LA FLEUR DE GILGAMESH

La nouvelle vie de Dante et Béatrice

Roman

Claude Fernandez

La Fleur de Gilgamesh - Claude Fernandez - © Claude Fernandez
Dépôt électronique BNF 2012 - Licence Creative Common CC-BY-ND


PRÉSENTATION


PROLOGUE

PREMIÈRE VEILLE

PREMIER RÊVE

SECONDE VEILLE

SECOND RÊVE

TROISIÈME VEILLE

TROISIÈME RÊVE

QUATRIÈME VEILLE

QUATRIÈME RÊVE

ÉPILOGUE


ANNEXES

 

PRÉSENTATION


L'histoire de Dante et Béatrice transposée au vingtième siècle. Un jeune pharmacien, amateur de botanique, découvre une plante capable d'engendrer des rêves hallucinogènes. Ses incursions successives dans l'univers onirique se mêlent aux événements de sa vie réelle en même temps que se dévoile à lui sous l'apparence des objets l'essence même de la Matière. Sa rencontre avec une fillette décidera de son sort au terme d'un ultime rêve qui lui sera fatal, mais à l'issue du voyage surnaturel qu'il réalise, semblable à un héros de l'Antiquité, il parviendra enfin à sa Réalisation. Cet ouvrage représente en même temps un itinéraire sur le thème de la Peinture, une réflexion sur la Beauté, la recherche du Paradis et l'Incongruité fondamentale de l'Existence.


 

PROLOGUE


«Enfin, la voilà, c'est bien elle» se dit le jeune homme. Dans la feuillée du sous-bois, il contemplait avec un sentiment d'émerveillement teinté d'incrédulité le bouton floral que depuis si longtemps il convoitait. Sur la tige émeraude élégamment se dressait le saphiréen périanthe aux cinq pétales. Durante vérifia de nouveau la morphologie du végétal sur le traité de botanique. «C'est bien elle, oui» se dit-il à nouveau, transporté par l'évènement quasi-miraculeux que représentait pour lui sa découverte.
Depuis neuf années, il avait scrupuleusement recherché le biotope adapté convenant à cet exceptionnel spécimen, terrain volcanique, atmosphère humide et pénombre. Vainement, jusqu'à ce jour, il avait parcouru coulée, cheire, escaladé neck, dôme et cône en lapilli, rampé dans la fondrière et la tourbière... «Plus aucun doute» se dit-il. Cependant, le ravissement qui l'avait saisi de prime abord se mua lentement en vague impression de peur et d'appréhension. Le souvenir des pouvoirs que les traités conféraient à cet inquiétant végétal revenait à son esprit. Délicatement, il dégagea le pied charnu, puis l'enveloppa dans un linge humidifié. Le jeune homme après cette opération regagna le chemin vicinal où son véhicule était garé.
Pharmacien frais émoulu dans un chef-lieu provincial, Durante consacrait son temps de loisir aux végétaux hallucinogènes. Cette occupation consistait pour l'essentiel à compulser d'anciens traités écrits sur des manuscrits sibyllins, souvent illisibles. Grâce à des recoupements, il avait reconstitué le signalement d'une espèce inconnue qui permettait par ingestion d'imaginer le Paradis. Les devins du roi Nabuchodonosor la nommaient Fleur de Gilgamesh car le héros malheureux l'avait en vain recherchée, croyant qu'elle apportait l'immortalité. Positiviste irréligieux, Durante pensait que cette inconnue plante en vérité ne possédait aucun pouvoir magique. Le principe actif, selon son hypothèse, agissait probablement sur l'encéphale ainsi que les composés tirés du pavot ou bien du coca, provoquant une euphorie passagère. Néanmoins, n'aurait-il pas en la consommant la sensation d'accéder au Paradis,séjour des Immortels?.
De retour dans l'appartement qu'il occupait dans un quartier gris de la cité, Durante s’empressa de transplanter le spécimen délicat dans un pot. Curieusement, les prodigieux pouvoirs de ce bouton floral ne l'effrayaient plus. Même, il s'enhardit à palper de ses doigts le duveteux limbe aux tons smaragdins constituant les feuilles. Depuis son enfance, il aimait les végétaux qui ne lui paraissaient pas des entités vivantes. Si différents des animaux, ne pouvait-on les considérer comme expansions minérales? Ne seraient-ils concrétions de la terre et de l'air dont ils sont issus? Leur vigueur, leur puissance, au fil du temps engendrant aussi bien troncs vertigineux que rameaux luxuriants, le fascinaient. Mais ce qui l'impressionnait plus encor, c'était le silence, évoquant leur vie latente, invisible, entre absence et présence. Le jeune homme admirait leur beauté: majesté du châtaignier, fierté du chêne, indolence éplorée du saule ou timidité de la violette, arrogance aiguë du chardon, grâce épanouie du volubilis, humilité de la mousse... Durante se demandait comment tous ces végétaux inanimés pouvaient éveiller en nous des affinités sentimentales. D'où provenaient ces correspondances? La forme en soi ne se confondait-elle avec l'âme?
Dans sa chambre, il arrosa précautionneusement le bouton floral qu'il avait installé sur la commode auprès de la fenêtre. Pour satisfaire une habitude autant que pour sustenter son organisme, il prit un repas frugal, puis s’enferma dans son bureau. Là, sans la moindre hésitation, de sa main leste il saisit le précieux manuscrit au sein d'un empilement confus. Le déroulant, il relut ce passage en son esprit inscrit pour l'avoir déjà cent fois parcouru. Cependant en ce jour, son cœur battait violemment.

Le végétal, nommé Fleur de Gilgamesh, après son ingestion, permet d'accéder au Paradis entrevu par le myste et le poète. Ce mets n'est cependant pas sans danger. Ceux qui jadis ont tenté cette expérience ont payé de leur vie ce voyage. Les rescapés, s'il en fut parfois, ont abrégé leur tentative. Le bouton floral comporte, enserrant le pistil, quatre immaculés pétales. Quand vient le crépuscule, en période apogée du croissant lunaire, on détachera le premier pétale. Celui-ci, dès le coucher, sera déposé dans la cavité buccale. C'est alors que s'effectue le premier rêve, incursion dans l'Au-delà divin. Lors du prochain mois, l’on poursuivra l'expérience en ingérant de même un second pétale au moment où le soleil disparaît. L’on procédera de manière identique à l’avènement du mois suivant pour le pétale adjacent. Le quatrième et dernier doit en revanche être ingéré deux jours après. L’issue de ce rêve ultime est toujours létale. Malgré la certitude affirmée d'une issue fatale, inexplicablement, très peu renoncèrent. Lors, à l’aube on les découvrait, le corps décomposé.

Durante demeurait perplexe. Quel mobile ainsi pouvait pousser un homme à tenter une expérimentation qu’il paierait obligatoirement de sa vie? Possiblement, de tels individus, grâce au puissant hallucinogène imprégnant le bouton floral, avaient-ils connu la supérieure extase. L’on pouvait alors imaginer qu'ils refusaient de revenir dans l’univers quotidien triste et laid de ce bas monde. Ne s’agissait-il donc plutôt d'un suicide? La volonté qui nous attache à l'existence est fragile. Ne doit-on pas à notre inconscience ou lâcheté d'accepter la vie? Quant à la mort et la décomposition, l’on pouvait en expliquer l’avènement par l'action cumulée de la substance. Consultant son calendrier, Durante s'aperçut que ce jour était propice à l’ingestion. Néanmoins, prudent, il préféra s'accorder la journée du lendemain pour décider s'il tenterait l'expérience. Lors du prochain crépuscule, absorberait-il un premier pétale afin d’accéder au Paradis, séjour des Immortels? Rien n'était moins sûr.
 

PREMIÈRE VEILLE


La monotonie du travail en sa pharmacie permit à Durante de réfléchir durant la journée. Par moments, il doutait du manuscrit. Par goût du mystère ou par jeu, l’auteur n'avait-il inventé cette insensée malédiction concernant une espèce hallucinogène en réalité commune? Le bouton floral en son pot lui paraissait inoffensif autant qu’insignifiant. Cependant, une indéfinissable angoisse anéantissait en lui cette idée rassurante. La raison par ailleurs lui dictait de ne pas consommer de substance aux propriétés indéterminées. Sans garantie sur l’innocuité d’un tel composé, ne devait-il s'abstenir? Paradoxalement, l’attrait de l’inconnu, le risque exerçaient une attirance infléchissant la décision dans le sens contraire. Cependant, plus profondément en son esprit, ces fluctuations du jugement se trouvaient affectées par des motifs plus secrets. Le désir des paradis artificiels, chez lui, semblait représenter l’antidote à son état d’immaturité asexualité. Peu sensuel de son tempérament, il ne ressentait nul désir à l’égard de la chair, qu’il s’agît de femme ou d’homme. S’il admirait la beauté féminine en tant qu’esthète, il n’en pouvait concevait d’attirance érotique. Bien qu’il en souffrît modérément, cette incapacité limitait ses relations dans un monde où la sexualité régit quasiment tous les rapports. Naturellement, il n’envisageait pas un jour de partager sa vie, d’autant plus qu’il appréciait la solitude. Son morphogramme asexué pouvait le trahir, et notamment sa voix relativement aiguë, mais il avait appris à gommer ces traits androgynes. Son habillement rigide et strict effaçait la douceur de son port tandis qu’il assourdissait les inflexions de son élocution trop haut perchée. N’espérant ainsi nul attachement humain, Durante pouvait disposer librement de sa personne. Rien ne l’empêchait de tenter une expérimentation dangereuse. Mais pourquoi risquer la mort simplement pour un illusoire accès vers le Paradis, lequel ne représentait qu’une évocation de son inconscient? Quel mobile en définitif parviendrait à l’emporter? Durante disposait encor de l'après-midi pour en débattre avec lui-même.
Quand Durante, le soir venu, tourna sa clef pour verrouiller la grille en fer de son officine, il avait arrêté sa décision. Comme à son habitude en fin de semaine, il gagna le Centre Amical de Loisirs, non loin de là. C'était la seule activité qui le distrayait de sa passion pour les végétaux hallucinogènes. Dessinateur médiocre, il s’adonnait à la reproduction de bouquets floraux. Sempiternellement, il s'acharnait sur le sujet pictural de son choix pour en tirer la quintessence improbable. Sans répit, il surchargeait sa primitive esquisse en la déformant jusqu'à sa dissolution. Le bouquet initial finalement simulait un buisson touffu, voire une écrevisse. Le dessin massacré, martyrisé devenait de plus en plus nébuleux, incompréhensible, indéchiffrable. C'est alors que Durante l’abandonnait à son piteux état, puis jetait son dévolu sur le prochain sujet...
La salle était préparée déjà lorsqu'il aborda le Centre. Là, sagement assise, il aperçut une inconnue fillette. L'animateur, Giorgio, présenta la recrue: Nelia. C'était la pensionnaire envoyée par l’Assistance, organisme en ce pays très soucieux de ses pupilles. L'enfant, l'air absent, parut ne pas accorder la moindre importance aux propos qui la concernaient pourtant. Ne se confinait-elle en son monde intérieur? Durante déballa son matériel sur la table adjacente. Le pharmacien put à loisir observer l’enfant énigmatique. Son hiératisme et sa beauté le fascinaient. Le questionnement qu’il hasarda ne déclencha de sa part que des propos très évasifs. La conversation peu motivée s’échoua sur un long silence. Durante se demandait si la solitude avait développé chez elle un tel comportement d'impavidité. C'est alors que, sans tourner la tête, elle émit brusquement la réponse aux questions précédentes. La fillette exprimait son discours de manière hésitante en un langage approximatif qui trahissait néanmoins un charme indicible. «Mes parents sont décédés lors d’un accident quand j'étais petite. Je viens là pour dessiner des fleurs, des rochers, des cerisiers, des amandiers… Rien qui bouge.» Pourquoi?» demanda le pharmacien, mais l’enfant ne consentit plus un mot jusqu'à la fin de la séance. Durante continuait de la considérer. Sa chevelure au teint sombre ondulant jusqu’à sa hanche évasée contrastait vivement avec son visage extraordinairement lumineux. L’iris de son œil luisait comme en un champ nivéen la pervenche au ton mauve. Sa frimousse évoquait la grâce enfantine, accentuée par un semis discret de bruns éphélides. Son port élégant se trouvait rehaussé par sa robe ample épousant tout son corps jusqu’à ses chevilles.
En observant chaque apprenti dessinateur autour de lui, Durante remarqua la pigmentation différenciant homme et femme. Le teint des uns paraissait moins immaculé que celui des autres. Le jeune homme alors établit un rapport avec le traitement pictural de la Renaissance. Les sujets féminins étaient représentés généralement avec un teint de nacre alors que les sujets masculins étaient peints selon des tons plus vultueux. Dans la Bacchanale, on pouvait distinguer la ménade au lilial visage et le faune à la carnation fauve. De même en un tableau marin différaient la Néréide et le triton. Cette opposition physique en profondeur ne traduisait-elle une antinomie psychique? Bien que son teint fût plutôt clair, Durante se crut un métèque auprès de la fillette.
Il jeta vers le chevalet de la pensionnaire un coup d’œil rapide et constata que son dessin n'évoluait guère. Le sien, par opposition, n'avançait que trop vite, et surtout négativement. Nelia semblait mouvoir insensiblement sa main, comme effrayée par l’accomplissement de la minime action. Durante se rappela qu’elle avait horreur du mouvement. Sans doute, elle affectionnait d’apparaître ainsi qu’un être inerte en conformant son attitude à sa dilection.
Giorgio passait dans les rangs, considérait les gaucheries sur les dessins qu'il jaugeait d'un air blasé, manifestant sa hauteur de spécialiste auprès du néophyte. Quelquefois, condescendant, il se penchait sur le peintre amateur, lui prenait son pinceau dont il jonglait ainsi que le magicien de sa baguette et restait la séance entière en monopolisant la toile. Silencieux, l’amateur embarrassé demeurait ainsi, les bras figés, ballants. Nul ici n’aurait osé proférer la moindre observation qui pût froisser l’incontesté maestro. Parfois, Giorgio parcourait les allées d'un pas rapide. C'était le signal, on savait qu'à ce moment il s'envolerait. C’est alors qu’évoquant Botticelli, Donatello, Véronèse, il ne voyait plus ni chevalet, ni disciple et ni même entité matérielle en ce lieu. D’abord, il commençait par louer abusivement un peintre issu mystérieusement de son choix. Puis, de propos en propos, il énumérait ses défauts, imperfections, plagiats, puis le dénigrait, vertement, véhémentement. Trop de vermillon gâchait ses grenats, trop de cobalt gâtait ses bleus, trop de sienne altérait ses bruns et bien trop de pastels édulcoraient sa chromatique harmonie. Quant à la composition, tout simplement elle atteignait l’abomination... L'apologie déférente au départ se terminait en diatribe impitoyable. Giorgio s'échauffait sous l’effet de sa propre élocution parmi l'assistance écrasée par le poids de son érudition. Durante l'admirait au sommet de son lyrisme où sa logorrhée s’épanchait en imprécations, le regard allumé, la joue rubiconde. Sa voix de stentor vibrait tandis qu’il ouvrait les bras vers le faux plafond, pareil à Zeus tonnant au milieu des éclairs. Tous, attendant son décollage, en guettaient les prémisses. Généralement, il s’agissait d'une inflexion plus aiguë dans sa voix, d'un frémissement imperceptible en ses doigts. Giorgio, ce jour, avait jeté son dévolu sur Le Caravage. Déférent, il admira la grandeur, la puissance exacerbée de l’artiste original et révolutionnaire, adoptant néanmoins un ton révérencieux trop accusé. Puis s’enflammant, il ne tarda pas à trouver trop de noir dans ses fonds, trop d'expression macabre en ses décors, trop d'inspiration maladive en ses personnages. Trop, c'était beaucoup trop. Ne se contenant plus, il finit par l’injurier. «Meurtrier de l’Art, assassin, assassin, assassin!» criait-il, brandissant les poings vers les nues de polystyrène expansé...
Quand Giorgio se fut calmé, la réflexion du pharmacien put s’épancher librement. Rêveur, il considérait toujours la fillette. La féminité qui modelait son corps paraissait pour le jeune homme une inconcevable énigme. Comment se trouvait-elle ainsi conformée par la Nature alors que lui, si différent, s’évanouissait dans l’indétermination du genre. D'où venait-elle? Comment pouvait-elle exister ainsi? Durante contempla de nouveau les cheveux noirs, la peau lumineusement blanche et les yeux mauves. Si je perçois l’idéalité qui se trouve en elle» pensait-il, c'est que mon esprit lui correspond. Rien en mon corps extérieurement ne la manifeste et pourtant je la conçois, je la reconnais en tant que valeur, singularité. L'on croirait qu'elle est issue de l'Au-delà. Ne proviendrait-elle ainsi du Paradis, séjour des Immortels évoqué par le manuscrit? Durante se demandait comment la fillette en elle appréhendait cette harmonie qui l’imprégnait. Demeurait-elle indifférente à sa beauté, jugée dans l’existence inutile et superflue? Pouvait-on concevoir que pût exister dans un monde aussi monstrueux un être aussi merveilleux? Le pharmacien pensait qu'au long de la journée, cette enfant - pour lui personnification de la divinité - se trouvait dans l’obligation de contempler incessamment des objets laids, triviaux fruits de la praticité, ce chevalet, ce bureau, ce placard, et là, tous ces gens disgracieux, dont lui-même. Durante se rappela son malaise indéfinissable un jour de printemps quand tomba devant lui dans la boue putride un éblouissant bouquet d'azalées. Tout ce que la civilisation crée, se disait-il, se trouve ainsi marqué par le sceau de l’abjection, de même en est-il de nos corps, suant, excrétant. N’est-il pas offusquant de voir un homme uriner sur un massif de primevères?». Cette absurde interrogation pour tout normal individu lui sembla très sérieuse.
Durante conçut en ce jour l'envie de peindre un personnage au lieu de ses bouquets habituels, précisément cette inconnue fillette afin de fixer pour l’éternité son insigne élégance. Naturellement, il en fût bien incapable. S'il devait dessiner un monstre, il n'aurait qu'à promener grossièrement son crayon sur la toile. Cette observation de pure esthétique éveilla chez le pharmacien féru de science un approfondissement au niveau biologique. Cela signifiait pour lui que la beauté reflétait la structuration de la matière, état supérieur issu de la néguentropie. La perception de l’esthétique en réalité serait un super-sens nous permettant de juger l'organisation du Réel, discernement avantageux sans doute à la préservation de l’individu, ce qui pourrait expliquer son émergence au niveau de l'Évolution.
La séance aboutissait à sa fin. Les fervents dessinateurs, enchantés de leur prouesse ou découragés de leur échec, bientôt s’éclipsèrent. Nelia rangea son matériel avec délicatesse et précaution. L’on eût dit que ses doigts ne touchaient les objets qu’avec embarras. Quand elle eut terminé, son visage alors s’illumina d’un sourire. Durante demeura figé. Rien n’aurait permis de savoir si, fortuite ou méditée, cette angélique irradiation pouvait s'adresser à lui. Plutôt n’était-ce une émanation naturelle ainsi qu’un parfum se dégageant involontairement d’une ancolie.
Quand Durante referma la porte en son appartement, il demeura pendant un moment dans la pénombre. Quel obscur sentiment l’envahissait? Rien ne lui permettait d’expliquer cette anxiété. Lors, il finit par actionner l'interrupteur. Le faisceau lumineux du plafonnier jeta dans le hall un faisceau blafard presqu’étrange et maléfique. Le pharmacien promena son regard absent vers l’entrebaîllement des embrasures. Dans la cuisine, il vit son bol qui traînait sur la table auprès de la cuillère, à son bord mince auréolée par un cerne épais de café. Dans la chambre, il distingua son lit défait exhibant les draps plissés qui pendaient sur le parquet défraîchi. Les moutons de poussière au fond traînaient sous l'armoire. Durante but un verre à-demi rempli d'eau qui lui parut exhaler une odeur fétide. Puis il rinça rapidement son bol, releva les draps vers l’oreiller, rangea sur un cintre un costume. Lors, il se déshabilla rapidement, puis enfila son pyjama. Sans plus attendre, il ferma les persiennes. Dehors, le soleil s’évanouissait vers l'horizon dans la grisaille embrumée des faubourgs. Durante demeura pendant un moment devant les rideaux, immobile et silencieux. L’on eût dit que son esprit s'était soudainement évacué. Perplexe, interrogatif, il se demandait par quel miracle étonnant sa personnalité pouvait se conserver au cours du temps. Ne pourrait-il soudainement devenir un autre individu se projetant vers un nouveau destin? Cette éventualité l’effraya. Face à lui se trouvait le miroir. D’un mouvement salvateur, il détourna la tête afin de l’éviter. Depuis longtemps, il ne savait pour quel motif, il ne parvenait plus à contempler son image. Pourtant, rien de rédhibitoire en son physique aurait pu justifier cette appréhension. Pouvait-il déterminer s’il était laid ou s’il était beau? Nelia, sans doute aucun, lui paraissait belle. Mais pour lui-même il n’aurait su prêter à ce terme un sens quelconque. Ses cheveux n'étaient ni bruns, ni blonds, son iris n'était ni gris, ni bleu. Possiblement en avait-il assez de ressentir son ipséité. Dès lors, avait-il besoin qu’un miroir lui confirmât son image? Se reprenant, il avança d’un pas, comme éveillé d'un sommeil hypnotique.
Lentement, Durante se dirigea vers la commode. C’est alors qu’il sectionna le premier pétale et sans la moindre hésitation l’absorba. Puis, s’affalant en son lit, il s’endormit.
 

PREMIER RÊVE


Si loin que portât son regard, Durante ne sonda qu'un vide évanescent, un espace où n'était haut, ni bas, ni droite et ni gauche, où rien n'existait. Puis, silencieusement, insensiblement, des condensations, des lueurs, des vapeurs se mouvant dans le silence apparurent. Vaguement s’approfondit une échancrure où luisait le sillage estompé d'un sentier. Durante, maladroitement, tenta de s'engager dans la voie. Marchait-il, avait-il des bras, des jambes? Rien ne lui permettait de l’affirmer. Cependant, une impulsion paraissait le mouvoir, accomplissant l’intention de sa volonté. Comme il progressait, le chemin se prolongeait tandis que se dévoilait un paysage irréel. Durante constata qu’il percevait mieux son corps. Sans doute il était bien lui-même entièrement, quoiqu'il ne sentît pas son organisme en ses parties séparées. Lors, ses mouvements devenaient de plus en plus vifs, légers. Savait-il pour quel motif il avançait? Pourtant sa progression ne cessait.
Au loin, Durante crut distinguer un éclat dans l'interpénétration des vapeurs troubles. Sans réfléchir, il se dirigea vers cette apparition lumineuse. L’irradiation grandit, s’intensifia, quoique enveloppée d'une irisation fluctuante. Devant l’horizon plombé se concrétisa la façade estompée d’une habitation, dont l’aspect massif évoquait un manoir. Cette inconnue destination parut à Durante l’inéluctable aboutissement de sa destinée. La bâtisse aux murs ténébreux paraissait toujours avoir été là pour qu'un jour il s'y rendît. Ses pas, maintenant, l’avaient conduit près de l'édifice. Là, pour mieux cerner le site, il s'arrêta. Pesant, oppressant, un silence étrange étouffait ce lieu. Cependant, le manoir environné de pénombre apparaissait comme une invitation bienveillante et simultanément une interrogation fascinante. Sa façade était construite en moellons dont la forme étoilée se prolongeait en piliers démesurés. Les grains micacés de sa texture ainsi que des constellations brillaient. Son toit gris semblait parcouru de circonvolutions bizarres. Des linteaux aux tons d’albâtre unissaient les différents niveaux. De vacillants éclairs tremblaient aux carreaux fumés des fenestraux et des lucarnes. Durante vit, au milieu de la façade, une obturation de forme arrondie qui pouvait simuler une entrée. Bombée, lisse elle apparaissait impénétrable ainsi qu’un mur. L’on n’y discernait poignée, battants ni ferrements. Son pivotement sur d’incertains gonds paraissait une impossibilité. Pourtant, Durante restait figé, de peur que soudain, par l'effet d'un mystérieux décret, ne s’ouvrit l’embrasure. Qu'allait-il décider? Frapper ou continuer sa marche? Mais où diriger ses pas? Le chemin se dissolvait dans la nuit, se fondait parmi les éléments, s’évanouissant au sein du brouillard. Ne discernant aucune issue, Durante considéra plus attentivement son environnement. La campagne était morne, envahie de brumeux amas brasillant en lueurs blafardes. Leur teinte insensiblement variait de la rouille à la sienne et du cadmium à l’ocre . Des nuées où vacillaient des fulgurations violacées, bleutées se mêlaient à ce fond ténébreux, se concentraient, s’épaississaient, engluées dans l'espace. Tout ce décor paraissait mû par un effort avorté, pétrifié, suspendu, mais incoercible, inexorable. Rien ne permettait de séparer le sol de l'air et de la terre. la matière apparaissait comme une émanation pâteuse ou pulvérulente incessamment se métamorphosant du gaz au liquide au solide.
Enfin, Durante se décida. Malgré le faible espoir que son cognement fût perçu par un habitant quelconque, il avança la main pour frapper. C’est alors que l’obturation disparut immédiatement. Sans bouger, il attendit, le cœur battant. Que serait la créature issue de ce monde: humain, démon, spectre?
Lentement, comme une émanation de l'atmosphère, apparut un être au port majestueux. Le teint de son visage était celui de la neige et ses cheveux longs démesurément évoquaient la profondeur nocturne. Sa tunique à ses pieds descendait; épousant le contour de sa forme élégante. «Nelia» ne put s'empêcher de chuchoter Durante. S’agissait-il de la fille entrevue dans la vie réelle ou plutôt n’était-ce un double à son image? La fillette apparemment ne le connaissait pas. La créature alors de sa voix pure, angélique émit ces mots «Que veux-tu, comment parvins-tu là?» Sa vibration résonnait sans que le silence en fût brisé. La douceur de ce timbre évoquait un séraphin volant dans l'éther lumineux, la nymphe ondoyant dans l'eau de la source à moins que ce ne fût un elfe habitant les avens rocheux sur les monts lunaires.
Durante balbutia: Je me suis réveillé là. J'ai suivi le sentier.» La fillette avança d’un pas sur le seuil. L'on eût dit que son corps se déplaçait en glissant imperceptiblement. Son regard au loin perdu semblait ignorer Durante. Voulait-elle éviter ainsi de le poser inopportunément sur un corps matériel, un être indigne afin de ne pas souiller son esprit? Ces propos, de sa lèvre incarnate, alors s’échappèrent: Je suis Bettina, je vis dans le Manoir Enchanté.» Moi, c'est Durante. Je ne sais rien d’autre à mon sujet.» Tes pas ont parcouru le Chemin Scintillant de la Contrée Mouvante. Dorénavant, tu ne devras pas t’approcher du Manoir Enchanté, mais je vais te mener en un séjour où tu pourras nourrir ton corps de repas frugaux et le délasser de sommeil bénéfique.» Sur la pente en contrebas du sentier, son bras désigna vaguement un rustique abri, formé par un agencement confus de boulins et de perches. «Voici le Cabanon Gris. Non loin croît un potager prolifique. Je te donnerai la semence afin de récolter les fruits vermeils dont s’alimentera ton corps. Mes doigts l’auront touchée, lors en germeront les bourgeons, puis s’édifieront les troncs, se déploieront les rameaux. Tu devras seul ici vivre, humblement, modestement, cultiver le sol pierreux, songer, méditer. Le travail sera ta joie, s'il en est une.» Oui.» répondit tristement Durante. Son regard furtif considéra Bettina. Bien que sa taille apparut inférieure à la sienne, il ressentait près d’elle un sentiment d’effacement et simultanément il était gauche, embarrassé de son corps excessivement grand. La fillette émanait au contraire une assurance, une autorité douce et calme. Durante crut devoir se plier à sa volonté sans jamais lui désobéir. L'on eût dit que résidait en elle aussi bien vertus que science, et qu'elle exprimait toute essence idéale. Sa prunelle était miroir de son âme éclairant, magnifiant toute impureté. Les objets laids reflétant son regard paraissaient devenir honteux, confus. Ne devaient-ils s’étioler pour s'annihiler dans leur petitesse et leur disgrâce. Durante craignait et désirait de croiser le regard de la fillette. Ne serait-il foudroyé par tant de beauté sublime?
Se retournant, elle émit ces mots «Je vais auparavant te montrer la Réalisation de ce Monde inconnu pour toi.» Durante la suivit sur le Chemin Scintillant qui s’étendait au fond du Manoir Enchanté. Lors apparut une enceinte élevée. Son bord aigu, hérissé par les merlons, égratignait de brumeux lambeaux vermeils qui s'effilochaient sur les parois. Comme une éblouissante aube, un halo magique en nimbait le sommet. Dans une anfractuosité se dévoila devant eux un escalier de pierre. Bettina gravit lentement les marches, Durante la suivit. Parvenus au faîte, à leur vue s’offrit un merveilleux spectacle.
Devant eux resplendissait un lumineux abîme. Partout jaillissaient irisations, chatoiements, étincellements, scintillations, fulgurations. Vers tous les horizons, partout, se déployaient tel un immense éventail vallons et vaux, ravins, rochers et chaos, plage aréneuse et cailloutis, coteaux et plateaux, belvédères. Les forêts de tous côtés étendaient leurs mouvants rideaux feuillus. Partout, leurs troncs s'élevaient, leurs houppiers s’élançaient, leurs frondaisons dans l’éther s'épanouissaient. Des nues élampées s'échouaient parmi les archipels de verdure. La brume épousait les versants, devers, aplombs, caressait les vallées, baisait les éperons, lustrait les pâtis, guérets, herbages. Partout croissaient halliers, buissons, jonchaies, roseraies. Dans les prés fulguraient les entrelacs de fleurs dont les coruscations jetaient des éclairs simulant grains mielleux, pourprés et lactés. Lis, aconits semaient de cristaux diamantins le nerprun des prairies. Bleuets, iris disséminaient d’éclats saphiréens les champs dorés des graminées. Les bancs crayeux paraissaient lambeaux neigeux oubliés par l'hiver. Les étangs semblaient morceaux d’azur chus sur le sol. Par-dessus les monts dentelés, des arcs-en-ciel jetaient leurs ponts, anneaux, qui se mêlaient, s’intriquaient, s'évanouissaient dans l'espace. Partout l'onde aux reflets cristallins, hyalins, en ruisseau, torrent, pluie, jet, cascade épanchait son flux dans ce décor prodigieux.
Parfois, une émanation de brise imperceptible aux confins des splendeurs naissait, montait, s'enflait, s'étalait, s’amenuisait... puis mourait lentement, comme un soupir voluptueux, comme une haleine exhalée par la respiration d’un invisible esprit dans l’éther étendu. Les stolons, frondaisons, bourgeons frémissaient, chair offerte aux effleurements dolents d'une invisible étreinte.
Ombre et clarté se fondaient en reflets indéfinis, ténébreux avens, lumineux gouffres. Tels paravents, les rameaux semblaient masquer jalousement des lieux merveilleux où l'âme étourdie s'abandonne, évoquant inconnus plaisirs, joies ignorées, que l'on imaginait dans un délire et l’étourdissement. Tout semblait ici caprice et fantaisie, repos, sourire. Tout semblait ici divine harmonie, beauté divine et majesté divine. Tout semblait ici grandeur, magnificence. De leurs inflexions, de leurs modulations, chants langoureux, chuchotis indistincts, avec ramage et grisollis, roucoulis s'élevaient par-dessus les verts boqueteaux simulant harpe éolienne et syrinx, phorminx. Pourtant nulle anche ou gorge, aucun plectre ou corde en frottant, vibrant ne les engendraient. Le ruisselis de l'eau devenait mélodie, le zéphyr se muait en cantilène et le bruissement des bois se changeait en hymne. Durante devinait dans la profondeur sylvestre un chœur de nymphes. Cachées aux regards indiscrets, la napé couronnée de verveine et de houx côtoyait la méliade aux cheveux tressés. Dans les forêts pacifiquement se côtoyaient lions à la crinière empanachée, guépards tachetés, écureuils à la houppelande auburn, faons au roux pelage, élans aux bois massifs. Dans l’air se croisaient l’oiseau-lyre au plumage éclatant, le paradisier moucheté, le toucan, le faisan. Les rayons de partout jaillissaient, diffusaient, réverbéraient car nul astre au fond des cieux ne brillait. L'on eût dit que, pleuvant de l'éther, la lumière en onde évaporée fluait sur les rochers, inondait les vallées, dégringolait sur les pentes. La matière apparaissait désubstantialisée, dépourvue de masse et pesanteur. Les corps figés, pétrifiés paraissaient animés de mouvements, de tremblements. L'on ne savait si, fondus, confondus, les éléments devenaient vivants, inertes.
La vision magique évoquait à Durante nostalgies, transports, félicités, que jamais de sa vie il n’eût imaginés. Les échos multipliés par cet ébranlement psychique en lui se répercutaient, puis s’égaraient dans le dédale indéfini de sa pensée. Des sensations le saisissaient en son for suscitant des voluptés inconcevables. Simultanément, indéfiniment, il aurait voulu tremper sa lèvre au fil de la cascatelle, escalader les rochers, s'allonger sur l’émollient tapis moussu des sous-bois, se baigner dans le cours transparent des rus, s'endormir au berceau des rameaux, imprégner sa chair de vapeurs, imbiber sa peau de nues, enivrer son esprit de beauté, de splendeur. Continuellement, perpétuellement, il aurait voulu vivre ici jusqu'à la fin des jours et des saisons, jusqu'à la fin du Monde, ici vivre et mourir.
«Vois» dit Bettina «c'est le Jardin Merveilleux. L'on peut y pénétrer par la Barrière Invisible au fond du Manoir Enchanté. Seuls parmi les humains, les Purs ont la capacité de la franchir. Tout le jour en ce lieu je flâne au milieu des bosquets, je muse au long des sentiers, je m’étends sur le sable aux grains micacés, je médite au fond des nymphées, je m’enivre et me grise enveloppée d’éther et de lumière. Le Temps paraît s'alanguir, se réduire, enchaîné, par ces magnificences. Médite en contemplant ce tableau féerique et bucolique, imprègne en toi ce panorama car jamais plus de ta vie tu n’en verras de pareil. Cependant, tu pourras tenter de l'imaginer, de le recréer en ta mémoire et le transcrire en verbe euphonique évitant de blesser l’oreille. Lors, ton œuvre uniquement sera ta consolation, toutefois si tu peux hausser tes capacités au-dessus de ton état misérable. Voilà, maintenant, tu devras bientôt retourner dans le Cabanon Gris de la Contrée Mouvante.»
Plongé dans sa rêverie, Durante se laissait pénétrer par la merveille. Le Jardin lui parut s'échapper à lui-même. Se métamorphosant, il n'était plus monts, vallées, rochers, terre, eau, végétaux, il était l'Idée muée, dépouillée de sa Forme. Se virtualisant, il était manifestation de l’abstraite eidétique, élévation, transmutation de l'immanence et concrétisation de virtuels archétypes. Chaque entité, fleur, tige et racine, arbre et fougère, étang, ruisseau devenait symbole et signal d’un recueil allégorique et sémiotique. Forme et Son, Particule et Vibration, Matière et Lumière, Onde, Espace et Phénomène en se décomposant généraient Nombre et Quantité, Proportion, Relation, Rapport, Noumène. Le Jardin paraissait le résultat de toute édification, de toute ascension vers la Perfection, l'aboutissement de tout mouvement vers la Transcendance et l’Absolu. C'était la Vérité, définitive, universelle, unique et multiple. C’était le triomphe et la réalisation, la totalisation du Génie, du Bien, de la Beauté. C'était l'addition des oppositions, l'interpénétration, la résolution des incompatibilités. C'était la Substance animique et la spirituelle émanation. Devant cette apogée, cette acmé, perversion, laideur, abjection, vaincues, se dissolvaient, s'annihilaient, révélant honteusement leur pauvreté, leur inanité.
Durante se tourna vers la fillette. N’évoquait-elle en sa chair un miroir de ce lieu paradisiaque. Dans sa prunelle étaient réunies la polymorphe Essence. Le Zéphyr léger, s’engouffrant en ses longs cheveux, paraissait la saisir afin de l’emporter vers le gouffre azuré. Cependant, Bettina regagna lentement l'escalier de pierre. Durante se retourna. C'est à regret qu'il détacha les yeux de l'apparition. Comme il était misérable auprès de ce déploiement formidable.
De retour sur le Chemin Scintillant, Bettina dit alors «Je vais maintenant te renseigner sur l’intime idée constituant chaque entité de ce Monde. Je voudrais t'éveiller à la sublimité de cet Univers. Ton esprit se trouve altéré par la matérialité qui te voile irrémédiablement les notions divines. Médite, essaie maintenant de comparer ce qu’est ton être à ce qu’est mon être?» N’es-tu fille immature encor juvénile et qui deviendra nubile? Quant à moi, je suis maintenant un homme» dit en hésitant Durante. Je ne connais la notion d’homme ou une femme» répondit-elle. «N'oublie pas que je vois l'essence au lieu du repère établi par le monde inférieur. Je sens qu’en moi vit l'harmonie. Tout le jour, dans le manoir, je me contemple au reflet des miroirs. Je sens mon harmonie vibrer dans mon visage, en mes cheveux, mes yeux, mon bras, ma jambe. Je la sens palpiter en ma bouche, en ma poitrine, en mes hanches. Voilà ce que je suis. Toi, malheureusement, tu n'es pas une harmonie. Je vois en toi de confus éléments. C'est pour ce motif que tu ne peux m’accompagner dans le Jardin Merveilleux et que tu dois mener ta vie dans le Cabanon Gris. Ta forme et ton esprit sont impurs, mais en toi cependant je vois une aspiration...» Pourrais-je être un jour aussi pur que toi?» Non, car tu ne l'as jamais été, même au jour de ta naissance. Ton impureté se trouve en ta personne, indissolublement liée. Si tu devenais pur, tu ne serais plus toi-même.»
Durante devint triste. Déconcerté par ce discours, il ne pouvait parler. Chaque idée qu'il voulait exprimer lui paraissait dépouillée de substance et de signifiance. Lors, sa pensée privée de volonté s'enlisa, puis stagna.
Par hasard à ce moment, leurs yeux, le temps d'un éclair, se croisèrent. Durante se crut envahi, transpercé par cette irradiation. Le mauve iris de la fillette évoquait un espace infini, plus que le cosmos roulant des soleils flamboyants dans la ténébrosité des chemins célestes. Rassemblant son courage, enfin, Durante, parvint à proférer gauchement N'es-tu pas trop seule en ce manoir? Nul être en ce monde aussi parfait soit-il, n’atteint le bonheur s’il ne rencontre une âme éveillant Amour en lui.» Bettina réfléchit longuement avant de répondre «Seul un être idéal qui me ressemble induirait ma dilection. Je vis seule en ce manoir, mais une espérance habite en mon cœur.» De quoi s'agit-il?» C'est une image inscrite en mon Album Secret. Tous les soirs, je la contemple avant de m'endormir. Sa présence immobile et muette emplit ma vie. Mais tu ne dois rien savoir de plus. Maintenant, retourne en ton Cabanon Gris. Tu devras te contenter de ton labeur. Je reviendrai. Quand ton oreille entendra mon appel, tu pourras venir m'accompagner pour un moment sur le Chemin Scintillant.»
Comme ils conversaient, le Manoir Enchanté parut devant eux. Bettina s’approcha de l’obturation. La paroi disparut, puis réapparut quand elle en eut franchi l’embrasure. Lors, Durante devant son œil vit s’étendre un voile obscur.
 

SECONDE VEILLE


Durante s'éveilla. Dans son champ de vision parut le décor familier de sa chambre. Par les volets s'infiltraient des rais lumineux éblouissants. La matinée dominicale était bien avancée. Durante regretta l'atmosphère enténébrée de la Contrée Mouvante où pourtant nul espoir ne lui fut accordé par Bettina. Pendant un long moment, il demeura sans réagir, immobile, indécis, l’esprit noyé dans sa réflexion. Par un effort de sa volonté, péniblement il se leva, s’habilla. Perplexe, il ne comprenait comment il pouvait exécuter ces routiniers mouvements après qu’il eut admiré le Jardin Merveilleux. Pouvait-on concevoir que le genre humain quotidiennement acceptât de répéter inlassablement ce rituel si misérable et si vain? L'idéal ne serait-il de vivre au soleil, nu, de se nourrir en mordant les fruits des vergers et buvant l'eau des sources. Mais Durante pensa que son corps ne pouvait se départir de sa laideur, qu’il fût ou non couvert. C’était l’enseignement de Bettina. Cela signifiait l’impossibilité d’atteindre en sa vie l'Idéal, sinon par le rêve. Cependant, un aspect rassurant apparaissait dans la série mécanique ininterrompue de ses gestes. Continûment, tout lui paraissait logique. Pharmacien de banlieue, ce dimanche il s'habillait afin de sortir et jouir de son repos qui lui permettrait le jour suivant d’accomplir sa tâche. Son rôle au sein de la société civile assurait aux individus leurs soins médicaux. Tout répondait à la nécessité selon ce raisonnement infaillible et incontestable. Tout s'intégrait parfaitement dans l'ordre humain, qu’il s’agît de cette armoire ou de ce bol comme au-delà dans la rue le trafic automobile...
Ce qui plongeait Durante dans l’étonnement, c'était la consistance et l’aspect des objets. Dans la réalité, contrairement à leur texture au sein du rêve, ils apparaissaient plus durs, plus ténus, plus compacts. Cependant ils semblaient morts. L’on eût dit que se fût dissipée leur intime énergie. Dans la Contrée Mouvante, ils présentaient cette énigmatique irradiation, manifestation de l’Essence. Durante pensait, comme avait dit Pythagore en son raisonnement initial, que l'univers se définissait par les nombres. La Science en équations ne confirmait-elle aujourd’hui cette hypothèse? La trompeuse Apparence à nos yeux masque en son fondement la Vérité. Le Rêve annihilait ce repère humain comme en son illumination près du figuier s’était déchiré devant Bouddha le voile artificieux de Maya.
La Contrée Mouvante avec ses couleurs habitées d'un éclat sourd, fascinait Durante. Dans son esprit dansaient encor les tons brunâtre et jaunâtre ou bleuâtre et violâtre ainsi que des surépaisseurs plaquées sur la toile, émulsions d’œuf, noir de fumée, noirs de sarment calciné, cadmium et cinabrese parmi gris tourdille et gris perle. Cette harmonie pouvait évoquer le paysagisme évanescent de Turner ou de Jongking, mais rien n'y suggérait la diaphanéité de leurs tons pastellisés. L'on y retrouvait plutôt la surcharge épaisse et colorée de Ruisdael ou bien le sfumato propre à Léonard de Vinci, le ténébrisme appartenant à van Dick et Ribeira. Las de caractériser vainement ce chromatisme incertain, Durante s’appesantit plutôt sur le souvenir de Bettina, mais il constata qu'il ne pouvait se la représenter véritablement. La fillette échappait à sa pensée. L’impossibilité de la concevoir mentalement lui permettait d’éviter l’avilissement qui résulterait de cette indue réminiscence. Pouvait-on disposer d’un être en imagination, l’évoquer selon des situations qu’il désapprouverait, lui prêter des propos qu’il désavouerait? De quel droit? N’était-ce ignoble, offusquant? Ne devrait-on châtier ce crime impuni?
Durante déjeuna rapidement comme à l’accoutumée, puis, devant un café, se reposa pendant un moment sur le canapé. Méthodiquement, il essaya d'interpréter son rêve. Jamais il n’avait réalisé d'expérience hallucinatoire aussi fantastique. Les manuscrits n'avaient pas menti. Le test à l’évidence était prometteur et simultanément effrayant. Tout d’abord, l’ensemble évoquait un diptyque allégorique. La Contrée Mouvante en son aspect semblait représenter le Purgatoire ou l’Enfer. Le Jardin Merveilleux pouvait signifier le monde imaginaire où tout n’est qu’Ordre et Beauté, le Paradis, une aspiration vers l’Idéal. Bettina serait alors un intercesseur unissant les deux mondes. Son rôle était d’enseigner aux humains la notion du Séjour Supérieur. Le Manoir Enchanté, lui, devenait le sas permettant la communication pareil au tunnel quantique au sein du multivers. Mais que pouvait signifier son aspect si bizarre? La théorie se concevait, mais il fallait expliquer l’apparition de Bettina, précisément sous l’aspect de Nelia dans ce rêve. L’enfant qu'il avait longuement observée la veille au Centre Amical avait dû se fixer en son inconscient. La manifestation de nature onirique ainsi pouvait aisément trouver une explication plausible. Bettina de même était l'expression de la Beauté sous la catégorie pseudo-humaine. Pouvait-on distinguer les deux fillettes? Durante crut se rappeler que le visage enfantin de Bettina, contrairement à celui de Nelia, ne présentait pas d’éphélides. Ce détail était négligeable à moins que ce tachètement roux ne représentât l’inévitable impureté dépréciant tout corps matériel, si proche eût-il paru de la divinité. N’était-ce une identique intention qu’avaient signifiée certains enlumineurs? La représentation de quelqu’effet disgracieux bien dissimulé dans leur peinture évitait pour eux le sacrilège impie d'approcher la perfection que Dieu seul pouvait concevoir? Cependant, cela pouvait trahir de leur part un orgueil plus manifeste encore. Mais une interrogation plus ardue tourmentait Durante: le comportement de Bettina pouvait-il refléter la psychologie de Nelia? «C'est mon inconscient qui l'anime et détermine ainsi les propos qu’elle émet» se disait Durante. Bettina représente ainsi ma perception de la Nelia.
Que pouvait alors pour Nelia signifier le secret de Bettina, cet Album qu’elle admirait tous les soirs? Sans doute il s’agissait d'un inconscient désir de Nelia qu'intuitivement j’aurais perçu, conjucturait Durante. Parviendrais-je à le comprendre un jour?
Là-dessus, Durante se leva, puis sortit relever le courrier. Sur le verso d’une enveloppe, il discerna le sigle: Centre Amical de Loisirs. Décidément, celui-ci prenait dans son existence une importance étrange. Fébrilement, il ouvrit et lut:

Cher membre,

Le Centre Amical organise en plein air sa journée de peinture à * le 17 mai. Si vous souhaitez participer, remplissez le coupon ci-joint afin de prévoir le repas de midi. Rendez-vous au carrefour de la Chartreuse à huit heures. Nous souhaitons vivement vous compter parmi nous.

Cordialement
Giorgio

Naturellement, la missive émanait du Secrétariat de l’Association, mandaté par Giorgio, lequel se révélait dans l’incapacité d’organiser la sortie. Du reste, il n’aurait jamais voulu s’avilir à ces considérations triviales. Ce qui vint tout d’abord à l’esprit du pharmacien fut de se demander si Nelia participerait à la sortie. Durant la matinée, sans discontinuer il se posa la question. Par moment, il éprouvait un bonheur extraordinaire en imaginant qu'il pourrait la revoir à cette occasion, mais immédiatement après il était saisi de tristesse en pensant à sa défection probable. Pourquoi désirait-il autant la revoir? Quel souvenir agissait en lui, celui de Nelia, celui de Bettina, sinon la concordance unissant la réelle image à son double irréel. Vers midi, passablement excité, Durante n'y put tenir. Par téléphone, il pouvait appeler Giorgio pour lui demander si Nelia serait de la sortie. Mais quel prétexte imaginer afin de couvrir sa requête? Se renseigner sur les activités de la journée lui parut parfaitement crédible. Sans plus attendre, il composa le numéro. Naturellement, Giorgio n'était pas là.
Durante dîna, puis décida finalement d’herboriser pendant l'après-midi pour oublier la question qui l’obsédait. Son automobile en peu de temps lui permit de rejoindre un vallon qu'il affectionnait particulièrement.
La ville était proche, et pourtant rien ici ne rappelait sa présence. Rochers et forêt s’interpénétrant, s’intriquant, occupaient l’espace. Dans la futaie, comme apparus soudain miraculeusement, croissaient partout mousse et lichen, hématite et genêt. Rien d'humain dans cet écrin végétal et minéral. Pudiquement, les animaux semblaient se cacher afin que ce coin de nature apparût dans sa pureté primitive. «Rien qui bouge» comme aurait dit Nelia. Dans ce lieu, Durante pouvait oublier le monde artificiel. Quand il contemplait ici le paysage, il se demandait comment ailleurs pouvait exister la ville avec ses rues de bitume et ses bâtiments gris. Pourtant, l’on pouvait si facilement se rendre en cet univers où la beauté s’étalait inépuisable, intarissable. Personne ici ne venait se recueillir, se ressourcer. Jadis un poète a dit Triste est de songer que la nature en mots ignorés parle et que le genre humain ne digne écouter sa voix. Dès qu’il avançait d’un pas sur le chemin, Durante voyait cette harmonie chavirer, basculer, se métamorphoser pour ainsi revêtir un nouvel aspect, remodeler son relief, redéfinir sa perspective et modifier ses nuances. La nature, en ce début de printemps, semblait franchir le seuil indéterminé qui distingue aridité, prodigalité, différencie tristesse, allégresse. L’arbre encore effeuillé demeurait souffreteux, l’arbuste apparaissait maladif. Le ciel envahi par un bleu délavé, délayé, simulait une aquarelle, un camaïeu. S'oubliant dans sa lividité, se dissipant dans son inconsistance et niant sa couleur native, il devenait absence, évanescence. Durante se remémorait avec nostalgie les ciels bleu sombre aux jours orageux d'été comme empattements superposés de cobalt, indigo, céruléum. La matière, absorbée par la surintensité, semblait disparaître en pure abstraction colorée. Sur la toile indéfinie des cieux, la nature étalait sa débauche inassouvie de tons pareils aux couleurs du Titien dans ses Danaés ou bacchanales. Pourtant nul esprit ne concevait ces tableaux naturels sinon le hasard et les éléments bruts. Nul adroit peintre au-delà de l’éther ne broyait les pigments, n'additionnait les vernis sinon le jeu des rayons et de la nue. Combien de fois Durante s’abîmait-il dans la contemplation de cette harmonie que nul génie par son pinceau n’aurait su représenter suivant la multitude infinie de ses variations? Magie, fantasmagorie modifiant, changeant perpétuellement forme et volume. Création fugace, éphémère, anéantie, détruite à peine ébauchée. Continue métamorphose inépuisable, instable, ondoyant, dont le seul architecte est le vent se jouant avec le soleil et les nébulosités. Sur le dôme azuré se déployait son bestiaire. Le dragon se muait en licorne et devenait hippogryphe, éléphant, dinosaure, iguane. S’y côtoyaient baigneurs joufflus, angelots mafflus, se dilatant, se gonflant, s'allongeant, s'étirant. Durante contemplait au long du jour les colossaux palais, châteaux merveilleux sculptés par le Zéphyr et le notos. Là-haut séjournaient les séraphins et déités resplendissants pendant que nous rampons misérablement sur le sol, écrasés par le poids de la matérialité. Ce fabuleux spectacle offert aux humains se déroulait sans que jamais vers les cieux leurs fronts courbés sur de mesquins travaux ne se levassent.
Durante se penchait parfois vers un floral échantillon qu'il ne savait identifier. Pour lui-même, il simulait un intérêt sérieux pour la botanique. Pourtant, ce qui réellement importait n'était pas de savoir comment un végétal était constitué, comment il se reproduisait. Ne valait-il mieux l'oublier, l'ignorer? Ce qui finalement importait, c’était la Forme et chacune induisait une harmonie spécifique. La feuille était remarquable en raison de sa finesse et le tronc valait par sa robustesse. Comment se pouvait-il que la beauté résultât de qualités inverses? Durante comparait le vert émeraude au véronèse et l’ocre à la sienne. Les premiers boutons éclos parcimonieusement hésitaient, parant leur périanthe en chrome étendu, cadmium foncé, cadmium orangé. Certains additionnaient bleu de Prusse et bleu roi, bleu bavarois. Certains encor mêlaient vermillon, pourpre et cinabre.
Durante songea qu’en sa vie si pauvre, il avait droit cependant à la campagne, au jour, au soleil alors que dans le Rêve, il devait errer dans la Contrée Mouvante à l’atmosphère enténébrée. «Ton âme est impure aussi bien que ton corps» lui disait Bettina. Possiblement, elle avait raison. N'était-ce indigne, éhonté que l’Homme en lui si laid jouît de la beauté que lui prodigue avec générosité la Nature et que lui procure avec amour la Femme? L’interrogation demeura dans son esprit sans résolution. Durante, dans son tourment obsessif, ne cessait d’imaginer la fillette. Lors, au détour de chaque arbre ou fourré, buisson, breuil, clairière, il s'attendait à la voir apparaître. Cependant, Nelia semblait hors du Monde ainsi que Bettina.
Insensiblement, le jour diminuait. Le moment approchait de regagner la ville. Cette idée soudainement induisit en son esprit un sentiment de tristesse imperceptible.
Quand le pharmacien fut de retour en son appartement, il se dirigea promptement vers le combiné. Giorgio répondit enfin. Durante parvint à glisser incidemment la question qui l’obsédait après un préambule introductif assez maladroit. «Là-dessus, dis-moi, Giorgio, la recrue, la fille aux cheveux longs, sera-t-elle ou non présente à la sortie?» Justement elle aurait dû» répondit Giorgio, «Pour l’inviter, j'ai téléphoné deux fois depuis hier au Foyer d’Assistance. Finalement, ils n'ont pas la possibilité de l'amener au point de rendez-vous de si bonne heure un dimanche. Personnellement, je ne peux m’en occuper.» Personne en cette administration ne veut se déranger pour elle? C'est franchement honteux» répondit avec humeur Durante. «Mais je pourrais m’en charger. Cela ne me dérangerait pas d'y passer» poursuivit-il. Pourquoi pas» répondit Giorgio «D’accord, je vais contacter le Foyer afin d’avertir la Directrice et je te rappelle.» Durante raccrocha. L’opportunité qui venait de s’offrir à lui dépassait tout ce qu’il aurait souhaité. Quoiqu’il fût heureux de la tournure inespérée que prenaient les événements, en lui-même il se reprocha son machiavélisme. Ses propos scandalisés ne témoignaient-ils pas d’une attitude artificielle outrancière? La réaction qu’il avait manifestée l’étonnait. Cette incoercible attitude en lui s'était révélée sans que l’approuvât sa conscience. Le faux naturel sait bien servir nos passions! Mais peut-il exister de relation désintéressée? Durante comprit que chacun de ses mots étaient méthodiquement calculés, quoiqu’inconsciemment, pour cacher sa pensée véritable et servir son intérêt. Bien sûr, il partageait avec tous les humains ce travers. C’est ainsi qu’un défaut commun devient à nos yeux pardonnable et nous rassure au contraire en nous fondant au sein de la masse. La sonnerie tira Durante de sa réflexion. Lors, sans même y penser, immédiatement il reprit le masque affecté du faux naturel. Quand il raccrocha, son humeur devint radieuse. Tout lui sembla résolu. De bonne heure, il irait chercher la fillette et la ramènerait le soir. Néanmoins, après son repas, qu'il prit comme à l’accoutumée rapidement, l'opération lui parut moins facile. N'appréhenderait-il pas le premier regard de Nelia? Que lui dirait-il pour se justifier? Ne serait-il encore obligé de se masquer sous le faux naturel? Pourrait-il sortir de ce comportement et parler simplement sans que ne se profilât un intérêt tapi dans son inconscient? Le naturel est-il possible? Possiblement, la faculté d’hypocrisie permettait d'oublier son trucage intérieur par négation de la réflexivité. Cela n’aboutissait-il pas à la dissolution de l’ipséité, la disparition de la conscience? Durante connaissait déjà ces questions sans réponse. Mais sans doute il valait mieux ne pas s’en alarmer, tâcher de conformer son comportement à sa conscience autant qu’on le pouvait en s’éloignant de tout moralisme absolu, plus néfaste encore. Sa pensée, dans cet incertain maquis, se dilua.
*
Le pharmacien crut bien que jamais ne se terminerait la semaine avant la sortie du Centre Amical, tant le tourmentait son impatience. Tout le jour, il imaginait la frimousse enfantine à l’iris mauve au point qu'il ne parvenait plus à définir son image. Sa pensée la déformait à chaque apparition mentale, amenuisant la native impression qu'il avait reçue. Lorsqu'il tentait de mieux la cerner en son esprit, son contour s’évanouissait dans l’inconsistance. La récurrence abîmait cette évocation pour lui si précieuse. Finalement, il résolut de l'économiser en évitant d’y penser. Par ailleurs, l’accaparaient des considérations plus réelles. Comment réagirait Nelia quand il viendrait la chercher? Comment pourrait-il éviter l’instant de gêne engendré par le croisement de son regard? Ce laps de temps minuscule, avant que son premier propos ne rétablît un sens logique à la situation, lui parut insupportable. Concernant ces mots introductifs, il projetait mille hypothèses. Vaine entreprise. Durante savait que le futur échappe aux efforts de la pensée pour le circonscrire. De même, il savait aussi combien facilement nous adaptons autrui selon nos désirs. Pendant ce temps, Nelia ne songeait nullement à lui. Quel étonnant contraste! Quand nous remarquons un être, il nous est douloureux, sinon scandaleux, de constater qu’il demeure indifférent à nos avances. Nous considérons dans notre inconscient orgueil la réciprocité de l'attrait qu'il exerce à notre égard comme une évidence obligatoire. Pas un instant, nous ne tentons de juger extérieurement l’intérêt ou le désintérêt que nous pouvons susciter en lui. Durante pensa qu'il devait plutôt s'oublier face à Nelia. Bettina, par son enseignement, ne contribuait-elle à son humilité?
Le jour qu’attendait impatiemment Durante survint. Fort en avance à l’adresse indiquée du Foyer, il sonna. La concierge, un chiffon dans la main, l’air bourru, lui permit d’entrer. Malgré cet accueil froid, il s’enquit de savoir si l’on attendait son passage «Bonjour, vous a-t-on signalé ma venue? Je viens chercher une enfant...» «Nelia, je sais» «L’a-t-on prévenue?» Durante fut soulagé d'entendre un évasif acquiescement de la concierge empressée de continuer sa tâche.
Dans le hall, Durante vit passer vers l'escalier une enfant qui ne lui prêta pas la moindre attention. Tout semblait ici morne et uniforme. Le pharmacien peinait à concevoir que Nelia, si resplendissante, en ces murs pût demeurer. Pourtant, sa raison lui disait bien qu’elle était là. Mais où pouvait-elle exactement se trouver, dans un dortoir, dans un réfectoire, ou bien ailleurs? Sa présence invisible induisait en son esprit un attrait mystérieux pour ce lieu. Pourtant commun, l’établissement, régi par des lois, des mœurs, des passions qu’il ignorait, lui parut une énigme. Nelia devait se préparer. Quand retentissait un bruit de pas, Durante pensait qu’il s’agissait d’elle. Mais une autre apparaissait au bas de l’escalier. Simultanément, il éprouvait soulagement et déception. Par un soudain accès, il ressentit de la honte, il aurait voulu s'enfuir. Cependant, il finit par se laisser distraire un moment par le travail de la concierge. Lorsqu'il se retourna par hasard, Nelia se trouvait là, comme apparue subitement du néant. N’était-ce identiquement que Bettina s’était concrétisée lors du rêve?. «Je... je viens te chercher pour la sortie.» Oui, merci» répondit-elle en figeant toujours son regard au loin. Tu verras, la sortie, c’est plus amusant que de peindre au Centre.» Que va-t-on dessiner, là-bas?» Nelia semblait ne s'intéresser qu’à la peinture. Sa fixation pour l'aspect culturel plus que pour l'aspect ludique étonna le pharmacien, mais le rassura. Discuter de couleur, de pinceau, toile et pigment lui permettait d’éviter l’incongruité de la situation. Pour Nelia, possiblement il s’agissait d’un moyen qui lui permît d'oublier tout le reste. Durante mimait souvent un excessif intérêt pour la peinture afin de communiquer un sens positif à son existence. Nelia parla de la Renaissance, une époque où l’on rencontrait «des peintres partout.» Durante cita ceux qu'il affectionnait: Botticelli, Bosch, Fra Angelico, Carrache, Del Cossa, Tiziano... L’énumération de tous ces noms enchantait Nelia, bien que le discours sur l'esthétique entamé par Durante lui parût ésotérique. Lui-même en sa verve embrouillait les influences. La fillette ignora ces contradictions manifestes. Son regard s’illumina quand elle apprit qu’un orfèvre exceptionnel mit vingt-sept années afin de forger la porte ouvragée d’un baptistère. Pour signifier son admiration, Michel-Ange ébloui la nomma Portail du Paradis. «Son créateur sans doute avait-il bien gagné le Paradis après sa mort» dit-elle en riant.
La journée fut magnifique. Plus de vingt amateurs s’étaient déplacés, dont certains avec leur conjoint et leurs enfants. L’on installa tous les chevalets devant un rocher, au bord d'un bosquet. Giorgio paradait, il encourageait chacun, prodiguait ses conseils d’un air sérieux calculé. Quand il arrivait devant un apprenti qui peignait à l'acrylique, il se cachait brusquement le visage en ses mains comme emporté par un spasme incoercible et torturé par tous les maux de la Terre. C'était sa façon de manifester sa réprobation pour cet ersatz pictural et sa fidélité sans faille à l’apport de van Eyck, l'huile, invention que lui vola, dit-on, sans preuve, Antonello da Messina. Quand Giorgio passait devant un membre utilisant la technique adéquate à son goût, il prenait un air de béate admiration, naturellement contrefait. L'amateur, tout décontenancé, perdait son inspiration.
Les sujets que peignait Durante se révélaient surchargés comme à son habitude et ceux de Nelia allégés selon son penchant. Parmi l'assistance, un petit caniche au pelage aussi noir que du charbon sautait familièrement sur tout le monde en léchant les mains. Nelia, d’un geste adroit l'esquiva, le rabrouant. Durante savait que la fillette abhorrait de se laisser toucher. L’animal ébaubi se figea, puis repartit dans sa quête.
Le repas fut servi dans le parc d'une auberge, en plein air. Giorgio pérorait, servait des canons, prenait par le cou des apprenties à l’âge avancé. «Regardez ce ton de vieux carmin tirant sur l'indigo» clama-t-il vers l'assistance en brandissant un chianti. Parfois, il éclatait d'un rire épanoui, que certains accompagnaient par des gloussements convenus. Deux fois, il fit le tour de la table afin de verser plus que de raison le don précieux de Bacchus, malgré les protestations des membres. Dans ce but, il déployait un art consommé pour les enjôler par de tels débordements généreux qu'il finissait par s’imposer toujours. S'il avait une immodérée tendance à remplir exagérément les conteneurs, en revanche il n'exigeait nullement qu’on en vidât le contenu. Simulant un air dubitatif, il observa le fruit de la treille avec un air de connaisseur averti, déclara lui trouver de la jambe et de la cuisse. Malgré les démonstrations de Giorgio qui monopolisait l'auditoire absorbé, Durante ne voyait que la fillette aux yeux mauves. Rien de ce qui l’entourait ne semblait accaparer son esprit. Combien différons-nous l’un de l’autre en cette assistance! Pourtant, nous appartenons tous à la même espèce. La fillette et Giorgio se distinguaient plus que libellule et phacochère. Cependant, Giorgio seul avait la capacité de représenter sur un support angelots et nymphes. Quel étonnant paradoxe! L’une était l’Être en lui-même et l’autre Action. Durante, pareil au mage ou bien au psychanalyste, aurait voulu sonder les pensées qui s'élaboraient dans la psyché de la fillette. Sans doute un espoir demeurait en elle enfoui. C’était le secret de Bettina, mais comment parvenir à le percer? Tu ne dois rien savoir de plus, avait-elle affirmé dans une injonction catégorique.
Nelia mangea peu, mais songea beaucoup. Pendant le repas, Rugierro, Giovanni, deux retraités, s’apostrophèrent. Le premier soutenait que les ciels de Poussin tiraient leur inspiration de Véronèse. Le second affirmait que le créateur des Saisons n'avait suivi nul modèle et subi nulle empreinte. Pas un ne voulut en démordre. La polémique enflamma la tablée. Giorgio dut s'en mêler. D'un ton paternel, philosophe, il pria chacun de se modérer, mais à peine eut-il proféré cette admonestation qu’il était déjà plus échauffé qu'eux. Selon sa théorie, Poussin reprenait de Carpaccio ses représentations paysagères. Par ailleurs, ses motifs architecturaux témoignaient d’une insuffisance affligeante. Giovanni se leva, scandalisé, Rouge, il vociférait, déclarant emphatiquement que Poussin ne devait rien aux auteurs de poncifs. Navrée, sa femme alors intervint pour le ramener à la raison. Pour ne pas s'attirer la réprobation de son épouse, il poursuivit la polémique à voix basse et grands gestes. Mais bientôt la comédie cessa, tout se calma. Les deux amateurs qui s’étaient si violemment heurtés entre eux gaiement plaisantèrent.
L'après-midi, Nelia fit connaissance avec plusieurs filles. Durante remarquait se capacité de savoir à chaque instant que dire et que faire. Toujours paraissait la guidait une infaillible harmonie. Son naturel déterminait son comportement. Durante devait bien constater inversement qu’il ignorait comment réagir en toute occasion de l’existence. Pendant la pause après le repas, Durante la vit s'éloigner. D’un pas lent, elle approcha du ruisseau, puis s’immobilisa près d’un grand saule au-dessus du rivage éployant son panache. La pose adoptée par la fillette, ainsi droite et figée, suggérait la statue marmoréenne adornant un parc. Voulait-elle exprimer sa tristesse ou bien désirait-elle atteindre un moment de sérénité parfait? La brise enflait sa chevelure opulente, ondulait sa robe. Le ruisseau, comme un décor étincelant, simulait un nimbe autour de sa tête. Son image apparaissait comme une émanation de la nature, elfe ou bien napée, sylphide. N’allait-elle ainsi disparaître afin de rejoindre un monde enchanté, le Jardin Merveilleux de Bettina? Durante fut alors submergé de pensées qui provoquaient en lui des sentiments diffus: pitié, ravissement, amour, souffrance, il ne savait. La fillette ainsi resta longtemps immobile en contemplant à ses pieds le ruisseau qui fluait. Puis, comme attirée par l’onde invinciblement, elle atteignit la berge et s'aventura dans le cours. Sans pudeur, avec ses deux mains elle agrippa sa robe et la releva pour éviter de la mouiller. Naïade, elle était devenue fluide et mouvante, imprégnée de reflets et de vapeurs. L'eau semblait son milieu natif. Pareille au flot tour à tour cascadant sur les rochers, dormant dans les trous sableux, elle était simultanément vivacité, repos, sérénité. Revenue sur la rive, elle abandonna ses nu-pieds. Visiblement, elle aimait ressentir les éléments naturels.
Le soir, quand le pharmacien la ramena, la fillette aux longs cheveux pendant tout le trajet demeura silencieuse. Durante pensait qu'elle était là dans l'ombre encor et que dans un moment elle aurait disparu. De même, il savait que ce moment surviendrait inéluctablement, nécessairement. Parviendrait-il à conscientiser la somme infinie de sensations qu’il avait perçue lors de la sortie. La semaine entière au moins lui serait nécessaire afin de se les remémorer, les interpréter, les sonder, les apprécier. Devant l'automobile apparut le Foyer ainsi qu’un veilleur hostile, impitoyable, en ses murs enfermant jalousement ses protégées. La journée se terminait.

*

Au Centre Amical de Loisirs, Durante, de semaine en semaine, intensifia ses rapports avec Nelia, bien que rarement ne fut dépassé le sujet purement pictural de leurs discussions. La fillette au regard mauve affectionnait toujours les énumérations de peintres. Le pharmacien fut obligé d'acheter un ouvrage érudit sur la Renaissance. Nelia de sa vie n’évoquait pas la moindre émotion, ni sentiment, pas la moindre indication qui pût révéler un espoir secret. La fillette apparaissait indifférente à sa propre existence. Durante comprenait cependant que l’univers contraignant du pensionnat devait l’éprouver mentalement. Sans doute elle attendait un appui, la personne aimée qui lui témoignerait de l’attention. L'Italie du Quattrocento lui permettait de fuir le présent. Possiblement, cette évocation d'un temps disparu lui procurait illusion d'habiter un monde où la Beauté représentait la valeur essentielle. Dans ce refuge imaginaire, elle avait la sensation de se trouver en sécurité, hors des vilenies et des malignités. La réalité quotidienne en ses tracas, ne constituait pas sa vie principale. Nelia pouvait y substituer son rêve où se croisaient le peintre et le graveur, l’architecte et le sculpteur, le prince et le condottière. Le bâtiment de l’Assistance, étriqué, froid dans son esprit se trouvait remplacé par les palais éblouissants que hantait Laurent le Magnifique.
C’est alors qu’une idée germa dans l'esprit du pharmacien. Pourquoi n'adopterait-il pas Nelia? Dès qu'il eut émis ce désir, il en fut transporté, puis effrayé. L'adoption d’un enfant, qu’il n’eût jamais auparavant envisagée, lui parut inimaginable, impensable. Pourtant, l’idée s’imposa de jour en jour, il en sondait la conséquence et la possibilité pour elle autant que pour lui. Consacrer son existence à Nelia, protéger cette enfant, l’aider, forger son épanouissement lui parut sa prédestination. D’autre part, il s’interrogeait sur le motif profond de sa passion pour la fillette? Durante savait pertinemment qu’il n’éprouvait nul charnel désir, mais ne s’agissait-il, en rapport avec son androgynie, d’un instinct maternel détourné plutôt qu’une aspiration vers un pur idéal?
Cependant, sa motivation n’était qu’un élément. Tout dépendrait finalement de ce que souhaitait Nelia. Plutôt que d'en parler d'abord à la fillette, il résolut de contacter la Direction du Foyer. Sans peine, il obtint pour sa requête un rendez-vous dans la semaine. Ce jour précédait la nuit même où s’effectuerait le second Rêve.

*

Durante, l’estomac pincé, pénétrait dans ce Foyer où l’attirait comme un aimant la fillette énigmatique. Malgré sa démarche imminente accaparant son esprit, il ne put s'empêcher de penser qu'elle était là, tout près, dans ces murs. La Directrice ouvrit son bureau dès son arrivée. Cette administratrice, à l’opposé de ce qu’il imaginait, lui parut affable et compréhensive. Durante déclara sa demande en évitant de s’empêtrer dans un préambule inutile.
«Je représente un centre amical d’art où Nelia, pupille ici, participe. J'ai noué depuis un mois des liens avec elle et je voudrais savoir s'il me serait possible éventuellement d’envisager à terme une adoption.» Vous le pouvez, si Nelia de son côté le désire» lui répondit la Directrice adoptant pour sa réponse un ton neutre. Sans doute elle essayait en cela de relativiser l'affectivité que véhiculait une aussi malaisée démarche et détendre ainsi l'atmosphère. Néanmoins, elle ajouta cet avertissement obligatoire. «Cependant, vous devez satisfaire aux conditions de revenus, de moralité que le règlement prévoit... Par ailleurs, avez-vous évoqué ce projet à Nelia?» Non, j'ai préféré vous rencontrer d’abord. Nelia me paraît bien mystérieuse et je ne suis pas certain de bien la comprendre. Je la crois malheureuse au pensionnat, pour autant veut-elle être adoptée?» Je la crois bien intégrée dans l’établissement car elle apprécie la discipline. C’est vrai que son tempérament aristocratique est parfois heurtée par le caractère assez peu raffiné d’un certain noyau de pensionnaires. Je n’y peux rien. Cependant, la vie quotidienne est moins rude ici que chez les garçons. L’attention réciproque est plus développée chez les filles. Je dois vous informer que Nelia fut récemment transférée dans nos murs. Sa mutation définitive en dehors de la région devrait s’effectuer dans quelques mois. Nelia, dans son premier foyer, fut l’objet d’un conflit relationnel avec une autre enfant au genre assez viril. Chacune exerçait un ascendant au sein de la communauté. Ce fut une affaire énorme et qui fit beaucoup de bruit. Deux clans s'affrontaient. Pour le premier, le signe était le port de la robe à fleurs et les cheveux longs, pour le second l’adoption du pantalon blue-jeans et les cheveux courts. Vous avez remarqué la tenue de Nelia, je suppose. La querelle a traversé des moments terribles. Conséquemment, l’on eut à déplorer la dépression d’une assistante et la démission d’une autre. L’intervention d’un médiateur s’avéra nécessaire afin de trancher le différent car la Directrice était dépassée. Par sanction disciplinaire, on dut muter la rivale haïssant cheveux longs et robe à fleurs, mais il a fallu muter aussi Nelia n’appréciant pas blue-jeans et cheveux courts. Si l’on avait pas adopté la décision de les séparer, c’était la révolution dans le Foyer.» C’est curieux, Nelia ne m'en a jamais parlé.» Cela ne m'étonne absolument pas. Cet épisode est tabou, De plus, Nelia communique assez rarement avec les adultes. Je n'ai jamais rien pu savoir directement de sa bouche. Jamais je n'ai pu briser le mur qu'elle oppose à l’égard du personnel. Possiblement réside en elle un désir inassouvi dont son esprit n'a pas conscience. Je n'ai pu le percer, mais sans doute y parviendrez-vous?.» Je vais tenter.» Quand voulez-vous la voir pour la proposition? Nous pouvons fixer ici le rendez-vous.» Je préférerais l'emmener voir une exposition prochainement, cela faciliterait la démarche.» , Vous pouvez la prendre un jour en tant que représentant d'une association culturelle.» Cela conviendra.» C'est vrai qu'avec vous, Nelia pourrait s'épanouir. Je vous souhaite amicalement de réussir.»
Pendant tout le trajet du retour, Durante demeura songeur. Nelia possédait bien un secret, un désir que lui-même inconsciemment percevait sans doute. Ne devait-il absolument le percer avant de lui proposer l’adoption? Le secret de Nelia, c’était naturellement celui de Bettina, celui que renfermait son fameux livre à l’intérieur du manoir. Désormais, Durante savait ce qu'il devrait tenter lors du prochain Rêve afin d’obliger son propre inconscient à lui révéler ce désir. L’opération demeurait délicate. Dès lors, il d s'imprégna bien de son projet afin qu'il resurgît pendant le Rêve.
Quand le pharmacien rentra dans son appartement, la nuit tombait. Sans plus attendre, il sectionna le second pétale afin de le déposer en sa bouche et s'alita.
 

SECOND RÊVE


Durante péniblement ouvrit les yeux. Dans la pénombre, il vit des objets indistincts qui pouvaient ressembler à des outils: râteau, piochon, bêche... Malgré l’obscurité profonde, il reconnut l'atmosphère envahie de scintillations caractérisant la Contrée Mouvante. «Le Cabanon Gris» se dit-il. Curieusement, il ressentait l'impression d'avoir ici longtemps vécu, d'avoir besogné sans répit, courbé vers la terre. Sempiternellement, le passé ressemblait au présent, qui serait identique au futur. Durante n’éprouvait ni joie, ni désespoir. Son esprit se trouvait plongé dans la torpeur, un état qui n'était ni veille et ni sommeil, non plus rêverie, mais un oubli de la conscience, un engourdissement de l’âme. Prudemment, il essaya d’esquisser un mouvement pour découvrir au moins la position de son corps. Le geste amorcé lui suggéra qu'il était couché sur le ventre. Son regard distingua vaguement un lit de rondin supportant sa paillasse. Concentrant sa pensée fermement, il conçut l'intention de se lever. Presqu’instantanément, il constata qu'il se trouvait debout. L'acte envisagé ne semblait pas se distinguer de la volonté nécessaire à son accomplissement. Durante parvenait difficilement à clarifier son esprit, cependant il se remémora qu'il devait absolument percer le secret de Bettina. Le projet qu'il avait imaginé resurgit en lui. Titubant, il fit un premier pas dans le Cabanon Gris en direction de l'embrasure.
Dehors, le ciel pommelé se trouvait envahi par un amoncellement de nues qui se déplaçaient lentement. La nuit engloutissait la Contrée Mouvante. Son apparition provenait d'un épais brouillard fuligineux qui sortait mystérieusement d'un aven, gueule exhalant son haleine infecte. L'horizon paraissait barré par des monts bitumineux dont les flancs se déformaient, se déversaient en pâte épaisse et poisseuse. Les pics devenaient ravins, les plateaux se muaient en vaux cependant que leurs tons variaient de l'ambre au charbon, du graphite à l'encre. Partout s'élevaient jaillissement figé, surgissement pétrifié, turgescence avortée. Ces changeants amas s'édifiaient, s'effondraient comme un labile édifice, une instable architecture. Le paysage apparaissait le résultat d’une inconnue transsubstantiation dénuée d’explication, de signification. Torsadant leurs vortex de cendre étouffante, insensiblement tourbillonnaient des cyclones. Surgis du néant, ils naviguaient sans qu'on sût pourquoi, ni comment. Des étincellements apparaissaient, disparaissaient, tels des nitescences. Durante dirigea son regard vers le sol. Devant lui se déroulait une étendue scoriacée, déprimée, scrofuleuse. Des craquèlements, déchirements, fissurations délitaient la surface étrange. De lieux en lieux, des bouillonnements visqueux s'élevaient, s'épanchaient en flots dérivant, secoués par des remous, agitées par des nébulosités. Ces rotations, glissements, interpénétrations, translations, transgressions, régressions, mouvements, déplacements se déroulaient dans un absolu silence, oppressant, pesant, qui semblait vouloir anéantir, annihiler, figer le moindre effort, de maturation, de réalisation.
Devant lui, Durante vit le Chemin Scintillant qui menait au Manoir Enchanté. Sans plus attendre, il en suivit la trace. Bientôt se dessina le bâtiment gris à travers les déliquescents lambeaux des nues ocrées. Durante supposait que Bettina dormait, c’était maintenant qu’il fallait agir. La volonté de la fillette au cours du sommeil devait se révéler moins affermie que pendant sa veille. Lorsqu'il atteignit le seuil, la brume un instant se dissipa. Surpris, Durante constata que le Jardin Merveilleux avait disparu. Comment cela se pouvait-il? Sa verticale enceinte avait laissé place à l’horizontalité d’un glacis que recouvraient de pulvérulents volutes. Durante s'approcha du manoir. La circulaire obturation dans la façade apparaissait toujours. D'un geste hésitant, Durante plaqua ses mains sur la paroi, mais une invincible énergie le repoussa violemment. C’était l’interdiction de Bettina qui se manifestait, s’opposant à son intrusion. Par ma volonté je dois la dominer, pensa Durante. Concentrant son effort, il pesa de tout son corps sur la matière opaque. Son crâne alors fut pénétré d’une irradiation paralysante. Par un surcroît de concentration, Durante poursuivit néanmoins son effort, accusant la pression. L'irradiation devint insupportable, intolérable. Durante pensa qu'il pouvait bientôt mourir, néanmoins il tendit plus encor sa volonté. Sa respiration bloquée tétanisait d’un bloc sa musculature. Son organisme éprouvé n'était plus que résolution, détermination, noyées dans la souffrance et l'étouffement. Soudainement, Durante sentit qu’il se trouvait englué dans le matériau, comme aspiré dans sa compacte épaisseur. La douleur et l’irradiation disparurent. Le jeune homme à ce moment crut s'évanouir sous la pression qui l'anéantissait. Par un dernier effort, il concentra de nouveau sa force et tenta de ranimer les sensations qui le maintenaient conscient. Puis d'un coup, Durante sentit qu’il chutait. L’obturation du manoir avait disparu. Sans réagir, il demeura sur le sol étendu, choqué, puis se releva douloureusement. Devant lui s'étirait un corridor éclairé par des chandeliers qui brasillaient de lueurs phosphorescentes. Prudemment, il s'y s'engagea. Durante ressentait l’envahir un sentiment de puissance irrésistible. Sa volonté venait de surpasser la magique influence. Devait-il rester soumis? Ne pourrait-il un jour pénétrer dans le Jardin Merveilleux par la capacité de son esprit? Cependant, il se concentra de nouveau sur la réalisation de son projet. S’immobilisant, il prêta l’oreille. Le silence était profond. Nul son ne semblait pouvoir le briser, ni clameur, ni rumeur, ni chuchotement. De tous côtés autour de lui s’élevaient des piliers à la base étoilée dont s’intriquaient les ramifications. Parfois, des éclairs en eux les parcouraient, se propageant de l’un à l’autre. Durante progressait d'un pas lent. Des cavités aux parois tapies de brocart s'ouvraient par des évidements contournés ovoïdes. L’une était chambre, antichambre, alcôve ou cellule, une autre au boudoir s’apparentait. Durante crut apercevoir à l'intérieur des panneaux qui glissaient, des miroirs qui pivotaient, reflétant des objets confus, diffus. Tour à tour les masquaient et les démasquaient des paravents s’éployant, se rétractant, des rideaux s'effaçant, réapparaissant, des écrans se mouvant, s'évanouissant. L'espace était sillonné de tremblotants chatoiements, de vacillants scintillements. L'atmosphère était chaude, intime, ouatée. Durante pensa qu'il eût pu rester là sans bouger, indéfiniment, comme en un cocon bien protégé. Dans le fond du corridor, il découvrit un escalier capitonné de lasserie fine. Précautionneusement, il en gravit les degrés jusqu’à l’étage. Lors, il aperçut par une ouverture un lit à baldaquin, recouvert par de la gaze évanescente ainsi qu’un nuage. S’enhardissant, il pénétra dans la chambre. Son regard découvrit un fouillis indescriptible et gracieux de statues au milieu de soieries dont les tons animés en reflets changeants tour à tour pâlissaient et fonçaient. Le sol était couvert de fourrure et les murs tapissés de plumage. Durante sursauta. Son regard avait rencontré, devant le chevet, l'effigie d'un grand chat qui paraissait le fixer avec un air courroucé, déjetant les oreilles. Son iris était jais, sa carnassière émail, sa griffe escarboucle. Durante sentait simultanément le traverser un sentiment de frayeur et de ravissement. S'avançant vers la couche, il tira doucement la gaze et découvrit la fillette. Plongée dans le sommeil, elle apparaissait pareille à la déesse abandonnée dans un nirvana voluptueux. Durante longuement admira la frimousse au teint nivéen, les cils fins prolongeant la paupière au ton laiteux, la bouche incarnate et la chevelure ébène éparpillée sur l'oreiller de satin rose. Pouvait-on concevoir aussi parfaite image évoquant paix, douceur, plénitude, extase? Durante, pendant son entière existence, aurait voulu rester ici pour veiller son bienheureux sommeil sans la réveiller jamais. C’est à regret qu’il relâcha la gaze afin de considérer les objets qui l’entouraient. Presqu’involontairement, il s’aperçut dans l'un des miroirs qui revêtaient les parois. Ne voyait-il un monstre? Continuant de parcourir du regard la pièce, il remarqua la tablette auprès du chevet. Là, sur de la feutrine indigo se trouvait un album. Durante pensait qu’il était sur le point de connaître enfin le secret de Bettina, mais pouvait-il s'arroger ce droit? Pendant un instant, sa main resta suspendue. Mentalement, il dut se ressaisir pour ne pas immédiatement fuir, mais l'atmosphère émanait tant de quiétude et tant de béatitude. Rien ne semblait troubler la sérénité de ce lieu hors du Temps, hors de la Vie. Le brillant album Secret, de sa reliure en lustrine à l’ornementation fleurdelisée, paraissait l'inviter. Délicatement, il en toucha le bord avec le bout de son doigt. c’est alors qu’il s'ouvrit. Durante découvrit à l'intérieur un visage à la grâce infinie, portrait de femme aux yeux bleu-vert, aux cheveux dorés. Sa blondeur en son aspect dépassait la qualité de couleur, exprimant la multiplicité des Idées, Beauté, Pureté, Candeur, Innocence. L’iris de son œil évoquait la protection, l’attention, la douceur infinie, la chaleur aimante.
Pendant que Durante demeurait hypnotisé par la prodigieuse image, un cri s'éleva soudain. Vivement, il se retourna. Bettina s'était réveillée. Se levant, elle enfouit en ses mains son visage horrifié. Saisi par la panique, à l’instant Durante recula, dévala précipitamment les degrés, puis franchit le seuil du manoir. Le cri de la fillette à nouveau résonna. Son timbre aigu semblait traduire une atroce affliction. «Durante» cria-t-elle, apparaissant au fenestreau pendant qu’il fuyait sur le Chemin Scintillant. Cette apostrophe en son impériosité le pétrifia. Les yeux de Bettina fulguraient de colère, et pourtant ses pleurs dégringolaient. Sa chevelure agitée se tordait, ses traits se crispaient violemment. «Tu m'as trahie, tu m’as volé mon secret. Par tes pas, le sol de ma demeure est souillée. Par ton souffle est souillé l’air de ma chambre et souillé mon Album Secret par ta main. Je te maudis. Je te bannis. Je te rejette. je te chasse.» Durante sentit l’envahir une intense angoisse, un profond désespoir. Des éclairs brûlaient sa chair, aveuglaient son œil. Par un suprême effort, il tenta de murmurer Pardon pour ma folie, pardon pour ma folie» mais les mots ne parvenaient à franchir le seuil de sa bouche. Fuis hors d’ici. Je te rejette. Je te rejette. Je te chasse. Tu reprendras le Chemin Scintillant, puis tu devras demeurer dans le Bois aux Loups. Si ton esprit mobilise en lui suffisamment de force, alors tu pourras le traverser. Je te poursuivrai, je te poursuivrai jusqu'à l'extinction de ma colère. Sois bien assuré qu’avant longtemps ne s’en apaisera le déchaînement.» C'est alors qu'un vent s'éleva, souffla, siffla, mugit, rugit, emportant les nues qui flottaient sur la Contrée Mouvante. Durante s'engagea sur la voie, ne sachant où le menait sa fuite éperdue. Longtemps il courut, éploré. Parvenu dans le virage, il osa tourner son regard vers le manoir. Bettina sur le seuil était descendue, muette, immobile étrangement. Durante, le cœur empli de regret, aurait voulu courir vers elle afin de la rejoindre et continuer de travailler humblement pendant l'éternité dans le Cabanon Gris auprès du Manoir Enchanté. Mais devant ses pas, un gouffre alors s'approfondit. L’aven ténébreux l’emporta.
 

TROISIÈME VEILLE


Il était nuit quand Durante s'éveilla. L’averse au dehors secouait les volets qu’il n’avait pas fermés, le vent soufflait sinistrement. Le pharmacien crut un instant que la griffe acérée des loups tailladait le fer et qu'ils allaient pénétrer dans la chambre afin de le déchiqueter. Cependant il reprit conscience, alluma sa lampe. Curieusement, il éprouvait de l’angoisse à retrouver la réalité. Possiblement, il ressentait la peur de ne savoir plus vivre à moins qu’il ne craignît plus encor le hideux contact avec les objets et les êtres.
Le rêve achevé s’était révélé court, mais intense. Durante songeait à Bettina pleurant et fulgurant de colère. Vainement, il s’interrogeait. Devait-il interpréter ce rejet violent comme un refus de son propre inconscient, à lui, de se livrer? La réaction de Bettina plutôt n'obéissait-elle en son fondement à la rationalité du personnage élaboré par son imagination? Lui, Durante, sans vergogne avait trahi Bettina. L’on pouvait présager qu'elle en éprouvât une ire immense, aboutissant à son reniement. Les questions se bousculaient dans l’esprit du pharmacien. Pourquoi demeurait-il soumis à Bettina dans le rêve? Pourquoi parvenait-elle à s’imposer? Ne considérait-il pas implicitement la supériorité de la fillette? Mais en quoi résidait cette inconnue précellence. La beauté sans doute? La beauté, c’était l’Être en lui-même, en sa profondeur, en sa vérité fondamentale, intérieure. Les qualités morale, intellectuelle, en seraient la conséquence, à moins que ce fût l'inverse. Durante se rappela que le Jardin Merveilleux avait curieusement disparu. Celui-ci pouvait s’interpréter comme une émanation de Bettina. Dès que s'endormait la fillette, il n'existait plus. Ceci signifierait que la vision du Jardin pendant le premier rêve était représentation de l’âme autant que de la Nature, image, écho, transposition d'une harmonie spirituelle en harmonie formelle. Durante revit enfin ce visage aux yeux doux, si protecteurs, si consolants que lui révéla magiquement le scintillant album. C'était le secret de Bettina, mais quelle en était la signification?
Le rendez-vous pour la visite à l'exposition, qui permettrait de révéler à Nélia son intention de l’adopter, se trouvait prévue ce matin même. Durante pensa que le rejet de Bettina représentait pour sa requête un mauvais présage. Cependant il ne pouvait se désengager.
Le jour se leva péniblement, le vent se calma. L'on n'entendait plus que le gargouillement de l'eau descendant par les chenaux. Durante se prépara difficilement, se concentrant sur chacun de ses gestes. Depuis qu'il avait commencé l'expérience et rejoint le monde enchanté de la Contrée Mouvante, il ressentait plus intensément la matérialité de son corps et des objets. Lorsqu'il marchait dans le Rêve, il avait toujours l'impression de flotter alors qu’en ce monde il croyait ramper sur le sol. Mouvoir ses pieds, ses mains, exigeait de son mental un effort conscient. Durante s'habilla, puis enfila son vieux ciré, non qu'il redoutât particulièrement de se mouiller, mais il considérait ce vêtement anonyme, impersonnel et sans couleur comme un sûr moyen de se fondre au milieu du paysage urbain. C’est ainsi qu’il serait garanti des regards indiscrets. Durante prenait toujours grand soin de choisir un habillement terne, étriqué, dépourvu de toute originalité. Bien qu’il abhorrhât la cravate, il ne ne manquait jamais d'en porter une à la pharmacie, la choisissant d’un ton désagréable au maximum: kaki, vert poireau, blanc pisseux. Refusant la familiarité commune, il conservait une absolue rigueur lors des relations professionnelles. Sa rigidité guindée n'égalait que son dégoût à l’égard de ces relations. Pour se distancier de l’habitus qu'il méprisait, il avait tendance à l’accuser dans son comportement propre. Son être y semblait soumis alors qu’intérieurement il jouissait de n’y point adhérer, comme un félon savourant sa félonie, comme un espion masqué chez l'ennemi. Durante soutenait la théorie suivant laquelle on se devait d’accorder l'habillement à la situation. La société moderne artificielle avait généralisé le pantalon, cet affublement ridicule avec la cravate, accessoire à souhait incongru. Dans un environnement laid, il fallait s'habiller laidement. C’est ainsi qu’il s’adressait aux adorateurs de la bassesse en leur disant Vous désirez paraître ainsi laids, soyez-le jusqu'au bout, jusqu’à l’insoutenable. Subissez les effets de vos choix.
Durante rejoignit sa voiture hier garée dans une avenue voisine. Pendant sa marche, il croisa par hasard une assez jolie femme aux cheveux blonds qui lui rappela curieusement la créature aperçue dans le Secret Album. Puis il en vit une autre, une autre encore. Chacune aurait pu, lui semblait-il, s'identifier plus ou moins avec l’image appréciée par Bettina. Durante se demandait si leur mentalité se rejoignait en s’accordant à leur beauté. Ne pouvait-on les rassembler virtuellement en communauté d’après cet idiomorphisme? Si la Forme ainsi ne s’identifiait pas à l'Être, alors cela signifiait que l'idéal exprimé par l’extériorité n’était qu’apparence.
Durante retrouva la pensionnaire ainsi qu’il était convenu, dans le hall du Foyer. Son humeur calme et détendue n’évoquait nullement la colère exprimée par Bettina. Cela ne lui parut pas étonnant. Le rêve apparaissait à Durante comme une émanation de son esprit, sans rapport direct avec la réalité.
La fillette aux longs cheveux noirs lui parut en ce jour plus sublime encore. Jamais il n’avait avec autant d’intensité mesuré la pauvreté de l'imagination devant la supériorité de la beauté féminine. Pourtant sa coiffure était plus simple, agrémentée d’un nœud grenat alors qu'habituellement la masse opulente en était séparée par deux nattes. Durante constatait, malgré les variations de sa toilette et de son habillement, qu’elle atteignait toujours une absolue perfection dans la beauté. Durante pensait à la forêt qu'il avait traversée la semaine auparavant. De même, en différents points d’où l’on pouvait la contempler, son identique entité dévoilait une harmonie différente.
La conversation ne s'éloigna jamais de la peinture. Durante dut énumérer de nouveaux noms relatifs à la Renaissance: Tura, Carpaccio, Bruegel, Baldovinetti, Lippi... ce qui ne manqua pas d’extasier Nelia. Précisément, il évoqua Véronèse à la touche éthérée, lustrée, son opalescente harmonie, puis Il Pinturrichio, sa palette éblouissante en ors et pourpre... Le trajet parut court. Bientôt, suivi de sa protégée, Durante franchit le seuil de l’exposition. La manifestation concernait l’art contemporain. Nelia contempla chaque œuvre, aussi bien de loin, de près, de face ou de côté, ne s’attardant jamais devant les croûtes. Selon Durante, la vulgarité s’affichait plus souvent que la beauté, sous l’imposture éhontée du modernisme. Nelia demeura longtemps en admiration devant une œuvre ainsi nommée Le Jardin merveilleux des Hespérides. Parmi d’irréels monuments envahissant la toile, on y voyait un chœur de nymphes. Le vert amande en aplat représentait le frais gazon parmi propylées et frontons hypertrophiés. La fillette aux longs cheveux s'enthousiasmait de la visite alors que Durante, préoccupé, ne parvenait pas à contempler sereinement l’exposition. Par ailleurs, il fut surpris de sa passivité qui s’opposait à la détermination de la fillette. C’est elle à tout moment qui jugeait l’opportunité de s'attarder sur une œuvre ou d'en éviter une autre ou bien encor changer de salle ou revenir, se reposer un moment sur un banc, repartir... Curieusement, la déambulation en suivant la carpette argentée lui suggéra la promenade avec Bettina sur le Chemin Scintillant de la Contrée Mouvante. Par ailleurs, il avait l’impression de ressentir anormalement ses bras, ses mains, ses pieds. Son corps l’embarrassait à chacun de ses déplacements. Ce malaise indéterminé lui semblait consécutif de sa dysharmonie près de l’harmonie que représentait Nelia. Quand fut terminée la visite, alors Durante lui proposa d'aller prendre un verre à la cafétéria. La fillette accepta.
L’un face à l’autre occupant leur banquette, ils demeuraient sans dire un mot. Nelia prit un jus d'abricot, Durante ne sut que prendre et finalement ne commanda rien. Quel breuvage aurait-il avalé dans la circonstance? Les consommateurs s’agglutinaient dans l’établissement bondé. Les serveurs s’affairaient. Durante pensa le moment opportun pour formuler sa proposition: «Nelia, voudrais-tu que je t'adopte?» Posée directement sans préparation, la question ne paraissait pas trop sérieuse. Je ne sais pas» répondit Nelia, continuant de mâchurer sa paille. Durante fut rassuré de la façon dont elle envisageait la proposition, n'éprouvant pas la nécessité de lever les yeux vers lui. Sur un ton détaché, le pharmacien poursuivit: J'ai l'impression que tu n'es pas très heureuse au Foyer.» Brusquement à ce moment, résonna un brouhaha vers le comptoir où des buveurs invétérés s’apéritivaient. Durante dut élever légèrement la voix. «Si tu restais avec moi dans un appartement, ce serait mieux, tu pourrais faire ainsi ce que tu veux.» Durante n’entendait que les propos des consommateurs de tous côtés, les vociférations, le sifflement du percolateur, et même au dehors le ronflement des automobiles. Ces bruits agressifs, provoquants, paraissaient vouloir s'immiscer outrageusement dans leur conversation comme une opposition volontaire à son projet. Nelia releva la tête. Possiblement, mais je trouverais cela curieux. Je préférerais voir une exposition plus souvent ou visiter des musées.» Bien sûr, je t’y emmènerai. Néanmoins, réfléchis.... Mais que souhaiterais-tu vraiment?» «Deux ramazzottis à l'eau, deux ramazzottis à l'eau» criait un géant roux à la serveuse. Je ne sais pas. Je ne sais pas» crut deviner Durante dans les derniers gargouillements sourds du percolateur. De plus, en exprimant sa répartie, la fillette avait baissé la tête. Simultanément s’était rembruni son visage. Durante crut ressentir dans sa voix une insondable angoisse. Lors, suivit un moment de silence. Puis elle émit presqu’en chuchotant «Je crois que ça ira.» Son propos quelque peu sibyllin demeura suspendu tandis que son regard s’évanouissait dans le vague. Vers le comptoir, de nouveau, les éclats de voix intempestifs s'élevèrent. Nelia poursuivit, si faiblement, que Durante dut prêter l'oreille afin de l'entendre au milieu du tumulte. «Je réfléchirai.» Mais rien ne presse, en effet» renchérit Durante «je vais te ramener.»
Le pharmacien déposa la pensionnaire au Foyer, puis reprit la direction de son appartement. Perplexe, il demeurait dans l’expectative. La fillette avait paru lutter pour oublier son désir de quitter le pensionnat. Pour elle, être adoptée représentait sûrement un rêve inespéré. Voulait-elle ainsi lutter contre un désir brûlant par un sentiment d’orgueil ou bien nourrissait-elle une autre espérance? Durante disposait au moins d'une indication révélée par son propre inconscient: le portrait féminin du Secret Album. Le pharmacien demeurait serein, Nelia ne l'avait pas repoussé. Rien dans sa réaction ne suggérait le rejet de Bettina. Même, elle avait manifesté le souhait que se poursuivît leurs échanges. Sans doute, il devait patienter à l’issue de cette approche. Curieusement, Durante ne ressentait nul dépit. Nelia s'était montrée douce alors qu'il avait craint sa réaction.
La semaine apparut monotone à Durante, cependant en fin d'après-midi, le dernier jour avant l’animation de peinture, un appel téléphonique inattendu précipitât les événements. C'était la Directrice appelant depuis le Foyer. «Monsieur, je sais que Nelia ne vous a pas répondu positivement, quoiqu’elle ait manifesté le désir de continuer ses relations avec vous pour visiter des musées. Malheureusement, c'est la fin de l'année scolaire et vous savez que Nelia n'était pas affectée chez nous définitivement. Je viens de recevoir un avis de mutation la concernant.» C'est navrant, ne va-t-elle être affectée par ce changement?» répondit en balbutiant Durante. Pour l’instant, je ne l’en ai pas avisée.» Dans quel foyer l’a-t-on mutée?» Le règlement ne me permet pas de vous le dire.» Mais cela signifie que je ne la verrai plus. C'est impossible.» Je suis désolée, je ne puis rien pour vous.» Merci, je vais aviser.» Durante raccrocha. Sa tête alors vacilla. Stupéfié par cet évènement, il demeura figé pendant un long moment. C’était fini, plus jamais il ne reverrait Nelia.
Deux jours passèrent. Désemparé, Durante les vécut tel un automate. Son comportement quotidien lui paraissait uniquement le résultat d'une habitude excluant l’intervention de sa volonté. Bien qu’il dût renoncer définitivement à l’adoption de la fillette, il ne pouvait accepter son éviction de sa vie. Ne devait-il absolument savoir le nom du foyer qui l’accueillerait? Sa résolution fut prise. Dès cet instant, la douleur qui l’étreignait fut remplacée par sa volonté de parvenir par tous les moyens à récupérer la précieuse adresse.
Le jour tombait. Déambulant en son appartement, Durante comptait les heures. Minuit enfin survint. C'était le moment propice. Décidé fermement, il rejoignit son automobile, démarra lentement pour ne pas attirer l’attention du voisinage. Maintenant il atteignait une impression de légèreté supérieure. Le bâtiment du Foyer se profila bientôt devant lui. Prudemment, il gara sa voiture assez loin de l'entrée, marcha jusqu'au portail. Sans peine, il parvint à l'escalader. La nuit par chance était noire et l'endroit isolé de toute habitation. Durante parvint devant la façade. Promenant le faisceau de sa lampe électrique, il en inspecta les ouvertures. Ses mouvements, habituellement hésitants, pour cette occasion trahissaient une assurance impérieuse. Rapidement, il parvint à déceler un soupirail ouvert et s'y glissa. Parvenu dans la pièce, il tenta de gagner le rez-de-chaussée par un long couloir. Durante ne réfléchissait pas, ne pensait qu'à son but, ne pensait qu'à Nelia. Jamais il ne s’était senti si libre et détaché de tout. Jamais de son existence il ne s’était senti vivre, exister avec autant d’exaltation. Jamais il ne s'était senti si bien en concordance avec lui-même. Lui qui n'osait perpétrer la moindre action prohibée réalisait tranquillement cette invraisemblable entreprise. N’avait-il pulvérisé les artificieux et fallacieux liens qui bridaient sa personnalité, qui l'asservissaient à la société? L’idée submergea son esprit d’une ivresse intense. Rien ne l'effrayait. Sans crainte, il se riait des règlements et des lois humaines. Progressant à la faveur de sa torche, il atteignit un escalier. Cependant, il s'arrêta pendant un court instant. Sa protégée revenait à sa pensée. Non loin dans un dortoir, elle était là. Comme il avait contemplé Bettina, dans la pénombre, il aurait pu veiller le sommeil de Nelia. Cependant la fillette en son Manoir Enchanté dormait dans un lit à baldaquin tandis que la pensionnaire occupait un lit de fer en ce foyer. N’était-ce un criant symbolisme exprimant le hiatus distinguant rêve et réalité? Lors, tâchant d’oublier sa pensée, Durante gravit les degrés et parvint bientôt dans le vestibule. Puis il dirigea ses pas vers le bureau de la Directrice. Maintenant, il devrait en forcer la porte, opération qui n’apparaissait pas surhumaine. De sa poche il sortit fébrilement un pied de biche. Malgré sa dextérité limitée, le pharmacien parvint à briser le verrou qui rendit l'âme en un bruit sec. Durante s'immobilisa. Le silence autour de lui paraissait total. De sa torche, il balaya les papiers encombrant le bureau. Nul document qui ressemblât à celui qu'il recherchait ne s'y trouvait. Sûrement, il fallait trouver le fichier de la pensionnaire. Durante se dirigea vers une armoire et l'ouvrit, puis compulsa les dossiers: Bulletins scolaires Familles adoptives Rapport avec les assistantes Procès-verbaux d'installation. Bien que pétri par l’esprit administratif, Durante détestait ces témoins du formalisme attestant nos rapport dégradés, ces documents qui puaient un sérieux artificiel, risible où s'étalait insolemment la prose ampoulée des Veuillez agréer Monsieur, des Je soussigné. La froideur qu’ils distillaient suintait la peur ainsi qu'un écœurement diffus. Plutôt fallait-il manifester de la pitié pour ceux qui s’y complaisaient, pensait Durante. Des humains vivant noblement ne devaient accepter d’être avilis par ces manifestations de la mesquinerie. Ne trouvant rien, le pharmacien repoussa violemment tous ces dossiers. Comme honteux de ce qu’ils représentaient, pitoyablement sur le parquet ils s’avachirent. L’on eût dit que se dégonflait misérablement leur factice autorité.
C'est alors que brusquement un rayon de lumière aveugla Durante. Désastre, il était découvert. Face à lui se trouvait la Directrice en peignoir. «Monsieur...» dit-elle éberluée. Durant un instant, chacun demeura silencieux, dans l’incapacité de prononcer un mot. Puis Durante brutalement dit: Vous savez ce que je viens chercher.» Mais enfin monsieur, mais enfin?» balbutia-t-elle en obturant sa bouche avec sa main. Prévenez la police, allez-y, qu’on en finisse» Durante s’exprimait d'un ton dur. Violemment, il poussa le combiné vers elle «Je n'ai rien à perdre. J'ai déjà tout perdu.» Monsieur, Monsieur» continua la Directrice, «je ne peux pas vous donner cette adresse. croyez-le, j’en suis désolé.» Prévenez la police» réitéra Durante sur un ton comminatoire et volontairement déplaisant. La Directrice au contraire essayait de le calmer par sa voix suppliante. Curieusement, chacun manifestait le comportement qu’aurait dû logiquement adopter l’autre. Partez, partez» dit-elle. «Jurez-moi de ne plus rien tenter pour l'obtenir.» D’un ton bourru, le pharmacien fut dans l’obligation de jurer. «Maintenant, suivez-moi jusqu’à la sortie» dit en conclusion la Directrice. Durante la suivit, la mort dans l’âme, et s'éloigna dans la nuit.
Durant le trajet de retour, il fut dans l’incapacité d’élaborer pensée cohérente ou raisonnement logique. Ses mains restaient crispées sur le volant, son regard demeurait fixe. Par un accroissement de sa dureté, le pharmacien tentait de surmonter son impression d’échec et d'humiliation. Plus que de coutume, il fit ronfler délibérément le moteur de la voiture, accéléra sans raison, fit crisser les pneus, malmena la boîte à vitesses. Nul souci de réveiller les dormeurs, pas plus que d’alerter la police en perpétrant cet excès ne l’effleuraient. De rage, il claqua la portière après avoir garé son véhicule. Parvenu dans son appartement, il but au goulot du Lacrima-christi pour oublier cet échec et surtout sa déconvenue devant la Directrice.
Pouvait-il pour lui-même accepter son existence? lui qui ressentait dramatiquement l’imperfection de son corps et de son esprit. C’est par l’Action qu’il devait uniquement vivre et vivre afin que triomphât le Beau, le Bien, le Noble, entités confondues. Pour lui, seule importait la Beauté, le génie, le génie, la sublimité qu’il avait aperçus dans un visage aux yeux mauves.
La semaine apparut insipide au pharmacien. La séance hebdomadaire au Centre Amical fut annulée, suite à l’indisponibilité de Giorgio. L'échéance idoine au prochain rêve approchait. Se jetterait-il dans le Bois des Loups suscité par la fillette alors qu'il avait tout loisir de l'éviter en n’absorbant pas le pétale? Durante se plaisait à penser qu'il détenait la possibilité de ne pas subir le châtiment de Bettina. Ce procédé mesquin cependant ne le satisfaisait pas, quoiqu’il sût pertinemment que la fillette apparue dans le rêve était pure invention de son inconscient d’après Nelia. Pourquoi, se disait-il, ne pas réaliser le prolongement du rêve? La colère et le rejet de Bettina, bien sûr, étaient fictifs. Sa raison lui dictait qu’il risquait au maximum un cauchemar. N’aurait-elle inversement dû l’inciter à ne pas continuer une expérience inconnue qui déjà dérangeait passablement son esprit? Bien qu’il en mesurât le danger, il savait qu’il ne résisterait pas à la poursuivre. Cela pour le simple intérêt de tester un hallucinogène? Certainement pas. Durante comprenait consciemment la fascination que Bettina, créature issue de son esprit, miroir de Nelia, pouvait exercer à son égard. Désormais, le seul moyen de revoir la fillette, au moins virtuellement, c'était par le truchement de son propre inconscient.
Le samedi soir advint. Durante ressentit de l’appréhension lorsqu'il détacha le pétale. Maintenant, seul, attaché sur le cœur, subsistait, le dernier, annonciateur de la Mort. Durante se mit au lit, puis s'endormit.
 

TROISIÈME RÊVE


De tous côtés autour de lui, Durante fut assailli par des ululements. Quand il ouvrit les yeux, rien pourtant n’apparut à son regard dans la profonde obscurité. Son corps semblait dilué dans la froideur et l’humidité. Son esprit s’égarait dans un réseau d’interrogations. Rien n’émergeait de sa conscience. Dans l’incapacité de bouger, il sentait près de lui des frôlements répugnants. Son oreille au loin percevait des grognements, des chuchotements, des ricanements dans le sifflement du vent. Le sol paraissait un mouvant tapis de serpents dont les anneaux glissaient horriblement. Durante se crut dévoré par de monstrueux poulpes. Leurs bras se plaquaient à sa peau, s’enroulaient à sa taille, à son cou, suçaient le sang de ses plaies, s’immisçaient en sa bouche, en ses tympans. Curieusement, sa chair lentement semblait s’accoutumer à ces contacts hideux, puis bientôt se pâmer sous l'effet de ces baisers glacés. Concentrant sa volonté, Durante d’un sursaut tenta de mouvoir ses mains, ses doigts, ses pieds. Vainement. L’ouragan redoublait. C'était la colère inassouvie de Bettina. Durante sentait des lèchements parcourir sa peau, des lapements couvrir ses joues. De nouveau, le jeune homme essaya de réagir, mais il ne réussit qu’à ramper en s’appuyant sur les genoux et les coudes. «Nous verrons si ton esprit sera suffisamment puissant pour se libérer du Bois aux Loups» tels étaient les derniers mots de Bettina. Durante sentait son esprit vide, il ne parvenait pas à clarifier sa réflexion. Que penser, que tenter? Près de lui, dans l’ombre, il discerna des barreaux verticaux noirs qui ressemblaient à des troncs. Leur feuillage épais se tordaient sous la tempête. Puis il vit brasiller des lueurs qui paraissaient les yeux d’inhumains spectres. S’éteignant, s’allumant, tous convergeaient, s’approchaient. La forme étique, élancée des loups maintenant apparaissait plus distinctement. Leur hideur était repoussante. La meute alors brusquement fondit sur lui dans un grondement effroyable. Durante, surpris, tenta de crier, mais nul son ne sortit de sa gorge. Le choc le projeta vers le sol, inerte. Dans un ultime effort, il appela: «Bettina, Bettina.» C'est alors que la meute insensiblement s’éloigna, les ululements s'affaiblirent. Durante reprit courage un instant, mais sa pensée bientôt se dispersa. La meute à nouveau préparait un assaut. Lors, il essaya de recomposer en son esprit le visage admiré de la fillette. La horde aussitôt reflua. Tant qu'il pouvait maintenir en lui cette image adorée de beauté, les carnassiers reculaient. Dès qu’il n’y parvenait plus, au contraire ils attaquaient. Le combat de l’image insufflant beauté face aux loups dispensant laideur en lui demeurait incertain. La maléfique apparition parasitait sa pensée malgré lui, se coulait dans son esprit, dans les fissurations de sa volonté fragile. C’est alors qu’il se crut perdu. L'image adorée de Bettina se diluait en lui, s'amoindrissait dans le champ de sa mémoire. Que faire? Comme il put, il essaya de constituer une image hybride et composite. Son esprit lui suggéra le portrait d'une enfant blonde aux yeux noisette. Cela ne risquait-il pas d’attiser le rejet de Bettina? Bien au contraire, il s'aperçut qu'elle était protectrice avec autant d’efficacité, plus facile à maintenir car il pouvait la créer, la modifier selon son imagination. Durante se releva, puis fit un pas chancelant, hésitant. Le visage adoré de Bettina réapparut dans son esprit. Se fortifiant par sa propre énergie, l’image en lui s’imposait de plus en plus facilement. De même, il acquit la capacité d'imaginer des forêts, monts, ruisseaux, formant un écran défensif. Durante comprit la signification de ce phénomène. Ces pensées représentaient le Jardin Merveilleux, miroir de Bettina. Durante progressait péniblement, s'enlisait parfois en des trous marécageux quand son esprit se relâchait, puis il retendait sa volonté, recomposait la salvatrice image. La meute assoiffée de sang l'entourait, mais aucun loup n'osait désormais l'attaquer.
Subitement, un craquement retentit. Durante vit le sol devant lui s'effondrer, s’approfondir symétriquement en deux fossés contigus. Seul demeurait l'étroit sentier qui le soutenait, suspendu vertigineusement au-dessus du vide effrayant. Dans la fosse à droite, il vit un essaim de forçats nus se livrant à des rituels curieux en des positions grotesques. L'un d'eux se trouvait crucifié sur un syrinx géant, un autre en armure était menacé par de furieux dragons, un troisième était lutiné par un goret emperruqué. Devant eux, un lapin géant léchait les pieds d'une hétaïre attachée sur un pieu cependant qu'une autre, un pouce en un hanap, se trouvait saisie par un monstre aux cheveux arborins. Vers l’horizon, parmi les grouillements de la populace affolée, des embrasements rougeoyants ravageaient des maisons ruineuses. Dans la fosse à gauche, un désert à l’infini s'étendait sous les cieux blafards. Devant un arbre enveloppé d'une étoffe à la couleur sanguinolente apparaissait une ingénue jouvencelle en son absolue nudité, qu’observait un démon noir dont la tête affreuse imitait la gargouille. Jouxtant ce tableau macabre, on voyait une imitation de cène où trônait Satan. La table était soutenue par d’hilarants démons qui s’agitaient cocassement. L'un d'eux maintenait sa jambe enserrée dans un pot, un autre avec orgueil brandissait un hélicon. Dans le décor s'élevait une acropole aux moellons de lingots que survolait un poisson rouge enfourché par un couple infernal. Malgré sa frayeur, Durante progressait en suivant l'étroit sentier. Sans relâchement, il devait fournir un effort considérable afin de ne pas tomber dans les fosses. Peu s’en fallût qu’il ne dégringolât dans l’une ou dans l’autre. S’accrochant, il atteignit l’extrémité du sentier, retrouvant ainsi le sol ferme. Sitôt franchi, le gouffre alors disparut dans un vacarme assourdissant, ne laissant de son existence évanouie qu'un écran de fumée jaunâtre. Durante continua de progresser. Par la futaie clairsemée, là-bas il vit se dessiner un liseré pâle. Circonspect, il s'y dirigea, conservant en son esprit l'image adorée de la fillette. Le halo de clarté s’intensifiait, s’élargissait. Maintenant, la meute avait disparu. L'on n'entendait plus au loin que des ululements plaintifs. Le vent s'était calmé. Bettina devait s’apaiser. Durante poursuivait son avance. La clairière alors s’ouvrit devant lui.
Un sidéral paysage apparut. Contenu par sa berge en rocs polis, un océan noir s'étendait, secoué de hideux spasmes. Sur une île, on distinguait un pic abrupt aux flancs ravinés. Temple ou basilique, un monument brillait en son faîte. L’on apercevait sa colonnade et son entablement nivéens se détachant sur le fond du ciel anthracite éclairé par des éclairs figés. Durante demeurait en extase, admirant la vision, mais son œil près de la rive au sommet d’un tertre aperçut un profil gracieux: Bettina. Son esprit s'illumina. Lors, il courut à perdre haleine au pied de la butte et s'effondra, non loin de la fillette. «Je te pardonne» dit-elle, en modulant sa voix douce, angélique alors que son œil rêveur sondait toujours l'horizon. Durante soudain fut délivré de ses frayeurs, de ses tourments. Dans son esprit, il sentit monter une aspiration vertigineuse. Toute obsession triviale et préoccupation vulgaire en sa mémoire aussitôt s’évacuèrent. Puis Bettina poursuivit de sa voix lente et suave: «Tu pourras gagner la Transformation de ton âme et de ton corps, mais tu ne seras plus toi-même. Tu devras éliminer les démons tapis en toi. Regarde, ici dort le Vaisseau Cachalot.» Majestueusement, elle indiqua la crique au bas du promontoire. Durante vit se dessiner au milieu des récits le profil inquiétant, noir, oblong du navire. «Tu devras embarquer à son bord, c'est ta première épreuve. Le Vaisseau Cachalot se défendra farouchement. Sache, en usant de ta réflexion, parvenir au pont avant, place où tu demeureras. Je te fais présent de ce foulard, il te sera vital. Si tu parviens à maîtriser le navire, il te conduira sur le Porphyrique Îlot de la Mer Ténébreuse. Pendant la traversée, tu vaincras, si tu le peux, le Tronc Dérivant qui défend ces parages. Là, sera ta seconde épreuve. Je te fournis cet arc et ce carquois pour la surmonter. Mon souvenir, s’il est inscrit dans ta pensée, pourra t'aider à triompher du Tronc Dérivant, mais tu ne pourras surtout pas l’utiliser pour dompter le Vaisseau Cachalot. Nul secours ne t’en viendrait, mais au contraire un péril. Si tu remplis ta mission, tu rejoindras la Basilique Immaculée. C’est là que tu subiras ta dernière épreuve. Tu franchiras à l’issue le Seuil Lumineux, mais je ne puis te dire ici le contenu de cette épreuve ultime. Va.» C’est ainsi que dit Berrina. Durante prit le foulard que lui tendait sa main, puis l'arc et le carquois. C'est à regret qu'il se résolut à la quitter pour se diriger vers le navire.
La masse effilée du bâtiment dégageait une impression de souplesse et de puissance. Durante fut parcouru d’un frisson. Malgré sa peur, il s'approcha lentement. La surface unie du Vaisseau Cachalot paraissait constituée d'un corps indéterminé qui ressemblait à du cuir ou de l'acier poli. Des frémissements la parcouraient, mus par de mystérieux tremblements qui naissaient et mouraient au sein du monstre. Celui-ci paraissait assoupi, figé, ce qui renforçait encore l'effroi qu'il inspirait. Vers la poupe, à moins que ce ne fut la queue de l’animal, Durante distingua dans l’ombre une anfractuosité, passage où l’on aurait pu se faufiler. Se rudoyant, il dut consentir un terrible effort sur lui-même afin de s’en approcher. Le Vaisseau Cachalot n'allait-il maintenant le happer, le broyer? Malgré sa frayeur, d'un saut il franchit le seuil redoutable. Durante se trouva dans un sas aux parois luminescentes. Partout s’invaginaient, se dévaginaient digitations boursouflées, s’ouvraient et se fermaient sphincters subulés, se dilataient, se contractaient bossues valvules. Parfois se hérissaient, puis se relâchaient de monstrueux dards acuminés. L'on eût dit un estomac gigantesque attendant sa réplétion pour malaxer en bouillie son contenu. Vers le fond se dressait un réseau lamellaire identique à la herse obturant un fort, à moins qu’il ne s’agît de mâchoire énorme. Des pics l'entouraient pareils à des crocs aigus. De part et d'autre, au niveau des parois, s'ouvraient des galeries, des tuyaux, des canaux, des ouïes, des évents, béants ou fermés. L’on entendait un bourdonnement sourd indéfinissable, une inconnue trépidation qui se propageait de la cale à moins qu’il ne s’agît d’entrailles. Parfois montaient des grondements étouffés, des gargouillements: respiration, digestion sinon machinerie, mécanique. Durante se tapissait dans un coin, tremblant, dans l’incapacité de penser, de bouger, cependant il savait qu’il devait gagner le pont avant. D’un pas léger, il tenta de d’avancer vers la mâchoire. Les dents se rapprochant lui paraissaient de plus en plus menaçantes. Brusquement, horreur, la herse alors se hérissa tandis que flamboyait l’émail des cuspides. Ssaisissant de sa main le premier trait de son carquois, Durante se préparait à bander son arc. La mâchoire, amorçant un mouvement violent, se projeta vers lui dans un grincement assourdissant, les pics se dressèrent. Lors, dans un fracas épouvantable, insensiblement, Durante vit les parois s'avancer vers lui pour le transpercer, l’écraser, le broyer. N’espérant nul salut, il s'agenouilla, tremblant, se pelotonna, ferma les yeux pour s’offrir à la mort. Cependant, les parois s'arrêtèrent. Durante reprit espoir, essayant d'établir un plan stratégique. Possiblement pourrait-il d'un bond traverser la mâchoire avant que les dents aiguës ne le broient. Pour mieux agir, il se recroquevilla, puis d’un coup se détendit, mais la mâchoire aussi rapidement se ferma. Lors un spasme ébranla tout le vaisseau. Dans un craquement inouï, les parois à nouveau s'avancèrent. Les dards menaçants frôlaient son dos, ses membres. Durante ne dut son intégrité qu’à son évanouissement subit qui le figea sur le sol. Durant un long moment, il demeura les yeux fermés d'épuisement, se croyant perdu. Le vacarme alors cessa. Durante rouvrit les yeux prudemment. Les parois avaient lentement reculé, mais à nouveau les dards se rapprochèrent. Durante referma les yeux. Lors, il entendit que les parois arrêtaient leur avance et refluaient. Réfléchissant, Durante se remémora les recommandations de Bettina qu’il avait oubliées? Le foulard autour de son cou ne serait-il un secours? Mais comment un morceau d'étoffe aurait-il capacité de vaincre un monstre aussi terrible? Comment s’opposerait-il aux crocs de la mâchoire? Soudainement, une illumination traversa la confusion de sa pensée. «Les parois se rétractaient quand je fermais les yeux, mais se resserraient dès que je les ouvrais. Le Vaisseau Cachalot pour moi ne devrait-il être ami plutôt qu’ennemi» se dit-il, «car c'est lui qui doit me transporter sur la rive opposée. Pourquoi me comportai-je à son égard comme ennemi?» Saisi par son inspiration, Durante prit le foulard de Bettina, le tendit pour s’obturer la vue. puis le noua fort autour de sa tête. Lentement, il se leva. Le vaisseau ne manifesta nul mouvement. Durante continua d'avancer à tâtons. Ses doigts aux parois se heurtèrent. Surpris, il eut un sursaut, mais le vaisseau ne bougea toujours pas. Les dards étaient devenus amorphes. Toujours suivant la paroi, Durante se dirigea vers la mâchoire, évitant de brusquer ses mouvements. Sa peur avait disparu. Même au contraire, il éprouvait un sentiment d'empathie pour le vaisseau. Dans son for intérieur, il s’identifiait à sa puissance et ressentait les frissons de son corps énorme. Le Vaisseau Cachalot devenait un allié qui devait le défendre au sein des flots dangereux. Comment n’avait-il compris qu’il était son protecteur? Sans lui, sur la Mer Ténébreuse, il était perdu, irrémédiablement condamné pour devenir la proie de la tempête. Sans peur, de ses mains il effleura les dents acuminées. Leur contact lui parut moelleux, élastique. Durante continua sa marche à travers la mâchoire. Là, même, il s'arrêta dans sa progression, de tous côtés environné par les dents pointues, délivré de sa crainte et certain que le Vaisseau Cachalot jamais ne le broierait, jamais plus ne l'agresserait. Comme imprégné par la puissance animant le navire, il fut envahi par un sentiment d’invincibilité. S'avançant encor, Durante sentit le fer de la rambarde, il avait donc atteint le pont avant. Lors il dénoua le foulard et l'attacha solidement à son cou. Le navire avançait. tandis que la brise enflait sa chevelure et fouettait son visage. Sa poitrine était maculée par les éclaboussures. Durante se crut emporté vers une aventure extraordinaire, un final et fatal dessein, la réalisation de son Destin, l'aboutissement de sa Vie, l'accomplissement de sa Volonté, le but de son Rêve et la concrétisation de son Idéal. Délivré de tout lien, servitude, assujettissement, il atteignait plénitude, épanouissement. La griserie s'empara de son esprit, des pleurs inondaient ses joues. Cependant, un sentiment de nostalgie stagnait au fond de lui... car il savait qu'il devait mourir.
La mouvante immensité s'étalait devant le navire. Des nues ocracées traînaient, se déchiraient en lambeaux, se résorbaient en débris. Sur la proue se déversait une étincelante averse. Des geysers crevaient la houle en s'épanouissant dans les cieux. Partout s’érigeaient, se dressaient des pics aqueux, mais tout s'engloutissait, disparaissait devant l'étrave. Le Vaisseau Cachalot soumettait la Mer Ténébreuse en domptant ses débordements furieux. Les courants contrariés s’épuisaient. Flux, reflux s'aplanissaient. L'écume éparpillée se dissolvait, l'eau s'évaporait.
Cependant, l'horizon brusquement s'enténébra, le vent redoubla. S’épaississant, un brouillard environna le vaisseau, l'emprisonnant tel un réseau de filins inextricables. C'est alors que se profila fugitivement un monstre à l’aspect cylindrique et turgescent: le Tronc Dérivant. Sa forme obscène augmentait, s’enflait devant la proue, s’avançant comme animée par un désir inassouvi. Son extrémité se terminait par de touffues racines. La peau qui le recouvrait semblait tendue, parcourue de spasmes. Durante fut saisi par un sentiment d’écœurement et de répulsion. Brusquement, le Tronc Dérivant projeta sur le Vaisseau Cachalot un giclement empoisonné, visqueux. Le navire alors s'immobilisa, touché par la salve. Sa force était vaincue, son puissante énergie volatilisée. « Le Vaisseau Cachalot a combattu pour moi la tempête. C'est maintenant à moi de fidèlement le défendre» pensa Durante. Lors, il saisit l'arc, ajusta le premier trait, puis un autre, un autre encor Les traits pleuvaient, mais, plongeant dans l’onde, aucun n’atteignait la cible. Durante se remémora qu'il devait invoquer la fillette. «Bettina, je t’en conjure, ajuste et conduit mes flèches. Ne disperse au fond de la mer ces traits qu’en vain lance au loin mon arc inutile.» Lors, il sentit le décuplement de son adresse et de sa force. Le carquois, se vidait, mais se remplissait miraculeusement. Les traits invinciblement s’abattaient sur le Tronc Dérivant. Recroquevillée, sa chair écoulait un flot sanguinolent. Puis lentement il sombra, disparut tel un mirage éphémère. La voie devant le navire était libre. Durante par sa résolution farouche avait triomphé du Tronc Dérivant. Mais simultanément l’énergie qu’avait insufflée dans son corps Bettina s'évanouit. Ses bras ankylosés ne se mouvaient plus, ses pieds demeuraient paralysés. Pendant ce temps, d’inquiétants signaux se manifestaient sur le navire. L'on eût dit qu’il s'abandonnait à la mort. Sa faible énergie le propulsait par sursauts, par soubresauts. La poupe au sein des flots se délabrait, s'émiettait. Durante sentit son corps de même affecté par une étrange, inconnue décomposition. Des lambeaux se détachaient de ses flancs, de ses bras, de ses doigts. Le Vaisseau Cachalot venait de s’immobiliser. Des fragments tombaient de sa coque et se dissolvaient dans l’onde. Sa carcasse épuisée bientôt sombrerait au fond de la Mer Ténébreuse. Là-bas, cependant, le Porphyrique Îlot se profilait devant la proue. L'on distinguait ses chaos polis, ses rutilants ravins, ses flamboyants aplombs, ses luminescents plateaux. Sur le faîte, au milieu du réverbérant halo, se dessinaient propylées, piliers et colonnades. Sans la moindre hésitation, Durante plongea dans l'onde épaisse et noire. Longtemps, longtemps, il dut nager, se décourageant, puis tendant sa volonté, jusqu’au moment où l’abandonna son corps exténué. Mais un morceau détaché du navire apparut devant lui. Fébrilement, il agrippa ce providentiel radeau. Le Vaisseau Cachalot au-delà de sa mort lui prêtait secours. Non loin rougeoyait une inconnue plage illuminée telle un morceau d’argent sous les éclairs figés du ciel anthracite. Porté miraculeusement, Durante parvint à s’échouer sur la grève. Cependant, il sentait sa chair se disloquer de plus en plus, se liquéfier, s'anéantir. Péniblement, il essaya de se relever , mais bientôt s'affala, s'évanouit...
Pendant un long moment, sa pensée demeura figée. C'est alors qu'il entendit un chant féminin. Dans son esprit vacillant, il crut voir des corps élégants, de gracieux bras se penchant au-dessus de l'onde afin d’y plonger du linge. Cependant la vision disparut quand il ouvrit les yeux. L'esprit encore engourdi par cette image, il se croyait devenu fantôme errant. Son corps paraissait avoir disparu. S’'il n’avait ni masse et ni forme, il ressentait pourtant, raisonnait. Sans doute, il se trouvait dans la frontière intermédiaire et ténue séparant le charnel être et l’esprit virtuel. Sans doute, il atteignait la démarcation confondant conscience, inconscience, unissant vie, mort. Levant les yeux vers la montagne, il vit distinctement les arcs, les entablements, les chapiteaux, les propylées du monument. L’édifice idéal irradiant son aspiration, lui permit de conserver sa dernière énergie. La douce aura de la basilique Immaculée représentait pour lui promesse, aboutissement de sa Réalisation. Courageusement, il entama sa marche au flanc du mont abrupt. Sans répit, il montait, montait, plus haut, toujours plus haut. Les rocs égratignaient ce qui lui restait de peau, de chair. Plus haut, toujours plus haut. Sur lui dans le ciel descendit un vampire éployant sa membraneuse aile en poussant de stridents cris, mais il n’y prêta nulle attention. D’un rocher sur lui s’élança brusquement un serpent venimeux qui l’enserra, mais il n’y prêta nulle attention. D’un aven surgit un cerf farouche aux bois menaçants, de même il n'y prêta nulle attention. De la nue sur lui fondit un rapace à la serre aiguë, mais de même il n’y prêta nulle attention. D’un lac émergea soudainement un dragon qui lui cracha le feu de ses naseaux, mais de même encor il n’y prêta nulle attention. Rien ne détournait sa pensée de la marmoréenne image, ainsi dans le néant s'évanouissaient en fumée ces délirants monstres. Plus haut, toujours plus haut. Les arcs brasillant plus nettement se détachaient sur le ciel anthracite. La Basilique Immaculée parut alors dans sa majesté, sa beauté, sa grandeur, étincelante, éblouissante, éclatante. Par un suprême effort, Durante franchit le Seuil Lumineux et plongea dans les radiations.
 

QUATRIÈME VEILLE


Durante cligna des yeux. Le soleil pénétrant par la baie frappait son visage. Dans ses tympans résonnaient des criaillements, des cliquètements, des bourdonnements parmi le vrombissement rageur des automobiles. Sans doute il était déjà midi. Le boulevard était parcouru d’une intense activité. Ce bruit si familier pourtant lui parut surréaliste, insupportable, occasionnant en son esprit un sentiment d'écœurement. Jusqu’à la fin de son existence, il aurait voulu demeurer dans le silence et l'obscurité. La migraine enserrait son crâne. Son corps lui parut infiniment lourd. D’un geste, il essaya de se mouvoir, mais il dut se résigner à demeurer durant un long moment inerte. Sa pensée de même engourdie stagnait. Les soucis quotidiens, la pharmacie, tout lui sembla très lointain. Bien qu’il fût revenu dans la réalité, son esprit continuait de séjourner dans le rêve. Durante ne supportait pas les rayons crus du soleil, ni le bourdonnement sourd de la circulation. L’intrusion de l’univers extérieur lui paraissait une intentionnalité choquante, arrogante, agressive. La matérialité des objets l’étouffait. Son objectif immédiat fut de se lever afin de fermer les volets restés ouverts depuis la veille. Le nouvel effort qu’il fit pour se mouvoir aboutit lamentablement. Dans l’incapacité de se tenir debout, il s'affala sur le parquet. S'aidant avec ses bras, il tenta de ramper jusqu'à la fenêtre. Plus que son corps, c'était sa volonté qui semblait déficiente. Parvenu jusqu'au chambranle, ainsi par un nouvel effort il accrocha sa main sur l'espagnolette et la tourna. Les battants s'ouvrirent. Le vent léger pénétra dans la chambre, engendrant en son esprit un nouvel écœurement. Les bruits s'immisçaient à l'intérieur de sa tête, annihilant sa conscience. Malhabilement, il réussit néanmoins à fermer les volets, puis la fenêtre, enfin par un dernier effort ,il se traîna de nouveau dans son lit. Maintenant, les sons de l'extérieur lui parvenaient indistinctement comme issus d’une inconnue planète. Déstructurés, ils devenaient irréels, inoffensifs. Le soleil ne s'introduisait que par des rais vacillants où dansait la poussière au sein de la pénombre. Soulagé considérablement, Durante demeura l'après-midi sans bouger. Les reliquats de son rêve émergeaient en son esprit: le Bois des Loups et le Sentier Suspendu, les propos de Bettina, les crocs du Vaisseau Cachalot, puis le combat face au Tronc Dérivant, l’ascension du Porphyrique Îlot jusqu’à la Basilique Immaculée. Ce monument ne s’identifiait-il pas au désir ultime imprégnant son inconscient? Quelle était la Transformation que Bettina lui promettait? Durante ne trouva pas en lui suffisamment de force et de lucidité pour tenter au-delà son interprétation du Rêve. Sa pensée revint à Nelia. Vainement, il revoyait l'image inscrite en son Album Secret. N’y avait-il un rapport avec sa Réalisation? Dans son esprit se confondaient énigmatiquement cheveux noirs, cheveux blonds, iris verts, iris mauves.
Le soir, Durante parvint à se lever. Sans la moindre observation de leur posologie correcte, il se bourra de médicaments plus qu’il ne s'alimenta. Bien qu'il tînt debout, sa démarche était hasardeuse. Tandis que dans le rêve, il avait escaladé le Porphyrique Îlot sans ressentir son corps absent, pendant la veille inversement celui-ci lui semblait si terriblement présent, pesant. Jusqu'à la nuit tombée, Durante demeura devant son bol rempli de café dans un état d’hébétude inconcevable. Son esprit ne reconnaissait plus ce qu'il voyait dans son appartement: le réfrigérateur, un pichet, le buffet, la chaise. Dans sa vision brute, il eût voulu que chaque objet perdît la signification que les humains lui prêtaient. La fonction dévolue pour chacun ne remplaçait-elle ainsi leur aspect réel? Cependant un souci pratique à lui s’imposait. Demain, serait-il en état de travailler à la pharmacie? Le Temps réglant et rythmant le cours de la vie lui parut incertain. Qu'est-ce un instant, qu’est-ce une heure, un an? Pourquoi devait-il vivre un destin d'homme aussi médiocre au sein de la réalité si triste, enseveli dans la Matière?
Durante passa la nuit dans un morne assoupissement traversé de cauchemars. Les monstruosités de ses visions ne reflétaient pas même une harmonie qui fût spécifique à la hideur. C’est ainsi que défilait ce pandémonium de revenants sans cohérence. Leurs yeux dépourvus de flamme apparaissaient morts, hagards. Leur tête hébétée ne semblait receler nulle expression, nul sentiment, à moins que ce ne fût le reflet du Néant. Quand le jour se leva, Durante résolut de se lever, de s'habiller pour continuer sa vie normalement. C'était l’intention qu’il envisageait plus que sa volonté réelle. Miraculeusement, il parvint à se maintenir debout, mais la succession des mouvements qu'il dut accomplir pour s'habiller lui parut horriblement mécanique. Le dégoût de nouveau le saisit lorsqu'il dut se raser. Comment supporter cet objet ronflant et vibrant dont le rôle était de lui couper les poils du visage? Pour quel motif réalisait-il cette action triviale? S’interrogeant, il ne trouvait pas de réponse idoine. Cette impossibilité de justification n’empêchait pas qu’il s’acquittât de cette habitude. Cela prouvait que nos vies ne sont nullement déterminées par la rationalité. Le déjeuner se passa mieux. Durante retrouva le goût du café qui diminua son anxiété. C’est ainsi qu’il s’en reversa plusieurs fois. La sensation gustative éprouvée déjà lui permettait de recouvrer le réseau de ses repères. Sans doute il aurait dévolu sa journée jusqu’au soir à consommer des cafés. Pourquoi le temps devait-il dépasser le moment de son déjeuner? Cependant, Durante savait qu'il devait sortir et surtout qu’il devait affronter la rue. Supporterait-il de voir tous ces gens qui marchent? Sans plus réfléchir, il ouvrit la porte, avança jusqu’au seuil, négligeant de fermer à clé son appartement, puis s'engagea dans l’escalier. Parvenu sur le trottoir, à pied il se dirigea vers la pharmacie. Piloter sa voiture et se translater dans ce conteneur en fer lui parut une impossibilité. Ses mouvements lui semblaient mus par un automatisme imperturbable. Sans réfléchir, il avançait un pied, l'autre... C'était cela marcher. Depuis son enfance il avait marché sans conscientiser jamais cette action. «Tiens, je marche» se disait-il. Ce fonctionnement lui paraissait tellement insensé, ridicule. Durante regardait les passants. Quel était leur but, où se rendaient-ils? Pourquoi? Tout lui paraissait laid, risible, étriqué: les maisons, les magasins, les automobiles. Dans son écœurement, il considérait l’existence avec dégoût. «Si l'on vivait comme autrefois sous le soleil, enveloppé d’un naturel drapé, la vie possiblement deviendrait supportable» se disait-il. C'était l'heure où les enfants sortaient de l’école. Des parents venaient récupérer leur progéniture. Durante sur le trottoir aperçut par hasard une inconnue blonde accompagnant sa fillette aux cheveux noirs. C'est alors qu'il fut traversé par une illumination. Le secret de Nelia, ce désir intime exprimé par son inconscient, évidemment, c'était cela. Comment n'y avait-il pensé? Mais oui, tout simplement... La femme illustrant le Secret Album, c’était la mère idéale. Voilà quel était ce désir mystérieux. Lui, Durante ne pouvait représenter qu’un père, un homme, un être impur alors que la mère était femme, être éminemment pur. Quelle évidente et naturelle exigence! Radieux, Durante s'immobilisa. Tout chavira dans son esprit comme autour de lui. Pendant un moment, il dut s'appuyer contre un mur. Comment pouvait-il maintenant aider Nelia pour que fût satisfait son désir de trouver la mère idéale? C’est alors qu’une idée germa dans son esprit. Décidé subitement, il rebroussa chemin, rejoignit son automobile. Ce n’était pour lui qu’un amas de ferraille incongru. Qu’importait cette apparence, il fallait absolument qu'il pût la conduire. Sans ménagement, il démarra. L’on eût dit qu’il voulût s’opposer à la matérialité du monde en confrontant sa violence active à la passivité des objets. Tout devait plier devant sa volonté. Son regard demeurait fixe et rivé sur la route. Durante ne ressentait nulle émotion, nul sentiment qui le détournât de son dessein. Deux fois, il grilla la priorité. Rageusement, on l'insulta, mais Il n’y prêta nulle attention. D’un boulevard prioritaire, un chauffeur violemment klaxonna, mais il n’y prêta nulle attention. D’un passage, un piéton qu’il érafla, rudement le héla, mais il n’y prêta nulle attention. Pendant l’arrêt occasionné par un feu tricolore, un mendiant lui quémanda quelqu’argent, mais il n’y prêta nulle attention. Déséquilibré lors d’un croisement, un livreur échappant son colis sur lui répandit son ressentiment impétueux, mais il n’y prêta nulle attention. Par son impériosité farouche, il voulait forcer le Réel, briser la cuirasse apparente où les objets cachaient leurs singularités. Bientôt parut la Chartreuse et les premiers faubourgs, puis la montée, la descente enfin. C’est là qu’il fut bloqué par un embouteillage. Sans tergiverser, il doubla sur la voie parallèle au mépris du code aussi bien que de la courtoisie. Pour bifurquer sans ralentissement, il réintégra sa file en forçant un automobiliste à piler. Puis il traversa le pont qui le menait à la cité. Le dôme à l’horizon profila sa forme élégante. Durante repéra non loin de la place, un tabac-presse, il gara son automobile à proximité. Dans la boutique, il acheta les journaux du présentoir sans même en consulter les titres. De même, il se munit d’un stylo, de ciseaux, d’enveloppes. Cette acquisition fut complétée par un carnet de timbres. Sans prononcer un mot, sans même adresser un seul regard, il jeta son billet à la face ébahie du buraliste. Puis il pénétra dans un café, se mit inconfortablement sur un coin de table en commandant un capuccino. Sans jamais s’interrompre, il feuilleta, lut, découpa. Vingt fois, il copia son texte identiquement, puis joignit un chèque à chaque exemplaire. Cette opération terminée, fébrilement, il remplit chaque enveloppe et l’adressa, l’affranchit enfin. Pendant ce travail qui dura la matinée, Durante n'avait pas levé les yeux. Dès qu'il eut terminé, hâtivement il sortit, puis enfourna tout son courrier dans la boîte au bureau postal. Son maintien fut plus détendu. Maintenant, il ne pensait qu'à rentrer, s'enfermer dans son appartement. L’atmosphère ici lui paraissait irrespirable. De même il ne supportait plus ni bruit, ni mouvement, ni lumière. Comment endurer le croisement continu de ces piétons, de ces voitures? N’était-ce intolérable ainsi de voir chaque automobile identique à la sienne avec un être humain qui les dirigeait à leur volant? Durante ne souhaitait que l'obscurité, le silence et la paix, la paix définitive. Le seul désir qui l’animait, c’était de s'abîmer dans le néant, l'inanimé.
Arrivé près de son appartement, Durante freina brutalement et gara son automobile en stationnement illicite. Les passants pour le regarder se retournaient, mais il n’avait nul souci des regards qui le dévisageaient. Sans vergogne, il ressentait l’envie d’insulter violemment tous les humains, de les scandaliser, de grimacer à leur face et de crier à tue-tête onomatopées et propos ridicules. Rageur, à bout de force il pénétra dans son appartement, claqua la porte et s’enferma. C'est alors qu'il s'immobilisa, debout dans le vestibule et demeura pendant un long moment dans l'hébétude. La disparition du vacarme extérieur le rasséréna, quoiqu’il perçût encor des cliquetis bizarres. D’un ordre, il aurait voulu supprimer ces bruits qui traînaient, assassiner ceux qui les engendraient, anéantir l'univers entier. Puis il marcha, du lit à l'armoire et du fauteuil à la commode, à nouveau du lit à l”armoire et du fauteuil à la commode. Ses mouvements saccadés paraissaient d'une ardeur et vigueur phénoménale. Conscientisant l’état de son délabrement, il avait peur de lui-même et de cette énergie qui sourdait ainsi de son être inexplicablement. Nul sentiment, nul raisonnement ne semblaient pouvoir la briser, ni l’entamer. Ses pas claquaient sur le parquet, ses bras heurtaient les embrasures. Par hasard, il se vit dans le miroir et demeura plus d'un quart d'heure ainsi devant son reflet incertain. Froidement, il considéra son front, ses joues, son corps et se crut un singe. Puis il échoua sur le canapé, brusquement terrassé. Contrastant parmi ces laideurs, une image évanouie, qu'il ne reverrait plus, revenait à son esprit: Nelia devant le ruisseau, le jour de la sortie? La fillette apparaissait en sa mémoire environnée de gloire et de beauté. Le souvenir de cet exceptionnel moment lui parut scorie dérisoire en comparaison de l’émotive éruption qui l’avait engendré . Le téléphone alors sonna, trois fois, plus de vingt coups. Durante ne se leva pas. C'était probablement la pharmacie qui l’appelait, mais il refusait de répondre. Pensant à son collègue en ligne à l’officine, il éprouvait un écœurement nauséeux. La sonnerie de nouveau retentit. La seule envie qu’il ressentit, c’était de jeter le récepteur contre un mur, de le piétiner rageusement. Puis tout se tut. Cependant, le soir tombait. Durante, plus calmement, se mit à marcher encor, de la cuisine au bureau, l'œil inexpressif, le regard vide. Le soleil était couché. Plus aucun bruit ne parvenait de la rue. Durante sentit la fatigue envahir son crâne, appesantir ses membres. Maintenant, il pouvait se persuader que le monde extérieur n'existait plus. Bien sûr, il savait que la réalité sordide à lui s’imposerait s'il ouvrait les volets. Pareillement, il savait que demain l’univers identiquement se réveillerait. Cette idée lui souleva le cœur. Mais l’action de voir le Réel ne procédait-elle à sa création? Ne disparaissait-il pas dès que s’en évanouissait la perception? Le rêve, émanation de la psyché, ne serait-il aussi véritable en tant qu’ensemble indéterminé de nombres. Durante considéra tous les objets de la pièce un par un, lit, tapis, coussin, mais il ne savait plus qu’il s’agissait d’un lit, d’un tapis, d’un coussin. Que voulaient signifier ces mots? Jadis, un homme avait assemblé des madriers pour constituer cet objet qui servait à reposer le corps d’un homme horizontalement. Quand il eut achevé sa tâche, il décida, que cet objet s’appellerait un lit. Cependant, comment pouvait-on passer de l’explication théorique à cet amas de matière? Comment pouvait-on justifier la réalité par l’idée, la concrétisation par l’abstraction? Durante de nouveau reprit sa déambulation, mais soudainement il s'immobilisa devant la commode.
Alors, il arracha le dernier pétale et sans la moindre hésitation le déposa dans le creux de sa langue.
 

QUATRIÈME RÊVE


Durante sentit l’envahir une intense irradiation. Des rayons se mouvaient lentement devant son regard. Cependant, ils résonnaient aussi bien en lui sous l’aspect de son, de senteur, d’impressions tactiles. Dépassant l’étriquée limitation des humains, ces manifestations participaient de tous les sens réunis. Devant lui se déployait la Brillante Allée parcourant la Basilique Immaculée. Des effigies la bordaient, féminins portraits que supportaient des podiums. Leur vif regard étincelait, fulgurait. Ne ressentant nulle appréhension, Durante s'avança vers la voie. Sa volonté seule entraînait son déplacement sans qu’il ressentît son corps l’exécuter. Que pouvait-il être? Son esprit lui-même, annihilé, se dissolvait dans le rayonnement. C’est alors qu’il entendit indistinctement de légers murmures. Ces propos émanaient, lui semblait-il, de la statue face à lui, sans que sa lèvre étonnement ne tressaillît.
La première effigie dit: «Je suis le Souvenir. Sonde en ton for tes pensées, revois tes actes. Remémore en ton esprit ce que fit ta main: caresse ou coup. Réentends en toi, ce que dit ta lèvre en malveillants ou bienveillants propos. N'oublie rien de ce que tu fis jadis, n'oublie rien de ce que tu dis jadis.» Durante vit défiler sa vie, le moindre acte obscène et disharmonieux qu'il avait accompli sans vergogne. Sa vie parmi les humains lui parut misérable, artificielle. Vainement, il essayait de résister à son ignominie, mais le regard inquisiteur de la déesse en lui pénétrait, le fouillait jusqu'au tréfonds de son être. «N'essaie pas de m'échapper, n'essaie pas de me tromper» disait-elle inexorablement. Durante se vit tel que jadis il fut pendant sa terrestre existence. D’un regard extérieur, il se contempla, nu dans sa chair. «Tu dois t’offrir devant nos yeux, dans ta bassesse et ta veulerie.» continuait l’effigie. Tels répugnants débris, ses pensées gisaient près de lui. Son esprit se vida comme un blessé qui perd sa vitale humeur. La déesse alors se détourna. Sensiblement, Durante sentit qu’il avançait dans la Brillante Allée.
C'est alors qu'apparut la seconde effigie dont la bouche immobile épancha ces mots: «Je suis la Conscience. Considère, observe après les avoir débusqués de l’Oubli tes pensées, tes actes. Ressens pour chacune et pour chacun ton ignominie, ressens ta pusillanimité, ressens ton insignifiance et ton inconséquence.» Durante souffrit tel un emmuré fictif dans sa geôle invisible. «Reconnais ta bassesse et ta vilenie.» Durante, pour échapper à la voix, tenta de hurler, mais il n'avait plus de gosier pour crier, de jarrets pour se mouvoir. «Je te défie de croiser mon regard» poursuivit la déesse. Lors que Durante se tournait vers son visage, un rayonnement l'aveugla. Bientôt, son orgueil se dégonfla, sa fierté d'homme abdiqua, puis capitula. Vainement, il essaya de crier à nouveau, mais accablé définitivement, il dit enfin: Je reconnais ma bassesse et ma vilenie.» Reconnais ta disgrâce et ta laideur.» Je reconnais ma disgrâce et ma laideur.» C’est ainsi que sans protester, il obéit à la déesse. Des éclairs violents dans son esprit jaillirent. Terrassé par la douleur, il s'évanouit un instant. Lors un voile immense obtura sa vue, puis un déchirement bientôt le volatilisa. Durante vit au fond d’un puits un monstre au corps velu serrant deux humains dans ses poings cependant qu'il engloutissait à moitié le troisième en sa gueule horrible. Non loin, dans un aven il vit un chaudron bouillant où se convulsionnaient des corps dénudés. Près de là se déroulait sur un belvédère une agape étrange où les mets étaient scorpions et araignées. D’hilarants diablotins de leur trident forçaient écornifleurs et profiteurs à les ingurgiter malgré leur dégoût. Plus bas, un démon versait de la poix enflammée dans le gosier d'un agonisant. Puis il vit des géants enchaînés par des fers devant un mont rocheux traversé par une anfractuosité sinueuse. Puis tout se résorba dans l'espace.
Lorsqu'il reprit conscience, il vit la troisième effigie devant lui. «Je suis l'Oubli» dit-elle. «Renie tes actes. Renie tes pensées, dans ta nature humaine au point de t'annihiler, jusqu'à te perdre au sein du Néant» Durante de nouveau tenta de lutter désespérément pour échapper à l'injonction de la divinité. Non, non, je ne peux me renier.» La déesse alors prit un air courroucé. De son œil un rayon fulgurant jaillit.Fuis si tu ne veux te renier, retourne à ta forme initiale. Demeure en ta primarité. Redeviens un misérable homme en sa chair vile, en ton esprit vil. Tu ne franchiras pas le Portail Lumineux. Tu ne pourras gagner la Transformation de ta chair, de ton esprit.» Durante se revit tel qu'il était dans sa chair, son esprit d'autrefois, et l'horreur qu'il en ressentit fut si violente en lui qu'il s'écria: Je renie mon être et mes pensées. Je renie ce que je fus, dans ma chair, dans mon esprit.» La déesse en insistant le tança: Renie-toi bien jusqu'au fond de ton être, efface, oublie tes pensées.» Je me renie, je me renie jusqu'au fond de mon être. Je renie mes pensées» répéta Durante.
Les trois effigies de concert affirmèrent: «Te voici renié par toi-même en ta chair, en ton esprit, maintenant tu n'es plus celui que tu fus. Tu n'es plus cet homme appelé Durante, mais tu n'es pas encore une entité nouvelle. Te voici La Fugitive Ombre, un faisceau de possibilités indéfinies, de potentialités avortées, d’inassouvis désirs, de passions léthargiques. Le substrat négatif de ta chair, de ton esprit s'est évanoui. Tâche alors de rassembler ce qui réside en toi de meilleur afin de passer bientôt devant nos sœurs. Ne conçois de frayeur à leur égard, chacune assistera tes efforts, chacune encouragera ta volonté.» Puis les effigies en un poudroiement éblouissant disparurent. Tout replongea dans le silence et la réverbération.
Durante vit la coupole au-dessus de lui s'entrouvrir soudain sur un abîme azuré. Des séraphins, des chérubins à la carnation rose, aux blonds cheveux bouclés traversaient l'espace. L'un d'eux arborait un diadème enchâssé de rubis, le second traînait un cruchon, le troisième élevait un plat d'or, le quatrième enserrait un baril. Puis, tiré par deux tigrons, apparut un char brillant qu’un dieu conduisait. Près de lui se trouvait assise une ingénue femme en drapé bleu. C'est alors qu'un nouveau char apparut, plus somptueux, plus majestueux encor. Dans sa caisse émaillée, d'où pendillaient volants bruns et vermillon, se dressait une Olympienne enveloppée d'une égide et retenant sa lance aiguë. L’attelage alors s’éleva, franchit l'horizon, disparaissant dans un clair sillage. Puis un feston, soutenu par des putti moqueurs, envahit l’éther cependant qu’au-dessus, dans la nuée, trônait un émouvant portrait de sainte en extase. L’Ombre émerveillée ne savait si devant elle apparaissaient des sujets peints ou virtuels, des reflets ou des représentations. La vision fut remplacée par une autre image. Sur la voûte alors entourant la Vierge en majesté se dessina vivement un chœur d’ailées jouvencelles. Tout rutilait, brillait, flamboyait. Leur simarre était constituée d'une étoffe à la finesse aérienne où resplendissaient des motifs dorés. L’une était constellée de soleils, une autre adornée de sequins, une autre encor pailletée de cristaux, la dernière était fleurie de rosettes. Leur teint paraissait plus immaculé que la neige au sommet des monts, leurs cheveux étaient légers plus que la gaze et leur pupille ainsi que diamant fulgurait. Leur tête auréolée d’un nimbe à l’intense éclat signifiait pureté, beauté. La féminine exigence habitait leurs membres. La transcendance émanait de leur jeunesse. La première en avant dressait vers les cieux la sacrée buccine afin d’entonner le chant fatidique annonçant la Fin des Temps. C’est alors qu’abouchant l’instrument, elle émit un cri d’airain. La vision brusquement chavira, se déchira, se dispersa. Tout disparut dans un poudroiement éblouissant.
Lentement, émergeant de la vapeur, apparut une assemblée d’effigies nouvelles. Transparent, leur buste irréel, paraissait composé de nues. L’on eût cru des virtualités recréées. Leur bienveillant regard traduisait un amour invitant l’âme à s’épanouir dans un rêve éthéré. «Fugitive Ombre, ô toi qui fus jadis un triste humain, contemple en moi le reflet de l’Idéal» dit la première effigie. Sa voix caressante enveloppait ainsi qu’un chant mélismatique. «Je suis la Sérénité. Reprends confiance, ô toi qui n’es plus un triste humain, reprends courage. Muris tes pensées, réunis tes facultés. Maintenant, plus rien ne doit t’inquiéter, plus rien ne doit t’affliger. Le calme en ton esprit doit régner, la Sérénité dans ton esprit doit séjourner. Chasse en toi le mouvement qui détruit le Repos.» Sentant son incapacité, la Fugitive Ombre épanchait ses larmes. Des idées se heurtaient dans son entendement, des mots sans grâce enrayaient sa raison, des onomatopées dépourvues de sens encombraient sa mémoire. De même, obstruant son lit, empêchant son propre écoulement, un fougueux torrent emporte en son cours des blocs erratiques. L'effigie poursuivit de sa voix calme et douce: «Courage, essaie de nouveau. Chasse en ton esprit tes pensées mornes. Repousse en toi les visions moroses. Retrouve en toi la paix, la sérénité.» La Fugitive Ombre apparaissait comme un enfant guidé par sa mère épelant pour lui ses premiers sons, l’accompagnant en ses premiers pas. Lentement, le courant de ses pensées calma son cours. Dans son esprit, les idées s’ordonnèrent. Sa mémoire en lui retrouva des mots harmonieux. L’on voit ainsi le puissant fleuve épancher son flux puissant et serein vers la mer après avoir divagué longuement en incertains méandres. «Va, maintenant, rejoins ma sœur» dit la déesse.
Lors apparut la seconde effigie. Sa voix plus suave encor exprima ces mots: «Je suis l'Harmonie. Tu dois tenter de me concevoir, de ranimer les souvenirs de beauté que ton œil vit, que perçut ton oreille.» Mais l'esprit de La Fugitive Ombre en vain essayait de rassembler sa remembrance. «Lors, si tu n’y parviens, laisse en toi pénétrer ce que je te suggère, image et forme ou bien son, mélodie.» L’ombre en sondant son impuissance, eut la sensation de gémir. «Que ne s’épanche un pleur amer de ton œil. Que nul sanglot douloureux ne secoue ta poitrine.» dit la voix douce. «Tu peux concevoir la Beauté, la sublimité. Je vais t'aider.» La Fugitive Ombre alors vit par milliers des monuments aux gracieux linéaments s'étager dans l'espace. La perspective au loin se déployait en marmoréens linteaux, entablements, propylées, statues,, pergolas, autels, nymphéas: splendeurs inconnues tel que nul esprit humain n'en peut concevoir, imaginer, décrire. La Forme était Pensée, la couleur devenait Impression, la texture était sentiment. La Fugitive Ombre ainsi demeura longtemps plongée dans sa contemplation. Puis elle entendit la voix de l'effigie: «Va, maintenant, rejoins ma sœur.»
La Fugitive Ombre alors vit un visage imprégné d’ardente exaltation, d’excitation véhémente. Sa chevelure était pénétrée par un souffle impétueux. «Je suis la passion lyrique» dit-elle. «Ressens bien en toi ce que je puis t'évoquer.» La Fugitive Ombre alors vit se dévoiler soudain la Nature immense avec ses forêts, ses monts, vallées, avens, plateaux, canyons, les rocs déchiquetés, la mer démontée, les glaciers figés, les éclairs jaillissant dans les nuées, le torrent fougueux bavant son flot écumeux, le puissant fleuve en son lit majestueux, l'étang dormant sous les frondaisons, les pics neigeux perçant la voûte azurée, les constellations, la comète à la crinière enflammée fuyant aux confins de l'espace. Le déchaînement submergeait la Fugitive Ombre envahie par un sentiment d’ivresse irrésistible. Son âme ainsi que virtuelle émanation nageait, plongeait dans le gouffre abyssal, volait et s'élevait dans l'éther. «Maintenant, contemple ici la déesse unissant nos singularités, nos capacités, puis imprègne en ton esprit ses paroles» dit la troisième effigie de sa voix pénétrante.
Un murmure à nouveau parvint à la Fugitive Ombre, un chuchotement plus doux encor, enivrant. «Je suis la Totalité de l’Essence. Je contiens mes sœurs, Paix, Harmonie, Puissance. Trempe en mon regard ta pensée. Je suis la Volupté, la Béatitude. Rien ne peut me troubler, rien ne peut me réduire ou me détruire. Je suis Liberté délivrée du Mal, Vérité définitive, en dehors du Temps, de la Matière et de l'Espace.» La mystérieuse onde émanant de la déesse envahit la Fugitive Ombre. Ce fut comme un baiser d’ange entraînant son esprit dans la félicité suprême C’est alors qu’elle atteignit un état d'extase, un ravissement auquel rien ne semblait pouvoir la tirer.
À l’unisson, le chœur des effigies murmura: «Maintenant, ton corps et ton esprit vont disparaître. Seul va demeurer de toi les émotions de ton ego profond, seul va rester de toi des sensations. Tu vas renaître au jour, à la Vie, mais tu ne seras plus toi-même. Tu vas renaître en nouvelle entité plus subtile et pure. Tu sera l'être auquel tu rêvas sous la grossière enveloppe enfermant ton âme.» Puis le chœur divin s’évanouit. Le fond de la Brillante Allée se dispersa dans un irradiant faisceau.
La Fugitive Ombre alors franchit le Portail Lumineux.
Sa copule intime en déchets se dissipa, se désagrégea, se désintégra dans les rayons. Puis l’Ombre insensiblement se recomposa pour devenir un nouvel être. Lentement s’élaborait son apparence. L’Ombre alors sentit ses longs cheveux, ses mains, ses bras, ses jambes. La sensation de son corps provoquait en elle un irrésistible enivrement, un bonheur fulgurant. L’Ombre ainsi transformée n’était plus une ombre, elle était nouvel Être habité par une intense énergie. Sa chair exultait, son esprit s’élevait. Les faisceaux de rayons se dispersèrent. Des miroirs de tous côtés dans un vaste espace apparurent. L’onde évanescente imprégnait le sol moelleux, spongieux, glissait, coulait sur les parois mouvantes. Le nouvel Être alors pu voir ce qu'il était devenu. Son image apparaissait, multipliée dans sa nudité, dans sa beauté: jouvencelle aux yeux bleu-vert, au teint de nacre, aux blonds cheveux. Des seins plantureux, pulpeux à la rotondité douce agrémentaient son buste. Partout, de la voûte azurée pleuvaient des églantines. Les séraphins dont on devinait la transparente aile, au sein de l’éther voletaient. Le fond de la Basilique Immaculée se dissipa lentement. C'est alors qu'à l'horizon parut le Jardin Merveilleux, éployant ses ramures. Devant, se trouvait la fillette à l’iris mauve, elle aussi dans sa nudité native. Ses cheveux noirs laissaient découvrir des seins naissants tels boutons de rose éclosant en un berceau de gloriette. Sa lèvre incarnate avait l'intense éclat de la fraise épanouie dans l’humidité des sous-bois. Son teint présentait fraîcheur et blancheur du givre épousant la terre à l'aurore, un matin d'hiver.
«Bettina» dit la jouvencelle. D’un pas majestueux, elle avança, prit la main de la fillette et, franchissant le Portail Lumineux, l’entraîna dans le Jardin.
 

ÉPILOGUE


La femme aux yeux bleu-vert, aux longs cheveux blonds qui pénétra ce jour dans le hall du Foyer se remarquait par sa beauté supérieure. La concierge, insensible à son aspect, l’aborda laconiquement: «Que voulez-vous, Madame» Je suis Mademoiselle Angiolina Montedini, je viens de Zurich. J’ai rendez-vous avec la Directrice?» Veuillez me suivre.»
La Directrice immédiatement reçut la visiteuse. Grâce, élégance accompagnaient ses gestes. L'on avait peine à penser qu'elle était charnelle entité. Plutôt l'on eût cru voir en elle un ange égaré sur la Terre. «Je viens à propos de l'annonce.» Quelle annonce, Mademoiselle?» Je me suis possiblement trompée, voyez.» dit la jouvencelle en tendant l’articulet du quotidien. La Directrice intrigué, le parcourut, dubitative.
Nelia, fillette au Foyer d’Assistance *. Cheveux noirs, yeux mauves. Très affectueuse. Recherche avec passion mère idéale. Contacter directement Foyer de *.
Mais c'est incroyable, oui, nous avons bien Nelia, mais jamais l'établissement n'a divulgué cette annonce. Vous l'avez trouvée dans un journal suisse?» «Le journal d’hier à Zurich, oui.» Mais alors qui l'aurait posée? Vous permettez un instant?» La Directrice éplucha le quotidien régional du jour précédent qui traînait sur la table. Sa recherche aboutit rapidement à la même annonce. «Comment cela se peut-il?» s'exclama-t-elle. Stupéfaite. elle émit un mouvement d’étonnement, rapidement réprimé. L’on eût dit qu’elle avait soudain résolu ce mystère et n'en voulait rien laisser paraître. «Mademoiselle, écoutez, probablement notre organisme au niveau central a-t-il cru bon de publier sur différents journaux cette annonce en omettant de nous en avertir. Cela ne change rien. Si vous désirez adopter une enfant de l’établissement, vous en avez le droit. Tout sera déterminé par l’Administration? Vous pouvez dès maintenant voir Nelia car cela n’engage à rien. S’il vous plaît» Bien, je la fais descendre... Voyez-vous, récemment un fâcheux évènement l’a concernée. Figurez-vous qu’un pharmacien, peintre amateur, se proposait de l’adopter, mais elle a refusé, du moins dans l'immédiat. Ce matin, par un curieux hasard, j’ai découvert un article atroce à propos de ce peintre amateur.» Qu’est-il arrivé?» Son associé l'a découvert dans son lit, décédé, bien qu’on ne lui connût aucune affection particulière. Son trépas fut provoqué, peut-on supposer, par empoisonnement. L’on savait qu’il s'adonnait à l'expérimentation d’hallucinogènes. C’est dans ce but qu’il recherchait des végétaux d’après d’anciens manuscrits. Nelia fut très choquée par la nouvelle. Ce pharmacien, peintre amateur, était membre au sein d'un groupe artistique et Nelia voulait bien continuer de visiter des manifestations avec lui. Cela n’avait cependant plus aucune importance. La fillette en effet doit quitter ce foyer... La voici.»
Nelia dans la pièce entra, l'air contrit, mais dès qu'elle aperçut l'inconnue, son regard s'illumina. Comme attirée par un mystérieux magnétisme, elle avança vers la jouvencelle aux cheveux blonds «Nelia, je viens car je désirerais t'adopter, si tu le veux.» dit Angiolina. La fillette alors trembla de tous ses membres. Des pleurs coulaient de son iris mauve et brillaient à ses joues étrangement pâles. Sans répondre, elle accourut immédiatement dans les bras d’Angiolina.
Pendant les jours suivants, Nelia sentit la soulever une intense énergie. Le sens de l'existence avait changé pour elle. Tout ce qu'elle accomplissait, les activités de la pension, les quotidiens tracas, les corvées, les désagréments de la vie collective, étrangement lui devenaient indifférents. Le visage aux yeux bleu-vert, aux longs cheveux blonds hantait sans répit sa pensée. Par moments, elle était saisie d'une angoisse horrible en imaginant qu’Angiolina pouvait subir un malheur, un accident comme avaient péri ses parents. La vie lui paraissait fragile. Cependant, un mois plus tard, le jour de son départ fut décidé. Nelia pensait douloureusement aux années de pensionnat et souffrait en imaginant que ce hasard exceptionnel aurait pu ne jamais arriver. Mais s'agissait-il d'un hasard? Bien qu'obligée de côtoyer encor ses pairs, elle évitait de partager son brûlant secret. C’est ainsi que Nelia subissait dans le foyer son existence avec la curieuse impression de n'y plus adhérer. Dans son intimité profonde, elle éprouva des sentiments, des sensations qui ne pouvaient se concevoir même en rêve. Ces pensées l'emportaient dans un vertige irrépressible, un tourbillon de félicité. La vie lui semblait avoir maintenant perdu sa matérialité, sa dureté, sa contingence. Paradoxalement, son bonheur lui tirait des pleurs en attisant en elle une étrange impression de souffrance. Pour endiguer cette irradiation psychique, elle eut recours à des calmants que lui prescrivit le médecin du Foyer. Réfréner le flot des pensées qui l'agitaient lui nécessita de rester durant de longs moments allongée. Simultanément la dévoraient l’impatience et la joie. Le fameux jour, lui semblait-il, n'arriverait jamais.
Le grand jour vint pourtant. La fillette aux cheveux noirs se prépara pour quitter définitivement le pensionnat. Peu d’habits en un sac lui suffirent. De son ancienne existence, aucun souvenir, aucun objet ne devaient lui rester. Dans le dortoir, son lit de ferraille aux draps pisseux lui paraissait pitoyable. Ce meuble anonyme et disgracieux disparaîtrait bientôt de sa vue.
Le moment vint pourtant, ce moment qui serait l’aboutissement de sa vie. Nelia, dans le grand hall, en compagnie de la Directrice, attendait la visiteuse. Néanmoins, elle eut encore un instant d'anxiété. Sa chère Angiolina pouvait avoir un accident, mourir. Si telle éventualité se produisait, elle irait, pensait-elle, immédiatement se jeter en bas par la baie de son dortoir. De fait, elle eût accompli réellement cette inattendue folie. Cependant, un ronflement de moteur s'éleva, puis un bruit de portière et des pas légers... Le cœur de Nelia battait fortement. Dans l'encadrement de la porte apparut le profil d'Angiolina. Lors, Nelia crut s'évanouir. La femme aux yeux bleu-vert lui parut divinité, fée, sauveuse, et plus simplement, plus merveilleusement encor sa mère. Nelia malgré sa joie demeurait calme. L'émotion paraissait avoir figé ses membres. Son visage était pâle extraordinairement. La fillette aux cheveux noirs trouvait naturel d'être adoptée par cette inconnue jouvencelle aux cheveux blonds. Depuis toujours, ne l’avait-elle imaginée? Ce jour ne devait-il nécessairement advenir puisqu’il était maintenant arrivé? Quand Nelia sortit de l’établissement au bras de sa mère adorée, son esprit fut traversée par un vertige irrésistible. Maintenant s’évanouissait pour toujours sa vie passée qu'elle avait oubliée déjà. Ne vivait-elle un rêve en quittant la réalité? Cependant, un évènement récent tempérait son bonheur. C’est ainsi qu’elle en fit part à sa protectrice. «Maman, je suis très heureuse et triste aussi.» Dis-moi, qu'y a-t-il, ma chérie?» L’on m'a dit... ce monsieur qui m’a conduit voir une exposition... L’on m'a dit... qu'il était mort.» Possiblement n'a-t-il pas entièrement disparu. Possiblement, il a changé de forme.» Cette inattendue réponse évapora la tristesse éprouvée par la fillette. Bientôt les emporta l’automobile. «Mais où va-t-on?» dit Nelia. «Chez nous, ma chérie, c'est un chalet dans la montagne au flanc d’un coteau.» L'automobile en sa vélocité paraissait les propulser loin, très loin, vers un inconnu pays, contrée comme il en existe uniquement dans le songe. Nelia se crut soudain transportée par un vaisseau qui fendait l’océan. Par la vitre, hublot enchanteur, la fillette observait que le paysage insensiblement se transformait. L'on quittait l’univers de Laideur pour accéder à celui de Beauté. Bâtiments, dépôts, villas, puis jardins, maraîchers, guérets, défilèrent. Cependant, Angiolina vit que Nelia tremblait encore. Parfois, elle étendait son bras pour saisir la main de la fillette. La voie commença de s’élever au flanc de la montagne. Plus haut, toujours plus haut. La végétation domestiquée fit place aux variétés agrestes. Des prairies s'étendaient, puis des boqueteaux, des bosquets éparpillés. La hêtraie fut remplacée par la sapinière et la chênaie par la mélézière. Plus haut, toujours plus haut. Nelia, ne connaissant que la nature étiolée des parcs, découvrait son natif éclat sauvage. Partout s'étalaient des verts profonds, clairs, mats, luisants, resplendissants. La floraison printanière y mêlait ses tons de cadmium et de garance. Le soleil jetait des semis dorés dans les frondaisons, l’ombre éparpillait son noir maculage au milieu des litières. «Pourquoi vivons-nous dans les cités, ces trous de bruit et de suie?» pensait la fillette. La nature autour devenait de plus en plus verdoyante et pure, de plus en plus superbe et magnifique. Plus haut, toujours plus haut. Le souvenir de l’Homme industrieux et matérialiste avait disparu. C'était le printemps, un printemps de soleil, de pluie, de brume et de rosée, de grêle et de gel imprégné de moiteurs, de tiédeurs. Le froid n'était plus cette apathique inertie qui paralysait le sol en hiver, il était devenu fertilité, vivacité, vitalité, pétulance. Tout ce que voyait Nelia se trouvait à l'unisson de son bonheur. La fillette ignorait si l’environnement déterminait son humeur ou bien si, par un inverse effet, c’était sa pensée qui parait la réalité de ses beautés. Ce jour commun, pour elle était le premier jour du Monde, et la Nature à son œil paraissait émerger d’un sommeil indéfini pour son premier printemps. Les éléments semblaient sourire et s'enivrer par les éclairs vifs que se renvoyaient la rosée, les houppiers épanouis, les moineaux planant de rameaux en rameaux, les papillons voletant de corolle en corolle. Partout, la Terre en sa renaissance exultait de plénitude. L’on eût dit que laideurs et malheurs avaient disparu. L’on eût dit qu’ignominie, vilenie s'étaient soudainement évanouies. Dans un tournant, un village apparut, blotti sur la montagne. C’était comme un nid douillet, bienveillant. L'automobile emprunta la voie qui gravissait un coteau. Plus haut, toujours plus haut. Le chalet se profila sur la pente, isolé parmi les alpages. Le chemin sinueux envahi par les frondaisons conduisait jusqu'au seuil. La chaussée, prosaïque, ignoble avec son goudron noir, ne pouvait ainsi mener à ce lieu magique. Devant le chalet s’arrêta l'automobile. Nelia pleurait tandis qu’Angiolina lui souriait. «C’est là que nous vivrons.» La fillette en hésitant dit: «N’y a-t-il un jardin?» «Bien sûr ma chérie, mais le jardin, c'est la Nature. De tous côtés, par milliers des fleurs s'épanouissent. Tu verras partout digitale, œillet, primevère et jonquille, edelweiss, ancolie, campanule et centaurée... Nous passerons bientôt le portail que tu vois briller là-bas sous le soleil. Nul être impur ne peut le franchir. Viens.» La jouvencelle aux cheveux blonds prit Nelia par la main, puis, franchissant le portail, avec elle entra dans le merveilleux jardin.

 

ANNEXES

TABLEAUX ÉVOQUÉS

Le triomphe de Bacchus et d'Ariane (Anibal CARRACHE)
La tentation de Saint Antoine (Jérôme BOSCH)
Le Couronnement de la Vierge (FRA ANGELICO)
Le Paradis et l'Enfer (Jérôme BOSCH)
La naissance de Vénus (Sandro BOTTICELLI)
Le jugement dernier (Sandro BOTTICELLI)
Le triomphe de Minerve (Francesco DEL COSSA)
L'Assomption de la Vierge (TIZIANO)
Dessin: Chant XXXI de l'Enfer (Sandro BOTTICELLI)
Dessin: Chant XI de Purgatoire (Sandro BOTTICELLI)


OUVRAGES LITTÉRAIRES ÉVOQUÉS

La Divine Comédie (Alighieri DANTE)
Salammbô (Gustave FLAUBERT)
La Belle et la Bête (Jeanne-Marie LEPRINCE DE BEAUMONT)
L'Odyssée (HOMÈRE)
La Nausée (Jean-Paul SARTRE)
Heidi (Johanna SPYRI)


La Fleur de Gilgamesh - Claude Fernandez - © Claude Fernandez
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