L'ÉCRITURE EUPHONIQUE

PRINCIPES FONDAMENTAUX


INTRODUCTION AU CONCEPT D'ÉCRITURE EUPHONIQUE

Le concept d'écriture euphonique se propose d'adapter les textes littéraires à leur expression orale de sorte que leur lecture apparaisse la plus congruente possible à l'oreille et à l'esprit. Il peut s'agir aussi bien de la lecture intérieure subvocalisante que de la déclamation par un tiers. Ce concept peut concerner tous les textes littéraires en prose et poésie, mais il est particulièrement approprié aux textes à tendance poétique ou esthétisante.

Je m’appuie sur une réflexion et une pratique conjointes menées durant de nombreuses années, précisément par l'écriture et la déclamation de textes littéraires dans tous les genres: poésie, prose poétique, roman, textes courts...

Cet exposé représente, de la part d'un auteur-déclamateur, un témoignage à l’attention de tous ceux qui pourraient s'intéresser à l'aspect euphonique de l'écriture et voudraient éventuellement à leur tour s'y essayer. Les notions d'analyse phonique qu'il implique concernent uniquement le registre du langage littéraire.

Une partie additive considérera les exigences associées à une meilleure qualité littéraire, l'orthodoxie syntaxique et le registre de vocabulaire qui se conçoivent comme un complément logique de la recherche euphonique.

La démarche suivie dans cet article sera essentiellement un essai d'analyse général. Concernant la poésie, un autre article sera consacré à la métrique poétique, indispensable pour établir la théorie euphonique relative à ce genre:

Métrique poétique en écriture et lecture

L'ensemble des préconisations qui découlent de la phase analytique sera exposé dans des articles spécifiques pour la prose et la poésie. Les lecteurs désireux de connaître directement les éléments d'écriture euphonique sans passer par la démarche d'analyse et de justification peuvent se rendre directement à ces articles:

Préconisations relatives à l'écriture euphonique pour la prose

Préconisations relatives à l'écriture euphonique pour la poésie

On trouvera d'autre part sur la plate-forme Versification Déclamation des articles plus topiques sur différents aspects en relation avec l'écriture euphonique, de nombreux éléments statistiques et une possibilité de rechercher directement certaines occurrences par équation SQL sur une base de différents textes. Ces articles sont souvent associés à des présentation vidéo.

Versification Déclamation


REMARQUE GÉNÉRALE SUR L’EUPHONIE DANS LA LANGUE FRANÇAISE

La langue française présente sur le plan euphonique des inconvénients majeurs dans son traitement au niveau des interfaces entre mots - et parfois à l'intérieur de certains mots - par la présence des e caducs (nommés anciennement muets) et des liaisons. Il s’ensuit parfois, voire souvent, dans le cas de la prose, une indétermination de la prononciation. Ces difficultés peuvent être largement amoindries par une écriture littéraire appropriée, néanmoins génératrice de contraintes.

En revanche, la langue française possède un avantage appréciable pour la recherche d’euphonie en raison de sa très grande diversité de phonèmes (surtout vocaliques). Ces phonèmes, distribués selon une proportion entre sons vocaliques et consonantiques favorable, se caractérisent par leur extrême netteté, leur absence de rudesse (pas de sons gutturaux marqués, r à prononciation très douce...) ainsi que par leur fluidité, toutefois si l’on se livre à l'évitement des dysphonies de contact. La langue française n’occasionne pas d’occurrences insistantes sur certains phonèmes qui risqueraient d’engendrer une trop grande monotonie, si toutefois l’on parvient à gérer la présence des "e" caducs. De surcroît, l’absence d’accents toniques marqués contribue à la valorisation des homophonies car elles évitent ainsi d’être relativement masqués par la scansion. Sur un plan plus général, c'est également cette quasi-absence de scansion qui permet de mieux focaliser l'attention de l'auditeur sur le sens du texte au contraire des langues à musicalité ou scansion plus affirmées. Toutefois, si cette quasi-absence de scansion peut être considérée comme positive pour la prose, elle constitue certainement un inconvénient pour la poésie qui implique un rythme plus affirmé. Sur le plan visuel - auquel la poésie n’est pas insensible - on doit cependant regretter une certaine complication scripturale. Et consécutivement sur le plan oral, on peut déplorer de nombreuses ambiguïtés qui nuisent parfois à la compréhension.


SENSIBILITÉ DIFFÉRENTIELLE À L’ÉGARD DE L’EUPHONIE

La sensibilité à l’égard des qualités euphoniques dans un texte littéraire n’est pas partagée par tous les lecteurs, qu’il s’agisse de l’effet désagréable induit par les dysphonies ou de l’effet produit par les homophonies positives. Certaines personnes ne soupçonnent même pas la présence de certaines cacophonies quasiment imprononçables. S’agit-il de modalités différentes de la lecture intérieure (subvolcalisante ou non)? S'agit-il de perception différente, moins musicale, plus cérébrale? D'autre part, il est difficile d'établir si la lecture intérieure repose sur la même sensibilité à l'euphonie que la lecture réelle ou encore l'audition résultant d'une lecture réalisée par un tiers.

Les mêmes différences peuvent apparaître au niveau de l'écriture de la part des auteurs. Certains travailleront leur texte en fonction de l’euphonie (surtout en poésie par l'intermédiaire des règles prosodiques), d’autres ignoreront totalement cet aspect. La recherche de l’euphonie implique particulièrement une attitude d’artiste et une sensibilité musicale. Elle exige en outre un effort de distanciation par rapport au contenu sémantique, ce qui doit être le propre du créateur. Certains auteurs sont tellement impliqués, imprégnés par leur pensée, par leur idéalisme que la considération de leur texte sous un angle extérieur, et particulièrement sur le plan matériel des effets phoniques, leur paraît une impossibilité incongrue ou même un sacrilège. Ils considèrent l’activité littéraire comme une sorte de catharsis psychique irréductible à toute analyse et fixée dans sa forme définitive dès sa révélation. D’autres auteurs centreront leurs corrections uniquement sur le contenu sémantique ou la syntaxe car ils ont une conception purement sémiotique du langage plutôt qu'une conception musicale. Les créations des uns et des autres pour cela ne sont sans doute ni plus ni moins profondes ou superficielles, ni plus ni moins authentiques, ni plus ni moins justifiées, elle sont simplement différentes. Chaque auteur comme chaque lecteur choisit ce qu'il écrit, ce qu'il lit en fonction de sa conception, de sa perception individuelle. Il est néanmoins difficile en cas de déclamation d'éliminer l'aspect phonique. En effet, intervient dans ce cas une exigence minimale d'aisance élocutoire pour le déclamateur et de clarté sonore pour l'auditeur.

Enfin, les différentes langues, au niveau scriptural, lexical et grammatical, ont pu témoigner d'une conception différente de l'euphonie et d'une sensibilité variable à son égard. Le grec ancien nous fournit l'exemple d'une langue où l'euphonie apparaît comme une préoccupation majeure notamment par les formes contractes, les crases, élisions, la règle de limitation concernant l'accent tonique, la règle des enclitiques...). Le primat de l'oralité pendant l'Antiquité et jusqu'à l'invention de l'imprimerie implique une grande importance de l'aspect phonique. C'est particulièrement le cas pour la poésie largement associée à la pratique déclamatoire.


LES DYSPHONIES CONTIGUËS: DIFFÉRENTS DEGRÉS

Les dysphonies de contiguïté ou de contact concernent les phonèmes impliquées par la syllabe directement à l’interface entre les mots. En ce cas, ces dysphonies se distinguent des dysphonies disjointes (ou dispersées) produites par la présence de phonèmes éloignés.

Parmi ces dysphonies contiguës, on peut distinguer celles qui sont engendrées par les consonnes (cacophonies consonantiques, souvent nommées cacophonies, sans précision) et celles qui sont engendrées par les voyelles (dont les hiatus sont une catégorie). La contiguïté peut être directe ou non (séparation par une ou plusieurs voyelles, ou/et encore une autre consonne)... Plutôt que de dresser une typologie sans grand intérêt, nous nous limiterons à fournir des exemples, de la dysphonie la plus accusée à la moins sensible.

Il lui dit  (l de il et lui)
le granit des Vosges  (t de granit et d de des)
ma mallette  (ma de ma et de mallette)
Il a abandonné  (a et a et de abandonné)
il faut venir  (f de faut et v de venir)
ton traitement  (t de ton et de traitement)
tout est parti  (1er t de tout et 2e t par liaison)
Il a émis  (a et é de émis)

Les consonnes, pensons-nous, génèrent plus facilement des dysphonies que les voyelles. Quasiment toutes les homophonies consonantiques sur des syllabes en contact sont concernées. En revanche, plus rares sont les dysphonies vocaliques de contact indirect qui engendrent un effet négatif perceptible. Par exemple:

ta mallette  (a de ta et de mallette: pas d’effet perceptible)
tu lus  (u de tu et de lus: effet perceptible)
les raisons  (é de les et de raisons: pas d’effet perceptible)

Le cas très particulier du e caduc suivi d’une syllabe comportant le son e (par exemple "souffle de" sera considéré plus loin car il s'agit d'un cas très spécifique lié au e caduc.

Il est important de discuter le degré de dysphonie que l’on peut tolérer dans un texte littéraire sans nuire à son euphonie générale. À éviter prioritairement, les cas quasiment imprononçables de consonnes se heurtant directement, en particulier les homoconsonantismes directs (il lui dit). Malheureusement, ces cas sont relativement courants et surtout il est difficile de trouver des solutions permettant de les éviter. De même, les hiatus homoconsonantiques (il a abandonné) et les dysphonies syllabiques (ma mallette) ne peuvent être tolérés. Moins sévères apparaissent les hiatus hétéro-vocaliques (il a émis).

D'une manière générale, nous définirions - sans absolu - la cacophonie comme la présence d'une même consonne dans les deux syllabes qui séparent deux mots consécutifs (parfois, mais rarement, 3 ou 4 mots sont concernés pour créer ces 2 syllabes)).

Le collier d'or, d'ordinaire...
4 mots sont nécessaires pour former les 2 syllabes de la cacophonie syllabique "dor dor"

En cas de syllabe bi ou triconsonantique, l'effet cacophonique peut se trouver largement renforcé, même s'il n'y a acucune consonne commune. En revanche, il peut arriver que l'intercalaion d'une autre consonne amoindrisse l'effet cacophonique (mais pas toujours).

Le musc printanier (cacophonie sans consonne commune)

Le sol (effet très amoindri de la cacophonie en l)

Contrairement à la tradition qui semble, pensons-nous, avoir réalisé une fixation exagérée sur les hiatus, nous considérons que les hiatus hétéro-vocaliques ne sont pas les dysphonies contiguës les plus rédhibitoires. S’il est vrai que certaines langues répugnent naturellement aux hiatus, ce qui se traduit par des modifications convenues selon la présence de voyelle ou de consonne, il paraît difficile d’en tirer une conclusion systématique car ces palliatifs sont limités.

En dernier lieu, signalons que l'intercalation d'un arrêt temporel ne nous paraît pas diminuer considérablement l'effet négatif d'une cacophonie contiguë. C'est le cas généralement en prose au niveau des ponctuations. C'est le cas en poésie entre la fin d’un vers et le vers suivant.

Quelquefois, d’un effort majestueux et lent
Le cygne alors s’envole et retombe aussitôt

l de lent et de le: dysphonie consonantique indirecte entre 2 vers)


DISCUSSION SUR L’EFFET DES DYSPHONIES PAR RAPPORT À LA STRUCTURE INTERNE DES MOTS

L’impression de dysphonie qu’engendrent certaines rencontres de phonèmes (notamment les dysphonies de contiguïté) pose un problème théorique dans la mesure où les mots, dans leur structure interne, peuvent comporter les mêmes rencontres de phonèmes sans que cela nous choque. Le meilleur exemple est sans doute la prononciation de la consonne géminée (en gras ci-dessous) dans un registre de langage très littéraire par rapport à la même rencontre au niveau d'une interface.

illimité
il lui dit


Comment expliquer ce paradoxe?

On remarquera en premier lieu que les cacophonies les plus rudes (syllabiques, hiatus homovocaliques) internes aux mots existent très rarement et que les hiatus internes sont rares, cependant ce n’est là qu’une conformation spécifique à la langue française. On peut alléguer que les mots d’une langue ont été sélectionnés au cours du temps et que se sont imposées des rencontres particulièrement heureuses alors que les cacophonies sont des rencontres fortuites ne correspondant à aucune logique phonologique. Ce sont même ces rencontres internes qui communiquent aux mots leur charme spécifique. En second lieu, les mots nous sont connus de sorte que les rencontres phoniques dont ils sont constitués nous paraissent normales. Il est possible que nous considérions intuitivement l’interface entre les mots comme des points spécifiques du discours pour lesquels les rencontres phoniques sont ressenties différemment. En dernier lieu, on peut remarquer que certains mots peuvent être difficilement considérés comme euphoniques en dépit de leur conformation constitutive, par exemple les mots texte", rareté..., du moins dans un contexte poétique. Quoi qu’il en soit, l’effet dysphonique des interfaces entre mots ne paraît pas devoir être contesté.

Le problème apparaît plus délicat encore si l’on compare la langue française à d’autres langues. Les mots des langues slaves, par exemple, présentent couramment des polyconsonantismes (jusqu’à 4 consonnes notamment en tchèque comme smr: la mort ou smrk: le sapin) quasiment imprononçables pour un organe vocal éduqué à une langue romane. Et ces associations consonantiques leur prêtent justement un charme spécifique. À l’inverse, certaines langues océaniennes accumulent les associations de voyelles. D’autres langues encore se complaisent dans le recours quasi-systématique aux diphtongues alors que nous considérons la netteté des phonèmes comme une qualité majeure dans notre langue. La notion de dysphonie ne peut donc se concevoir indépendamment de l’écosystème phonique que constitue la langue.


LES DYSPHONIES DISJOINTES OU ÉCHOS INCONGRUS

Nous nous intéresserons ici aux dysphonies dispersées (ou échos incongrus) dans le texte poétique par opposition aux dysphonies de contiguïté qui sont des dysphonies de contact. Contrairement aux précédentes, les dysphonies dispersées sont typiquement toutes des homophonies.

Il est difficile d’exclure totalement de telles homophonies parasites, mais la plupart passent inaperçues. Leur effet négatif n’est sensible que si elles occupent des positions non correspondantes et stratégiques dans le vers, comme le montre l’exemple suivant:

L’on vit alors aux cieux, briller l’homme de Rome
omme et ome dysphonie disjointe

L'automne dans ces corps, paralysés, rongés
Verse la féerie, de ses tons fulgurants.
Quand le soleil couchant, de rayons illumine...


Homophonie: an de fulgurants et couchant, en discordance sur le plan sémantique, syntaxique et positionnel. En revanche an dans Quand passe relativement inaperçu et les 2 a de paralysés n’interfèrent pas du tout avec le a de la féérie.)

Au chapitre des homophonies incongrues disjointes peuvent être rattachées les liaisons successives sur une même consonne, la multiplicité des e caducs dans un syntagme que nosu considèrerons plus loin.


DISCUSSION SUR LES DYSPHONIES AU NIVEAU HISTORIQUE

Très tôt les théoriciens, Malherbe, puis Boileau notamment, signalent l’inconvénient des cacophonies (consonantiques) au même titre que les hiatus. Néanmoins, il apparaît que les classiques s'appuient sur une définition à notre avis très restrictive des cacophonies. Au lieu de considérer comme définition les cas où une même consonne est présente dans les deux syllabes séparant deux mots consécutifs, ils considèrent uniquement les cas extrêmes où s'agrègent plusieurs cacophonies. D'autre part, les cacophonies (même dans leur conception restrictive) ne nous paraissent pas avoir été l'objet d'une proscription aussi prononcée que les hiatus. Peut-on alléguer l'existence d'une moindre sensibilité à l'égard des cacophonies consonantiques qu'à l'égard des hiatus aux 16e ou 17e siècles? La différence entre la sévérité à l'égard des hiatus et la tolérance à l'égard des cacophonies peut surprendre.

Nous soupçonnons que l’importance des contraintes nécessaires à éviter les cacophonies (se surajoutant à celles de la rime) a détourné les théoriciens autant que les praticiens à proscrire les cacophonies consonantiques alors que le bannissement des hiatus, moins fréquents, demeurait possible. Ajoutons que dans la pratique, même Malherbe a été incapable de les proscrire absolument, de sorte que la proscription des hiatus ressemble souvent à une posture de rigueur littéraire. Il s’agit naturellement d’une hypothèse. Des effets circonstanciels d’ordre historique que nous ignorons peuvent être à l’origine de cette différence de traitement entre cacophonies consonantiques et hiatus.

Étonnante apparaît aussi à nos yeux chez les classiques l’ignorance totale des hiatus lorsqu’ils séparent des vers consécutifs, ce que nous interprétons comme une discordance entre la théorie et la réalité phonique (quoiqu'il y ait un arrêt temporel à la fin du vers). Là encore, l’évitement de ces cas permet de réduire les contraintes déjà lourdes qui pèsent sur le vers classique. Le passage d’un vers à un autre pourrait être le prétexte commode pour ignorer l’effet négatif du hiatus en cette circonstance. La considération selon laquelle les vers seraient indépendants sur le plan phonique s’oppose à l’emploi de la rime qui postule justement le contraire.


IMPORTANCE ET DENSITÉ DES DYSPHONIES

D'après une statistique succincte, nous évaluons le nombre de dysphonies (plus ou moins graves) à 1 pour 10 mots (environ 2 par ligne). Cette valeur n'est guère améliorée dans la poésie classique par rapport à la prose, bien que les hiatus y soient proscrits. Ce paradoxe s'explique car les redoutables contraintes qu'impose la poésie diminue considérablement la possibilité d'éviter les autres dysphonies, même les plus criantes.


LES E FERMÉS EN ÉCRITURE ET LECTURE

Différents types

Nous considérerons le cas très spécifique des e fermés (par exemple celui du mot "peu" par opposition à celui, ouvert, du mot "peur"). L'exemple suviant, lu sans respiration, sauf au niveau du point, en montre les différents types:

Le destin maleureux des humains comme un flot coule habituellement en un silence qui engloutit la vie labile. Puis tout s'évanouit dans la mort(e).

-Le: e caduc de monosyllabe non suivi de temps d'arrêt (pause ou respiration). Autres monosyllabes de ce type: me, te, ce, se... Ils peuvent être apocopés en langage très relâché. Ils sont obligatoirement prononcés dans un registre de langage littéraire. Ils ne sont jamais accents toniques, selon un phénomène reportant l'accent tonique sur le mot suivant (comparable à un proclitique du grec ancien). Intensité sonore identique à toute syllabe intra-lexicale (médio-sonore), niveau 1 par définition.
-malheureux: e non caduc, interne au mot ("intra-lexical"), non susceptible d'être apocopé ni en prose, ni en poésie. Intensité sonore identique à toute syllabe intra-lexicale (médio-sonore), niveau 1 par définition
-malheureux: e accent tonique terminal (il peut exister aussi, moins couramment, un accent d'attaque primaire sur la première syllabe. intensité: 1,2 à 1,3 environ par rapport à une syllabe médio-tonique)
-comme un: e élidé
Artefact scriptural selon une anomalie de l'écriture. L'orthographe logique devrait être "comme'un" comparablement aux formes consitutives d'élision, par exemple "c'est".
-silence qui...: e terminal post-accentuel terminal dans le flux qui peut être apocopé (non prononcé) ou non. Il apparaît que ces e, selon les syllabes qui les suivent sont apocopés à 60 pour cent environ dans la prose déclamée. Leur intensité sonore est quasiment identique à celle d'un e interne au mot (médio-tonique) et leur durée identique. Plus le registre de langage est relâché, plus ce taux augmente, comme dans la chanson, la parole courante ou l'argot. Son apocope ou non dépend aussi de l'environnement consonantique au niveau de l'interface.
-labile: e caduc de polysyllabe suivi d'une pause (ici le point final) ou respiration (e ammui asthéno-tonique: très faiblement prononcé, 0,1 à 0,3 de l'intensité d'une syllabe médio-tonique). Ce résidus vocalique peut ressembler parfois plus ou moins à un a, un é ou encore un sifflement (cas du s). Ce e apparaît obligatoirement au niveau d'un point et généralement en prose au niveau d'un point-virgule, en revanche pas toujours au niveau d'une virgule. Il peut apparaître au niveau d'interface sans ponctuation à la discrétion du seul récitant (respiration). Ce e n'est pas du tout propre à la langue française, il concerne tout son consonantique prononcé quelle que soit la langue puisqu'il s'agit d'un phénomène phonatoire lié à l'émission de son..
-mort(e): La prononciation d'une consonne pure étant une impossibilité phonique, les mots se terminant scripturalement par une consonne (comme bal) devant une pause ou une respiration engendrent obligatoirement un résidus sonore peu différentiable d'un e asthéno-tonique, de sorte que par exemple la différence entre bal et balle est négligeable.
-habituellement: e caduc "intra-lexical" (à l'intérieur d'un mot). Dans un registre littéraire, il gagne presque toujours à être prononcé.

Remarquons que le terme e caduc est relatif au fonctionnement de ces e susceptibles d'être prononcés ou pas dans le flux ou encore d'être fortement ammuis devant un arrêt temporel. Selon leur place, on peut distinguer les e caducs post-accentuels terminaux (par exemple dans le mot colline), les e caducs "intralexicaux" (par exemple le 1er e dans le mot nullement) et les e caducs de proclitiques (par exemple: de, me, se...). Nous considérons que dans un registre littéraire soutenu , les e intralexicaux et les e de proclitiques sont tous prononcés, de sorte que l'on emploiera plus souvent le terme de e post-accentuel pour les désigner.

Rôle euphonique des e caducs

Les e caducs dans la langue française se conçoivent comme des voyelles tampons susceptibles d'éviter les enchaînements consonantiques entre les mots, ce qui crée la fluidité du langage et simultanément facilite l'élocution. De fait, même si certains mots ne comprotent pas scripturalement un e caduc, ils peuvent dans un environnement de consonnes entraîner à l'oralité dans le langage courant l'ajout d'un e euphonique, ce qui ne peut évidemment être accepté dans le registre littéraire.

Le vent d'ouest souffla.
Le vent d'oueste souffla. (prononciation courante)

Il apparaît que les apocopes - ou non - des e caducs, varient selon le lieu où chaque locuteur peut placer des respirations. Celles-ci sont souvent intuitivement placées de manière à éviter les cacophonies. Lorsqu'ils sont prononcés, les e caducs agissent comme un système tampon permettant d'obtenir naturellement le discours le plus euphonique possible (par intercalation d'une voyelle neutre entre des consonnes incompatibles). Quand ils sont apocopés, ils peuvent éviter une dysphonie vocalique du son e. Considérons le premier exemple suivant en comparant la lecture d'un e apocopé ou non:

la parole d'un homme (e prononcé)
la parol' d'un homme (e apocopé)

La lecture apparaît beaucoup plus adoucie lorsque le e de parole n'est pas apocopé (évitant ainsi un enchaînement consonantique).

En revanche, dans le fragment suivant:

le mariage de ma sœur (e prononcé)

L'apocope du e de mariage n'introduit pas de dysharmonie très sensible (car la succession gd est moins abrupte que la succession ld de l'exemple précédent) et même évite la cacophonie vocalique ge, de.

Par ailleurs, remarquons qu'une respiration peut parfois servir à gommer naturellement l'effet négatif d'une cacophonie.

Un vêtement ample sied particulièrement bien.
Un vêtement ample // parfois // sied particulièrement bien.

Le gommage instinctif des cacophonies par le lecteur peut engendrer des incorrections graves comme la "fausse élision":

Des fleurs jaunes, incarnates

prononcé

Des fleurs jaun'incarnates

Accumulation des e caducs

Le rôle globalement bénéfique des e caducs sur l'euphonie entraîne néanmoins des inconvénients. Une grande densité de e caducs très rapprochés peut générer une gêne phonique et implique l'apocope obligée de certains d'entre eux. Considérons l'exemple suivant:

Une toute petite chose

La prononciation de tous les e caducs à la lecture apparaît laborieuse. Observons qu'elle serait obligatoire en poésie. La diction prononcée naturellement par une personne lors d'une déclamation de texte en prose serait apocopée en évacuant un ou plusieurs e caducs. Un grand nombre de combinaisons hasardeuses sont possibles, dont voici quelques-unes

Une' tout' petit' chose
L'apocope du e caduc de une a été écrite une' au lieu de un' pour éviter la confusion avec la voyelle nasale un

ou

Une tout' petit' chose

ou encore

Une toute petit' chose

ou encore

Une tout' petite chose

Si maintenant nous considérons le syntagme suivant, en remplaçant l'article indéfini pour l'article démonstratif:

cette toute petite chose

Nous remarquons que l'apocope du e caduc de cette entraîne une cacophonie difficilement tolérable qui amènera à éviter naturellement cette lecture.

L'introduction de polysyllabes au lieu de monosyllabe rend une lecture encore plus laborieuse si l'on veut respecter la prononciation des e caducs:

Une pareille bénigne chose

Apocope en fonction du type de mot et d'interface

Par ailleurs, on remarquera qu'un environnement de syllabes pluri-consonantiques au niveau d'une interface comportant un e caduc entraîne presque toujours la prononciation de ce dernier (règle des 3 consonnes), pour une raison de facilité élocutoire et d'euphonie. En revanche, la réciproque de cette règle ne s'applique pas.

On note par exemple dans la déclamation d'un texte littéraire dans les situations autres qu'un environnement de 3 consonnes ou plus, en prose, un pourcentage de terminaisons égal à 12 pour "le", 22 pour "me", 45 pour "ne", 62 pour "te", 2 pour "re".

Il apparaît également une loi de limitation: plus le mot est long, plus l'apocope s'impose.

On note un taux de 48 % de e post-accentuels prononcés pour des mots de 2 syllabes (en comptant la syllabe qui porte le e terminal) qui descend à 34 % pour un mot de 4 syllabes.

Statistiquement, l'on rencontre environ 3,5 e caducs par phrase de longueur moyenne (soit 1 tous les 6 mots), 0,57 élisions par phrase, mais il faut considérer un écart-moyen important pour ce type de statistique. Les cas d'accumulation ponctuelle de e caducs peuvent donc être relativement importants. Il s'avère que c'est surtout le positionnement de ces e plus que leur densité globale qui va déterminer la gêne qu'ils occasionnent, le risque d'apocope et l'indétermination consécutive de la lecture. Il apparaît également dans cette statistique une faible fréquence de la combinaison la plus euphonique, l'élision (5,7 fois plus de e caducs que d'élisions).

Cas particulier de la syllabe re

L'on doit signaler le cas du e caduc associé à certaines consonnes, en particulier la consonne r.

La bagarre cessa.

Le taux de prononciation de la syllabe re tombe à 4 % dans la prose littéraire.

La licence poétique que représente le mot encor privé de son e post-accentuel: "encor" semble confirmer la gêne occasionnée par cette syllabe. Néanmoins, en dehors de ce cas particulier, elle n’a jamais été proscrite par la poésie classique. Il est possible d’établir une échelle de compatibilité des e caducs en fonction des syllabes (notamment pour les cas du l et du m), quoique le cas de la syllabe re se caractérise, nous semble-t-il, par une incompatibilité très élevée par rapport à toute autre syllabe.

La qualité du r en tant que demi-voyelle (selon la classification grecque ancienne) pourrait expliquer cet effet (quoique le rhô du grec ancien, phonologiquement, ne soit pas le même que le r français). On connaît de même en grec ancien l'exception des mots de la première déclinaison dont le radical se termine par la lettre ρ. Ces mots se déclinent comme ceux dont le radical se termine par une voyelle. Ex: ἡ ἡμέρα. Et le ρ est la seule consonne à pouvoir comporter un esprit, comparablement à une voyelle Ex: ῥᾴδιος.

Conclusion concernant les e caducs apocopés ou non

En résumé, l'apocope systématique des e caducs multiplie à chaque occurrence les enchaînements consonantiques entre les mots, ce qui n'est pas propice à l'euphonie. La prononciation des e caducs, permet d'amortir les rencontres trop abruptes entre les mots, et donc d'obtenir une langue plus douce, plus fluide. Cependant, si le nombre de e caducs prononcé effectivement est élevé, cette disposition produit aussi un inconvénient en alourdissant le discours. Par ailleurs, elle peut être génératrice de dysphonies vocaliques supplémentaires. Dans la réalité de l'écriture, les e caducs sont statistiquement en nombre trop élevé et très souvent malpositionnés, de sorte que la prose serait impraticable si on voulait les prononcer tous. L'apocope, réalisée de manière instinctive par le lecteur, est la règle. L'avantage du e caduc comme voyelle séparatrice en français est sa légèreté. Cette caractéristique supprime la nécessité d'une syllabe précédente très tonique et surtout elle permet ce miracle de l'euphonie que représente l'élision (souvent impossible avec les voyelles tampons trop appuyées dans les autres langues romanes). Son inconvénient provient de cette même légèreté qui peut entraîner facilement l'abus de l'apocope et tendre ainsi vers un discours relâché, moins euphonique. Par ailleurs, l'uniformisation de la voyelle en e (au lieu de o, a, é, i... dans les autres langues romanes) est responsable d'une disparition des désinences possibles et peut générer de nombreuses ambiguités sémantiques et grammaticales (en particulier l'absence de prononciation des terminaisons désignant le pluriel (exemple rose, roses, en italien: singulier: rosa, pluriel: rose avec prononciation é du e, en espagnol: singulier: rosa pluriel: rosas, avec prononciation du s).

e élidé en cas de virgule

Le e élidé ne pose en lui-même aucune difficulté dans la mesure où il n'est pas prononcé, cependant la présence d'une ponctuation à ce niveau pose un problème épineux. On rencontre ce cas au niveau de certaines liaisons grammaticales faibles introduites sans lien d'interconnexion (préposition ou conjonction): énumérations, appositions (voir exemple ci-desosus)... Si la ponctuation est un point ou un point-virgule (pause), il est évident que l'élision ne peut se concevoir, du moins en prose. En revanche, s'il s'agit d'une virgule, apparaît alors une contradiction insoluble entre l'arrêt momentané et l'élision, quoique la virgule puisse être marquée par une variation d'intonation sans arrêt temporel. La règle en poésie classique est le primat de l'élision au niveau d'une césure comme au niveau de tout signe de ponctuation. Dans la pratique déclamatoire de la poésie, cette règle est loin d'être appliquée, générant des e asthéno-toniques illicites à l'intérieur du vers. En déclamation de la prose, il est assez courant que l'arrêt temporel prime sur l'élision (ce qui occasionne inévitablement un hiatus en raison du e asthéno-tonique résultant).

Considérons l'exemple suivant:

Selon sa variété, cette fleur est mauve, écarlate, incarnadine, indigo.
Si l'on veut interpréter la virgule comme un arrêt temporel, la prononciation de mauve, écarlate, indigo correspond à mau vécarlate, tincarnadi, nindigo, entraînant une déformation des mots contestable.

Il apostrophe, insulte, injurie.
De même, la prononciation de apostrophe, insulte, injurie avec un arrêt temporel au niveau de la virgule correspond à apostro (o ouvert), phinsul, tinjurie

Il est donc préférable de marquer une virgule tombant au niveau d'une élision par un marquage privilégié de l'accent tonique à ce niveau plutôt que par un arrêt temporel, interprétation compatible avec le rôle naturel de la virgule.

e post-accentuel au niveau d'une virgule sur interface consonne-voyelle ou consonne-consonne

Comme précédemment, on rencontre ce cas au niveau de certaines liaisons grammaticales faibles introduites sans lien d'interconnexion (préposition ou conjonction): énumérations, appositions... Il nous semble que le e post-accentuel apparaît dans ce cas malvenu, aussi bien si l'on pratique un arrêt temporel ou un marquage intonentiel.

Les jaizes, les micas sont des minéraux purs.

On comparera à l'exemple suivant où la virgule se trouve sur une interface voyelle-consonne. En ce cas, un marquage temporel comme intonentiel passe très bien.

Les grenats, les micas sont des minéraux purs.

Dans le cas d'une interface consonne-consonne, l'arrêt temporel engendre un e asthéno-tonique. Cette situation, comparable au cas précédent, crée de même une rupture qui nous semble malvenue:

Le coquelicot chétif, rubis des champs.

Là encore, le marquage accentuel plutôt que temporel apparaît plus idoine. On comparera à l'exemple suivant où l'arrêt temporel ne crée aucun effet négatif:

Le coquelicot léger, rubis des champs.

Conséquences des respirations, loi de limitation

En poésie, les respirations sont généralement limitées aux fins de vers. Nous verrons (dans l'article "Métrique poétique") que c'est quasiment une obligation théorique. Cette indétermination des respirations dans la prose pourrait paraître de prime abord sans incidence. Elle intervient d'abord lorsqu'elle se produit après un e post-accentuel. En effet, celui-ci, qui pouvait dans le flux être apocopé ou non, se transforme au niveau de l'arrêt temporel occasionné en e ammui asthéno-tonique. Si la respiration se produit au niveau d'une élision, il apparaît un évitement de l'élision très contestable.

La place des respirations interagit également avec les e caducs d'une manière plus subtile. En effet, on constate une loi de limitation: plus un e caduc est éloigné d'une respiration ou d'un accent tonique, moins il apparaît supportable et induira plus facilement son apocope. Néanmoins, si le mot concerné est un disyllabe comportant une seule syllabe avant sa deuxième syllabe en e post-accentuel, il pourra être suivi par un nombre non limité de syllabes avant un accent tonique ou un arrêt temporel.

On comparera les cas suivant où le nombre de syllabes entre le e post-accentuel de "remugle" et l'accent tonique suivant le plus proche (en gras) est de 2, 3, 4, 5 syllabes:

un remugle puissant pénétra dans ma narine.

Un remugle déplaisant pénétra dans ma narine.

Un remugle nauséabond pénétra dans ma narine.

Un remugle puissant et poivré pénétra dans ma narine.


Signalons que les termes de monosyllabe, dissyllabe... peuvent être ambigus... En effet, le mot "rose" peut être qualifié de monosyllabe si le e post-accentuel se trouve apocopé dans le flux sonore. S'il n'est pas apocopé dans le flux, il est prononcé comme n'importe quelle voyelle médio-sonore et le mot devient donc un disyllabe. S'il se trouve devant un arrêt temporel, il est prononcé très faiblement ou réduit à l'état de résidus vocalique d'aspect variable.

Cette propriété pourrait évoquer les lois de limitation dans certaines langues comme le grec ancien (règle de l'antépénultième). Elle n'y ressemble que de très loin. La règle de l'antépénultième en grec ancien se définit par rapport à un mot et non un ensemble de mots, c'est-à-dire qu'elle limite au maximum à 2 brèves ou une longue le nombre de syllabes postérieures à l'accent tonique. Rien n'interdit par ailleurs, du moins dans la prose, les suites de syllabes correspondant à plus de 2 brèves sans accent tonique. Exemple (Longus Δάφνις καὶ Χλόη)

, ἦχος ὀρνίθων μουσικῶν,...

Une longue et 2 brèves entre les accents toniques des syllabes "νί" et "κῶν". cas cependant assez rare.

e post-accentuel suivi de syllabe comportant un e

Il apparaît qu'un e post-accentuel prononcé quand il est suivi par une syllabe comportant un e entraîne, à ce qu'il nous semble, une certain effet cacophonique, sauf si cette syllabe est accent tonique:

Le souffle de la vie
("de" n'est pas accent tonique. Effet cacophonique.)

Les mornes bœufs
(bœufs est accent tonique. Pas d'effet cacophonique.)

On remarquera que les suites de monosyllabes ne sont pas concernées puisqu'elles n'impliquent pas de e post-accentuel.

Je me lève.

Cet inconvénient relativement discret si on considère un cas isolé artificiellement finit cependant par constituer une gêne évidente lorsque cette situation se présente régulièrement, notamment en poésie.

Conclusion sur le e post-accentuels en prose et en poésie

Considérant tous les effets dysphoniques occasionnées par les e caducs dans le flux, et notamment l'indétermination du texte qu'ils créent, leur présence apparaît très problématique. Leur tolérance ne pourrait se réaliser que dans des conditions rigoureuses régissant les syntagmes, ce qui est le cas en poésie et non en prose. D'autre part, la présence de e-post-accentuels dans le flux s'accorde plutôt avec une scansion rythmique renforçant les accents toniques (ce qui permet mieux de négocier ces e post-accentuels). Une telle scansion s'accorde naturelleemnt à la poésie, elle nous semble moins opportune pour la prose.

Un évitement des e post-accentuels dans le flux au niveau de l'écriture risque d'entraîner une augmentation des rencontres consonantiques préjudiciable à l'euphonie. On peut penser que cet effet sera largement amoindri dans la mesure où l'on a évité simultanément les cacophonies.

On obtiendrait une grande homogénéité phonique du texte qui renforce la faible accentuation tonique de la langue française puisque les accents toniques obligatoires les plus marqués précèdent les e post-accentuels.

Éviter les e post-acentuels, il est vrai, occasionne une contrainte importante au niveau de l'écriture. Néanmoins, il est possible de pallier à cette contrainte en multipliant les élisions (grâce à des mots commençant par une voyelle).

Une image idyllique en ma pupille alors pénétra.
4 e sont élidés grâce à des mots commençant par une voyelle: image, idyllique, en, alors

L'évitement des e internes (intra-syntagmatiques) rejoint en partie la règle à laquelle s'était contraint Georges Pérec dans son célèbre roman La Disparition. Il s'agissait d'une contrainte purement gratuite visant à la virtuosité de l'écriture dans le cadre de l'oulipo, le refus total d'utiliser la lettre e, justement parce qu'elle était la plus courante de la langue française. Il est assez symptomatique que l'on ne se soit (à notre connaissance) nullement préoccupé des conséquences phoniques d'une telle règle, ce qui montre au niveau des créateurs en prose une certaine indifférence à l'euphonie.


TRAITEMENT DES LIAISONS

Le traitement oral des liaisons occasionne une indétermination très préjudiciable à la langue littéraire en raison de l'opportunité laissée au lecteur de la réaliser ou de l'éviter. Ce choix dépend généralement du degré d'incongruité phonique de la liaison, mais également du registre plus ou moins élevé du texte sur le plan littéraire. La poésie classique, en principe, rend obligatoire toute liaison possible pour éviter un hiatus. c'est à l'auteur d'éviter certaines rencontres générant de telles liaisons dysharmonieuses. Les liaisons en s occasionnées par les pluriels apparaissent obligatoires dans un langage soutenu car leur non-respect risquerait d'entraîner une confusion avec le singulier. De même, les liaisons en t, en r, relativement discrètes, sont respectées. Elles ont l'avantage de communiquer au discours une discrète élégance et de distinguer ainsi le texte littéraire du texte courant. En revanche, tous les autres types de liaisons, notamment en p, déterminent souvent des associations plus ou moins bizarres qui rendent l'hiatus préférable, du moins en prose.

L'exemple suivant présente ces différent cas de liaisons susceptibles d'engendrer des indéterminations et une lecture erronée.

Des zinnias éteints se fanaient en s'effeuillant d’un coup ainsi dans la boue, des résédas rouges et bleus doucement attendaient leur décomposition

-Des zinias: liaison normale en s
-zinias éteints: liaison en s sur une syllabe tonique indiquant un pluriel ou sinon occasionnant un hiatus
-fanaient en:: liaison en t indiquant un pluriel ou occasionnant un hiatus
-coup ainsi: liaison incongrue ou hiatus
-rouges et: liaison en s indiquant un pluriel devant un e caduc, risque de lecture incorrecte par apocope (élision erratique)
-doucement attendaient:: cacophonies de liaison en t ou hiatus

Il apparaît au niveau des liaisons une difficulté comparable au problème de l'élision lorsqu'une virgule s'interpose. Il convient sans doute d'appliquer la même règle: appuyer l'accent tonique précédent la virgule sans arrêt temporel:

Des camélias, ancolies, pivoines...
Accent tonique renforcé sur "lies" de "ancolies


ARRÊT TEMPORELS ET LONGUEUR DES SYNTAGMES

Certains syntagmes démesurément longs, non séparés par un signe de ponctuation, obligent le lecteur à l'étalissement de respirations. Nous avons vu que lors de la lecture (subvocalisante ou orale), il n'apparaît pas opportun que soient établies à la discrétion du lecteur des respirations en dehors des subdivisions grammaticales majeures, c'est-à-dire celles qui occasionnent une ponctuation.

En effet, comme nous l'avons remarqué, le possible établissement d'un arrêt temporel au niveau d'une élision, d'un enchaînement consonne-voyelle ou encore au niveau d'une liaison engendrerait des e post-accentuels asthéno-toniques malvenus, qu'il vaut mieux réserver aux fins de phrases.

D'autre part, toutes les respirations hors ponctuation, même sur les enchaînements voyelle-consonne, apparaissent généralement peu pertinentes car elles risquent de se trouver au niveau de liaisons grammaticales fortes supportant mal une coupure, notamment sur des liens d'interconnexions (prépositions, conjonctions) signifiant justement le contraire.

Le soleil matinal éclairait les fleurs en leur communiquant les couleurs variées de la pourpre violente et de l'indigo pastel, ce qui communiquait au paysage un aspect de camaïeu.

Le premier syntagme de cette phrase (jusqu'à "pastel" comporte 34 syllabes, ce qui est largement excessif pour une lecture convenable sans respiration. Une possible respiration après "matinal" ou après "fleurs" ou encore après "violente" occasionnerait des e asthéno-toniques malvenus. Une respiration après "variées", sans engendrer de e asthéno-tonique, apparaîtrait incongrue. Le second syntagme (15 syllabes) apparaît beaucoup plus conforme à une lecture convenable.

On remarquera que de nombreux auteurs pratiquent la virgule au niveau de liens d'interconnexion (prépositions, conjonctions), isolant souvent (mais pas toujours) un syntagme considéré comme une incision. En ce cas, une interprétation de la virgule comme marquage intonentiel plutôt que temporel évite la contradiction entre le lien d'interconnexion et un temps d'arrêt.

Ce comportement, qui devenait constant, provoquait leur séparation..

Accent tonique plus marqué sur ""ment" de "comprotement" et "tant" de "constant". Dans cet exemple, il nous semble cependant que la formulation sans aucune virgule serait meilleure.

D'après notre statistique, nous tronvons pour la prose littéraire environ 10% d'interfaces avec virgule suivie de "qui", un nombre plus faible, mais non négligeable avec des prépositions comme "dans", des conjonctions comme "ou", "dont". Nous trouvons 6% d'interfaces avec virgule suivi de "et". En revanche, "mais" ne se trouve jamais au niveau d'une interface sans ponctuation.

On peut s'interroger sur la pertinence d'une telle ponctuation au niveau de certains liens d'interconnexion, qu'il faut cependant considérer au cas par cas.

De tout cela, il découle que la trop grande longueur de certains syntagmes (définis par une limite de ponctuation sur des coupures syntagmatiques grammaticales majeures) puisse être incompatible avec une prononciation sans respiration. Il faut donc que l'auteur établisse, afin de permettre une lecture, subvocalisante ou orale convenable, une limitation de longueur relative aux syntagmes. Nous avancerons par expérience et en considérant nos résultats statistiques la valeur maximale de 25 syllabes.

Pour un certain nombre d'ouvrages de référence, il nous apparaît que le maximum de syllabes pour les syntagmes scripturaux peut dépasser 70 alors qu’il dépasse rarement 30 pour les syntagmes oraux.


SIGNE DE MARQUAGE INTONENTIEL

Nous avons vu que dans les cas d'interface sur élision ou sur consonne-consonne au niveau de la virgule, l'interprétation de cette virgule comme arrêt temporel entraine un effet euphonique défavorable, voire une incorrection.

Certes, la virgule rend possible, par sa définition, une interprétation uniquement intonentielle sans arrêt temporel, mais un problème d'ordre pratique apparaît en ce cas. En effet, la grande majorité des lecteurs risque d'interpréter la virgule comme arrêt temporel et non pas comme signe de marquage uniquement intonentiel. En outre, rien ne lui indique clairement quelle alternative il doit choisir pour chaque interface.

D'après notre statistique, pour la prose littéraire interprétée oralement par un déclamateur, 81% de virgule se traduisent par un arrêt temporel, 79% des élisions sur virgule sont marquées par un arrêt temporels, donc lues incorrectement.

La création d'un signe spécifique pour indiquer un marquage uniquement intonentiel nous paraît indispensable.

Nous proposons pour ce signe la barre verticale “ ' “ en exposant. Ce signe diacritique se distingue de l’apostrophe typographique, orientée traditionnellement à gauche. En revanche, il se confond avec l'apostrophe dactylographique. Dans tous les cas, il se distingue de toute apostrophe car il est toujours suivi d'un espace et se situe à la fin d'un mot.

En indiquant clairement par le signe intonentiel d'une part les interfaces de marquage purement intonentiel et par la virgule d'autre part les marquages temporels (doublés forcément d'un marquage intonentiel), nous clarifions le rôle ambigu de la virgule et nous levons l'indétermination du texte liée aux arrêt temporels. Quelques exemples:

Il apostrophe' insulte' injurie.

Dans ce hameau de la montagne' il demeurait solitaire.

Le coquelicot chétif' rubis des champs.

La rose au printemps peut revêtir la teinte indigo, rouge' incarnate.

Dans le cas de l'élision, ce signe convient particulièrement par sa ressemblance avec l'apostrophe et incite d'autant plus à la respecter. Cela permet, en partie, de corriger l'anomalie orthographique consistant à écrire uniquement certaines élisions avec une apostrophe.

L'érable imposant

devrait s'écrire logiquement

L'érabl'imposant

En poésie, l'emploi du signe intonentiel permettra d'indiquer les coupes dont la césure à l'intérieur du vers. Pour le cas précis de la césure, il permet une indication pour laquelle la virgule serait inappropriée (entre un sujet et un verbe par exemple ou entre un verbe et son complément). Voir l'article sur la métrique poétique concernant l'application du signe intonentiel à la poésie.

Pour résumer, voici les cas où l'auteur devra généralement employer le signe intonentiel ou le signe temporel (virgule). Dans tous les cas, l'un ou l'autre des signes est requis uniquement si l'interprétation syntaxique de la phrase l'exige (c'est-à-dire là où l'on aurait mis habituellement une virgule en écriture traditionnelle)

signe intonentiel (barre verticale en exposant)
interface voyelle voyelle (élision)
interface consonne-consonne

signe temporel (virgule)
interface voyelle-consonne

Pour la prose littéraire, nous trouvons 16 % d'élisions sur virgule et 5 % d'interface consonne-consonne sur virgule.

Il nous reste à préciser l'interprétation des autres signes de ponctuation. Tous les autres signes (différents type de points, tirets...) nous paraissent devoir être interprétés en prose par un marquage temporel. En conséquence, l'auteur devra éviter qu'ils se situent au niveau d'une élision ou d'une interface consonne-consonne. En poésie, aucun arrêt temporel ne doit être possible dans le vers comme nous le verrons dans "Métrique poétique". Tout signe de ponctuation (différents types de points, tirets...) à l'intérieur du vers sera interprété comme signe intonentiel.

Nous ayons précisé sans ambiguïté pour le lecteur les lieux où il doit ou non pratiquer un arrêt temporel, mais nous ne devons pas oublier que, dans le cadre d'une interprétation personnelle (notamment une déclamation), des arrêts temporels en dehors de la spécification écrite sont possibles, à la condition qu'ils correspondent à des effets expressifs justifiés.


RECHERCHE POSITIVE DE L’EUPHONIE

Si nous nous livrons à la suppression de toutes les dysphonies: cacophonies, hiatus, liaisons incongrues... nous obtenons un texte qui offre un certain degré d’euphonie qu’on pourrait qualifier de neutre. En effet, il résulte de l’exclusion de phonèmes et non pas d’un choix pertinent de phonèmes destinés à créer des effets phoniques spécifiques.

À partir d’un tel texte poétique, il apparaît possible d’y introduire différentes qualités: souplesse, fluidité ou au contraire raucité.... en privilégiant l’emploi des phonèmes les plus pertinents à rendre l’effet désiré. La fluidité s’accorde à un contenu sémantique approprié (scène empreinte de grâce, sujets féminins, évocation du monde aquatique, de musique mélodique, scènes de tendresse...). La rudesse s’accorde au contraire à un contenu sémantique plus heurté: action violente, colère, expression de désagrément... Plusieurs facteurs peuvent concourir à réaliser ces expressions:

-choix des sonorités internes aux mots

On peut augmenter la fluidité du texte en privilégiant les mots dépourvus de syllabes bi ou triconsonantiques et l’on peut au contraire lui communiquer un caractère heurté en sélectionnant ces phonèmes. Certaines consonnes, dans les syllabes monoconsonantiques elles-mêmes favorisent la fluidité (n, m, v, d, g) par opposition à des syllabes plus dures (r, t, c, x). La voyelle i évoque la vivacité, la voyelle a évoque la sensualité... Par ailleurs, la longueur des mots intervient. Les mots longs favorisent le balancement langoureux alors que les mots courts favorisent le rythme saccadé. Ces choix se réalisent inconsciemment et résultent également d’une conformité naturelle entre la sonorité des termes et leur signification.

-Choix du type d’interface entre les mots

Il est possible d’augmenter la fluidité du texte et de permettre une articulation plus aboutie des termes dans le discours poétique en privilégiant les élisions, ce que permettent déjà les contraintes que nous avons formulées. Les e ammuis asthéno-toniques au niveau des arrêts temporels produisent également un effet phonique positif. Les e post-accentuels à l'intérieur du vers favorisent un effet rythmique par les accents toniques qu'ils occasionnent particulièrement.

Partout l'on voit surgir' dans le faisceau des branches
Sa gentille frimousse' aux longs cheveux d'ébène.
L'éphélide en points roux' tachette sa peau blanche.
Ses prunelles noisette' irradient son visage.


Ces vers présentent 3 e ammuis asthéno-toniques en fin de vers au total sur les 4 vers, 2 élisions au niveau de la césure, néanmoins 6 syllabes biconsonantiques sur 39 syllabes monoconsonantiques, 3 e post-accentuels à l’intérieur des vers

Las' au feu je condamne' ainsi mon vers épique
Dilatant rhétorique' et logorrhée futile.
Vainement je m’épuise' en un genre uniforme
Pour éviter l’emphase' et la fade hyperbole
Car l’odieux Musagète' en riant m’abandonne.


Ces 5 vers artificiels composés pour illustrer les facteurs de l’euphonie comportent

-uniquement des césures en élision
-uniquement des e ammuis asthéno-toniques en fin de vers
-aucun e post-accentuel à l’intérieur d’un syntagme
-7 élisions au total
-aucun phonème à consonne multiple
-uniquement des phonèmes formant une succession consonne voyelle
-un grand nombre de consonnes douces

Par ailleurs, nous ne devons pas oublier - ce qui est hors de notre propos dans ce chapitre - que la fluidité du texte poétique dépend également de la métrique.

L'euphonie positive est également consécutive de la place et de la distribution des homophonies dans le texte, en particulier poétique. La rime et les assonances en sont un exemple pour la poésie.


ASPECT SYNTAXIQUE ET LEXICAL

L'aspect syntaxique et lexical de l'écriture - qui correspond à ce qu'on nomme le style - répond à un souci d'élégance et de clarté supérieures à ce qu'exige la simple application des règles grammaticales obligatoires de la grammaire. Cette exigence se conçoit comme un prolongement naturel de l'euphonie.

D'une part, elle consiste à éviter les répétitions, notamment de prépositions, conjonctions... dans une mêmpe phrase, sauf s'ils se rapportent au même terme ou s'ils sont en situation de symétrie. D'autre part, dans le cadre d'une écriture à tendance poétique ou esthétisante, il est particulièrement opportun d'éviter les formules relâchées, les idiomatismes. Ces éléments, traditionnellement préconisés par les pédagogues, n'apparaissent pas toujours respectés chez de nombreux auteurs qui constituent la référence de la littérature.


EUPHONIE, INSPIRATION ET TRAVAIL
LITTÉRAIRE

Le développement de cette analyse pourrait laisser penser jusqu’ici que l’euphonie résulte uniquement d’un travail littéraire (éviction des dysphonies, élaboration des homophonies positives), donc d’une opération consciente. Ce serait oublier l’importance de l’inspiration capable de fournir inconsciemment une matière textuelle dont le degré d’euphonie peut varier selon les auteurs, le moment, le type de texte... Sans oublier que l’euphonie au sens large se trouve initialement inscrite dans le tissu de la langue.

Les textes en prose d’un récit sont peu susceptibles d’avoir été corrigés par les auteurs dans le sens de l’euphonie, eu égard à la moindre importance de cet aspect dans ce genre littéraire. Ils peuvent donc être significatifs d’une propension naturelle des auteurs à satisfaire inconsciemment les conditions de l’euphonie. Nous avons ainsi utilisé des récits de différents auteurs (connus ou moins connus) dans le cadre de l’analyse textuelle statistique pour y déceler les marqueurs de la dysphonie et mesurer ainsi la fluidité textuelle. En voici les conclusions générales. On se reportera par le lien qui suit au document original.

Analyse statistique textuelle pour les auteurs

Seuls les cas les plus sévères de dysphonies ont été considérés: hiatus homovocaliques, cacophonies poly-consonantiques, homo-syllabismes consécutifs, homo-consonantismes consécutifs. La somme de ces dysphonies fait apparaître un rapport de 1 à 2 entre les auteurs, ce qui est considérable. Nous trouvons notamment l’ouvrage Quelques parts dans les ténèbres de Jubert à un niveau de 6,6 dysphonies par page contre 3,17 pour Le diable au corps de Radiguet. Colomba de Mérimée présente un niveau de 5,55. Tous calculs de fiabilité statistique effectués, on peut en déduire qu’il existe effectivement une différence de fluidité dans la production naturelle des auteurs, indépendamment de tout travail littéraire en ce sens.

Les variations par catégories apparaissent également significatives:

hiatus homo-vocaliques 1,26 à 3,3
Cacophonies poly-consonantiques 0,08 à 0,3
homosyllabismes consécutifs 0,84 à 1,97
Homo-consonantismes consécutifs 0,55 à 1,38

On conçoit assez bien que l’esprit élabore naturellement sa syntaxe en utilisant les termes qui heurtent le moins la sensibilité phonique, ce qui correspond au moindre effort d’énonciation. Et cet aspect apparaît peut-être plus sensible encore en ce qui concerne l’art oratoire improvisé par suite d’une correspondance logique entre la facilité kinesthésique de l’organe vocal et la congruence phonique.

Sur le plan rythmique, l'inspiration a pu exercer naturellement son influence sur la longueur des syntagmes. nous avons déterminé que plus les syntagmes étaient longs, plus ils occasionnaient d'indétermination sur la prononciation des e caducs. En définitive, l'écriture de phrases courtes, évitant par ailleurs les anomalies syntaxiques, apparaît comme la préconisation d'écriture la meilleure, au niveau le plus élémentaire comme le plus élevé.

Mis à part l’éviction des hiatus - qui ne représentent pas le plus grand nombre de dysphonies dans un texte - il apparaît que la recherche de l’euphonie a probablement joué un rôle quasiment négligeable dans la composition poétique classique, puis moderne. Cela même si l'on veut bien excepter Musset, Verlaine et quelques rares auteurs relativement férus d’euphonie. Ce serait donc la marque inconsciente de l’euphonie par l’intermédiaire de l’inspiration qui apparaîtrait. Au final, l'euphonie est beaucoup plus due à la conformation de la langue elle-même.