le café U modrého hroznu / Au raisin bleu aujourd'hui disparu, situé en face du Théâtre Nostic (aujourd'hui Théâtre des États) où se retrouvaient les acteurs du théâtre et Mozart (ainsi que Carl Maria von Weber qui fut directeur du théâtre dans les années 1813-17).
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LES SECRETS DU CABINET DÉROBÉ


«Sachez que vous seul possédez la permission de franchir ce passage. Là' dans ce cabinet, sont en effet déposés les souvenirs de ma cousine» Dagmar avait pris un ton grave en me formulant cet avertissement. Le moment qu'impatiemment j'attendais survenait enfin. Depuis que j'avais quitté Prague un mois auparavant, j'avais plusieurs fois rencontré la dame au ton respectable. Malgré mes interrogations, l'impression rebutante émanant d'elle au premier abord se dissipait. Même' incongruité pour moi, je ne dédaignais pas sa présence agréable et douce. Mes rapports avec elle évoluaient vers une entente apaisée. Nos entretiens' sur un ton qui demeurait courtois, se muaient en un jeu complexe où chacun, prenant soin de ne pas se dévoiler, s'efforçait de contourner la protection de l'autre. Nos propos devenaient de plus en plus subtils' sibyllins, truffés de bienveillants traquenards' mais semés de compliments gentils. Nous étions parfois égarés dans cet enchevêtrement de significations, ne parvenant plus à le démêler. Ce jeu pouvait s'apparenter à du marivaudage. Difficilement' l'on n'aurait distingué le premier degré du second. Les plaisanteries émaillant nos réparties modéraient les différents, lissaient la rigueur de nos tempéraments, gommaient les contours anguleux de nos pensées divergentes. Cet humour désamorçait les susceptibilités, préservant l'interlocuteur en son amour-propre. J'étais récompensé des efforts déployés pendant mon enquête. Les progrès de notre amicité simultanément y contribuaient. Cependant, je ne savais si je manipulais effectivement la dame. Possiblement, j'en pouvais subir la discrète influence. Concernant le cabinet secret, n'aurait-elle ainsi provoqué mon désir de le visiter? Je préférais éluder la question.
Après que ma Cerbère attendrie pour moi seul en eût tourné la poignée, je vis alors s'entrouvrir la porte énigmatique. Devant la caverne aux milliers de lingots, moins ne fut impressionné jadis Alibaba. Moins sur le seuil d'une antique hypogée, ne fut ébahi l'égyptologue. Moins' brisant le dernier sceau d'un mausolée, ne fut stupéfait le profanateur cupide. Rien ne pouvait suggérer ma fascination devant cette embrasure. Ne pénétrai-je en un sas me téléportant? Je me crus dans un tunnel joignant le présent au passé. Bien que je susse impossible un tel voyage à travers le temps, je me laissai transporter par ce vertige impressionnant.
Je me trouvai dans la pénombre. Dagmar jugea que nul rayon ne devait éclairer la pièce. Voulait-elle attiser plus encor ma curiosité? susciter ma frénésie d'explorer l'obscurité? Je lui sus gré de conformer la circonstance à l'émotion. L'irradiation lumineuse aurait détruit le mystère ambiant. La nuit devait seule envelopper ces témoins d'une époque évanouie. Leur exhibition par un néon banal fût une erreur impardonnable. Je me crus dans la peau d'un spéléologue émerveillé, découvrant un palais d'aragonite et calcite. Je m'identifiais au pillard' le cœur battant, la pupille enflammée, devant un amoncellement d'or et de pierreries. Peu' me semblait-il' importait la motivation' la finalité, si l'approche esthétique apparaissait harmonieuse. L'essentiel était que l'on pût en concevoir un sentiment sublime. Réellement, nul besoin n'était que ce cabinet recelât un précieux document. Ne suffisait-il que le je crusse?
Un coup de sonnette inattendu retentit, ce qui m'offrit opportunément de rester seul dans le prodigieux antre. La dame alertée sortit' me priant de l'excuser. Dagmar conversait avec sa visiteuse. Comme issues d'un autre univers' j'entendais leurs voix alternées. Je pouvais éviter que me surprît l'hôtesse en mon observation. Par ailleurs' je considérai que la permission d'investir le cabinet, dûment s'accompagnait de latitude à le visiter sans restriction.
Dès que je fus habitué suffisamment à l'obscurité, mon attention fut captivée par l'instrument suspendu face à moi. Bien sûr' le violon de Milada. Ce violon qu'avait tenu sa main se trouvait là. J'étais fasciné. Comment le croire et comment l'imaginer? Je me remémorai Bertramka, le temple où religieusement l'on vénérait Mozart. De banals objets présentés sous vitrine impressionnaient les visiteurs. Posés négligemment sur un support commun, leur découverte aurait engendré l'indifférence et le désintérêt. Ce qui justifiait pour le Salzbourgeois un musée, pour Milada Borová se réduisait en un trivial débarras. Quel invisible attribut pouvait-il susciter un tel fétichisme? Pouvait-on localiser la cause intime expliquant si puissant effet? Naturellement, dans les replis du cerveau plutôt que sous le vernis d'un objet. Mon regard suivait le manche au niveau du sillet, du cheviller' de la volute. J'essayai de l'introduire indiscrètement par les ouïes. N'en pouvais-je éventer l'âme au fond de la caisse? L'instrument abandonné me paraissait triste. La disparition de l'artiste ainsi qu'un humain l'endeuillait. L'objet' qui naguère était chargé d'un impérieux élan, mélodieux' gracieux, maintenant gisait' mort' atone' amorphe. Depuis ce jour où la Parque emporta l'unique être animant son archet, dans le mutisme il demeurait enfermé. Passif' inactif' il restait figé dans son immobilité. Jadis' incarnation de ses désespoirs' joies' déconvenues' succès, maintenant il n'exprimait plus que le silence et l'absence. Maintenant' il n'était que le témoin de son esprit disparu, l'orphelin compagnon de sa vie révolue, partenaire esseulé de son triomphe. Lui qui vibrait' mu par sa main vive' experte' aujourd'hui s'étiolait, croupissait, paralysé dans sa léthargie. Sa voix qui retentissait pour toujours se tarissait. De même' un chien dépérit quand sa maîtresse a quitté ce monde.
Lors' un éclat de voix me tira de ma rêverie. L'entretien se poursuivait dans le vestibule. J'avais tout loisir de continuer mon investigation.
Je m'approchai de l'instrument. Je croyais sur la touche y voir l'empreinte imprimée par la main qui le tint. L'érable encor me semblait diffuser une effluve émanant de l'artiste. La discrète exhalaison n'en pouvait qu'être euphorique et voluptueuse. Je savais depuis longtemps que la Femme exprimant Beauté, seule eméttait fragrance évoquant le Paradis, sa contrée spirituelle' originelle. J'osai toucher l'instrument' le saisir. Ne pouvait-il représenter la personnification de la fille? Sans doute en avait-il forme' élégance autant que sveltesse et finesse. Le manche évoquait un cou démesurément allongé, s'élevant par-dessus l'épaule arrondie. Si j'avais pincé la chanterelle avec mes doigts, n'aurais-je entendu le son de sa voix? plainte issue de l'esprit défunt. Précautionneusement' Je saisis l'archet accroché par un clou. Depuis longtemps probablement' il n'avait frotté les cordes. Comme un amant qui plus n'étreint l'amante embrassée milliers de fois, lui-même il semblait affligé par la séparation. Lors que je touchai les crins' bizarrement, je crus sentir une imprévue ductilité. Mais oui' de la colophane. Comment ce violon' qui n'avait pas servi depuis si longtemps, conservait-il encor une aussi volatile essence? Qui pouvait se permettre ainsi de l'utiliser? Qui sinon la cousine' héritière unique? De son aveu personnel' pourtant, je savais que jamais sa main n'avait effleuré d'un archet le crin, ni d'un piano la touche ivoirine. Scrutant plus attentivement l'instrument, je lus sur l'envers trois initiales: M D B. Milada Borová, certainement' expliquaient le M et le B, mais que signifiait ce D? Pourquoi se trouvait-il en intercalation? Possiblement Dagmar. Cependant' sur un instrument impraticable à sa main, comment concevoir sa présence inattendue? Je restai songeur' dans l'incapacité plus avant de raisonner, l'esprit confondu par cette énigme insoluble.
Une intonation de voix plus aiguë me tira de ma réflexion. Je m'avisai de continuer ma recherche. Sur un guéridon, je compulsai l'amoncellement de partitions. Probablement ne les avait lues nul œil depuis longtemps. Là' des noms enguirlandés s'étalaient sur les couvertures, Mysliveček Josef (*): Concerto n°4 in Si bemolle maggiore - Allegro moderato, Giuseppe Tartini - Concerto in Mi maggiore per violino e orchestra - Volgetemi pietoso un guardo più amoroso o luci belle si ma troppo fiere (*), Henri Vieuxtemps - Fantasia appassionata, Antonio Bazzini - La Ridda dei folletti scherzo fantastico per violino con accompagnamento di pianoforte op. 25, Mozart - Concerto n°5 in La maggiore - Adagio, Mysliveček Josef - Concerto in Re maggiore - Presto, Dimitri Kabalevsky - Vivace giocoso, Nicolo Paganini - Introduzione et variazioni sul tema Non più mesta da la cerenentola di Rossini (*), Giovanni Battista Viotti - Concerto n°16, Adagio non troppo, Josef Mysliveček - Concerto in Re maggiore - Larghetto, J. Mysliveček - Concerto in Re maggiore, Karol Lipinski - Concerto n°2 - Allegro marziale, A.Vivaldi - Le Quattro staggioni - La Primavera, Antonin Dvořák - Concerto in la minore op. 53 – Finale: Allegro giocoso ma non troppo, Josef Mysliveček - Concerto in Sol maggiore - Tempo du minuetto, J. Mysliveček - Concerto in Fa maggiore - Andante cantabile, J. Mysliveček - Concerto in Do maggiore - Allegro con spirito...
Puis j'avais découvert cet album (*)' un album lourd' épais, document sans rapport avec celui' squelettique et léger, que m'avait prêté le premier jour la dame au ton respectable. Dans un étonnant raccourci, la vie de Milada m'était révélée. Je ne pus approfondir chaque image' et pourtant chacune en moi vibrait, m'interpellait. Je découvrais les maillons disparus, ces jalons fictifs qu'avait recréés mon esprit. Milada, neuf ans, parc du Château. Je voyais comme un ange annonçant la jouvencelle. Pourra-t-on jamais savoir ce que peut représenter la fillette? Préfiguration de la Femme' adulte inaboutie? Plutôt pure icône indemne encor de la sexualité, quintessence indépassable avilie par l'adolescence? Fébrilement' je tournai les pages. Milada, là' toujours Milada. La fillette alors devenait fille élégante' éblouissante. Milada sur le pont Charles. Milada' Milada... Puis subitement Dagmar posant au bras de son mari. Déjà Dagmar en sa maturité' sans qu'elle eût jamais de jeunesse. Dagmar qui remplaçait Milada. Que paraissait bizarre ainsi la substitution des cousines? Pourquoi jamais ne les trouvait-on réunies sur un cliché? Leur incompatibilité, se traduisant matériellement, semblait écarter la fixation conjointe en un pigment argentique. Cette exclusion réciproque' aussi bien dans l'espace et le temps, soulevait ma perplexité. J'imaginai que Dagmar eût jadis retiré certains clichés. Quel sentiment tragique ou malsain pouvait expliquer cette éviction? Quelle action répréhensive ou honteuse en constituait l'origine?
C'est alors que j'entendis l'entretien s'achever dans le vestibule. Je posai précipitamment l'imposant album. Quand dagmar apparut, je tâchai d'oublier le trouble où m'avaient plongé ces découvertes.

Josef Mysliveček - Un des nombreux compositeurs d'origine tchèque qui firent carrière (souvent brillante) dans différents pays d'Europe au 18e siècle. Né à Prague en 1737, fils de meunier, il préférait étudier la musique. Violoniste et organiste, en 1763 il partit pour l'Italie étudier le chant et la composition d'opéras. Il connut de grands succès à Parme, Naples, Turin, Florence, Rome, Venise... (à Venise il fut appelé Il divino Boemo). Auteur de plus d'une dizaine opéras, plusieurs oratorii, ainsi que de pièces instrumentales. Certains de ses opéras furent copiés pour la cour du roi de Portugal pour être représentés à Lisbonne. En 1771 Mysliveček fut reçu comme membre de l'Académie philharmonique de Bologne. L'éblouissante carrière de Mysliveček reçut un écho favorable dans sa ville natale, il fut acclamé à Munich, mais finalement, malade et ruiné, il meurt dans l'oubli en 1781 à Rome. Il est enterré dans l'église San Lorenzo in Lucina. La musique de Josef Mysliveček, influencée par le style italien, s'inspire également des éléments mélodiques propres au folklore tchèque.
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* Volgetemi pietoso... Regardez- moi, miséreux, d'un regard plus amoureux, ô, belles lumières... mais tellement fières.
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* Introduzione et variazioni - Introduction et variations sur le thème Plus jamais triste de la cerenentola de Rossini.
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* l'album - Une allusion au roman de Zábrana. Le détective, dans le cadre de l'enquête, visite clandestinement l'appartement d'une héroïne. En fouillant dans son bureau, il découvre l'album d'enfance de la jeune femme, ce qui lui fournit des indices pour son enquête. Claude Ferrandeix exploite la description de l'album de façon analogue.
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RUPTURE


La visite au cabinet dérobé, qui me valut si peu d'éclaircissements, fut le point culminant de mes bons rapports avec la dame. Comme on le verra, la suite allait conduire à la rupture. Cette évolution' d'après ce que je conjecturai, commença quand elle eut découvert mon empathie pour Milada. La relation pouvait-elle être avérée? Je n'aurais pu néanmoins l'affirmer. Nourrissait-elle un sentiment de jalousie? Pourquoi donc avait-elle ainsi résolu d'œuvrer pour sa mémoire? N'était-ce afin de réparer sa faute envers elle? Malgré mes présomptions' je n'imaginais pas Dagmar en meurtrière. Je ne pensais pas qu'elle eût pugnacité pour manier un surin, ni duplicité pour manipuler un flacon de cyanure. Son regard ne trahissait pas d'éclairs fulgurants, ne voilait pas de reflets troubles. C'est l'opinion sur les mœurs' principalement' qui flétrit notre amitié. Nul sujet ne pouvait nous accorder, ni sur l'art' ni sur la politique et ni sur la Morale. Moins encore celui si risqué de la Femme et de la Beauté. L'antagonisme opposant nos arguments creusait un fossé dangereux. La rupture' alors' apparut irrémédiable.
J'entamais toujours le propos. Sa répartie le suivait comme écho malin qui se plût à le contredire.
*
«Ne pensez-vous que la jeunesse est apogée pour la Femme? Sa beauté correspond à l'aspiration vers la sublimité» -«Quand mûrit son cœur et sa raison, la femme est épanouie dans son âge avancé»
-«Ne croyez-vous que l'âme au cours de sa vie, comme il en est de son miroir' la Beauté, ne décline insensiblement?» -«Plus que la beauté' simulacre apparent, la richesse intérieure au long de sa vie la grandit»
-«Ne croyez-vous qu'un être en vieillissant ne se dégrade?» -«Ne croyez-vous qu'un être en vieillissant ne s'améliore?»
-«Le parfait amour est celui qui peut unir deux angelettes» -«L'amour ne peut qu'unir l'homme et la femme»
-«L'amour' une idiotie que maintient la tradition, tourneboulant jusqu'à l'hystérie les demeurées» -«L'Amour' plus beau cadeau réciproque entre amants»
-«Quelle horreur absolue, cette union réunissant deux humains de sexe opposé!» -«Quel bonheur absolu, cette union réunissant deux humains de sexe opposé!»
-«L'homme à la femme uni, ce couple est désastreux» -«L'homme à la femme uni, ce couple est merveilleux»
-«Qu'il est beau d'imaginer une île où ne peut accoster nul homme! Seul y vit un collège élu de prêtresses» (*) -«L'on étoufferait dans un féminin collège. La communauté pour s'épanouir doit comporter les deux sexes.
-«Rien n'atteint mieux grâce' élégance et raffinement, qu'un nœud rouge agrémentant les cheveux longs d'une adolescente» -«La fanfreluche émoustille à plaisir vos sens grossiers. Vous recherchez des catins pour vous procurer des voluptés bien terrestres»
-«Le ruban' le froncis d'un vêtement' plus ne sont-ils importants, que les pensées des grands savants?» -«Comparées aux pensées des grands savants, ces niaiseries sont naturellement sans valeur»
-«Ce qui chez un être importe est la Beauté beaucoup plus que l'esprit» -«Bien plus que la beauté, ce qui chez un être importe est l'Esprit»
-«Vous niez la Femme en tant que rivale et vous niez votre essence» -«Pour vous, la femme est un bel objet qui doit conserver son esprit vide»
-«La femme en s'éprenant d'un homme âgé s'humilie» -«Non, La femme' épousant un homme âgé, grâce à lui s'élève en connaissance' en expérience. N'est-ce enrichissant plutôt que fréquenter un jeunet irréfléchi?»
-«La femme enlaidit son visage en l'affublant de lorgnons» -«Respectabilité' sérieux, sont des atouts pour la femme âgée pourvue de lunettes»
-«Lors qu'un étroit pantalon détruit sa beauté, La femme est élégante en robe» -«La robe' instrument de séduction' de soumission. Le pantalon' marqueur de libération' d'action»
-«Vous niez les valeurs de la féminité» -«Vous amalgamez la femme aux valeurs secondaires»
-«Ne seriez-vous par hasard misogyne?» -«Par hasard' ne seriez-vous misogyne?»
*
L'Art ne fut pas sujet de moindre opposition radicale.
«Croirait-on supérieur un artiste accompli techniquement, cependant qui ne trouverait pas l'inspiration? -«Prendrait-on pour un artiste un gribouilleur dévalué, prétendant sans technique élaborer des chefs-d'œuvre?»
-«N'est-il supérieur celui qui montre inhabileté parfois, mais dont les fulgurations côtoient les hauteurs sublimes?» -«Peut-on croire au génie d'un malhabile artiste?»
-«Par votre obsession de la méticulosité, vous cassez tout lyrique élan» -«Votre élan vers un lyrisme ampoulé ne fait que masquer vos déficiences»
-«Votre excessif goût pour le détail confine à la petitesse» -«Votre affligeant goût pour les tableaux grossiers rejoint l'amour du kitsch»
«Vous décriez l'art moderne et refusez la transgression» -«Vous demeurez ébahi devant les supercheries modernistes»
L'évocation de ma visite au musée Bertramka ne fit qu'envenimer la dispute.
«Comment n'avez pas été bouleversé? considérant les témoins de ce génie majeur que fut Mozart» -«Bien sûr' Mozart' mais ce génie' Smetana' Smetana, c'est d'un niveau supérieur» -«Smetana' d'accord' mais ne comparez pas. Mozart est d'un niveau supérieur»
Et la dérive obligée vers la politique acheva l'opposition»
«La sceau de la slavité n'est-il valeur essentielle?» -«Bien sûr' le cachet slave émeut vos sens. Vous n'y voyez qu'un exotisme»
-«La culture occidentale est à l'unisson de vos goûts mesquins» -«La société soviétique est à l'unisson de vos penchants limités»
-«Vous demeurez éblouie par la Mittle Europa naufragée. Vous tentez vainement d'y raccrocher la Tchéquie» -«Vous demeurez ébloui par un pansalvisme à jamais dépassé»
-«Vous perpétuez la soumission de la Bohême à l'Autriche» -«Vous poursuivez la soumission de la Tchécoslovaquie par les Soviets» (*)
*
Son conventionnalisme étriqué' de néo-féminisme imbu, finissait par excéder ma patience. Comme un flot sur un écueil' ma rhétorique' inutilement, se rompait sur le rempart de ses réparties inverses. Je n'y voyais que poncifs d'un esprit niant les valeurs positives. Son discours me paraissait un jus de moraline abstraite. Symétriquement, j'opposais mes opinions marquées par la réalité sensible. Toujours' elle affirmait ses propos avec pondération, j'exprimais les miens avec passion. J'enrageais car je la soupçonnais d'exagérer ses convictions. Ne voulait-elle à ce jeu se délecter par mes réprobations? Finalement, je la savais trop subtile au fond pour soutenir ces pensées bornées, ces billevesées concernant l'amour et la Femme. Je la trouvais horripilante' insupportable' odieuse.
Abordant concrètement l'objet de la collaboration, nos désaccords devaient évoluer vers la rupture. La conception de mon article achoppa sur les illustrations. J'avais patiemment sélectionné des photographies. Par la beauté' la passion' qui s'en dégageaient, ces clichés traduisaient une image élevée de sa cousine. Par tous les moyens' elle écarta mes propositions. Curieusement' elle optait pour des vues ratées' en contre-jour' mal cadrées. Les défauts lui paraissaient des qualités, que l'ombre accusât disgracieusement les traits, que la surexposition les aplatît fadement. Systématiquement' elle écartait les portraits qui me semblaient meilleurs. Tout ce qui pouvait évoquer charme' agrément' signifiait pour elle une opprobre. Pourquoi' me disais-je' en nos sociétés, la Beauté nous apparaît-elle ainsi qu'un blasphème insupportable? Soutenus par la personne œuvrant pour un être aimé, du moins prétendument, je ne savais que penser de ces critériums négatifs. Pis que cela, Dagmar voulut insérer des photographies la représentant. Je ne concevais pas que la mécène ainsi pût s'imposer. Pourtant' je savais que Dagmar' plutôt réservée, n'était nullement prétentieuse. Comment expliquer ce paradoxe? Les portraits dans l'âge avancé lui paraissaient beaucoup plus convenables. J'interprétais cet essai de substitution comme un reliquat, témoignant de la jalousie qui l'opposait à sa cousine. Je me remémorais les propos du Conservateur à Bertramka. Cette inadmissible extrémité m'avait poussé dans mes derniers retranchements. Je reportai sine die mon projet d'article.
Après nos entretiens cordiaux' prudents et respectueux, les propos abrupts que nous échangions, déplacés' déphasés, m'apparaissaient comme énormités incongrues. Je ne pouvais manifestement les approuver. Nous semblions à l'extérieur de nous-mêmes. J'eus l'impression que nous simulions des acteurs jouant un scénario. Le recours au dénigrement personnel fut le dernier degré.
*
«Milada valait mieux que vous» -«Comme écrivain musical' vous séduisez, mais non comme individu»
-«Vous la haïssez» -«Vous me haïssez»
Là fut notre échange ultime. Je sortis immédiatement du boudoir mauve en claquant la porte. Je me jurais de ne plus jamais y retourner.

Quel bonheur - Allusion à l'île d'Aran pendant l'Antiquité, interdite aux hommes, telle que l'a évoquée l'auteur dans Saga celtique (La Saga de l'Univers 2007 Éditions Sol'Air)
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* empire soviétique russe - Le royaume de Bohême perdit son autonomie au 17e siècle, à la suite de la guerre de 30 ans. Il fut incorporé comme province dans la monarchie austro-hongroise, la langue officielle étant l'allemand. De nombreux personnages célèbres sont d'origine tchèque ou nés sur le sol de la future Tchécoslovaquie, comme Sigmund Freud, né à Příbor en Moravie et une pléiade de musiciens au 18e siècle. Leurs noms furent souvent germanisés. En 1918 est née la Tchécoslovaquie, réunissant la Bohême, la Moravie et la Slovaquie. Le premier président fut Tomáš Garrigue Masaryk. À la suite de la deuxième guerre mondiale, la Tchécoslovaquie fut soumise au régime communiste pendant plus de quarante ans sous la dépendance de Moscou. Pendant le Printemps de Prague en 1968, un nouveau gouvernement, avec le président Ludvik Svoboda et le premier ministre Alexandr Dubček - tenta une ouverture plus démocratique selon le concept du socialisme à visage humain. Mais le 21 août 1968, la Tchécoslovaquie fut envahie par l'Armée rouge et les armées alliées du Pacte de Varsovie. Le gouvernement fut destitué.
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UNE FILLE BLONDE DANS LA VLTAVA


En regagnant mon hôtel' je maudissais la dame au ton respectable. Je devais l'avouer, le dernier sursaut de nos démêlés n'avait pas été glorieux pour moi. Bien que je m'étais juré' moins de huit jours auparavant, d'abandonner mon travail sur Milada Borová, je me retrouvais à Prague aujourd'hui pour le continuer, suivant l'injonction de la cousine. C'est un appel de sa part qui m'avait relancé. L'initiative aurait pu s'interpréter à ses dépens' témoin de l'intérêt que je représentais pour elle. Cependant' la créditant, cela signifiait qu'elle avait pouvoir de maîtriser les événements. La seconde hypothèse allait irrémédiablement s'imposer à moi, sans que je pusse influer afin de redorer mon blason. Nous avions donc poursuivi les tractations concernant les photographies. J'avais l'intention de refuser même un semblant de concession. Naturellement' j'obtempérais à tous ses caprices. Je négociai néanmoins' à l'issue d'un héroïque affrontement, l'utilisation d'un médaillon format tondo Renaissance italienne. Cet ovale' à mon goût' valorisait assez bien la musicienne. La publication le présenterait en couverture. Dagmar m'embobinait en usant d'arguments inacceptables... que j'acceptais finalement. Je protestais' je pérorais dans le combiné, mais sa voix suave et cependant résolue, dégonflait mon ire. Mes éclats' mes passions pour l'absolu, sous l'effet de ses propos mesurés, finissaient par avorter pitoyablement. Selon son jugement' je n'étais pas raisonnable. J'étais même à-demi fou' la tête emplie d'opinions bizarres. Suivant sa logique arrangeante' elle était là pour m'assagir. Définitivement, je touchai le fond de l'humiliation quand je franchis à nouveau, malgré mon absolue résolution, le maudit seuil du boudoir mauve. L'évènement se produisit par le truchement d'un fallacieux prétexte. Je me surpris sans déplaisir commettant cette abomination honteuse. J'entretins même un dialogue aimable avec la dame odieuse. Je m'inclinais donc à l'issue d'un combat vaillant. Pouvait-on concevoir un dénouement différent? Dès qu'elle avait jeté son dévolu sur moi' le premier instant, mon asservissement à sa volonté se trouvait consommé. Patiemment' son discours avait tissé la toile afin de m'emprisonner. Vainement' je me débattais pour échapper au filet de son regard. Dans le cou du furieux taureau que j'étais, sans faille' elle avait planté sa banderille infusée d'enjôleur poison. Je m'écroulai dans l'arène' abattu par ma propre exaltation. J'étais le tigre assujetti par la gazelle. Je devenais Hercule agenouillé devant Omphale. Néanmoins' je me jurai d'assouvir ma vengeance. J'enquêterai plus que jamais sur la biographie de Milada, sa cousine adorée' sinon détestée. Son handicap' interdisant de longs trajets, me procurait une opportunité. J'en profitais allègrement.
Une enveloppe au cachet de cire attendait mon arrivée. Quelqu'un l'avait glissée discrètement sous l'huis de ma chambre. L'écriture illisible évoquait un vieux grimoire exhumé par miracle. Cette inattendue missive induisait une inquiétude en mon esprit. L'enveloppe à l'aspect rugueux' parcheminé, gisait comme un objet lourd de menaces. Je pensais' la considérant' à l'effroi qu'évoquait un sépulcre. Je m'interrogeai. Que pouvait contenir ce courrier, sommation' prédiction de mort' funèbre annonce?... Quelle inconnue main' suspecte et mal intentionnée, subrepticement l'avait écrit? Lorsqu'une échappée lui permet de se déployer, l'imagination promptement s'émeut. Nous sondons le champ du possible aux confins de l'incertain, soulevant l'irrationnelle horreur tapie dans notre inconscient. Mon cœur battait. Je sursautai quand m'apparut au revers un dessin, tampon figurant un crâne. J'hésitai. Ne devais-je éviter ce piège évident? Je pouvais brûler cette enveloppe au lieu de la décacheter. Par ce biais élégant' je me trouverais à l'abri de la malveillance. Mon esprit demeurerait serein. Cependant' ma curiosité l'emporta sur ma prudence. J'arrachai fébrilement le sceau.
Alors' ce texte' en écriture énorme et rouge' apparut à mes yeux:
Une fille blonde dans la Vltava
Deux photocopies accompagnaient ces mots. Chacune' assez mal imprimée, reproduisait un articulet provenant de journaux tchèques. La première indiquait le titre Světlovlasá dívka ve Vltavě (*) suivi de la référence Večerní Praha 19 septembre 1997 (*). La seconde' au titre assez peu lisible Anonymní dobrodinec (*) reproduisait un cliché de qualité médiocre. L'on y reconnaissait néanmoins un tombeau marqué d'une épitaphe: Milovnici umění (*). La notification référait au quotidien précédent, mais la date en était postérieure. De là, se détacha par une agrafe un document passablement froissé. La page était rédigée dans un français très approximatif.
Je compris qui pouvait avoir imaginé cette exhibition funèbre. Karel évidemment. Je n'étais pas naïf au point de croire à ses loufoqueries. La graphie de l'écriture apparaissait déformée, ce qui lui conférait un caractère énigmatique. L'orthographe assez fantaisiste accroissait encor cet effet. De plus' mon traducteur avait raturé volontairement certains mots, surajouté parfois des commentaires. La missive ainsi devait représenter un parcours initiatique. Je devais en élucider le contenu, probablement par le recours d'un opuscule ésotérique. Je m'avisais qu'un trivial dictionnaire en tchèque et français conviendrait. Je passai la journée pour déjouer les traquenards que m'avait dressés Karel. De surcroît, j'effectuai la tâche' éclairé par le rayon falot d'un lumignon, condition pour susciter l'atmosphère idoine à cette opération. Plusieurs fois' je fus sur le point d'abandonner. Certainement' un coup téléphonique aurait solutionné mon problème. Karel m'eût fourni sans difficulté la traduction, mais cela m'aurait couvert de honte. Mon interlocuteur m'aurait impitoyablement blâmé. J'aurais en effet détruit la scénographie qu'il avait élaborée. J'obtins finalement un résultat, bien que je fusse ignorant en herméneutique. Champollion' découvrant le sens du hiéroglyphe égyptien, ressentit frisson moins vif à l'issue de son labeur.
Aussitôt se dégonfla mon enthousiasme. Le contenu de ce texte apparaissait assez creux. J'eus l'impression d'une exploitation journalistique à sensation. Les éléments justificatifs me paraissaient légers, bien que l'évènement fût tragique. Près de la digue avoisinant Štvanice, (*) petite île au milieu de la Vltava, des kayaqueurs avaient découvert le corps d'une inconnue. Le cadavre' ainsi retenu dans un banc vaseux, fut repéré lors de la crue violente au printemps. Sans le moindre élément probant, la criminelle hypothèse était mise en exergue. L'autopsie fut bien pratiquée, mais les autorités n'avaient jamais communiqué le résultat. Le deuxième article au titre Anonymní dobrodinec, soit Un bienfaiteur anonyme relatait l'érection d'un somptueux tombeau par un donateur. La sibylline épitaphe en était Milovnici umění, À une âme passionnée d'art.
Le corps' notifiait le quotidien, fut découvert plus de vingt années auparavant. L'annonce en fut occultée, l'enquête expédiée sommairement. Pour obtenir ce renseignement, je supposais que mon traducteur avait écumé la presse.
La prose ambiguë, masquant son défaut d'information pour le traduire en suggestion, produisit bien sur mon esprit l'effet escompté. Le titre Une fille blonde dans la Vltava, Světlovlasá dívka ve Vltavě, m'obsédait. Pour bien m'imprégner de son évocation, je le répétai plusieurs fois en français comme en tchèque. Plus qu'une idoine élocution, ma phonétique en ce langage étranger relevait de la fantaisie. Le mot světlovlasá (*). de ma glotte exigeait un effort insurmontable. Ce mot si long pour signifier blonde, cela me parut fantastique. Ce terme en tchèque avec son polyconsonantisme accusé' me sembla superbe. De surcroît' il était magnifié par l'adjonction d'accents diacritiques(*). Cette association graphique évoquait une impression de féminité, sveltesse et jeunesse. Dívka(*) (*)' signifiait femme ou fille. Sa ressemblance avec l'italien diva me plut, bien qu'imaginer une étymologie commune était fantaisiste.
Une fille blonde dans la Vltava, Světlovlasá dívka ve Vltavě. L'image était pathétique et mélodramatique. J'en étais bouleversé. Quel effet spécifique induisait le titre Une fille blonde dans la Vltava plutôt que Une fille dans la Vltava? Pourquoi le journaliste avait-il indiqué le qualificatif blonde, souvent dévolu dans Prague à la gent féminine. Savait-on réellement la couleur de cheveux que possédait la fille? L'imprécision des faits conduisait à contester cette assertion. Je suspectais plutôt l'invention d'un journaliste en mal de sensation. Quel étonnant paradoxe! La valeur de blondeur' si banale ici, ne ternissait pas le pouvoir de la caractéristique. Réalité multipliée' mais imaginaire unicité. Je compris ce qu'impliquait blonde en ce contexte. Le mot suggérait belle' extraordinairement belle. Plus encor' il signifiait sublime' exceptionnelle et pure' innocente. Pure' absolument pure. Cette équivalence unissant blondeur et beauté s'établissait malgré la réalité. Chataine et belle ainsi pouvait exister comme aussi bien laide et blonde. L'effet découlait de l'adjectif, superflu dans le contexte' et possiblement faux, mais fondamental pour susciter l'impression chez un lecteur. Cet enlisement de la pureté plongée dans la boue de la Vltava, plus encor induisait le choc engendré par le titre. L'article ainsi provoquait l'impact espéré car la fille était belle. Retrouver le corps d'une inconnue laide au milieu de la Vltava, ce fût un évènement d'un mineur intérêt. Le télescopage annoncé de la Mort et de la Beauté, seul produisait l'euphorisation lyrique. Décemment' l'on ne pouvait écrire Une belle fille dans la Vltava, titre incongru pour un journal sérieux, mais l'on pouvait écrire Une fille blonde dans la Vltava. Subrepticement, cela revenait à Une belle fille dans la Vltava..
Le mot de fille' un mot si vague et si puissant, riche en son indéfinition, par son ambiguë polysémie, par ses possibilités connotatives... Dans sa traduction, Karel avait compris la nuance en le choisissant plutôt que celui de femme. Le titre Une femme blonde dans la Vltava, sans doute aurait paru sévère autant que plat, mais le titre Une fille blonde dans la Vltava, devenait irrésistible' affriolant' excitant.
Et l'on ne devait pas oublier la Vltava, la rivière' un élément typiquement lyrique' épique. La fille et ses cheveux, la rivière' ainsi trois entités qui symbolisaient l'état liquide. Mais la rivière en sa dimension géographique implique énormité, la fille induit fragilité. Simultanément, la rivière en essence évoque une idée semblable et contraire à la fille. Ce cours d'eau' la Vltava' mot fascinant par sa phonie, qui drainait la sève ignorée de cette inconnue patrie slave. Certains noms ont pouvoir d'évoquer un peuple en son originalité, son étrangeté. C'est ainsi que dans leur sillage émerge un faisceau de sonorités, chants' rumeurs, clameurs' images...
La Vltava, je la voyais depuis son apparition miraculeuse au pied des monts. Je la suivais jusqu'à sa dissolution dans l'immensité marine. La Vltava (*)' source au milieu des herbes. Mélodie suave et sons cristallins' délicats, flûte et harpe... La forêt' luxuriance' interjection, trompette et cor... Village en fête' impulsion' jubilation, violon' violoncelle... Voici la nuit' douceur et sérénité, reflets de lune et jeux des rusalkas' (*) inflexions modulations, flûte et clarinette... Puis horreur' la cascade' effroi' tourbillon, déchirure' éclaboussure' explosion, timbale et cymbale... Puis enfin solennité' majesté, calme épanchement parmi les monuments' bâtiments, tuba' trombone et cor...
Tout cela dans ces deux syllabes. Le triplet consonantique induisait un charme irrésistible. Curieuse harmonie s'opposant à l'italien si fluide! La répétition du v comme aussi du a rajoutaient leur écho. V' l' t', fleurons de l'alphabet' sonorités magiques. Je remarquai la désinence attribuable au datif (*). Comme en ancien grec' ce a terminal pouvait devenir un ě, par là même évoquant un engloutissement de la fille au fond du gouffre. Le ě symbolisait ténébrosité, profondeur éteignant luminosité. C'était la Mort ensevelissant la Vie.
Je constatai par ailleurs que' řeka' le mot fleuve' était féminin, de même aussi le nom Vltava. Troublante insistance à l'égard de cet élément, plutôt mâle en sa brutalité sauvage. Ne semblait-il revêtir une apparence ambiguë, suggérant l'ondoyance et la perfidie, ces deux attributs supposés de la féminité?
Une fille blonde dans la Vltava, Světlovlasá dívka ve Vltavě. Je me sentais submergé par un flux d'impressions. J'imaginai le drame absolu' shakespearien précédant l'issue fatale. Dans mon esprit délirant' je reconstituais un récit picaresque. Une fille blonde dans la Vltava, Světlovlasá dívka ve Vltavě, cela pouvait représenter le titre éloquent d'un roman noir. Ce cadavre ainsi révélé, ce n'était celui de la bourgeoise ou de la prolétaire effacée, de l'honnête épouse ou de la consciencieuse ouvrière. Non' car la fille était probablement et même inévitablement, courtisane' entremetteuse' artiste... Pourquoi ne serait-elle aussi compositrice et violoniste? Sa nature épousait l'univers supérieur ou la déchéance. N'avait-elle éprouvé la sublimité, le bas-fonds de la corruption? La double extrémité rejoignait l'exceptionnalité. La fille avait connu les rêveries d'une âme idéaliste. Puis la vie triviale en ses rets l'avait emportée. Sans frein' sans limite' elle avait subi l'avilissement' l'ignominie, l'atmosphère enfumée des orgies sous les feux des bars malfamés. La passion d'un amour fou l'avait saisie, puis la désespérance et l'errance à travers les rues. C'est alors que l'avaient brisée' fauchée, la marche au supplice et le sabbat d'un orageux crépuscule. D'un coup' la voici plongée dans l'onde et la fange. Les vénéneux plaisirs' les dangereux ébats, fatalement' inéluctablement', devaient conduire à la résolution tragique. Une fille blonde dans la Vltava - Světlovlasá dívka ve Vltavě. J'imaginais le tombeau délaissé' délavé, qu'envahit la mousse et l'herbe en un recoin de cimetière. C'était là tout ce qui demeurait de ces passions' de cette agitation. Le silence' éternel' absolu silence.
J'eus l'idée soudainement de situer le cimetière Olšany. Pour cela, je pris un plan que m'avait confié Dagmar. L'utilisant pour une investigation qu'elle avait strictement défendue, j'y trouvais un plaisir un peu cynique. Vers l'Ouest' en bas d'un quartier nommé Žižkov, je vis' bordées par l'avenue Jana Želivského, deux étendues que des croix stylisées ponctuaient, Židovské Hřbitovy pour l'une' Olšanské Hřbitovy pour l'autre. Hřbitovy, cimetière, imaginais-je, Hřbitovy (*), terme absolument hideux' épouvantable' évoquant l'horreur macabre. Hřbitovy, vocable agressif' anguleux' dur. La consonne H muette en augmentait l'abrupt abord, l'y en appesantissait la fin. La consonne ř et la b, dans l'ordre inversé de leur congruence' occasionnaient un brutal heurt, ce qui transformait la vivacité propre au son i, créant incisivité farouche et cruelle insistance. Je remarquai de surcroît l'accent de ce r mystérieux, lui prêtant probablement sa prononciation particulière. Le h surtout m'interpellait, signe incongru qui brisait l'organique harmonie d'une élocution. Je l'avais toujours haï, notamment en son aspect de majuscule. H, lettre écartelée s'imposant avec ostentation, lettre infatuée par son importance illusoire. Bien souvent' son effet à l'oralité s'avérait nul. H, lettre insignifiante et superflue, parasite occasionnant hiatus choquant et malséant, cassure inopportune. Hřbitovy, c'était l'aven de la Mort.. Je ne savais quelle était la prononciation de ce h (*), mais je le soupçonnais de créer avec la combinaison du rb, une association bizarre' antipathique. Ce terme évoquait en français les mots de bistouri' d'orbite. Quelle autre image aurait-on vue, sinon l'orbite osseuse et creuse ouverte en un crâne? Hřbitovy' c'était, nécessairement' objectivement, par sa conformation phonique' un mot redoutable' un mot détestable.
Sur le bord opposé de l'avenue Vinohradská, deux empattements d'un rouge aveuglant ceignaient un motif en croix blanche. Symbole évoquant le sang' la maladie' l'agonie, Vinohradská nemocnice' l'hôpital. Ce bâtiment où l'on meurt jouxtait l'espace où les morts séjournent! La praticité sordidement s'imposait. Karel eut commenté la situation par une observation fine. Suprême avantage en effet, les moribonds alités, non loin' pouvaient apercevoir la concession qu'ils occuperaient bientôt. N'était-ce une attention délicate à leur égard? Cependant' je vis sur la carte auprès de ce lieu sinistre un nom, Flora. Dans cet environnement, sa présence apparaissait erratique' aberrante. C'était la fraîcheur' la vie' le printemps' la jeunesse. Le fascicule accompagnant le document, fournissait un complément statistique au sujet d'Olšany. La traduction française' humoristique involontairement, paraissait parfois bizarre.
Olšany: 112.000 enterrés dont 200 caveaux en forme de chapelle, 25.000 tombeaux (en pierre), 65.000 tombes (dans la terre), 20.000 tombinettes (carrés pour urnes en colombarium), 6 colombariums, 2 prés de dispersion.
Une imposante énumération poursuivait la présentation. L'on eût cru les collections dont s'enorgueillissait un musée, l'équipement balnéaire affiché pour un lieu de villégiature. Cité jumelle au milieu de la cité, cette immensité sépulcrale en sa dimension m'effrayait, malgré sa réduction cartographique. Face à face' agitation, Paix, l'éphémère et l'Éternité, le mensonge et la Vérité. Les défunts demeuraient humblement serrés l'un près de l'autre' immobiles. Je les concevais simultanément de manière antinomique. Tantôt' j'imaginais leur myriade éplorée, dont chaque âme avait connu joies' amours' souffrances. Tantôt je voyais leur cohorte effarante ainsi que de haineux spectres. Je songeais que parmi leur nombre indéfini' torturée' tourmentée, reposait la fille aux cheveux blonds...
Je considérais toujours ce plan. Je m'engloutissais dans cette ambulation virtuelle oculaire. Je me complaisais dans ce graphique et sémiotique itinéraire. Le symbole abstrait suppléait l'objet réel. Par sa représentation, je voyais la cité concrète et palpable. Des noms inconnus s'offraient à mon regard. Chacun pouvait signifier quartier' monument' voie... lieux chargés d'un passé millénaire. L'Histoire avait imprimé ses témoins, son empreinte implacable et fatidique' inexorable et tragique. Pourtant ne devenaient-ils au long des années, lieux banals' communs' où vaquaient les habitants? lieux imprégnés' marqués' par l'habitude et les vicissitudes: Na Balkáně (*), Židovské pece Nádraží Žižkov, Vršovice Husův sbor, Záběhlice Kostelik Panny Marie, Pankrác Vrchní soud Věznice, Podolí Žluté lázně, Smíchov Bertramka, Staropramen, Košíře Malvazinky, Sídliště Podbělohorská SK Čechie, Petřínské sady Hvězdárna, Hladová zeď, Hradčany Pražský hrad, Vojenské muzeum, Zlatá ulička, Daliborka, Národní galerie, Arcibiskupský palác, Břevnov Břevnovský klášter, Strahovský stadion, Bubeneč Stromovka, Staré Město Rudolfinum, Filozofická fakulta, Staroměstská radnice, Karolinum, Stavovské divadlo, Nové Mĕsto Národní Muzeum, Fakultní nemocnice, Emauzy, Botanická zahrada... Tous ces noms provoquaient en mon esprit un fascinant effet. Ronde ensorcelante' irradiante' inexplicable' incompréhensible.
Ainsi, la cité sécrétait la structuration révélant sa maturation, l'évolution des humains de leur naissance à leur disparition. L'on y trouvait la maternité, lieu d'enfantement où vagissaient les nourrissons, la crèche où grandissaient les bambins, l'athénée' l'université' le campus où l'adolescent apprenait, puis le mouroir' la polyclinique où le vieillard agonisait. Le cimetière enfin, l'étape ultime où s'entassaient les défunts. L'on y pouvait lire aussi les occupations des vivants, contrastées' multiformes. L'égoutier s'affairait dans la catacombe où l'excrément s'écoulait. Non loin rêvait à la pansélène un poète en sa mansarde ajourée. Là s'entraînait un éphèbe au gymnasium. Là' dans le tribunal' un avocat plaidait. Là' des malfrats purgeaient leur peine au fond de la prison. Dans son église' un pontife adressait à Jehova sa prière. Là' dans le conservatoire un musicien composait. Là' dans l'Observatoire un astronome ébloui scrutait le firmament... Je pouvais par la pensée concevoir cet agglomérat, cette agrégat de passions' de pulsions. Façonnant sa création' présidant à sa croissance et perduration, n'était-ce un décret de l'obscur Destin? Plutôt n'était-ce effet de fortuits aléas, d'évènements stochastiques? La cité, chaos' cancer' tumeur' sinon rêve ou chimère? Ce corps immense à mon regard se trouvait offert' étalé, Praha' Mater Urbium. Sa profondeur sombre enfermait des boyaux intestinaux, réseau de canalisations' bassins de rétention' d'épuration. Dans les banlieues' quartiers, parcourant sa chair' minéral tissu, transitaient l'artère et le capillaire' avenues' rues, voies où chaque automobile était globule' hématie. Par ses cheminées' pareillement aux naseaux méats, s'échappait en fumée son haleine. Son armature osseuse érigeait murs de soutènement, ballasts' remblais' enrochements. Les remparts constituaient sa carapace. L'encablure électrique ainsi que nerfs la sillonnaient. Chaque antenne éployée devenait une attentive oreille. Les caméras surveillant hypermarchés' monuments' simulaient vigilants yeux. Chaque habitation cloisonnée mimait cellule en sa membrane. Son encéphale et cerveau s'identifiaient à la mairie. Là' chaque édile' attaché' conseiller' tel neurone à ses pairs, joint par la synapse' invisible union du lien social, déterminait sa politique' orientait son avenir.
La nuit tombait. Je m'allongeai sur mon lit, me remémorant alors un nom, celui du quotidien Večerní Praha. Mais où pouvais-je avoir déjà vu cette appellation? Mon esprit s'éclaircit, le boudoir mauve. Là' parmi les revues sur le guéridon se trouvait ce journal. Mais après tout' ce n'était pas si curieux. Dagmar semblait à son pays très attachée. Son abonnement à ce périodique apparaissait naturel. Ma pensée revint de nouveau sur le titre obsédant, Une fille blonde dans la Vltava, Světlovlasá dívka ve Vltavě. Je ne pouvais me dégager de sa magie phonétique et sémantique. Je m'endormis sur la vision d'un visage au teint pur dans l'eau boueuse. Une fille blonde dans la Vltava, Světlovlasá dívka ve Vltavě, Une fille blonde dans la Vltava, Světlovlasá dívka ve Vltavě...


* Světlovlasá dívka ve Vltavě - Une fille blonde dans la Vltava
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* Večerní Praha, 19. září 1997 - Prague du Soir, le 19 septembre 1997
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* Anonymní dobrodinec - Un bienfaiteur anonyme
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* Milovnici umění - À une âme passionnée d'art
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* l'île Štvanice Štvanice: Un des îlots de la Vltava aménagé pour les activités sportives dont tennis, football, sports nautiques (...), situé au niveau des quartiers Holešovice d'un coté et Karlín de l'autre.
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* Světlovlasá - Lire svietlovlasá [le a final se lit de façon prolongée] , un adjectif qui signifie exactement aux cheveux blonds. Le mot vient de světlý / blond, vlasy / cheveux
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* dívka - Jeune fille, fille. Dívka est un diminutif du terme dĕvka,(lire dievka) qui signifiait autrefois une servante de campagne et plus tard une prostituée (aussi au figuré une garce) Le terme est connu dans toutes les langues slaves (ex: dievotchka ou dievouchka en russe, dzievczyna en polonais, divtchina en ukraïne, etc). Le terme protoslave devьka provient du terme děva (dieva) signifiant nourrisson de sexe féminin, lui-même provenant du terme d'origine proto-indo-européenne doïwa: tétant / aspirant / suçant. À noter qu'en tchèque existent tous ces termes encore, ainsi: děva, dívčina ont une connotation poétique, děvka: connotation péjorative, dĕvečka: servante de campagne (aujourd'hui utilisation littéraire) ou au figuré: dans le langage parlé, la connotation est affective: il(elle) est mignon(ne), ou c'est un amour
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*deux accents bizarres - L'accent circonflexe retourné modifie la prononciation de la lettre au-dessus de laquelle il est placé. S'il s'agit du e, on le lit comme ie. Dans le cas des consonnes (c, s, z, r), il change leur prononciation: č= tch en français, š = ch, ž = j, ř = rz. À noter que la lettre š est utilisée en égyptologie. L'accent aigu a le même rôle qu'en français et il s'utilise au dessus des toutes les voyelles.
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*La Vltava - Cette description fait allusion au poème symphonique du même nom de B. Smetana. Le poème décrit le parcours de la rivière depuis sa source jusqu'à son union avec le fleuve Labe [Elbe] près de la ville de Mĕlník, La Vltava est considérée par les Tchèques comme un chef-d'oeuvre supérieur. Ce poème symphonique est joué à l'ouverture du Festival international de la musique classique Pražské jaro / Le Printemps de Prague organisé tous les ans du 12 mai au 4 juin depuis 1946 où il fut créé. Vltava est la forme tchèque de l'ancien nom germanique Wilthahwa qui signifie la rivière tumultueuse.
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*jeux des rusalkas - Roussalka Rusalka / Ondine. Un être de légendes, une fille, souvent très belle, mais néfaste, qui guette l'homme au bord de l'eau pour l'entraîner au fond. Le mot rusalka proviendrait du grec - en traduction rosalia, et se réfèrerait à la danse des filles à la Pentecôte(festival des roses). Dans la mythologie tchèque, les rusalkas sont souvent accompagnées par vodník un ondin, un être d'aspect souvent repoussant, par opposition à la jeune beauté des rusalkas. La danse des russalkas est évoquée par un court passage (lyre, clarinette) dans la Vltava de Smetana. Antonín Dvořák traite ce thème dans son opéra Rusalka.
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*la désinence du datif - Tout comme en latin, les substantifs et adjectifs tchèques se déclinent. En tchèque il existe 7 déclinaisons.
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*Hřbitovy - hřbitov: singulier – hřbitovy: pluriel, difficile à prononcer, notamment pour la plupart des étrangers, car le h du début se prononce et il est suivi d'une consonne tout aussi difficile, la consonne ř (à peu près rz ). Il faut cependant signaler qu'en tchèque courant le h ne se prononce pas...
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*la prononciation de ce h - En tchèque, un son expiré qui se forme au fin fond de la gorge, venant de la trachée.
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* Na Balkáně - un lieu-dit
Židovské pece- Les fours juifs, un lieu-dit
Nádraží Žižkov - La gare (ferroviaire ) de Žižkov, (arrt. de Prague)
Vršovice- un quartier de Prague 10
Husův sbor- Église portant le nom de Jan Hus, recteur de l'université de Prague et grand réformateur religieux qui s'insurgeait contre la corruption de l'Église. Jan Hus périt sur le bûcher au concile de Constance en 1415. Ses pensées sont à l'origine d'un long mouvement de révoltes qui porte son nom les guerres hussites. Ce motif des guerres hussites est évoqué dans le cycle Ma patrie de B. Smetana (poème symphonique Tábor et Blaník, lieux emblématiques, liés au mouvement).
Záběhlice – nom d'un quartier de Prague 10
Kostelík Panny Marie - L'église de la vierge Marie
Pankrác - un quartier de Prague 4
Vrchní soud – La Cour suprême
Věznice- La prison (de Pankrác)
Podolí -un quartier de Prague 4
Žluté lázně- Les bains jaunes (piscine)
Smíchov- Un quartier de Prague 5
Bertramka - villa Bertramka(Musée Mozart)
Staropramen- fabrique de bière du même nom
Košíře- un quartier de Prague 5
Malvazinky- un lieu-dit
Sídliště Podbělohorská- quartier Podbělohorská, ici le mot sídliště signifie un quartier moderne, construit dans la Couronne pragoise dans les dernières décennies.
SK Čechie - club de football
Petřínské sady - les jardins publics de Petřín
Hvězdárna - L'observatoire situé à Petřín
Hladová zeď- Le mur de la Faim, bâti sur la colline de Petřin, en 1360-2, par ordre de l'empereur Charles IV. Selon la légende, il voulut donner du travail au pauvres, victimes de la famine - qui sévit réellement dans ces années là en Bohême.
Hradčany - le quartier historique autour du Château de Prague
Pražský hrad - Le Château de Prague, fondé au IXe sur une colline qui domine la rivière. Les premiers rois, les Premyslides y font construire un palais, des églises, un monastère et entourent la citadelle d'un mur. Remanié au XIVe siècle. par Charles IV et puis Ladislav II Jagellon, il devient le centre culturel européen au XVIe siècle sous le règne de Rudolf II de Habsbourg. Ses successeurs siègeront à Vienne et le Château devient siège de la présidence de la République après 1918.
Vojenské muzeum - Le musée historique de l'armée/Château de Prague/Anc. Palais Schwarzenbzerg, datant du 1545-63, connu pour sa façade des graffiti.
Národní galerie - La Galerie nationale (galerie d'art européen) - Château de Prague, le Palais Šternberg, galerie d'art fondée en 1796, par le comte F.J. Šternberg
Arcibiskupský palác - le Palais de l'archiépiscopale, siège de l'archevêché / Château de Prague
Zlatá ulička - La Ruelle d'Or / Château de Prague, minuscules maisons, construites pour les gardes du roi Rudolf II, elles furent habitées ensuite par des artisans, alchimistes, orfèvres au XVIIe siècle (qui lui donnèrent son nom) puis au début du XXe siècle par des artistes, écrivains, dont Franz Kafka. Elles sont devenues un musée, des boutiques d'art et une curiosité touristique.
Daliborka- la tour Daliborka / Château de Prague, partie de fortifications, elle servit de prison. Elle porte le nom du premier prisonnier, le chevalier Dalibor condamné à mort pour avoir donné asile aux cerfs en fuite. En y apprenant à jouer du violon, Dalibor jouait si bien que les Pragois émus par son jeu lui apportèrent de la nourriture. Bedřich Smetana s'inspira de cette légende pour son opéra Dalibor.
Břevnov- quartier de Prague 6
Břevnovský klášter - le couvent de Břevnov, abbaye bénédictine / premier monastère masculin de Bohême, fondé en 993 par le prince Boleslav II et l'évêque Svatý Vojtěch / St.Adalbert
Strahovský stadion- Le stade de Břevnov(un important complexe sportif)
Bubeneč- quartier de Prague 6, un quartier majoritairement composé de villas construites au XXe siècle.
Stromovka - Un grand parc, un espace arboré étendu, avec un observatoire astronomique et un espace d'expositions et foires.
Staré Město - La Vieille Ville, le nom mentionné pour la première fois au Xe siècle, où le village constitué autour du château de Prague s'étend sur la rive droite de la Vltava. Une place du marché est créée à l'endroit de la Place de la Vieille Ville actuelle. Au XIVe siècle, le quartier obtient le privilège d'une ville et on construit l'Hôtel de Ville, voir note ci-dessous. Quartier pittoresque, connu pour la richesse de ses monuments où tous les styles architecturaux sont représentés - du gothique au cubiste. Le style roman survit dans les soubassements qui sont réaménagés en tavernes et autres restaurants.
Rudolfinum - aussi Dům umĕlců / Maison des Artistes, aujourd'hui siège de l'Orchestre philharmonique tchèque, et une salle de concerts de style néo-renaissance. Une salle porte le nom du compositeur Antonín Dvořák.
Filozofická fakulta - La Faculté des lettres, située près du Rudolfinum, sur la place qui porte aujourd'hui le nom de Jan Palach, étudiant en lettres, qui s'est immolé par le feu en janvier 1969 pour protester contre l'invasion de la Tchécoslovaquie par l'armée soviétique en aout 1968.
Staroměstská radnice- l'Hôtel de la Vieille Ville, situé sur la place du même nom, fut fondé en 1338 par le roi Jan Lucemburský / Jean de Luxembourg. Bâtiment connu des touristes pour sa belle horloge astronomique, un calendrier et un spectacle de figurines animées (apôtres, coq qui chante l'heure, une Mort...) à chaque heure. La toute première horloge date du début du XVe siècle, mais le mécanisme qui fonctionne encore aujourd'hui est de 1552-72. Les figurines sont récentes (après 1945) les précédentes ayant été abîmées par le feu.
Karolinum- L' Université de Prague, fondée en 1348 par l'empereur Karel IV, roi de Bohême.
Stavovské divadlo- Le Théâtre des États. Construit par le comte Nostic en 1781-3 dont il porta le nom au temps de Mozart, qui y donna la première de Don Giovanni en 1787. En 1799 il fut racheté par les états tchèques, il s'appela alors le Théâtre des États. Depuis 1945 il fut rebaptisé en Théâtre Tyl en l'honneur de l'écrivain et dramaturge J.K. Tyl, figure emblématique du renouveau théâtral tchèque au 19e siècle. En 1834 fut donnée en première une pièce musicale Fidlovačka de J. F. Tyl. Une chanson de cette pièce devint plus tard l'hymne national tchèque Kde domov můj / Où est ma patrie) Après la chute du mur de Berlin, il porte à nouveau le nom sous lequel il fut connu pendant près de 150 ans
Nové Mĕsto - La Nouvelle Ville, nom de quartier. La nouvelle ville fondée par Charles IV, qui s'étend au dessus de la place Venceslas jusqu'à la place Karlovo (Charles) fut habitée à l'origine surtout par des marchands et artisans dont la corporation des brasseurs. L'aspect actuel date du XIXe siècle.
Národní muzeum – Le Musée national, qui domine la place Venceslas, abrite des collections de minéralogie, anthropologie, histoire naturelle...)
Fakultní nemocnice - L'hôpital universitaire
Emauzy - Eglise Emaüs
Botanická zahrada - Le Jardin botanique
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ÉQUIPÉE NOCTURNE


«De la folie, de la folie pure! Non' Karel' non. Jamais de la vie je n'accomplirai cette abomination. Jamais' vous entendez' jamais» Plus je pestais en protestations' plus mon traducteur s'ébaudissait. L'on eût dit qu'il se gargarisait de mon affolement, qu'il jouissait de mon indignation. D'après lui' nous pouvions' dans un lieu singulier, vivre un moment pathétique' unique. Nulle objection ne devait nous détourner de cette opportunité. Ce lieu n'était pourtant pas dévolu par nature au divertissement, sauf pour Karel' je ne le savais que trop.
«De la folie' de la folie pure! non' Karel' non...» Je l'apostrophais' je le maudissais' l'injuriais, mais je ne pouvais me libérer de sa volonté qui m'entraînait. Constatant que résister à son entreprise était vain, je me tus et tâchai de sauver l'honneur en feignant l'indifférence. Je ne répondais que par haussements d'épaule à ses provocations, crispant un rictus figé sur mon visage. L'ombre où je pouvais me dissimuler servait ma cause. Je devais l'avouer, de sa part' c'était bien joué. La voiture' au milieu de la nuit, parcourait un nombre indéfini de rues et de places. L'itinéraire était bizarre' incompréhensible' indescriptible. J'eusse été bien incapable ici de m'y repérer. Karel paraissait le connaître à merveille. De surcroît' je le soupçonnais de le compliquer à plaisir. Plus tard' je m'aperçus que mon jugement se confirmait. Devant mes yeux passaient des plaques: Milady Horákové, U Brusnice, Keplerova…
Partout' croisements' pavements' feux' lampadaires. Foisonnement' profusion' nuée de lampadaires. L'un identique à l'autre ainsi qu'astérisme évanoui' sans limite. Partout' là-bas' à droite' à gauche' autour et devant nous, Prague. Prague onirique et fantomatique. Prague éthérée' fantasmatique et fantasmagorique. Nous pénétrions son tréfonds comme un bathyscaphe au sein d'un abysse. Le cœur de Prague. Prague' un trou noir' gouffre enténébré' mystérieux. Jusqu'à maintenant, je n'avais pas encore visité le centre et ses monuments, bien que j'en fusse à proximité. Je l'avais évité soigneusement. Dans ce télescopage avec la réalité, je redoutais que se fût évanoui mon rêve. Dans la nuit' j'eus l'impression de franchir un passage invisible. N'était-ce identique au seuil du cabinet dérobé dans le boudoir mauve? Je plongeais dans le passé. Je croyais voir ainsi ressusciter une autre époque. Sans répit encor' encor' défilaient des plaques: Pohořelec, Úvoz, Nerudova... Je vis clairement que la rue se trouvait en sens interdit. Nous étions mal engagés. Karel n'avait-il pas vu le panneau, pouvait-il ignorer son infraction? L'hypothèse était' bien sûr' impossible. Je pensai qu'il s'agissait de fanfaronnade afin de m'effrayer. Hors de question que je l'en avertisse et que je le morigénasse. La Škoda brusquement trépida. L'assourdissant bruit emplit mes oreilles. Je compris' les pavés. Pour malmener le véhicule aussi fortement, sans doute ils étaient particulièrement inégaux et anguleux. Nous déboulions dans la pente à vive allure. Puis Karel inexplicablement ralentit. Je lus Dům U tří koček (*) et je vis trois chats dont les yeux verts flamboyaient, haut-relief en stuc sur un blason flanquant une entrée baroque.
Dans le rétroviseur extérieur' soudainement, je vis une automobile affublée de l'inscription noire Policie. La police. Mon cœur battait. La vue de ce mot chez quiconque inspire une angoissante alarme. Dans le monde' il n'était pas un individu, si probe' honnête et vertueux, qui n'en fût effrayé. Les policiers ne sont pas des humains normaux, bien sûr' mais des robots froids' impitoyables. Pas un n'a femme' enfants' ni famille. Leur poitrine abrite un cœur de fer électriquement alimenté. Par un seul ordre' ils ont pouvoir de bouleverser notre existence. L'homme endormi paisiblement chez lui' sur un de leur décret, peut se retrouver nu dans un cachot parmi gangsters et malfrats. Le véhicule inquiétant nous suivit durant un long moment' braquant sur nous ses pleins phares. Je fus aveuglé. Probablement' le passage en sens interdit ne leur avait pas échappé, mais surtout ne soupçonnaient-ils pas l'acte affreux que nous allions perpétrer? Par l'effet d'un virage aigu, je me retrouvai plaqué brutalement sur la portière. Je m'accrochai du mieux que je pouvais à la carrosserie. Dans la tempête ainsi, le passager d'un paquebot s'agrippe à la coursive. La police irrésistiblement nous rattrapait. Mon traducteur enfin prit la résolution de ralentir. Divaguai-je? Karel fit de ses doigts un discret signe aux deux policiers, du moins je le crus. La voiture en un coup d'accélérateur nous doubla. Dans un halo, je vis' sous leur casquette en cuir' deux profils au teint métallique. Leurs yeux' trous noirs béants' scrutaient la Škoda. Puis' bifurquant sur la droite' ils disparurent. Que signifiait ceci? Me trouvais-je impliqué malgré moi dans un complot? Voulait-on me compromettre? Se pouvait-il qu'on me trouvât trop curieux sur les deux cousines?
Suivit alors une échappée rectiligne. L'on atteignit un belvédère où la vue s'étendait. Le profil d'une architecture insolite apparut à l'horizon. Comme un doigt pointé vers les cieux ténébreux, par-dessus les pans déjetés s'élevait un haut donjon surréaliste (*). Je vis sur la gauche' au milieu du gouffre' un amas d'objets oblongs, houses-boats' surmontés par l'enseigne: Český yacht klub (*). C'est là qu'un roadster luxueux nous doubla puissamment. Crispé sur le volant se détachait un homme élégant, physique idéal de séducteur cynique' impudent, sinon magnifique et parfaite image évoquant un meurtrier (*). C'est mon anxiété probablement qui me suggérait cette absurdité. La Škoda sur la voie rectiligne atteignit un record de vitesse. Prouesse impressionnante en considération de ses possibilités. Le moteur à plein régime éructait' ronflait comme un fauve en colère.
Un violent accès de giboulée s'abattit. Le vent' brutalement' brouilla la vue. Karel actionna sur le tableau de bord un bouton rouillé. Plutôt que balayer efficacement l'ondée, l'essuie-glace émit un couinement aigu. Devant nos yeux, comme oiseaux fous en tourbillonnant' virevoltaient fétus et feuilles. Karel bifurqua sur la gauche. Curieusement, j'eus l'intuition que nous revenions par la voie parallèle en sens inverse. Je me sentis saisi par une imperceptible impression de fraîcheur. Puis' sur ma droite' ici' d'un coup, plus rien' ni mur' ni rue' ni lumière. Tout subitement disparaissait comme en un grandiose aven' dépression, trouée gigantesque' échancrure et béance évanouie. Là s'ouvrait ce décrochement sans fond ni dimension, fissure incommensurable' insondable. C'était comme un écoulement, comme une étendue froide en son parcours emportant, brisant' dissolvant' noyant, réverbérations' réflexions, reflets' rayonnements' rumeurs' clameurs' échos... Sur l'horizon, je vis un môle au sommet dominé par un monument trapu (*). Me souvenant de ma visite au cimetière un mois auparavant, je supposai qu'il s'agissait de Vyšehrad. Puis la Škoda s'engagea sur une immense avancée dans le vide. N'était-ce une arche à travers la nuit?
La voiture avait progressé comme un palet sur une étendue glacée. Brusquement' un roulement assourdit mes oreilles. Les pavés de nouveau. Plus encor anguleux' inégaux. La Škoda' bringuebalante et grinçante' à chaque instant, menaçait de se décomposer. Le véhicule' exact reflet de son propriétaire étudiant, ne semblait se translater que sous l'effet d'un permanent miracle. J'avais dû' pour m'installer sur le siège à-demi troué, pousser un indescriptible amas d'objets bizarres. L'on pouvait y sentir un membre humain, prélèvement égaré par mégarde ou placé là délibérément. La voiture aux amortisseurs fatigués' tanguait' trépidait' tressautait. Karel se perdit alors dans un dédale afin de semer d'éventuels poursuivants, du moins le pensai-je. Puis à nouveau les quais devant nous apparurent. Des rues encor, des plaques Masarykovo nábřeží, Národní, Spálená, Vodičkova. Ce fut comme une éclaircie brusquement ouverte au sein de la forêt sombre Václavské náměstí. Là, Karel' inexplicablement' ralentit. Le pinceau lumineux de la Škoda se braqua sur la droite. Lors une enseigne en œil d'aigle (*) émit un rayon flamboyant sur nos visages. Puis apparut la devanture éclairée d'un grand magasin. (*) La vitrine exposait des vêtements à l'aspect futuriste. Puis encore des plaques: Štĕpánská, Žitná, Karlovo náměstí, Na Slupi... Nous descendions régulièrement. De nouveau' Karel sans raison ralentit. Je devais me dispenser évidemment de commentaire à ce propos. Devant nous se dressait une architecture aux parois nitescentes. Ses panneaux cristallins, comme en un vitrail' montraient le profil de végétaux fantastiques. Cette inscription parut: Botanická zahrada (*). Là' des bars se trouvaient encor ouverts. Les noms rutilants des établissements défilaient pareils à de clairs îlots dans un océan ténébreux: Mocca Bar, U Anděla, Kahyra bar, U Holubů, Kavárna Nusle (*)... Puis d'un coup' le bruit des pavés disparut. La Škoda roulait sur le bitume uniforme et poli comme en un bain. Quand prendrait fin cette infernale équipée? Bientôt nous environna la pénombre. Les rues du faubourg que nous traversions n'étaient pas éclairées. Se poursuivit le défilé des plaques: Jaromírova, Křesomyslova, Otakarova… Là' nous remontâmes. Puis toujours les noms: Vršovická' Běločerkevská' U Zdravotního ústavu' Soběslavská' Vinohradská... Soudain' nous pilâmes. Tout se tut. Sans même échanger un mot, Karel sortit prudemment dans la rue déserte. Je l'imitai.
L'averse avait cessé' le vent tombait, mais' plus que le déchaînement des éléments, cette accalmie paraissait impressionnante' inquiétante. Nous étions seuls. Quel individu normal aurait osé dans ce lieu s'attarder? Le silence' après nos éclats de voix et notre agitation, décuplait encor l'anxiété qui m'étreignait. Devant nous croissaient des buissons chétifs sur un terrain vague. Par-delà ce décor lugubre' on apercevait un mur. Tel un magicien qui sort un lapin de son chapeau, Karel tira du coffre une échelle assez rudimentaire. Malgré sa dimension réduite à six barreaux, la solidité supposée de l'objet m'inquiétait. Nous étions maintenant près du mur. Plus que l'opposition des moellons, tel un téménos religieux' l'effroi défendait son franchissement. Cet espace échappait à notre univers physique. Mon traducteur' insensible au sentiment de respect, disposa l'échelle et monta, puis il m'intima de l'imiter, non sans récupérer l'outil précieux qui nous avait permis la prouesse. Nous pourrions l'utiliser ainsi dans le sens inverse. La hauteur limitant ce mur' ainsi, nous avait permis l'insigne exploit de le franchir. Cette action' manifestement, nous haussait au niveau de Rocambole ou Dolon, cela bien que l'échelle en son milieu fût branlante et les barreaux peu sûrs. Comment ce misérable ustensile avait pu supporter mon traducteur? C'est la question que je me posais. Le Malin seul par miracle avait assisté notre action mauvaise. Comment donc' moi' critique éminent de concertos' symphonies, je me trouvai là sous le firmament escaladant le mur d'un lieu sacré. Plutôt n'eussè-je en mon lit dû sommeiller tranquillement? Si la dame au ton respectable ainsi me surprenait, pire encor si lui fut connue la raison de cette équipée, j'en serais honteux' mortifié. Je préférais ne pas y penser. Je suivais Karel' bien que je fusse horrifié par nos actes.
Le cimetière Olsany sous le rayon lunaire à nous s'offrit. Je me crus saisi par une hallucination dantesque. De lieux en lieux' partout, les tombeaux érigeaient leur éminence aiguë telle extrusions, champignons infernaux surgis là dans ce terroir maléfique. Le décret du Cornu les avait assurément concrétionnées. Les croix' les crucifix' sur le ciel ténébreux, paraissaient un effort pitoyable et vain de la religion, piètre incantation qui n'enrayait pas l'effrayante expansion démoniaque. Ce rapprochement' cependant, pouvait signifier le secret lien qui réunissait le Diable et Dieu, participant au manichéisme essentiel. De même entremêlés sont la Vie' la Mort' le Bien' le Mal. De même aussi haine' amour' souffrance et jouissance.
Nous progressions prudemment, redoutant quelqu'insoupçonnée fantasmagorie, quelqu'étrange illusion qui nous punirait de cette irrévérence. Le tapis feuillu' glissant après la giboulée, recouvrait les allées. J'eus l'impression que des serpents circulant sous le perfide amas, pouvaient brusquement se dresser pour ficher leurs venimeux crocs dans nos jambes.
Soudain, le voile épais d'un nuage occulta l'astre ami qui nous guidait. Sous l'effet d'un charme' aussitôt, l'on eût dit que la Création même avait chu dans l'Insondable. Je crus bien que notre ultime heure était survenue. C'est alors qu'ils apparurent... Ce fut d'abord un noir ectoplasme un instant qui surgit, puis s'éclipsa magiquement sur un tombeau, mais j'avais aperçu la découpure acérée de son oreille. Se profilant sur un sépulcre au loin' deux yeux grenat s'allumèrent. Puis' de lieux en lieux, des lueurs' des clignotements' des chatoiements. Le cimetière était hanté par la horde effrénée des revenants. Tapis dans l'ombre' ils nous surveillaient' nous harcelaient' nous cernaient, se dévoilant' se masquant parmi les sépultures. Quelquefois, devant nous passait la forme évanescente habitée par un esprit. La couleur de leur pelage épousait l'obscurité. Nous les devinions plutôt que nous les voyions. J'étais atterré. Puis' dans les frondaisons' des ululements s'échappèrent. N'était-ce un reproche amer' un geignement d'esprits torturés? «Hou hou hou» réitéraient-ils inlassablement pour nous chasser de leur domaine. Vivants parmi les morts' n'étions-nous des renégats? Pourtant viendra le jour où nous rejoindrons leur troupe. C'est ainsi qu'ils seront nos frères. Comme eux' nous haïrons ce que nous fûmes. Lors en un bruissement grave un monstre aux ailerons déployés s'éleva, zigzagua dans le ciel et s'éloigna. Puis un cri fusa, rauque' abominable' inhumain' hideux, râle affreux d'une âme enfiellée jetant sur nous sa détestation. Cri sauvage' indescriptible' étrange union du gasp et du vagissement, hoquet' éructation, qui semblait expulser au monde un glaire infect' un crachat pestilentiel. Malgré lui' Karel s'était soudainement immobilisé. Je ne pouvais déterminer s'il repérait son chemin, s'il avait réagi devant l'apparition du monstre.
Nous semblions perdus irrémédiablement dans ce labyrinthe. Partout près de nous' des morts' des morts. Des morts décomposés' des morts oubliés' des morts abandonnés. Sous le faisceau de la torche apparaissaient les statues' les effigies' sculptures. Séraphins' angelots' voisinaient pleureuses. L'essaim marmoréen' ce peuple immobilisé" pétrifié, semblait se désoler de notre ignoble entreprise. Ne priaient-ils pour que nous y renoncions? J'étais confus' honteux, mais la détermination de Karel ne fléchissait pas. Ne devenait-il un démon lui-même? Son œil semblait allumé de lueurs maléfiques. Sa barbe' accessoire en plein jour si banal' si familier, se détachait tel impénétrable agrégat. J'en étais effrayé. Brusquement' il braqua devant nous le faisceau de sa lampe. Je lus: Milovnici umění (*).
Alors' s'accomplit inévitablement l'acte horrible. «Tenez-moi la torche» me lança Karel sur un ton qui ne souffrait pas de protestation. Là-dessus réapparut le croissant de lune. Probablement voulait-il éventer notre infâme attentat, nous dénoncer comme on prend un malfaiteur en flagrant délit. Nous subirions un jour éternellement le châtiment suprême. Karel' bien qu'il dût s'exprimer en chuchotant, pestait sans répit à mon égard. «Mais tenez droit la torche enfin, comment voulez-vous que je travaille efficacement!» gueulait-il' accompagnant son injonction de jurons tchèques.
Bientôt se dessina l'orifice' un trou' noir plus que la poix, noir plus que la suie' l'encre ou le goudron' le cosmos ou la houille. Malgré la nuit, ce noir dépassait en noirceur tout physique élément. Je comprenais qu'il n'appartenait pas à l'univers matériel. Ce noir était couleur métaphysique' emblème éternel de la Mort. La béance ouverte ici n'était pas l'évidement d'un caveau, c'était l'Enfer. C'était la galerie de l'antre où séjournait l'essaim des revenants. Tous les soirs' quand l'étouffant manteau nocturne obscurcissait les cieux, par ce puits ils remontaient. Quand l'aube éclaircissait le firmament, sans bruit' ils regagnaient leur souterrain cachot.
Tandis que je reculais d'horreur' interdit, Karel m'arracha des mains la torche et franchit l'embrasure infernale. Je craignais que si j'esquissais même un seul geste afin de m'y diriger, soudainement une armée démoniaque aux yeux rougeoyants, loups' alérions' lamies, dragons, m'auraient déchiré de leurs crocs aigus' percé de leur bec pointu, lacéré de leurs acuminées griffes. Des bruits étouffés me parvenaient de l'intérieur' coups' râclements' stridences. Puis' dans le funèbre encadrement, le profanateur impie dont j'étais complice un instant réapparut. «Venez m'aider, je n'y parviendrai pas seul»
Je devais jusqu'à sa lie consommer cette abomination. Je devais subir ce cauchemar jusqu'à son tréfonds, ressentir ma frayeur jusqu'à son paroxysme. Lors' je retins ma respiration, je ne pensai plus et m'engouffrai dans le trou comme un somnambule. Je m'étais mu par ma volonté' sinon par ma veulerie. J'étais chair insensible' un corps dépourvu d'âme' abandonné par l'esprit. Savais-je en vérité ce que mes yeux voyaient, ce que touchaient mes doigts? J'atteignais un état second' hors de moi-même. Karel au contraire avec enivrement exécutait l'acte ignoble. Dans le silencieux caveau s'élevait son ricanement sardonique. Parviendrais-je à trouver les mots pour décrire en détail ce qui suivit? Le couvercle' ôté laborieusement, finit par émettre un long grincement comme un cri du malheureux défunt. Je vis l'inimaginable' horreur que la pudeur se refuse à décrire. Ce qui se référait à la pensée devenait réalité. Cet amas en décomposition fût-il un jour l'être auquel je vouais mon fétichisme? Se pouvait-il que fût changée sa beauté parfaite en hideur absolue, que se fût muée sa magnificence en déliquescence? Comment sans défaillir de mes yeux pouvais-je ainsi contempler cette obscénité, voir les vers pulluler en sa joue, les cancrelats recouvrir sa peau, les cafards se repaître avidement de sa chair. Comment pouvais-je admettre' accepter, que sa lèvre hier si purpurine aujourd'hui fût livide' émaciée, que se réduisît en filaments cornés sa chevelure opulente. Je ne m'expliquais pas ce mystère. Je voyais s'effriter le rêve éthéré de mon idéalisme. Je ne réalisais pas le rapport unissant matière et pensée.
Puis ce fut le silence au fond du caveau. Karel sortit son appareil photographique. Des flashs brusquement jaillirent. L'on eût cru les éclairs d'un orage issu des profondeurs sépulcrales. Puis il déballa sa trousse afin de pratiquer les prélèvements. C'est avec perversité' volupté, qu'il tortura méticuleusement la dépouille innocente.


* Dům U tří koček - La Maison aux Trois Chats, un clin d'œil au roman Le Meurtre de la chance de Jan Zábrana où l'auteur situe un épisode rue Nerudova, dans une maison baroque du même nom. Chapitre 54: «C'était une maison étroite et haute de trois étages, dont les tuiles faîtières luisaient aux rayons pâles du soleil levant. Sous leur caresse s'allumèrent également les yeux verts de trois chats qui formaient un groupe pittoresque sur le blason en stuc coiffant la porte d'entrée baroque.» La rue Nerudova porte le nom du poète tchèque du 19e siècle Jan Neruda, qui y habitait, dans la maison U dvou slunců - Aux Deux Soleils. Signalons que le poète chilien Pablo Neruda prit son pseudonyme en hommage à ce poète.
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* un doigt pointé vers les cieux - Allusion au roman Le Meurtre de la chance Un personnage du roman, l'industriel Ivo Zdeborský de caractère baroque, bâtit une villa surmontée d'une tour lui servant d'observatoire astronomique. Chapitre 14: «Nous montâmes la colline de Barrandov et aussitôt la villa Julie se profila contre le ciel étoilé. C'était une création d'art architectural acquise très cher, un modèle du genre que-peut-on-faire-de-plus-pour-satisfaire-le-client? Au dessus des terrasses modernistes se dressait une tour haute et fine, coiffée par une coupole en demi-sphère qui s'imposait à première vue au visiteur.»
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* Český yacht klub - Yacht club de Tchéquie, qui est également mentionné dans le roman de Jan Zabrana.
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* parfaite figure d'assassin - Un autre clin d'oeil de l'auteur à une scène du roman et qui rappelle un des personnages principaux, Honza Petráček, un jeune homme brillant, élégant, l'auteur du meurtre. Chapitre 24: «Honza serrait le volant entre ses mains gantées de cuir et prenait les virages de Barrandov comme un professionnel. Dans la lumière des étoiles et celle du tableau de bord, son profil lui donnait l'air d'une star de cinéma et il me vint à l'esprit que si je devais imaginer un meurtrier, je lui prêterais le visage de Honza.»
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* une colline dominée par une forme sombre - Le rocher de Vyšehrad, situé au bord de la Vltava, et dominé par une église néo-gothique dont les tours sont visibles de loin.
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* une enseigne énorme en forme d'œil. - Allusion au roman Le meurtre de la chance. L'agence de détectives Ostrozrak (littéralement Œil perçant - portant le nom L'Oeil d'aigle dans la traduction de Renata Nováková-Daumas et Claude Ferrandeix. Cette agence, centre de l'intrigue, présente une enseigne en forme d'oeil.
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* la devanture d'un immense magasin - Nouvelle allusion au Meurtre de la chance. Un grand magasin de mode à la façade cubiste, purement fictif, est situé par Jan Zábrana sur la place Venceslas.
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* Botanická zahrada - Le jardin botanique, lieu où se situe une des scènes caractéristiques du roman Le meurtre de la chance
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* Kavárna Nusle - Kavárna Nusle Le Café de Nusle ainsi que les autres noms de bars et cafés figurant dans le roman Le meurtre de la chance. Certains de ces noms d'enseignes existent toujours.
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* Milovnici umění - À une âme passionnée d'art.
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LA MORGUE


Karel m'accompagnait dans l'hôpital comme un guide en un château. Je me crus un touriste en mal d'émoi, sinon Dante affublé de Virgile. Déférent' il adoptait le ton convenable au commentaire historique. Son ton précieux mimait l'aristocratie, féodal attribut. Parfois' il agrémentait son discours de quelque'anecdote. Le contenu' bien sûr' en était plutôt croustillant, ce qui' dans le contexte' occasionnait un humour au second degré.
«Nous voici dans le cœur de cet ensemble exceptionnel. J'ai nommé Vinohrady, pôle attractif médical et mortuaire. L'hôpital est prolongé par Olšany' Židovský' Vinohradský, les trois cimetières. Le regroupement avec le crématorium Strašnice (*), l'un des plus grands en Europe aujourd'hui, réunit au minimum cent vingt milliers de sépultures. Nous pouvons nous prévaloir d'une activité réellement dynamique. Juges-en, trois milliers d'unités par an, l'assiette avoisinant huit cent dix milliers de moribonds. Le Traitement Légal examine en son pavillon neuf cents dépouilles» -«Félicitations» Mon traducteur' à dessein' probablement, choisissait le mot de moribond au lieu de malade. Nuance anodine effectivement, tout malade un jour deviendrait moribond. -«Précisément' sous terre ici, nous atteignons le pivot de cet aménagement, lieu qui pourvoit l'essentiel du chapelet funéraire. La situation plutonique' en effet, correspond le mieux par sa logique au séjour idéal pour un cadavre. C'est la caractéristique attingente à la fonctionnalité, l'aspect méthodique et pratique aussi bien qu'esthétique ou métaphysique. L'ensevelissement préalable entretient le secret, le mystère et le tabou dévolus à la mort. Vous le constatez, la science et la religion remarquablement se rejoignent. L'hostie que prodigue un prêtre' incontestablement, correspond au comprimé que prescrit le praticien. L'une est relative aux maux de l'âme et l'autre à ceux du corps» -«C'est irréfragable»
-«Mais revenons aux temps moyennâgeux. Vers mil trois cent nonante et huit' sous le roi de Bohême' en ce lieu, vivait un premyslide (*) au nom de Václav-Venceslas IV. L'on signale un vignoble appartenant au monastère. Sous Léopold Ier de Habsbourg' postérieurement, Prague acquiert l'emplacement afin d'ensevelir tous les morts de la peste. L'on y construisit la chapelle ainsi nommée Svatý Roch' Saint Roch' Svatá Rozalie, Sainte ainsi dénommée Rosalie, Svatý Šebestián, Saint dénominé Sébastien. Puis après la disparition du paroissial monument, l'on édifia Kostel Svatého Kříže, vers mil huit cent quarante. La chapelle ainsi fut renommée Povýšení Svatého Kříže... Si vous désirez bien me suivre ici pour la visite... Là...» poursuivit Karel «voici la salle où sont déposées les dépouilles. Chacune à son tour' subira l'examen confirmant le décès, procédure assurée par le médecin légiste. La preuve en est fournie par un sceau nécessaire à l'inhumation prochaine. C'est finalement un visa pour l'au-delà, quasiment un viatique officiel. Chez les Grecs' vous le savez, pour éviter au défunt d'errer cent ans sur les mariais infernaux, dans sa bouche on plaçait une obole. Charon daignait ainsi le transporter sur la rive opposée. De nos jours suffit une estampille administrative. Pour chacune est taxé le passage et nous récupérons le dividende. L'on y perd sans doute en poésie, mais l'on y gagne en efficacité. Cela permet de vérifier si par hasard un vivant, fraudeur en infraction' dirait-on, ne se glisse au milieu des morts»
Ménageant d'insidieux effets, Karel insistait sur l'aspect routinier de l'activité mortuaire.
«Je vous épargne évidemment l'incident connu, le cas de certains individus que l'on estimait décédés, mais se relevaient au moment de la mise en bière. C'est ainsi que des benêts croient aux ressuscités. Ce témoignage est tellement banal» -«Bien évidemment» renchéris-je' affectant le ton blasé d'un vieux briscard. -«J'oubliais... ceux qui sont incommodés, par délicatesse on les met au frigidaire. L'on évite ainsi qu'ils soient trop faisandés. Pour l'opération qui suit' nos devons les garder à point»
J'écoutais ce discours en conservant un air sérieux. Karel aurait désapprouvé que vulgairement je m'en esclaffasse. «Voyez' là' dans ce magasin...»
La morgue' un bâtiment bas' trapu, de l'extérieur' tumulus grossier, monastère aux voûtains surbaissés. Claveaux' blocs' s'y trouvaient remplacés par linteaux' poteaux métalliques. Pardonnant cet aspect sordide et froid, Dieu sans doute y répandait pareillement sa bonté sur les âmes. Labyrinthe égarant le visiteur angoissé, pour que vers le jour salvateur' il ne pût jamais retrouver son chemin, les couloirs de la bâtisse infiltraient leurs prolongements souterrains. Je doutais que le conduit courant sous le faux plafond, pût constituer pour lui son fil d'Ariane. Dès mon premier pas, j'eus l'impression de m'enfoncer dans une hypogée.
Mon traducteur alternait savamment pour me décontenancer, propos désacralisateurs et chuchotements ambigus. Je le soupçonnais de m'envoûter par ces voies opposées.
Le formol' se mêlant aux émanations des réactants, suggérait le punais relent d'un caveau. Le froid' nécessaire à la conservation, parachevait la sépulcrale ambiance. Par ses blocs anguleux' sa lividité, la compacité' l'épaisseur de ses matériaux, le modernisme évoquait la destinée cruelle et fatale. Chariot' brancard' dispersés partout, semblaient guetter patiemment les trépassés pour les transporter, sachant que nul jamais ne leur échapperait. Pareillement' sur le Styx embrumé, l'on peut voir le nocher funèbre en son embarcation, prêt à quérir un esprit défunt. Le matérialisme évoqué par les appareils médicaux, tuyauteries' flacons, renforçaient l'aspect irrationnel vers des échappées mystiques. Dans cet espace artificiel' inhumain, le soleil' création de Jéhovah, se trouvait remplacé par les néons phosphorescents, l'invention de Satan. Le tube électrique ici diffusait un rayon flou, triste ainsi qu'une infernale irradiation. Dans une encoignure' un épaississement ténébreux' parfois, pouvait trahir la présence inopinée de quelque objet terrible. Je n'osais respirer ni bouger' ni même élever la voix, de peur qu'un esprit camouflé ne s'en indisposât. Tout cela' je le savais' ne résultait que d'une impression gratuite. Pourtant la mort était bien en ce lieu, s'épanchant partout' s'immisçant partout. Je la voyais dans ces lueurs' ces couleurs. Je la voyais imprégnant tous ces corps' objets' panneaux' travées. Sa prégnance angoissante habitait l'espace ambiant, sans qu'on en pût savoir la cause. D'où venait le sentiment du macabre et que signifiait-il? Pourquoi le ressentais-je? Ne s'agissait-il que de subjectivité puérile? Comment nier l'objectivité qu'impliquait la perception vécue?
Soudain' je sentis ma peau frissonner' mon cœur battre. Dans mes yeux jaillit un éclair. Mon esprit chavira. D'un recoin venait d'apparaître à mon regard un chariot. Là' gisait un cadavre occulté par un lindon blanc. Ce corps dissimulé me semblait formidable. Son immobilité m'effrayait. J'en concevais plus d'effroi que les déhanchements d'un ballet macabre. La vue du cadavre' en dépit de son obscénité, m'aurait moins impressionné que sa présence occultée. Plus qu'une apparition, combien la suggestion pouvait créer un effet puissant. J'avais peur à chaque instant que la dépouille irritée, brusquement repoussât le drap pour découvrir un visage abominable. Cet humain disparu peu de jours auparavant, pouvait avoir été joyeux drille en sa vie. Maintenant' il était masse immobile et pesante. Par la magie de son décès, le défunt corps s'était chargé de mystère et d'épouvante. Nos parents bien aimés' nous les avions connus dans leur intimité, frère ou sœur' père ou mère inoffensifs' transparents' bienveillants. Nous plaisantions' nous jouions avec eux. Mais dès qu'ils ont passé le sacré seuil' dans notre imagination, les voici devenus suspects' malveillants' malfaisants. Leur spectre inquiétant nous hante et nous effraie soudain, manifestant le tréfond dur' hideux' qu'ils nous avaient masqué. Nous éprouvons de l'ignominie, sachant qu'ils ont le pouvoir de scruter nos pensées, traquer sous l'hypocrisie notre insignifiance et veulerie. Lors' je concevais pourquoi, pendant que leurs enfants pleuraient un parent, les carabins affublaient d'un mégot sa bouche édentée. C'était le moyen pour eux d'exorciser la fascination lugubre. Sans doute' il en allait différemment des célébrités. La consécration' pouvait-on penser, diminuait le ressentiment qu'ils auraient pu nourrir à notre égard. Dans le parc de Bertramka, je revoyais l'effigie de Mozart qui ne m'avait pas impressionné.
«Tiens donc' ils ont oublié celui-ci» grommela Karel. Sans ménagement' il poussa le chariot dans un renfoncement.

*

L'Institut Légal de Traitement révélait un aspect moins frappant, mais beaucoup plus technicisé. Karel souligna le statut supérieur des élus qui se trouvaient là. Pendant ce temps' relégués au dessous' croupissaient les morts anonymes.
-«Sachez qu'ici nos clients sont choyés, bénéficiant du confort nécessaire à leur conservation parfaite. S'ils pouvaient ressusciter, certainement ils nous féliciteraient. Pour signifier leur satisfaction, que ne pourraient-ils à l'issue remplir un questionnaire? -«Quel dommage en effet!»
La salle assignée pour les autopsies' malgré sa netteté, ne présentait pas vraiment un aspect chaleureux, contrairement à ce que prétendait mon cicerone. Les éviers d'acier miroitaient, réverbérant le boréal scintillement de blafards néons. La paillasse en faïence' étincelant sous les feux d'un globe opalescent, flanquait les murs tel un inlandsis. Le carrelage immaculé' dispersant des chatoiements, luisait comme un champ nivéen pulvérulent. Naturellement' il régnait dans la pièce un froid glaçant, qui parachevait cette harmonie polaire.
Un sas nous permit d'accéder à la partie suivante. Ce laboratoire' en tous sens encombré d'objets curieux, m'évoqua la sorcellerie plus que la chimie. L'on y percevait un rayonnement tamisé' louche et diffus, propre à dissimuler comme à révéler d'inquiétants indices. Partout s'y trouvaient erlenmeyers' béchers à-demi remplis de potions, d'élixirs vivement colorés. L'on n'aurait pu savoir ce qui motivait leur présence. Quelle enquête inconnue devaient-ils résoudre? Sur la cimaise en grès courait une étagère où s'alignaient flacons, ballons' réactifs' révélateurs' adjuvants... Certains étaient munis d'une étiquette écarlate affichant un crâne. Ce pictogramme' indiquant un corps dangereux, pouvait évoquer aussi bien le poison qu'ils devaient débusquer. Sur un panneau gris pendaient les tabliers. Ce vêtement professionnel' par son teint cireux, paraissait la tunique adéquate au sacrificateur plutonique. Chimiste' alchimiste' où se trouvait la nuance impliquée par le préfixe? Les premiers détenaient la science incompréhensible au néophyte. Les seconds entretenaient l'occultisme. Les premiers' par la transmutation du noyau, ne pouvaient-ils changer le fer en or? ce qui fut l'intention des seconds. Cependant' bien que la connaissance ait rejoint la fiction, jamais l'on ne pourrait lier, divergeant en leur incompatibilité, rationalité scientifique' irrationalité mystique. Jamais ne s'uniraient théorie physique et théologie religieuse.
Karel m'abreuvait de considérations' développements' descriptions, mêlant terme argotique et technique. C'est ainsi qu'il évoquait' vaste épopée, le destin fabuleux de la chair.
«Un corps en putréfaction vit une aventure écologique. Ce changement s'apparente à la colonisation d'un continent vierge. Sachez-le' sept bataillons vont s'acharner sur le malheureux défunt, le nécrophile aussi bien que le nécrophage. L'on y voit des coléoptères. L'on y surprend des hyménoptères. L'on y découvre également les diptères. C'est ainsi que tous vont succéder leur essaim, l'armée coryétienne après dix mois, le régiment silphien vers la deuxième année... ce qui permet la datation d'un assassinat» -«Vraiment palpitant» -«Chacun des contingents intervient' respectant la stratégie collective. Son attaque est déclenchée lorsqu'un assaillant précédent l'avertit, cela par le truchement d'un médiateur chimique. C'est un signal comparable au retentissement des buccins» -«Vraiment épique» -«Lors' imaginez l'être aimé que vous chérissez, percé' taraudé' léché' sucé, par ces millions de vers pénétrant sa narine et sa bouche. L'un infecte aussi bien l'œil que le vagin, l'autre encor s'attaque à l'encéphale' au poumon. Concevez ce grouillement dans le repos déférent du caveau, sous le marbre étincelant' somptueux, le suaire immaculé' moelleux. N'est-ce impressionnant d'appréhender cet affairement d'animalcules?» -«Vraiment fantastique!»
Ce télescopage opposant réalité sordide et rêve éthéré, me tourmentait' me torturait. Mon traducteur en concevait un plaisir jubilatoire. Sans doute avait-il immédiatement perçu mon idéalisme. Bien évidemment' il s'ingéniait à le détruire. Par ma naïveté que j'amplifiais, je lui fournissait la pâture à ce jeu cynique.
-«Mais c'est vrai» poursuivit Karel' feignant un remords d'étaler ces cruautés «j'oubliais, ceci n'affecte évidemment que la dépouille. Depuis longtemps, l'âme en la quittant s'est élevée jusqu'à Dieu parmi les séraphins...» -«Vous en convenez vous-même» -«Cependant' les os' fruits de la curée, sont nettoyés mieux que par un détersif puissant. La partie minérale ainsi peut se conserver très longtemps. Par l'action de l'acidité s'infiltrant, le squelette est réduit lentement au cours des années. Mieux que la momie préparée par le choacyte au fond de l'hypogée, le fossile enfoui peut naturellement braver le temps. Par l'épigénie, la partie carbonatée se pétrifie. Ce phénomène a pu conférer l'éternité posthume aux ammonites. Pareillement' l'excrément de certains animaux, sous le nom de coprolite' a pu devenir immortel» -«C'est absolument sublime» -«Sachez par ailleurs que l'on peut aujourd'hui mimer l'épigénie. Des résidus humains' soumis à la chaleur et la pression, miraculeusement sont transmués en diamant synthétique» -«C'est magnifique» -«Vous pouvez imaginer les propos suivants dans un cocktail mondain "Le diamant à votre annulaire est somptueux, quel radieux éclat!" "-C'est la cendre épigénisée de mon aïeul. Pas étonnant. Grand-papa brillait en société"» -«C'est plaisant» -«Mieux, la dispersion des résidus après la crémation, dans l'océan' l'atmosphère ou même au-delà, parvient à la dimension d'un lyrisme extraordinaire...» -«C'est émouvant» -«...mais n'est-ce un moyen pour se débarrasser de gênants débris? ce que certains prétendent» -«Vous plaisantez' j'espère!» -«Le reliquaire ou l'urne ont parfois un destin curieux. L'on peut les retrouver en divers lieux, gare ou voie publique ou bien encor déchetterie, même en des endroits que la décence interdit formellement de nommer. Tout se rejoint finalement»
Là-dessus, Karel me fit asseoir obligeamment pour découvrir les photographies. Pendant que s'affichait à l'écran le visionnement d'os contus, sans gêne il me parlait avec enthousiasme et volubilité. L'on aurait dit qu'il narrait un séjour en villégiature. Quelquefois' il adoptait le doctoral discours du médecin, m'assénant de considérations techniques. Voilà ce que je retins. L'observation du squelette' en particulier de la dentition, révélait qu'il s'agissait bien, suivant le vocabulaire approprié, d'un individu femelle humain dans ses vingt-et-un ans. Par ailleurs apparaissait un arrachement de l'occipital. Sur la colonne en D1' D2' D3, l'on pouvait constater un éclatement de l'apophyse épineuse. Les altérations montraient que la victime avait chuté sur la partie postérieure. Le substrat qui l'avait reçu révélait un aspect inégal' rugueux. Le choc avec un objet contondant se trouvait exclu. Si l'on considérait la position des lésions, l'événement fut causé par un agent orienté facialement. La victime en aurait subi la répulsion physique. Le mouvement n'aurait pas modifié le paramètre axial. Traduit clairement, l'assassin poussa la fille en arrière. Son corps' avant de s'abîmer dans le courant, probablement avait ricoché sur un mur ou bien un rocher. «Mais...» répliquai-je «sur le Večerní Praha, d'après l'article' une autopsie fut pratiquée» -«Vous avez raison. Le contenu' même' en était certainement beaucoup plus rigoureux. Le cadavre en effet se trouvait moins endommagé. Ce rapport' je l'ai cherché. Vainement» -«Coïncidence étrange!» -«Pour cet organisme aussi méticuleux que suspicieux, normalement' c'est une impossibilité. Le dossier fut probablement subtilisé' puis détruit. Pourquoi, dans quel but? Nous le saurons sans doute un jour»
Suite à cela, je fus prié d'observer un flacon minuscule. Selon son étiquette' il renfermait un composé DNA, prélèvement réalisé dans la moelle osseuse au niveau fémoral. Vraiment rien ne distinguait ce contenu transparent de l'aqua simplex. Pourtant' le volume insignifiant du contenant' sa présentation, l'entouraient d'une aura fascinante. Ce corps chimique' en lui-même enfermait tous les marqueurs d'un être. Qu'un fragment si minime en fût le support' apparaissait inconcevable. Cela relevait de la fiction plus que de la réalité. Grâce à la science' un biologiste avait décrypté le nucléique acide. Pourtant, cet exploit semblait conçu par un sorcier grâce à la magie.
«C'est inestimable' imaginez, mais ce contenu précieux pour l'instant ne peut fournir de preuve. Sa ressemblance avec celui d'un collatéral ou d'un ascendant, permettra seul de lui communiquer un intérêt. Ceux-là sont à Vyšehrad' en un tombeau scellé. Je ne puis malheureusement le visiter incognito, mais une enquête officielle autoriserait l'autopsie. Néanmoins' notre investigation n'est pas terminée...»
*
Plutôt que l'atmosphère empestée par les démons, j'étais heureux de respirer l'air extérieur. J'avais l'impression que leur haleine en ma narine écoulait son fiel. Je la ressentais en ma bouche' en mes oreilles. Lors' j'emplis mes poumons d'une inspiration purifiante et salvatrice.
Pareil au parvis de l'ancien Temple envahi par les marchands, la morgue' au bord de l'avenue Vinohradská, se trouvait environnée par les magasins de matériel funéraire. De même' on voit sur un fumier, leur apportant nutriments et éléments, pousser dru chardons' lamiers' orties. Cette économique impudicité, s'étalant sans complexe en luxueux bâtiments, révélait un cynisme assumé. J'en fus admiratif. La jouissance achoppait à son opposé, lui montrant sa vacuité' la Mort. L'activité profane établie sur la cupidité, grâce à la douleur noble éprouvée par des parents inconsolés, prospérait scandaleusement. Plus encor' le bénéfice occasionné par ces transactions, respectueux des lois, se proportionnait au chagrin des familles. Devait-on cependant s'en offusquer? L'habile Hermès était simultanément le dieu protégeant les marchands, psychopompe intercesseur accompagnant les défunts dans l'Erèbe. L'Art' catin sans respect, sous la séduction du mensonge enrobant la Vérité, fructifiait délibérément sur la charogne. L'on pouvait choisir du meilleur goût le marbre ou l'urne ou bien la couronne. L'aménagement du cercueil proposait en option dentelle et coussinets. Chaque article était sans gêne exhibé, muni de son prix' son nom' sa référence. Mais ces gens qu'une affliction profonde éprouvait, comment auraient-ils pu s'attarder à lécher les vitrines? Je ne parvenais à l'imaginer. Pouvait-on concevoir ce dialogue: «Chérie' comme il sera bien ton père en ce lit douillet!» -«Ta mère entichée de mousseline' elle y restera l'éternité»
Les cercueils' en particulier, malgré le stéréotype inévitable afférent à l'objet, proposaient des variations discrètes. Le modèle ébène Adriana černá, le Vyra bílá' modèle au ton laiteux, le modèle Anubis au ferrement contournés, le Rakev' paré de frise en dentelle et d'incrustations couleur ivoire... La majorité présentait la conformation losangique. La justification provenait de la scapulaire envergure. Néanmoins' un gabarit différent, qu'on pourrait qualifier de moderne' adoptait le format trapézique. La base élargie devait s'adapter à la tête. L'on pouvait ainsi distinguer les défunts branchés, lors que les traditionnels demeuraient des badernes. L'adéquation' qui rattachait le contenu' le contenant, le gabarit à l'anatomie, générait l'indécence et trahissait la mesquinerie. Cela supposait' en épousant la délinéation du sujet, qu'on économisât le matériau de l'objet. Deux considérations déterminaient un choix plus ou moins somptuaire. La surenchère eût signifié prétention déplacée. L'insuffisance eût traduit le manquement d'égards au défunt. Le dosage' évitant l'un ou l'autre écueil' s'avérait impossible. Rechercher l'exact accord aboutissait à superposer les inconvénients. L'esprit' comme en un stéréogramme ambigu, passait de l'une à l'autre optique alternativement. Le résultat' sans résolution' devenait inévitable offense.
J'étais fasciné par cette observation quand soudain, sur la ville' un vrombissement sinistre éclata. Je vis foncer un bolide aux bleus stigmates. L'ambulance. Je fus traversé par un vertige. L'on croit toujours qu'une ambulance intervient pour secourir un malade. Bien sûr que non. C'est un succube attiré par le sang qui vient l'emporter, le saisir tel un prédateur sa proie. Camouflés dans son flanc comme en un cheval d'Ilion, médecins' chirurgiens' sont des ravisseurs féroces. Leur masque illusoire en vain n'évite une infection, mais permet de cacher un mufle aux crocs de vampire. La célérité mouvant leur voiture est effet de leur acharnement, de leur impatience à dévorer la chair vive encor geignante. La sirène est leur ululement pareil à celui de la hyène. Leur équipement n'est qu'instruments de supplice et tourment, tuyau perforateur' bouteille insufflant gaz pernicieux, dards venimeux inoculant poisons létaux. Que peut ressentir le moribond' souffrant' impuissant, lorsqu'il voit sur lui se ruer cette effroyable apparition? Quel forfait inexpiable a-t-il commis' justifiant sa malédiction? Quand il quitta l'utérus maternel en naissant, quand ses parents attendris veillaient près de son berceau, déjà ce fatidique instant se trouvait déterminé. Jadis il était beau' jeune et pétillant de vie, maintenant le voici vieux' laid' courbé sous le poids des années. C'est alors qu'il rejoint le néant. Nul bientôt ne saura qu'un jour il exista.
L'avenue Vinohradská' large et longue immensément, devant moi déroulait son asphalte. Mon œil en vain tâchait de sonder l'improbable extrémité, le bout de cette écorchure entaillant la chair de la ville. Son étendue m'obsédait. Je trouvais dans sa contemplation, dans sa misère esthétique et son dénuement, plus de vif attrait que dans les hauts lieux touristiques. J'y rencontrais le matériau brut que j'aimais, le béton net' sec' froid' pur' compact. Je m'imprégnais de sa désolation' de sa monotonie. Sa réalité se dissolvait dans son impersonnalité, sa répétitivité. Sa modernité broyait tout repère esthétique. L'environnement se résorbait dans sa banale uniformité. Partout la bordaient lotissements' dépôts' terrains indéterminés, délabrement de l'urbain tissu dans l'inconsistance et l'insignifiance. Le réseau des voies' des bâtiments' s'annihilait dans ces confins diffus, séparant' juxtaposant' milieu citadin, milieu rural.
Qu'était-ce un terrain vague? me disais-je. Notion floue spécifiée par son attribut négatif. Lieu défiant la classification cadastrale autant que lexicale. Paradoxalement, le terrain vague est par ce qu'il n'est pas' non par ce qu'il est. Vainement, l'on aurait enquêté pour savoir de quoi ces maquis ressortissaient. Que pouvaient-ils contenir? Combien d'années encor subsisteraient-ils? Sans profils définis' ils demeuraient suspendus en interrogation, figés au milieu de ce mouvement, de cet irrésistible essor emportant la cité vers le futur. Le progrès se trouvait fragilisé par l'inertie de ces lambeaux. Leur omniprésence erratique échappait à la volonté planistique. Leur discordante horizontalité brisait la verticalité, niait cet effort ascendant par lequel' asservie, la nature en cité se muait. C'était la confusion' l'indécision' dans l'ordre et la détermination.
Je compris soudainement pourquoi proliféraient ces terrains vagues. C'était bien sûr l'environnement des lieux funèbres. Comment n'avais-je émis plus tôt cette hypothèse? La Mort infiltrait silencieusement son aconitine. Sa pestilence infectait le périchor' jaunissait l'herbe' empoisonnait la graine. De ci de là s'agrandissaient des superficies dénudées, sol malade ainsi que pelade au flanc de l'animal. Partout la Mort envahissante. Partout la mort stérilisante. La Mort' indécente' écœurante. La Mort détestable' insidieuse' odieuse.
Je demeurai longtemps pétrifié sur le trottoir' l'esprit vide. Néanmoins' je finis par effectuer un pas en avant, puis un autre. Lors' je commençai de marcher comme un automate. Je commençai de marcher sans raison' ni destination. Je marchais sans plus savoir où je me trouvais' ni d'où je venais, moins encor où j'allais. M'entourant partout s'élevaient de grands immeubles. Dans une hallucination, je vis leur volume aux cieux juxtaposer cube et parallélépipède. Ce n'était qu'agrégat d'agressif angle et paroi lisse. Je compris la vérité. Ces blocs n'étaient que de faux bâtiments, virtualités formées d'appartements factices. Dans ces logis ne vivaient pas des humains familiers parents' enfants' qui riaient' pleuraient' s'embrassaient, mais d'inconnus ectoplasmes. Sempiternellement' ils erraient dans la vacuité, suspendus aux plafonds, s'agrippant aux cloisons. Je marchais, je marchais. J'étais entièrement absorbé par le déplacement de mes pieds, grisé par ce lancinant fonctionnement kinesthésique. Je marchais, je marchais. Je voulais fuir' fuir la Mort et son vénéfice. Je voulais me réfugier dans un lieu qui m'eût préservé de la Bête. Je voulais m'échapper hors de l'Existence et de la Durée. Je me sentais poursuivi' traqué. Près de moi défilaient incessamment les automobiles. Nul conducteur' assurément, ne guidait ces conteneurs mus par la cybernétique. Je voyais parfois à travers la vitre un visage angoissé, des yeux hagards. Bien sûr' il s'agissait de mannequins en cuir et celluloïd. J'étais seul vivant sur la Terre. Je marchais, je marchais...
C'est alors qu'au bout de la voie' dans un halo, je vis un tournoiement de couleurs' chaleureuse animation' rassurante. C'était la fin de ce tunnel invisible où j'étais prisonnier. Là-bas' au bout' le fourmillement des piétons, les voix' les appels réconfortants, présence amie de mes semblables. C'était la délivrance enfin' la Vie. Bientôt, j'abordai le carrefour et m'absorbai dans la foule. Je lus sur une enseigne Palác Flora (*). Flora, bien sûr. Je me remémorai ce nom que j'avais déjà vu sur la carte. Là' devant moi rutilaient galeries' miroirs' panneaux, vitrines. Partout s'étalaient milliers de produits, milliers de marchandises. L'on eut cru' déployé dans l'azur' un arbre opulent, déversant généreusement ses radieux fruits. Ce carrefour symbolisait le ruissellement de la jovialité, le débordement de la gaieté, l'épanouissement' le bonheur' la séduction' le charme.
Sur le trottoir' je croisai par hasard des adolescents, rencontre inopinée qui finit de chasser mes pensées funèbres. Ne sont-ils auréolés par un avenir splendide? Cependant' quand je les eus rejoints' leur aspect me laissa perplexe. Je les considérais' ces jeunots coiffés à la Jimmy Hendrix (*). Tous arboraient un blue-jeans' comme enrégimentés. Ce blue-jeans' bleu de travail traditionnel des paysans dans le Far West. Je revoyais ces bleus que portait mon grand-père afin de bricoler, rentrer le charbon dans la cave ou disperser le fumier dans le jardin. Curieusement' tous ces désœuvrés, fiers d'appartenir à la génération de la modernité, s'affublaient de guenille évoquant la campagne et l'ancien temps. Ce haillon pour eux devenait sans doute un symbole adoré, signant libéralisme et démocratie. Je me demandais si la république en Tchéquie, par convention d'un passé désuet, n'obligeait sa jeunesse à porter ces tenues prolétariennes. Probablement' ils étaient confus de s'en trouver accoutrés. Pourtant non' tous paraissaient très satisfaits de leur vêture. Je plaignais leur pauvreté. Sans doute' ils étaient bien désargentés, ce que me signifiait l'état singulier de leur salopette avachie, de partout râpée' rapiécée. L'on eût cru des bohémiens vagabondant. Leur compagne aussi bénéficiait d'un costume identique. L'avantage acquis sous la précédente ère avait disparu. Porter robe était rétrograde. La fille en ce masculin vêtement' devenait un homme ainsi qu'un autre. Sans doute' elle était ravie de sa promotion. La braguette en était l'admirable ornement, l'attribut seigneurial qui valait bien colliers et pent-a-col. J'aurais voulu que tout jeune en ce pays fût sublimé par sa nation, qu'il en fût l'évocation glorieuse et orgueilleuse. J'eusse aimé que rejaillît sur lui cette émanation prestigieuse. Non' car ils mimaient l'Amérique' Eldorado surpassant l'Europe. Sur eux glissait tout repère idéologique aussi bien qu'historique. C'est ainsi qu'agissait le castrateur pouvoir du capitalisme. Pardon pour ce vocabulaire inconvenant, je voulais nommer l'économie de marché. Je les considérais avec pitié, mais je me serais bien gardé, si j'en avais eu l'occasion, de leur adresser la moindre observation. Je me serais au contraire extasié devant ces reliquats, témoins du marchandisme agonisant qu'ils arboraient. Je préférais la position du philosophe. Quand il rencontra sur la montagne un religieux très pieux, lors en lui-même il se dit "Serait-ce imaginable! Ce vieux saint dans sa forêt n'a pas ouï dire encor ce jour... que Dieu n'est plus!" (*)


* Strašnice - Le crématorium de Strašnice fut inauguré en 1932, il est considéré comme le plus grand établissement de ce type en Europe. La plus grande des 3 salles mesure 450 m2 pour une hauteur de 16 m. Le catafalque est haut de 2m50. La crémation fut autorisée en Tchécoslovaquie en 1919. Le premier crématorium de Prague fut adapté dans la chapelle communale au cimetière d'Olšany en 1921 où eut lieu aussi la première crémation en Tchécoslovaquie. Le projet du crématorium de Strašnice, plus grand et plus adapté, date de 1926 (le projet architectonique fut choisi après un concours, de 40 propositions). Il se situe près du cimetière de Vinohrady et à proximité celui d'Olšany. Sa réalisation débuta en 1929 et il fut inauguré en 1932.
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* Les premyslides - Přemyslovci, était la première (et dernière) dynastie royale et régnante d'origine tchèque. Fondée et arrivée au pouvoir au début du Xe siècle, elle s'éteint avec le roi Václav IV en 1419. Saint Venceslav (929), patron de Bohême, appartient à cette dynastie.
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* Dieu est mort! - F. Nietzsche Ainsi parlait Zarathoustra - Prologue de Zarathoustra, 2
* Palác Flora - un complexe commercial récent (une grande galerie marchande: magasins-café-restaurant)
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* à la Jimmy Hendrix - Reprise du Meurtre de la chance (Prologue) de Zábrana. Le héros décrit un groupe de jeunes, évoquant leurs particularités, la mode, les tendances de l'époque. «...je les regardais tous, ces jeunes coiffés à la Hamlet, à la romaine et je ne sais comment on nomme encore toutes ces créations à la mode.»
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KAVÁRNA SLAVIA (*)


Pendant qu'autour les conversations bourdonnaient, que les percolateurs sibilaient, que les interjections des serveurs s'élevaient, je m'interrogeais. Plus que nul autre' un bar ne pouvait-il constituer le pivot, le pôle éminent de la capitale? Dans son giron, n'était-ce à l'entrecroisement des relations' discussions, que s'élaboraient le mieux l'actualité, l'esprit de l'époque et du lieu? Palais' université' Château' cathédrale également y prétendaient. Néanmoins' ces monuments patinés par le temps, bien trop solennels' trop guindés, pouvaient-ils représenter le secret de la vie citadine? Le bar' c'est le stratégique espace où tout fermente. C'est là que réellement sont combinés politique' évènements, traités' marchés, là que sont ourdies cabale et tractation louche. De la maturation conduisant aux conciliations, bock amer et Malaga sucré sont les adjuvants, les ferments et ingrédients. Le bar' c'est là qu'on vient parader' plastronner' minauder. N'est-il au cœur' à l'épicentre' à la convergence aiguë des courants? Le consommateur ici ne devient-il acteur? Les monuments' dans leur noblesse et leur ancienneté, sont lieux de l'autorité figés dans le traditionalisme. C'est en eux que règne esprit disciplinaire et laborieux. Le bar' c'est le refuge apprécié des marginaux' dissidents' intellectuels contestataires. C'est là que prospère hédonisme et que germe épicurisme. C'est là que naît l'émancipation, liberté secouant le carcan de la sociétale inertie. Le bar est aussi l'endroit mal famé' douteux. C'est le terreau du jeu, de la tricherie, du plaisir et de l'orgie. C'est là que s'épanouit sexualité, que mûrit malhonnêteté. La mode y cultive un terrorisme implacable. Dans un bar' la moindre accointance est promue signal' Annonciation, mieux que ne fit à Marie l'ange ailé Gabriel. C'est là qu'on s'offre ostensiblement en spectacle. C'est là que le snobisme insolemment triomphe en sa cruauté' son humiliant cynisme à l'égard des parias. Paysans' mendiants' vieillards' bien trop honteux, ne s'aviseraient pas d'apparaître en ce royaume absolu du clinquant, de l'arrogance et de la provocation. La présence également d'un maniaque aigri tel que moi, vivant monacale existence' était malséante incongruité, mais je savais tromper faussement par une apparence affable.
Pourquoi mon traducteur m'avait-il convié dans un tel établissement? Probablement pour qu'il fournît décor digne à notre échange. Kavárna Slavia, pas un lieu quelconque anonyme' évidemment, bar dans la cité' célèbre et select parmi tous. Là' se réunissait l'intelligentsia nationaliste au précédent siècle. Mais' contrairement à Bertramka' résidence où le gazon' les buissons, me semblaient imprégnés par l'éponyme appellation de Mozart, je ne retrouvais pas le souvenir des noms qui l'avaient fréquenté. Bizarrement' tous paraissaient volatilisés, chassés par un esprit contraire à leur idéal. J'eus plutôt l'impression qu'ils étaient niés avec désinvolture. De leur omniprésence autrefois' pareille à la coquille évidée, ne subsistait plus que la désignation' Kavárna Slavia. Néanmoins, l'ambiance émanant de ce cadre apparut à mes sens réconfortante. Boiseries' parements' avoisinaient en leur ton la nuance ambrée, tirant sur l'ocre et le jaunâtre. L'ensemble évoquait la couleur des viennoiseries dorées, du lait' de la crème' ou du chocolat' du café' de la chicorée. J'appréciais l'accord liant l'aspect à la fonction d'un lieu. Cette harmonie s'enrichissait de couleurs supplémentaires. Sur le sol' un étroit' mais indéfiniment long tapis, répandait son rouge uni jusqu'à la baie vitrée. Ce rouge' évidemment, ne représentait ni la couleur de l'Orient, ni les Soviets' ni la pourpre' habit des souverains, mais celle' homérique et sacrée' du vin, quoiqu'il fût détrôné par la bière ou les spiritueux. Le noir' sa compagne' évoquant le café, se trouvait ici marqué discrètement sur les banquettes. Possiblement' ce ton macabre aussi prenait un sens allégorique. Les divertissements dispensés dans un tel établissement, parfois conduisaient à la violence' au meurtre' à la mort. Tout cela se trouvait illuminé' depuis les caissons du plafond, par les feux provenant des girandoles. Sur la paroi' devant moi, dans le fameux tableau convergeant les regards, le buveur d'absinthe (*) absorbé' fasciné, demeurait séduit par un fantôme au transparent contour bleuâtre. Là-bas' au-delà du zinc illuminé, je remarquai la grande horloge affichant un coloris identique. Le Temps même' inéluctablement, se trouvait soumis à la drogue irrésistible. Je préférai néanmoins y voir un joyau de jade énorme. Par les baies, je m'aperçus qu'un épais brouillard avait submergé la cité. La vue se noyait dans un océan diaphane opalescent. L'atmosphère était surréaliste et magique. Ce rideau blafard' estompant aspérités' angularités, suggérait douceur' volupté, béatitude. Sans doute' il se dissiperait dans la matinée, découvrant la ville avec ses clochers, ses tours' ses palais' ses ponts' avenues' statues, pareille à la déesse émergeant d'un bienheureux songe. Lors' dans les nues' triomphalement, le brillant globe apparaîtrait' hors de l'ostensoir titanesque.
Un bar est un lieu symbolique' idéal. D'ici, l'on pouvait presque imaginer qu'hôpital' morgue' hospice et léproserie, n'étaient fictions dépourvues de réalité. Le bar est nécessaire autant qu'un cimetière' il en est le double inverse. Le premier signifie Mort' le second Vie. Chaque élément y possède une antithèse. La concession là-bas, la table ici. Là-bas, marmoréenne épitaphe' ici menu volatil' éphémère. Là-bas' le passé, le présent ici. D'un côté là-bas' gravité' chagrin' de l'autre ici gaieté, plaisir. D'un côté là-bas, vacuité' silence' immobilité' renoncement, de l'autre ici rapidité' bruit' agitation. Là-bas' sérénité' quiétude' ici futilité' labilité.
Dans un bar' nos corps pesants' magiquement sont dématérialisés. Consommation' de même' est potion bue sans nécessité nutritive. Bien sûr' la boisson par excellence est alcool transcendant l'esprit, l'exaltant' l'entraînant au sein des paradis artificiels. Dans un bar' nous devenons une abstraction dépourvue de viscères. Nous voilà mus virtualités n'excrétant pas' n'urinant pas. Douleur et maladie sont inexistantes. Les bars sont Olympe et Walhalla, séjours où' pareils aux dieux' nous festoyons éternellement. Café' thé' bière' apéritifs' liqueurs' pâtisseries, sont pour nous substituts remplaçant le nectar et l'ambroisie. Nulle occurrence indécente' incongrue' ne saurait s'y produire. Nul incident ne rappellerait la corporéité nous façonnant. Dans un bar' le temps reste immuable et figé, Chronos est pétrifié' suspendu. La porte aboutissant à la vespasienne est camouflée dans une encoignure. Quand nous la passons, nous franchissons le sas communicant avec le monde extérieur. Cette opération ne peut se réaliser que subrepticement. Bien sûr' une ablution nous purifie de l'intrusion dans ce cloaque infect. Si dans la salle un des clients subissait un malaise inopiné, messéant en ce lieu parfait, sans ménagement' l'intrus serait expulsé.
Je surveillais l'entrée sur un côté, puis simultanément la géante horloge au-delà du zinc. Mon regard suivait également le ballet des serveurs. Le serveur' dans un bar' se meut comme un poisson dans l'eau, représentation de l'individu socialement affilié. Par sa rapidité, sa virtuosité gestuelle et ses déplacements, sûr de son importance' il affiche ostensiblement sa désinvolture. Comme un prestidigitateur' sans jamais s'interrompre en son ballet, n'est-il omniprésent' ubiquitaire et multitâche? Cependant' par hasard' il sait ignorer l'arrivée d'un nouveau client, signifiant sa puissance au quidam. Lorsqu'un bras désespéré tente en vain de l'appeler, c'est à la perfection qu'il sait détourner la tête. Ses réparties sont toujours abruptement distinguées, sur un ton glacial frisant l'effronterie. C'est ainsi que son excès de politesse engendre impolitesse. Comme en cet îlot des laquais, parfois il parcourt d'un œil la salle avec satisfaction, considérant que tous ces gens lui sont assujettis. Cependant, son art est dépassé par sa féminine homologue en ce rôle. Dépourvue d'arrogance' elle obtient compensation de ce défaut. Ses qualités innées' de grâce' élégance' y pourvoient en effet. J'en repérais une à mon goût, particulièrement vive' élégante' alerte. Bien sûr' bien sûr' belle. Belle aussi nécessairement que la fille au fond de la Vltava. J'entendis alors un client la héler sous le nom de Jitka. Jitka. Bien sûr' Jitka. Son prénom suggérait la Carmencita, gitana' d'un roman picaresque. Magnifiquement brune' elle était néanmoins du crû, sans contestation racée' distinguée. Son faciès européen très pur' son teint nivéen, prohibaient qu'on l'assimilât avec la métèque issue d'on ne sait où. Qu'on la nommât Dagmar' ce prénom rebutant' me paraissait impossible. Cela confirmait pour moi le rapport unissant l'objet à sa désignation. Nulle exception ne pouvait contrevenir à la règle.
C'est alors que par l'encadrement de la porte au fond, parut la silhouette immense attendue, Karel. Je le découvris mal coiffé, la barbe en tous sens et le pardessus négligemment ouvert. Son regard indiquait sans confusion qu'il venait de se réveiller. Sa beuverie nocturne assurément pouvait expliquer cette apparence. Plutôt que le déprécier, pour lui' s'afficher en tel état publiquement gonflait son ascendant. S'il avait dormi benoîtement pendant la nuit comme un bourgeois, quel défrisement pour ses fervents admirateurs!
Son cou disparaissait' capelé par une écharpe écarlate. Cet accessoire' aucunement ne devait le protéger du froid, mais signaler sa position comme étudiant, caste éminente affirmant insolemment son prestige. L'étudiant' c'était la jeunesse et l'avenir' le progrès' la nouveauté. Comme en son personnel appartement, Karel avait fait irruption dans l'établissement, saluant discrètement divers amis par des œillades. Flegmatique' il affichait sa fonction de brillant universitaire. De surcroît' sa discipline y joignait un piment d'effroi. M'apercevant' il se dirigea vers moi, puis' laissant choir dédaigneusement sur la table un document, d'un bloc il s'affala dans la banquette. Je savourais sa crânerie. Cependant, je m'efforçai de rester impassible en affichant un air blasé. «Un scotch' s'il te plaît' Jitouchka (*)», lança-t-il' presqu'affectueusement. Jitouchka' bien sûr' Jitouchka. Jitouchka' le visage illuminé par un sourire ébloui, s'empressa de servir immédiatement ce princier consommateur. Karel était connu de tous' admiré par tous et bien sûr de Jitka, la brune au teint si pur de camélia. Ne l'avait-il pas nommée par un diminutif? La privauté que se permet un client signifie son intégration, la puissance exercée par sa présence. Puissance acquise au moyen de sa position dans la société, mais surtout par son charisme. C'est ainsi qu'il en fut jadis pour un suzerain dominant ses caudataires. De ce microcosme urbain, Karel était le centre. Le court silence occasionné par son entrée marquait son influence. De même apparaît un monarque au milieu de sa cour subjuguée. Quand il se fut approché de ma table' à ce moment, j'avais perçu que tous les regards convergeaient discrètement vers moi. L'instant précédent' j'étais un client anonyme. Je devenais un personnage intéressant grâce à Karel. Sa réputation rejaillissait en partie sur moi. J'étais un mystérieux comparse. Probablement' il négociait une affaire importante avec moi. Je réalisai que j'aurais dû fumer un cigarillo, cacher mes yeux par un verre au teint sombre. Dussè-je aussi me gominer, me cravater? N'étais-je au contraire insuffisamment ébouriffé, négligé, fripé? Les deux possibilités se concevaient. Malheureusement, je présentais un intermédiaire insipide et sans lustre.
Karel commença par s'épancher en futilités, négligeant la raison de l'entrevue. Pareillement, j'adoptais ce registre obligé par des propos anodins, sans toutefois sombrer dans la banalité.
Puis naturellement' sur un ton neutre' il me dit «Vous le savez, nous tous' consommateurs' nous allons descendre au même endroit' un peu plus bas» Je fronçai les sourcils' décontenancé... Puis je compris. Naturellement, c'était le sujet détestable induit par ses plaisanteries continues. Cependant il poursuivit dans la veine identique. «Ne pensez-vous qu'on devrait au bar afficher le dessin d'un crâne? De même' il serait séant de servir en ce lieu des beignets évoquant des cercueils. Ha, ha, ha, ha... Par ailleurs' il existe ici les rakvitchka sé chléhatchkoou (*), pâtisserie délicieuse adoptant cet aspect. Croyez-moi' la forme ajoute à la succulence» -«Bien évidemment!»
Je compris finalement pourquoi mon traducteur m'avait invité là, dans ce prestigieux établissement symbolisant la Vie, c'était pour salir cet environnement pur où la Mort était bannie, traquer l'ennemie qui s'affichait insolemment. Puis il continua sur un ton spirituel' comme un bavardage anodin: «Croyez-moi' la destinée de l'Univers' c'est la dégénérescence. L'œil est crevé. Le Mal est inscrit dans l'Être en ses prédicats. Voyez sur le mur ce buveur d'absinthe incontinent. Dix ans plus tôt se trouvait ici même une image évoquant Slavia, la Mater slavorum. L'enthousiasme avait poussé les militants à l'ériger noblement, puis on la supprima comme on efface un graffiti malpropre. Mais par quoi l'a-t-on remplacée? Par un ivrogne. Lors' on a vendu l'établissement, symbole éminent du mouvement nationaliste. C'était le phare unique où brillait l'intelligentsia de l'Europe. L'acquéreur fut l'Américain de service. (*) L'on eut raison' finalement. L'on a conformé ce lieu trop idéaliste à la bassesse ambiante. Mater slavorum, ha, ha, ha, vieillerie dont se gaussaient les nouveaux intellectuels mondains, confus d'amorcer tardivement leur décadence. Je dois l'avouer' la substitution' dans son esprit' est magnifique. Ceux qui l'avaient perpétrée' malheureusement, n'ont pas mesuré le poids de la trahison. Qu'ils soient poursuivis par les Érinyes jusqu'au fond de l'Erèbe. «Des imbéciles!» gueula-t-il en frappant de ses deux poings sur la table. «Mais laissons tout cela...»
C'est à ce moment, non sans jeter préalablement un coup d'œil soupçonneux, pour le cas où quelqu'espion nous eût écoutés, que je l'entendis murmurer «J'ai du nouveau» Puis il marqua délibérément un moment d'arrêt, buvant longuement plusieurs gorgées de scotch. Bien que cet effet de scène aucunement de sa part ne m'étonnât, je me surpris aiguillonné par le suspense. J'attendais la suite avec impatience. Comme un gangster son pistolet' comme un joueur de poker son atout, brusquement il retira de sa poche un billet, puis l'écacha sur la table. «Ça vous dit quoi, ce papier?» J'écarquillai les yeux. Je ne voyais qu'un insignifiant griffonnage. Néanmoins' je pus déchiffrer le contenu suivant' plus compréhensible, 24/07/1977. -«La date? Non' je ne vois pas ce qu'elle évoquerait» -«Milada. Son dernier anniversaire et le jour de sa disparition» -«Comment savez-vous cela?» -«Voilà. C'est la photocopie d'un carnet annoté par un certain Bor. C'était le médecin des Borová. Depuis son enfance' il tient régulièrement un journal intime. Vous comprenez' la confidence est facilitée par le rapport de professionnalité. J'ai donc pu recueillir des informations par son entremise. Bor était présent au concert de Milada lors de cet anniversaire. Vous savez' ces réceptions regroupant des parents' des cousins' divers amis» -«Cousins' donc aussi cousines...» -«Vous m'avez compris. L'événement' cette année' fut exceptionnel. C'est à Žofín qu'il se produisit dans un restaurant select. (*) Pour l'occasion, l'établissement fut réservé jusqu'à minuit. Le praticien garde un certain souvenir de la soirée. Ce fut pour Milada le dernier anniversaire. De ce jour en effet, la fille avait disparu. Les parents ont alerté le médecin par un appel téléphonique. La violoniste aurait pu lui confier ses difficultés éventuelles. Cependant Milada n'était pas dépressive» -«Pourquoi n'ont-ils pas averti la police?» -«Probablement en raison d'un conflit qu'ils entretenaient avec leur fille. Depuis un mois' ils pressentaient sa résolution de quitter le pays. De plus' elle était majeure. Donc' ils voulaient éviter que ce différent familial ne s'ébruite» -«Ce médecin n'aurait-il pas remarqué la cousine au concert?» -«Non. Le souvenir des invités reste assez vague en sa mémoire. Cependant' ce n'est pas tout. Je reviendrai sur les détails que ce praticien prodigue en un récit détaillé»
Karel' enthousiasmé par la révélation qu'il me confiait, mussait de jouer son effet de suspense et de secret. Maintenant' il s'épanchait avec volubilité, sans plus se préoccuper d'espions qui pouvaient nous écouter. Récidivant son geste initial' brusquement, comme il abattrait l'atout final permettant le gain de la partie, Karel' vivement' plaqua sur la table un second document. «Regardez ça!» Le feuillet ainsi révélé portait sur l'en-tête un crucifix. Le texte en était pour moi ténébreux autant que le précédent. «C'est un extrait qui provient d'un registre ecclésiastique. J'ai pu l'obtenir à la Chapelle Saint-Roch» (*). Le document ne portant pas de nom, l'on ne pouvait m'en refuser la photocopie. Le contenu signale un cérémonial funèbre étonnant, suivi de la mise au tombeau non moins étonnante. Curieusement' un seul participant représentait l'assistance. L'événement date environ de vingt ans. -«Qui donc était cet unique endeuillé?» -«La personne avait exigé, comme il fut écrit dans l'articulet du Večerní Praha, le strict anonymat» -«Tout cela paraît bien troublant' j'en conviens, mais c'est au mieux un faisceau de présomption' ne constituant preuve» -«C'est vrai' tentons néanmoins la reconstitution du crime»
J'étais subjugué. L'évocation d'une action passée, qui hante ainsi l'imagination, pour nous représente un hallucinant dévoilement. C'est l'impression de nous immiscer dans un déchirement de la durée, miraculeuse opération mentale impossible en réalité. Karel avait cogité longuement' semblait-il' sa démonstration, mobilisant le pouvoir de son raisonnement, mais plus encor possiblement de son imagination délirante.
«Revenons trois ou quatre années avant le crime. Dagmar' déjà, nourrit un sentiment de jalousie violente à l'égard de Milada. Nous pouvons suspecter que la violoniste est préférée par un garçon. Le conflit amoureux peut enflammer des passions fulgurantes. Vous le savez. Le projet de supprimer un jour Milada, possiblement aurait pu germer dans l'esprit de la cousine. L'occasion de le mettre en exécution lui manquait. Voici qu'elle apparaîtrait justement lors de cet anniversaire. Nonobstant, l'on peut imaginer que Dagmar n'ait jamais prémédité son acte. Ce jour fameux, la compositrice emporte un succès retentissant. Dagmar est affermie dans son dessein funeste. Pour le moins' sa jalousie décuple. Quand en fin d'après-midi fut terminée l'audition, l'on servit un repas très arrosé. La soirée se prolonge. Les parents ont regagné leur domicile assez tôt, mais les adolescents restent. La boisson coule en abondance. Le médecin l'a remarqué de visu. De plus' il a noté son départ assez tardif. Seuls demeuraient encor des invités bien éméchés' uniquement des jeunes. Même' il a proposé de ramener Milada jusqu'à Malá Strana, sur le bord opposé de la Vltava. Néanmoins' elle a refusé, choisissant de revenir plus tard pedibus naturalibus. Le retour pouvait occasionner un nocturne agrément, plaisant en ce début de l'été. Ce n'est pas si loin' disons' la demi-heure environ. Par ailleurs' la cité sous le communisme est sûre. Contrairement à vos banlieues en Occident, l'on y voit pas la nuit prospérer la racaille. Dagmar a-t-elle effectué ce trajet seule? J'en doute. Si Milada revient chez elle à pied, dans ce cas pourquoi Dagmar ne l'accompagnerait pas? De son aveu, sa cousine occupait un appartement jouxtant le sien. Donc' les voici rejoignant le bord de la Vltava, précisément par la passerelle amenant à Žofín. Considérons maintenant leur cheminement de Slovanský ostrov jusqu'à most Legií, puis Malá Strana' sur la rive en remontant la Vltava. Si le parcours n'était pas embrumé, l'on pourrait le visionner d'ici par la baie. Qu'a-t-il pu se passer maintenant? Suite à la jalousie vive éprouvée par Dagmar, l'on peut imaginer que la dispute éclatera. L'effet des spiritueux aidant' le différent devient une altercation. Face à la Vltava, Dagmar' volontairement ou bien involontairement, pousse en arrière assez violemment sa rivale. Milada heurte un rocher en contrebas, puis vient terminer sa chute au fond de l'onde. Preuve est fournie par la contusion de l'occipital et des apophyses. J'ai moi-même inspecté la rive. Plusieurs lieux sont appropriés à la survenue d'un scénario comparable. Non loin de la passerelle apparaît un enrochement incliné. Cependant' au regard des altérations constatées lors de l'autopsie, le dénivelé ne me paraît pas suffisant. Par ailleurs' la dispute à mon avis n'aurait pu s'envenimer si tôt. Le cadavre en ce cas fût arrêté sur la digue à Střelecký, sinon Karlův most. La culbute est plausible aussi vers Kampa, bien au-delà d'un parc semé d'arbres. Cependant' il existe un endroit parfait sur le canal Čertovka, le canal de Satan' justement. La grève est ici formée d'un soutènement surplombant des rochers. Le récit pourrait se terminer à ce moment, la rivière emportant pour toujours le secret de la tragédie, mais il en fut différemment. Vous le savez, des années plus tard' le cadavre est découvert au moment de la crue, ce qui permit son dégagement sur la digue à Štvanice, probablement dans le couloir séparant la grève à droite et cette île. Dans ces conditions, l'on peut imaginer aisément que le corps' ayant dérivé, fut englouti par un banc vaseux vers Kosárkovo nábřeží, de Mánesův most à Čechův most. (*) C'est un site arboré. La dépouille aurait pu s'échouer facilement dans les racines. L'air fut prisonnier par la cavité pulmonaire ainsi qu'un ballast. Mais plus tard' quand il se dégagea, le corps s'est abîmé dans l'onde avant qu'on le remarque. Par la suite' il a pu se conserver en condition d'anaérobiose. Néanmoins' un début de fermentation, libérant des gaz à l'intérieur de la chair en décomposition, put alléger suffisamment son poids. C'est ainsi que la crue permit de le dégager. Suivant son parcours' il put s'empaler sur la digue à Štvanice, vers ce parage où des kayakeurs l'ont découvert. Tout concorde exactement. Dagmar a quitté Prague afin de gagner la France et de se marier. Néanmoins' elle est informée' par le journal Večerní Praha, que l'on a découvert le corps dans la Vltava. De fait' vous en aviez remarqué chez elle un exemplaire. Depuis son meurtre' elle est rongée par le remords' sinon la contrition. Pour expier son crime' elle accomplit un voyage éclair jusqu'à Prague. La voici qui rejoint la Chapelle Saint-Roch où le corps fut déposé. Là' sa requête est finalement acceptée par le prêtre. La tenue d'un enterrement pourra se réaliser. Nuitamment et secrètement bien sûr. Dagmar peut subvenir à ce coût. Je l'ai vérifié. Précédemment' elle avait reçut en héritage un pécule important. Selon son vœu' très suspect, c'est ainsi qu'elle accompagna vers sa demeure ultime' Olšany, sa cousine admirée' mais plus encor haïe. L'ambivalence entre amour et détestation, me semble-t-il' peut expliquer cette apparente incohérence. La volonté' qu'elle a manifestée vingt ans après, d'exhumer les partitions de Milada, relèverait du même engagement»
-«Oui' tout concorde» Je l'avouai moi-même' impressionné par la reconstitution, dans son esthétique autant que par son argumentation. L'hypothèse aurait dû m'enchanter, mais' savais-je exactement pourquoi, je voulais saisir tout moyen de préserver Dagmar, comportement de ma part incompréhensible. Depuis nos précédents entretiens' Karel et moi' pourtant, nous affirmions un dessein quasiment obsessionnel' permanent, casser la dame au ton respectable.
«Néanmoins...» continuai-je «l'on peut envisager que Milada soit revenue seule. Cette hypothèse accréditerait le suicide...» -«Non' très improbable. Milada se trouvait affectée par ses déconvenues, dans sa famille aussi bien que dans le milieu musical' c'est vrai, mais pas au point de vouloir attenter à ses jours. Le médecin n'a prescrit aucun traitement psychiatrique. Surtout' si tel était son désir d'en finir avec la vie, sans doute elle aurait pu choisir un endroit moins périlleux, permettant la noyade instantanée plutôt que le choc sur des rochers. Plus simplement' elle aurait pu s'élancer d'un pont traversant la Vltava. Si par ailleurs' elle eut manifesté quelqu'allergie vis-à-vis de l'eau, dans ce cas elle aurait pu se jeter au milieu du viaduc Nuselský, surnommé Most sebevrahů, le Pont des Suicidaires. La réception fût plus rude' assurant néanmoins une issue fatale. C'est un lieu parfait pour cela. Bien qu'on ait disposé des fils pour éviter les actions désespérées, la précaution ne dissuada pas les candidats pour le grand voyage. Vous comprenez l'exceptionnelle attraction que peut exercer la Mort. Tâchez d'imaginer la sensation de celui qui choit dans le vide. Concevez l'effrayant aven ouvert en son esprit. Dans ce moment hors de la normalité, s'est évanouie la dissuasion factice érigée par la société, néantisant la protection de cette hypocrisie»
Le visage ordinairement réjoui de mon traducteur zélé, quand il évoquait cet habituel sujet, devint subitement grave. Puis il poursuivit «Ce moment doit représenter un absolu suprême» Plaisanter sur la mort est anodin car la mort n'est rien, mais l'on ne saurait plaisanter sur la souffrance humaine» -«La Mort n'est rien' mais elle est effrayante» -«Vous savez, l'on peut démontrer que la Vie' presqu'en totalité, se confond avec la Mort comme un lit est l'équivalent d'un cercueil» -«C'est exagéré!» -«Réfléchissez. Dans quel endroit passez-vous l'essentiel de votre existence?» -«Dans mon lit» dus-je avouer. -«Savez-vous pendant vos nuits où peut résider votre ego? Vous n'en savez rien. Le soir' quand vous saisit Morphée, vous devenez un mort et vous ressuscitez au lendemain. Donc' un lit se différencie très peu d'un cercueil. Je me trouvais désarçonné par un tel syllogisme. La conclusion m'en paraissait imparable autant que redoutable. Je préférai me dispenser d'en chercher la réfutation. Plutôt je déviai la conversation.
«Néanmoins' comment peut-on vivre en sachant la mort inévitable? Comment supporter sereinement cette épée suspendue sur nos têtes?» C'est avec sérieux que me répondit Karel. Pour ma part' je ne vois que deux possibilités. La première est de vivre en imaginant posséder l'immortalité, ne jamais penser à la mort. Si le décès d'un parent âgé se produit, vous feignez la surprise et réagissez comme en apprenant un accident. La seconde inversement' c'est de penser à la mort sans répit, d'y mêler indissolublement son existence. Raffinement suprême' on peut en jouir continûment. Cette obsession peut déclencher une euphorisation. Vous savez la solution qu'ont choisie les gens dans leur majorité, vous connaissez la mienne. Le malaise apparaît quand l'esprit' lors de réels évènements, doit passer d'une optique à l'autre. Dans ce cas, la parade est l'humour noir' macabre' un tampon soustrayant à l'interface.
Je revins sur le sujet de l'enterrement à Saint-Roch. J'étais fasciné par un tel cérémonial au milieu de la nuit. «Ce fut une inhumation bien romanesque...» dis-je «quand l'unique assistante est la meurtrière emplie d'un éternel remords» -«Vous pouvez imaginer. La dépouille inconnue, promise à la fosse anonyme indifférenciée, jouissait de funérailles. Jugez-en, le tombeau qualité supérieure en Carrare. La stèle était gravée dans l'or dix carats. Joignez encor cinq bouquets floraux' six couronnes. D'après le recueil paroissial' très fourni' ce fut pathétique. La pompe avec tous son apparat' vous savez' comme autrefois. Quand je pense à nos cérémonies bâclées dans les crématoriums...»
Nous demeurions cois. Des souvenirs lointains chargés de nostalgie revenaient dans mon esprit. Tout naturellement, je m'épanchais «Jadis' le recueillement pendant la veillée nocturne. La religieuse atmosphère où se consumait un cierge. Puis le corbillard aux lourds paravents noirs. La procession des parents attristés qui le suivait pathétiquement. Dans sa robe anthracite en premier paraît la veuve éplorée, suivant son compagnon fidèle' unique amour de sa vie. Puis' dans l'église où flotte un encens purifié, la cérémonie solennelle unit l'assistance empathique. Sous la mystique illumination des vitraux, l'orgue épanche une harmonie sublime exprimant le grand Mystère. Dans le silence entrecoupé de sanglots, retentit la voix d'un chaleureux officiant... Je me souviens. Cette émotion poignante...» -«Ce mensonge hilarant» -«La ferveur...» -«L'hypocrisie» -«L'âme' ainsi débarrassée de sa dépouille' a rejoint Dieu parmi les anges. Sinon promise à l'Enfer' elle en subit les tourments pour l'Éternité» -«Boniments risibles» -«Pardonnez-moi' j'oubliais le Purgatoire. L'âme affligée dans son avilissement, par la miséricorde immense éprouvée par Jéhovah, peut quelquefois s'élever jusqu'au sacré seuil. Comme une espérance au fond du cœur humain, le ténébreux séjour est éclairé d'un arc-en-ciel prometteur» -«Balivernes» -«Je me souviens' lenteur' solennité, communiquaient à l'événement sa dimension tragique. L'assistance impressionnée se trouvait rassérénée' consolée» -«Ha, ha, ha, ha... De nos jours' le macchabée fonce à près de cent à l'heure en fourgon. Cependant' sur l'autoroute' il est soumis aux limitations de vitesse. Les parents et amis' surbookés, n'ont pas leur temps à perdre avec un mort. Quant à la veuve esseulée' remariée plusieurs fois, la voici' rayonnante' en sweet et pantalon, trop heureuse enfin de se voir délivrée d'un encombrant mari. Néanmoins' il n'avait cessé de la tromper autant qu'elle»
Je demeurais dans mon rêve' absorbé' les yeux vagues. -«C'est vrai» dis-je enfin «de nos jours' tout s'est transformé. Les parents sont convoqués dans un crématorium' un lieu privé d'âme. Sur un CD, le service a gravé la musique affectionnée par le défunt. C'est un morceau de rock ou la chanson d'un chanteur mièvre à la mode. La pièce est anonyme' austère et dépourvue d'ornement. Carrelage uni' bancs d'aluminium' parois livides. Renvoyée par le faux plafond de PVC floqué, retentit la voix d'un fonctionnaire en costume... J'ai vu cela récemment dans mon pays» -«Chez nous cependant' le goût de la grandeur funéraire est demeuré, bien que la crémation largement ait remplacé l'inhumation. Je vous recommande en particulier Strašnice, le crématorium. Vous pouvez de ma part le visiter. Là' vous pourrez admirer l'ornementation luxueuse. Néanmoins' l'évolution vers l'austérité moderne est évidente. Finalement' crudité' nudité' vacuité, s'identifient à la Mort plus que la pompe ecclésiastique. C'est la vérité remplaçant le mensonge. L'on y retrouve aussi la froideur et l'insensibilité cosmiques. Sans doute avez-vous remarqué la porte au fond sur la droite. C'est une entrée qui paraît commune' ordinaire... Quand la cérémonie se termine' alors son battant s'entrebaîlle. C'est par là qu'est évacué le cercueil. Savez-vous ce qu'on trouve au-delà de cette embrasure?» -«Je le sais. Je le sais. Le battant' sans qu'un humain ne le tire' automatiquement s'ouvre... plutôt miraculeusement car il est mu par la Puissance Occulte. Lors au-delà, dans ce lieu mystérieux où nul vivant ne saurait pénétrer, l'Inconcevable' Impensable' Inimaginable' Ineffable. C'est un espace où ne se conçoit ni centre et ni périphérie, ni haut' ni bas' ni droite et ni gauche' un espace où tout perd signifiance. Là-bas' chaque âme est une étoile animée de lueur vacillante. Là-bas' le Néant' l'Infini' la divine illumination, l'éblouissement de la Réalisation, de la Révélation, l'Absolu. Je le vois, je le vois...» Je m'exprimais tel un médium' saisi' bouleversé par ma vision. -«Ah, ha, ha... Je me souviens de mon stage en un bourg que je ne vous nommerai pas. Dans le crématorium' quelquefois, l'on récupérait le macchabée qui nous avait faussé compagnie. Dans la pièce au-delà du battant se trouvait un frigidaire et des chaises. Pendant la cérémonie, l'on bâfrait généreusement. Le cercueil servait de table afin d'y poser le rouge et le saucisson» -«Mais alors» dis-je «si dans ce monde il n'est rien que vulgarité' grossièreté' banalité, si rien n'est grand' beau' noble' harmonieux, comment accepter la vie?» Karel s'était rapproché de moi, je vis un éclair danser en son œil. Fébrilement' il me prit le bras et murmura -«La poésie' la poésie...»
Puis brutalement' il se rejeta vers l'arrière en clamant' jovial. «Je vais maintenant vous raconter une histoire. (*) Cela vous montrera que les humains, finalement' ne sont pas si mauvais. C'est à propos de l'incinération dans la ville où précédemment j'exerçais. Là-bas, contrairement à ce qu'il en est ici, la crémation du cercueil était réalisée bien après la cérémonie. Le public ne la voyait pas. C'est' du reste' un cas général dans les établissements aujourd'hui. Ce détail important permet d'expliquer ce qui suit. Vous savez que certains artisans menuisiers' réunis en confrérie, sont habilités pour la fabrication de ce caisson verni, celui transportant le défunt vers le Royaume Éternel. Métier lucratif' s'il en est, réfractaire à la crise économique. De surcroît' Pluton ne fait jamais grève. Durant plusieurs mois' pourtant, nos artisans voyaient inexplicablement chuter leurs commandes. La désaffection provenait d'une entreprise anonyme. C'est ainsi qu'elle offrait des prix sans concurrence. Les produits étaient vendus moins chers que le coût des composants, fait inexplicable. Finalement, nos petits menuisiers' menant l'enquête' ont pu découvrir le pot-aux-roses. Vous savez bien comment est réalisée la crémation. Le corps n'est pas réduit seul en fumée, le cercueil l'accompagne avec son contenu capitonné, du satin premier choix' des coussins, de la mousseline et surtout les poignées' les ferrures. Vous imaginez' sans compter le bois massif en chêne. Certains croque-morts' comprenons-les, trouvaient que c'était navrant de voir anéantis ces matériaux si nobles. Donc' afin d'éviter la perte' ils récupéraient les cercueils.
Bien sûr' ils bousculaient un peu le trépassé pour l'opération, mais priaient le Seigneur de les en gracier. Pour que ce fût pratique' ils enveloppaient le corps avec de la jute. C'est un grossier tissu qui permet d'acheminer la marchandise en vrac. Simplement' ils attachaient le conditionnement sur un madrier, puis laissaient glisser le tout vers l'incinérateur. Suite à la manipulation, la durée de la crémation diminuait de moitié. Rien que des avantages. Certains employés' confidentiellement' ont monté leur société. L'affaire ainsi put rapidement prospérer. Découvrant ce trafic' nos petits artisans floués s'émurent. Que l'on trompât les parents en dépouillant les défunts, cette immoralité les révolta. Bizarrement, la requête auprès de la police échoua. Nulle infraction n'était constatée lors des interventions. L'inspecteur se cassait les dents sur un montage économique opaque. L'entreprise était représentée par sa filiale-écran, basée dans un paradis fiscal. Ne supportant plus ces profanations, les petits artisans marris ont choisi d'avertir la population. Déployant un plaidoyer lacrymonieux, courageusement' ils ont fait du porte à porte. C'est ainsi qu'ils étalaient avec émotion leurs doléances. Le gouvernement craignit que n'éclatât le scandale. Par miracle' un divisionnaire' impuissant jusqu'ici, réussit à coffrer les trafiquants. La société fut condamnée. Vous conviendrez qu'il ne faut pas désespérer. Dans ce monde à la dérive' on trouve encor des gens honnêtes»
Là-dessus' brutalement, Karel asséna sur la table un grand coup de sa main large et se leva. «Portez-vous bien!» lança-t-il' puis il disparut.
Le café' hors de mon champ perceptif pendant cet échange incessant, comme aspiré par mon traducteur' soudain réapparut à mes yeux. Je revis les consommateurs' le buveur d'absinthe et' s'affairant au fond, Jitka dont la chevelure ondulait. Ce que je constatai m'effraya. Je ne pouvais plus considérer l'établissement comme auparavant. J'avais perdu ma disposition d'esprit insoucieuse et positive. Karel avait manifesté son influence. La grande horloge au fond , que je voyais sous l'aspect avantageux d'un éblouissant joyau, me semblait un crêpe atonique et déliquescent. N'élaborait-elle en son inquiétante alchimie le Temps impitoyable? J'en voyais ce matin le caractère aimable' ornemental. Maintenant, j'en percevais négativement la dimension métaphysique. J'imaginais tous ces gens autour' si pétulants de vie, bientôt renfermés dans un étroit caisson, pétrifiés' silencieux... là-bas. Comment pouvaient-ils vivre ainsi leurs passions puisqu'un jour tout finirait? De même autrefois' le Roi des Rois' considérant son armée, se désola que ses beaux guerriers bientôt seraient poussière. Finalement' Karel avait raison, nous devrions nous représenter la mort à chaque instant. Pareils aux rakvitchka sé chléhatchkoou, les berceaux prendraient l'aspect d'un cercueil. Le premier terme épelé par les bambins serait le mot funèbre. Les seuls bouquets floraux seraient composés de chrysanthèmes. Le seul parc de la cité serait cimetière. La seule essence arborée serait le cyprès. Les amoureux sur les bancs publics ne devraient imaginer leur maison, mais la décoration de leur demeure éternelle. C'est ainsi que leur couche adopterait la forme étriquée de la bière. Les draps n'auraient que la couleur du suaire. Tout ne finit que par le drame. L'on devait éradiquer joie' plaisir' bonheur' espérance. La Vie ne doit s'écouler que dans la souffrance et la désespérance. La Vie ne doit refléter que douleur et malheur. Mensonge' erreur est la Vie. Catastrophe' imposture est la Vie. La Vie' pieuvre' expansion de l'Être' abominable et monstrueuse. La Vie' tragique et dérisoire.
Malgré son perpétuel humour noir et justement grâce à lui, paradoxalement' Karel nous rassurait. La contingence avec lui ne trouvait pas le minime interstice en nos vies. La scénarisation qu'il entretenait sans fin le proscrivait. Par son comportement, c'était le pilier mental assurant fermeté' solidité, rigueur de notre existence. Pour nous tous' lui seul affrontait le monstre en sa tanière. Lui seul maintenait l'instable évolution de nos destins à la dérive. Le hasard' l'imprévu' révélant notre incongruité, se trouvaient surmontés' pulvérisés, par son pouvoir de convertir le Réel dans la théâtralisation. Le cours de l'existence avec lui devenait partition parfaite. Chaque événement se changeait en note harmonieuse. Le ciment de son comportement, c'était la congruence' impératif souverain. C'était l'Art intégré dans la quotidienneté. S'opposant à l'absurde' il restituait signifiance en nos vies gratuites. Karel' impitoyablement, traquait la veulerie philosophique où se vautraient les humains. Sa barbe impénétrable était comme un barrage' un bouclier, rempart colmatant la brèche où s'engouffraient les démons. Je le savais. El sueño de la razon produce monstruos. Je les avais soupçonnées la nuit à Vyšehrad, puis je les avais de mes yeux vus dans le cimetière Olšany.
Abandonnant ma réflexion, j'étais prêt à partir. Je me tournai vers la baie. Le brouillard couvrait encore la ville en sa chape étouffante et gluante. Face à moi s'engloutissait la masse évanouie d'un coteau. La tourelle au sommet (*) se dissolvait dans la gangue oppressante. Je réalisai le sens que revêtait ce brouillard. Bien évidemment, c'était le souffle empesté qu'avaient émis les revenants durant la nuit. Comment n'avais-je entrevu cette évidence? Comment pouvais-je avoir imaginé qu'il s'agissait d'un brouillard physique? Ce matin' je m'étais plongé sans dégoût dans cette exhalaison, je l'avais respirée. Quelle inconscience! Je savais maintenant qu'il me fallait différer ma sortie. Je devais attendre ici que se dissipât le poison mortifère. Dans ce café, tous feignaient d'ignorer que le fiel maléfique infestait la ville. Tous considéraient cette expansion comme un aléa naturel. Je contemplais un instant leur visage aux traits enjoués, stigmatisé par un sourire hypocrite. Cependant' par-delà ces mascarons épanouis, je voyais' au fond' la face effarée de la grande Épouvante.


Kavárna Slavia - Le café Slavia, situé sur le carrefour de l'avenue Národní / Nationale et du quai Smetana / Smetanovo nábřeží, bénéficie d'une position exceptionnelle. D'un côté en face du Théâtre National, de l'autre il offre une vue panoramique sur la rivière, la colline de Petřin, le pont Charles et sa tour gothique et le quartier Malá Strana avec la coupole baroque de l'église Saint Nicolas. Au fond la silhouette du Château de Prague. Le Café qui devait porter le nom Slavia pour affirmer le caractère national et panslaviste, fut ouvert en 1884, dans l'entresol proposé par le propriétaire du palais, le comte Lažanský. L'établissement fut fréquenté dès le début par des acteurs et chanteurs du Théâtre National et des personnalités comme Bedřich Smetana (qui habita un des appartements du palais pendant un certain temps). Au début du 20e siècle aimaient s'y réunir les artistes d'avant-garde. Durant la deuxième moitié du 20e siècle, le Café devint le lieu de rendez-vous des intellectuels et artistes qui refusaient d'accepter le langage prescrit du totalitarisme communiste. Parmi les habitués illustres figurait l'écrivain Václav Havel, devenu président de la République en 1989, ou le prix Nobel de littérature, le poète Jaroslav Seifert.
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* le buveur d'absinthe - Tableau du peintre Viktor Oliva Le buveur d'absinthe, qui orne le mur du café Slavia près d'une des baies vitrées. Un homme est affalé à une table du café, le regard dans le vague – hanté par le spectre vert d'une belle femme nue, assise sur une autre table en face de lui.
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* Jitouchka – en tchèque: Jituška
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* rakvitchka sé chléhatchkoou - rakvička se šlehačkou, une pâtisserie à la pâte légère et craquante, en forme de petit cercueil, nappée de chantilly, parfois enrobée de chocolat et remplie de crème anglaise légèrement alcoolisée.
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* à un Américain - Après la chute du mur de Berlin, le Café Slavia fut vendu à une société américaine qui le maintint fermé pendant quelques années sans se préoccuper de l'état du lieu qui se dégradait. Sous la pression de l'opinion publique indignée, l'établissement fut repris par une société tchèque, restauré et réouvert.
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* Žofín - Bâtiment construit en style néo-renaissance, entre 1830-7 sur l'Ile Slave / Slovanský ostrov, en face du Théâtre National. Le bâtiment est utilisé pour des concerts, bals et autres manifestations culturelles. Tchaikovski, Lizst et Berlioz y donnèrent des concerts. L'île porte le nom Slave selon le congrès organisé en juin 1848 réunissant 340 représentants des nations slaves de la Monarchie austro-hongroise. Le but du congrès était de fixer les bases d'une politique slave commune au sein de la monarchie. Résultat mince, en raison des positions divergentes adoptées par les différents groupes ainsi que d'une interruption causée par la révolte pragoise de juin 1848.
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* Chapelle Saint-Roch - Petite église De l'élévation de la Sainte Croix, anciennement Chapelle de Saint Roch, elle se située près du cimetière Olšany, Dédiée à Saint Roch, Sébastien et Sainte Rosalie, saints patrons contre la peste.
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* Kosárkovo nábřeží - Mánesův most - Čechův most - Respectivement Le Quai Kosárek, Le Pont Mánes, LePont Čech
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* une histoire - Allusion à un épisode du Meurtre de la chance de Zábrana lié à l'expansion des chaussures Bata, mondialement connues aujourd'hui, dont le fondateur Tomáš Baťa est né à Zlín en Moravie (Tchécoslovaquie). Pour protester contre cette concurrence difficile à défier, certains cordonniers essayèrent de plaider leur cause avec l'aide de pétitions.
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* une tourelle mince - Tour panoramique, sur la colline de Petřín, dans le style de la Tour Eiffel en miniature.
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VELETRŽNI PALÁC (*)


Cahin' cacha' me voici marchant' découvrant. Pas à pas' me voici' méditant' songeant, sur le sol marbré, sous la verrière ainsi de salle en salle et de toile en toile. Cahin' cacha' me voici marchant' flânant' pas à pas' méditant' songeant, de salle en salle et de toile en toile. Sur un banc' je m'assieds, puis me lève et reprends ma pérégrination' ma contemplation.
Slované v pravlasti. Mezi tyranskou knutou a mečem Gótů
Nous errons, nous marchons. La Déesse a guidé nos pas. Slavia' déesse' ô toi mère et sauveuse. Tous unis. Tous unis. La spathe aiguẽ des Goths nous pourfend' le fouet des Ottomans nous frappe. De nos corps s'est répandu le sang. De nos yeux pleurs ont coulé. Pourtant nous survivons' pourtant nous marchons. Nous voici des milliers. Nous voici des millions. Nous avons franchi des monts' nous avons franchi des fleuves. Sur les chemins sont morts nos sœurs' nos frères. Dans l'épreuve ont disparu nos sœurs' nos frères. Sur le sol des aïeux sont morts nos parents' nos enfants. Nous voici des milliers' nous voici des millions. Tous unis. Tous enfants de Slavia' mère enfantant nos rejetons. Slavia nourrissant de lait divin ses rejetons.
Cahin' cacha' me voici marchant' découvrant. Pas à pas' me voici' méditant' songeant, sous la verrière et sur le sol marbré, de salle en salle et de toile en toile. Cahin' cacha' me voici marchant' flânant' pas à pas' méditant' songeant, de salle en salle et de toile en toile. Sur un banc' je m'assieds, puis me lève et reprends' ma pérégrination' ma contemplation.
Slavnost Svantovítova
Svantovit nous protège. Svantovit nous préserve. Quand tu parais' Svantovit' la meute assoiffée de carnage au loin s'enfuit. Nous avons gagné la bataille. Nous avons perdu la bataille. Nos preux ont vaincu. Nos preux ont chu. Que soit bénie leur dépouille! Que soit chéri leur souvenir! Svantovit nous protège. Svantovit nous préserve. Nous avons descendu le Dniepr. Nous avons franchi la Pripiat. Nous avons descendu la Dvina' le Don. Rien ne peut nous arrêter' ni froid' ni faim' ni pluie' ni gel. Rien ne peut nous fléchir. Nous avons traversé le Danube. La Terre est nôtre ici. Comme Antée renaissons d'elle. Tous unis' la fille et le fils' la sœur et le frère. Tous unis' le père et le fils'. Tous unies' la mère et la fille. Partout nous avons planté nos pieux. Partout nous avons fondé nos voïvodies' nos banats. Partout nous avons fondé nos sklavinies. Svantovit nous protège. Svantovit nous préserve.
Cahin' cacha' me voici marchant' découvrant. Pas à pas' me voici' méditant' songeant, sous la verrière et sur le sol marbré, de salle en salle et de toile en toile. Cahin' cacha' me voici marchant' flânant' pas à pas' méditant' songeant, de salle en salle et de toile en toile. Sur un banc' je m'assieds, puis me lève et reprends' ma pérégrination' ma contemplation.
Car Simeon zakladatel slovanské literatury
Sous l'arcade incurvée paraît Siméon. Sous l'arche éployée' voici que Siméon triomphe. Toi qui sur ton sein réunis Grecs et Latins, Slavons. Toi qui fais renaître en ta langue Aristote avec Démosthène. Toi l'Empereur de Rome et l'Empereur de Byzance. Gloire à toi' Siméon' toi le Csar' le nouveau César. Te voici' Preslav' capitale impériale. Preslav' te voici Rome' Athène et Byzance. Gloire à toi' Siméon' toi le Csar' le nouveau César.
Cahin' cacha' me voici marchant' découvrant. Pas à pas' me voici' méditant' songeant, sous la verrière et sur le sol marbré, de salle en salle et de toile en toile. Cahin' cacha' me voici marchant' flânant' pas à pas' méditant' songeant, de salle en salle et de toile en toile. Sur un banc' je m'assieds, puis me lève et reprends' ma pérégrination' ma contemplation.
Český král Přemysl Otakar II Svaz slovanských dynastů
Sous l'arcade éployée, voici que triomphe Ottokar. Sous l'arcade éployée' voici Premsysl Ottokar de Bohême. Qu'il est grand' qu'il est beau' qu'il est fort! Gloire à toi' gloire à toi' roi magnifique' Ottokar superbe' ô toi Premysl Ottokar. Gloire à toi' margrave. Gloire à toi' fils de Bohême et fils de Moravie. La marine étendue pourrait seule enrayer ta puissance. La vague uniquement pourrait contenir ta conquête. Las' Ottokar' tu ne seras César' le nouveau Kaiser. Las' Ottokar' les envieux' les jaloux autour ligués t'écarteront' t'écraseront. Trop nombreux sont les pays qu'enchaîna ton char audacieux. Trop nombreux sont les rois que soumit ton sceptre éclatant. C'est ainsi qu'effrayée t'asservit l'Europe. Las' Ottokar' tu côtoyas les cieux' tu mordras la poussière.
Cahin' cacha' me voici marchant' découvrant. Pas à pas' me voici' méditant' songeant, sous la verrière et sur le sol marbré, de salle en salle et de toile en toile. Cahin' cacha' me voici marchant' flânant' pas à pas' méditant' songeant, de salle en salle et de toile en toile. Sur un banc' je m'assieds, puis me lève et reprends' ma pérégrination' ma contemplation.
Korunovace srbského cara Štěpána Dušana východořímským císařem Slovanský zákoník
Voici que devant son palais paraît Dusan. Voici que devant son palais Dusan triomphe. Gloire au Csar' toi' le nouveau César. Gloire à Dusan. Belle est en ce jour de printemps la nature épanouie. Beaux sont les guerriers gardant le trône élevé. Beaux sont les archers' beaux les cavaliers' beaux les arbalétriers. Belle en sa tunique est la fille au front ceint d'asphodèles. Belle en sa robe apparaît la jouvencelle apportant son bouquet. Belle aussi l'épouse arborant un rameau fleuri. Tout' ce jour devient plus grand' tout' ce jour devient plus merveilleux. Gloire à Dusan' empereur des Grecs' Dusan' empereur des Slaves. Gloire au Csar' le nouveau César. Qu'en toi se revivifie l'Histoire. Que l'Empire en toi revive. Que l'Empire en toi prospère.
Cahin' cacha' me voici marchant' découvrant. Pas à pas' me voici' méditant' songeant, sous la verrière et sur le sol marbré, de salle en salle et de toile en toile. Cahin' cacha' me voici marchant' flânant' pas à pas' méditant' songeant, de salle en salle et de toile en toile. Sur un banc' je m'assieds, puis me lève et reprends' ma pérégrination' ma contemplation.
Po bitvě u Grunwaldu Severoslovanská vzájemnost
Les voici domptés' les Chevaliers invincibles. Nous voici vainqueurs. Les voici défaits. Nous voici libérés. Les voici matés. Les voici brisés' les voici broyés' les malheureux. Les voici fauchés' les voici couchés' les Bienheureux. Qui jamais eût imaginé' Chevaliers' voir un jour au sol vos dépouilles? Cet exploit' nous l'avons réalisé' nous l'avons acté. Qui jamais eût pensé' Chevaliers' voir en terre un jour vos cadavres. Nous l'avons fait' nous l'avons accompli. Nous pouvons lever nos fronts au firmament de l'Histoire. Qu'ils soient pardonnés. Que les Chevaliers prisonniers en leurs fiefs retournent. Que chacun d'eux revienne en son foyer' sa famille. Que chacun d'eux à la veillée conte à ses fils la résolution des Slaves. Que chacun d'eux à la veillée conte à ses fils la valeur des Slaves.
Cahin' cacha' me voici marchant' découvrant. Pas à pas' me voici' méditant' songeant, sous la verrière et sur le sol marbré, de salle en salle et de toile en toile. Cahin' cacha' me voici marchant' flânant' pas à pas' méditant' songeant, de salle en salle et de toile en toile. Sur un banc' je m'assieds, puis me lève et reprends' ma pérégrination' ma contemplation.
Zrušení nevolnictví na Rusi
Tous unis, tous unis' peuple et boïards. Les cris de joie dans les rues de Moscou. Les cris de joie devant la Basilique. Tous unis' tous unis. Pourquoi nous seuls maudits, quand se lève au firmament le soleil de l'égalité fraternelle. Pourquoi d'un peuple identique issus, l'on voit des puissants' l'on voit des soumis? Pourquoi l'un commande et pourquoi l'autre obéit? Tous unis' tous unis. Tous égaux' tous égaux. Les cris de joie dans les rues de Moscou. Les cris de joie devant la Basilique. Tous unis. Maria Ivanovna' Fédor Ivanov' Grouchenka Eliséievna, Serguei Pavlovitch' Alexeiev Dimitriievitch' Elena, Soniouchka... Tous unis' staroste et moujik' barine et starets, pope et tsar... Le Jour se lève. La Nuit devient Lumière. Voici que s'évanouit la Nuit de l'arriération' de la Malédiction. Voici que s'épanouit le jour de Rédemption' le jour de Libération. Tous unis' tous unis. La Nuit se dissipe. Le jour paraît.
Cahin' cacha' me voici marchant' découvrant. Pas à pas' me voici' méditant' songeant, sous la verrière et sur le sol marbré, de salle en salle et de toile en toile. Cahin' cacha' me voici marchant' flânant' pas à pas' méditant' songeant, de salle en salle et de toile en toile. Sur un banc' je m'assieds, puis me lève et reprends' ma pérégrination' ma contemplation.
Apoteóza z dějin Slovanstva Čtyři období Slovanstva ve čtyřech barvách
Dans ce monde est-il douleur que n'ayons subie? Dans ce monde est-il malheur que n'ayons subi? Mais pour nous un jour adviendra la Victoire. La Barbarie difforme en ce jour est vaincue. Le Monde à nos fils appartiendra. L'Univers s'offrira pour nos filles. Tous unis' tous unis. De fille en fille et de fils en fils' tous enfants de Slavia. Le Christ à l'agonie bénit en ce jour notre apothéose. Pour nous hier fut humiliation, mais pour nous demain sera glorification.
 

FUNÈBRE ITINÉRANCE


À ce point aliéné par la tyrannie de mon traducteur zélé, je ne pouvais plus vivre une existence ordinaire. Plutôt que de m'occuper à découvrir de fastueux monuments, le palais Wallenstein'(*) Saint Guy...(*) je préférais me consacrer plus encor aux curiosités funèbres. J'aimais les cimetières. J'étais fasciné par ces clos dévolus aux trépassés. J'affectionnais ces lieux transfigurés par la sacralité, pénétrés par l'originel Mystère. Là' dans les travées de frontons' les allées de gravillon, l'ontologie se manifestait concrètement sous nos yeux. Bien qu'athée convaincu, j'y trouvai Dieu. Secrètement, ne me délectais-je aussi de la macabre atmosphère? ce que justement préconisait Karel.

*

Je commençai par le cimetière établi par la congrégation des Juifs. (*) Brutalement' j'en fus sidéré. Lors que je pensais découvrir un lieu serein, je me confrontais à la vision de la souffrance et du martyre. Le sol apparaissait fracassé' défoncé' malmené. Les tombeaux étaient penchés' déversés' déjetés, les croix affaissées' rehaussées. La mimesis' reflet de la destinée, sculptait ces replis' gibbosités' bossellements. L'on eût dit qu'un séisme avait dévasté ce terroir maudit. L'amoncellement des concessions paraissait protestation, cri muet et sourd à l'égard des vivants. La ghettoïsation' l'abandon, semblaient avoir bouleversé le champ des sépultures. Le sépulcre à Vyšehrad' évoquait douceur' nostalgie, naturelle expansion de la Nature. Là' dans la désolation' l'aridité, la tombe exprimait désespoir' accablement. Tout signifiait les bouleversements' les déchirements de l'âme. Devant moi, je croyais voir un champ traversé par les convulsions de l'Histoire. J'eus l'impression d'un chaos' résolution du malheur' conclusion de la tragédie. Ces défunts semblaient supporter sans fin la vindicte universelle. Contre eux s'acharnait la déréliction, comme en la Genèse est condamné Caïn, comme Io fut harcelée par le divin taon. Sans repos' sans relâche' ils semblaient poursuivis éternellement. Si n'est vengé son affront, c'est ainsi qu'un esprit offensé ne peut reposer en paix. C'est ainsi qu'erre au bord de l'Achéron' le défunt privé de sépulture. L'immobilité subie par ces morts' s'opposait à leurs afflictions tétanisantes. Songeant au Péléide éploré quand le visita par le Ténare Odysseus, je plaignais leur passivité' leur impuissance. Moi qui n'étais pas croyant et crânais de mon irréligion, là' gravement' je me signai.
Malostranský' (*) cimetière apaisé, m'offrit au contraire un coin de nature idyllique. Partout' les tombeaux semblaient s'effacer dans la fougère et les ramures. L'on eût dit que Pan, Flore et Pomone y folâtraient gaiement, repoussant le sinistre Hadès et l'attristée Perséphone. Je compris que nul mur ne pouvait limiter le mortuaire espace. La vraie nécropole était le Monde. Les vrais caveaux n'étaient pas marmoréens, mais rochers naturels parsemant la Terre.
*
Je trouvais ce qui me comblait au crématorium Strašnice, prééminent fleuron de l'activité funéraire. L'on y parvient par une esplanade aboutissant au prytanée, l'entrée solennelle et majestueuse. La vasque au devant' de son vertical trait, seule interrompait l'horizontalité. Cette unie surface' évoquant le néant par sa planéité, semblait se résorber dans l'indéterminé. Vacuité primait sur plénitude' absence éliminait présence. L'étendue suggérait l'éternité, la vastitude évoquait l'infini. La mélancolie me saisit quand j'atteignis la fontaine. Je contemplais dans les cieux le jet qui montait, redescendait sempiternellement. Ce mouvement perpétuel éveillait en moi des allégories multiples. C'est ainsi que' laborieux' douloureux, le suprême effort de cette ascendance aboutissait à son écroulement. C'est ainsi que s'opérait le cycle infini de la palingénésie, du renouvellement. C'est ainsi qu'élan vers la sublimité s'enlisait en médiocrité. C'est ainsi que tout retournait au sol primitif. C'est ainsi que l'énergie se résorbait dans l'atonie. C'est ainsi que la Vie s'achevait en Mort et que la Mort enfantait la Vie. C'est ainsi qu'une élévation vers la transcendance impliquait déchéance. Pourtant viendrait le jour où ce jet s'engourdira, viendrait le jour où le soleil s'amenuisera, définitivement' irrémédiablement. Ce jour' la source épuisée tarira son onde. Ce jour' torrent' fleuve arrêteront leur écoulement. Ce jour' le vent plus ne s'époumonera. Les nues dans l'éther cesseront de flotter' les éclairs de jaillir. La mer figée par le froid suspendra son barattement sur les rivages. Ce jour' ce jour suprême' alors s'éteindra le rayon, s'étendra le désert. Plante' animal' humain, tout s'évanouira dans un engloutissement silencieux, définitif' muet. La nuit recouvrira les témoins de la prospérité, ponts' voies, champs' palais' châteaux' ports et digues... C'est alors que la suprême aurore en sa clarté blafarde apparaîtra. Puis s'achevant' ce jour ultime engendrera le dernier Crépuscule. C'est alors que le dernier oiseau perché sur le dernier rameau, dans la solitude égrènera son dernier chant...
Dès que j'entrai' je fus apostrophé par une hôtesse au maintien revêche. Régentant son infernal établissement, cette employée visiblement se croyait Proserpine en personne. Je ne saisis pas le sens de sa laconique interpellation, mais cela devait ressembler à «Monsieur' nulle autorisation ne vous permet de pénétrer ce lieu...» Quand je tendis la carte en prononçant le nom de Karel-Patrik Furský, miraculeusement' sa voix s'adoucit. J'eusse invoqué Dispater que l'effet n'aurait pas été si puissant. La fille alors m'accompagna, manifestant la soumission d'une apparitrice à mon usage. Son regard contraint' son intonation melliflue' je dois l'avouer, me procuraient un savoureux plaisir.
Aussitôt, je fus pénétré par la féerie de la dorure et de l'argenture. Je fus submergé par la verdure épousant les parements, les pavements. C'était comme un songe éthéré de beauté pure. Dans cette infinie profusion, l'âme accablée s'abandonnait' rassérénée' rassurée. C'était comme un spectacle attendrissant' émouvant, qui transportait l'esprit dans un doux recueillement.
L'opulence épanchée n'était prodigalité' mais générosité, la somptuosité n'était l'ostentation' mais la bienfaisance. De salle en salle ainsi devant moi' dans l'orbe éployée des rameaux, s'étalaient' fastueux' majestueux, marmoréen catafalque auprès de bougeoir cuprin' flambeau laitonique. Partout luxuriaient jardins floraux' balcons végétaux. Bouquet' gerbe et couronne offraient parfums' couleurs' de leurs corolles. Partout' fleuris' épanouis, jacinthe et seringa' myosotis et rhubarbe avec zinnia, pervenche et cyclamen' astilbe' alstroméria, lys' œillet' lupin' gerberas... Partout blanc' violet' mauve et bleu' crème et turquoise' ocre et jaune... Boutons' fleurs' semblaient se confier en un muet conciliabule «Je te soutiens» «Souvenir' souvenir» «Mélancolie» «Ne perdez pas courage» «Ne m'oublie pas' ne m'oublie pas» «Courage' oublie ta peine' oublie ta peine», «Calme» «Sérénité»... C'était la magie de reflets tamisés, miroitements atténués' lueurs voilées, sur fond d'irisations' réverbérations' mouvant et fuyant. Le regard s'émoussait dans la pellucidité, la diaphanéité. Cependant' la tenture en son harmonie grisée' fanée, suggérait tempérance et modération, compensant les excès de la débauche et de l'orgie. Le gris' union' de blancheur aveuglante et noirceur angoissante! Le gris annihilait' résorbait' ces tons violents qui l'engendraient. Le gris' discrétion' timidité' réserve' humilité. Gris de Payne et gris souris' tourterelle ou tourdille. La coloration mercuréenne ici remplaçait l'azuréenne. Toute humeur se brisait dans sa neutralité' sa pâleur. Toute émotion' passion' dans son détachement s'anéantissait. Le gris n'est-il chromatique embrocation qui mieux adoucit l'esprit, qui mieux le dulcifie' l'attendrit? Cet apparat semblait préparé pour le séjour de séraphins, paradisiaque aura baptismale et nuptiale. Mais, dans la profusion des fleurs' des frondaisons, dans la suavité parfumée des émanations, dans la symphonie des clartés, le déploiement somptueux et chaleureux, dans ce débordement où les maux s'évanouissaient, dans ce lieu béatifique où se noyaient affliction' contrition, bien tapie' bien enfouie, se terrait la Mort' la bête immonde au punais répugnant et puant, Likho borgne à l'œil phosphorescent, la Mort.
*
Ainsi, ma pérégrination nécrologique aurait pu tarir mes désirs. Malheureusement' il n'en fut rien. Je demeurai sans répit obsédé par un lieu que je n'osais fouler, précisément celui du crime. C'est ainsi qu'au sein de la société policée parmi les vivants, survient sa manifestation choquante' ignoble. De Karlův most à most Legií, j'avais repéré sur un plan de la cité la portion du rivage. D'où je me trouvais' Smetanovo nábřeží, je pouvais la visualiser vaguement. Comment assouvir ma curiosité malsaine en m'abstenant de m'y rendre? La découvrir directement en effet, m'aurait supprimé la magie de la visite. C'est alors qu'une idée me traversa l'esprit. Je m'enquis de rechercher la boutique adéquate à mon projet.
Revenu sur le quai, je braquai ma nouvelle acquisition vers ce lieu désiré. La scrutation par le moyen de lunette augmentant la netteté, représente une observation qui métamorphose un objet. La disposition mentale en est également transformée. De surcroît' le mode opérationnel par lui-même intervient, surajoutant le dessein de voyeurisme. Par le soupirail de sa cave ou le chien-assis de son grenier, le psychopathe examine ainsi l'objet de sa fascination. Bien que je fusse entièrement dénué de malintention, je me distrayais à cultiver cette ambiguïté. Simultanément proche et lointain, le paysage au travers de l'objectif paraissait monde inconnu, concrétisation de l'imagination. Par ce truchement' découvrant la poésie de la topographie, j'en oubliais le crime' argument de mon investigation. Ne voulais-je en musser le but sous le prétexte erroné de la perversion? Mon tempérament' bucolique à l'excès, plutôt me poussait vers les objets que vers les personnes. Plus m'attirait l'écologie que la psychologie. Ma passion ne consistait pas à rechercher les humains, les séduire ou les désirer, mais à traquer les secrets des minéraux' des végétaux, les surprendre en leur vie latente et mystérieuse. Précisément, le rivage' interface unissant deux milieux si différents, me subjuguait' me fascinait.
La terre inerte et l'eau vive. L'une est figée' l'autre est mouvante. L'une est compacte' évanescente est l'autre. L'une est impavide alors que l'autre est colérique. La terre inerte et l'eau vive. L'une est repos' l'autre est mouvement. L'une est permanente' éphémère est l'autre. Dans sa torpeur' l'une est pétrifiée' l'autre est vitalisée. L'une affronte et l'autre esquive. L'une est constante incessamment, continûment l'autre est fantasque. La terre en sa massivité contraint l'eau, mais l'eau par sa ténacité réduit la terre. L'une au fil des saisons mue lentement' insensiblement, l'autre' au moment de sa crue' violemment se gonfle. Pourtant' l'une en s'érodant' l'autre en coulant' se fécondent. Ce houleux mariage épanouit les végétaux prospérant sur les rives.
Je m'interrogeais. Comment la terrèque immobilité pouvait contenir l'hydrique instabilité? Comment se juxtaposaient' comment s'amalgamaient ces deux entités? Comment l'Homme avait-il pu gérer, contrôler' aménager' cet espace? Quelle harmonie pouvait naître ainsi de leur opposition' de leur union? Je pouvais en ma lunette observer les variations de ce partage. Là' confrontation brutale au pied de verticaux murets, là' fusion tranquille en déclivité légère où pousse un gazon tendre. Là-bas' étouffé par les courants tels boas, le prisonnier îlot semblait figé dans son infortune. Parfois' l'eau s'abandonnant baise amoureusement sa paisible ennemie, reflète en son miroir l'escarpement de sa rivale. Vers l'amont, le chenal Čertovka. Čertovka' (*) le sceau de Satan. Là-bas au fond' masquée dans son renforcement, la roue d'un moulin pacifique. La roue, c'est la représentation du rigoureux Temps engloutissant le passé, calmant les maux des mortels' éteignant les passions dans l'indifférence. La roue, c'est la reproduction de la Vie, sans répit renouvelée' sans repos recommencée. La roue, c'est le vain effort' l'absurde accomplissement de nos travaux' de nos actes. La roue, c'est l'imitation de l'éternel mouvement, de l'infinie giration dilatant le cosmos. La roue' microcosme incluant' réduisant' résumant l'Univers... Plus haut sur la rive au loin' je vis des rochers agressifs. Là' perfidement, la terre et l'eau dans un commun dessein criminel ont uni leur puissance. L'une a brisé' l'autre englouti' le corps d'une inconnue fille aux cheveux blonds... Dans le champ de l'objectif' un bateau s'interposa, contrariant mon investigation.
Abandonnant la scrutation, je m'avançais vers le rivage en tâchant d'oublier mon appréhension. La Vltava. Je l'avais imaginée par le médium lyrique. J'avais subodoré sa présence au milieu de la nuit. Lors d'un matin brumeux' je l'avais devinée. Par un curieux hasard' toujours elle avait fui ma contemplation. Pour éviter la confrontation directe avec sa réalité, j'avais utilisé ma lunette ainsi qu'un subterfuge. Maintenant' je la voyais, crûment' nûment. Je découvrais son flot trouble et passif' glauque et froid, charriant ses galets gluants' son visqueux limon, sa boue nauséabonde. Mon regard sondait sa masse aqueuse écoulant ions dissous, floculats agglomérés' suspension de colloïdes. La Vltava m'effrayait. Qu'y avait-il sous le trop poli miroir de la surface? Que masquait la fallacieuse apparence étincelant au soleil? Je le savais. C'était, pelotant leurs anneaux dans la ténébrosité, monstrueux' effroyable' un grouillement de serpents horribles. D'où venait cet énorme épanchement d'alluvions et déjections, triste et morne' embarrassé de lui-même? Comment s'était générée cette expansion formidable? Mon regard au loin vainement en sondait l'improbable extrémité. Les manuels de géographie mentionnaient son parcours. La Vltava naissait à Šumava. Son flux se trouvait alimenté par les précipitations de Bohême. Bien sûr que non. Je savais réellement d'où venait ce magma liquide. C'était la concrétion maléfique émanant de l'espace infernal. Son flux' de l'Achéron sourdait' pour empoisonner les humains. Bien sûr. Malfaisant' il exhalait sa bave en tout lieu, déposait partout sa fange' imprégnant les quais de salissure et de souillure.
C'est ainsi que je terminai ma journée, recru de fatigue et l'esprit saoulé' submergé, par l'évocation du crime et de la mort jusqu'à la satiété, jusqu'à l'écœurement heureux' malheureux, comme un buveur saisi par l'ébriété.


* Saint Guy Cathédrale, qui se trouve dans l'enceinte du Château de Prague et dont les tours dominent le célèbre panorama. Elle fut édifiée à l'endroit d'une basilique romane de 12e siècle, elle-même bâtie à la place d'une rotonde romane fondée en 925 par le prince Venceslas. La construction de la cathédrale débuta en 1344, l'oeuvre de l'architecte français Mathieu d'Arras, appelé par le roi tchèque Jean de Luxembourg. A la mort de l'architecte, son ouvrage fut poursuivi par le Souabe Peter Parléř (Petr Parléř) et son atelier jusqu'aux guerres hussites. Au fil des siècles la construction connut des hauts et des bas, et l'édifice fut définitivement terminé au début du XXe - en 1928. Elle abrite les joyaux de la couronne, les tombes des rois dont le roi St.Venceslas, de l'empereur Charles IV.
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* palais Wallenstein - Valdštejnský palác Il porte le nom du commandant militaire de l'empereur Ferdinand II, le richissime et puissant général Albrecht von Wallenstein, chevallier de la Toison d'or, amiral de la flotte Océane, assassiné en 1634 par ordre du même empereur. Wallenstein fit bâtir le palais dans les années 1624- 30 par l'architecte italien Andrea Spezza. L'immense palais abrite aujourd'hui des services administratifs, son ancien Manège est occupé par la Galerie Nationale.
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* Le cimetière juif - Dans le Quartier juif près de la Place de la Vieille ville. Son étendue n'a quasiment pas varié depuis le Moyen âge, il fut fondé en 1478 et resta pendant plus de trois cents ans le seul lieu de sépulture accordé aux Juifs. Le manque de place obligea à superposer les tombes, ainsi on peut compter par endroit jusqu'à 12 couches de tombes. Il abrite près de 12000 stèles néanmoins le nombre de personnes enterrées est estimé à 100000.
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* Au cimetière Malostranský Prague 5, Smíchov. Tout d'abord un cimetière destiné au victimes de la peste (depuis 1680) puis à partir de 1786, il devient un cimetière communal. Aujourd'hui une réserve naturelle, il est connu pour ses tombeaux célèbres datant notamment de la première moitié du 19e siècle. Les époux Duschek, amis de Mozart, propriétaires de la villa Bertramka, tout proche, y sont enterrés.
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* Čertovka - Le bras de la Vltava, entre l'ile de Kampa et le quartier de Malá Strana, près du pont Charles. Fondé au XIIe siècle pour créer un courant d'eau suffisant au fonctionnement des moulins. Deux de ces moulins subsistent, après restauration. Le bras fut initialement nommé Strouha (Fossé ou Rigole), il porte le nom Čertovka depuis 1892 (diable / čert). Aujourd'hui on y pratique les sports nautiques - kayak, kanoé.
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INTERMÈDE


Parvenu le soir à mon hôtel pragois, je m'interrogeais sur les événements qui m'avaient marqué. Me les remémorant depuis le jour de mon arrivée, je tâchais de les reconstituer. La rétrospective à mon esprit s'imposait, probablement car je sentais se profiler un épilogue. J'avais parcouru la capitale et pourtant je l'avais peu fréquentée, hors Veletržní palác' seule incursion dans son cœur historique. Je l'avais traversée lors d'une épouvantable équipée dans la nuit profonde. Quand je rejoignis Kavárna Slavia, le brouillard masquait à mes yeux tout concret élément. Sauf mon traducteur zélé, moins encor je n'en connaissais les habitants. Ceux que j'avais croisés représentaient pour moi de lointains fantômes.
J'avais été plongé sans préparation dans la ville. De plus' un idiome étranger m'isolait. J'approfondissais pourtant ce langage au travers de la phonétique. Je n'appréhendais pas les mots en leur dénotation, mais j'évacuais volontairement grammaire et sémantique. Je sondais la profondeur en inspectant la surface. Je considérais le son plus que le sens. J'atteignais la dimension passionnelle en niant la fonction rationnelle. J'appréciais la sensation plutôt que la cognition, l'intuition plutôt que l'intellection. Paradoxalement, n'atteignais-je ainsi le tréfonds? Le rejet du concept inférait dissolution des éléments concrets. Par ce biais, je m'abîmais dans l'étrange et l'obscur. Le Réel s'effritait comme un vernis, pareil à la scorie mensongère occultant l'Être. Je comparais également les différents idiomes. Comment' dans la création d'aussi compliqués arrangements, l'ethnie slave au long de l'Histoire avait mis tout son génie? Parallèlement, comment l'ethnie des Latins' mentalement si voisine' avait pu les éradiquer, sélectionnant les successions fluides? Le russe' écrivit un poète (*), emprunte élégance au français, force à l'idiome allemand' charme à l'italien, magnificence à l'espagnol... Cependant' hors cet aspect, mon séjour' suivant une amplification très étudiée, concernait essentiellement la mort. Je visitai les vieillards dans leur villas empoussiérées, puis les cimetières. Je devais après cela traquer l'Innommable en violant un caveau, puis je m'étais plongé dans la morgue. C'est là que s'évanouit la foi mystique anéantie sous le scalpel de la Science.
Vyšehrad en premier lieu m'interpellait. J'en étais revenu l'esprit serein, pénétré par la paix comme après l'expiation de mes erreurs. Depuis mon arrivée dans la cité, je m'étais intéressé plus aux morts qu'aux vivants. Je m'interrogeais sur la sépulture et l'appareil funéraire. Leur développement niait la conception logique et scientifique. La dépouille était représentation du sujet défunt, néanmoins si peu fût-on vers l'idéalisme enclin, pourrait-on laisser le corps d'un proche à l'abjection d'un public dépotoir? Dans quel parage est la conscience après sa disparition? N'est-ce également répondre au questionnement, dans quel univers est la conscience avant la naissance? Pourquoi' dans la jonction de ces deux infinis, ce laps d'une existence humaine intercalée? Chaque instant vital n'est-il exceptionnel au regard de l'éternité? Le temps est invention' jadis écrivit un philosophe. (*) De fait' sa réalité prodigieuse égale autant sa fugacité. Pour toujours' unique et gravé' se trouvait le minime acte anodin, celui de me lever le matin' voir' sentir...
Enfin, je me remémorai le cimetière Olšany. Les conditions de l'exhumation m'intriguaient. Bien sûr' les revenants que je croyais voir étaient chats, corbeaux et chauves-souris, mais la sensation de mystère était véritable. Cette horreur' je l'avais réellement vécue' ressentie, même en ne croyant jamais sérieusement aux spectres. J'avais joué comme un acteur en un film d'épouvante. Cette impression de peur fut sans conteste élaborée par mon cerveau. Quelle était son essence? Que signifiait-elle? Comparablement' l'urbaniste et les sculpteurs avaient créé cette harmonie funèbre aussi bien aboutie. Réalité mystique ou mental artefact? L'esthétique appropriée des cercueils' des corbillards, devait-elle exorciser la douleur des parents? Sans que la conscience en fût offusquée, produisait-elle une érotisation dont nous jouissions clandestinement?
Le sentiment funèbre était l'effet d'une esthétique élaboration, création construite au cours de l'Histoire ainsi que tout motif artistique. Paradoxalement, cette impression n'était pas engendrée par le cadavre' objet de l'idée. Le sentiment de morbidesse était relatif à l'apparat, décor l'entourant' le travestissant ou bien l'occultant. Je me remémorai le tableau de Magritte. La Récamier dans son canapé représentée par un cercueil. Raffinement choquant, le peintre' à la bière' avait prêté la forme alanguie du corps vivant. Dans ce tableau sans cadavre' on pouvait ressentir un malaise intime. De surcroît, la discordance entre appareil mortuaire et sensualité' mondanité, renchérissait la tension.
Bien des singularités avaient émaillé mes tribulations, notamment Karel' ce personnage énigmatique. Je m'interrogeais sur le sens de son intervention dans l'intrigue. Simultanément' il en était le catalyseur' le manipulateur' l'instigateur. Son comportement lors de notre équipée me revint à l'esprit. J'étudiais à nouveau ce fameux plan sur lequel j'avais médité. J'essayai de reconstituer le trajet que nous empruntâmes. Plus rationnellement' suivant l'avenue Veletržní, nous aurions dû franchir la Vltava sur Hlávkův most. Là' nous dussions continuer sur Husitská' Prokopova, puis Jičínská pour gagner le cimetière Olšany. Mais au lieu de cela, Karel m'avait conduit jusqu'à Barrandov en passant par Smíchov. Puis il était revenu vers Staré Město sur náměstí Venceslas. De ce carrefour' il avait rejoint Nové Město, puis Vinohrady. Ce parcours avait duré plus d'une heure alors que le retour effectué, probablement par Žižkov et Karlín' avoisinait moins de vingt minutes. La raison de ce bizarre itinéraire apparaissait énigmatique. Mon traducteur voulait-il parer notre équipée d'un piment romanesque? Voulait-il semer d'éventuels indicateurs' possiblement la police? Tout cela n'expliquait pas non plus' devant certains lieux, ces décélérations curieuses. Karel voulait-il me signifier les successifs relais d'un pèlerinage? (*). Plus qu'un interprète' il fut pour moi le médiateur zélé, passeur unissant vivants et morts. Dans l'aventure' il fut un mentor m'initiant au grand Mystère.
En définitif' c'était le destin qui m'avait conduit à Prague. La cité se distinguait pour ses monuments funéraires. La musicale enquête et le meurtre alors ne seraient qu'un paravent, tel écran de fumée pour me pousser dans cette investigation. N'avais-je habitude' en contemplant une illustration, de considérer le décor extérieur comme élément prédominant, reléguant le sujet principal au second plan? Ce dernier devait masquer un contenu que désavouait la pudeur. Cependant, comment pouvait s'intégrer l'assassinat? Le point commun, le rapport nodal' unissant les éléments de ce roman, c'était bien Dagmar et Milada. Finalement' tout me ramenait à l'une et l'autre. Sans tarder maintenant' je saurai ce qu'il en est.


* Un poète - C'est Alexandre Pouchkine qui a défini ainsi les qualités de la langue russe par rapport aux autres langues européennes.
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* A dit un philosophe – Henri Bergson L'évolution créatrice (1907)
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* les étapes d'un pèlerinage - Allusion aux divers lieux en relation avec le roman Le meurtre de la chance de Zábrana déjà cités.
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DERNIER SOIR


Le soir qui suivit, j'entendis plusieurs coups répétés sur mon huis, puis trois lentement comme au théâtre. C'est alors qu'il apparut en personne. Karel ici' dans mon hôtel' c'était vraiment inattendu. Sa face était rayonnante.
«C'est le dernier acte. La pièce est finie» -«Comment?» -«La police est avertie» -«Quoi!»
J'étais scandalisé, mais agonir Karel de mes récriminations n'aurait eu nul effet, sinon de le réjouir plus encore. La Police. Quelle incompatibilité! Cette insensible administration perturbait ma vie méditative. J'imaginais le regard investigateur et glacial d'un commissaire. Quel désaccord avec les voix de mon esprit' exaltées' passionnées! Cette information me tirait d'un songe éthéré que j'entretenais continûment. J'avais l'impression de m'y sentir plongé durant des années. Pourtant' mes investigations n'excédaient pas trois mois. Karel' en dépit de sa crudité' s'intégrait dans mon rêve artistique. De même' un tableau de Warhol' Campbell'soup ou Coca-cola, niant transcendance' élévation, manifestait lui-même un certain idéalisme. Néanmoins' plus concret' un souci m'interpella. Suite à l'exhumation dans le cimetière Olšany, possiblement' ne risquions-nous pas des ennuis? Karel sourit quand je lui fis part de mon inquiétude. C'était son affaire. Je fus rassuré car je savais ce que sa rouerie pouvait concevoir. Je me souvenais également du signe à l'intention de la patrouille. J'écoutai sa théorie sur le fonctionnement normal d'un inspecteur. Selon Karel' un bon divisionnaire adoptait le comportement d'un ripou. S'il ne l'était pas' il contrevenait gravement à sa mission. L'efficacité gagnait à ce commerce avec les malfrats. Pareillement' il devait s'acoquiner avec les administrations, de la médecine aux tribunaux, tout ce que nécessitait l'avancement d'une enquête. Naturellement' il ne fallait pas oublier prostituées, maquereaux, ces relations privilégiées où menait souvent l'intrigue. Ne pas entretenir un tel réseau constituait même un défaut professionnel. Je n'attendais pas moins de Karel. Par ce truchement' subodorais-je' il soutirait de substantiels profits, cependant ce qu'il y gagnait de plus avantageux, c'était l'enrichissement de sa perpétuelle exhibition théâtrale.
Karel' surexcité' virevoussait' dans ma chambre. Selon son habitude' il s'adressait aussi bien aux objets, lustre et placard' miroir ou plafond' qu'à moi-même. Le miroir' en particulier, représentait son interlocuteur favori. Dans son image' il pouvait apprécier l'effet de ses gesticulations. Pour ma part' aussi déprimé qu'il était survolté, je demeurai stupéfié sur un coin de ma couche.
«Il n'y avait aucune alternative. Je vous le dis. Pas de choix possible. Nous avons suffisamment d'éléments. Je vous le dis. L'enquête officielle autorisera la comparaison des ADN, celui prélevé dans la tombe au cimetière Olšany, celui des parents à Vyšehrad. Nous pourrons contacter les participants de ce fameux anniversaire. Nous saurons si Milada se trouvait accompagnée par Dagmar. Concernant la cérémonie de l'enterrement, nous en déterminerons le donateur et spectateur unique. Par ailleurs' ne le comprenez-vous pas, la police est le majeur élément en conclusion d'un roman noir? Moment crucial' pathétique et fascinant, que l'arrestation du coupable' ou pour nous de la coupable! Ce moment constitue la jonction' la focalisation, des prélèvements' déductions' perquisitions' filatures... Néanmoins' dans le souci de la perfection, mieux fallût qu'il s'enrichît d'ingrédients licencieux, trafic de came ou déposition de prostituées, déchéance adultérine' avortement de bourgeoise en mal d'émotions, divagations d'un poivrot au zinc d'un bar louche... (*) Que savais-je encore?» -«Mais les éléments dont vous disposez pourront-ils suffire? L'affaire au moins remonte à plus de vingt-cinq années. De surcroît' aucun plaignant ne s'est manifesté»
Karel' pour me répondre' émit un petit sourire. Naturellement' je comprenais ce que cela signifiait. J'étais certain que mon traducteur obtiendrait gain de cause. Puis il déclama' les bras levés emphatiquement «Pour moi' l'affaire est classée. Rideau. Que Dieu vous garde» Là-dessus' définitivement' il s'éclipsa, tel un acteur s'évaporant dans les coulisses. Je ne devais plus jamais le revoir.
*
Je me retrouvai désemparé. Je m'allongeai pour mieux réfléchir. Concentrant ma réflexion, je tâchai de reconstituer l'intrigue entièrement, tout ce que je vécus depuis l'invitation pour ce fameux concert. Méticuleusement' sans concession, je devais analyser tous les éléments. Tout se précipitait. La rétrospective était pressante' urgente. Je disposais de la nuit pour imaginer la solution, percer le mystère entourant Dagmar et Milada. Je devais le résoudre impérativement.
C'était vrai, le comportement de la dame au ton respectable interdisait le doute. Pourquoi' sinon pour expier sa faute' aurait-elle œuvré pour sa cousine? Si Milada mourut de pneumonie, comment concevoir que l'on n'ait retrouvé la sépulture en aucun lieu. Dagmar ainsi mentait. Cependant' je me rappelais également les deux prénoms sur l'instrument, l'archet encore enduit par la colophane. Tout ne concordait pas. Je ne parvenais pas à l'intégration de ces détails bizarres. Se pouvait-il qu'un élément fondamental m'échappât? Quelle hypothèse afin d'invalider la construction déductive? Malgré leur évidence avérée, je refusais d'accepter les faits accusant la dame au ton respectable. Curieusement' je ne pensais plus à Milada, je ne pensais qu'à Dagmar. Comment la sauver de sa fin tragique' ignominieuse? Comment la protéger? Mon esprit écartelé demeurait dans l'incompréhension. Je me trouvais devant la sphingue ainsi que le voyageur désemparé, démuni pour apporter la réponse à l'énigme. Sans recours' il attend que le monstre avec ses crocs le dépèce. N'y avait-il aucune alternative? Quel serait le dernier chapitre? Que pouvais-je imaginer? Les faits s'imposaient, Karel me l'avait signifié. L'histoire est une enquête impliquant un meurtre' il fallait donc un meurtrier. Que pouvais-je opposer à cet argument? Penser que l'aventure ait constitué finalement un roman d'amour? Non' vraiment impossible. Non' le roman d'amour' quelle horreur! Je me serais pendu sur le champ si j'avais dû le concevoir.
Je ne dormis pas. Je pensais tour à tour à Dagmar' à l'intrigue. J'étais prostré' désespéré.
Puis dans la nuit' j'eus une illumination. Je me levai comme un noctambule. Je pris ma plume et j'écrivis. J'écrivis, j'écrivis, presqu'automatiquement, jusqu'au moment où par les volets je vis les rayons de l'aurore. Je me recouchai' puis je dormis' libéré.

* les divagations d'un poivrot dans un bar louche - Diverses allusions au Meurtre de la chance. Hőllich, le frère de la belle titien Tereza est impliqué dans un trafic de cocaïne. Růženka Zadinová, une belle dame négligée par son mari, un homme d'affaires trop occupé, se fait avorter discrètement dans la clinique de luxe privée Æsculapium. Au cours de son enquête, le héros rencontre un ivrogne dans une auberge de Kubelice.
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LA FIN DU VOYAGE


Par la baie, mon regard hypnotisé fixait l'enseigne Air France ondulant sous le vent, ce vent qui semblait une effluence immatérielle interstellaire.(*) Dans le ciel gris' un platane aux rameaux nus se dressait' hideux squelette. C'était la fin de l'automne. Les débris du feuillage écachés' mâchés' triturés, jonchaient le sol ainsi que pensées mortes. La gare était vide. Je me crus un instant sur le bord de l'Erèbe. Les trains simulaient des vaisseaux funèbres. Chacun d'eux emporterait dans la fosse infernale un chargement d'âmes. Dès que par sa présence un humain leur affecte un sens défini, les objets de notre environnement sont rassurants, mais dans la solitude' ils sont froids' effrayants. C'est là qu'ils restituent leur état profond. Comme alors chacun d'eux redevient rapidement ce qu'il est, fragment du cosmos' anonyme en son éternité, son insensibilité. Je fus traversé brusquement par une idée, pareille à la révélation qui saisit le mystagogue. L'univers minéral délivré des passions constituait la Vérité, l'affectivité nous la masquait. Je me croyais mu par la téléportation, rejoignant une inconnue dimension temporelle et spatiale. Je me trouvais dans un monde aride et glacé' planète ou satellite. Non pas glacé de glace aqueuse' ankylosée, mais de cet élément psychique engourdissant le cœur humain. J'étais sur Neptune ou Pluton' sphère isolée dans le gouffre indéfini, loin du Soleil et de la Terre. Ma situation paraissait figée depuis l'éternité. Plus aucun train ne circulerait sur les rails. Plus aucun voyageur ne foulerait ces quais déserts. Plus aucun son' ni voix ni pas, ne retentirait sous les néons, lumignons diffusant les scintillations des galaxies lointaines. Ce bâtiment que les humains nommaient gare à mon œil semblait surnaturel. Je pensais que nul jamais ne l'édifiât' mais que depuis toujours il fut là , depuis les temps immémoriaux quand la Création parut en ses limbes.
Je me trouvais devant un banc' mais j'attendais là debout. J'étais soucieux. J'étais abasourdi' car maintenant je savais' je savais. Je savais tout. C'était pour moi l'inimaginable' impensable' insoutenable. Mon rêve était pulvérisé. Combien le cœur des vivants devenait pesant plus que celui des morts. Le mystère était percé. Tout concordait maintenant' tout correspondait. Comment n'avais-je à ce jour vu cette évidence? Comment avais-je ainsi pu me fourvoyer? Karel avait tout faux. Ce que j'avais jusqu'ici vécu n'était pas un roman policier, mais un roman psychologique et sentimental. Possiblement un roman d'amour' je ne le savais pas encore. L'idée m'avait scandalisé la veille. Maintenant' je me surprenais à m'en accommoder. Le roman policier' quelle erreur! Nous avions recherché le corps, nous aurions dû scruter l'âme. Dagmar' coupable et meurtrière' oui' c'était certain' confirmé, cependant ce délit n'intéressait pas la police.
L'appel téléphonique avant mon départ me revenait à l'esprit. L'inspecteur avait mené rondement l'enquête au cours de la journée, sans qu'il eût quitté son bureau. Deux ou trois communications lui suffirent. C'est ainsi qu'il perça le mystère entourant les deux cousines. Puis il avait tranquillement classé le dossier Milada Borová.
Progressivement, le hall de la gare autour s'était peuplé d'inconnus. La multitude ici paraissait conviée pour un mystique événement. C'est alors qu'un roulement s'amplifiant ébranla tout le bâtiment. N'était-ce un astronef atterrissant? Puis des cliquètements, crissements' grincements, puis enfin des clameurs' des interjections. Pour se joindre à ceux qui les attendaient' les voyageurs avaient envahi le hall. S'ignorant' juxtaposés, les entretiens familiaux pouvaient exprimer leurs émois. Les parents' les enfants' les amis' s'interpellaient' s'embrassaient, chacun dans leur bulle invisible' exiguë, comme en des appartements contigus de plexiglas. Pas un n'eût éprouvé l'envie d'espionner les démonstrations d'un autre. J'étais au milieu d'eux' libéré du moindre attachement. Je pouvais dans une ubiquité continue scruter ces tableaux vivants. Moi' je n'avais pas de famille et pas de compagne. N'étant concerné par aucun lien' je pouvais participer à tous. Néanmoins, jamais je ne ressentirais en moi la chaleur d'une effusion. Je n'avais pas de patrie non plus. Je n'avais en effet jamais considéré le pays où je vivais, lancé dans sa négation' dans son autodestruction, comme étant le mien. Je me sentis saisi d'une infinie tristesse. Lors' un vide immense en mon esprit s'ouvrit. Lancinant' un mot revenait en moi, ce mot obsédant gravé sur les tombeaux de Vyšehrad à Prague. Rodina, rodina' bien sûr.(*) Je le comprenais maintenant ce vocable en ses deux signifiances. Je n'avais pas de famille et pas de patrie' c'était vrai, mais j'attendais une amie représentant plus que sa personne' un pays...
Soudain, plus rapidement que le déclenchement de cette agitation, la cohue se dispersa, comme instantanément volatilisée dans l'espace. Le silence. Le silence étourdissant' pesant, comme un prélude à l'événement primordial que peut vivre un humain. La femme ou l'homme ainsi doit surmonter ce déchirement en sa vie. Pour le moment où se joue son avenir' fébrilement' il se prépare. Le silence.
Puis je perçus des pas qui semblaient hésiter. Je les entendais résonner ainsi que les coups par le destin frappés. Je sentais que trémulaient mes doigts, que battait mon cœur dans ma poitrine. J'aurais voulu ne pas subir l'épreuve et pourtant je devais la subir. Le pas s'approchait inexorablement. Je savais qu'elle arrivait. Lors soudain' je La vis, devant moi. La meurtrière.
Nos regards d'un éclair se croisèrent. Puis chacun baissa les yeux. D'un geste évasif' je l'invitai sur le banc. (*)
Elle avait évité soigneusement de se placer face à moi, se tournant vers la baie' raidie' contractée. Je ne voyais que son dos. J'observai que sa chevelure avait conservé sa blondeur native. Le rayonnement des néons possiblement expliquait cet effet. Je pouvais avoir illusion que se trouvât devant moi, non pas la dame âgée' mais une adolescente à la beauté rare. Théâtralement ou scénographiquement, nous évoquions la configuration qu'affectionnait mon traducteur. Le personnage affligé par le remords' ainsi, peut esquiver le regard inquisitorial de son accusateur. Mais il est possible aussi qu'ils soient liés par un amour incertain. La pudeur en interdit la révélation directe.
Alors' je parlai, presqu'automatiquement' en m'arrêtant souvent, repos que mon émotion provoquait, tel enrayage incontrôlé de ma pensée. J'entendais ma voix comme une étrangère intervention, double inconnu qui discourait à ma place. Je parlais' je parlais, trop, sans pouvoir m'arrêter. Je parlais par séquentiels fragments décousus' confus, truffés de ponctuations' digressions' parenthèses. Je parlais en détours' sinuosités' circonlocutions, pour modérer l'émoi de mon esprit. Je parlais pour neutraliser la puissance émotionnelle. Je parlais pour éviter l'exacerbation de nos sentiments. Pour ne pas blesser l'amour-propre et la sensibilité, j'éludai les propos trop incisifs' trop acerbes. Je parlais pour que la tension paroxysmique en moi ne m'inhibât, ne me paralysât. L'approche était progressive' adoptant parfois la stratégie du choc. La suggestion voilée tenait lieu d'aveu. Sans que rien jamais ne fût clairement énoncé, l'interrogation permettait l'affirmation. Ma pensée ne pouvait s'afficher ainsi dans sa crudité, mais lentement se révéler pour que s'en atténuât la violence.
Voici mon discours tel que ma remembrance encor puisse en attester.
Je raclai ma gorge après une ultime hésitation, puis je me lançai. «Reprenons depuis le début' si vous le voulez bien' Dagmar. Souvenez-vous. Je vous ai rencontrée lors de ce concert mémorable. Par vous-même' il fut organisé pour honorer la cousine adorée. Ce quatuor exécuté par un ensemble amateur m'avait ébloui. Vzpomínka z Prahy' sauf erreur de ma part. Vous le constatez, j'ai fait des progrès dans la prononciation des polyconsonantismes. Donc' après le concert' nous avons discouru. Cependant, j'ai côtoyé la famille ici venue de votre ancien conjoint défunt. Leur conventionalisme étriqué me troubla. Ce traditionalisme affecté constituait le nœud de l'affaire. J'aurais dû le comprendre. Plus que le mobile immédiat, c'était la nécessité conduisant au meurtre. Vous affichiez si parfait accord avec ce conformisme. Cela vous offusquera, sachez qu'avec mon traducteur' nous vous nommions la dame au ton respectable. Ce piquant sobriquet vous définissait bien. Le cœur de l'énigme était là. Finalement' il n'était pas nécessaire ainsi que j'enquêtasse au loin, sans votre assentiment, dans Prague afin de percer le mystère. Je le compris beaucoup plus tard. Mais nous reviendrons là-dessus. Donc' après le concert' j'acceptai le projet que vous me proposiez, rechercher les partitions de Milada' puis les présenter. La promotion de la compositrice en constituait le but. Néanmoins, le travail était soumis par vous-même à cette inattendue restriction. Je devais obvier toute investigation biographique. Selon vos propos, le décès de Milada, causé par une épidémie de pneumonie, se produisit trente ans auparavant à Prague. Vous m'aviez gratifié d'un maigre album sur Milada, sans mesurer la passion que sa beauté pouvait provoquer en moi. Vous n'aviez pas conçu que je pusse entretenir un tel engouement. Vous n'aviez pas deviné que ma passion' pourtant privée de réel objet, m'aurait inspiré l'exhumation de son passé. Vous n'avez pas songé que je visitasse un jour le tombeau familial. Vous connaissez mon goût pour les cimetières. Plus qu'à nos constructions de moellons, je manifestais mon intérêt pour ces marmoréens logis. Dans les premiers' nous vivons notre éphémère existence. Dans les seconds nous demeurons pendant l'éternité. Là' je trouvai le tombeau des Borová, mais pas de sépulture au nom de Milada. Comment pouvait-on le comprendre? Vous n'aviez prévu non plus ce hasard inattendu, m'autorisant à fouiller le débarras plus que vous ne l'eussiez permis. L'inopinée survenue de cette amie, pour moi quelle aubaine et quel désagrément pour vous! C'est ainsi que je découvris des bizarreries inattendues. Je vis ce violon qui portait chaque initiale M et D. Je dénichai cet album où' curieusement, pas un cliché ne vous présentait simultanément avec Milada. La cousine adorée' pareillement à vous, possédait même âge et taille. Pareillement à vous' elle était blonde avec des yeux gris. Je me permettrais' si toutefois ce n'est déplacé, d'affirmer qu'elle était pareillement belle' enivrante et séduisante. Plus encor' elle habitait près de chez vous, précisément la villa contiguë' non loin de la Vltava. N'est-ce étrange? Bien sûr' une adolescente aux yeux gris' blonde et belle également, c'était relativement courant dans Prague. La parenté pouvait expliquer la similarité physique. Bien sûr. Paradoxalement, vos tempéraments divergeaient. L'une était sensuelle et passionnée, l'autre apparaissait raisonnable et mesurée. Pourquoi vouliez-vous tant servir la mémoire oubliée de Milada, vous ressemblant si peu, sinon pour vous laver d'un acte abominable?»
J'arrêtai mon discours un moment' hésitant, puis je me résolus. «Vous l'avez bien assassinée' Dagmar. Vous ne pouvez le nier» Quand je prononçai la terrible accusation, lors' sans même esquisser de répartie, son regard demeura fixé vers le sol. Je laissai de nouveau s'établir un arrêt, puis je poursuivis.
«Mais revenons à Milada. Précisément' tâchons de savoir ce qu'elle a vécu. Pourquoi disparut-elle en ce jour anniversaire? Milada, belle et passionnée' brillante et précoce' artiste et compositrice. L'inspiration la transporte. La sublimité la saisit. Dans la société musicale à Prague' elle est célébrée, saluée comme un génie. Tout paraît lui réussir et la pousser vers le triomphe. C'est alors qu'eut lieu ce fameux concours de professeur au Conservatoire. La fonction devait lui fournir un salaire assez conséquent, mais son profil' idéologiquement, ne satisfait pas à la norme imposée, bien que jamais elle eût soutenu d'opinion politique. La voici recalée' définitivement reléguée. Désormais' plus de porte ouverte à son passage. Tous l'évitent. Je suis bien renseigné' Dagmar. Vous constatez que j'ai consciencieusement conduit mon enquête. C'est vrai, je vous ai désobéi lors que vous m'en dissuadiez. Milada s'est vu reniée par sa ville aussi bien que par sa propre ethnie, sa culture et sa famille. La voici blessée par l'injustice' accablée par l'adversité. Comment supporter cette iniquité, vivre alors qu'on est piétiné' bafoué? Plutôt que se maintenir à la cime éthérée du génie, plus facile est de glisser dans la médiocrité. L'être exceptionnel' dans ce monde' erratiquement né, tel apparition fulgurante et brève' ainsi le traverse. N'est-il ange en cet enfer? Son esprit ne peut supporter les compromissions' les misères. Quelquefois' éblouie, la société lui forge un scabellon, mais plus souvent l'ensevelit sous l'indifférence. Lors que fait Milada, que fait la fille envahie par le doute et l'abandon? Sait-on ce qui se trouve au cœur de l'humain' dans sa conscience aiguë, dans ce giron confus de la psyché, cet effrayant tréfonds où la personnalité se terre? Connaît-on les pulsions' contradictions' raisonnements' tiraillant une âme entre amour de soi' rejet de soi. Vésanie' raison, tout se mêle en ce brûlot que peut enflammer la minime étincelle. Quelle option va-t-elle en ce moment crucial privilégier? la trahison de son identité profonde ou bien le combat, le meurtre à l'égard d'elle-même ou bien le conflictuel affrontement? Quel choix lui paraît le moins honteux? Lequel est moins lourd' moins douloureux, pour une âme égarée face au destin? Sous la pression' ne va-t-elle abandonner' capituler? Vivre ainsi médiocrement est plus reposant qu'assumer son génie. Devenir la bourgeoise honorée, n'est-ce accommodant plus que se maintenir au sommet du sublime? Certains individus sont morts intérieurement, sans qu'en leur poitrine un cœur n'ait suspendu ses battements, ni que leurs pieds n'aient cessé de les mouvoir. C'est ainsi que sans poignard ni poison, l'on peut supprimer un être humain, crime où se confond chez le même individu' victime' assassin. Lors' ce dernier pour le reliquat de sa vie, porte en lui deuil et nostalgie de ce qu'il fut. Mais le défunt parfois se réveille ainsi qu'un revenant privé de sépulture. Son esprit tourmenté vient hanter le sommeil de son bourreau. Dagmar' aujourd'hui, l'on vous respecte en un milieu traditionaliste et matérialiste. Comme une araignée peut enserrer sa proie, vos beaux-parents' vos enfants' depuis le mariage ont tissé, puis vous ont emprisonnée dans ces rets psychologiques. Vous avez mussé votre ancienne existence. Vous avez caché le déchirement qui vous blessait. Le digne entourage assujettissant vos jours' c'est vrai, n'eût supporté que vous lui révéliez un passé d'artiste avorté. Le soleil qui vous embrasait les aurait foudroyés. Pour ce milieu si conformiste et bourgeois, votre âme en errance aurait constitué la honte inimaginable. Dans votre inclination, vous n'auriez pas envisagé d'apparaître à leurs yeux, comme eux n'auraient toléré de vous connaître ainsi. Vous seriez objet d'incompréhension confinant à l'abomination. Que vous décidiez alors d'exhumer longtemps après, la mémoire oubliée d'une inconnue cousine était concevable. Que vous fussiez l'artiste en personne était pour eux inconcevable. Dans ce milieu superficiel' on vénère exagérément les génies, cela tant qu'ils sont lointains ou décédés. Mais qu'ils soient vivants' qu'on les côtoie, suscite immédiatement la jalousie, la réprobation' l'indignation. Rapidement on les bannit' on les honnit. Vous aviez peur que je découvrisse un jour la vérité, qu'ainsi' par mon article' en fût avertie la famille. Rassurez-vous' je n'ai pas révélé ce que vous devîntes. J'ai développé la biographie de Milada comme une invention, légende accréditant que le corps exhumé dans la Vltava fût le sien. Plus que la réalité' le mensonge est beau. Mieux il peut sans doute exciter l'intérêt des lecteurs. Vous comprenez, Světlovlasá dívka ve Vltavě. Ce cadavre ainsi repêché par des kayakeurs vingt ans après, ce corps enterré pompeusement' n'avait aucun rapport avec elle. Cela concernait un assassinat crapuleux de courtisane. Le meurtrier' trafiquant de came et proxénète' avait disparu, simplement par un long courrier d'Air Tchécoslovaquie. Le donateur' unique assistant lors de la cérémonie, ravagé par la douleur' était l'amant de la dame assassinée, richissime industriel juif dans la confiserie. (*) Cependant' l'affaire impliqua malencontreusement un indic véreux. La police' afin d'éviter le scandale' avait bloqué l'enquête. La presse évidemment s'est tue. Fait divers sans la moindre importance. L'inspecteur m'en informa quand il m'apprit la vérité vous concernant. Pour cela, naturellement' il avait joint un membre encor vivant de la famille. La tante âgée' qui fut contactée' connaissait la destinée de sa nièce. Donc' après votre échec retentissant pour le concours du professorat, vous avez pris un amant parmi les étrangers de passage à Prague. Lors' vous avez quitté la cité pour vivre une autre existence. Pour cela' vous avez commis sous le coup de la désillusion, le meurtre inexpiable' inavouable. Vous avez trahi ce jour-là génie' passion' ville' ethnie, l'idéal que vous portiez en vous. Désormais' la personnalité nouvelle en vous, se déployait comme un venin pour étouffer l'ancienne identité. C'est bien cela' Dagmar? c'est bien cela' Milada? Bien sûr' vos mains ne sont pas tachées de sang ni de poison. Comment l'imaginer? Vous' la dame au ton respectable' une âme aussi délicate! Vous avez perpétré ce meurtre invisible et sans témoin, sinon vous-même. C'est bien cela' Dagmar? c'est bien cela' Milada? Pour exécuter ce crime odieux, vous avez réalisé l'intervertion de vos deux prénoms, transformant en usuel prénom celui qui demeurait inusité, reléguant celui de votre enfance évanouie, véritable opération de faussaire anodine et légale. Par un hasard curieux, le premier' pulpeux' irradiant' féminin, merveilleusement évoquait la fille originelle' innée. Le second' sec' froid' suggérait exactement la dame au ton respectable. Cependant, le crime avait provoqué dans votre âme un remords inextinguible. Pour vous racheter en sauvant la mémoire oubliée de Milada, vous avez projeté ce concert fameux. C'est naturellement sous le sceau d'une inconnue cousine ou plutôt prétendue, que vous le fîtes. Ceci ménageait la respectabilité si chère à vos beaux parents. Lors' vous avez contacté par hasard un certain critique assez reconnu, susceptible ainsi de promouvoir Milada. C'est bien cela' Dagmar? c'est bien cela' Milada?»
Je cessai de parler. Je tournai mon regard. Je la vis, silencieuse au bord du banc, terrassée' prostrée. C'est alors que roula de son œil un pleur douloureux, puis dégringola sur le vernis de sa chaussure émeraude. (*) Par la vitre au loin' dans le froid, le vent balayait toujours inlassablement l'effeuillaison. La nuit tombait. Que se passa-t-il en moi? je ne sais. Je repris sur un ton plus apaisé. «Milada' finalement, ne croyez rien des accusations que j'ai portées sur vous. Mes propos trop exaltés sont l'expression de mon idéalisme. Revenons à la réalité. Bien sûr' vous deviez suivre ainsi la destinée, vivre ainsi votre existence et vous n'avez pas démérité. Bien sûr' vous me l'avez souvent expliqué, je ne suis pas raisonnable. Même il était certain que j'avais besoin de vous pour me tempérer. Je ne suis pas le dandy cynique' immoral' que je voulais paraître. Je dois l'avouer' au fond de moi' je ne le fus jamais. Je n'ai jamais été non plus Don Juan. Dans mon for' j'ai toujours été le Don Quichotte à moitié fou, cherchant sa Dulcinée sans jamais la rencontrer. Mais aujourd'hui' le chevalier capitule. Nous devons choisir la vie réelle' accepter la condition d'humain, sinon mourir. Dès lors' je vous le demande en ce jour' Milada, si je puis vous appeler par ce prénom' Milada' Milada, je vous le demande... La fille aux cheveux blonds qui hantait Prague autrefois, voudrait-elle aujourd'hui partager la vie d'un vieux critique atrabilaire?»
Elle émit un son que je n'entendis pas... mais je savais qu'elle acceptait.

* une pancarte d'Air France qui se balançait au vent - Le roman de Zábrana se termine à l'aéroport de Prague-Kbely où il existait dans les années 1930 une des premières liaisons aériennes Prague-Paris, effectuée en 5 heures environ. Le détective Pivoňka y attend le meurtrier, près d'une affiche d'Air Tchécoslovaquie, un matin d'automne, froid, pluvieux et venté... L'aéroport international actuel se trouve à Ruzyně.
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* Rodina - En tchèque: famille. En russe: patrie
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* On peut s'asseoir, dis-je - Tout comme le détective du roman de Zábrana, le héros de ce roman invite le meurtrier à s'asseoir. Dans un long monologue il lui présente sa conclusion.
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* un richissime industriel juif dans le domaine de la confiserie - Allusion à un personnage du Meurtre de la chance, un industriel d'origine juive, Poláček, fabriquant de chocolat.
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* je vis une larme rouler - Le Meurtre de la chance est raconté par le détective quelques décennies plus tard lors d'un congé trop pluvieux. À la fin du récit, il éprouve une intense nostalgie:«Je me remémorai tout, et c'était bien fini tout cela. (...) et je sentis une grosse larme, une seule, couler sur mon nez, y former une goutte et s'écraser sur mes souliers vernis...»
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La Meurtre de la Désillusion - Claude Ferrandeix - © Claude Ferrandeix
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