GALSWINTHE

Poème épique de Claude Ferrandeix évoquant les tourments de la reine des Francs Galswinthe menacée par la servante du roi Chilpéric: Frédégonde.


Las' triste est mon destin' ma vie de souveraine.
Je suis dans mon palais' humiliée' méprisée.
Frédégonde une esclave' ici vient me narguer.
Dieu je souffre' ô je souffre' en ma chair' en mon âme.
Chilpéric me renie' me conspue' m'abandonne.
La présomption d'un roi' me fit reine des Francs.
Pour qu'il pût rétablir' sa prétention bafouée
L'on me fit traverser' l'Espagne et l'Aquitaine.
Pour lui n'ai de valeur' ni par ma loyauté
Ni par ma discrétion' par ma fidélité
Seulement par mon rang' par ma naissance noble.
Que ne me renvoie-t-il' en ma famille chère?
Mon père Athanagild' aurait désapprouvé
Cette infamie criante' et ce dévergondage.
Las' triste est mon destin' ma vie de souveraine.
Dieu je souffre' ô je souffre' en ma chair' en mon âme.

Pouvais-je imaginer' ce qu'une reine était?
Pour le peuple ignorant' c'est un rêve éclatant.
Sa vie ne lui paraît' que perpétuelle extase
Mais splendeur' apparat' pouvoir' honneur' égards
Masquent ignominies' mesquineries' complots.
Qu’est-ce une femme hélas' et qu’est-ce une princesse?
Fruit convoité' violé' déchiré' méprisé.
Dans son char fastueux' triomphante elle passe.
La foule impressionnée' contemple sa beauté
Son visage radieux' son charme dédaigneux.
Le diadème emperlé brille' à son front hautain...
Mais un pleur amer coule' en son œil attristé.

Plus heureux' plus serein' dans sa geôle un captif
Que moi dans mon palais' superbe et luxueux.
Point de culture ici' point de clerc' de poète
Point d'échange érudit' pour cette cour ignare
Point de raffinement' en ce milieu barbare
Point de respect' d’urbanité' civilité
Point de courtoisie' galanterie' baise-main.
La guerre uniquement' sans répit sans repos
La guerre' odieux fléau' dessein' finalité.
N'est-il point une place' entre Mars et Yaveh?
Guisarme et goupillon' gouvernent les humains.
Le grossier réalisme' et le dur mysticisme
Contraignent féodaux' enchaînent hobereaux.
Dans cet opaque mur' n'est-il point d’ébrasure
Dans cette obscurité' n’est-il une trouée
Pour le chaste agrément' la beauté l’ornement?
Las' je pleure ô je pleure' en ce pays morose.
Depuis des jours mes yeux' n'ont cessé de pleurer
Ma voix depuis des mois' n’a cessé d’implorer.
Las' me voici déchue' de reine en domestique
Par une ancienne serve' en maîtresse promue.

Dois-je l'appeler roi' ce rustaud' ce goujat
Dont le goût plébéien' le porte vers les filles?
Son lubrique appétit' se repaît de luronnes
Femelles en chaleur' affamées de puissance.
Que n'ai-je pour époux' un humble roturier
Bouvier pâtre ou manant' plutôt qu'un souverain?
Moins ne me fût échu' d'ignominie' de honte.
La chienne en rut choisit' dans la meute asservie
Le mâle désiré' qui pourra la couvrir
Point l'honorable infante' obligée d'accepter
Le politique effet' des pactes et des ligues
Des suzerainetés' et des vassalités.
Celui qui la prendra' scellera son destin
Pour une tour' un fort' devra la sacrifier.
La femme en sa chair vive' écartelée' broyée
Moins importe qu'un pion' sur l'échiquier du monde.
Veule bouffonnerie' que vos lignées salaces
Crapules affublées' de couronne et de sceptre
Misérables pilleurs' possédant fiefs et villes
Gueusaille qui se croit' majestueuse et noble
Seigneurs vils ne sachant' ni lire et ni compter
Signant par une croix' les traités et les chartes.
L'oripeau du vilain' transparaît sous la pourpre.
L'obscène galerie' de leurs aïeux pavonne
Childéric ce poltron' luxurieux' licencieux
Plutôt que de combattre' une épée dans la main
De ses propres guerriers' conquérant les épouses
Clodomir l'assassin' poignardant Sigismond
L'hypocrite Clovis' trahissant Alaric
Par la dague rayant' successeurs légitimes
Chararic' puis Ragnacharius' puis Renomer
Le perfide Clotaire' épousant Radegonde
Pour égorger son frère' et dérober ses biens
Charibert amoureux' honorant tour à tour
La fille d'un cardeur' la fille d'un berger
Gontran libidineux' sans remords et sans honte
Partageant ses faveurs' dont s’éjouissent ensemble
Vénérande la torve' et Marcatrude fourbe.

Las' triste est mon destin' ma vie de souveraine.
Mon cœur est un brasier' qui meurt en cette glace.
Mon lot n'est que douleur' mon lot n'est que malheur
Que n’eus-je pu rester' en ma natale ville
Tolède aux blancs merlons' sur le Tage écumant
Tolède qu’à jamais' de mes yeux ne verrai.
La brume sur la Seine' engourdit mon esprit.
La diffuse lueur' du ciel gris parisien
Ne peut revigorer' mon âme ankylosée
Qu'embrasait de ses feux' le soleil andalou.
Jamais ô plus jamais' je ne contemplerai
Les palmiers épanouis' dans l'azur flamboyant
Les oliviers trapus' les amandiers graciles
Dont pétales au vent' brillent en nuées blanches
Comme flocons neigeux' sur les prés neustriens.

*

Le palais m'effarouche' en ce lugubre soir.
Le corridor m'effraie' le salon m'épouvante.
La ténébreuse alcôve' aux rideaux noirs m'angoisse.
Quel forfait peut ourdir' cette innommable femme?
La main qui me sacra' je le crains' m'occira.
J'étouffe' ô Dieu j'étouffe' en ce palais sévère.
Je sens planer partout' le danger' la menace.
Poignard' poison' lacet? que sais-je encor hélas?
Quelque sicaire ici' n'est-il pas embusqué?
Ne vois-je une ombre là' m'épiant dans l'encoignure?
N'entends-je un cliquetis' venant de l'embrasure?
Veut-on m'intimider? veut-on m'éliminer?
Reverrai-je au matin' l'aube ou la nuit sans fond?
Puisqu'il en est ainsi' disposez de ma vie
Seigneur vous que je prie' mais qui ne répondez.
Je vais bientôt m'étendre' en ma fatale couche.
Mon lit sera tombeau' mes draps seront linceul.
Je ne puis échapper' au destin qui m'attend.