LA GITANE D'AUZON

Les aventures d'un dandy cynique

Claude Fernandez

La gitane d'Auzon - Claude Fernandez - Éditions Sol'Air - © Éditions Sol'Air - 2010 - ISBN: 978-2-35421-112-7 - Licence Creative Common CC-BY-ND



PRÉSENTATION

AVERTISSEMENT


PRÉAMBULE

PROLOGUE

L'APPARTEMENT

LA BROCANTE

L'ÉPICERIE

PREMIER INTERMÈDE

AUZON

LE CHÂTEAU

DEUXIÈME INTERMÈDE

LA COLLÉGIALE

LA JASSERIE

TROISIÈME INTERMÈDE

LA GARGOTTE

ÉPILOGUE

 

PRÉSENTATION


Un dandy cynique est séduit par une gitane racoleuse. Inexplicablement, il voit apparaître des images évoquant l'Andalousie dans le petit village d’Auzon en Auvergne, lieu de sa villégiature. Il ne sait si ces visions sont le fait de son psychisme perturbé par un envoûtement ou bien s'il s'agit d'un complot organisé. L'interrogation demeure jusqu'à la résolution finale. L'intrigue permet de découvrir l'intimité d'un village dans ses profondeurs les plus secrètes selon une reconstitution magnifiée par le lyrisme poétique. L'action s’appuie sur des évocations virtuelles jamais réalisées en un esthétisme confondant l'art et la vie. Dans cette perpétuelle ambiguïté entre la fiction et la réalité, entre la fausseté et la vérité, le héros assouvit sa quête d'émotions intenses avec la délectation supérieure d'un artiste vivant son œuvre. À sa recherche de raffinement aristocratique répond le comportement primaire et impudique d'une héroïne dépourvue de scrupules. Les deux personnages retrouveront les normes de la vie quotidienne, néanmoins, à l'issue de cette expérience hors du commun, le héros découvre un idéal de beauté limpide. L'auteur développe une critique de différents genres romanesques: le roman d'amour, le roman du terroir, le roman libertin tout en prétendant les illustrer.
 


AVERTISSEMENT


Les personnes évoquées dans cet ouvrage sont purement fictives et ne représentent en aucun cas la population d'Auzon. Seul le cadre architectural et géologique concerne la ville.

 

PRÉAMBULE


Je conserve encore un doute au sujet de ma curieuse aventure en un petit village auvergnat, séjour de ma convalescence. Les objets, les humains que nous voyons, que nous côtoyons quotidiennement ne sont-ils pour la conscience anesthésiée le résultat d'une alchimie complexe où l'imagination rejoint la perception? Qu'est la réalité? Qu'est la fiction? Quel évènement apparaît plus véridique, une affabulation crue de tous ou bien un fait ignoré de tous? Les opinions des individus sensés, leurs sentiments anodins n'atteindraient-ils pas dans leurs ambiguïtés, l'absolue paranoïa?
Je ne puis affirmer si l’expérience a représenté pour moi d’exaltants ou d’angoissants moments. Ce dont je puis témoigner, c'est que je vécus intensément ces jours en dehors du temps normal et de l'espace ordinaire. Lieux, environnement, époque étaient métamorphosés, méconnaissables. Pourtant nulle intervention divine ou démoniaque avait pu déterminer cette inattendue transformation. Naturellement, elle avait pu s’opérer dans l’esprit des habitants par la volonté de leur communauté. Le pouvoir de l'interprétation mentale avait changé le tableau de la fausseté pure en fallacieuse authenticité. La parodie grotesque agie par manipulation volontaire avait imprimé dans mon âme un rêve enivrant. Cette ambivalence entre une éhontée comédie, magnifiant bassesse en élévation, devait m'obséder longtemps et dépouiller à mes yeux la moindre action vécue de sa crédibilité.
N'était-ce également le goût du jeu théâtral pour lui-même érigé tel vérité, qui représentait la solution de l’énigme? La représentation n'avait-elle atteint la perfection d’un esthétisme en gommant dysharmonies comme accidents erratiques. N’avait-elle ainsi condensé d'épars éléments du réel pour en constituer la quintessence idoine? Si les objets, les humains se diluaient insidieusement dans un tourbillon diffluent, que devenaient les sentiments que nous leur témoignions? Des visions, des illusions, rêve inconsistant. Le simulacre ambivalent des situations créait en nos cerveaux ces diffus épiphénomènes. Je sombrais dans le solipsisme et simultanément je doutais de mon ipséité. J'adhérais de moins en moins à la matérialité de ce monde, auquel je substituais un Empyrée, miroir de la Beauté pure.

 

PROLOGUE


«Maître, ainsi vous serez bien aise en vous accordant ce repos dans la profonde Auvergne au décor bucolique.» Jean-Octave Aydat, par une emphase ampoulée bien propre à son tempérament, présentait mon séjour dans la calme Auzon - pour moi lieu thérapeutique obligé - sous l’aspect de villégiature attrayante. Possédant un agréable appartement dans ce petit hameau du brivadois, mon ami s'était proposé de le mettre à ma disposition pour que je reprisse un peu de goût à l'existence. L’initiative était bienvenue car mon état de santé de jour en jour empirait.
Dans son coupé confortable, à vive allure ainsi, nous roulions vers cette inconnue destination. Par un bel après-midi, les rayons du soleil estival doraient les hauts plateaux limanais.
Comparablement à moi, Jean-Octave Aydat pouvait se prétendre auteur de réputation très honorable, au renom toutefois moins prestigieux que le mien, surtout dans les pays étrangers. Le mois dernier, je lui confessai mon défaut d'inspiration, bien qu'il représentât pour mon prestige un dangereux concurrent. Mon dernier manuscrit venait d’être ainsi refusé par mon éditeur au nom du Comité de Lecture, habituellement friand des nullités que j'avais pu commettre. Pas dans l'esprit de l'époque m'avait-on répondu froidement. J'avais pourtant mis dans ce récit, me semblait-il, mon âme entière et tout le talent dont j'étais capable. C'est de ce revers qu'avait débuté ma crise. J'étais nerveusement oppressé dans ce tunnel de l'incapacité littéraire dans lequel je ne voyais pas d'issue. Malgré cela, depuis trois ans, je cachais soigneusement ma déchéance aux lecteurs, entretenant la fallacieuse illusion d'un renouvellement euphorique. Je signais mes romans parus depuis longtemps comme un automate. Pourtant, le public, impressionné par ma notoriété, croyait que j'écrivais sans répit sous l'effet d'une incoercible exaltation. Dans la réalité, je passais mon temps dans les bars à déguster des cafés-crème. Le soir, je m'alitais avant le coucher du soleil et je dormais, ou bien, repoussé par Hypnos, le dieu capricieux, mon cerveau s'égarait en des méditations bizarres. Je n'aurais jamais avoué dans un roman ce déferlement incohérent de suggestions et d’images. C'est dans l'effort de la volonté que nous pouvons enchaîner la monstruosité de nos pensées, recommandait Socrate à l’éphèbe ignorant, mais la volonté chez moi devenait de plus en plus déficiente. Mon public, cependant, commençait à s'interroger sur ma discrétion littéraire. L'addiction compulsive à l'alcool ou bien à la drogue eût aux yeux de l'opinion pu redorer mon blason, mais je ne me complaisais que dans la consommation de boisson dépourvue de lustre. Sexuellement, nourrissant parfaite indifférence à l'égard de la gente aux cheveux longs et ondoyants, je me révélais inapte aux performances. Je songeais alors que l’adoption de la tendance uraniste aurait pu sauver ma réputation perdue, cependant, malgré mes efforts, je ne parvenais à concevoir la moindre attirance à l’égard des invertis. Je devais me l'avouer honteusement, j'étais dans l’incapacité d’assumer soûlerie, débauche ou même excentricité qui pût relever mon prestige. C’est ainsi que s'enlisait mon existence appesantie dans le confort bourgeois. Pendant ce temps, j'étais payé grassement par mon éditeur grâce à mes succès passés. Je n'avais pas noirci de mon encre une immaculée page au moins depuis dix ans, moi qui me vantais autrefois d'honorer le célèbre aphorisme Nulla dies sine linea.
L’environnement agreste aura sans doute un effet positif sur ma santé...» répondis-je enfin «mais je doute assez fort que ce traitement restitue mon inspiration primitive. Ce qu’il me faudrait, c’est de l'action pour constituer la matière indispensable au roman. Ces hameaux sont généralement des trous perdus où rien ne se passe.» Pourriez-vous l’affirmer? Ne croyez pas que l'unique agrément du lieu soit la raison qui m'incite à vous recommander Auzon. Mais nous en reparlerons.»
Le soleil déclinant dardait encore implacablement ses feux. Le macadam que recouvrait un halo d'air trouble et surchauffé semblait de ci de là fondre en flaque étincelante, ainsi, la chaussée présentait sous nos yeux de sournois marais et d'insidieux syrtes. Les roues de notre impétueux bolide en plein élan paraissaient devoir s'y gluer, mais nous pénétrions avec une insouciance arrogante au milieu de ce mirage infernal généré par les enchantements de la touffeur hallucinatoire. Les suspensions par leur souplesse et l'amortissement des pneus en nous berçant communiquaient une impression de portance aérodynamique, à moins qu'il ne s'agît de lévitation miraculeuse.
Comment écrire un bon roman quand on n'a pas d'inspiration, pis, quand on ne croit plus au roman?» continuai-je. Écrivez un faux roman.» Qu'est un faux roman?» Jean-Octave attendit un moment avant de répondre à ma question. D'une agréable aménité, disert convenablement sans hâblerie ni désinvolture, il savait ménager son effet, prolonger le suspens de ses propos avec une appropriée lenteur. De plus, il affectait, nul jamais n’en sut la cause, un léger accent méridional agrémentant de bonhomie son tempérament si pittoresque. Selon mon principe, un faux roman, c'est un roman dans lequel tous les héros sont faux, les décors et lieux sont faux, l'action de même est fausse, en effet puisqu’il s’agit d’un faux roman.» dit Jean-Octave, en manifestant par sa face épanouie la satisfaction d’avoir assené ce truisme.
Naturellement. La définition procédait ainsi du mot lui-même en sa littérale énonciation. Mais...» dis-je, en me reprenant «dans un roman, par définition, tout bien sûr est faux.» Vous avez raison» répondit Jean-Octave «mais... le roman, le vrai, pour un lecteur, comme aussi pour l'auteur, est censé nous apparaître en entier vrai tandis que le faux roman, faux de même, est censé, lui, se révéler à nous sous l’aspect de la fausseté.» Dans la perplexité, j’attendis un laps de temps, qui ne fut pas superflu pour décrypter cet argument. «Ne s’agit-il d’un paradoxe? Le faux roman serait plus vrai que le vrai car il choisit de traiter le récit tel fiction pure et ne prétend pas le présenter comme un fait avéré.» Si vous voulez» convint-il. «Mais le faux roman n'est-il pas un avatar corrompu du roman?» ...Ou plutôt sa forme aboutie plus authentique? Le roman traditionnel n’est-il pas une évolution décadente affectant la pensée, voire un substitut malsain de la vie réelle? J'ajoutai par ce propos que le roman permet au lecteur d’assouvir son vice et de se conforter dans une conception d'esprit simpliste».
Cependant, nous atteignions déjà la gorge où s’enfonçait le cours inconstant de la rivière Allier. La voie longeait un rempart de rochers abrupts, la déclivité s’amplifiait. La voiture au moteur bien huilé, graissé, ronronnait comme un chat et rugissait comme un tigre en colère au moment de l’accélération. L'autoroute allongeant son ballast, ses remblais, voûtains de précontraint, panneaux, fossés, murs à l’aspect froid semblait un fer de lance arrogant jeté par le monde insensible et fonctionnel de la modernité dans le poétique univers des prairies et des bosquets, des fleurs et des papillons, des coteaux et des vallons. Sans vergogne, elle égratignait la cime, entaillait l’éminence, enjambait impunément de ses ponts ravin, canyon, précipice, imposant le béton fade, insipide aux tons verdoyants de la nature épanouie.
«Un faux roman, c'est un roman qui devient sujet de lui-même» poursuivit Jean-Octave. «Je connais l'art du roman selon Flaubert ou Stendhal, mais que serait l'art du faux roman?» L'art du faux roman, c'est d’évoquer au lecteur la survenue d'évènements qui ne se produiront jamais, se jouer de lui dans une illusion continue. L’art du faux roman, c'est accorder au décor le premier rôle habituellement tenu dans le roman traditionnel par les héros et réciproquement pour ces derniers. L'art du faux roman, c'est d'enliser le récit par un interminable et vain cheminement afin de provoquer dans l’esprit du lecteur une exaspération grandissante, à moins qu'il n'atteigne un insidieux plaisir. Vous connaissez Wagner, c'est le principe éminent qu’il initia dans son œuvre, exploiter l'infinie lenteur comme un effet. L'art du faux roman, c'est d'utiliser délibérément des clichés éculés, c'est de casser l’intrigue au moment inopportun pour décevoir l'enthousiasme impatient du lecteur par l'irruption d'incidents anodins. C'est encor s'appesantir minutieusement sur de menus détails inintéressants. L'art du faux roman, c'est, finalement, en le détruisant, aboutir à sa plus intime essence.»
Nous avions ralenti car devant nous s'amoncelait un flot anormal d'automobiles. Bientôt, le coupé, comme à regret, s’engagea dans un passage étroit balisé par des plots. Sur la chaussée, près de nous, s'activaient dans un assourdissant brouhaha bouteur, excavateur et camions tels, menaçants, des scarabées géants à la carapace invulnérable. Crachant vapeur et bitume, ils semblaient mus par leur mécanique insensible où s’entremêlaient rouage et piston, manette et levier sans que nul humain n'actionnât leur mouvement. Soudain, pareils à des Lucifers martyrisant de leur pic les damnées dans l'incandescent magma, parut devant nous un essaim hideux, lutins ou démons, hâlés, dépoitraillés. Puis brusquement s’évanouit la vision diabolique. Devant nous, la route alors s’'élargit.
Mais ne risquons-nous pas d’irriter nos lecteurs?» objectai-je. «Selon Hegel, auteur et lecteur sont engagés dans un combat dialectique. Le premier peut triompher s’il parvient à déclencher le dépit du second, le forçant à considérer sa limitation, ridiculisant et ruinant son idéal primaire. La stratégie de l'auteur consiste à rentrer dans le jeu du lecteur, puis à le trahir brusquement. Le summum de jouissance éprouvée par l'auteur sera d'avoir humilié son lecteur, de l'avoir blessé dans son amour-propre.» Mais le lecteur ne réagit-il pas?» Bien sûr, il utilise au maximum le recours d'interpréter le discours de l’auteur à sa convenance, en toute ingénuité sinon duplicité - sans que celui-ci ne puisse intervenir. C’est ainsi que le matois lecteur peut élaborer – plus ou moins consciemment – la stratégie de la résistance, ou plutôt de la fuite. Sa méthode est l’hypocrisie pure, une insupportable, odieuse hypocrisie. Parfois, son vice au point culminant peut l’amener à louer l'auteur en s'appuyant sur une exégèse erronée de l'ouvrage. Ce lecteur infâme utilise un moyen commode afin d'esquiver les vérités que l'auteur à son œil lui exhibe imparablement: la dérive humoristique. L'auteur doit en conséquence éliminer avec un soin radical cette indigne interprétation de ses pages.» Mais le poète, au moins, contrairement au romancier, demeure inaccessible en sa tragique épopée comme en sa riante églogue.» Pensez-vous, car à son égard, l’ignominieux lecteur utilisera – toujours inconsciemment - la technique éprouvée de l'isolement. Superbement, il ignorera le poète en son nuage. Raffinement suprême, il pourra le couvrir d’un éloge excessif, bien sûr totalement inopérant. Lecteur vil, ô toi, mon irréductible ennemi, toi, mon opposé, je dois te harceler impitoyablement, t’assener brutalement et vertement les vérités que tu refuses» répliqua Jean-Octave.
Insensiblement, le discours de mon ami s’enflait sur un ton déclamatoire. Nous abordions un enchaînement de tournants imposés par le rétrécissement de la vallée, ce qui produisit un ballottement du coupé, nous procurant l'impression de voler dans un avion dont tanguait la carlingue.
Jean-Octave était bien le seul original qui pût développer des théories farfelues dans ce genre. Je n'entrai pas dans le jeu de provocation qu'il entretenait. «Pourquoi pas» répondis-je, dédaigneusement, afin qu'il ne pût se rengorger de mon offuscation. Ne faut-il pas rechercher la véracité, le ton juste?» ajoutai-je, en feignant l’indifférence. Je me trouvai cependant un peu honteux d'avoir proféré ce poncif, mais j'étais si las. Jean-Octave parut ignorer ma répartie. À moins de cultiver intentionnellement l'inauthenticité.» Je sursautai. Mon ami pouvait-il me soupçonner de pareille infamie littéraire ou voulait-il m'y pousser? Mais qu'est l'authenticité? répondis-je avec détachement. La totale authenticité n'existe pas, ni dans la fiction, ni dans la vie réelle. Je ne vois qu'un recours permettant de briser la fausseté consubstantielle au roman, l'assumer sans complexe.» Mon ami, dont la passion montait, commençait à braquer en tous sens, mordant parfois dangereusement sur l’accotement, aussi me parut-il prudent en cette occasion de neutraliser la conversation par une habile échappatoire. Dans tous les cas, je ne trouve aucune idée, ni pour le vrai ni pour le faux roman.» Pour l'instant, mais attendez.»
Jean-Octave engagea le coupé sur la voie qu’offrait la bretelle en s’échappant de l’autoroute, ainsi nous suivions le défilé bordé par les derniers contreforts limanais. La nuit tombait. L'on ne distinguait plus au lointain les monts du Livradois se confondant avec l'horizon plombé. La route elle-même était métamorphosée, comme imprégnée par la rusticité de l'environnement. La régularité du macadam autoroutier s’était mué brusquement en revêtement informe, altéré, cisaillé, rainé, déformé par la crevasse et le bosselage ainsi qu’estafilade et callosité sur un épiderme infecté, scrofuleux. Souvent la recouvrait un bitumineux lambeau granité, grisé, brunâtre ou noirâtre, emplâtre indispensable à panser les contusions causées par le trafic et les intempéries, ce qui lui prêtait l'aspect d'un patchwork misérable.
Nous parlions de nouveau bas. Ces propos devaient revêtir un sens d’intermède anodin que nous dussions vite oublier après les avoir proférés. Je prêtais une ouïe particulièrement fine au discours de mon ami car le bruit du moteur le couvrait en partie. C’est alors qu’un tracteur laborieusement traînant un chargement de foin nous força de rétrograder. Le conducteur, juché sur un siège en fer, tressautait comme assis malencontreusement sur des charbons ardents. Le confort de nos luxueux fauteuils en velours capitonnés contrastait cyniquement avec la précarité de son installation. Le coupé dut suivre un long moment l’attelage ainsi cahotant, puis la chaussée de nouveau s'élargit, découvrant un long tronçon rectiligne. Nous pouvions doubler. J'étais soulagé de cette opportunité. Le tressautement du conducteur commençait véritablement à me devenir insupportable. Cependant, Jean-Octave, inexplicablement, continua de suivre invariablement le véhicule. J'étais prêt à lui manifester mon étonnement, néanmoins, je me ravisai. De sa part n’étais-ce intentionnel? Puis au moment où je désespérais qu’il agît, mon ami brusquement doubla, nous délivrant ainsi de ce calvaire. Quand le conducteur apparut par la vitre à mon côté, je vis son profil défiguré par un monstrueux rictus, violenté par le vent, comme assailli par les douleurs et trouments du monde. L'homme un instant nous considéra d'un air interrogateur, indéfinissable... puis mon champ de vision bascula soudain. Les contreforts limanais s’étaient rapprochées sur la droite et la gauche. Le val en ce lieu se rétrécissait tel peau de chagrin.
Après ce long moment silencieux, mon ami lui-même abandonna le sujet qu’il avait abordé. «J'espère en ce lieu que nous éviterons de tomber dans une embuscade. Je sais qu’un dangereux bandit, un certain José-Maria, dépouille allègrement voyageurs et promeneurs...» J'étais interloqué. C'était - je le sus plus tard - la première énorme invraisemblance émaillant mon séjour, en attendant la suivante. Le temps de la diligence est révolu» dis-je en riant. Mais au lieu de répondre à ma répartie de bon aloi, mon ami demeura coi. Puis, sur un ton pareillement sérieux, je l'entendis poursuivre: L'air de l'Océan vous revivifiera, vous ne serez pas très loin de la côte.» L'air de l'Océan près d’Auzon? Quelle étrangeté! S'agissait-il d'une absurdité que Jean-Octave, enclin par nature à la provocation, présentait souvent avec un ton naturel comme il énoncerait des truismes? Sans doute avais-je interprété faussement son propos car il avait pris - fortuitement - la précaution de baisser encor plus sa voix. Mais» répondis-je enfin «l'Océan se trouve à près de cinq cents kilomètres.» Là-dessus, chacun se tut. Je considérai Jean-Octave à la dérobée, mais l'ombre envahissant le coupé m'empêchait de surprendre en son visage un signe évident qui m'eût renseigné sur la raison de cette incongruité. Je l'entendis prononcer un nouveau propos lorsqu'un véhicule en un vrombissement nous doubla. Je n'en pus saisir la signification. «Bien sûr» marmonnai-je à tout hasard, baissant ma voix au maximum.
La conversation, dès lors, se traînait lamentablement. Nous manquions d'enthousiasme afin de la poursuivre. La campagne autour de moi s'enténébrait. Chaque automobile en sens inverse illuminait notre habitacle en nous croisant, puis nous retombions dans l'obscurité. Ce bizarre échange imposé par le caprice imprévu de Jean-Octave, les vifs éclairs dans la nuit, contribuaient à créer une atmosphère inquiétante et surréaliste. Je me crus dans un astronef à mille années-lumière. Dehors, les panneaux réverbéraient leurs feux tels galaxies, constellations dans l'espace intersidéral. Plus rien ne semblait nous lier à l’humaine existence. J'aurais voulu que le trajet ne finît jamais. L'occasion d'un voyage est un laps de temps mort nous permettant de vaincre ainsi le Destin fatal et de briser notre aliénation viscérale aux sujétions de la société. Nous avons cessé d'habiter dans notre ancien logis et n'occupons encore un nouveau logement.
Le coupé s’engagea sur un étroit pont suspendu, jeté comme une arche unissant deux continents, le vieux monde éprouvé que je connaissais, me disais-je, et l'univers ignoré que j'allais découvrir. Dans le gouffre où je risquai mon regard, je crus voir une eau glauque et silencieuse. Loire ou bien Allier, je ne savais, à moins que ce ne fût l’amer Léthé. Devais-je alors perdre ici le souvenir de mon existence antérieure? Dès lors, il me sembla que ce franchissement prenait un sens de transition psychologique et temporelle. Je croyais avoir traversé le champ magnétique isolant un vortex invisible. Quand m’aveugla soudain le faisceau de feux mal réglés, je discernai le profil contracté de mon ami comme une apparition fantastique émergeant de la Nuit. Le rayon qui frappait de biais accusait les traits de sa physionomie jusqu'à la rendre inquiétante. Je crus ne pas le reconnaître.
Lors, un panneau sur la droite apparut. Je lus ce nom qui devait sur mon esprit exercer un si grand magnétisme, Auzon. Nous arrivions. «Voilà, c’est la cité basse» dit Jean-Octave. Le timbre de sa voix sonnait lugubrement.
Après avoir apparemment contourné le hameau, le coupé vira sur la gauche. Je crus sentir que nous suivions un étroit chemin, fortement pentu. Le moteur en surmultiplication renâclait tel un cheval fourbu dont on exige un dernier effort avant qu’il ne rejoigne à son terminus l'écurie de l'étape. Je sentis le véhicule encor bifurquer à gauche. Le coupé s'engagea dans un trou noir. Je ne vis plus rien, puis dans le faisceau des feux comme un décor sous les rayons des projecteurs apparut un mur de pierre. «Nous y voici» déclara laconiquement Jean-Octave.


 

L'APPARTEMENT


Jean-Octave, expéditif, me fit visiter l'appartement sans manifester de commentaire. Délaissant la principale entrée, pompeuse et jamais ouverte apparemment, il choisit de nous introduire en utilisant la porte aboutissant au garage - lequel en fait en avait l'appellation, mais non la fonction. Tout le rez-de-chaussée constituait en réalité la bouquinerie, pièce immense aménagée dont les parois, du sol jusqu'au plafond, se trouvaient meublées par un imposant rayonnage ininterrompu d'ouvrages. L'un des murs, cependant, présentait des publicités intéressant les manifestations littéraires: Train du Livre, 72 heures du Livre, Fête du Livre à Luzillat, Rencontres des Écrivains à Giat... Le plancher, de même, était presqu'entièrement couvert par un étalage épais de revues, dactylographies, journaux ou bien essais d'imprimerie, dessin, cromalin, plaque avec bromure... Les dossiers, bordereaux s'entassaient en empilements dont le désordre apparaissait comme un défi pour quiconque aurait eu l'audace inconsidérée d'y retrouver un document quelconque. Tous ces folios avec la paperasse occupaient si bien l'espace exigu qu'on entrevoyait difficilement par endroit un fragment de tapisserie déteinte ou de moquette abîmée.
Considérant ces témoins de notre ancienne activité, je me remémorai de lointains souvenirs. C'était la grande époque, avant que nous fussions devenus des auteurs célèbres. Nous bricolions, éditant des miscellanées, recueils bourrés de malfaçons, nous unissant à d’obscurs distributeurs par des contrats devenus caducs dès que l’encre en était sèche. La manifestation que nous organisions dans le milieu rural - pompeusement nommée salon - se caractérisait par la chère abondante aussi bien, sinon plus, que par le rapport financier. Nous diffusions dans le secteur de la bibliothèque, organisme administré généralement par une acariâtre et chenue demoiselle. Ce commerce héroïque à nos dépens occasionnait rebuffade, échec, déception plus souvent que satisfaction. Nous déclamions nos vers lors de manifestations promues confidentiellement où se rendaient nos amis dans l’obligation de venir pour ne pas nous froisser. Mais, disions-nous, pareillement au vin, s'il n'y avait pas la quantité, la qualité s’y trouvait. Lire, c'est vivre était notre apophtegme. Nos clients ne s’empressaient pas d’honorer nos factures... mais n’agissions-nous de même à l’égard de nos créanciers? Notre association, bâtie sur le zèle assidu que manifestaient nos adhérents clairsemés évoquait un surréaliste édifice, un agglomérat dont on ne sait par quel miracle étrange il se maintenait en équilibre. Tout cela me paraissait loin, si loin! Quel contraste avec le présent! Pour un quelqconqu’évènement, foire ou journée des auteurs, nous arrivions dès l'aube et repartions au crépuscule après un long trajet en guimbarde. Maintenant, je rejoignais en fin de matinée les grands salons par avion supersonique ou bien au minimum en TGV. Quand j’arrivais, je promenais un regard condescendant sur les écrivains locaux, la piétaille écrivassière anonyme et sans renom, reléguée sur tréteaux étriqués directement sur le gravillon poussiéreux alors que le gratin - dont assurément j'étais l'un des fleurons - se pavanait sur moquette en des stands au faste arrogant. Lors d’une apparition, brève autant que brillante, ainsi je daignais accorder au public averti l'insigne honneur de ma présence. Je pouvais jouir à satiété d’un mielleux sourire ou d’un regard intimidé par ma notoriété. J'affichais un rictus condescendant, traduisant la dignité des pensées qui traversaient mon cerveau génial, afin de susciter chez le béotien le respect à l'égard des savants. C’est ainsi que je signais flegmatiquement pendant une heure au maximum et je remontais pour le restant de la journée dans ma chambre. Là m'attendait une admiratrice éperdue qui se traînait à mes pieds, hypnotisée par mon irrésistible attrait de muscadin cynique. Le troupeau féminin m'ignorait hier quand j'étais inconnu, maintenant que j'étais illustre, il s'accrochait à moi tel sangsue vorace. J'exigeais de cette heureuse élue parmi la cohorte éplorée, qu'elle arrivât munie de sa garde-robe et se produisit en un défilé de mode à ma seule intention. De plus, elle était priée formellement de se déshabiller à l'abri de mes regards, masquée par un paravent, car j'avais toujours abhorré la nudité. Selon mon goût, la femme était belle uniquement vêtue de robe, évidemment longue, et parée de tous ses bijoux, le visage empreint de fard et l’œil souligné de mascara. Pour moi, tout personnage, homme ou femme, enfant, privé de son habit, me paraissait comme un écorché découvrant la disgracieuse anatomie de son organisme. C’était la condition des animaux conservant toujours leur pelage ou plumage. Naturellement, tous les soirs, je congédiais la fille en prenant bien soin que nul aux alentours ne la surprît sortant de ma chambre. Tous devaient croire impérativement que je passais la nuit en sa compagnie. Ma réputation de séducteur cynique en dépendait. Lors des réceptions, je me targuais de suivre un dicton de ma personnelle invention, correspondant à ma prolixité littéraire: Nulla nox sine muliere. Jamais la même évidemment.
Plus que le fastueux palace ou le café branché qui me lassaient, j'adorais plutôt fréquenter les bistrots populaciers de campagne exhibant formica, nappe écossaise où traîne un cendrier criard estampillé Ricard ou Cinzano. Méprisant les gin, scotchs, et tous ces cocktails prestigieux, moi, l’anarchiste et le seigneur, je buvais un rouge ordinaire en un verre écaillé de pyrex vulgaire. Là, quand je m'installais, s’établissait un respectueux silence au comptoir parmi les épais buveurs de rosé-limonade. Lors, intimidés par l'air doctoral que je ne manquais pas d'affecter en feignant de ne pas les voir, je les entendais chuchoter «Regardez, c'est *, l'écrivain célèbre. Comme il est simple.» Je savourai ce moment parfait.
Maintenant, depuis ma position de grand écrivain, je considérais avec suffisance, et malgré tout nostalgie, mes années de misère et d'anonymat. Tout ce luxe étalé des grands salons à Brive ou Paris, les hôtels grand chic, les processions de lecteurs attendant un autographe... ne m'apporteraient jamais la sympathie de ces journées où l'on buvait parfois un canon de saint-pourçain.
Je feignis d'être insensible en découvrant ces témoins du passé qui nous interpellaient tant. Je suivis Jean-Octave en gravissant un escalier raide, étroit, ce qui nous permit d’aboutir directement dans le bureau, capharnaüm de style identique à la bouquinerie.
Au milieu de la pièce immense apparaissait la table, unique ameublement. Plutôt ne s’agissait-il d’un plumier sur pied qui représentait la totalité de son étendue. Celui-ci contenait un ramassis d'objets hétéroclites. L’on y voyait copule ébréchée de stylo, critérium, punaise et mine HB, B, 3B, H, tube et rotring, équerre écornée, gomme et pinceau, réglet, compas sans pointe et surligneur bleu, rouge, agrafe, étiquette, élastique et porte-clé, bobine et rouleau de scotch, trombone et rondelle, écrou, loupe et ressort, allumette... Devant ce fouillis se détachait majestueusement un fauteuil amputé d'un bras, dont le style emphatique et fastueux, jurant avec son état ruineux, lui communiquait un aspect risible et pitoyable.
Pour accéder à la cuisine, on devait contourner la cuvette hygiénique installée dans le passage. La proximité de cet objet obscène avec tous ces manuscrits et feuillets, témoins de notre aspiration spirituelle, en ces murs trahissait un esprit tellement préoccupé par le génie pur qu'il ne daignait pas même escamoter l’instrument trivial de nos besoins matériels. J'en fus admiratif. Jean-Octave effectivement ne manifesta nul trouble en me dévoilant cette incongruité qui n'eût pas manqué de scandaliser tout normal individu. Par cela, ne pouvait-il mieux affirmer son mépris à l'égard du vulgum pecus? Je lui sus gré de cet épisode, aussi je lui signifiai subtilement en considérant la cuvette avec un air absent, goguenard, vaguement dédaigneux.
La partie de l’appartement qui suivait, surtout le salon, me parût d’un confort conventionnel et dépourvu d’originalité, néanmoins, l'ensemble, assez plaisant, me séduisit. Telle incompatibilité séparant les deux parties de l'appartement, l'une autant délabrée que l’autre est cossue, me suggérait un esprit double. Sa nature ainsi pouvait afficher respectabilité, gaieté, modération, tandis que son âme abattue sombrait dans un trouble inquiétant. Pouvais-je y voir le concret symbole affectant ma personnalité, qui m'était présenté là par un hasard extraordinaire? Tel un dieu celtique, étais-je ainsi bicéphale? «Vous agréerait-il que je vous offrisse, ô Maître, un calice empli de cette eau fluente issue de la source au flanc des monts vermeils» proposai-je à mon ami, désignant d'un geste ample un verre et le robinet de l'évier. Ma proposition traduisait le style ampoulé que nous utilisions fréquemment sans que ne s'en étonnât l'un ou l'autre. Jean-Octave, immédiatement, refusa ma libation par un léger mouvement de main. Ce laconisme étonnant me paraissait en contradiction totale avec son habituelle expansivité. Lorsqu'il sortit, je vis un rictus énigmatique imprégner son visage ordinairement sans mystère. Je n'y prêtai pas attention, mais j'allais comprendre un jour prochain la signification de cet imperceptible indice.
J’étais seul, un silence étrange habitait l’appartement. Je restai debout un moment, les bras qui ballent. N’est-il pas curieux de se retrouver au milieu de la nuit dans un inconnu lieu? J'en ressentais une impression qui pouvait simultanément devenir délicieuse ou bien angoissante. Je n'avais pas encor vu le village, et pourtant je sentais sa présence obscure, obsédante. J’imaginai que cela pût représenter la prémonition d’une extravagante aventure. J’eus la sensation que des événements se tramaient dans l’ombre autour de la maison. Le comportement inopinée de Jean-Octave à mon égard pouvait-il avoir induit cette idée?
Je tentai de sonder l”espace à travers la vitre obscurcie, mais je ne parvenais à rien percevoir. La baie s'orientait probablement vers la cour de la maison. La fenêtre opposée, présumai-je alors, devait s'ouvrir largement sur la campagne. Je distinguai le firmament, légèrement teinté de violet alors que le sol demeurait impénétrable. N'allais-je y découvrir l'Océan demain matin? Cette aberrante idée m'amusa pendant un instant. Je poussai le vantail, le meneau grinça. Personne ici depuis longtemps ne devait avoir tourné cette espagnolette. Brusquement, l'air grisant de la nuit caressa mon visage et pénétra mes poumons. Je demeurai figé pendant un long moment en cette incongrue pose, hypnotisé de nouveau. Puis enfin, délivré, je refermai le battant. Je décidai finalement de me coucher. Lors, allongé dans mon lit, je restai durant un moment sous le halo de la veilleuse. J’eus la sensation que gémissait un léger vent errant sur la colline, à moins que ce ne fût le ressac de lointains flots s’abattant sur les écueils. Cependant, je tâchai d'oublier les facéties de Jean-Octave. Je pressai la poire et parvins à m'endormir.

 

LA BROCANTE


Dès mon lever, je m'empressai d'ouvrir les volets pour découvrir mon lieu de villégiature. Je fus au moins rassuré de constater à l’horizon l'absence avérée d'océan. Seul un coteau bien agreste au-dessus d'un pâtis profilait sa courbe. Je pris un déjeuner succinct, puis décidai céans de flâner dans le village.
En chemisette et bermuda, je me sentais léger, badin. Je ressentis l’impression que simultanément s’évanouissait le poids réel de mes vêtements citadins et le fardeau mental de mes soucis. Tout m'apparaissait d'une absolue solidité qui s’opposait à la fragile instabilité de la veille. Les bruits familiers, communs, l'animation des rues, l'ensoleillement de ce beau jour, les passants bigarrés, tout concourait à dissiper l'angoisse en moi suscitée par l’ombre et le silence, il est vrai, considérablement exagérée par les bizarreries de Jean-Octave. Le sentiment de jovialité semblait émaner de tous les éléments, baigner l'atmosphère, animer les habitations, traverser les êtres. Je me sentais envahi, saisi par la réalité de la vie débordante. Réverbérations, reflets, échos, rumeurs, clameurs comme effluve et senteur, couleur, image impressionnaient ma rétine, emplissaient ma narine et frappaient mes tympans de sensations puissantes.
Auzon me paraissait un hameau pittoresque. Les maisons partout se pressaient, juxtaposant leurs pans de moellons rugueux ou de crépi frisé. Les volées d’escaliers irréguliers flanquaient les façades. Plutôt que par de vains tirants, les murs, parfois penchés dangereusement en faux aplomb, semblaient se maintenir debout par la magie de leur ancienneté, la force inhérente à leur pluriséculaire histoire. L’approximation de cette incohérente architecture induisait en elle un cachet rustique, un désuet charme. Le souci de l'économie, la précarité de l'existence et les rigueurs du climat se trouvaient inscrits en chacun de ces logis, reflets de la paysannerie fruste à la mentalité besogneuse et dénuée d’artistique intention, dépourvue d’inclination poétique. Cependant un cachet discret de fantaisie parfois apparaissait: balcon de fer habilement forgé, linteau sculpté, génoise ouvragée, comme un lointain écho de la séduction méridionale atténuant la sévérité montagnarde. L’arkose à la teinte orangée, mordorée souvent animait de palpitations les massifs bâtiments. Les ondées répétées de tuile au soleil rutilant égayaient d'un sensuel frémissement la monotonie des toitures. Les pots de bégonias, dons peu coûteux de la nature, adornaient seuils, fenestraux étroits par les tons incarnats de leurs inflorescences.
Ainsi, je promenais mon indolent ennui de cynique aristocrate en ce hameau que de courageux mineurs avaient bâti dans la sueur et l’effort.
Honteux de son pantalon fruste en bleu coutil, de son gros mouchoir à carreaux, de sa casquette au port inélégant, l’autochtone évincé chez lui se terrait pour abandonner, le temps d'un été, son village au touriste en jeans, short, polo, tongs et claquettes. Seuls, postés continûment sur les bancs tels des veilleurs, le dos voûté, les mains serrant leur canne et l'œil pourvu de lorgnons, des vieillards devisaient de leur voix éteinte. Près d’eux, les enfants turbulents dépensaient leur énergie superflue de criaillements et incessants gambadements.
Après avoir divagué dans la cité haute, en descendant j'atteignis une exiguë placette où régnait une intense activité. C’était jour de brocante. Les nombreux vendeurs plaçaient encor leur matériel divers qu’ils présentaient sur des stands rudimentaires. Certains, sur de vieux draps, les étalaient au sol même. L'on y découvrait, éparpillés, objets du plus hétéroclite au plus conventionnel, du plus rare au plus commun, de toute apparence et valeur, matière ou couleur, forme, aspect: toupie d'enfant, gourmette et corde à sauter, bougeoir, boutons en nacre et chapelet, dé, laguiole à cran d'arrêt, coupons en dentelle ouvragée du Puy, chocolatière et poêle à frire aussi bien que lampe électrique et faïence... La ferblanterie voisinait l'argenterie, les émaux se mêlaient au plastique et la corne à l'ivoire...
Je contemplai ces vieilleries, témoins de culture et d'époque oubliées, révolues, avec la curiosité d’un néophyte. Je remarquai particulièrement la ribambelle étalée des outils dont je n'aurais imaginé la fonction. Tous étaient sacrifiés pour un gain dérisoire, ultime espoir de survie hasardeuse avant leur abandon final dans la déchetterie publique. Pourtant, d’experts doigts les avaient manipulés durant des années. Jugé désuet, obsolète, un jour chacun d’eux impitoyablement fut relégué dans un entrepôt sans le moindre égard pour le service honnête et loyal qu'il avait jadis humblement rendu. Lors, attendant qu'un amateur bienveillant restituât leur ancien lustre et leur splendeur, ils semblaient pitoyables. Dans leur aspect misérable apparaissait le délaissement dont ils étaient victimes. Les bois avaient perdu leur vernis, cuivre, étain leur éclat, verrerie, cristallerie leur transparence. La patine avait usé le mancheron, déformé, faussé manette et bouton, cran, levier, raidi la courroie, désajusté rouage et grippé l’engrenage. Terne ou rouillé, dépareillé, brisé, déteint, malmené, tous gisaient recouverts par la poussière ainsi que la gangue au long des ans déposée par le Temps irrespectueux. Tous résignés semblaient supporter la déchéance héroiquement sans rancune à l’égard de ceux qui les avaient ainsi lâchement abandonnés après les avoir utilisés durant de longs siècles.
Continuant ma promenade au milieu des antiquités, j'en vis une, incongrue, qui m'interpella. Je ne sais vraiment si j'étais sujet d’un épuisement chronique ou bien le jouet d'un éblouissement que me causait le soleil. Devant moi se trouvait un antique engin de transport disparu depuis longtemps: roulotte à brancards et roues de bois, peinte en couleur vive. Je demeurai durant un moment incrédule et m'interrogeai. Pouvait-elle être en vente ou bien était-ce un véhicule utilisé réellement par des bohémiens? La présence avérée de romanichels dans la manifestation n’avait rien d'étonnant. Qu’on les vît de nos jours habiter pareille antiquaillerie tirée par un attelage au lieu de caravane ou convoi tracté par de trapues cylindrées, c'était moins courant. J'étais encor troublé par la vision de cet archaïque objet quand se produisit une autre apparition qui devait marquer mon séjour.
Parmi les visiteurs, dans sa robe à volants cramoisis, le buste enveloppé de mantille, avançait une inconnue gitane. Parcourant les allées, tour à tour elle adoptait maintien relâché, voluptueux ou pose alanguie, nonchalante ou défiante en se figeant, les deux mains sur les hanches. Sa cambrure accentuée, ses longs cheveux d'ébène encadrant son visage au teint cuivré, lui prêtaient séduction, grâce irrésistible, irrépressible. Tantôt se raidissant, tantôt se détendant, sa féline allure affichait brusqueries inattendues, relâchements imprévisibles. Je remarquai dans sa mèche au teint sombre un bouton de fleur comme une étoile en un ciel nocturne. Son regard hautain parcourait la cohue, mais parfois étincelait pour y débusquer la proie que son caprice avait choisie. Le misérable ainsi, privé de volonté, viendrait s'agenouiller à ses pieds et demeurerait pour toujours enchaîné sous l'effet de son charme ensorceleur. Sa progression la rapprochait de moi, sans que je pusse alors discerner si la guidait une intention réelle ou si le hasard de son cheminement seul en fut responsable. Mon cœur débridé cognait de plus en plus fort en ma poitrine. Soudain - malédiction pour moi - jaillit de sa pupille un rayon fulgurant. Puis un vertige étourdit mes sens. Tout vacilla dans mon esprit, éventaire, étal et ruelle aussi bien que place avec maisons, coteau, soleil, azur. Je me sentis, dans l’instant même annihilé, possédé, saisi. D'un geste aussi vif qu’un éclair, sa main vers moi jeta sur le sol un objet que je ne pus distinguer, puis je la vis se perde au milieu de la foule. Je m'élançai dans l’intrication des stands, cependant malgré ma promptitude et mon désir de la rejoindre, elle échappait à ma poursuite. Je découvris également que la roulotte avait disparu. La tribu prophétique à la prunelle ardente avait-elle ainsi continué son périple en suivant les chemins du monde? J'avais pu cependant recueillir l'objet mystérieux que ma gitane avait abandonné. C'était l’immaculée fleur d’un cassie, probablement ce bouton que j'avais aperçu dans sa chevelure. Désemparé, je rentrai chez moi comme un automate, aveugle et sourd à tout ce qui m'entourait. Ç'en était fait. Le pouvoir de la belle avait envoûté mon esprit.
Je m'interrogeai. Cet épisode extravagant n'émanait-il de mon imagination? N’étais-je un psychopathe envahi par le délire ou bien était-ce un fortuit hasard qui pût occasionner cet exceptionnel enchaînement de faits? Jean-Octave aurait-il un rapport quelconque avec cet événement? Je contemplai miraculeusement la corolle épanouie dans le creux de ma paume ainsi qu’un témoin prouvant la réalité de cette aventure. Ma pensée désormais ne se détournait pas de la créature inconnue qui l'avait serrée dans ses mains.

 

L'ÉPICERIE


L'après-midi, je fus victime à nouveau d'un incident qui finit de subjuguer ma raison. J’avais épuisé vainement divers moyens pour chasser l'obsédant souvenir de ma gitane, ainsi j'avais résolu de sortir afin d’effectuer des achats.
J'entrai dans une épicerie.
La porte, au moment où je l'ouvris, émit son tintinnabulement qui résonna jusqu’aux tréfonds de la pièce. La boutique était vide. J’attendis. L'épicière apparut bientôt. Cette empressée matrone à l'air futé me semblait accessoirement commerçante et plus sûrement colporteuse en ragots et commérages. Ces fonctions néanmoins s’avéraient complémentaires. Je demandai pour mon repas un assortiment de primeurs, un choux-fleur, un kilo de carottes. L'épicière alors prit sa bacholle hémisphérique en fer-blanc cabossée, bosselée par mille et un maniements, puis sortit vers les cageots à l'extérieur. Soigneusement, après avoir pesé les denrées sur la balance à cadran plat triangulaire, elle enveloppa le tout dans un papier journal. Je constatai sa curiosité manifeste à mon égard. Je feignis de ne point m'en apercevoir et gardai mon attitude aussi naturelle et convenue que possible.
Une incongrue voix de stentor s’éleva dans le bar adjacent: «Gisèle, une avèze et trois mominettes.»
L'épicière, en me priant de l’excuser, m'abandonna. Du bistrot nous parvenait un raffut invraisemblable. Par l’ouverture immisçant mon regard, je vis la patronne adroitement saisir un goulot, incliner la bouteille afin de remplir aisément la dosette abouchée, puis verser le contenu dans un verre.Sa dextérité dans cet exercice ap paraissait le fruit d'une expérience aguerrie. Devant le bar se pressaient des paysans qui s’échangeaient de continues plaisanteries, l'œil rigolard et la bouche éructante. La salle au fond, quasiment vide, était meublée par des tables. Chacune était protégée par sa nappe écossaise en plastique aux motifs de tartans, où traînaient des cendriers présentant la publicité d’apéritifs, Pastis 51, Pernod 45, Martini, Suze. Là, devant un billard se trouvaient deux joueurs. L'un d'eux, se cambrant exagérément, tentait d'ajuster sa boule en passant la queue dans son dos. Sérieux, il affichait tel un masque un air tellement concentré qu'il en était presque effrayant. L'on eût dit que son destin se jouait sur la réussite ou l’échec de ce coup. Le second joueur, les yeux plissés, frottait soigneusement un cube en craie bleue sur l'extrémité de sa queue, délicate opération qu’il effectuait avec une expression de connaisseur averti. Brusquement, un choc dur s'éleva, suivi d'un bruit sourd. La boule après sa bande entraînant la collision violente, avait alors été projetée par l’écoutille ouverte en l’un des coins dans le ventre obscur du billard. Là-dessus fusa dans l’air une exclamation générale: «Tu fais des exploits, Gustou!»
Ramenant mon attention vers l'épicerie, je profitai de ce laps pour mieux considérer le fatras indescriptible, inouï s’étalant partout dans le magasin. Toujours ouverte au long du nyctémère et de l'année depuis les premiers rougeoiements de l'aurore aux derniers brasillements vespéraux, la boutique incessamment remplissait tour à tour les fonctions d’épicerie, bistrot, quincaillerie, mercerie, bureau de tabac, restaurant, droguerie, crémerie. Le fouillis qui s'entassait pêle-mêle en ses rayons évoquait une abondance accueillante et bienveillante. Les denrées de ce local auraient permis de soutenir un siège indéfini. Chaque étagère évoquait la corne antique, attribut de Ploutos, abondant, regorgeant de victuailles. L’on y voyait boîte en carton de sucre et conteneur métallique enfermant sardine ou maquereau, savon de Marseille et tablette en chocolat Suchard, Lanvin, Nestlé, Milka, Cémoi, Lindt, paquets de Bonux et d'Omo, choucroute en conserve ou cassoulet, tripoux, biscuits, fruits confits, paquets de petits Lu, chocos BN, spéculos, Brossard, gaufrette à la vanille, à la fraise, à l'abricot... Le sol était jusqu’au fond envahi par les bouteilles. L’on y trouvait des crûs: Saint-Pourçain, Chateaugay, Corent, Palas, des sodas, sirots, de l'eau minérale aux noms de Saint-Yorre ou Célestins, Volvic, Châteauneuf... Près de la banque en avant s'ouvraient des bacs à friandises. Là se confondaient rouleaux de réglisse avec dragibus, malabars, carambars avec ours en guimauve et bonbons à la résine, au miel, acidulés, mentholés... Face à moi, dans le réfrigérateur mural s'amassaient berlingots de lait, yaourts, pots de crème avec fourme estampillée d'Ambert et fourme importé du Cantal, bleus d'Auvergne et saint-nectaire, emmental, gruyère et camembert avec les carrés Gervais et Vache qui rit. Provenant de tous ces produits, il régnait dans l'établissement une odeur indéfinissable entremêlant confiserie, lessive et légume. Sur la droite, à l’intention du touriste incontinent de tape-à-l’œil, scintillait la bimbeloterie: Puy de Dôme en plastique, auvergnate au joues de celluloïd, aux cheveux d'acrylique et tire-lire à l’aspect d’un tonneau devant un bougnat de porcelaine à la mine hilare, aux touffues bacchantes... Près de la sortie se dressait un portoir pivotant de cartes. Là s’affichait un kaléidoscope inépuisable en monuments, plats régionaux, chapiteaux, vierge anthracite et pin-up en string auprès de Salers mugissantes. L'on n'avait pas oublié, sur un emplacement supérieur, naturellement, la nourriture intellectuelle et spirituelle en forme épurée de bons romans régionaux présentant leur couverture bleu-vert. Sur tout ce fatras, au plafond pendait, comme un lustre exceptionnel, superbe, un papier tue-mouche englué d’insecticide et tout piqueté de point noirs pareils à des pierreries d’onyx que représentaient les moribonds diptères.
J'étais plongé dans l'inventaire à peine entamé de cet amoncellement digne en vérité de Bosch ou de Prévert quand l'épicière enfin réapparut et finit de peser mes légumes. C'est alors que, se penchant pour me donner le sac de mes achats, elle émit d'un ton mystérieux: «Si vous le désirez, je puis vous fournir des cigarillos à des prix très intéressants.» Pour le moins interloqué, je m'apprêtais à rejeter cette offre incongrue, néanmoins, je me ravisai. «Pourquoi pas» répondis-je, en feignant de masquer ma surprise «mais comment cela se peut-il?» Moins fort, s'il vous plaît, monsieur. Contrebande. Je ne puis mieux vous renseigner.» De la contrebande à notre époque, en pleine Auvergne, et si loin de la frontière! Que signifiait ceci? Bien que je ne fumasse en aucune occasion, que je détestasse irrémédiablement le tabac, je décidai par curiosité d'en commander une ou deux boîtes. Plutôt qu'en fumée dans le boudoir secret d'un amateur distingué, ces prestigieux cigarillos finiraient leur carrière aussi bien dans ma poubelle. Quelle importance! «Vous me certifiez qu'ils sont de qualité supérieure?» dis-je avec un air de suspicion. Ah, Monsieur» répondit-elle, outrée «je vous le garantis.» Lors, tel un grand connaisseur par devant l'Éternel, j'exigeai des précisions concernant le papier utilisé, la texture et l’origine avérée du tabac, ce dont en mon for je n’avais cure. Vous avez un échantillon?» Mais bien sûr, Monsieur.»
De sa cache aménagée sous le comptoir, elle extirpa le produit si précieux, le dégagea de sa pochette en papier translucide, enfin me le tendit. Je le saisis délicatement, le humai, les yeux mi-clos, en le passant lentement selon sa longueur sous mes narines. Pendant cette opération que je prolongeai, l'épicière angoissée me considérait. Son œil guettait l’éventuel signal d'acquiescement ou de refus que je pusse émettre. Je ne laissai rien transparaître et poursuivis encor d'un air grave et profond l'examen de l'objet. Combien?» dis-je en baissant la voix pour bien signifier que je négligeais cet aspect bassement pécunier en considération de la volupté suprême, attribut de ce produit noble. Vingt euros, Monsieur.»
Je devais convenir que l’épicière avait énoncé le prix d'un ton neutre, éludant un appesantissement du plus mauvais goût. Je ménageai sans répondre un nouveau silence. -Puis subitement, je dis «Affaire entendue» signifiant par cette inattendue brusquerie ma détermination nourrie par la réflexion dont elle était l'aboutissement final. Mon épicière identiquement réagit, s'activant pour empaqueter la boîte avec satisfaction comme après le succès d’un marché financier éminent. L’objet par sa main généreuse alors me fut tendu cérémonieusement, non sans qu’elle eût à l'entour émis un regard soupçonneux.
Je m'acquittai du paiement sur un air détaché, détournant aussitôt la tête.
C'est alors que se produisit un extraordinaire événement. Le grelot à l'entrée bruyamment tinta lors que deux miliciens brusquement surgirent. La porte, ouverte avec une incroyable impulsion, buta violemment sur les rayons au point qu’elle eût pu se disloquer. Je m'empressai de fourrer le colis dans mon sac à provisions. «Douane, ordre annoncé du corregidor, nous avons pour mission de fouiller la boutique.»
Les deux carabiniers marchaient pesamment, claquant sur le sol pavé les talons de leurs bottes. Parfois, l’un d’eux posait la main sur l'espingole à sa taille. Je remarquai sur la tunique un insigne en tissu canari: Guardia civil. J'étais glacé. Je tâchai d'affecter un air honnête et naturel, puis, d’un pas nonchalant, je me dirigeai vers la porte.
Lâchement, j'abandonnai mon épicière à son destin misérable après avoir profité de son accueil gracieux. Par le dernier regard que j’osai dans la boutique en tournant la poignée, je vis la patronne atterrée devant son comptoir. Sans me retourner, je traversai la place et m'enfilai dans un passage. Là, je me perdis volontairement dans le réseau des venelles. Puis, certain d'être enfin loin des carabiniers, je me débarrassai du paquet si compromettant, que je lançai dans le précipice au bord de la cité haute.

 

PREMIER INTERMÈDE


Arrivé chez moi, je tremblais encore sous l’effet de cette inexplicable irruption. Je l'avais échappé belle. Quand j'eus retrouvé ma sérénité, je m'avisai d’agir. Devais-je immédiatement témoigner de cet incident en me rendant à la gendarmerie? J'écartai cette option. Qui voudrait me croire en effet? Je passerais pour un psychopathe, un plaisantin sinistre. Finalement, si tout cela n'était qu'une illusion de mon esprit! Je regrettai d'avoir abandonné les cigarillos. La boîte aurait constitué la preuve absolue que je n'étais pas sujet à des hallucinations. Mais je ne l'avais pas. Si forcément sa présence aurait pu signifier que l'incident s'était réellement produit, son absence au contraire induisait qu'il fût sans doute imaginaire. Cette indétermination concernant mon état psychique en moi créait un surcroît de trouble ainsi qu’un adjuvant. Je tentai d'appeler Jean-Octave. Lui, qui ne quittait jamais son bureau pendant la matinée, demeurait ce jour injoignable étrangement. Lors de mon ultime essai, je raccrochai rageusement au nez du répondeur, psitassique automate enclenché, me semblait-il, uniquement pour me narguer. Je me souvins alors que mon ami, prévenant, m'avait laissé les coordonnées d'un médecin local pour le cas où ma déprime augmenterait. J'obtins un rendez-vous d'urgence et m'y rendis immédiatement.
Quand je pénétrai dans son cabinet, le médecin releva son front docte, ajusta ses lorgnons et me considéra posément avec la commisération qui sied au guérisseur devant le patient accablé par tous les maux de la Terre. N'accordant nulle importance aux faits que je lui relatai précisément, il fit appel à ma conscience avec rudesse et générosité: «Reprenez-vous. Que diable, une hallucination provoquée par la fatigue inquièterait-elle un homme aussi conscient que vous?» Je vous le garantis, docteur, la réalité de ce que j’ai vu de mes yeux me paraissait tellement frappante.» Là-dessus, négligeant mes objections répétées, il me prescrivit des calmants et me renvoya.
J’acceptai finalement de convenir aux arguments de mon praticien, néanmoins, au long de la soirée, je ne pus oublier la belle. Je pensais que ma vie durant, sa volonté me soumettrait. Je n’aurais jamais enfreint ses plus contraignants désirs, ni contredit sa plus rude objurgation. J'eusse alors traversé les déserts pour lui ramener la Rose-des-Vents concrétionnée sous les feux aveuglants du soleil. J'eusse en implorant son amour plongé dans l’inconnue profondeur abyssale afin de lui rechercher la perle étincelante issue de la méléagrine. J'eusse avec ferveur gravi les pics alpins pour lui cueillir la solitaire edelweiss épanouie sous la neige éternelle. J'eusse avec ténacité creusé la terre afin d’extraire à son intention le diamant pur de sa gangue. Prince ou roi, j'eusse au mépris de ma foi répudié sans regret ma reine à la beauté céleste afin de subir son charme ensorcelant. Sultan, nabab, je fusse un jour devenu miséreux, mendigot, pour voir éclore en son visage un éclair de pitié. J'étais à l'évidence envoûté par son diabolique attrait car mon goût naturel me portait vers la jouvencelle aristocratique au teint nivéen, digne assurément de moi, plutôt que vers la métèque à la peau basanée. Mon désir frustré se nourrissait de lui-même et l’être aimé par sa physique absence encor plus contribuait à graver en mon esprit sa présence imaginaire. La scène intensément vécue passait et repassait en mon obstinée mémoire ainsi qu’une indéfinie succession d’images. Tour à tour, je revoyais la robe à volants cramoisie, la chevelure ondoyant, les yeux fulgurant, le bouton de cassie, la robe à volants cramoisie, la chevelure ondoyant, les yeux fulgurant, le bouton de cassie, la robe à volants cramoisie, la chevelure ondoyant, les yeux fulgurant, le bouton de cassie... J'imaginais ma gitanilla dans un tournoiement de flamenco déchaîné qui renforçait mon exaltation, tétanisait ma passion, décuplait mon affliction. Je tâchais de reconstituer mentalement sa parfaite anatomie par les fragments prometteurs que j’avais pu découvrir, ses bras, son épaule et sa cheville. Jugeant l'effet éminent de ces parties limitées sur mon psychisme, alors je pouvais concevoir la fulguration qui me traverserait si je pouvais un jour contempler ce joyau de chair en sa nudité primordiale? N'en serais-je immédiatement foudroyé tel Sémélé devant le Cronide? Je ne dormis pas, uniquement possédé par la vision de la créature.
Cependant, je me levai dès l’aube en dépit de cette agitation nocturne. J'avais choisi d'utiliser médication moins conventionnelle en comparaison de la posologie prescrite à mon intention par le praticien. Mon principe était d’éliminer le mal par sa consommation maximale. Je devais boire à satiété le poison jusqu'au dégoût. Le problème était donc le suivant. Comment rencontrer la créature alors que je ne connaissais ni son domicile et moins encor son identité? Je ne doutais pas que fille aussi bien pourvue d’appâts ne fût jalousement gardée. Conséquemment, il me faudrait mobiliser la ressource obligée de la matoiserie, de la rouerie, de la fourberie, de la malignité, de la roublardise et de la ruse afin de parvenir à mes fins. J’eus une idée. Mon pécule en tant qu'auteur m’autorisait tout caprice et toute excentricité. Donc, après avoir jeté sans vergogne à la poubelle un paquet de calmants que je venais d’acheter chez le pharmacien, je pris mon calepin, j'en arrachai la page initiale. J'écrivis alors méticuleusement en petits caractères:

Proposition d'emploi
Cherche homme habile en vue de mission très particulière.
S'adresser rue Servière à partir de 14 h.

Je contemplai mon œuvre avec satisfaction. La formule à mon sens produisait un bel effet. Cette enseigne ainsi rédigée devrait allécher la faune à deux pieds la moins recommandable en ce pays, justement ce qui me permettrait de parvenir à mon but.
Je sortis immédiatement afin de placarder ma précieuse annonce à la boulangerie sur la voie de Saint-Martin d'Ollières. J'entrai dans la boutique. La boulangère, amas de chair énorme aux joues rebondies, s'entretenait avec un aussi plantureux échantillon de son espèce. La matrone, afin de converser plus commodément, s’était délestée de son cabas sur la banque. J'en profitai pour passer inaperçu. «Bonjour, pourrais-je ici poser une annonce?» Allez-y, allez-y» me répondit la boulangère, uniquement préoccupée par le cancan passionnant qu’élaborait son esprit fécond et que débitait sa lèvre infatigable.
Je me dirigeai vers le tableau prévu pour cet effet. J’y découvris un fouillis de papillons qui s'enchevêtraient dans tous les sens... «Le Roger, vous savez, il ne sort plus tellement.» Bonnes gens... Ah, c'est bien triste...» ...feuille enlevée d’un cahier scolaire à petits carreaux noirs, fragments de papier glacé blanc, brillant ou recyclé grisâtre. Certains présentaient des prolongements verticaux découpés où figurait un numéro téléphonique, une adresse. Quelques-uns, manquaient, par un client arrachés, si bien que ces billets simulaient démêloirs édentés, râteaux ébréchés ou bien encor mains amputées. Ces papillons étaient fixés de manière aussi diverse avec punaise en cuivre ou fichoir, aiguille à l’extrémité conique ou tronchoidale ou bien encor triangulaire et plate. «...Vous croyez... vous croyez...» Des gens bien comme eux, on l'aurait jamais cru. Vous pouvez pas savoir ce que ça m'a fait quand on m'a dit ça...» Bonnes gens.» L’écriture apparaissait non moins variée, majuscule empâtée, cursive étirée. Parmi ces calligraphies se détachait parfois un texte à la machine aux erreurs masquées de refrappe en x.

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Étudiant licence donnerait cours mathématiques niveau sixième à terminale.

Vends motoculteur, bon état, prix à débattre

Vends 5 brasses fayard bien sec

«Je vous l'avais pas dit, je crois, mon petit-fils a été reçu comme ingénieur.» Ah... peut-être bien que vous me l'aviez déjà dit.»
Je fixai ma stratégique annonce en un coin du tableau pour que seul un œil averti pût l'apercevoir. Les chalands affluant dans la matinée déjà ne manqueraient pas de rabattre en mon appartement, cet après-midi, le gibier qui m'intéressait.
Alors que je m'avançai déjà vers la sortie, je fus interpellé par un soudain silence. Tendant une oreille acérée, je compris que s’était modifié le débit vocal de mes deux péronnelles. Celui-ci devenait un chuchotement, certainement afin d'éviter que leur propos ne tombât dans une oreille indiscrète. Je m'empressai de saisir l'aubaine inattendue. Je demeurai camouflé par le panneau, les sens en éveil, pour ne perdre aucun mot de ces révélations précieuses. «Répétez surtout pas ça. j'ai surpris la Louise, vous savez la Louise de Fressange, figurez-vous, j'ose à peine le dire... Je l'ai vue s'enfermer dans la tonne de son jardin avec un homme...» Ooooh, c'est-y pas honteux, Jésus Marie.» J'ai pas bien vu qui ça pouvait être, mais j'ai mon idée...»
Là-dessus, le grelot enrhumé de la porte émit un grésillement désagréable. Quelqu’un venait d’entrer. La commère immédiatement changea de sujet pour déclarer, d’un ton claironnant. Bon, ma nièce m'attend, Faut pas que je tarde trop.»
Maudit soit le quidam qui me privait ainsi d'un secret si palpitant, pensai-je en mon for, contrarié vivement. La commère, avant de partir, s'avisa d'accomplir enfin la tâche accessoire ayant occasionné sa venue dans la boulangerie. «Donnez-moi deux pains d'Alcala, Ursule.»
Je sursautai. Deux pains d'Alcala! Que pouvait signifier encor cette anomalie? Je connaissais le pain bi, le pain campagnard, le pain boulangot, le pain maya, le pain bagnat, le pain crestou, le pain ciabatta, mais je ne connaissais pas le pain d'Alcala. je n'avais même entendu ce nom dans la région, d'Aigueperse à Laroquebrou, de Saint-Anthème à Pontaumur. Je me demandai si tout le monde autour de moi ne se liguait pour me pousser à la psychose. Je ne pus apercevoir les fameux pains car le présentoir des pâtisseries masquait la banque où se trouvaient les deux matrones. Je pris conscience alors que la manie de la persécution pouvait constituer un symptôme additionnel fournissant une explication pathologique à mes visions.
En sortant de la boulangerie, je fus tourmenté par une autre idée. Qu'advenait-il de l'épicerie depuis l’irruption des carabiniers? Si j'avais été le jouet d'une hallucination, la commerçante aurait continué son activité normalement et je retrouverais aujourd’hui la boutique ouverte. Si la scène effectivement s'était produite, en ce cas les douaniers auraient découvert le stock de cigarillos et la prévenue serait incarcérée. L'établissement serait donc fermé, selon cette hypothèse. Le raisonnement que j’élaborais me paraissait d'une absolue rigueur. Je tergiversai pendant un long moment, puis mobilisant mon courage et ma volonté, je résolus de visiter le magasin. Quand je fus en vue de la devanture, un large écriteau, barrant l’entrée, m’apparut: Fermé pour cause de déménagement. Un frisson glacé parcourut mon échine.
Cependant, je tâchai d'oublier cet incident, pour m'adonner à l’organisation de mon projet le restant de la matinée. Tout d'abord, j'étudiai minutieusement un plan du village. Manifestement, Jean-Octave, à mon égard toujours prévenant, avait laissé dans un tiroir ce document précieux. La connaissance approfondie que j’en retirerai pouvait toujours faciliter mes pérégrinations dans le hameau, Labyrinthe où resterait perdue malgré son fil Ariane elle-même. Je parvins à retrouver les rues dont j'avais aperçu le nom lors de mes sorties: rue Saint-Verny, rue du Pavé, rue du Brugelet, rue des Figuiers, rue du Moulin, rue Longue, impasse Antonin, rue des Ruisseaux... Par hasard, je remarquai la présence inopinée d’un nom curieux: rue du Candilejo, toponyme à mon sens fort peu local. Je ne cherchai cependant pas d'explication.
En début d'après-midi, je commençai de préparer la réception des prétendants selon, me semblait-il, un protocole étudié savamment qui pût dignement préfigurer l'emploi proposé très particulier. Je fixai d’abord une affiche en travers de la porte:

Recrutement.
Sonnez et entrez sans frapper.

C’était la formule accueillant les patients dans les cabinets médicaux, lieux intimidants qu’il me plaisait d’évoquer. Je disposai dans le vestibule un guéridon que je garnis de prospectus défraîchis: Le Point, le Nouvel Observateur, Biba. Je je l’entourai de chaises. Je collai sur la porte accédant au salon, bien visiblement, un écriteau portant l'inscription ronflante: Bureau de réception. J’étalai sur la table un amoncellement de papiers, récépicés, bordereaux, contrats, attestations pour bien montrer que j'étais accaparé par des travaux d’une extrême importance. Je masquai les bibelots, napperons, pour communiquer à la pièce un aspect sévère et fonctionnel de secrétariat administratif. Néanmoins, par un mélange étudié, je m'arrangeai pour qu'apparût parfois un témoin de cet environnement familial et campagnard parmi les éléments de respectabilité froide et convenue. Je voulais que l'agencement trahît la volonté faussement ingénue d'un esprit engoncé dans sa rusticité, mais honteux d'ignorer les us de la vie citadine. Maintenant, Il ne me restait qu’à m'habiller afin que ma présentation fût en adéquation parfaite avec l’appartement transformé. Je m'affublai de lorgnons noirs à l'opacité maximale afin que mon regard fût impénétrable et je m'aplatis la chevelure avec de la gomina. J'avais également, raffinement suprême, évité de me raser le matin pour mieux approcher cet idéal portrait de policier véreux ou de promoteur corrompu. Je complétai cet accoutrement par ma cravate en coton violet que j'avais pris soin de friper méticuleusement avant de la nouer aussi mal que possible. Satisfait, je vérifiai dans le miroir si mon apparence évoquait un affect patibulaire assez prégnant. Le résultat me parut correct. L'heure avançait. Je trompai mon impatience en continuant d'étudier la topographie du hameau.
Le temps me paraissait long, mon anxiété s'amplifiait. Soudain retentit la sonnette. J'entendis grincer la porte et le candidat pénétrer dans le vestibule, après quoi tout se tut. Je n'eus guère à patienter longtemps avant que la sonnette à nouveau retentît. Trois candidats s’étaient déjà présentés. J'évitai de les recevoir immédiatement. Cette obligatoire attente éprouvant l’éventuel futur employé me paraissait indispensable afin de conforter ma position hiérarchique. De plus, elle attestait la conséquence et l’ampleur de mes tâches. Pendant ce temps, je me prélassai confortablement sur le canapé. Quand l'instant me parut exactement propice, enfin je me levai. L'air hautain, je pénétrai dans le vestibule, esquissant une inclinaison du front, salutation conventionnelle et froide. Le silence y régnait comme à la veillée d’un mort. Le premier homme, embarrassé, gêné, se leva pour me suivre...
Je sondai le candidat, exigeant que lui-même exposât la valeur de ses capacités. Quant au service attendu, je demeurai là-dessus très évasif, désirant le révéler uniquement après avoir effectué mon choix. Le premier candidat me sembla d’une intégrité forcément incompatible avec la fonction qu’il devait assurer. Le second me parut plus mesquin réellement que malhonnête. Le troisième, au lieu d’assumer son immoralité qu’il jugeait inavouable, essaya de me la suggérer. Cela me parut inadmissible. Je le renvoyai sans ménagement. Je cherchais un postulant dont la fausseté ne fût pas bassement déterminée par l'intérêt, mais qui trouvât dans la forfaiture un plaisir élevé de gourmet délicat. Bref, je recherchais le spécimen qui manifestât véritablement de l'amour pour la manigance au point de la pratiquer avec un plaisir d'esthète. Dès que je fis entrer le quatrième individu, je compris immédiatement que j'avais trouvé mon homme.
Un tortueux lacis de plis sillonnait sa face en tous sens, de la commissure entaillant sa lèvre à sa tempe, et de sa narine à son arcade. L’on eût dit un rébus inextricable afin d'égarer l'œil averti qui se fut essayé vainement à le sonder. Son épiderme inégal, râpeux, raboteux, crevassé, hérissé de poils drus, touffus, livrait complaisamment sa topographie d’éruptions cutanées, de boutons, de verrues, évoquant les mille et un accidents, succès, revers d'une existence équivoque et précaire. Loin d’en manifester honte ou regret, il en tirait manifestement un naturel bonheur si j’en jugeai par l’expression de jouissance imprégnant sa physionomie. Son frontal fuyant, sa pommette aplatie, son menton s’effaçant promettaient sans tarir accommodements, trahisons, combinaisons, perfidies, félonies. Sa chevelure au teint variable, indéterminé, fluctuant du brun clair au châtain foncé, décourageait tout scrupuleux effort de classification qui parvînt à fournir un signalement. La rouflaquette à sa tempe imitait crochet, hameçon qui pouvait enferrer la victime innocente. La mèche au sommet du crâne était si désordonnée qu’on eût cru le drôle échappé de quelque algarade, évidemment fruit de ses fourberies. Ses broussailleux sourcils proéminents obombraient sa prunelle. Son œil vif sans répit agité paraissait fouiller l’âme ingénue de son interlocuteur afin d'y repérer les points d'achoppements qui lui permettraient de la soumettre à sa volonté. L'on eût dit que son nez immense en forme évasée de parabole était déployé pour subodorer tous les traquenards, flairer toute aubaine. Son bras amaigri, démesuré semblait pouvoir subtiliser le moindre objet à sa portée. Sa tête engoncée dans son épaule apparaissait prête à détourner les rossées résultant de ses frauduleux fricotages. Son édenté sourire et son regard malicieux, dissimulateur, sous la paupière en fente, achevaient de me convaincre. Le court interrogatoire, en fait bien superflu, que je lui fis subir me fixa définitivement sur l’état profondément négatif de sa moralité, prérequis primordial pour que je l'engageasse. De surcroît, ce maroufle entretenait dans le pays un impressionnant réseau d’accointances. Le service éminent que j’en attendais se trouverait assurément facilité par un tel ramas de fripons et polissons. «Je vous engage» déclarai-je aussi laconiquement que solennellement.
J'exigeai d'abord qu'il m'appelât Maître et lui signifiai les conditions lui permettant de remplir son rôle. Concernant la discussion de l’aspect financier, je l’avertis que, pour satisfaire une esthétique exigence à mes yeux majeure, il m’apparaissait impératif d’éviter un nom de monnaie moderne et vil. Nous utiliserions l’écu, plus noble et respectable à mon goût, en établissant la parité de ces devises. Nous accordant après une enchère homérique interminable en rebondissements répétés, coups d'éclat, colère et dépit feints, rupture affectée, posture affichée, la gratification de nonante écus fut convenue pour débusquer la fille. L’acceptation d’un rendez-vous galant de sa part serait maximisée de septante écus. Naturellement, je considérai ces montants comme exorbitants alors qu’à son jugement ils apparaissaient dérisoires. La moitié devait se régler avant le travail, l'autre à l'issue. Je signai solennellement un contrat, puis j’apposai méticuleusement un sceau récupéré chez un antiquaire. Mon homme était dès lors intronisé dans sa fonction d'intrigant.
Je lui communiquai le signalement de la créature. Maintenant, il ne restait qu'à trouver un prétexte occasionnant un rendez-vous. «Qu’as-tu l’intention de proposer?» lui demandai-je. Vous lui direz que vous envisagez la rédaction d'un roman sur les romanichels ambulants, ce qui nécessite une information concernant leur existence itinérante.» L'argument me parut assez peu convaincant. Je n'aurais certainement guère estimé le romancier qui n'eût pas trouvé meilleur motif permettant de réunir son héroïne et son héros. Trouve une autre idée si tu veux tes septante écus.» Le prétexte importe assez peu, Maître, il me paraît essentiel plutôt de l’accompagner efficacement. Vos écus par miracle ainsi le rendront parfaitement convaincant. La belle, assurément angélique, y sera malgré tout sensible.» Cet argument fit mon admiration. Je lui donnai donc pour soudoyer la créature un émolument supplémentaire, évalué généreusement par lui-même à douze écus. «Mais ce n'est pas tout, Maître.» Que veux-tu de plus, vaurien?» Vous oubliez le prétexte. Mes septante écus.» Ce prix me paraît excessif pour un prétexte aussi léger.» Ma répartie lui fit adopter un air faussement scandalisé, mais si bien imité que je dus m'incliner.
Dès l'initiale entrevue, le drôle avait soustrait de ma bourse un montant de nonante écus auxquels devaient s’ajouter septante écus et douze écus, soit en définitif cent soixante et douze écus. C'était le gage avéré de son efficacité, ce qui me rassura sur le succès de l'opération.

 

AUZON


Il était midi pile. Je me tenais immobile auprès de la Halle entouré par les bégonias suspendus, les yeux rivés sur le bâtiment de la Mairie, sise en contrebas, la main contre un poteau, l'autre au-dessus de ma tête. Les pots, abondamment arrosés, laissaient échapper un flot qui m'éclaboussait le visage et les jambes. C'est dans ce maintien particulièrement saugrenu que je devais me présenter en ne me retournant sous nul prétexte avant de répondre à la visiteuse attendue. Son intervention pouvait seule ainsi me délivrer de cette immobilité, maléfice imposé par sa volonté. Mon préposé de confiance, et bien que ce titre assez peu lui convînt, s’était chargé rondement de l'entremise ardue. Sans méprise, il avait pu retrouver la fille à sa trace en utilisant le réseau de ses relations véreuses. La belle était particulièrement inaccessible ainsi que je le présumai. Lors, mon intrigant n'avait pu l'approcher qu'après avoir usé de subtils stratagèmes. C’est ainsi qu’en les soudoyant, il avait neutralisé plusieurs parents, éloigné par la ruse un amant, deux prétendants. Pour finir la besogne, il avait endormi l’attention de la mère au moyen de boniments habilement imaginés. Fort de cet exploit, il avait obtenu de ma gitane un rendez-vous selon des indications qu'il m'avait retransmises. Je les respectais donc, mais je me jurai, s'il m’avait trompé, de le rosser copieusement.
Je demeurais dans ma posture au moins depuis une heure et demie quand j'entendis une interpellation féminine au charme irrésistible: «C’est vous, l'auteur?»
L’intonation de ce propos évoquait bien le portrait que j'avais perçu déjà de ma gitane, ange ou sorcière, une expression voluptueuse, étrange et sensuelle, éveillant un violent désir. Je me retournai lentement et la découvris, splendide, éblouissante, en ce provocant maintien que je lui connaissais, parée de sa robe écarlate à volants et les deux poings sur les hanches. Mon intrigant n'avait pas menti, cependant il ne m'avait pas indiqué si je devais rencontrer un être en chair et en os ou bien un fantôme éthéré. Tout spectre ordinairement constitué, me semblait-il, se dévoilait avec plus de propension dans la nocturne obscurité que sous le diurne ensoleillement à la méridienne heure. Je ne doutai donc pas que la créature apparue ne fût réelle. Bonjour» lui répondis-je arborant un beau sourire «c'est bien moi, l'auteur. C’est vous la gitane, enfin la fille.» Je suis la gitane» renchérit-elle en accentuant ce dernier mot. Sans doute avait-elle immédiatement perçu ma gêne à la nommer par ce terme. Je désirais vous rencontrer... Mon intrigant vous a dit...» J'ai rencontré l’intrigant.» C’est d’un ton moqueur, me semblait-il, qu’elle utilisait le terme. Je me trouvais humilié de reconnaître ainsi le fonction de mon serviteur. Je tâchai néanmoins de poursuivre: J'entreprends un ouvrage...» Vas-y, tu peux m’interroger» me coupa-t-elle abruptement.
Le temps d’un éclair, elle était passée de l'opposition la plus farouche à ce curieux masochiste abandon la conduisant passivement à subir mes volontés. Je la soumis donc à mes questions improvisées - dépourvues du moindre intérêt - sur la vie des romanichels itinérants. La brièveté de ses propos évasifs me plongea plus encor dans mon trouble. Cependant, elle abandonna bien vite une attitude assez peu compatible avec son tempérament et ne tarda pas à dévier des sujets que j'abordais pour me narrer son origine. Selon sa glose amphigourique, elle était le rejeton de parents andalous qui l’avaient à sa naissance abandonnée. C’est ainsi que des bohémiens compatissants la recueillirent. Je ne croyais pas un mot de cette affabulation car il était visible immédiatement que ma belle au teint cuivré n’avait pas le teint clair d’une européenne. Sa provocation délibérée me stupéfiait car elle étalait ce mensonge avec un extraordinaire aplomb malgré son invraisemblance et l'évidente impossibilité que je le crusse. Naturellement, je me gardai bien d'exprimer un doute.
En conversant, nos pas nous avaient conduits au milieu du village. Sur le bord opposé de la place à nous se présenta comme une invitation la rue Mange-Prunes. Ce nom lui fut donné, paraît-il, en souvenir des enfants démunis dont le repas n'était constitué que de ces fruits. L’arbre ainsi, miséricordieux plus qu’un humain, leur dispensait généreusement cette aumône. Forsythias, hortensias, groseilliers sur les bords dressaient leur corolle épanouie comme appariteurs brandissant leurs flambeaux pour ainsi cortéger notre ambulation. Brusquement, par la rue de Sinzelle une échappée de verdure et d’azur devant nous s’approfondit sur la rive opposée de l’Auzon jusqu’au faubourg des Colombes. Le hasard nous poussa dans la rue Mignard sur la gauche. La rue Longue enfin nous reçut après la traversée d’une arche au bénéfique ombrage. Là, sous les remparts, le chemin de ronde au long des fortifications nous offrit son itinérance. Parfois, son parcours sinueux, se réduisant à l'étroitesse exiguë d’un rebord, laissait uniquement l'emplacement de nos pas. Son trajet parfois s'élargissait en un glacis caillouteux suspendu vertigineusement au-dessus du vide. Sur la muraille antique appendait quelquefois un végétal rupestre ainsi que la toison couvrant un cuir boursouflé, crevassé. Maints blocs ne semblaient se maintenir que par l'effet d'un mystérieux prodige affranchissant de la gravité leur masse en déséquilibre. Sur le versant de la citadelle, en contrebas, s'ouvraient cache, appentis et auvents, porche et réduit, cafignous dont on ne pouvait savoir pour quel motif obscur ils avaient un jour été façonnés: repaire infect, effrayant de bandits, refuge ultime en cas d'attaque inopinée, thébaïde inspirant la méditation d’un ermite ou retraite abritant les baisers jaloux des amoureux. Nos regards, s’immisçant dans le réseau de la vigne et les entrelacs de glycine au travers d'une enclosure interrompue, d'un palis défoncé, découvraient des courtils poussiéreux, des jardinets terreux, des recoins moussus. L’on eût dit la partie honteuse et dissimulée d’un être indécent dont nous aurions impunément profané l’intimité secrète. De ci de là, parmi plantain, pissenlits, orties gisaient chaudrons ébréchés, couteaux rouillés, bastaings vermoulus, tonneaux éventrés, outils démanchés, tuileaux écaillés... Tamaris, laurier tin, cornouillers, rejoignant pieux et piquets remplaçaient le grillage absent par des inflorescences. Le rugueux lichen recouvrait les éboulis des perrés. La capillaire obturait les fentes. La Nature ainsi versait un baume apaisant de senteurs et de couleurs sur les contusions des maisons délaissées.
Tout paraissait désert. L'on eût dit que les habitants s'étaient miraculeusement évanouis et que nous étions seuls dans le village. Notre indéfinie promenade en ce curieux dédale était parfois troublée par la discrète apparition de chats noirs ou blancs, comme esprits malveillants qui nous attiraient dans un fatal passage ou lutins bienveillants qui nous guidaient vers la sortie libératrice.
Les étagements de maison, d'enceinte et de muret, de promontoire et de redan, formaient un fouillis inextricable, une infinie complication, merveilleuse et mystérieuse envoûtant l'esprit confondu. Partout, sur le moellon, sur le roc, lierre et liseron, volubilis, agrippés dans les anfractuosités, projetaient leur végétaux serpentements, couvraient mâchicoulis, meurtrière et tourelle, imprégnant de sérénité ces martiaux témoins rendus inoffensifs. Mais quelqu’atelier moderne entremêlait indécemment la fonctionnalité de ses panneaux en novopan, tôle ondulée dans cette enchanteresse harmonie du minéral et du végétal comme un erratique empâtement dans un tableau sublime.
J'eusse été dans l’incapacité de prévoir où pouvait aboutir ce labyrinthe indéfini qui semblait toujours nous ramener au même endroit en circulaire itinérance. Nous avions descendu la rue des Anglais, puis la rue des Figuiers, puis remonté le chemin des Treilles. Là, nous avions suivi la rue Saint Verny, la rue du Pavé pour nous retrouver Place de la Halle d'où nous étions partis. D’ici, nous accueillit la rue de la Berche encadrée par deux hauts murs, puis la cour Chadude à nous se présenta. Ce cheminement nous mena rue de l'Enfer qui s'enfonçait comme un serpent dans le cœur du hameau, sinueuse et tortueuse. Là, sans que nous l’eussions voulu, nous attira le seuil d’une exiguë venelle ainsi nommée Pas du Diable. Sous nos pieds, les grossiers degrés taillés dans le roc brut, plutôt qu’ouvrage humain, paraissaient résultat de la magie méphistophélique. J'imaginai qu'en ce lieu protégé de tout regard indiscret, soudain ma gitane allait se retourner, me fixer insolemment de sa pupille irradiante. De ma lèvre enflammée, j'aurais alors pressé violemment sa bouche, aven de voluptés, en un baiser fiévreux. Mais rien ne se produisit. Je saisis l’hiatus qui séparait le roman de la réalité. Puis après avoir suivi la rue du Sol, emprunté la rue Servière et la rue de l’Âme, ainsi nous reprenions la rue de l'Enfer en sens inverse. Nous étions redescendu jusqu'à l’Arc du Brugelet, flanqué de son échauguette. Si considérable en était la dénivellation qu'au-dessous de nos pas béaient lucarne et chien-assis des toits donnant sur un passage inférieur et que nos fronts voisinaient seuil et soupirail de la voie supérieure. Poursuivant notre ambulation hasardeuse apparut à nos yeux la route asphaltée de Champagnac-le-Vieux. Son macadam guida nos pas en remontant jusqu'à Place Chambon en longeant le Gaudarel. Silencieux, le ruisseau, glissant au fond de sa gorge envahie de frondaisons, nous gratifia d'une émanation vaporeuse. Lors, cette algide impression nous délivra de la chaleur étouffante accablant nos épaules. Face à nous parut un sentier pentu fortement qui serpentait parmi les genêts et les chaos granitiques. Sans nous soucier de savoir où pouvait bien nous mener son inconnue destination, nous l’empruntâmes. J'imaginai que nous étions brusquement transportés dans un fabuleux Orient. Le chêne européen qui nous ombrageait devenait térébinthe et le commun fétuque aux épis drus foulé par nos pieds se changeait en myrte odorant.
Cependant, nos propos se poursuivaient sans but, pareil au cheminement de nos pas. Je mimais un intérêt à l’égard de ces divagations que puisait ma gitane en son imagination. J'étais plus attentif aux inflexions de sa voix ponctuée d’interjections, d’exclamations plutôt qu’au sens de ses paroles. Sans discontinuer, elle abordait tout sujet, parlait de tout, de rien, émaillant son discours d'inattendues ruptures. Son intonation tour à tour devenait modulante ou mordante. Le fil de son idée se diluait en digressions démesurées. Son discours charmant ainsi présentait l’incohérence et l’irrationalité d’un carrosse antique usagé, délabré dont on ne savait comment il pouvait se mouvoir sans qu’il ne se disloquât. Son esprit volubile, exalté par sa tendance invasive et fantasmatique, évoluait d'un objet à l'autre avec une aisance inconcevable, en gommant la dysharmonie de ces changements sans transition. Le cours diffluent de son bavardage ignorait la contrainte élémentaire imposée par la vraisemblance et la raison. Par sa versatilité détonnant avec mon équanimité, son comportement affectait celui d'une enjôleuse où transparaissait parfois une expression de virago vulgaire. Suivant le fil de notre échange, insensiblement se révélaient nos tempéraments divergents. Rien dans ses goûts naturels ne paraissait correspondre à mes préférences. Visiblement, elle adorait le tumulte et l'agitation, les milieux réverbérant de feux, embrasés de lumière alors qu'ami de l'ombre inversement j'affectionnais l’arbre au feuillage éployé, la source au fond du val jasant, la futaie silencieuse et la quiétude abandonnée des thébaïdes. Ce vagabondage ainsi nous conduisit parmi les champs de bruyère et lavandin caressant nos mollets. Sur la gauche apparut un vieux manoir, je présumai que nous approchions de Rizolles. Torride, étouffant, l'air, qui semblait avoir balayé le désert, nous brûlait, nous desséchait. Le soleil au zénith, suscitant sur nos bras la sueur, paraissait vouloir nous désubstantialiser, nous annihiler. Cependant, comme expiant cet excès, l’on eût dit que la Nature essayait de compenser l’écrasante oppression. Les rameaux des buissons nous tendaient leurs fruits, mûre ou bien prunelle et framboise. Je n'osais cueillir ces généreux dons tandis que ma compagne avidement les saisissait pour les engloutir sans pudeur.
Le sentier au sommet de l'éminence aboutit sur un méplat qui formait un belvédère. L’on aurait dit que cette inopinée destination fût le but inévitable et prémédité de notre aventureuse errance. Nous pouvions croire ainsi que notre escapade était gouvernée par un esprit supérieur contrôlant nos mouvements et nous menant à sa guise. Là, penché sur la ravine, un grand châtaignier nous invitait généreusement à jouir de son bienfaisant ombrage. Sur un moelleux tapis d’herbelette à son pied, un banc grossièrement taillé de granit nous proposait un opportun délassement. Tel ici gisait-il, monolithe égaré que nul humain dessein n'aurait érigé, mais qui fût le résultat d'un fortuit cataclysme au début des temps géologiques. Non loin, fondue parmi la broussaille en ce décor pastoral, se dressait un calvaire humble et moussu dont la croix imperceptiblement émergeait des genêts fleuris. Nous demeurions cois, admirant le panorama. Devant, s'élevaient des coteaux couronnés d'un pigeonnier. Parfois saillait un escarpement rocheux qui rompait le moutonnement des grèzes. Vers l'ouest au loin s'étendait le Cézallier, plateau se prolongeant au sud par le basalte effusif des planèzes. Là-bas, là-bas, plus encor aux confins de l'horizon, la succession des vallées, massifs, monts, pitons, sommets confondant leur topographie vague, incertaine, indistincte avec la nébuleuse architecture édifiée par l'éther.
À l’opposé, du côté nord, apparaissait Auzon. L'on eût dit que le gneiss du sommital monticule où se trouvait sis le hameau, lors de son extrusion brutale, avait percé le manteau vert des forêts en formant un accroc gigantesque. Les habitations de la citadelle au pied des remparts se pressaient tandis que les pavillons se disséminaient dans la campagne environnante. Chaque ouverture et baie, fenêtre ou lucarne en livrant sa béance enténébrée dévoilait ses tréfonds où, peuple obscur et besogneux, s’entassaient humblement ses mille âmes. De leur douceur, les rotondités de chaque ove, arcade ouverts d'étage en étage, ainsi de la basilique à la collégiale et de la muraille au château, contrastaient vivement avec la netteté des trumeaux, encadrements quadrangulaires. Des arbrisseaux dans les courtils dressaient leurs houppiers comme un reliquat épargné de la sylve antique autrefois recouvrant la Terre. Les autans, l'écir, la burle, arrachant ses parements lourds, ses légers enduits, sempiternellement, avaient découvert l'ossature éparpillée de son blanc squelette. Sans répit, le ruissellement avait sapé ses profonds soubassements, le gel fendu ses piliers, ses linteaux. Les moellons équarris, taillés, alternant avec le crépi brut parmi les toits couverts de noues, composaient un damier gris, ocracé, blanc qui se détachait sur le camaïeu vert du paysage. Le vestige issu de chaque époque, esthétique et civilisation, pavement gallo-romain, tour médiévale, anse et voûtain renaissants, pavillon, villa contemporains, par un extraordinaire assemblage, empilement, créaient l'illusion de contempler en simultanéité saisissante un déroulement du temps depuis sa fondation lente, immémoriale à son expansion dans l’effréné tourbillon du présent. L'on ne pouvait comprendre, ébahi, comment le hasard et les nécessités de l'Histoire, involontairement, avaient pu créer cette harmonie. L'arbitraire émanant des royaux décrets, les dégâts des pillards, les déprédations des révolutions, des conflits, des jacqueries, l'abondance et la pénurie, l’avarice et la prolixité des baillis, des intendants, les bienfaits et les méfaits du climat l'avaient marqué dans sa chair minérale, adjoignant de nouveaux monuments, défigurant, soustrayant d'anciens bâtiments, ouvrant ou pansant blessure et plaie de son grand corps paralytique. C’est ainsi qu’il subissait passivement les affronts de l’Homme et des éléments. Le village étiré démesurément au long du Gaudarel et de l’Auzon, paraissait un vaisseau fantastique. Sa passerelle et coursive étaient passage et rue, venelle. Sa cale était catacombe et caves. Sa bouche aérienne était buse et puits. Ses galeries étaient chemin de ronde et ses hublots soupiraux, baies. La terrasse élevée du château devenait proue, son clocher gaillard, le cimetière était sa poupe. Bastingage et pavois étaient remparts. Les fondations paraissaient quille et carène. Le poteau, fil téléphonique, antenne étaient mât, gréement, vergue. Tendant sa voilure immobilisée, d'un passé lointain pour un avenir incertain, le navire ainsi paraissait voguer sur l'océan des âges.
Sans doute impatientée par ma contemplation, ma gitane en toussotant me rappela sa présence. Puis elle usa du banc qui l’invitait pour tromper sa patience. Je fis de même. Tout demeurait silencieux. L'atmosphère était biblique. Ce lieu paraissait avoir été jadis aménagé par la fantaisie des éléments pour la méditation du sage ou le rêve enflammé du myste. L'on aurait pu se croire ici dans les vallées du Moab à l'ère antédiluvienne en dehors de la Civilisation corruptrice, au temps où l'Homme était candide et la Création vierge. L’on eût dit que s'allégeait le hideux poids de la Matière et qu'allait se dévoiler à nous le visage ineffable et secret de la Divinité. Je contemplais tour à tour la croix et ma compagne. «Paix, Renoncement» disait le calvaire, «Beauté, Volupté» répondait le regard de la Femme. Confondu, mon esprit s'interrogeait, parfois inclinant vers le premier, parfois vers la seconde.
Lors, j'examinai ma gitane. Que je pusse à loisir observer de près cette apparition presque irréelle, objet des pensées m'agitant nuit et jour, me sembla soudainement incroyable. Son corps évoquait un violent désir de possession, l'assouvissement des pulsions, l'exultation lascive et débridée. Je remarquai - détail encor inaperçu - que sa robe en son milieu se trouvait partagée par un espace en dentelle où, s’immisçant, le regard entrevoyait la peau de ses cuisses. L’imperceptible interruption de l'étoffe en moi provoquait plus d'effet que si la fille était là devant moi, dénudée de la tête au pied. Son parfum capiteux semblait naturelle émanation de sa chair enivrante. Son visage induisait un charme étrange, éloigné de tous les canons traditionnels, irréductible à tout critère esthétique. L'observant, je ne parvenais à déterminer d'où pouvait provenir sa beauté car isolément, pas un élément ne présentait perfection qui pût l'expliquer. L'on ne pouvait dissocier l'effet que provoquait sa trop charnue lèvre et son trop étroit menton, son œil trop large et son nez trop court. De surcroît, la provocation qui naturellement émanait de ses traits se trouvait amplifiée par la ressource exagérée du maquillage. C’est ainsi que du rimmel noir pareil à la nuit prolongeait sa fente oculaire et qu’un empâtement cramoisi pareil à la cerise imprégnait sa lèvre. De cet ensemble émanait une harmonie singulière envoûtant l'âme. Certains détails cependant, si l'on approfondissait l'investigation de sa physionomie: le froncement accusé de sa paupière, un ardent éclair en sa prunelle, avertissaient d’un obscur danger qui préconisait la prudence.
«J'ai faim» dit-elle en se levant subitement «allons acheter à manger.» Bien avant que je réagisse, elle avait amorcé déjà le retour. Sans que nous échangeassions de regard ou de parole, en un laps de temps nous apparut en contrebas le Gaudarel tumultueux. La voie de Champagnac recueillit à nouveau nos pas. Rue des Faubourgs, dans la cité basse, une épicerie se présenta providentiellement devant nous. Tout de go, ma gitane emplit en vrac un sac d’aliments variés, sans réfléchir visiblement à la perspective impliquant leur consommation réelle. Confusément, sa main preste accumulait friandise avec charcuterie, sorbet, chocolat, nougatine, orange et melon, tomate et persil. Pour elle on eût dit que les denrées de ce magasin, destinées uniquement à son intention, n'avaient nulle importance et nul coût. Cette emplette immodérée me prenait au dépourvu. Je n'imaginais pas que ma gitane au profil étique ainsi voulût s’adonner au gobichonnage excessif d’un Pantagruel ou d’un Gargantua. Quant à moi, je me serais plutôt satisfait du frugal repas que sur les chemins déserts de l’Andalousie partageait Don Quichotte avec Sancho Pança. Le sac fut bientôt plein, je payai. Ce règlement conséquent lui parut de ma part automatique. Malgré le rapport occasionné par cet achat, je lisais dans le regard de la commerçante une animadversion manifeste, aussi me tardait-il de sortir. J'étais partagé, ressentant simultanément le besoin de respectabilité qui sied à mon tempérament aristocratique et mon impérieux désir de posséder la beauté vénéneuse. «Où va-t-on manger?» interrogeai-je, hésitant. Je ne sais pas, on verra.»
Quoi qu'elle optât, décidât, je me pliais passivement à ses désirs, me gardant bien d’émettre un moindre avis contraire. Là-dessus, nous avions de nouveau remonté la rue Longue et rejoint la Collégiale en empruntant le sentier de la Virade. Puis, après de nombreux détours qu'elle imposait résolument comme une exigence impérieuse obligatoire, à nos pas s’offrit la rue de l'Enfer. Là, subitement, je demeurai glacé, dans l’impossibilité de bouger. Près de nous se tordait en sifflant un corps écailleux, sinueux. Reprenant quelque peu mes sens, je reculai, cependant ma compagne avança crânement, puis saisit promptement de sa main le reptile ondoyant qu'elle envoya sans ménagement au pied d’un muret. Là, miraculeusement il disparut dans une anfractuosité. Je ne doutai pas qu'il eût rejoint par ce biais l’espace infernal dont il provenait. L'apparition de cet animal satanique, issu du néant, semblait avoir été suscité par ma gitane afin d’éprouver mon courage. Bien qu’humilié par ce nouvel incident, je tâchai de poursuivre un quelconque entretien susceptible ainsi de masquer ma déconfiture. Quand apparut la Cour Chadude, ici, ma gitane inspirée jugea l'endroit propice à l’établissement d’un repas improvisé. Là, sans plus attendre, installée sur le muret, elle y déballa sans barguigner le contenu du panier. L’on n'aurait imaginé campement plus incommode et plus inconfortable. Sur les moellons mal dégrossis, le tas de provisions tenait en équilibre instable et menaçait de s’éparpiller à tout moment sur le sol. Ma gitane entama sans discernement un paquet de biscuits, puis sans plus de manière, envoya le reste au fond du précipice. Pareillement, elle y jeta négligemment un sachet de bonbons sans considérer ce qu'il pouvait contenir. Durant un court laps de temps, elle ingurgita deux grains de raisin blanc, déglutit deux kiwis, croqua la chair d’une acidulée reinette et la projeta de même à demi-dévorée dans le ravin, sans le souci de savoir si quelqu’âme au-dessous risquait de recevoir cet immondice. Pour ma part, je parvins au maximum à sucer la portion d’un melon qu'elle avait abandonnée. La trace imprimée par ses dents me semblait imprégnée d’un succulent philtre à moins que ce ne fût un poison dangereux. Je m'aperçus que les sorbets, fondus rapidement, s'égouttaient sur le gravier en un jus pâteux. Cette inconsidérée dilapidation qui me choqua lui parut naturelle et bienséante.
Dès qu'elle eut fini, sa main retira par un pli de sa robe un poudrier doré. Dans le miroir constituant le couvercle ovoïde, elle observa méticuleusement les parties de son visage. Puis, m’ignorant, elle étala son fard avec une extrême impudeur. Je pouvais supposer qu'elle avivait son atour à l'intention d'un inconnu. Sans nul doute il s'agissait d'un galant qui manifestât plus que moi la dignité de l'admirer. Cependant, iI aurait pu s'agir simplement d'un incoercible instinct qui la poussât à cette exagérée coquetterie. L'hypothèse au moins possédait l'intérêt de ne pas blesser mon amour-propre, aussi je la considérai comme une évidence. «On va au château?» dit-elle en replongeant brusquement le poudrier dans sa robe. Mais... je croyais qu'il n'était pas ouvert à la visite. Le propriétaire habite en partie les appartements.» Pas grave, ils sont partis.»
J'étais interloqué par sa réponse. Là-dessus, résolument, elle entama sa marche en direction du château sans considérer si j'approuvais ou non cette initiative. Ses propositions délibérément se transformaient en impératifs auxquels j'obtempérais sans la moindre opposition.

 

LE CHÂTEAU


La nuit tombait quand se présenta devant nous le grand portail du château. Nul essai d’intrusion n’aurait pu, semblait-il, en briser la grille infrangible. Sans manifester le moindre émoi ni la moindre indécision, ma gitane alors sortit par l'entrebâillement de sa robe un fil de fer incurvé dont elle usa promptement au point que seul m'apparut le résultat de l'opération. La serrure énorme avait cédé lamentablement. Pivotant comme à regret, le battant sinistrement grinça. L’on eût dit qu’il émettait par ses gonds rouillés le dernier gémissement de sa triste agonie. La vision de ce lourd portail au massif pène, aux ferrements solide, en un tournemain neutralisé par un être étique et fluet me parut une allégorie de la puissance anéantie par l'habileté, le navrant symbole aussi de la profanation vainquant la protection. Rien ne semblait pouvoir briser la détermination de ma gitane. Tous les humains, tous les éléments se trouvaient enchaînés par son charme et sa rouerie dévastateurs. Ma volonté devant ses résolutions m'apparut comparable à ce verrou capitulant sous l’effet de ses doigts magiques.
Sa conduite assouvissant tout désir dépassait la prescription du plus radical cyrénaïste. Je doutais qu’en son for intérieur pût habiter réellement un jugement conscient et moral. Pour elle on eût dit que seul importât l'instantanéité. Son comportement traduisait l’incapacité d'évaluer rétrospectivement le passé comme envisager la projection du futur. Cette insuffisance était renforcée par l’horreur du silence, une instabilité du fonctionnement psychique, un abandon systématique à chaque impulsion naissante, une apparente inaptitude à poursuivre un dessein défini. Je ne savais quel maintien je devais adopter devant elle. Devais-je à ses provocations m’affirmer ou tenter de l'apprivoiser par la douceur? Mon attitude, assez peu lisible en raison de ma perpétuelle indécision, contribuait à me prêter l'image édulcorée d'un esprit inconsistant. Je ne parvenais à me dégager de sa présence envahissante et pourtant superficielle. Tachant d’exploiter ce qui représentait mon défaut, je résolus de rester insaisissable. J'accentuai la concision de mes propos laconiques. Je multipliai les ambiguïtés, les allusions, les propos sibyllins. Je tâchai de convertir l’humiliation que je devais subir en suprême impavidité. Devant son excentricité, ses provocations, je demeurais marmoréen comme un dandy blasé que rien ne pouvait offusquer ni même étonner. Ce flegmatisme indolent que je simulais pour désamorcer l’effet de son immoralité m'évitait d'être ainsi perçu comme un esprit moraliste ou bien comme un poltron. De surcroît, cela me permettait de m’affirmer comme un esprit fort - du moins le croyais-je. Sans doute à son jugement, j’apparaissais comme un être inintéressant, falot, à moins que son égocentrisme inféra cet effet à mes yeux. Véritablement, je ne savais si la désinvolture affectant ses propos était feinte ou naturelle. Tout dans son comportement heurtait mon tempérament spartiate et disciplinaire. Je tentais de conjurer l'envoûtement qu'elle exerçait par un donjuanisme arrogant teinté d’un cruel cynisme. J'attendais le moment où, par l’effet de ma froideur, cesserait son babillage incessant. De même en est-il de ces ruisseaux tumultueux dont l’onde en glace est figée, vaincue par le gel hivernal. Cependant au contraire il se pouvait que, saoulée par sa volubilité permanente, elle en vint à devenir silencieuse. Tels, dans le désert tropical, ces torrents gonflés par un flot débordant sont taris sous l’effet de l’ardeur caniculaire.
Cependant, nous approchions du bâtiment. Devant nous, un angelot porphyrique en jouant du violon nous accueillit. Le souris qu'il affichait à mon égard pouvait signifier une allusion moqueuse à ma position de galant. Je préférais penser qu’ingénument il nous conviait à la symphonie de senteurs et couleurs émanant du parc.
Suivant un irrégulier damier, le jardin se composait de boulingrins et de troènes. De lieux en lieux, des ifs taillés, pareils aux pions géants d’un échiquier, en occupaient le centre. Des sorbiers au-delà dressaient leur trapue silhouette aux longs folioles. Vers le fond, l'on devinait imperceptiblement des tamaris aux rameaux diffus, tellement légers qu'ils simulaient des nuées dans l’air suspendues. Sur la pergola, jaillissant des rameaux smaragdins, s'épanouissait un essaim de roses. L’une était pastel, une autre ivoirine ou mauve ou céruléenne, incarnate... Les faisceaux des projecteurs scellés dans les allées, suivant leur incident rayon, nuançaient insensiblement leurs tons qui devenaient versicolores. Partout, les parfums émanant de ces fleurs agrémentaient la magie chromatique en olfactif envoûtement. Sous nos pas crissait un sablon cristallin dont les grains aux rayons séléniens brillaient ainsi que verroteries. Mon pied buta sur un objet ovoïde et lourd qui roula devant nous avec un bruit sourd. Je ramassai la chose, intrigué. Je peinais à convenir qu’en ma main se trouvait une orange. Bientôt, j'en vis un nombre indéfini dont luisait la peau grumeleuse au milieu des réverbérations. Je ne distinguai cependant nul oranger d'où provînt cet agrume et je doutais fort que l’un des sorbiers aperçus précédemment pût l’avoir engendré. Le spectacle inopiné de ces coruscants fruits mystérieux, abandonnés dispendieusement, communiquait à la vision réelle une impression de féerie phantasmatique. Divaguant dans les allées, nous apparut de tous côtés un précipice. Nous marchions sans le savoir sur un jardin suspendu. Nos pas devant le muret nous conduisirent. L’obscurité nous interdisait d’apercevoir le fond de cet abîme, aussi nous apparut-il sans limite. L'on apercevait cependant comme un rougeoiment diffus, la rampe en brique au bord du pont enjambant l'Auzon. Balisée par les feux de luminaire apparaissait là-bas la route en lacets d'Escolge ainsi qu’un serpentin galactique évanoui dans les ténèbres, Sur la montagne au loin, vers la Croix-des-Abris, scintillait le hameau de Boussac où les veilladous, réunis devant l'âtre, en pelant des marrons flambés, répétaient de vieux contes. Du moins, je l'imaginais. Je voyais ma gitane imprudemment se pencher sans frayeur aucune au-dessus du muret pour jouer avec le danger, défier le gouffre et m'impressionner. La main d'un infernal démon la retenait assurément.
L’entrée du château devant nous se présenta lors que nos sens n’avaient encor épuisé le délice enchanteur de ce lieu paradisiaque. La porte aux verrous doublement renforcés, pas mieux que le portail, n'offrit à la dextérité de mon instigatrice une efficace opposition. Nous traversions maintenant un vestibule obscur accédant au salon. Nous y pénétrâmes. La pièce éclairée faiblement par des lueurs chatoyant se livra devant nos yeux. Là, sous le solivage en chêne, au milieu de la pièce, apparut la table, énorme, imposante et pesante, immense, entourée de ses huit chaises. Contre un des côtés, rutilant de cire, élégamment s'étirait un long buffet de noyer dont la crédence, en relief, présentait sa collection porcelanique émaillée de quatre assiettes. Leur éclat irrésistiblement captiva mon regard malgré l’embarras que j'éprouvai de m'appesantir sur de tels détails au cours de cette illicite incursion dans la propriété d'autrui.
Divers moments de la vie quotidienne aristocratique au long du jour s’y trouvaient représentés dans un cadre identique, une esplanade entourée de balustrade alors que se déployait vers l'horizon les frondaisons d’un parc magnifique. Sur la première assiette, aux lueurs de l'aube, un déjeuner réunissait la famille heureuse, un père imposant, majestueux, grave, en son plastron pourpre amidonné, la mère, humble, attentive, en sa jupe aux ourlets dentelés. Tête ingénue blonde auprès d’eux, chacun de leurs deux enfants se frottait la frimousse avec sa menotte encore ensommeillée. Sur la droite un chien veillait fidèlement, humant l'air du matin, cependant qu'à gauche, en un coussin moelleux, se prélassait un chat noir dont luisait l’œil matois. Sur la seconde assiette, alors que le diurne astre au zénith s'élevait, les deux enfants jouaient gaiement. Le garçonnet, l'air bravache et conquérant, en habit de cavalier tel un Bellérophon, domptait de son fouet un surnaturel Pégase. La fillette, affublée de sa coiffe orientale à résille et d’un collier en faux joyaux, se croyait devenue la Schéhérazade enjôlant un calife amoureux. La troisième assiette, au soleil déclinant, montrait l'épouse en compagnie d'une amie, duchesse ou comtesse, alors que leurs maris, figurés au loin dans un breuil sur un coursier fringant, se livraient aux joies cynégétiques. Chacune était superbement vêtue de de sa robe en taffetas changeant tandis qu’à leurs pieds reposait une ombrelle en satin négligemment abandonnée. Sur la quatrième assiette enfin, sous le croissant de lune épanchant son falot rayon, veillait seul, immobile un hibou perché tel un guetteur au sommet d'un pot-à-feu. Le porcelainier, maître expert, mariant singularité, conventionalisme, alliant norme et nouveauté, semblait avoir dans l’émail voulu réunir le poncif et l'originalité, la tradition, l'invention, haussant par la magie de son art la réalité fruste à l’univers supérieur des Idées. Sur le pourtour, signifiant ce dessein, tel un téménos infrangible un marli d'or vif isolait du monde extérieur la scène imaginaire.
Une injonction de ma compagne ennuyée par ma contemplation détacha mon regard de ces fascinants objets. Lors, je m’avançais dans la pièce. Le salon, vaguement éclairé par les rougeoiements de la cheminée, s'articulait directement à la pièce adjacente. Dans l'âtre, un dernier tison luisait, veillant fidèlement ces lieux désertés par les occupants. Des tapis aux motifs persans couvraient la tomette. L’un des côtés recevait un divan bas sur lequel s'entassaient des coussins polychromes. Sur les murs couleur de chaux se trouvaient accrochées rapière et sabre, épée qui scintillaient faiblement comme un avertissement dérisoire à notre immixtion coupable. Tous ces trésors jaloux paraissaient livrés sans défense à la cupidité de nos regards. Ma gitane occupa sans gêne un fauteuil luxueux. Ses doigts entr'écartés sur l'extrémité des accoudoirs en corps d’écailleux dragon semblaient emprisonner ces carnassiers comme annihilés sous le pouvoir de son charme. Par bravade ou provocation, pendant un moment elle étudia son maintien posant ainsi que châtelaine ou princesse.
Après ce regrettable intermède, au fond du salon nous reçut un couloir ténébreux qui semblait se prolonger indéfiniment. Passant d’ouverture en ouverture, et de salle en salle, antichambre ou chambre, ainsi nous progressions lentement. Parfois, à la faveur d'une archère on entrevoyait un croissant de lune ainsi qu’une apparition magique. Le château se muait à mon regard en un décor psychédélique évoquant les transports de la passion, promettant volupté, mais annonçant aussi danger. L'ombre et l'imprécision, l'exiguïté, le confinement des lieux occasionnaient parfois un contact, un frôlement, effleurement fortuit sinon volontaire unissant nos mains, nos bras. Si loquace auparavant, ma gitane avait d’un coup interrompu son bavardage incessant. Je n'entendais plus que le bruissement de sa respiration légère et le froufroutement de sa robe. Parfois, nous tâchions de retrouver le chemin perdu, revenant sur nos pas comme épouvantés d’être égarés dans ce labyrinthe indéfini. Tout semblait pouvoir brusquement survenir. «Prenons garde aux oubliettes» »regardons bien devant nos pas» disais-je en chuchotant pour n’être ainsi décelé par d'éventuels ennemis dans l'obscurité. N'y a-t-il pas un dogue énorme au fond de ce passage? La statue dans l’ombre ici n'a-t-elle un instant bougé? Ma compagne en sa main tenait ses mocassins qu’elle avait quittés. Parfois, j’entrevoyais, à la faveur d'un rayon qui s'infiltrait par un évidement de meurtrière un évanescent visage, une épaule ou bien la rotondité d’un sein plantureux, un galbe élancé de jambe. Ma gitane afin de mieux franchir quelque obstacle avait soulevé sa robe et ses volants s'accrochaient à mes vêtements. Je sentais son corps tour à tour s'abandonner, se dérober, sans que je pusse effectivement savoir si, volontaire ou bien fortuit, c’était le résultat de son caprice ou bien celui du hasard. La résolution de ce jeu sensuel, érotique, implicitement créé bien qu'il ne fût jamais avoué, devait consister, me semblait-il, en un débordement subit de nos pulsions libidineuses. J'aurais soudainement saisi la fille et je l'aurais plaquée sur le sol brut sous l'effet d'une impulsion de mon désir. J'aurais vivement retroussé les volants de sa robe, arraché ses dessous. Puis, bravant sa résistance, ultime illusion de pudeur simulée, j’eus étreint son corps nu. J'aurais alors collé ma lèvre à la sienne, en pétrissant des seins turgescents. Puis enfin j’aurais pénétré son pubis dans l'ivresse orgastique. Nous relevant après un moment de léthargie, nous aurions feint d'ignorer cet épisode. Seul un tel mouvement de violence aurait pu transcender la primarité de l'action copulatoire et gommer la honte absolue que représentait pour la fierté sa pauvreté mécanique. Cependant, mon tempérament ne s'accordait pas avec l'impétuosité, pourtant nécessaire au déroulement romanesque, aussi j’optai pour une esthétique opposée. J'étais prêt à lui saisir la main quand sa voix résonna dans une exclamation: «De la lumière! Sur la gauche, allons voir.»
Devant nos yeux, par une ouverture un flux réverbérant se dessina, contrastant dans cet environnement de clarté blafarde et reflets diffus dans lequel nous divaguions. Nous avançâmes.
Une immense entrée devant nous apparut, surmontée d'effigie léonine et de faux merlons à pyramidale extrémité. La majesté de ce portail monumental, si peu conforme au rude aspect du château, ne manqua pas de m’étonner. Ce ne fut rien en comparaison de la stupéfaction que j’éprouvai quand j’en eus franchi le seuil. Je me sentis plongé dans un nouvel univers tel un changement de civilisation, d'époque et de continent. La hauteur de la salle était prodigieuse. La surface en frise ininterrompue, de la base au plafond, se trouvait totalement revêtu par un déploiement d’arabesques. La fresque en tous sens étendait son réseau comme un filet minéral gigantesque, une infinie damasquinerie. Par le milieu, deux représentations de galeries étageaient leur succession, dont chaque ogive à l'arc outrepassé laiteux contrastait dans un fond mauve imitant le firmament. Le fond de leur fictive échancrure épousait un canevas original en denticule ou sphérule, en goutte ou bien pendentif, en chaînette ou bâtonnet, figure unique ou similaire ou semblable, ainsi multipliée, réitérée. Le niveau supérieur se trouvait couvert d’oves. L’on eût dit les rayons d'un rucher énorme. Plus haut, s’étalait un revêtement de prismes. Leur dorure en concavités, convexités alternativement constituaient leur facette éblouissante. Plus haut encor sur la coupole aux dimensions démesurées zigzaguait un réseau de linéaments brisés qui présentaient successivement un angle obtus, aigu, rentrant, sortant. Puis, tout là-haut, un lanterneau, par où s'infiltraient les rayons séléniens, en éclairait faiblement le sommet. Sur les murs, un faux balcon peint, soutenu par la simulation de modillons à l’aspect tourmenté, surplombait le vide. Partout courait la cimaise en déroulant sa juxtaposition d'émaux, lapis, jaize ou turquoise, orangés, verts, jaune, outremer, dont les bandeaux s'entremêlaient, se tordaient, se torsadaient, s'enroulaient, se déroulaient, se lovaient en galbe, en courbure ou bien se distendaient en brisure et flexure. Leur agencement paraissait le résultat du caprice et de la virtuosité prodigués sans borne et sans limite. L'on ne pouvait discerner partie qui ne fût envahie par trait, point, ligne ou volume. L’œil s’égarait dans les fils, rubans, plis et replis, inflexions, détours, coutours, ondulations de cet enlacement inextricable. Ce jeu de symétrie, dissymétrie se développait sans dessein ni finalité sinon la beauté pure en elle-même additionnant élégance avec délicatesse et raffinement. C'était la prestidigitation, l'illusion réifiées. C’était la répétitivité constituant canon, formule et procédé, la profusion devenue dogme. C’était la complication, la densité converties en esthétique. La décoration devenait plastique algorithme et picturale arithmétique. L'esprit géométrique omniprésent, omniscient, en son orgueil, refusant le Réel, niant création minérale, animale et végétale, évacuant figuration, représentation, par son absolue désir d’abstraction, tirait sa richesse inépuisable.
J'orientais ma lampe en tous sens afin de saisir la merveille en sa totalité. Ce moderne objet que je tenais dans la main, soudain, me parut irrespectueux. Ces beautés révolues, pensais-je alors, devaient se révéler par la magique illumination d’un candélabre émettant son feu purificateur plutôt que par le faisceau mort et désacralisateur d'une électrique ampoule.
Émergeant de l'extase où j’étais plongé, lors, je m'avisai que cette œuvre islamique ainsi ne pût se trouver logiquement sous des cieux vellaves. S'agissait-il d'un nouveau caprice engendré par mon esprit ou bien étais-ce une imitation méticuleusement réalisée de stuc et de carton-pâte? Me trouvais-je abusé par mon cerveau malade ou par la main d'un malin faussaire? Mais alors pourquoi, dans quel but? Bien que je m'interrogeasse intensément au sujet de cette incongruité, je crus bon de n'en rien laisser paraître à ma gitane. J’avisai de me comporter comme un esprit désabusé considérant que tout ceci relevait de la normalité. Du reste, en son visage aucun signe apparemment ne trahissait un quelconqu’étonnement, ni le moindre intérêt, soit que la fantasmagorie lui parût naturelle ou soit qu'elle y fût insensible. Comment la beauté pouvait-elle être imperméable à ce qui la constituait dans son essence? me disais-je.
À ce moment, indistinctement résonna le carillon du beffroi. La succession des coups se propageait comme un lointain écho se répercutant par les galeries et les voussures. J’en comptai douze, il était minuit. «Déjà, quel malheur, j’ai du retard, adieu» s'exclama soudain ma gitane, effectivement surprise ou feignant la surprise. Puis, se rechaussant promptement, elle entama son chemin vers la sortie de l’appartement. Je parvins à la suivre ainsi jusqu’au portail, mais ne pus la rattraper avant sa disparition dans un passage. La dernière image en mon œil imprimée fut sa chevelure ondulant au milieu de la nuit.
S'agissait-il d'un stratagème ourdi pour me fausser compagnie? L'impératif d'un rendez-vous pouvait-il motiver un départ aussi rapide? Mais quelle inconnue personne était concernée, pourquoi? Parviendrais-je à le savoir jamais? Je remarquai bizarrement qu’à midi pile avait parue ma gitane et qu'à minuit exact elle avait disparu. N’étais-ce un hasard? Plutôt de sa part n’étais-ce un jeu gratuit, superficiel à moins que ce ne fût superstition, magie?
Rentrant dans mon logement, je m'aperçus qu’à mon poignet manquait la montre en or qui pourtant s’y trouvait solidement fixée. La belle assurément possédait un don particulier dont j'aurais dû me prémunir.

 

DEUXIÈME INTERMÈDE


L’omniprésence avérée de ma gitane au cours de la journée précédente avait accru mes désirs plutôt que de les apaiser. De plus, sa dangorosité, sa malhonnêteté, sa grossièreté, qui normalement auraient dû m’en détourner, au contraire agisssaient comme un attrait. J’en étais entiché bien qu’au fond de moi je la méprisasse. Je ne parvenais à trouver mieux l'appétit que le sommeil. Je me languissais dans l’incapacité de m'adonner à la moindre activité sans que son image à ma pensée revînt. Que je lusse ou que j'écrivisse ou bien que je me promenasse, inévitablement je demeurais la proie sans répit de ma passion, de mon obsession pour la créature. Mon intrigant me fournissait des rendez-vous, mais nul être, ange ou démon, n'apparaissait au lieu dit à l'heure indiquée. J'en éprouvais un dérangement inutile et mon gousset devait se délester d’écus supplémentaires. Pour une inconnue raison, ma gitane obstinément demeurait invisible.
Cependant, un jour que j'errais à travers le village, après avoir abandonné l’espoir de la retrouver, rue Longue, alors je vis la baie d’un balcon s'ouvrir, puis une inconnue parut, vêtue de robe en damas et coiffée d'un catogan. J'observai plus attentivement la jouvencelle et soudain je fus stupéfait de m’apercevoir que c’était ma gitane. Là-dessus, je vis un gentleman roux - probablement un Anglais d’après son élégant smoking - s'approcher d'elle et tendrement l'enserrer par la taille. La fille à cette invitation répondit par un déhanchement lascif. Je détournai le regard et m’enfuis. J'étais dans un état d'inconcevable excitation. Le tourment de mon désir inassouvi se trouvait amplifié par la persécution de la jalousie. N'aurais-je alors dû, si j'avais été muni d'un estoc, monter jusqu'à l'appartement et provoquer mon rival en duel?
Ce ne fut pas tout. Le jour suivant, alors que je descendais la rue de la Ganivelle, à nouveau je l'aperçus, tenant la main d'un homme en habit de général espagnol. Ce nouvel affront superposait l'incongruité d'une hallucination. Miné par la succession de tels évènements, vrais ou faux, je décidai, céans, de rester confiné dans mon appartement. Je ne désirais plus tenter de la revoir. Lors, en aucun lieu quand je la recherchais, elle apparaissait partout quand je m’efforçais de l'éviter.
Que signifiait tout ceci? J'étais hébété, dans un état mental qui ne me permettait plus d'évaluer consciemment la situation. Pour achever de me plonger dans la dépression, je découvris dans le journal Centre-France un curieux entrefilet qui ne me sembla pas étranger à ma gitane:

Le cadavre d'un homme borgne par suite d'un accident antérieur, a été découvert derrière la Giralda, sur la commune d'Auzon. Le meurtre a été commis à l'arme vive à midi. Un témoin a aperçu le suspect dans les environs, un homme blond aux yeux bleus parlant avec un fort accent basque. L'individu, déjà fiché par les services de la police judiciaire de la Généralité, a échappé aux gardes civils. Bien qu'aucune hypothèse précise ne puisse être retenue concernant le mobile, il pourrait s'agir d'un crime passionnel.

Qu'était la Giralda? J'étais sûr que ce lieu n'existait pas dans la commune. Le nom pourtant ne me paraissait pas totalement inconnu. Mais où pouvais-je avoir pu le rencontrer? Probablement s'agissait-il d'une erreur typographique, à moins que ce ne fût le résultat de mon syndrome hallucinatoire au stade ultime. Pour dissiper ma perplexité, j'envisageai de contacter la direction du quotidien. La confirmation téléphonique aurait indubitablement prouvé le bon état de ma santé morale. J'eus cependant peur de lever l’incertitude, aussi préférai-je ainsi demeurer dans une indétermination neutre. Cependant, je crus plus avisé de consulter à nouveau le médecin.
Il parut manifester à mon égard une outrancière attention, convenant sans la moindre objection que mes tribulations relevaient de la réalité. Même, il déployait plus d’éloquence à m'en persuader que précédemment à m'en dissuader. Préventif à l’excès, débonnaire, il paraissait approuver mon délire au lieu de le contredire afin d’éviter que mon état ne devînt dangereux. Ses perpétuels acquiescements, simulés à l'évidence, en plus de m’horripiler, me désespéraient de parvenir à le convaincre. «Docteur, j’ai vu, j’ai touché la créature, elle existe, elle existe. Je l'ai vue, je l'ai touchée.» Mais bien sûr, bien sûr.» Je l’ai côtoyée de midi jusqu’à minuit.» Mais bien sûr, calmez-vous, bien sûr, elle existe, elle existe. Cela ne fait aucun doute. Rentrez chez vous, reposez-vous.»
Il me prescrivit de nouveaux calmants et me raccompagna diligemment avec une attention qui m'enrageait. Lors, je me jurai de ne jamais appliquer sa médication.
Après cela, je me demandais si je ne devais pas urgemment pratiquer un examen de conscience approfondi. Si mon esprit dérangé suscitait ce monstre, alors cela signifiait que le mal se trouvait en moi. Ne portais-je en mon esprit le ferment de mon inclination vers la créature? à moins que je ne fusse abusé par un maléfice.
Démoralisé, vaincu, je résolus de m'en remettre à la religion, salvatrice et consolatrice apaisant les damnés. Pour cela, je convoquai mon intrigant par téléphone, usage inélégant à mes yeux, mais efficace. J'eusse aimé qu'il fût en permanence à ma disposition, qu'il apparût immédiatement dès le tintement d'un signal convenu pour satisfaire ainsi tous mes caprices. J’appréciais qu’il fût une avérée canaille et je pouvais évoquer les hallucinations qui me tourmentaient sans qu’il doutât de leur existence. «J'abdique» lui dis-je «ne pourrais-tu pas me fournir un bon prêtre acceptant de me confesser?» Maître, assurément, quoiqu’une autre idée me paraît meilleure... Mais enfin...» Quelle autre idée?» Jurez de ne point vous emporter quand je vous l'aurai confiée.» Bon, je le jure.»
Il s'approcha de mon oreille... Je fus tellement scandalisé par ses propos que je m'emportai malgré ma promesse. Maître enfin, vous m'aviez juré...» Non, je n’accepterai pas cette infamie. J’ai dit le prêtre, uniquement le prêtre. Nous verrons après si la médication religieuse apparaît inefficace.» Calmez-vous, Maître. Je m'en vais solliciter une entrevue pour vous auprès de lui. Cependant, ne vaut-il mieux en votre unique intérêt de me rétribuer pour le cas où mon idée vous serait nécessaire ultérieurement?» Scélérat, vaurien, gredin» m'indignai-je en haussant la voix, non que je fusse avaricieux, mais je mettais un point d'honneur à ne pas m'incliner sans résistance. Je finis cependant par acquiescer, puis réglai mon filou. «Bien joué» me disais-je. Mon intrigant se montrait plein de ressources. Finalement, il méritait bien l'argent qu'il m'extorquait.

 

LA COLLÉGIALE


Quand je franchis le seuil de la collégiale, immédiatement je me crus transporté dans l'antichambre attenant au Paradis. Le mystère éternel de la Divinité remplissait l’édifice. Près du portail, un bénitier large et profond comme un tridacne ouvrait sa valve offrant à l'âme angoissée du mécréant qui pénétrait ces lieux son eau purificatrice. Le cierge en se consumant diffusait pour le croyant sa lueur paisible ainsi qu’un don mystique. L'ombre était sacrée, le rayon magique. La vapeur d'encens qui se mêlait au parfum des bouquets printaniers sur le chœur flottait comme une haleine exhalée par des séraphins. Sur l’autel, un ciboire en cuivre, un calice en cristal scintillaient, prêts à convier le pécheur pour une oblation de l'Eucharistie rédemptrice. Les baies par les vitraux versaient une adoucie clarté comme une irréelle irradiation. Nul bruit ne semblait pouvoir troubler cette ambiance ouatée de recueillement s'étendant sur la Terre. Partout, sur les parois apparaissaient ange ailé, saint pensif ou sainte émue, Christ éploré. La crèche habitée de santons dans un recoin proposait l'éternel émerveillement de la Nativité. Serein, Jésus paisiblement épousait la croix. L’on eût dit que l'agonie tragique et la douleur ainsi n'avaient pu s'accorder avec cette édénique atmosphère. Les moulurations de clair cipolin rehaussé par la dorure aux chaleureux chatoiements, se recouvraient dans les chapelles. De tous côtés, peints subtilement, les corps nacrés des chérubins échappant à la pesanteur voletaient dans les nues tandis que les Bienheureux se mouvaient dans les frondaisons, floraisons de l’ornementation bucolique. Partout se déployait cette alliance, harmonie de gracieuse orbe, attitude et maintien majestueux, mouvements d'apitoiement, de compassion. Partout s’étalait cet accord, symphonie de tons crème et laiteux, beige et vert amande au milieu des rosés, bleutés évoquant jacinthe, orgeat, neige et lis. Transparence et légèreté des pastels, jusqu'à l'évanescence édulcorés, désubstantialisaient, désincarnaient ces représentations pour les muer en hypostases. Chacun des pigments, qui semblait éviter la minime arrogance et la moindre offense, humblement se fondait, s'effaçait près de son voisin. Le point trop vif d’un jais ou d'un incarnat serait apparu comme une insupportable injure au milieu de ces pigmentations discrètes. De même une intempestive interjection de timbale eût détruit le mélodieux chant d'un violon. Ces blondeurs, ces blancheurs, ces pâleurs, évoquaient la pureté, l'ingénuité, la candeur virginale. Dans ce décor, nul démon hideux, nul dragon affreux, nul serpent difforme. La satanique engeance avait déserté ce lieu pur et parfait. Hors du monde inférieur, la collégiale isolée paraissait baigner dans l'innocence, ignorant la géhenne. L’on distinguait imperceptiblement dans un angle obscur la tenture en velours du confessionnal, dressée comme un paravent qui s'opposait à l'intrusion des péchés. Belzébuth lui-même, attendri par cette oasis d'amour, n'aurait osé de son pied fourchu tacher ce pavage et souiller cet air de son haleine empestée. La simple évocation de l’Enfer, le simple énoncé de son nom dans cet Éden auraient paru blasphème intolérable.
Impressionné, j'évitai de me déplacer pour ne pas troubler cette assemblée d'angelots pacifiques. Cependant, j’avançai jusqu'à l'autel.
C'est alors que par degrés monta lentement dans la nef un air de psalmodie. Son envoûtante expressivité, son fluctuant déroulement, au-delà de l’espace intersidéral, évoquaient l’univers spirituel que la pensée peut seule atteindre. Je savais que depuis bien longtemps, le chapitre avait ordonné la dispersion de la communauté monacale. Je pus croire ainsi que ces voix, hors du monde inférieur, provenaient d'un chœur céleste. Parfois, la mélodie s'interrompait, ménageant un laps de temps nécessaire à la méditation qu'elle avait engendrée. Je demeurais fasciné. J'imaginai que j’étais dans un monde inconnu, loin de tout contact humain. Je crus atteindre ainsi le moment de ma vie, le moment suprême où se révélait mon intériorité, ma vérité. L'idée me vint d’abandonner immédiatement tous mes biens afin de rejoindre en leur dénuement ces miséricordieux moines. Je voulais me joindre à leur vie de renoncement, d’observance et de soumission dans l'obéissance inconditionnelle au Seigneur. Les passions, l’agitation m'apparaissaient dérisoires. J'aurais voulu m'affranchir de mon attachement terrestre, oublier l'indignité de mon état. J'aurais voulu supprimer l'hiatus qui me séparait de la psalmodie, rejoindre à tout jamais le domaine éthéré pour me confondre avec l'inanimé, l’incréé, m'annihiler pour l'éternité dans la béatitude.
Mais bientôt s'évanouit le cantique, évaporé dans la région supérieure au-delà des cieux d’où provenait son impalpable essence. Reprenant mon esprit, je me tournai vers la chapelle à ma gauche.
Sur le mur se trouvaient accrochées des plaques. Remerciements envers Dieu, Jésus, Marie développaient en calligraphie dorée leurs gravures:


Dame adorée du Portail, ô toi si bonne, à jamais soyez mon refuge et mon appui

Ô, Mère adorée du Seigneur, acceptez la prière éplorée que nous vous adressons

Ô Marie, mère affligée du Perpétuel-Secours, exaucez mes vœux

Ô, Vierge-du-Portail, merci, merci pour avoir sauvé petit Pierre

Mon Dieu, verse aux pêcheurs ta bénédiction, bénis ceux franchissant le sacré seuil de cet édifice

Grâce infinie soit rendue pour toi, Marie, toi, si bonne

À Marie, qui donna le jour au doux Jésus

À toi Jésus miséricordieux pour nous avoir lavés de nos péchés.

Sur la crédence au-devant reposaient des missels présentant leurs feuillets jaunis. Le premier proposait au réconfort de l’âme éprouvée par un deuil la consolation d’oraisons funèbres. Le deuxième offrait aux fiancés convolant vers leur union son nuptial épithalame, un troisième au pénitent dictait un édifiant recueil de préceptes. Près d'eux, une imagerie pieuse étalait sa collection d’icônes. Portrait poupin, féminin visage et frimousse enfantine auréolés de nimbe ou mandorle entremêlaient draperies pastel et carnations claires. Son harmonie de coloris sans peine eût adouci butors et converti mécréants. Profondément ému, je saisis par hasard une image avec déférence en me signant. Sainte Agnès en pastourelle au milieu de ses brebis, priait, le regard vers les cieux, les mains jointes. Je remarquai son visage empreint de noblesse et de bonté. Ce visage, il me parlait, il me disait: «Je suis beauté, beauté, beauté pure. Je suis beauté lumineuse et radieuse...» Une prière accompagnait l'image.

Agnès, ô toi, qui fis revivre en sa miséricorde infinie la foi du Sauveur, sois bénie par Dieu, sois bénie par Marie, sois bénie par le doux Jésus. Pour toujours demeure en nous, fais revivre en nos cœurs le céleste amour. Te voici la souveraine en mon âme. Laisse-moi déposer à tes pieds mon orgueil afin qu'il devienne humilité dans la foi de ton adoration...

Prolongeant ma visite, au fond je m'avançai vers la crypte aménagée dans la paroi. Je m'attendais à trouver dans ce renfoncement discret la vierge au noir visage inélégante et fruste, ornant habituellement les abbayes montagnardes. Stupéfait, je découvris au contraire ici la représentation de Marie dans sa majesté suprême. Je n’imaginais pas que pareil joyau de l’Art digne assurément d’un sanctuaire éminent se rencontrât dans un village auvergnat. J'étais déconcerté. Comment ce miracle avait-il pu s'accomplir? De nouveau, je crus avoir traversé le seuil d’un couloir spatio-temporel qui m'aurait soudain transporté dans un lieu différent du globe. Ces bijoux, stucs, soieries que je voyais procédaient-ils de la matérialité, de la spiritualité? Je n'aurais pu le dire. Sans plus m'interroger concernant sa réalité, je me laissais transporter dans la fascination que me procurait la représentation de la sainte.
Ses traits pétris de cire immaculée resplendissaient dans un nuage étincelant de guipure et mousseline. Son diadème en or enchâssé de pierreries laissait retomber des pendentifs argentins sur la tempe et le front nacré. Dans sa tunique, un rosaire étincelait de ses feux smaragdins parmi le ruissellement des rubis, cependant qu'un long collier dispersait les huit rangs de ses perles. S'iradiant partout, l’éclat opalin croisait le feux diamantaire et se mêlait au chatoiement des topazes. Malgré son teint pâle en sa joue remontait la rougeur, signifiant la douleur vive imprégnant son esprit cependant que figés sur les joues, des quartz hyalins figuraient des larmes. Son œil démesurément agrandi semblait exprimer la souffrance envahissant le monde et compatir à la peine étreignant les êtres. L'artiste en cette oeuvre atteignait un génie qui dépassait l’énoncé de la morale abstraite afin de se mouvoir dans l'idéal supérieur et la pensée transcendante. La représentation réunissait les oppositions, les contrastes. Son expression de tristesse irrémédiable exaltait sa beauté. Dans un paradoxe incompréhensible et mystérieux qui défiait la raison, la sensualité renforçait l'impression de virginité, de pureté. L'excès de richesse évoquait la générosité. L'humilité chrétienne à l'ostentatoire apparat se joignait en audace inconcevable. Cette apothéose absolue de la dévotion mariale insuffla dans mon âme un étourdissant élan d'enthousiasme et d'apitoiement jusqu'au vertige.
C'est à ce moment que me parvint un bruit de marche. Sans doute il s’agissait de l'ecclésiastique attitré qui devait me confesser. J’entendis les pas s’arrêter vers la porte en communication probablement avec la sacristie. Puis suivit un moment de silence. Je perçus, feutrés, un raclement de gorge, un toussotement, un grattement sur la poignée, puis le tintement d'un objet métallique au sol chutant. Le Père apparemment éprouvait quelqu’embarrras pour glisser la clé dans la serrure. Néanmoins, il y parvint après moult rotations du panneton dans tous les sens, infructueuses. La porte alors s’ouvrit. Devant moi, titubant, il parut, puis s'avança dans le passage, en cillant des yeux. Je conjecturai, considérant sa face encor ensommeillée, qu’il émergeait d'un bénéfique et réparateur assoupissement. Gauche, il se déplaçait lentement, inapte à la moindre habileté comme étranger à la fausseté, la duplicité. La soutane à la forme ample, au teint décoloré que ceignait un cordon gris, entièrement l’enveloppait. Ses pieds nus apparaissaient maintenus par les courroies d’escarpins grossiers. L'on n'aurait imaginé port aussi précaire et vêture aussi primaire. Sa corpulence, en n'évoquant ni l'obésité, ni la maigreur, montrait son éloignement aussi bien de la sensualité dépravée que de l'austérité fanatique. Sa probité rayonnait en sa face enjouée. Sa bonhomie sans fard transparaissait en ses traits purs. Son visage oblomb, qu’illuminait son iris bleu, reflétait sa candeur naïve. Son regard franc, débonnaire et bienveillant, semblait dévoiler son âme ingénue pareille à la peau glabre au sommet de son crâne. La régularité de sa tonsure évoquait l’humilité, la soumission, le renoncement aux plaisirs mondains pour l’embrassement d’un contemplatif destin de prière ignorant le débordement des voluptés charnelles.
«Mon fils» me dit-il d'un ton paternel en joignant les mains «vous désirez confier votre âme à Dieu, m'a-t-on dit.» Oui, mon Père» acquiesçai-je en baissant les yeux. Je suis bien heureux de vous accueillir en ma collégiale où s’étend l'esprit saint du Seigneur. Las, on y voit encor les déprédations de la guerre. Lors de la Reconquête après l'occupation, vers mil deux cent quarante, l'ancien chœur fut détruit par les Infidèles.» Je supposais que le Père avait certainement voulu prononcer mil-neuf cent quarante. Sans doute il confondait Reconquête avec Résistance, Infidèle avec Allemand. Je ne relevai pas ces lapsus anodins. «Jeune homme, indiquez-moi depuis combien de temps vous s’avez pas avec Dieu communié?» Mon père. heu... je n'ai plus souvenir, pardonnez-moi» répondis-je, honteux de cet aveu.
Après que j’eus proféré ces mots, il prit un air consterné, plissa les yeux fortement, comme abasourdi par la déréliction qui me frappait. Se reprenant, il baissa la tête et médita durant un moment, puis d'un ton résolu ditBien». Son esprit sans doute avait-il été fortement ébranlé par cette inouïe constatation. Dans le trouble où j’étais plongé, soudainement il me sembla que les séraphins s’effarouchaient de mes révélations. Je crus voir se hérisser leurs cheveux, tressaillir leur visage. Ne pouvant exprimer de sévérité, leurs doux yeux me considéraient avec un air de contrition qui fendait l'âme. Je fus désolé d'avoir introduit note aussi discordante en ce concert angélique.
Étendant lentement un bras qu'il maintint figé, le Père ajouta sur un ton de commisération: «Le savez-vous, il vient un jour où l'homme, ayant erré loin de la protection divine, éprouve en son cœur le désir de se joindre au Seigneur. Venez, mon fils, vous serez bientôt délivré. Ne craignez rien, vous serez bientôt sous la protection du Sauveur.»
Le bon Père alors me désigna le confessionnal. Tremblant d'appréhension, je tirai le rideau noir et je m’assis dans l'habitacle. Cependant, je dus attendre un moment que l'ecclésiastique enfin se fût placé commodément. La soutane apparemment l’empêtrait dans ses mouvements car je ressentis ses forts coups d’épaule et de genoux heurter les parois. Je perçus finalement sa voix étouffée par la grille entre nous: «Mon fils, je vous en prie, soulagez votre âme accablée par le poids de ses péchés. Souvenez-vous que le Créateur vous considère en sa mansuétude infinie.» Mon père...» Je n'osais poursuivre. Mon fils» dut-il répéter «ne craignez rien, votre âme est sous la protection du Seigneur. Dieu vous considère, apitoyé. Soyez bien sûr de sa clémence.» De ma voix contristée presque inaudible, enfin j'entamai le récit de mes aventures: Mon esprit fut subjugué par un mauvais ange à l'aspect de fille.» Doux Jésus, Marie» s'indigna le bon Père, interloqué, puis il ajouta, s’apaisant «comment est la créature?» Voluptueuse, étourdissante, excitante...» Miséricorde, ô Sanctus, sanctus, sanctus Dóminus, Deus Sábaoth.» Sensuelle autant que lascive...» Pleni sunt cæli et terra glória tua. Hosánna in excelsis.» Délurée, dévergondée, provocante...» Benedíctus qui venit in nómine Dómini. Hosánna in excelsis.» J'entendais le bon Père incessamment se tourner, se retourner. «Comment l'avez-vous rencontrée?» Par hasard. Je l’aperçus le jour de la brocante, un matin.» Mais comment l'avez-vous retrouvée?» J'hésitai durant un moment, puis me résolus à tout lui dire. J'ai pris à mon service un intrigant. Pour lui, ce fut un jeu de ménager avec la belle une entrevue.»
À ce moment, j'entendis l'ecclésiastique épouvanté me débiter un torrent liturgique à mots précipités, puis il reprit: Avez-vous satisfait ce rendez-vous avec le diable?» Je dois en convenir, mon Père» dis-je en un dernier souffle. Je le sentis de nouveau se retourner. J'entendis un bruit plus fort et je craignis que dans son effervescence il ne se fût cogné la tête à la paroi. Je m'inquiétai. Ne serait-il évanoui? «Vous allez bien, mon Père?» me décidai-je à demander. Le démon, le démon... Cependant... l’avez-vous touché?» Je m'en suis gardé» répondis-je, affirmation qui n'était pas véridique entièrement, cependant je songeais à ne pas effaroucher le bon Père. Plus que moi-même il semblait souffrir de mes péchés. Je n'osais lui confesser les effleurements dans les galeries du château. Je n’étais pas honteux de m’être abandonné complaisamment à cette impudicité, mais j'étais mû par un mouvement de compassion réelle à son égard. Je le sentis rasséréné, puis je l’entendis profondément soupirer. J'étais moi-même autant que lui soulagé qu'il se fût remis.
Après que nous étions sortis du confessionnal, je trouvai le bon Père entièrement bouleversé, les traits visiblement tirés. Mes péchés étaient bien affreux pour avoir ainsi provoqué révolution pareille en son visage. L’infortuné saint homme en sa vie n'avait probablement jamais côtoyé de si près la diabolique influence. Lors, avant de m'adresser un mot, il courut vers la crédence afin de saisir le goupillon, le trempa dans l'eau bénite et m'en aspergea tout le corps, intense agitation qu'il accompagna copieusement d'imprécations contre les démons. La sueur dégoulinait de sa tonsure en bataille. Si bien se dépensa-t-il que sa face en devint cramoisie.

«Vade retro satanas. Te implor Doamne, nu ignora accasta rugamente! Nici morte nici al flinçtei! Lasa orbita sa fie vasul crei va transporta sufletul la el! Este scris, aceasta putere este dreptul poporuil meu de a conduce. Asa sa fie! Asa sa fie! Acum! Amen. Amen.»

Je ressentais l’âpre et dur combat qu'il menait pour chasser l'engeance effroyable au-delà des ténèbres. Combat inégal assurément. Que pouvait le bon Père, un si candide esprit, face aux fourberies du Malin? «Mon fils» me dit-il, se calmant progressivement après avoir exécuté l’effrénée sarabande «je ne puis vous cacher la gravité du péché que vous avez commis. Voici venu pour moi le moment terrible où je dois vous infliger le châtiment exigé par Dieu. Vous devrez incontinent réciter dix Ave, puis vingt Pater chaque aube et crépuscule.» Je baissai la tête en m'entendant signifier ma peine. J'en fus anéanti plus que si j'avais été condamné sans grâce à la potence. Le bon Père en son for semblait effarouché par la dureté du verdict qu'il avait prononcé. Malgré le caractère abominable assurément de mes péchés, dans son ingénuité foncière, il n’avait pu concevoir, quelqu'effort qu'il fît, de punition plus sévère. «Maintenant» poursuivit-il «vous devez me jurer que vous ne reverrez pas le monstre. Dites Par Marie, par Jésus notre illuminé Sauveur, je le jure, Amen..» Je m’empressai de jurer, la voix mal assurée, les yeux baissés. «Mon fils, allez en paix» dit-il pour clore ainsi l'entretien.
Je me dirigeai déjà vers le parvis quand le père en un généreux élan me rattrapa, me prit doucement par l'épaule et me dit, comme un dernier message afin de tempérer ce châtiment si rude: «Mon fils, ne désespérez pas, je dirai pour vous tous les jours un Pater noster.» Merci» murmurai-je en un souffle.
Ce poignant échange enfin conclut ma visite à la collégiale.

 

LA JASSERIE


Bien que j'eusse éprouvé dans la dévotion pieuse une aussi raffinée volupté que dans le vice, il apparut que la visite au religieux n'avait produit aucun effet positif sur ma santé morale, et j'avais dû par un dernier recours accepter l’infamant projet de mon intrigant. C’est ainsi que je me trouvais sur le chemin de ce lieu maudit. Précisément quand tombait la nuit, moment propice à l'entrevue.
C'était bien là, près du ruisseau, la jasserie qui se dressait au fond de la vallée par le sentier de la Souleyre. Bâtie loin du hameau, la masure ainsi qu’un pestiféré se trouvait seule au milieu des marécages. L’on eût dit que nulle autre habitation ne voulait accepter sa proximité. Sinistre était ce lieu. De ténébreux sapins barraient l'horizon, des rochers en lave aussi noirs que la poix émergeaient du sol pareils à d’infernaux vomissements remontés de l’Enfer. Peu serait d’affirmer que la bicoque ainsi n'avait aucun charme. L’on aurait pu trouver en elle un élément qui ne fût ruiné: mur d'enceinte en pisé dégradé, façade écaillée, décrépite aux moellons descellés, toiture en lauze éventrée. Le portail, désajusté, rouillé, quand je le touchai, s'ouvrit de lui-même en exhalant un grincement funèbre. L’on eût dit qu’il était mû par un pouvoir démoniaque. Je découvris une antique et vermoulue roue hérissée de moignons disloqués. Tari depuis longtemps un bief jadis en mouvait les aubes. La jasserie paraissait un ancien moulin désaffecté. La roue maintenant figée, détruite après avoir effectué milliers et milliers de tours, semblait représentation de la mort anéantissant irrémédiablement tout mouvement, toute énergie vitale. J'avançai vers le seuil envahi par les chardons et l’ortie lorsqu'une exclamation de voix suraiguë me fit sursauter. «Que vous soyez pape ou malandrin, pénétrez dans mon logis, vous aurez besoin de moi.»
Peu rassuré, je poussai néanmoins la porte au battant branlant. C’est alors que je vis trois chauves-souris s’élancer de leur vol zigzaguant vers une ouverture où leur silhouette au loin s'évanouit. Simultanément, un chat noir étique à l’œil fulgurant s'échappa d'un bond par la fenêtre afin de s'évaporer dans la nature. Je ne vis d'abord personne avant qu’une interjection rauque à nouveau ne m'interpelle: «Je vous attendais.»
Je n'eus qu'une envie: me retourner et fuir au loin, mais, par un hasard extraordinaire, un courant d'air violent referma bruyamment la porte. Je me sentis pris tel un rat dans un piège. Tandis que mon regard durant un long moment tentait dans ce fatras une infructueuse investigation, je finis par apercevoir enfin le visage émacié, ridé, ravagé de mon hôtesse aimable. Tapie tel un fauve, elle émergeait d'un renfoncement sombre au milieu d'un hétéroclite amoncellement dont je ne pouvais discerner les composants. Devant elle apparaissait un grimoire écorné près de sa boule en cristal que les derniers rais du soleil pénétrant par le fenestrau semblaient animer de lueurs phosphorescentes. Je voyais réellement ce typique instrument de l'art divinatoire et de la sorcellerie, dont je pensais qu'il ne pouvait exister hors des légendes.
«Ne craignez rien, venez, approchez» me dit-elle, insistant de sa voix éraillée qui m'inspirait peu de sympathie. Ne pouvant reculer, je n’avais que le choix de m’avancer. D'un air perplexe, elle examina tous les détails de ma personne avec une excessive attention qui finit de me décontenancer. Je me sentis fouillé jusqu’en mon intimité. Sans cesser de me fixer, d'un geste elle indiqua dans l’ombre un vieux banc pour m’intimer de m’asseoir. Je m'exécutai, non sans m'être auparavant assuré que le siège en question ne se trouvait occupé déjà par un chat noir à moins que ce ne fût un serpent enroulé. «Quel démon vous poursuit?» La gitane aperçue lors de la brocante un matin, femme insidieuse et voluptueuse.»
Elle émit un rire inextinguible. «Savez-vous le nom de la créature?» Je ne sais.» Grave erreur, le nom, c'est la personne. Lui avez-vous donné le vôtre?» Sans doute.» Seconde erreur. Le nom permet de nuire à la personne.» Possédez-vous une étoffe, un cheveu provenant de la créature?» Non, rien de tout cela, mais attendez... si» dis-je, en me souvenant du bouton que j'avais recueilli le premier jour lors de la brocante «je possède un bouton de cassie qu'elle arborait dans sa chevelure.» Montrez-moi cela» dit-elle en avançant brusquement sa main caverneuse et ossue. Je l'examinai, pendant que je cherchais le bouton dans le revers de mon veston. Serre aiguë d’aigle ou patte acérée de panthère autant ne m’auraient impressionné. Verrues, sillons y traçaient topographie tourmentée, contournée tandis qu’ongle acuminé, crochu, simulait griffe. Comme un fauve eût emprisonné sa proie, sur l’objet délicat ses doigts se refermèrent. Lors elle examina le bouton de cassie, puis étendit ses deux bras sur la boule. Soudain, le cristal parut s'éclairer de lueurs surnaturelles. «Boule au pouvoir magique, ô toi qui vois jusqu’au fond de la mer vaste et sur le continent immense, ô toi qui peux éventer les secrets enfouis dans une âme insondable et murée, montre-moi, montre-moi le démon qui porta ce bonton floral. Montre-moi son corps, son visage et ses cheveux, son œil, sa bouche. Montre-moi de sa pensée les méandres. Montre-moi ses desseins, dévoile-moi ses désirs...»
Pendant que la sorcière en déclamant scrutait les reflets de son instrument, j'en profitai pour considérer plus attentivement la pièce. Face à moi s'ouvrait l'antre abominable et noir de la cheminée. Sa flamme illuminait l'âtre ainsi que le maléfique esprit de Lucifer au fond de la Géhenne. Sur une étagère où pendaient les fils des araignées, s'alignaient pots, flacons portant des noms en calligraphie gothique. Je lus, horrifié: venin de cobra, liqueur de limaçon, purée d'Épeire... Je pâlis à l'idée qu’il me fallût ingurgiter ces potions. L'incertain plafond, maculé par la suie, les scories, s'évanouissait tel voûte insondable. Dans l'air flottaient des relents soufrés qui paraissaient remontés de l’espace infernal. Sur le carrelage inégal, irrégulier, traînaient de ci de là ramassis, résidus, parmi les cancrelats, scarabées dont je devinais les corps luisants. Promenant mon regard, je discernai dans le grès des creux imprimés. Sans doute il s’agissait pour écarter les démons de lupine empreinte. Bien que je la susse artificielle, inquiet, je m'attendais à voir surgir par une embrasure une épouvantable apparition du fauve. La pièce, infecte, abjecte ainsi jonchée de gravats paraissait n'avoir jamais été nettoyée, cependant un bataillon de balais se pressait debout dans un coin. Leur immobilité m'effrayait. J'avais peur chaque instant que chacun d'eux ne s’animât pour entamer un manège ensorcelant et déclencher un fatal désastre.
Je fus tiré de mon observation par un soudain cri. «Je la vois, je la vois... Son apparence est aguichante ainsi que ce bouton de cassie, mais son âme est aussi corrompue qu'un fruit pourri. Nous verrons cela dans un moment. C’est vous en priorité qu’il me paraît plus urgent de considérer. J'espère au moins que vous n'avez pas consulté le Père à la collégiale.» C'est-à-dire...» Vous avez donc vu ce poltron, ce naïf, cet incapable...»
Un rire inextinguible à nouveau la secoua. J'étais scandalisé qu'elle émît de tels propos à l'égard d'un homme aussi pieux. Je pris un air offensé, mais toutefois me gardai bien d'exprimer ouvertement une improbation.
«Approchez-vous, regardez-moi dans les yeux.» Je m'avançai légèrement sur mon séant, puis la fixai, malgré l’embarras que j'éprouvai de rencontrer son perçant regard. Ses broussailleux sourcils brusquement se froncèrent: «Mais il me semble...» poursuivit-elle en me considérant de sa pupille inquisitrice. Là-dessus, brusquement sa main s'empara d'un flacon parmi ceux qui se trouvaient alignés sur la cheminée. Je sentis un frisson froid parcourir mon dos. «Avancez la main, nous allons procéder au test.» Je lus sur le redouté flacon l'inscritpion latine: sale, ce qui me rassura. De la fiole au creux de ma paume alors se déversa le cristallin contenu. «Serrez fort.»
La vieille alors émit un flot d’imprécations dont je ne compris que des bribes: «Lilith, guenon, truie, femelle en rut, arrière...» Quand se fut terminée sa péroraison, je me sentis entrer dans un état de transe indescriptible. Je tremblais de tout mon corps, la sueur à flots dégoulinait sur mon front. «Maintenant, ouvrez la main» dit-elle. De mes doigts s'échappa brusquement un liquide inconnu. «C'est bien ce que je pensais.» Lors, elle apposa brutalement sur mon front sa main gauche en ricanant. Je sentis sa peau me brûler plus que si l'on m'avait appliqué barre à blanc chauffée.

Nous t'exorcisons pour chasser les démons souillant ta chair, tes pensées
Puissance immonde, esprit satanique
Horde infernale, ennemie, légions corrompues
Secte, assemblée diabolique

Puis elle approcha sa face auprès de mon visage et gueula, dans un bond formidable: «Combien dans le corps de cet homme êtes-vous?» Je fus tellement surpris et terrorisé que j'émis involontairement un grognement. «Sept, bon Dieu» s'exclama-t-elle. Sa voix saccadée se mit alors à débiter un chapelet de grossièretés dont la verdeur eût empourpré le front du Cornu lui-même: «Vomissure, immondice abject, fumier, putréfaction de jument, prurit, excrément de putois, étron de chimpanzé. Tu vas le cracher ton nom, tu vas le cracher? Tu vas sortir de là, fiente impure. C'est toi, l’ignoble Asmodée. Batard, fielleux, sors, allez, sors de là. Tu m'entends, merdeux. Tu vas sortir de là, déjection de fouine...»
Je mouvais mes bras, mes jambes. Les traits de mon visage en tous sens involontairement se contractaient. Je ne pouvais plus contrôler mon corps, mes paroles. J'émettais des râlements, des sons dépourvus de signification comme un enragé. Cette agitation paraissait la protestation des vils démons qui tentaient de se rebiffer en moi. L’injurieux débordement se poursuivait, de plus en plus violent, de plus en plus saccadé. Tant et si bien fit ma sorcière obstinée par les vertus de cette élocution raffinée que les démons terrés dans mon esprit un par un honteusement s'échappèrent. Sans doute écœurés, dépités d'avoir été découverts et que fût au grand jour dénoncée la noirceur de leur âme, ils abdiquaient. Certains s'accrochaient encore vainement, mais bientôt desserraient leur étreinte et s’échappaient en fumée. Sans doute empruntant quelqu’anfractuosité de la Terre ils descendaient jusqu’à l’abîme infernal par où jadis était remonté leur essaim. La vieille alors saisit le grimoire et lut d'un ton grandiloquent:

Je t'exorcise au nom de la Vérité, de la Vie, de l'Éternité, par la Création jaillie du Néant afin que rien ne soit en mon pouvoir sinon la Pureté, la Vertu, le Bien. Tsébaoth, Adonaï, suprême et glorieux Créateur du Ciel et de la Terre, par ta puissance et ta domination, de son esprit élimine, extirpe et bannit la tribu maléfique.

Je dus glisser insensiblement dans un état cataleptique. C’est ainsi que je crus percevoir le chant lointain d'un cantique ou d'un magnificat pareil au souffle apaisée des vents succédant au déchaînement de la tempête. Puis je fus brusquement tiré de mon ravissement par un propos déclamé sur un ton de cruauté sadique: «Maintenant occupons-nous de la créature. Voulez-vous sa disparition par le poignard ou par le poison?» J'étais interloqué. Mais... je n’ai jamais souhaité sa mort» m'écriai-je «c'est un crime.» Ah, ah, ah, ah. Ce sera le poignard.»
Se retournant vers sa boule, horreur, je la vis saisir une aiguille. «Fais périr ainsi l’être infect qui porta cet objet, transperce à mort son cœur ainsi que je transperce avec ce dard le cœur de ce bouton.» Non» criai-je horrifié tandis que s'élevait son ricanement sardonique.
Je me levai, reculant d'horreur jusqu'à la porte, et m'enfuis dans la campagne.

 

TROISIÈME INTERMÈDE


Fatigué par un cauchemar nocturne où surgissaient démons de toute espèce et d’acabit divers, je tâchai le matin suivant de me raisonner. J'avais subi sans broncher un désenvoûtement tel qu’on en trouverait dans les plus mauvais ouvrages. Si j'avais pu lire un aussi contrefait chapitre en un roman, franchement j'aurais pensé que l'auteur se moquait de son lecteur. Me remémorant la scène en mon esprit, j'en arrivais à rire aux éclats. C'était de la bouffonnerie pure. Comment ai-je ainsi pu m'y laisser prendre? C'était grotesque. Devant moi s’était déroulé minutieusement un défilé de lieux communs éculés: potions, chats noirs, chauves-souris, boule en cristal... Rien ne manquait à cette exacte et rigoureuse anthologie de l’exorcisme. Dans ce tableau trop parfait, spectacle ou bien comédie, tout paraissait truqué, manipulé, mais ne m'y étais-je aussi conformé? N'étais-je aussi complice, acteur d’un tel spectacle? Ces flacons obturés que je voyais contenaient-ils réellement des élixirs? Chauves-souris et chat n'avaient-ils été lâchés par un adroit manigançeur? Tout simultanément paraissait tellement faux et tellement vrai. La véracité résultait de la fausseté même et réciproquement. Je poursuivis ma réflexion plus avant. La scène à la collégiale avec le bon Père en fait ne relevait-elle ainsi de la même essence? L’idée me scandalisait et m'obsédait. Quoi, le bon Père aussi jouerait un rôle? Je fus un instant honteux de mon hypothèse en raison de l'amitié qui me liait si profondément à lui. C’est alors que m’apparut un paradoxe. Le bon Père en feignant la candeur ne serait-il pas moralement plus dévoyé que la sorcière imitant la méchanceté? Le premier était moins vertueux qu'il ne laissait voir et la seconde était moins dépravée qu'elle apparaissait. Mimer bonté me paraissait plus indécent qu’imiter cruauté. Cependant une autre idée me vint. Tout cela ne serait-il pas la machination de mon intrigant pour me retirer de la monnaie trébuchante et sonnante? Je décidai céans de le convoquer pour en avoir le cœur net.
Dès qu'il entra, je le pris au collet: «Gredin, coquin, je vais t'apprendre à te payer ma tête. Combien l'as-tu soudoyée la vieille afin de jouer la comédie? Pendard, avoue.» Loin de se décontenancer, il afficha l’étonnement, se répandit en dénégations de sa voix implorante et sifflante. Ne pouvant rien en tirer, je finis par le congédier.
Je demeurai deux jours sans le voir lorsqu'au milieu de la nuit je fus réveillé par des crépitements sur les volets de ma chambre. Je les entrouvris. C'était lui qui m'alertait discrètement au moyen de petits cailloux projetés sur ma fenêtre. Je lui sus tellement gré d'employer ce moyen romanesque au lieu d'un coup téléphonique intempestif que je lui pardonnai son intolérable atteinte à mon sommeil. «Voulez-vous revoir le si joli monstre?» Va jusqu'au diable.» Demain, Place de la Barreyre, au coucher du soleil, vous la trouverez dans la gargote. Mais prenez garde à vous. Le Diable y sera» Jamais, jamais, tu m'entends, jamais» répétai-je en claquant le volet. J’étais sûr de ma décision, d’autant plus que la fréquentation de la créature effectivement n’était pas dépourvue de tout danger. Ce motif à lui seul justifiait de ne pas me rendre à l'adresse indiquée.
Cependant, à nouveau j’entendis un crépitement de cailloux sur mon volet. Je le rouvris, puis hurlai: «Quoi!» Pour ce renseignement, pensez-vous à mon salaire?» Scandalisé par l'effronterie de mon intrigant, je décidai de lui signifier le mépris auquel je vouai sa cupidité, lui manifestant le raffinement princier de mon désintéressement. Je cherchai ma bourse, en tirai tous les billets, tous les écus et lui jetai délibérément à la figure.
Sous l’inattendue pluie de ce trésor, je vis s’irradier son visage incrédule. Certainement vivait-il grâce à moi son plus beau jour, le sommet de son existence. Ne sachant où donner de la tête, il se mit à quérir la manne ainsi dispersée partout sur le sol avec une excitation du plus grand comique. Je devais avouer que le savoureux moment dont il me gratifiait valait bien la somme ainsi dilapidée.

 

LA GARGOTE


Auzon la nuit me fit un effet de cité surnaturelle. Mieux que le compas de l'architecte ou le burin du maçon, l'imprécision de l’ombre édifiait partout fabuleux édifices. Dans ce village où se dressaient le jour maison paterne, ordinaire habitation, mon imagination fertile, ou mon hallucination? créait minaret, tours mudéjars, palais mauresque. J'étais dans un état de psychique abdication tel que je ne pris garde à ces fantasmagories.
Je remontai la rue de la Croix et poursuivis jusqu'à la Halle. Passant près de la collégiale, en mon for je ressentis de la gratitude à l'égard du bon Père assidûment qui priait pour mon salut. Je le trouvais bien généreux de s'infliger pour moi des pénitences. J'empruntai le sentier de la Virade et je débouchai sur la rue Longue. Je la suivis jusqu'en bas, Place de la Barreyre. Là, je tâchai d'identifier l'établissement. Sur la droite, en un renfoncement, je découvris un bâtiment de brique en partie masqué par la végétation. Non sans m'assurer que ne s’y dissimulât aucun traquenard, je franchis prudemment la passerelle étroite au-dessus de l'Auzon. Puis je m'avançai devant la façade... La porte en métal forgé se devinait au fond d'un porche obscur. Je lus distinctement sur l'enseigne: Chez Lillas Pastia. Ce nom me paraissait familier, mais c'est en vain que je tentai de me remémorer quand j'avais pu le rencontrer.
De la gargote au fond, un accord de guitare alors s’échappa. Je reconnus un air de flamenco. Son mélisme insinuant se mêlait, dans l’estivale atmosphère épaisse et lourde, à la symphonie des grillons stridulant sur les coteaux proches. Soudainement, un chant s'éleva, rauque et passionné, qui paraissait dans l’éther suspendu par d’nfinies inflexions. Je fermai les yeux, m'abandonnant à la griserie de cette harmonie. Je me crus soudainement transporté dans une Andalousie de rêve, une Andalousie n'appartenant qu'à moi, hors du Temps et de l'Espace. Je comprenais maintenant le sens profond - sinon l'explication - de mes visions depuis mon arrivée dans ce village. Tout se référait à l’Andalousie, pourtant si loin de l'Auvergne.
Cependant, je m'avisai de pénétrer dans l'établissement. C'était probablement un lieu mal fréquenté. Me souvenant de l'avertissement formulé par mon intrigant, je m'approchai, circonspect. Le portail était simplement repoussé, je l’entrouvris. M’apparut alors un désert vestibule, à peine éclairé lugubrement par un bougeoir. Devant moi s’allongeait un long corridor. C’est à ce moment qu’un éclat de voix me parvint de la cave. Je poursuivis donc mes investigations vers l'escalier dont la rampe ainsi qu’un fil d’Ariane à l'étage inférieur me conduisait. Mais quel Minotaure allais-je y trouver? me disais-je. N'étant pas un client habituel, je ne pouvais manifestement surgir en ce lieu sans provoquer l'attention. Comment observer ce qui s'y passait? Je descendis précautionneusement jusqu’au palier intermédiaire. Là, je découvris le trou d’un soupirail qui résolut mon problème. La grille ajourée masquait ma présence. Le cœur battant, je glissai mon regard dans la pièce.
La salle à mon œil inaccoutumé parut obscure. Dans la fumée stagnante émergeait un candélabre ainsi qu’un sémaphore en un brouillard épais. Je distinguai les rangées de tables. Chacune identique à sa voisine apparaissait ainsi qu’un rutilant disque à bord ténébreux et pied unique. L’on eût dit se dressant là des champignons dont la teinte agressive en elle-même indiquait le vénéneux caractère. La gargote à n’en pas douter constituait le repaire où s’acoquinaient trafiquants et malfrats. Tout contribuait à créer dans ce louche établissement une atmosphère évoquant la canaille et le vice écœurant: blancheur livide au plafond, teint fuligineux du sol, mobilier couleur de vinasse et de café, chrome arrogant du comptoir. Sur le zinc reluisait un film d’alccol renversé dégouttant de ci de là tel d’un toit l’ondée par un chenaux percé. Pêle-mêle étaient dispersés divers flacons, bouteille à long goulot, carafe à corps aplati, bonbonne et salmanazar parmi les cendriers, mégots écrasés. Partout de même étaient disséminés les verres. L’un, vide, espérait qu’un serveur le remplît tandis que, débordant, un autre attendait qu’un buveur s’en étanchât. Je parvins à lire, quoiqu’assez difficilement, les noms sur les étiquettes: Malaga, Jerez de la frontera, Manzanilla. L'aubergiste, un gaillard énorme affublé d'un tablier cramoisi, versait devant un client avachi sur un haut tabouret un spiritueux ténébreux. Ses deux yeux flamboyaient tels des brasiers dans sa face obèse et mafflue, que mangeait sa barbe effrayante. Devant, un louche individu, le profil étique et le teint blafard, l'œil vitreux, coiffé de sa casquette à la visière abattue sur la nuque, enfourchait sa chaise à l'envers, les mains sur le dossier. Près de lui, cependant, un autre homme au regard absent, enserrait sa guitare où ses doigts égrenaient des accords lugubres. Sur le feutre en un plateau vert traînaient jetons et dés parmi les jeux de cartes. Ces dangereux objets du hasard indissolublement évoquaient le jeu, l’argent, le pari, la dispute et la tricherie. Comme aux aguets tapis dans une encoignure, ils attendaient le moment propice où des mains enfiévrées, mues par la cupidité, les prendraient, les manieraient jusqu’au moment où dans l’atmosphère empesée la rixe éclaterait. Vers le fond, sur la jambe allongée d'un somnolent souteneur, se tenait la prostituée du lieu, vêtue de bas noirs et de robe au volant fendu. Sa main tenait un long fume-cigare effilé, doré, que d'un geste emphatique elle amenait à sa lèvre épaisse en vermillon criard maquillée. Sur le mur au-delà du comptoir, un miroir au tain mat écaillé réfléchissait la scène, accusant l’aspect inquiétant des personnages.
Muet, je demeurai tapi, l’œil collé sur le soupirail.
Tous regardaient vers la droite où se détachait un profil de femme aux longs cheveux noirs dans sa robe écarlate. Je n'eus de peine à reconnaître en ce portrait ma gitane. Devant elle était debout un homme au vigoureux port, vaguement blond. D’un ton discourtois, aigre, ils échangeaient des propos en un langage amalgamant à l’espagnol un idiome étrange, inconnu. Rapidement, je compris que l'individu reprochait sa conduite inconstante à la fille.
Soudain, sur un mot plus vif de la femme irritée, l'homme en fureur s’empara d’un tabouret qu’il renversa, la gitane au sol jeta son verre. Le guitariste alors cessa de gratter son instrument, la péripatéticienne émit un cri, le patron contrarié grommela. Malgré ces protestations, le ton s’amplifiait insensiblement, les réparties se précipitaient, devenant plus venimeuses. La gitane en courroux vers les cieux brandissait les bras, l'homme agitait ses poings, tonitruait. Plutôt que de se calmer sous la menace et la sommation, la fille en se cabrant, vitupérait. Son mépris multipliait l'ire inassouvie de son amant déchaîné. Malheur, ne comprend-elle ainsi que le danger l’étreint? Sous l’effet d’un affront proféré par son compagnon, voilà qu’elle est traversée par un accès de sanglots irraisonnés. L'homme apparemment ne pouvait contrôler ses propos, ses mouvements. Parvenant au sommet de la tension, la fille au sol jeta d’un mouvement rageur un objet qu'elle avait retiré de son doigt - probablement son alliance. L'homme, alors saisi par la fureur, dégaina de sa taille un poignard. La gitane émit un cri perçant, le dernier que sa bouche allait jeter sur le monde à l’issue de sa brève existence. Désormais pour elle, émoi, plaisir, douleur, duplicité, probité, se rejoignaient dans la vérité de la mort universelle. Ne pouvant accomplir un geste, ainsi demeurait-elle, offerte, immobilisée, figée dans une atonie sidérante. L’on eût dit que la force alimentant son hystérie s'était brutalement épuisée. Puis avant que personne ici n’eût le temps d'intervenir, ç'en était fait. Son corps s'écroulait sur le sol, tête abattue, chevelure éparpillée, le cœur marqué d'un écarlate épanchement. J'étais cloué sur place.
Je ne sais comment je pus réagir, comment je pus rassembler suffisamment d'énergie pour ainsi remonter l'escalier, traverser le vestibule et sortir de l’établissement jusqu'au milieu de la voie. Là, je tentai de récupérer mon souffle et de calmer la confusion de mes sens. Malgré le drame, ici tout dormait. Je tentai de parler, de crier, mais aucun son ne sortait de ma gorge. Tout le village aurait dû, pensai-je, accourir là comme après un cataclysme. L'inimaginable avait surgi, rompant la tranquillité quotidienne. Des sentiments violents se bousculaient en mon esprit, éprouvant simultanément épouvante, incrédulité. Ma gitane assassinée, disparue. Comment le concevoir, l’imaginer?
Malgré mon affolement, je parvins à rejoindre à l’opposé l’abri téléphonique. Tremblant encor, je composai le numéro de la gendarmerie. Divers bruits de tonalité se produisirent. J’entendis interminablement des crépitements brefs, des grésillements, des impulsions, puis enfin la sonnerie... Mais soudain, la réponse inattendue finit de basculer ma conscience ahurie dans l'incompréhensible: «Aqui, Guardia civil, Guardia civil. Que pasa?»
Autour de moi, tout vacilla tandis qu’un trou noir s'ouvrait en mon esprit. Je m'écroulai. Pendant mon dernier instant conscient, j’entrevis le récepteur qui se balançait dans le vide, égrenant ses mots insensés dans la nuit silencieuse «Allo, Guardia civil, que pasa, que pasa? Guardia civil, que pasa, que pasa?...»


 

ÉPILOGUE


Quand je repris conscience un moment plus tard, je me trouvais sur un banc, non loin de Jean-Octave Aydat. Près de nous régnait une intense animation. «Ça va, ça va mieux?...» «Rien de grave.» «J’avoue qu’on est allé fort à la fin.»
Nous étions dans la Halle où je fus transporté. Le sourire épanoui de mon entourage était significatif. Je compris immédiatement qu'on me révélait enfin la machination dont j'avais été l'objet si longtemps. Je bus un peu d'eau qui finit de me requinquer. «Monsieur *» dit Jean-Octave afin de me présenter à un convive encravaté qui s'avançait. Monsieur le Maire». «Nous voici particulièrement heureux de vous accueillir parmi nous, mais nous vous devons bien des explications.» Enchanté, certainement, c'est le moins que l'on puisse.» L'an dernier, le Comité des Festivités décida, sous l'impulsion de Jean-Octave Aydat, une originale animation culturelle au sein du village. Certains habitants s’étaient désignés afin de rejouer dans leur vie le déroulement d'un récit particulièrement connu, Carmen de Mérimée. Des caméras devaient filmer incognito les scènes. Bientôt sera diffusée la reconstitution de l'intrigue à la télévision régionale.»
Carmen de Mérimée. Bien sûr. Comment avais-je ainsi pu ne pas songer à cette œuvre? Je me jurai dorénavant de revoir mes classiques. Mais bien sûr, Carmen de Mérimée» dis-je, un peu honteux de n'avoir pas reconnu l'action pendant son déroulement. Nous avons tenté, du moins en partie, de reconstituer certains éléments caractérisant l’original cadre où l’auteur situa l’action, principalement Séville. C'est ainsi que vous avez pu voir notamment des éléments sculptés par un artiste en la collégiale évoquant la Giralda, la cathédrale, et dans le château la reconstitution de l'ancien Alcazar, le palais mauresque. C'est une opération de promotion presqu'unique ici dont nous avons bénéficié. D'après ce que nous savons, un précédent seul existe. C’est la tradition d'un petit hameau grec en Asie Mineure où se rejoue réellement tous les sept ans la Passion du Christ. Sa fin tragique eut lieu, dernièrement, l’année mil neuf cent vingt.» J'ai senti cependant un parfum d'Andalousie» dis-je afin de me rattraper. Il ne manquait plus qu'un personnage, évidemment celui de l'écrivain» rajouta mon collègue. Vous le savez, Mérimée se met en scène à la fin de sa nouvelle. Personnellement, il rencontre aussi bien Carmen que don José. Je vous donnai son rôle à votre insu. Vous étiez le seul à participer au scénario sans le savoir. J’avoue que vous avez magnifiquement joué - si l'on peut dire.» Lumineux. Quelle idée formidable!»
Je connaissais naturellement à mon égard la motivation cachée de mon ami. La machination devait restaurer mon inspiration. Je lui dis en aparté: L'opération, me semble-t-il, commence à produire un effet.»
Le Maire alors poursuivit: Le chant grégorien qui vous a ravi dans la collégiale était simplement un enregistrement qui se déclenchait dès qu’on interrompait un rayon laser devant le transept. Quant à ces fruits mystérieux dans le parc, il s’agissait effectivement d’oranges. Nous en avions achetées dans le supermarché dix kilos et nous les avions dispersées pour évoquer ce lieu du fameux Alcazar, le Jardin aux Oranges. Pour l'article inséré dans le journal Centre-France, en réalité, l'organisatrice était de mèche avec le journaliste afin qu'il mentionnât la Giralda. Le contenu commentait la mort de Garcia, le rom de Carmen, poignardé par don José, comme il est écrit dans l'ouvrage. L’assassinat de l'héroïne était situé par Mérimée dans un lieu montagnard anonyme. Par commodité, nous l'avons simulé dans la bodega de Lillas Pastia. Pour cela, nous avons aménagé le sous-sol de la bâtisse au fond de la Barreyre. Cet épisode ultime ici clôturait la représentation. Nous attendons maintenant de vous, si l’aventure a pu déclencher votre inspiration, que vous écriviez un roman du terroir ou bien un roman d’amour et qu'ainsi vous immortalisiez le village.» Mais sachez que j’y songe»
Là-dessus, le Maire enthousiasmé s'avança vers un podium pour s'adresser à l'assemblée des invités.
«Monsieur le Député, Monsieur le Président adjoint du Conseil Général, Messieurs les conseillers municipaux, vous tous, chers administrés, c'est avec le plus grand succès que notre opération La Carmen d’Auzon vient de s'achever. Notre évènement participe au renouveau culturel du milieu rural en Auvergne. Le secteur littéraire aucunement ne doit s'étioler dans la société contemporaine. Malgré notre obsession de la matérialité, nous devons lutter pour le développement du livre afin que chacun puisse apprécier les monuments scripturaux de la France. Nul, sans la réflexion qu’apporte une assidue lecture impliquant nos écrivains, ne saurait s’épanouir, se réaliser. Le trépidant rythme entraîné par la modernité jamais ne tarira notre appel vers la méditation. Que serait la dignité d'un humain cultivant son champ pour subvenir à la survie de sa chair et qui laisserait son esprit en friche? L’âme a besoin de pensées comme un corps a besoin de nourriture. Le devoir de l'élu, c'est de promouvoir l'intellectuel épanouissement aussi bien qu'assurer la gestion de la cité. Notre adhésion profonde à la spiritualité rejoint l'effort de citoyenneté qui nous unit tous. Fraternité, liberté comme égalité sont le terreau du chêne éternel puisant la tradition du passé par sa racine et déployant au soleil du Futur les rameaux de sa créativité. La culture, oui, je la sens vivante en nous, je l’affirme ici devant tous, oui, nous croyons en elle et nous la soutenons. L’Homme a depuis la préhistoire exprimé ses peurs, ses joies, ses douleurs par la parole éphémère. L'apparition des premiers écrits seule a permis de transformer en témoins permanents le souffle évanescent de la pensée, d'unir l'Humanité, de la porter dans le mouvement ascendant du progrès et de la civilisation. Verba volant, scriptura manent. C’est ainsi que s’élabora pictogramme, idéogramme, alphabet inscrit dans le roc, sur le papyrus, le parchemin, le papier, vergé, vélin, bouffant, puis un jour enfin projetés sur l'écran de l'ordinateur. Les grands auteurs, dépassant l’espace et le temps par le médium universel, intemporel de l'écriture, ont forgé l'esprit de nos parents, ont pétri le nôtre et demain formeront celui de nos enfants, tous éblouis par l’effloraison de la sublimité, par la fructification du génie. Chez eux, nous devons admirer le travail acharné du style. Ces chefs-d’œuvre, ils ont émerveillé nos années de jeunesse, illuminé le temps de la maturité, soyons sûrs qu’ils enchanteront encor nos années de vieillesse. Quel médium, peut-on s’interroger, prévaudra pour les découvrir? Sachez que pour l’amateur de littérature, il ne sera jamais rien d’aussi précieux que la compagnie d’un livre aimé. Le mutimédia, belle invention, peut faciliter notre existence, il ne remplacera jamais dans nos cœurs ce livre auquel nous vouons tout notre amour. Sachez-le, rien ne restituera pour le passionné lecteur son plaisir de tourner la page, en palper la texture et de sentir l'odorant parfum de la colle amidonnée. Las, que deviendrions-nous si tous les écrits s'effaçaient insidieusement, si nos cerveaux ne pouvaient plus s’étancher à la source infinie de leurs bienfaits?
Qu'il me soit permis de rendre un hommage à Mérimée lui-même. C’est le génie pur dont nous admirons l'œuvre abondante, originale et si forte.
Avant de vous passer la parole, en dernier lieu, Monsieur le Député, je voudrais qu’à cet évènement soient associés tous les habitants qui m'ont apporté leur compétence et leur soutien chaleureux. Pardonnez-moi pour ceux que j'aurais oubliés.»
Monsieur le Maire, en mon esprit je revois ce jour quand vous étiez venu me voir dans mon bureau de Clermont-Ferrand - vous savez, ce petit bureau sans moquette et mal chauffé. Quand vous étiez venu, donc, pour me proposer La Carmen d’Auzon, je fus immédiatement conquis par un tel projet. L'initiative a porté ses fruits pour nous offrir la réalisation vivante et colorée d'un chef-d'œuvre. Comme a dit André Malraux: Il me semble indispensable que la culture cesse d'être l'apanage des gens qui ont la chance d'habiter Paris ou d'être riche. Monsieur le Maire, ainsi, par votre investissement enraciné dans le terroir et votre effort d'associer tous les habitants de la commune, ainsi qui, sinon vous, pouvait illustrer ce propos?»
Malgré l'appétence éprouvant l’estomac de chacun devant les préparatifs de la pantagruélique agape, étalés, eût-on dit, par volonté de provocation, tous étaient suspendus à la déclamation vibrante. Nul certainement n'aurait songé se restaurer vulgairement avant d'avoir intégré la substance intellectuelle épanchée par les discours. Le brillant échange officiel fut conclu par des acclamations. «Permettez-moi» reprit le Maire «de vous présenter les acteurs de cette animation.»
Les applaudissement fusèrent. Tous étaient redevenus des citoyens ordinaires. Bien que je les reconnusse, en particulier ma gitane, il me parut impossible en eux d’imaginer des acteurs. Comment avaient-ils pu jouer ce rôle avec autant de passion, de vérité? Puis l'édile aimablement proposa que je me joignisse à leur groupe. C’est vrai que j’avais tenu moi-même un rôle en ignorant ma fonction. L’on ne m'applaudit pas moins, ce qui me satisfit particulièrement. Je ne dédaignais pas la considération qui s’attachait à ma notoriété d'écrivain. J’appréciais que l’on me prodiguât des égards lors des manifestations mondaines.
Cependant, je considérai plus attentivement, dégrimés, ceux que j'avais côtoyés au cours de cette aventure unique. Tous arboraient cet air sérieux, vaguement timide, emprunté par les acteurs quand à la fin de la pièce humblement devant le public ils se présentent. La montre en or me fut restituée cérémonieusement par l’experte en manipulations qui me l'avait subtilisée, Carmen, ou plutôt Mélanie Monchamp, secrétaire à la Mairie. Mon intrigant, de son métier comptable, un fort brave homme, en n’omettant pas un euro, me rendit tout l'argent qu'il m'avait si bien extorqué. Je découvris enfin que la sorcière était la vénérable et respectée Présidente au Comité des Fêtes. «Je vous invite à partager le pot de l'amitié» conclut comme il se doit le Maire.
L'assistance alors se rua vers les tables. Pendant que l’on offrait kirs et pizzas, j'eus tout loisir de converser avec les acteurs. J'en fus profondément déçu. De fait, ce ne fut qu'un banal échange à propos de considérations prosaïques. J'appris de Carmen qu'elle était mariée, mère en plus de trois enfants. Sa peau, débarrassée du fard qui lui fonçait le teint, ressemblait à du papier mâché. Ses cheveux, ni châtain ni blonds, n'avaient pas l’opulence et les reflets d’ébène au moment de la représentation. Quant à son œil sombre, il conservait sa couleur, mais il avait perdu sa flamme. S’épanchant en menus détails concernant son maquillage, elle eut tôt fait de me fatiguer. Je l’abandonnai sans remords au bout de cinq minutes. Mon intrigant lui-même affichait un air benoîtement honnête. Je fis connaissance avec le décorateur qui reconstitua la vierge et la salle évoquant le fameux Alcazar de Séville. Ce miséreux survivait grâce à des travaux concédés par le Conseil Régional. Fruste, il se présentait comme un beaitnik en polo dépenaillé, jeans rafistolé s’accordant à sa barbe hirsute et son œil exalté. Je le félicitai pour son travail où j'avais perçu la manifestation d’un talent certain. N’accordant aucun prix au compliment, il haussa les épaules. «De la merde» me confia-il à mi-voix «pour moi, c'est purement alimentaire. Que voulez-vous, il faut bien vivre.» Cependant, il m'expliqua laconiquement que sa vierge était l’image hybride inspirée de la Virgen Belen et de la Virgen Macarena. Puis, laissant le sujet, il me montra les photographies de sa production libre. Ce n’était qu’un fatras d’objets sculpturaux sans queue ni tête, inesthétique à mon goût. J’étais sans doute insuffisamment averti dans ce domaine artistique afin de pouvoir les apprécier. J'exprimai poliment un compliment anodin, puis m'esquivai. Je vis enfin le bon Père. Visiblement enjoué par la farce, il m'exhibait en riant son nez postiche et son faux crâne en caoutchouc. Mais j'eus subitement envie de pleurer, considérant ces témoins qui brisaient mon rêve.
Ma gitane avait à la fin de l’intrigue été fictivement assassinée, mais devait-on considérer qu’elle était morte ou bien vivante? Ne continuait-t-elle ainsi d'exister dans un autre univers, celui de la pensée? Le bon Père aussi, quelque part, se trouvait dans les replis de mon cœur. J'en étais sûr, il existait car mon esprit le concevait. Tant que demeurerait en moi son image, il serait vivant. La contradiction pouvait surprendre. Je me demandai si le bon Père et la sorcière en fait n'existaient pas mieux que les individus en chair et en os. Les héros fictifs de Mérimée représentaient la pure essence alors que les humains réels se réduisaient à d’imparfaits amalgames. Les seconds étaient la réalité, les premiers la Vérité.
Qu'avait pu recéler comme authentique élément ce burlesque épisode? Que signifiait cette arlequinade où l’on ne pouvait démêler vrai du faux, illusion de réalité? L'émotion ne se cachait-elle en ce travail artistique imitant le naturel par un surcroît d'artifice? N'avais-je, en mimant la fatuité superficielle, éprouvé des émotions brûlantes? Je compris que je n'avais jamais aimé Carmen, je devais me l'avouer. L'amour, je l'avais rencontré pourtant quand j'avais découvert le visage éblouissant de sainte Agnès à la beauté si lumineuse. De même elle existait, bien qu’elle apparut uniquement sous l’aspect d’une image, en traits et couleurs délayées sur du papier. C’est elle enfin qui m'avait délivré de la possession mieux que la ridicule objurgation du bon Père et le désenvouûtement puéril de la sorcière.
Je vis alors Jean-Octave. Je l'apostrophai car une idée me tourmentait: «Maître, en ce grand jour, pourrions-nous poursuivre un échange interrompu que nous avions entamé, s'il vous agrée.» Mais bien volontiers.» Le roman que j'envisage en narrant la Carmen d’Auzon doit-il se concevoir comme un faux roman?» Sans nul doute.» Mais... si je me souviens bien de vos propos, dans le faux roman l'auteur est censé considérer l'action comme étant fausse, or cela ne se peut car j’ai subi la machination depuis le début jusqu’à la fin sans jamais l’éventer. De même il en sera pour mon lecteur qui ne connaîtra pas le trucage avant le dénouement final de l'intrigue.» Jean-Octave, indécis, réfléchit profondément en prenant un air doctoral. Je savais qu’il aimait pontifier. Naturellement, je ne manquais pas une occasion lui permettant de manifester son goût pour l'ostentation. Vous avez raison, l'action pour vous sera considérée comme étant vraie, cependant elle est fausse en référence à la réalité du roman. Pareillement, si vous écriviez au cours d'un roman vrai la narration d’un spectacle, en ce cas l’incision serait fausse évidemment par rapport au niveau de fiction principal du roman. Vous écrirez donc un vrai faux roman.»
Quelque peu dérouté par le discours de mon ami, j'acceptai cependant la dénomination de vrai faux roman. Par ailleurs» dis-je «mon jeu n'était pas très bon. N'ai-je un peu trop joué les dandys cyniques?» Pensez-vous. C'était parfait.» Ma prestation ne méritait probablement pas ce compliment. J'en voyais les défauts, l’outrance et l’insuffisance. Je crus bon d’exprimer des scrupules. «Souvenez-vous, la scène au confessionnal, je ne sais pas si les gens vont l'apprécier.» Justement, le pervers lecteur, subrepticement, en réduira le sens au niveau primaire. Pour lui, simplement il s’agira de critique antireligieuse ou, mieux encor, anticléricale. Vous serez dans le ton.» N'est-ce un peu conventionnel?» Pensez-vous, cela fonctionne ainsi depuis deux siècles. Ce conventionalisme est toujours considéré comme une originalité.»
La réception touchait à sa fin, les invités se raréfiaient. Je saluai les officiels et rentrai chez moi.
En remontant la rue Notre-Dame du Portail, le village, auparavant si pittoresque à mes yeux, me parut sans relief et triste. Plus rien ne subsistait du charme envoûtant qui pour moi l'imprégnait. Devant mon regard s'étalait, insipide, uniforme, indéfinie, la succession des façades. Les vasistas ouverts montraient des réduits mornes. Certains étaient protégés des regards indiscrets par de pisseux rideaux. L’on en voyait, condamnées, qu’obturait un panneau de bois comme un crêpe étendu sur un œil aveugle. Parfois, les baies opposaient à l’indiscrétion des passants leur persienne en fer ainsi que paupière. Parfois je voyais, surplombant un porche, un luminaire encastré de guingois, qui versait le faisceau mort de ses rayons blafards sur un seuil crasseux. Parfois, un fil téléphonique, au long d’un mur, courait d'attache en attache, ainsi qu’un feston dérisoire. Là, c’était, suintant, dégoulinant, un chenaux percé qui souillait le crépi d'une auréole ocracée ferrugineuse à l’imitation d’un nimbe. Sur les balcons appendait le fardeau poisseux du linge, alourdi par son aqueuse imprégnation, maillots, torchons, pantalons, mouchoirs, slips, dégouttant sur la chaussée. Là, des gravats s'entassaient dans les recoins d'où montaient le remugle écœurant de l'urine et de la moisissure. Là, malencontreusement, un étron canin, frais et luisant, ornait le macadam éventré. Mon regard impudique à l’occasion d’une embrasure en s'immisçant découvrait un appartement sordide, environnement disgracieux de la vie quotidienne où se complaisaient les habitants: lino percé, parquet usé, tapisserie défraîchie, reflets de vies médiocres.
J’examinai le sol en marchant. De ci de là se détachaient déchets et débris confus. Là gisait chewing-gums écrasé, rond huileux ou graisseux, feuille égrugée, martelée par le piétinement, percée de pertuis comme un crible ou réduite à sa nervation pareille à la résille. Là, reposait un vis, un mégot, un noyau de cerise, un papier transparent de friandise, un bout de laine, un morceau de paille, un pétale, un éclat de tuile ou de brique... Là se trouvaient dispersés de menus papiers mimant les confettis de festivités misérables. Parfois, l’on voyait aussi d’indéterminés bris dont on aurait en vain tenté d’expliquer d'où provenait leur présence et comment ils avaient pu s’échouer en ce lieu. Près d’eux, les gens passaient, ne soupçonnant leur existence. Comment avais-je auparavant pu ne pas remarquer ces ramas qui m'assaillissaient aujourd'hui? Le regard n'est-il pas déterminé par l'orientation préconçue de l’état mental sélectionnant image et sonorités, odeurs selon qu'ils nous agréent ou nous sont importuns?
Quand je relevai les yeux, je vis une inscription dénommant la venelle où je me trouvais: rue du Candilejo. C'était la fameuse appellation mentionnée faussement sur la cartographie, mais en réalité le nom d'une artère à Séville où se retrouvaient fréquemment Carmen et Don José dans le récit de Mérimée. Sur le pourtour de la plaque apparaissait un emplâtre évident révélant qu'on l’avait scellée provisoirement. La supercherie m'apparut flagrante alors que les jours précédents, la grossière imitation m'avait semblé d'une indubitable authenticité.
Je m'arrêtai dans la cour Chadude. C'était là que ma gitane, ou plutôt, j'oubliais, Mélanie Monchamp, secrétaire à la mairie - consomma son repas si dispendieux. Ce réel épisode en mon esprit s'identifiait au caractère absolu d'un tableau romanesque. Dans mon imagination déformante, il apparaissait grandi, magnifié tel un exceptionnel moment que je ne revivrais jamais plus, mais que je me remémorerais sans répit. Ne devenait-il comparable au mythe originel que ranime un rituel simulacre? Par-dessus le muret, mon regard parcourait le hameau en contrebas étalé vers le Portail du Brugelet. Mon village, Auzon. N'avais-je été l'amant de ce tellurique enchevêtrement de moellons et de roche, Auzon? J'avais parcouru ses voies, ses rues, chemins, allées, foulé ses pavés, ses chaussées, franchi ses ponts, ses voûtes. J'avais impudiquement exploré ses monuments, cave et cellier, jardin, cour, terrasse et toit comme on découvre indécemment l'intime anatomie d'un corps. Le dôme était son plantureux sein, l'éperon sommital sa croupe. L’ombrageuse encoignure était secrète aisselle, aine obscure. Le puits devenait son vagin, la végétation pilosité. La pierre était sa chair d'où s'écoulaient par les chenaux, caniveaux, humeurs, sueur. Ma pénétration dans les replis de ses voies avait suscité dans les tréfonds de mon corps un monstrueux orgasme. J'avais ressenti son mystère avec sensualité, volupté, sauvage et fiévreuse, érotique et mystique. La cité, cette émanation de Gaïa, deviendrait, je le savais, la véritable héroïne illuminant mon roman dont Carmen après tout n'était qu'un prétexte. Mais le village en ce jour me paraissait mort. La masse appesantie des maisons d'où filtraient des rais lumineux semblait carcasse abandonnée sur le sol. Désormais, ce panorama ne revêtait plus de signification pour moi. Je revoyais celui, si chargé de sens et d’affectivité, que j'avais auparavant admiré depuis les hauteurs jouxtant Rizolles. Mon village, Auzon, plat résidus, reliquat de ma passion trahie. Mon village, Auzon, prosaïque image, illustration de mon illusion poétique évanouie, Mon village, Auzon, pitoyable et vain témoin de mon aventure avortée... Mon village, Auzon, mausolée de mon défunt rêve.
Là-bas, près du cimetière, au bout du hameau, se mit à hurler un chien tel un Cerbère à l'entrée de l'Erèbe où les morts séjournent. Lors, j’eus l’impression qu'en mon âme un vide infini s’ouvrait. J'eus envie de fuir. Bizarrement, une idée me vint. Pourquoi ne pas terminer ma villégiature à Séville? J’y retrouverais l’authenticité correspondant aux machinations d'Auzon? Mais un instant de réflexion m’en dissuada. J'avais compris que mon rêve éthéré ne se trouvait en aucun lieu du réel univers sinon dans mon esprit.
Le jour suivant, dès l'aube, ainsi je pris congé du village. Parvenu chez moi, j’entamai la narration de mon vrai faux roman... dont vous lisez le dernier mot.

La gitane d'Auzon - Claude Fernandez - Éditions Sol'Air - © Éditions Sol'Air - 2010 - ISBN: 978-2-35421-112-7 - Licence Creative Common CC-BY-ND