CHARLES DE GAULLE

Poème épique de Claude Fernandez évoquant au cours d'une promenade dans la campagne champenoise près de Colombey-les-deux-Églises le destin historique du général De Gaulle: la Seconde Guerre Mondiale, l'Appel du 18 juin, le Québec Libre...


Par fourrés et bosquets, de l’agreste Champagne
Divague un promeneur, à la haute silhouette.
Son pas est modéré, son pied mal assuré.
N’est-il pas éreinté, par le poids des années
Par le poids des soucis, par le poids des conflits?
Parfois le font souffrir, à la jambe, au poignet
Les reliquats glorieux, d’intrépides combats.
Dédaignant plaisirs vains, son âme taciturne
Chérit cette campagne, à l’aspect terne et triste
Ces friches nues qu’afflige, une lèpre invisible
Que parasite et ronge, une incurable gale
Ces près, ces maigres champs, étriqués, désolés
D’où quelquefois affleure, un vieux moignon crayeux
Ces tertres émoussés, collines érodées
Ces guérets négligés, pâtis abandonnés
Ces replats miséreux, monticules pouilleux
Ces chemins ravinés, terreux et poussiéreux.
Son humeur se complaît, dans ce gris paysage
Car c’est là qu’il retrouve, authentique et profonde
La gauloise contrée, de ses lointains aïeux.

Lui qui naguère a vu, d’infinis horizons
Qui jadis parcourut, océans, continents
Désormais se limite, à fouler de son pas
Le terroir champenois, d’un village anonyme.
Colombey, hameau calme, en ce monde agité
Colombey, thébaïde, en ce monde hystérique.
C’est ainsi qu’il parcourt, le sous-bois clairsemé.
Là, son regard au sol, ne rencontre que souches
Mais son esprit s’élève, au-delà des étoiles.
De la patrie son pied, n’emprunte qu’un layon
Pourtant la France entière, en son âme est gravée
De Marseille à Cambrai, de Mulhouse à Carhaix.
Lui qui dans les palais, côtoyait chefs d’État
Souverains, empereurs, maréchaux et pontifes
Ne croise en la futaie, que la fouine et l’hermine.
Lui qui dans l’assemblée, haranguait députés
Lui dont les discours, galvanisaient les foules
N’apostrophe en ce lieu, que moineaux et corbeaux
Mais ne s’adresse-t-il, à Dieu, seul confident?
Tel méditait celui, qui délaissa le trône
Dans un couvent obscur, au fond d’Estrémadure.

Quel est ce promeneur, quelle est cette silhouette?
N’est-il spectre déjà...? C’est lui, Charles De Gaulle.
C’est le Guide suprême, et le suprême Phare
Gardien, Veilleur, Prophète, et Pasteur de son peuple.
Trouverait-on parmi, les sommités illustres
Celle qui plus encor, s’imposa, triompha
Qui domina le siècle, et modifia l’Histoire
Qui fléchit les puissants, par son verbe et son bras?
Quel nom glorieux pourrait, suggérer sa grandeur
Sinon celui d’Auguste, ou celui de Solon?
Quel humain, quel héros, supérieur, trismégiste
Parvint à son niveau, put seul représenter
Le génie d’un pays, dans l’espace et le temps
Put mieux s’identifier, à sa nation natale?
N’eut-il destin, dessein plus éminent, suprême
Que celui de Cromwell, Bonaparte, Alexandre?
N’est-il Christ effaré, n’est-il saint torturé
Sur l’autel de la France, épouse, amante et mère?
N’est-il pas Scaevola, Cincinnatus, Cocles?
Pourrait-on le comprendre, élever nos pensées
Jusqu’à cette envergure, où se meut son esprit?

L’homme est froid, distant, hautain, sec, intimidant.
Noble et solennel, austère et sévère, intègre.

Qui pourrait soutenir, son regard exigeant?
Qui pourrait sous le feu, de cet œil magnanime
Sans honte l’aborder, sans respect le toiser?
L’arrogant ambitieux, qui voudrait l’accoster
Ne souhaiterait-il pas, se recroqueviller
Disparaître en vapeur, s’annihiler sous terre
Plutôt que d’affronter, son jugement terrible?

Cependant le vieillard, continue son chemin.
Ce jour il ne sait pas, pourquoi la nostalgie
S’est ancrée dans son cœur, et l’invite à marcher...
Là, vers cette colline, au sommet couronné
De bouleaux rabougris, de hêtres maladifs.
L’homme revoit sa vie, les combats, les épreuves
Le succès, l’insuccès, de sa lutte sans fin.
L’homme revoit en lui, se lier son destin.

*

Des lueurs et clameurs, dans son esprit défilent.
Dinant, premier combat, Douaumont, l’échec
Douaumont, l’encerclement, Douaumont, désastre.
L’ennemi l’a touché, mais l’ennemi le soigne.
Puis Ingolstät, le camp, ce lamentable exil.
Puis vient la Paix. Débats, puis la guerre à nouveau.
Les chars à Montcornet, les chars sur Abbeville.
Mais vainqueurs, les nazis, pénètrent dans Paris.
Paul Raynaud, pourparlers, puis le refuge à Londres.
Pétain, l’ami, Pétain, devenu l’ennemi.
De ces tristes années, plus rien ne l’interpelle
Cependant une image, en son esprit se fige.

Broadcasting House, immeuble, au cœur de la City.
Studio, bureau sommaire, au spartiate décor.
Projet d’intervention, feuille blanche, écriture.
Lignes fébrilement, tracées, puis raturées.
Ce discours n’est-il pas, maintenant illisible?
Mais la dactylographe, est là pour le taper.
Las de sa réflexion, le Général confie
La précieuse missive, à la fille ingénue.
Sait-elle qu’en ses doigts, cette humble secrétaire
Va bientôt se lier, la survie d’un pays.
Sait-elle que son nom, sera de tous connu.
Jamais elle n’apprit, ce métier dans sa vie
Pourtant magiquement, ses lestes mains s’activent.
L’on croirait qu’elle tisse, un invisible fil
Sur le panneau dressé, d’un antique métier
Débrouillant l’écheveau, des mailles emmêlées.
N’est-ce en elle cachée, cette divinité
Qui préside aux travaux, du glaive et du fuseau?
Qu’est-elle infime atome, au sein du tourbillon
Qu’est-elle, être innocent, face à ll’immense drame
Face à l’enjeu crucial, au défi planétaire?
Jouvencelle de France, appliquée, réservée
N’est-elle inspiratrice, et mystique médium
Sans laquelle énergie, virile volonté
Retomberaient, vaincues, paralysées, brisées
Car sans l’intercession, de ses doigts féminins
Le miracle espéré, pourrait-il s’accomplir?
Sans la bénédiction, la fonction religieuse
Rien ne saurait jaillir, ne saurait aboutir.
La fille cependant, achevant sa besogne
D’un geste rend l’ouvrage, ainsi devenu clair.
Ne l’a-t-elle imprégné, d’une onction mystérieuse?

Puis l’enregistrement, Le micro. La voix calme
Qui frémit, qui s’élève, et s’enfle, et vibre, et tonne.
La voici confinée, sur une infime bande.
Là, muette, elle attend, le moment de surgir.

Cependant par l’imposte, un agent observant
Qui notait, scrupuleux, chaque mot de l’appel
Rejoignit Westminster, son rapport à la main.

Puis l’attente... dix neuf heures... l’interminable attente.
Vingt heures... L’attente encor.. l’insurmontable attente.

Le crépuscule tombe, ensevelissant Londres.
Tout se fond, disparaît, dans l’informe crachin.
Le Destin n’est-il pas, semblable à ce brouillard?
N’est-il pas comparable, au cours de la Tamise
Qui se perd au lointain, vers l’horizon blafard?
La nuit, la nuit s’étend, pareille au désespoir.

Vingt et une heures - L’attente encore - Puis vingt-deux heures.

Voici l’instant suprême, où l’avenir se noue
Le moment pathétique, où le conflit se joue.

Et soudain le signal. Soudain, la voix, la voix
Dans la nuit du malheur, dans la nuit de l’horreur
La nuit du cauchemar, et la nuit de l’espoir.

«Notre patrie se trouve, en péril aujourd’hui
Nous devons tous lutter, afin de la sauver.»

La voici transportée, par les ondes radio.
La voilà qui s’élance, à travers l’Océan
Franchit la Manche et plane, au-dessus de Calais
Cherbourg, Caen, Le Touquet, Fécamp, Barfleur, Boulogne...

«Notre patrie se trouve, en péril aujourd’hui
Nous devons tous lutter, afin de la sauver.»

Puis voici qu’elle suit, les canaux et cours d’eau
Seine et Loire, Escaut, Rhin, Garonne et Rhône, Adour.
L’on croirait, subjugués, que, la reconnaissant
Rus, affluents, confluents, fleuves et rivières
De vallées en vallées, bienveillamment la guident.
La voici qui s’étend, qui s’éploie, se déploie
Sur les prés, sur les champs, des plaines franciliennes
Sur les bois et forêts, de Tronçais, Brocéliande
Sur les massifs neigeux, les rivages brumeux
Sur les cirques et pics, des alpines contrées
Sur les puys et les sucs, des chaînes volcaniques
Ventoux, Mont-Blanc, Sancy, Canigou, Vigemale
Sur les écueils, brisants, du Raz, d’Ouessant, Fréhel
Falaises d’Étretat, calenques de Cassis...

«Notre patrie se trouve, en péril aujourd’hui
Nous devons tous lutter, afin de la sauver.»

Son écho se répand, se multiplie, s’élargit
D’Alsace en Picardie, Bretagne, Auvergne, Artois
De Catalogne en Brie, d’Aquitaine en Provence
De Corse en Bourbonnais, de Saintonge en Velay
De Lorraine en Poitou, Limousin, Normandie
Franche-Comté, Rousillon, Vendée, Languedoc...

«Notre patrie se trouve, en péril aujourd’hui
Nous devons tous lutter, afin de la sauver.»

La voici qui grandit, s’accroit, s’intensifie
Rebondit sur les arcs, franchissant le Gardon
Vers le Mont Saint-Michel, s’engouffre dans la rade...
La voici qui jaillit, qui s’irradie, rayonne
Sur les parvis marbrés, de Chenonceaux, Chambord
Par le treillage en fer, haussant la tour Eiffel
Sur les puissants remparts, entourant Saint-Malo
Sur le pont d’Avignon, la Maison d’Artémis
Dans les vastes bassins, du grand parc à Versailles.
La statue d’Apollon, sous le choc a frémi.
L’on croirait que le dieu, palpite en l’écoutant.

«Notre patrie se trouve, en péril aujourd’hui
Nous devons tous lutter, afin de la sauver.»

La voici balayant, les villes et villages
De Brest à Concarneau, de Brive à Chateauroux
Lyon, Tours, Marseille et Nante, Épinal et Bordeaux.
Piana, Vezelay, Pérouge, Yvoire, Eguisheim.
La voici parcourant, les rues, les avenues
La voici pénétrant, s’infiltrant, s’immisçant
Dans chaque maisonnée, chaque immeuble et villa
Chaque bourrine et mas, chaque ferme et buron.

«Notre patrie se trouve, en péril aujourd’hui
Nous devons tous lutter, afin de la sauver.»

Mais qui peut dans le noir, discerner son écho?
Dans la nuit qui l’entend, qui la comprend, la suit?
Le pays ne dort-il, inconscient, apathique?
Va-t-elle s’évanouir, disparaître et mourir?

Mais les bouches alors, vont remplacer les ondes.
Voici la prolongeant, linotypes et presses.
De journal en journal, d’affichettes en tracs.
Sur le pays vaincu, la voix tonitrue, s’enfle.
Par quel miracle ainsi, la voici devenue
Trombe, ouragan, typhon, que rien n’arrêterait?

Cette flamme a jailli, cette voix, Résistance
Qui ne doit pas s’éteindre, et ne s’éteindra pas.

Cette flamme a jailli, cette voix, Résistance
Qui ne doit pas s’éteindre, et ne s’éteindra pas.

Cette flamme a jailli, cette voix, Résistance
Qui ne doit pas s’éteindre, et ne s’éteindra pas.

Se put-il qu’un jour, le destin d’un pays
Ne tînt qu’à la survie, d’un homme solitaire?

Londre, accords, Sikorski, Churchill, Eden, Bénès.
Les sympathies affluent, soutiens, secours, appuis.
Spaark, Pierlot, nous voulons, nous Belges en exil
Désavouer Pétain, reconnaître De Gaulle.
Mais voici que survient, le temps des trahisons.
L’accueillante île amie, devient perfide Albion.
L’ennemi n’est celui, qu’il affronta jadis
Les armes à la main, sur un champ de bataille
Mais lors d’une entrevue, par la seule parole
Sous le riche lambris, d’appartements cossus.
Churchill, Roosevelt, unis «L’influence française
Ne doit pas s’imposer, nous devons sans tarder
Saper ce mouvement, et briser le prestige
De ce chef trop lucide, et trop charismatique.»
Manœuvres et pressions, puis intimidations.
Roosevelt «Décommandons, l’uranium du Congo.»
Mais l’on ne peut soumettre, ainsi la volonté
D’hommes représentant, l’honneur de la patrie.
Churchill, Roosevelt, amers, obligés d’accepter
Le ralliement vainqueur, autour du Général.
Mais l’hypocrite jeu, se poursuit en rampant.
Le féroce appétit, des Yankees se devoile.
Roosevelt «La France doit, rester un état faible
Nous devons l’avilir, nous devons l’amoindrir.»
Projet d’occupation, puis d’asservissement
L’AMGOT, perfide joug, du faux libérateur.
L’instrument tortueux, de soumission forcée
Qu’un gouverneur zélé, tel satrape moderne
Doit appliquer bientôt, pour enchaîner l’Europe.
Sournoise implantation, de bases militaires
Destruction concertée, réduction calculée
Du pouvoir, de la monnaie, de l’économie.
Que vaut-il mieux pour nous, qui sommes sans défense
L’épervier germanique, ou l’aspic britanique
Ce fou, dément d’Hitler, ou ce Roosevelt cynique.
L’anéantissement, ou bien l’étouffement
La vassalisation, la colonisation.

Puis le débarquement, la France délivrée.
Puis le retour, Bayeux, triomphe, apothéose.
Paris martyrisé, mais Paris libéré.
Ne faut-il se méfier, de cette paix trop belle?
Nous devons agir vite, avant que les Yankees
N’aient le temps d’investir, le pouvoir à leur guise.
N’est-il chef naturel, incontestable, unique?
La République unie, de nouveau s’affermit.
C’est ainsi que la France, acquiert sa liberté.

*

Puis élections, discours, la Chambre et les partis.
N’est-ce un vil traquenard, un traître marécage?
Mieux lui convient la guerre, et l’action militaire
Que les subtilités, d’alliances politiques.
Cependant le voici, conduisant le pays.
Le combat continue, par la diplomatie
Remplaçant chars d’assaut, tirs de l’artillerie.

Mais le colonialisme, au Général s’impose.
Le colonialisme, atout, chance, échec, boulet
Fleuron sinon furoncle, ornant, défigurant
Le front de la patrie, la chair de la nation.
Faut-il choisir, opter, pour une Algérie libre?
Ne faut-il retirer, ce douloureux cancer
Ne faut-il arracher, ce gangréneux organe?
Chirurgie palliative, obscène charcutage
L’amputation hardie, laisse des cicatrices
Les Harkis, les Pieds-Noirs, attentats, convulsions.
Puis la hideuse plaie, se referme dans l’ombre.

De Gaulle, Adenauer, traité de l’Élysée.
Les Allemands ne sont, ennemis de la France
Car bientôt la concorde, unira nos destins.
Puis le traité de Rome, et l’Europe des Six.
Mais comment accepter, dans la Communauté
Ce cheval de Troie, don, que les Yankees nous tendent
Ce navire accosté, prêt à l’appareillage?
Comment sur notre sol, accepter l’occupant
L’OTAN, ce bras armé, pour étouffer le monde
Sous dessein fallacieux, de la démocratie?
L’invasion soviétique, épouvantail habile
Pour mieux terroriser, pour mieux vassaliser.
Que sont tous ces pays, laquais de l’Amérique
Ces honteuses nations, paralysées de peur
Se complaisant toujours, à courber leur échine?

L’Altantique et l’Oural, Madrid, Moscou. L’Europe
Saurait-elle trouver, sa légitimité
Sans le pays des tsars, la patrie des Cortès?
Le Russe est devenu, stalinien, communiste.
Le Russe est-il pourtant, l’ennemi de la France?
Le Kremlin. Devant lui, Podgorny, Kossyguine
L’incroyable rencontre, osée, réalisée.
L’Occident offensé, l’Occident offusqué.
Les codes chamboulés, changés, bouleversés.
Le voyage en Russie, l’Amérique vexée.
La Chine reconnue, l’Amérique froissée.

Montréal,ovation «Vive le Québec libre.»
Mais Ottawa, stupéfaction, réprobation
Propos blessants, choquants, propos inconcevables
Qu’on n’aurait même osé, prévoir et concevoir.
Le Québec étouffée, par l’hydre anglo-saxonne
Le Québec avalé, par la pieuvre USA
Le Québec ranimé, le Québec restauré.

Mais voici les tourments, et les désagréments.
Vient mai soixante-huit, la chienlit dans la rue.
C’est l’incompréhension, pour le vieux combattant.
D’où sont venus soudain, ces groupes maoïstes
Qui hantent facultés, investissent lycées?
Les pavés arrachés, barricades levées.
L’homme providentiel, Pompidou. Pourparlers
Syndicats, patronat, les accords de Grenelle.
Puis la situation, rétablie, restaurée.
Mais n’est-ce une semonce, un avertissement?
Ne faut-il adopter, la sage décision
Pendant qu’il en est temps, de quitter ma fonction?
Comme cet empereur, au sommet de sa gloire
Ne dois-je avant le terme, abdiquer de moi-même?
N’est-il plus belle fin, que ce renoncement?
N’est-ce mieux que l’affront, d’un échec pathétique
L’éviction que prépare, un cartel politique.

La Boisserie, Colombey, la sérénité.
Voici le temps venu, des longues réflexions
Temps du recueillement, temps des méditations.

*

Que sont nations, pays, ethnies, populations
Que sont traités, proclamations, constitutions?
L’Individu, la Société, quelle entité
Mieux convient aux humains, constitue Vérité?
N’est-elle pas risible, insensée, délirante
Cette arène ou chacun, lutte pour la survie?
Que peut bien signifier, représenter l’Histoire
Devant le firmament, le cosmos et les astres?
Que sont les monuments, ces minéraux témoins
De grandeur et d’orgueil, de puissance et de science
Face au Temps destructeur, face au Temps ravageur?
Vers quel but nous conduit, l'exponentielle courbe
Dont l’ascendance tend, vers le point Oméga.
Que peut bien signifier, que peut représenter
Le Progrès qui s’accroît, l’Humanité qui monte
Le sapiens devenu, demi-fou, demi-dieu
Mourant de cachexie, lançant des satellites.
Mais un grand soir, nations, pays, populations
Monuments, lois, proclamations, constitutions
Tout ce dissipera, dans l’éternelle Nuit.

*

C’est ainsi que médite, en marchant le vieillard.
Devant ses pas, la pente, annonce la colline.
Son faîte se dessine, à travers les branchages.
Lors brusquement saisi, par une inspiration
L’homme s’arrête et lève, aux cieux gris son bâton
Comme s’il fut un sceptre, une impériale crosse
Le double insigne uni, du Royaume Éternel.
Puis solennel ainsi, qu’une statue de marbre
S’adressant au nuage, il égrène ces mots

«Ici que l’on élève, une Croix de Lorraine
Lorsque m’aura saisi, la Parque impitoyable.
De partout l’on verra, ses larges bras tendus.
Vers tous les horizons, brillera son éclat
De Cherbourg à Bayeux, d’Orange à Gargilesse
De Lille jusqu’à Blois, d’Uriage à Carcassonne...»

Tel quand il atteignit, le bord de l’Œkoumène
Le conquérant du monde, Alexandre, intima
Que là fût érigé, cette colonne en bronze
Rappelant à l’Orient, la borne d’Occident.
Le vieillard, se croît-il, choisi par le Destin?
Se prend-il, investi, d’une mission divine
Pour le prophète élu, que meut la Providence?
Paranoïa puérile, ou bien sénilité?
Mais, facétieux, voici, qu’il ajoute en riant

«Ce monument sera, jugez-en, très utile
De nobles visiteurs, en habits noirs pourront
De fientes l’honorer... car ainsi, croassant
Les corbeaux fatigués, viendront s’’y reposer.»


© Claude Fernandez - Dépôt légal électronique BNF - 2013