L'ÉCRITURE EUPHONIQUE


INTRODUCTION AU CONCEPT D'ÉCRITURE EUPHONIQUE

Le concept d'écriture euphonique propose des préconisations tendant à hausser la qualité des textes littéraires de sorte que leur lecture apparaisse la plus congruente possible à l'oreille et à l'esprit. Ce concept concerne tous les textes littéraires en prose et poésie.

Je m’appuie sur une réflexion et une pratique conjointes menées durant de nombreuses années, précisément par l'écriture et la déclamation de textes littéraires dans tous les genres: poésie, prose poétique, roman, textes courts...

Cet exposé représente, de la part d'un auteur-déclamateur, un témoignage à l’attention de tous ceux qui pourraient s'intéresser à l'aspect euphonique de l'écriture et voudraient éventuellement à leur tour s'y essayer. Les notions d'analyse phonique qu'il implique concerne uniquement le registre de langage littéraire.

Une partie additive considérera les exigences associées à une meilleure qualité littéraire, l'orthodoxie syntaxique et le registre de vocabulaire qui se conçoivent comme un complément logique de la recherche euphonique.

La démarche suivie sera un essai d'analyse préalable, puis un exposé des préconisations destinées à répondre au concept proposé. Les lecteurs désireux de connaître directement les éléments d'écriture euphonique sans passer par la démarche d'analyse et de justification peuvent se rendre directement à la partie:

Résumé des préconisations.

REMARQUE GÉNÉRALE SUR L’EUPHONIE DANS LA LANGUE FRANÇAISE

La langue française présente sur le plan euphonique des inconvénients majeurs dans son traitement au niveau des interfaces entre mots par la présence des e caducs (nommés anciennement muets) et des liaisons. Il s’ensuit parfois une indétermination de la prononciation. Ces difficultés peuvent disparaître dans l'écriture littéraire, néanmoins par suite d’un travail sur l’euphonie générateur de contraintes.

En revanche, la langue française possède un avantage incomparable pour la recherche d’euphonie en raison de sa très grande diversité de phonèmes (surtout vocaliques). Ces phonèmes, distribués selon une proportion entre sons vocaliques et consonantiques favorable, se caractérisent par leur extrême netteté, leur absence de rudesse (pas de sons gutturaux marqués, r à prononciation très douce...) ainsi que par leur fluidité, toutefois si l’on se livre à l'évitement des dysphonies de contact. La langue française n’occasionne pas d’occurrences insistantes sur certains phonèmes qui risqueraient d’engendrer une trop grande monotonie, si toutefois l’on parvient à gérer la présence des "e" caducs. De surcroît, l’absence d’accents toniques marqués contribue à la valorisation des homophonies car elles évitent ainsi d’être relativement masqués par la scansion. Sur un plan plus général, c'est également cette quasi-absence de scansion qui permet de mieux focaliser l'attention de l'auditeur sur le sens du texte au contraire des langues à musicalité ou scansion plus affirmées. Toutefois, si cette quasi-absence de scansion peut être considérée comme positive pour la prose, elle constitue certainement un inconvénient pour la poésie qui implique une rythmicité plus affirmée. Sur le plan visuel - auquel la poésie n’est pas insensible - on doit cependant regretter une certaine complication scripturale. Et consécutivement sur le plan oral, on peut déplorer de nombreuses ambiguïtés qui nuisent parfois à la compréhension.

Dans la mesure où l’on parvient par des choix judicieux à éviter ses inconvénients - et c’est précisément l’objet du travail littéraire, notamment poétique - la langue française, pensons-nous, peut prétendre au titre de langue privilégiée pour la déclamation à l’instar de l’italien pour le chant.


SENSIBILITÉ DIFFÉRENTIELLE À L’ÉGARD DE L’EUPHONIE

La sensibilité à l’égard des qualités euphoniques dans un texte littéraire n’est pas partagée par tous les lecteurs, qu’il s’agisse de l’effet désagréable induit par les dysphonies ou de l’effet produit par les homophonies positives. Certaines personnes ne soupçonnent même pas la présence de certaines cacophonies quasiment imprononçables. S’agit-il de modalités différentes de la lecture intérieure (subvolcalisante ou non)? S'agit-il de perception différente, moins musicale, plus cérébrale? D'autre part, il est difficile d'établir si la lecture intérieure repose sur la même sensibilité à l'euphonie que la lecture réelle ou encore l'audition résultant d'une lecture réalisée par un tiers.

Les mêmes différences peuvent apparaître au niveau de l'écriture de la part des auteurs. Certains travailleront leur texte en fonction de l’euphonie (surtout en poésie par l'intermédiaire des règles prosodiques), d’autres ignoreront totalement cet aspect. La recherche de l’euphonie implique particulièrement une attitude d’artiste et une sensibilité musicale. Elle exige en outre un effort de distanciation par rapport au contenu sémantique, ce qui doit être le propre du créateur. Certains auteurs sont tellement impliqués, imprégnés par leur pensée, par leur idéalisme que la considération de leur texte sous un angle extérieur, et particulièrement sur le plan matériel des effets phoniques, leur paraît une impossibilité incongrue ou même un sacrilège. Ils considèrent l’activité littéraire comme une sorte de catharsis psychique irréductible à toute analyse et fixée dans sa forme définitive dès sa révélation. D’autres auteurs centreront leurs corrections uniquement sur le contenu sémantique ou la syntaxe car ils ont une conception purement sémiotique du langage plutôt qu'une conception musicale. Les créations des uns et des autres pour cela ne sont sans doute ni plus ni moins profondes ou superficielles, ni plus ni moins authentiques, ni plus ni moins justifiées, elle sont simplement différentes. Chaque auteur comme chaque lecteur choisit ce qu'il écrit, ce qu'il lit en fonction de sa conception, de sa perception individuelle. Il est néanmoins difficile en cas de déclamation d'éliminer l'aspect phonique. En effet, intervient dans ce cas une exigence minimale d'aisance élocutoire pour le déclamateur et de clarté sonore pour l'auditeur.

Enfin, les différentes langues, au niveau scriptural, lexical et grammatical, ont pu témoigner d'une conception différente de l'euphonie et d'une sensibilité variable à son égard. Le grec ancien nous fournit l'exemple d'une langue où l'euphonie apparaît comme une préoccupation majeure notamment par les formes contractes, les crases, élisions, la règle de limitation concernant l'accent tonique, la règle des enclitiques...). Le primat de l'oralité pendant l'Antiquité et jusqu'à l'invention de l'imprimerie implique une grande importance de l'aspect phonique. C'est particulièrement le cas pour la poésie largement associée à la pratique déclamatoire.


LES DYSPHONIES CONTIGUËS: DIFFÉRENTS DEGRÉS

Les dysphonies de contiguïté ou de contact concernent les phonèmes impliquées par la syllabe directement à l’interface entre les mots. En ce cas, ces dysphonies se distinguent des dysphonies disjointes (ou dispersées) produites par la présence de phonèmes éloignés.

Parmi ces dysphonies contiguës, on peut distinguer celles qui sont engendrées par les consonnes (cacophonies) et celles qui sont engendrées par les voyelles (dont les hiatus sont une catégorie). La contiguïté peut être directe ou non (séparation par une voyelle)... Plutôt que de dresser une typologie sans grand intérêt, nous nous limiterons à fournir des exemples, de la dysphonie la plus accusée à la moins sensible.

Il lui dit  (l de il et lui)
le granit des Vosges  (t de granit et d de des)
ma mallette  (ma de ma et de mallette)
Il a abandonné  (a et a et de abandonné)
il faut venir  (f de faut et v de venir)
ton traitement  (t de ton et de traitement)
tout est parti  (1er t de tout et 2e t par liaison)
Il a émis  (a et é de émis)

Les consonnes, pensons-nous, génèrent plus facilement des dysphonies que les voyelles. Quasiment toutes les homophonies consonantiques sur des syllabes en contact sont concernées. En revanche, plus rares sont les dysphonies vocaliques de contact indirect qui engendrent un effet négatif perceptible. Par exemple:

ta mallette  (a de ta et de mallette: pas d’effet perceptible)
tu lus  (u de tu et de lus: effet perceptible)
les raisons  (é de les et de raisons: pas d’effet perceptible)

Il est important de discuter le degré de dysphonie que l’on peut tolérer dans un texte littéraire sans nuire à son euphonie générale. À éviter prioritairement, les cas quasiment imprononçables de consonnes se heurtant directement, en particulier les homoconsonantismes directs (il lui dit). Malheureusement, ces cas sont relativement courants et surtout il est difficile de trouver des solutions permettant de les éviter. De même, les hiatus homoconsonantiques (il a abandonné) et les dysphonies syllabiques (ma mallette) ne peuvent être tolérés. Moins sévères apparaissent les hiatus hétéro-vocaliques (il a émis) et le cas très particulier du e caduc suivi d’une syllabe comportant le son e (souffle de). Il s’agit, à notre connaissance d’un cas non reconnu par la tradition et qui, apparemment, n’a pas alerté les auteurs soucieux d’euphonie. Le seul cas qui nous paraît devoir échapper à une exclusion si l’on veut obtenir un texte d’une appréciable euphonie est le dernier, celui de la dysphonie vocalique indirecte (ta mallette) qui s’apparente à une dysphonie disjointe.

D'une manière générale, nous définirions - sans absolu - la cacophonie comme la présence d'une même consonne dans les deux syllabes qui séparent deux mots consécutifs. La formulation correspondante pour définir l'hiatus nous paraîtrait exagérée.

Contrairement à la tradition qui semble, pensons-nous, avoir réalisé une fixation exagérée sur les hiatus, nous considérons que les hiatus hétéro-vocaliques ne sont pas les dysphonies contiguës les plus rédhibitoires. S’il est vrai que certaines langues répugnent naturellement aux hiatus, ce qui se traduit par des modifications convenues selon la présence de voyelle ou de consonne, il paraît difficile d’en tirer une conclusion systématique car ces palliatifs sont limités.

En dernier lieu, signalons que la position des dysphonies contiguës par rapport aux éléments du vers à l’intérieur d’un syntagme, au niveau d’une césure, entre la fin d’un vers et le vers suivant, ne nous paraît nullement influer sur leur effet.

Quelquefois d’un effort majestueux et lent
Le cygne alors s’envole et retombe aussitôt

l de lent et de le: dysphonie consonantique indirecte entre 2 vers)

Quand par un effort lent, le cygne alors s’envole
l de lent et de le: dysphonie consonantique indirecte au niveau d’une césure)

Quelquefois d’un effort pour émerger de l’eau
On peut voir se débattre, un cygne aux blanches ailes

eau et on dysphonie vocalique directe entre 2 vers)

Quelquefois hors de l’eau, on peut voir un blanc cygne
eau et on dysphonie vocalique directe au niveau d’une césure)


DISCUSSION SUR L’EFFET DES DYSPHONIES PAR RAPPORT À LA STRUCTURE INTERNE DES MOTS

L’impression de dysphonie qu’engendrent certaines rencontres de phonèmes (notamment les dysphonies de contiguïté) pose un problème théorique dans la mesure où les mots, dans leur structure interne, peuvent comporter les mêmes rencontres de phonèmes sans que cela nous choque. Le meilleur exemple est sans doute la prononciation de la consonne géminée (en gras ci-dessous) dans un registre de langage très littéraire par rapport à la même rencontre au niveau d'une interface.

illimité
il lui dit

Comment expliquer ce paradoxe?

On remarquera en premier lieu que les cacophonies les plus rudes (homoconsonantiques) internes aux mots existent très rarement et que les hiatus internes sont rares, cependant ce n’est là qu’une conformation spécifique à la langue française. On peut alléguer que les mots d’une langue ont été sélectionnés au cours du temps et que se sont imposées des rencontres particulièrement heureuses alors que les cacophonies sont des rencontres fortuites ne correspondant à aucune logique phonologique. Ce sont même ces rencontres internes qui communiquent aux mots leur charme spécifique. En second lieu, les mots nous sont connus de sorte que les rencontres phoniques dont ils sont constitués nous paraissent normales. Il est possible que nous considérions intuitivement l’interface entre les mots comme des points spécifiques du discours pour lesquels les rencontres phoniques sont ressenties différemment. En dernier lieu, on peut remarquer que certains mots peuvent être difficilement considérés comme euphoniques en dépit de leur conformation constitutive, par exemple les mots texte", rareté..., du moins dans un contexte poétique. Quoi qu’il en soit, l’effet dysphonique des interfaces entre mots ne paraît pas devoir être contesté.

Le problème apparaît plus délicat encore si l’on compare la langue française à d’autres langues. Les mots des langues slaves, par exemple, présentent couramment des polyconsonantismes (jusqu’à 4 consonnes notamment en tchèque comme smr: la mort ou smrk: le sapin) quasiment imprononçables pour un organe vocal éduqué à une langue romane. Et ces associations consonantiques leur prêtent justement un charme spécifique. À l’inverse, certaines langues océaniennes accumulent les associations de voyelles. D’autres langues encore se complaisent dans le recours quasi-systématique aux diphtongues alors que nous considérons la netteté des phonèmes comme une qualité majeure dans notre langue. La notion de dysphonie ne peut donc se concevoir indépendamment de l’écosystème phonique que constitue la langue.


LES DYSPHONIES DISJOINTES OU ÉCHOS INCONGRUS

Nous nous intéresserons ici aux dysphonies dispersées (ou échos incongrus) dans le texte poétique par opposition aux dysphonies de contiguïté qui sont des dysphonies de contact. Contrairement aux précédentes, les dysphonies dispersées sont typiquement toutes des homophonies.

Il est difficile d’exclure totalement de telles homophonies parasites, mais la plupart passent inaperçues. Leur effet négatif n’est sensible que si elles occupent des positions non correspondantes et stratégiques dans le vers, comme le montre l’exemple suivant:

L’on vit alors aux cieux, briller l’homme de Rome
omme et ome dysphonie disjointe

L'automne dans ces corps, paralysés, rongés
Verse la féerie, de ses tons fulgurants.
Quand le soleil couchant, de rayons illumine

Homophonie: an de fulgurants et couchant, en discordance sur le plan sémantique, syntaxique et positionnel. En revanche an dans Quand passe relativement inaperçu et les 2 a de paralysés n’interfèrent pas du tout avec le a de la féérie.)

Au chapitre des homophonies incongrues disjointes peuvent être rattachées les liaisons successives sur une même consonne, la multiplicité des e caducs dans un syntagme.


DISCUSSION SUR LES DYSPHONIES AU NIVEAU HISTORIQUE

Très tôt les théoriciens, Malherbe, puis Boileau notamment, signalent l’inconvénient des cacophonies au même titre que les hiatus. Néanmoins, il apparaît que les classiques s'appuient sur une définition à notre avis très restrictive des cacophonies. Au lieu de considérer comme définition les cas où une même consonne est présente dans les deux syllabes séparant deux mots consécutifs, ils considèrent uniquement les cas extrêmes où s'agrègent plusieurs cacophonies. D'autre part, les cacophonies (même dans leur conception restrictive) ne nous paraissent pas avoir été l'objet d'une proscription aussi prononcée que les hiatus. Peut-on alléguer l'existence d'une moindre sensibilité à l'égard des cacophonies consonantiques qu'à l'égard des hiatus aux 16e ou 17e siècles? La différence entre la sévérité à l'égard des hiatus et la tolérance à l'égard des cacophonies peut surprendre.

Nous soupçonnons que l’importance des contraintes nécessaires à éviter les cacophonies (se surajoutant à celles de la rime) a détourné les théoriciens autant que les praticiens à proscrire les cacophonies consonantiques alors que le bannissement des hiatus, moins fréquents, demeurait possible. Ajoutons que dans la pratique, même Malherbe a été incapable de les proscrire absolument, de sorte que la proscription des hiatus ressemble souvent à une posture de rigueur littéraire. Il s’agit naturellement d’une hypothèse. Des effets circonstanciels d’ordre historique que nous ignorons peuvent être à l’origine de cette différence de traitement entre cacophonies consonantiques et hiatus.

Étonnante apparaît aussi à nos yeux chez les classiques l’ignorance totale des hiatus lorsqu’ils séparent des vers consécutifs, ce que nous interprétons comme une discordance entre la théorie et la réalité phonique (quoiqu'il y ait un arrêt temporel à la fin du vers). Là encore, l’évitement de ces cas permet de réduire les contraintes déjà lourdes qui pèsent sur le vers classique. Le passage d’un vers à un autre pourrait être le prétexte commode pour ignorer l’effet négatif du hiatus en cette circonstance. La considération selon laquelle les vers seraient indépendants sur le plan phonique s’oppose à l’emploi de la rime qui postule justement le contraire.


IMPORTANCE ET DENSITÉ DES DYSPHONIES

D'après une statistique succincte, nous évaluons le nombre de dysphonies (plus ou moins graves) à 1 pour 10 mots (environ 2 par ligne). Cette valeur n'est guère améliorée dans la poésie classique par rapport à la prose, bien que les hiatus y soient proscrits. Ce paradoxe s'explique car les redoutables contraintes qu'impose la poésie diminue considérablement la possibilité d'éviter les autres dysphonies, même les plus criantes.


LES E FERMÉS EN ÉCRITURE ET LECTURE

Différents types

Nous considérerons le cas très spécifique des e fermés (par exemple celui du mot "peu" par opposition à celui, ouvert, du mot "peur"). L'exemple suviant, lu sans respiration, sauf au niveau du point, en montre les différents types:

Le destin maleureux des humains comme un flot coule habituellement en un silence qui engloutit la vie labile. Puis tout s'évanouit dans la mort(e).

-Le: e caduc de monosyllabe non suivi de temps d'arrêt (pause ou respiration). Autres monosyllabes de ce type: me, te, ce, se... Ils peuvent être apocopés en langage très relâché. Ils sont obligatoirement prononcés dans un registre de langage littéraire. Ils ne sont jamais accents toniques, selon un phénomène reportant l'accent tonique sur le mot suivant (comparable à un proclitique du grec ancien).
-malheureux: e non caduc, interne au mot ("intra-lexical"), non susceptible d'être apocopé ni en prose, ni en poésie. Intensité sonore identique à toute syllabe intra-lexicale (médio-sonore)
-malheureux: e accent tonique terminal (il peut exister aussi, moins couramment, un accent d'attaque sur la première syllabe, surtout pour les mots longs)
-comme un: e élidé
-silence qui...: e caduc post-accentuel terminal dans le flux qui peut être apocopé (non prononcé) ou non. Il apparaît que ces e, selon les syllabes qui les suivent sont apocopés à 60 pour cent environ dans la prose déclamée. Leur intensité sonore est quasiment identique à celle d'un e interne au mot et leur durée identique. Plus le registre de langage est relâché, plus ce taux augmente, comme dans la chanson, la parole courante ou l'argot.
-labile: e caduc de polysyllabe suivi d'une pause (ici le point final) ou respiration (e ammui asthéno-tonique: très faiblement prononcé, 20 à 30% de l'intensité d'une syllabe médio-tonique). Ce e apparaît obligatoirement au niveau d'un point et généralement en prose au niveau d'un point-virgule, en revanche pas toujours au niveau d'une virgule. Il peut apparaître au niveau d'interface sans ponctuation à la discrétion du seul récitant (respiration).
-mort(e): La prononciation d'une consonne pure étant une impossibilité phonique, les mots se terminant scripturalement par une consonne (comme bal) devant une pause ou une respiration engendrent obligatoirement un résidus sonore peu différentiable d'un e asthéno-tonique, de sorte que par exemple la différence entre bal et balle est négligeable.
-habituellement: e caduc "intra-lexical" (à l'intérieur d'un mot). Dans un registre littéraire, il gagne presque toujours à être prononcé.

Rôle euphonique des e caducs

Il apparaît que les apocopes - ou non - des e caducs, varient selon les locuteurs suivant le lieu où ils placent les respirations. Celles-ci sont souvent intuitivement placées de manière à éviter les cacophonies. Lorsqu'ils sont prononcés, les e caducs agissent comme un système tampon permettant d'obtenir naturellement le discours le plus euphonique possible (par intercalation d'une voyelle neutre entre des consonnes incompatibles). Quand ils sont apocopés, ils peuvent éviter une dysphonie vocalique du son e. Considérons le premier exemple suivant en comparant la lecture d'un e apocopé ou non:

la parole d'un homme (e prononcé)
la parol' d'un homme (e apocopé)

La lecture apparaît beaucoup plus adoucie lorsque le e de parole n'est pas apocopé (évitant ainsi un enchaînement consonantique).

En revanche, dans le fragment suivant:

le mariage de ma sœur (e prononcé)

L'apocope du e de mariage n'introduit pas de dysharmonie très sensible (car la succession gd est moins abrupte que la succession ld de l'exemple précédent) et même évite la cacophonie vocalique ge, de (entre un e asthéno-tonique et un e médio-tonique, cacophonie très spécifique que nous considérerons plus loin).

Accumulation des e caducs

Le rôle bénéfique des e caducs dans l'euphonie entraîne néanmoins des inconvénients. Une grande densité de e caducs très rapprochés peut générer une gêne phonique et implique l'apocope obligée de certains d'entre eux. Considérons l'exemple suivant:

Une toute petite chose

La diction strictement conforme à la langue de ce syntagme (en prononçant donc tous les e caducs à la lecture) apparaît laborieuse, lourde. Observons qu'elle serait obligatoire en poésie. La diction prononcée naturellement par une personne lors d'une déclamation de texte en prose serait apocopée en évacuant un ou plusieurs e caducs. Un grand nombre de combinaisons hasardeuses sont possibles, dont voici quelques-unes

Une' tout' petit' chose
L'apocope du e caduc de une a été écrite une' au lieu de un' pour éviter la confusion avec la voyelle nasale un

ou

Une tout' petit' chose

ou encore

Une toute petit' chose

ou encore

Une tout' petite chose

Si maintenant nous considérons le syntagme suivant, en remplaçant l'article indéfini pour l'article démonstratif:

cette toute petite chose

nous remarquons que l'apocope du e caduc de cette entraîne une cacophonie difficilement tolérable qui amènera à éviter naturellement cette lecture.

L'introduction de polysyllabes au lieu de monosyllabe rend une lecture encore plus laborieuse si l'on veut respecter la prononciation des e caducs:

Une pareille bénigne chose

Apocope en fonction du type de mot et d'interface

Par ailleurs, on remarquera que les syllabes biconsonantiques terminées par un e caduc entraînent presque toujours la prononciation de ce dernier (règle des 3 consonnes), pour une raison d'euphonie évidente. En revanche, la réciproque de cette règle ne s'applique pas.

On note par exemple dans la déclamation d'un texte littéraire en prose un pourcentage de terminaisons égal à 12 pour "le", 22 pour "me", 45 pour "ne", 62 pour "te".

Il apparaît également une loi de limitation: plus le mot est long, plus l'apocope s'impose.

On note un taux de 48 % de e post-accentuels prononcés pour des mots de 2 syllabes (en comptant la syllabe qui porte le e terminal) qui descend à 34 % pour un mot de 4 syllabes.

Statistiquement, l'on rencontre environ 3,5 e caducs par phrase de longueur moyenne (soit 1 tous les 6 mots), 0,57 élisions par phrase, mais il faut considérer un écart-moyen important pour ce type de statistique. Les cas d'accumulation ponctuelle de e caducs peuvent donc être relativement importants. Il s'avère que c'est surtout le positionnement de ces e plus que leur densité globale qui va déterminer la gêne qu'ils occasionnent, le risque d'apocope et l'indétermination consécutive de la lecture. Il apparaît également dans cette statistique une faible fréquence de la combinaison la plus euphonique, l'élision (5,7 fois plus de e caducs que d'élisions).

Cas particulier de la syllabe re

L'on doit signaler le cas du e caduc associé à certaines consonnes, en particulier la consonne r.

La bagarre cessa.

Le taux de prononciation de la syllabe re tombe à 4 % dans la prose littéraire.

La licence poétique que représente le mot encor privé de son e post-accentuel: "encor" semble confirmer la gêne occasionnée par cette syllabe. Néanmoins, en dehors de ce cas particulier, elle n’a jamais été proscrite par la poésie classique. Il est possible d’établir une échelle de compatibilité des e caducs en fonction des syllabes (notamment pour les cas du l et du m), quoique le cas de la syllabe re se caractérise, nous semble-t-il, par une incompatibilité très élevée par rapport à toute autre syllabe.

La qualité du r en tant que demi-voyelle (selon la classification grecque ancienne) pourrait expliquer cet effet (quoique le rhô du grec ancien, phonologiquement, ne soit pas le même que le r français). On connaît de même en grec ancien l'exception des mots de la première déclinaison dont le radical se termine par la lettre ρ. Ces mots se déclinent comme ceux dont le radical se termine par une voyelle. Ex: ἡ ἡμέρα. Et le ρ est la seule consonne à pouvoir comporter un esprit, comparablement à une voyelle Ex: ῥᾴδιος.

Incompatibilité du e caduc prononcé en cas de ponctuation

Si le e post-accentuel se trouve sur une interface lexicale au niveau d'une liaison grammaticale faible (entre adjectifs, appositions, entre proposition indépendantes ou phrases différentes), la prononciation de ce e altère la compréhension du texte pour le cas où l'on éviterait un arrêt temporel. Ce type d'interface correspond généralement à tout type de ponctuation. L'apocope ou un arrêt temporel (générant un e ammui asthéno-tonique) s'imposent donc obligatoirement dans ce cas.

Exemple:

Les jaizes, micas sont brillants.

La prononciation du e de "jaizes", non suivie d'arrêt temporel (donc avec une intensité médio-tonique) entraîne la fausse interprétation à l’audition selon laquelle “jaizemica” serait un seul mot ou un mot composé “jaize-mica”. Cette confusion, nous semble-t-il, ne se produit pas en l’absence de e post-accentuel comme dans l’exemple suivant:

Les grenats, micas sont brillants.

Conclusion concernant les e caducs apocopés ou non

En résumé, l'apocope systématique des e caducs multiplie à chaque occurrence les enchaînements consonantiques entre les mots, ce qui n'est pas propice à l'euphonie. La prononciation des e caducs, permet d'amortir les rencontres trop abruptes entre les mots, et donc d'obtenir une langue plus douce, plus fluide. Cependant, si le nombre de e caducs prononcé effectivement est élevé, cette disposition produit aussi un inconvénient en alourdissant le discours. Par ailleurs, elle peut être génératrice de dysphonies vocaliques supplémentaires. Dans la réalité de l'écriture, les e caducs sont statistiquement en nombre trop élevé et très souvent malpositionnés, de sorte que la prose serait impraticable si on voulait les prononcer tous. L'apocope, réalisée de manière instinctive par le lecteur, est la règle. L'avantage du e caduc comme voyelle séparatrice en français est sa légèreté. Cette caractéristique supprime la nécessité d'une syllabe précédente très tonique et surtout elle permet ce miracle de l'euphonie que représente l'élision (souvent impossible avec les voyelles tampons trop appuyées dans les autres langues romanes). Son inconvénient provient de cette même légèreté qui peut entraîner facilement l'abus de l'apocope et tendre ainsi vers un discours relâché, moins euphonique. Par ailleurs, l'uniformisation de la voyelle en e (au lieu de o, a, é, i... dans les autres langues romanes) est responsable d'une disparition des désinences possibles et peut générer de nombreuses ambiguités sémantiques et grammaticales (en particulier l'absence de prononciation des terminaisons désignant le pluriel (exemple rose, roses, en italien: singulier: rosa, pluriel: rose avec prononciation é du e, en espagnol: singulier: rosa pluriel: rosas, avec prononciation du s).

e élidé

Le e élidé ne pose en lui-même aucune difficulté dans la mesure où il n'est pas prononcé, cependant la présence d'une ponctuation à ce niveau pose un problème épineux. Si la ponctuation est un point ou un point-virgule (pause), il est évident que l'élision ne peut se concevoir, du moins en prose. En revanche, s'il s'agit d'une virgule, apparaît alors une contradiction insoluble entre l'arrêt momentané et l'élision. La règle en poésie classique est le primat de l'élision, au niveau d'une césure comme au niveau de tout signe de ponctuation. Dans la pratique déclamatoire de la poésie, cette règle est loin d'être appliquée, générant des e asthéno-toniques illicites à l'intérieur du vers. En déclamation de la prose, il est assez courant que l'arrêt temporel prime sur l'élision (ce qui occasionne inévitablement un hiatus en raison du e asthéno-tonique résultant).

Considérons l'exemple suivant:

Selon sa variété, cette fleur est mauve, écarlate, incarnadine, indigo.
Si l'on veut interpréter la virgule comme un arrêt temporel, la prononciation de mauve, écarlate, indigo correspond à mau vécarlate, tincarnadin, nindigo, entraînant une déformation des mots contestable.

Il apostrophe, insulte, injurie.
De même, la prononciation de apostrophe, insulte, injurie avec un arrêt temporel au niveau de la virgule correspond à apostro (o grave), phinsul, tinjurie

Il est donc préférable de marquer une virgule tombant au niveau d'une élision par un marquage privilégié de l'accent tonique à ce niveau plutôt que par un arrêt temporel.

e surajouté

L'erratique adjonction d'un e prononcé à la lecture lorsque l'interface entre deux mots concerne certaines consonnes particulièrement incompatibles peut se rencontrer.

le vent d'est (e) soufflait.

Une fois de plus, le e surajouté instinctivement par le locuteur agit de manière à éviter une cacophonie. Il s'agit d'une adaptation en contradiction avec l'écriture, donc erratique, mais justifiée dans la pratique courante par l'exigence d'euphonie. En lecture littéraire, ce e ne pourra évidemment pas être ajouté. Il appartient donc à l'auteur d'éviter de telles rencontres consonantiques.


RESPIRATIONS ET E POST-ACCENTUELS

Positionnement variable des respirations

Les respirations sont des temps d'arrêt intermédiaires à l'intérieur d'un syntagme. Ils ne sont généralement déterminés par aucune ponctuation, ce qui est une autre source d'indétermination du texte. Ces cas sont avérés lorsqu'un syntagme atteint une certaine dimension critique, mais également lorsque ces respirations permettent naturellement d'amortir l'effet négatif d'une cacophonie. Exemple:

La prudente parade parfois s'impose quand les causes majeures d'un accident surviennent.

On peut définir pour cet exemple les possibilités de respiration suivantes:

La prudente parade parfois s'impose / quand les causes majeures d'un accident endémique surviennent.

ou

La prudente parade / parfois s'impose quand les causes majeures d'un accident endémique surviennent. (1)

ou encore

La prudente parade / parfois s'impose / quand les causes majeures d'un accident endémique surviennent. (2)

La prudente parade / parfois / s'impose / quand les causes majeures d'un accident endémique surviennent. (3)

ou encore

La prudente parade / parfois / s'impose quand les causes majeures d'un accident endémique surviennent. (4)

ou encore

La prudente parade / parfois s'impose quand les causes majeures / d'un accident endémique surviennent. (5)

En théorie, on pourrait considérer qu'une telle phrase, ne comportant pas de virgule, devrait être prononcée in extenso sans respiration, mais sa longueur excessive apparaît gênante aussi bien pour le locuteur que pour l'auditeur. On pourrait aussi considérer que la phrase est insuffisamment ponctuée par l'auteur, ce qui se concevrait pour la séparation de parfois par des virgules dans les versions (3) et (4), mais l'emploi de la virgule, eu égard à sa signification grammaticale, ne se concevrait pas pour écrire les versions (1) (2) et (5). Ce serait également insuffisant pour briser le dernier syntagme, trop long. La réalité phonique montre que de nombreuses respirations, hors ponctuation, sont surajoutées par les récitants de texte littéraire, souvent en cas de longueur excessive des syntagmes, mais parfois de manière aléatoire.

Conséquences des respirations, loi de limitation

On remarquera dans l'exemple précédent que le e caduc de prudente ou celui de parade risque d'être apocopé ou non selon la place de la respiration.

En poésie, les respirations sont généralement limitées aux fins de vers. Cette indétermination des respirations dans la prose pourrait paraître de prime abord sans incidence. Elle intervient d'abord lorsqu'elle se produit après un e post-accentuel. En effet, celui-ci, qui pouvait dans le flux être apocopé ou non, se transforme au niveau de l'arrêt temporel occasionné en e ammui asthéno-tonique. Si la respiration se produit au niveau d'une élision, il apparaît un évitement de l'élision très contestable.

La place des respirations interagit également avec les e caducs d'une manière plus subtile. En effet, on constate une loi de limitation: plus un e caduc est éloigné d'une respiration ou d'un accent tonique, moins il apparaît supportable et induira plus facilement son apocope. Néanmoins, si le mot concerné ne comporte qu'une syllabe avant son e post-accentuel, il pourra être suivi par un nombre non limité de syllabes avant un accent tonique ou un arrêt temporel.

On comparera les cas suivant où le nombre de syllabes entre le e post-accentuel de "remugle" et l'accent tonique suivant le plus proche (en gras) est de 2, 3, 4, 5 syllabes:

un remugle puissant pénétra dans ma narine.

Un remugle déplaisant pénétra dans ma narine.

Un remugle nauséabond pénétra dans ma narine.

Un remugle puissant et poivré pénétra dans ma narine.


Cette propriété pourrait évoquer les lois de limitation dans certaines langues comme le grec ancien (règle de l'antépénultième). Elle n'y ressemble que de très loin. La règle de l'antépénultième en grec ancien se définit par rapport à un mot et non un ensemble de mots, c'est-à-dire qu'elle limite au maximum à 2 brèves ou une longue le nombre de syllabes postérieures à l'accent tonique. Rien n'interdit par ailleurs, du moins dans la prose, les suites de syllabes correspondant à plus de 2 brèves sans accent tonique. Exemple (Longus Δάφνις καὶ Χλόη)
, ἦχος ὀρνίθων μουσικῶν,
Une longue et 2 brèves entre les accents toniques des syllabes "νί" et "κῶν". cas cependant assez rare.

e post-accentuel suivi de syllabe comportant un e

Il apparaît qu'un e post-accentuel prononcé lorsqu'il est suivi par une syllabe comportant un e entraîne une certain effet cacophonique. Exemple:

Le souffle de la vie
(e de souffle et e de)

On remarquera que les suites de monosyllabes ne sont pas concernés. Exemple:

Je me lève

Cet inconvénient relativement discret finit cependant par constituer une gêne évidente lorsque ce type de situation se présente régulièrement, notamment en poésie.


TRAITEMENT DES LIAISONS

Le traitement oral des liaisons occasionne une indétermination très préjudiciable à la langue littéraire en raison de l'opportunité laissée au lecteur de la réaliser ou de l'éviter. Ce choix dépend généralement du degré d'incongruité phonique de la liaison, mais également du registre plus ou moins élevé du texte sur le plan littéraire. La poésie classique, en principe, rend obligatoire toute liaison possible pour éviter un hiatus. c'est à l'auteur d'éviter certaines rencontres générant de telles liaisons dysharmonieuses. Les liaisons en s occasionnées par les pluriels apparaissent obligatoires dans un langage soutenu car ne pas les respecter entraînerait une confusion avec le singulier. De même, les liaisons en t, en r, relativement discrètes, sont respectées. Elles ont l'avantage de communiquer au discours une discrète élégance et de distinguer ainsi le texte littéraire du texte courant. En revanche, tous les autres types de liaisons, notamment en p, déterminent des associations plus ou moins bizarres qui rendent souvent l'hiatus préférable, du moins en prose.

L'exemple suivant présente ces différent cas de liaisons susceptibles d'engendrer des indéterminations et une lecture erronée.

Des zinnias éteints se fanaient en s'effeuillant d’un coup ainsi dans la boue, des résédas rouges et bleus doucement attendaient leur décomposition

-Des zinias: liaison normale en s
-zinias éteints: liaison en s sur une syllabe tonique indiquant un pluriel ou sinon occasionnant un hiatus
-fanaient en:: liaison en t indiquant un pluriel ou occasionnant un hiatus
-coup ainsi: liaison incongrue ou hiatus
-rouges et: liaison en s indiquant un pluriel devant un e caduc, risque de lecture incorrecte par apocop(élision erratique)
-doucement attendaient:: cacophonies de liaison en t ou hiatus

Il apparaît au niveau des liaisons une difficulté comparable au problème de l'élision lorsqu'une ponctuation s'interpose. Il convient sans doute d'appliquer la même règle: appuyer l'accent tonique précédent la virgule sans arrêt temporel, lequel est réservé pour les ponctuations plus fortes (différents types de points).


PRÉCONISATIONS SPÉCIFIQUES À LA PROSE

Préconisation concernant les e post-accentuels

Considérant tous les effets dysphoniques occasionnées par les e caducs, et notamment l'indétermination du texte qu'ils créent, il nous semble que la seule solution pratique soit de les éviter totalement à l'intérieur d'une phrase, sauf cas d'élision. Leur tolérance ne pourrait se faire que dans des conditions rigoureuses régissant les syntagmes, ce qui est le cas en poésie et non en prose.

L'augmentation des rencontres consonantiques consécutive à cette préconisation ne nuira pas à l'euphonie dans la mesure où l'on évité simultanément les cacophonies.

Par cette préconisation, on obtient une grande homogénéité phonique du texte qui renforce la quasi-absence d'accentuation tonique de la langue française puisque les accents toniques obligatoires les plus marqués précèdent les e post-accentuels.

L'avantage de cette solution est sa simplicité. En revanche, il est vrai qu'elle occasionne une contrainte importante au niveau de l'écriture. Néanmoins, il est possible d'obtenir sans contraintes extrêmes de longues phrases sans e caduc en multipliant les élisions (grâce à des mots commençant par une voyelle).

Une image idyllique en ma pupille alors pénétra.
4 e sont élidés grâce à des mots commençant par une voyelle: image, idyllique, en, alors

L'évitement des e internes (intra-syntagmatiques) rejoint en partie la règle à laquelle s'était contraint Georges Pérec dans son célèbre roman La Disparition. Il s'agissait d'une contrainte purement gratuite visant à la virtuosité de l'écriture dans le cadre de l'oulipo, le refus total d'utiliser la lettre e, justement parce qu'elle était la plus courante de la langue française. Il est assez symptomatique que l'on ne se soit (à notre connaissance) nullement préoccupé des conséquences phoniques d'une telle règle, ce qui montre au niveau des créateurs en prose une certaine indifférence à l'euphonie.

Préconisation concernant les arrêts temporels

Nous définirons la présence ou l'absence d'arrêt temporel en fonction de la ponctuation, en supposant que la virgule soit utilisée par l'auteur uniquement en cas de liaison grammaticale faible (entre adjectifs, appositions, propositions indépendantes). Aucun arrêt temporel ne devra se trouver sur les interfaces sans ponctuation ou présentant une virgule. Et l'arrêt temporel sera obligatoire pour les autres ponctuations.


PRÉCONISATIONS SPÉCIFIQUES À LA POÉSIE

La versification présente une structuration syntagmatique précise, qui permet l'introduction des e post-accentuels, lesquels sont toujours prononcés, sauf en cas d'élision. Il est rappelé que dans ce cadre métrique tout arrêt temporel ne peut se produire et se produit obligatoirement en fin de vers. Néanmoins, certaines préconisations particulières seront nécessaires.

e post-accentuel - loi de limitation en poésie

Il faut rappeler en premier lieu l'impossibilité d'un e post-accentuel au niveau d'une césure.

Pour ce qui est des autres cas concernant les e post-accentuels en poésie, voici la préconisation qui nous paraît la plus idoine concernant cette loi de limitation que nous avons présentée précédemment.

Le e post-accentuel d'un mot ne peut être suivi par plus de 3 syllabes avant un accent tonique sur une syllabe terminale, sauf si ce mot comporte une seule syllabe précédant son e post-accentuel.

Cette particularité concerne notamment les octosyllabes.

La violette répand son baume. À ÉVITER
4 syllabes après le e caduc de violette

La valériane s'épanouit. CONGRUENT
3 syllabes après le e caduc de valériane

La menthe répand son odeur. CONGRUENT

Il y a plus de 3 syllabes après "menthe", mais il s'agit d'un mot constitué d'une seule syllabe suivie de son e post-accentuel.

Cette préconisation concerne les octosyllabes et ne peut concerner l’alexandrin car elle est en ce cas automatiquement respectée. En effet, l’accent tonique le plus éloigné se trouve à la 6ème syllabe de l'hémistiche. Si un mot possède au minimum 2 syllabes précédant son e terminal, il ne pourra pas se trouver à plus de 3 syllabes de l'accent tonique.

Tulipes fleuriront / quand viendra le printemps. CONGRUENT

Le mot “Tulipes” comportant 2 syllabes avant son e post-accentuel terminal se trouve à 3 syllabes de l’accent tonique “ront”.

Nombre de e dans un un vers ou un syntagme déterminé par une césure

On n'admettra qu'un seul e caduc à l'intérieur d'un syntagme limité par une fin de vers ou une coupe accentuelle (dont notamment la césure).

La haine s'éteignit, comme toute rumeur À ÉVITER
e caduc de comme et toute

La haine s'éteignit, comme la renommée CONGRUENT
e caduc de comme et toute

e post-accentuel suivi du son e

On évitera cette situation, présentée par l'exemple suivant (e e post-accentuel suivi d'un e (ou eu) non accent tonique:

le gouffre de la Mort À ÉVITER
succession: ffre de)

Les sombres feux CONGRUENT
"feux" est accent tonique)


e post-accentuel au niveau d'une liaison grammaticale faible

Comme nous l'avons montré précédemment, la présence d'un e au niveau d'une interface à liaison grammaticale faible entraîne une gêne perceptible. L'auteur évitera donc cette situation:

Les jaizes, les micas, sont des minéraux purs.

En revanche, le e passe très bien s'il s'agit d'une liaison grammaticale forte:

Dès l'aube, nous marchons à travers la forêt.


PRÉCONISATIONS COMMUNES À LA PROSE ET À LA POÉSIE

Les préconisations communes à la prose et à la poésie portent généralement sur les dysphonies de contact ou les échos, les liaisons

Préconisations concernant les élisions et liaisons

Toute élision et toute liaison sera obligatoire lorsqu'aucun arrêt temporel ne s'interpose pas au niveau de l'interface lexicale considérée. En prose, ce sera pour toute interface sans ponctuation ou présentant une virgule, donc sur liaison grammaticale faible. Pour la poésie, ce sera pour toute interface à l'intérieur d'un vers, donc pour tous types de liaisons grammaticales.

Des fleurs séchées, éparses.
liaison entre séchées et éparses malgré la virgule)

Il prit des crayons, verts, bleus, orange
(liaison entre bleus et orange malgré la virgule)

Certains cas de liaisons incongrues devront être évités.
Il bascula d'un coup, afin de s'échapper À ÉVITER
la liaison coup afin est incongrue, si on ne la fait pas il y a hiatus, ce qui est illicite)

Les liaisons consécutives par la même consonne devront être évitées.

Des écrans illuminés À ÉVITER
entre Des et écrans, zi entre écrans et illuminés)

Il lui prit sa sandale de verre et s'en alla au loin.
il lui: cacophonie, sa san... (cacophonie), ...le de: cacophonie, s'en écho avec san... de sandale, la au: hiatus)

Toute cacophonie consonantique (y compris par liaison) devra être évitée, que les mots concernés appartiennent ou non au même paragraphe. La répétition de certaines consonnes incompatibles sera évitée: sse et ze, f et v, ge et ch..., de même les répétitions de consonnes dues aux liaisons.

Lors il fit au cornac, un signe imperceptible.
L'animal se baissa, puis l'homme descendit
À ÉVITER
imperceptible et L'animal

L'animal se baissa, cependant il barrit À ÉVITER
baissa, cependant

L'homme fut vénéré, comme une idole sainte À ÉVITER
fut vénéré)

Il était arrivé, depuis un an déjà À ÉVITER
était arrivé)

Les hiatus devront être évités, sauf si les mots concernés n'appartiennent pas au même paragraphe. Pour la poésie versifiée, cette préconisation vaut aussi bien à l'intérieur du vers qu'entre deux vers. Entre les paragraphes, on évitera les hiatus homo-syllabiques.

L'hiver est arrivé, les hirondelles fuient
Un vent glacial pénètre, au fond de la forêt
PEU CONGRUENT
hiatus entre fuient et Un)

L'hiver est arrivé, ainsi fuient les saisons PEU CONGRUENT
hiatus entre arrivé et ainsi)

Il s'ensuit qu'à l'intérieur d'un paragraphe, tout vers en poésie et toute phrase en prose doit commencer par une consonne. En effet, si un vers se termine par un e ammui, il y a hiatus avec le vers suivant commençant par une voyelle. Si le vers se termine par une consonne, on est ramené au cas précédent en raison du du reliquat vocalique en e qui suit tout flux sonore.

L'hiver est arrivé, l'hirondelle s'envole
Un vent glacial pénètre, au fond de la forêt
PEU CONGRUENT
selon le temps d'arrêt plus ou moins long que l'on respecte à la fin du vers, il y a entre s'envole et Un soit un hiatus, soit une élision illicite)

Les plantes étalaient, un vert luisant ou mat
Un arbre s'éployait, dans le ciel azuré
À ÉVITER
une liaison illicite ou un hiatus ne peuvent être évités entre mat et Un)

Notons que le h aspiré, assimilable à une consonne muette, ne peut engendrer d'hiatus.

On évitera les allitérations et assonances incongrues, c'est-à-dire les sons identiques séparés par un ou plusieurs sons lorsqu'aucun effet de symétrie ne le justifie pas (écho).

Dans mon esprit, soudain, je vis l'Homme de Rome À ÉVITER
Homme et Rome)

Le vide alors s'ouvrit, effrayant, terrifiant CONGRUENT
allitération licite de effrayant et terrifiant)

Préconisation concernant les e intra-lexicaux (à l'intérieur des mots)

Nous préconisons que tous les e intra-lexicaux soient prononcés, ce qui distingue la prose littéraire du langage courant.

Il convient d'ajouter que la systématisation des dysphonies afin de permettre un cadre pratique pour les éviter, demeure insuffisante à supprimer dans un texte toutes les parties dont l'élocution ou la lecture est laborieuse. En dernier recours, c'est l'épreuve du gueuloir - selon les termes propres utilisés par Flaubert - qui permet de les détecter.


RECHERCHE POSITIVE DE L’EUPHONIE

Si nous nous livrons à la suppression de toutes les dysphonies: cacophonies, hiatus, liaisons incongrues... nous obtenons un texte qui offre un certain degré d’euphonie qu’on pourrait qualifier de neutre. En effet, il résulte de l’exclusion de phonèmes et non pas d’un choix pertinent de phonèmes destinés à créer des effets phoniques spécifiques.

À partir d’un tel texte poétique, il apparaît possible d’y introduire différentes qualités: souplesse, fluidité ou au contraire raucité, comique.... en privilégiant l’emploi des phonèmes les plus pertinents à rendre l’effet désiré. La fluidité s’accorde à un contenu sémantique approprié (scène empreinte de grâce, sujets féminins, évocation du monde aquatique, de musique mélodique, scènes de tendresse...). La rudesse s’accorde au contraire à un contenu sémantique plus heurté: action violente, colère, expression de désagrément... Plusieurs facteurs peuvent concourir à réaliser ces expressions:

-choix des sonorités internes aux mots

On peut augmenter la fluidité du texte en privilégiant les mots dépourvus de syllabes bi ou triconsonantiques et l’on peut au contraire lui communiquer un caractère heurté en sélectionnant ces phonèmes. Certaines consonnes, dans les syllabes monoconsonantiques elles-mêmes favorisent la fluidité (n, m, v, d, g) par opposition à des syllabes plus dures (r, t, c, x). La voyelle i évoque la vivacité, la voyelle a évoque la sensualité... Par ailleurs, la longueur des mots intervient. Les mots longs favorisent le balancement langoureux alors que les mots courts favorisent le rythme saccadé. Ces choix se réalisent inconsciemment et résultent également d’une conformité naturelle entre la sonorité des termes et leur signification.

-Choix du type d’interface entre les mots

Il est possible d’augmenter la fluidité du texte et de permettre une articulation plus aboutie des termes dans le discours poétique en privilégiant les élisions, ce que permettent déjà les contraintes que nous avons formulées. Les e ammuis asthéno-toniques au niveau des arrêts temporels (liaisons grammaticales faibles en prose, fin de vers en poésie produisent également un effet phonique positif. Les e post-accentuels à l'intérieur du vers favorisent un effet rythmique par les accents toniques qu'ils occasionnent particulièrement.

Partout l'on voit surgir, dans le faisceau des branches
Sa gentille frimousse, aux longs cheveux d'ébène.
L'éphélide en points roux, tachette sa peau blanche.
Ses prunelles noisette, irradient son visage.


Ces vers présentent 3 e ammuis asthéno-toniques en fin de vers au total sur les 4 vers, 2 élisions au niveau de la césure, néanmoins 6 syllabes biconsonantiques sur 39 syllabes monoconsonantiques, 3 e caducs à l’intérieur des vers

Las, au feu je condamne, ainsi mon vers épique
Dilatant rhétorique et logorrhée futile.
Vainement je m’épuise, en un genre uniforme
Pour éviter l’emphase, et la fade hyperbole
Car l’odieux Musagète, en riant m’abandonne.


Ces 5 vers artificiels composés pour illustrer les facteurs de l’euphonie comportent

-uniquement des césures en élision
-uniquement des e ammuis asthéno-toniques en fin de vers
-aucun e post-accentuel à l’intérieur d’un syntagme
-7 élisions au total
-aucun phonème à consonne multiple
-uniquement des phonèmes formant une succession consonne voyelle
-un grand nombre de consonnes douces

Par ailleurs, nous ne devons pas oublier - ce qui est hors de notre propos dans ce chapitre - que la fluidité du texte poétique dépend également de la métrique.

L'euphonie positive est également consécutive de la place et de la distribution des homophonies dans le texte, en particulier poétique. La rime et les assonances en sont un exemple pour la poésie.


PRÉCONISATIONS D'ORDRE SYNTAXIQUE

Les préconisations de syntaxe considérées ici correspondent à un souci d'élégance et de clarté supérieures à ce qu'exigent la simple application des règles grammaticales obligatoires de la grammaire. Elle s'imposent aussi bien à la prose qu'à la poésie. Ces préconisations, dans l'ensemble, se ramènent à l'évitement de répétitions concernant des conjonctions et prépositions (qui, que, quand, de, dans...).

Les prépositions, les participes présents, les participes passés (en dehors de ceux qui font partie d'un groupe verbal), les conjonctions ne seront admis qu'une seule fois dans une même phrase, sauf dans une structure en cascade ou encore symétrique.

Pour lui notre soleil, qui n'est plus qu'une étoile À ÉVITER
répétition illicite de que et qu'en structure emboîtée

Pendant que les soldats, surveillent les provinces
Que centurions, légats, tribuns ou bien questeurs
BON
répétition licite de que en structure cascade

Le solide rempart, du sol de la patrie À ÉVITER
compléments de nom emboîtés introduits par de

Des colliers de rubis, miroitaient dans la nuit À ÉVITER
La répétition de des et de est illicite même si les deux termes n'ont pas la même fonction

Les étoffes de soie, de linon, de batiste BON
compléments de nom en cascade

Muré dans son église, il avait le teint pâle
D'une momie séchée, qui ne voit point le jour.
À ÉVITER
répétition illicite des participes passés muré et séché, même si le second n'introduit pas une proposition secondaire comme le premier

Les yeux jaunis, cernés, le front couperosé BON
participes passés en position symétrique

La répétition des participes et de leurs noms ou adjectifs dérivés sera évitée lorsqu'ils sont utilisés en structure emboîtée et non en cascade ou en situation symétrique. Cette répétition est mieux tolérée par les participes passés que par les participes présents.

L'on voyait dans le fond, les cadavres sans teint
De temps en temps laissant, des stigmates sanglants
À ÉVITER
répétition de laissant et sanglants

L'on voyait dans le fond, les noirs agonisants
De temps en temps laissant, des gouttes écarlates
À ÉVITER
répétition de agonisant et laissant

REGISTRE DE LANGAGE

Chaque texte utilise un registre de langage correspondant au choix délibéré de l'auteur. Il paraît donc au premier abord illégitime de fixer une quelconque préconisation dans ce domaine. En réalité, il semble que les auteurs, généralement, utilisent des tours, expressions parfois dysharmonieuses, relâchées, terme ambigus... sans qu'il s'agisse d'une volonté manifeste. Ce résultat traduit simplement la manière souvent prosaïque - relativement dénuée de souci littéraire - selon laquelle les termes parviennent à notre esprit. Il convient donc, par un travail a posteriori, de rechercher et remplacer ces expressions traduisant un registre de langage peu littéraire.

Quelques exemples avec leur substitut plus littéraire - qui souvent est très simple - permettront de saisir cet aspect de l'écriture.

Je me rends compte de mon oubli
Je m'aperçois de mon oubli

L'expression se rendre compte ne possède littéralement aucune significaion

Il était en train de manger
de même il est plus idoine d'utiliser un imparfait que l'expression être en train de, extrêmement inélégante, en l'occurrence: Il mangeait

L'état de la maison laissait à désirer
exemple d'expression qui n'a guère de signification au sens premier, préférer par exemple: La maison se trouvait dans un état désordonné

Il te faudra seulement venir
l'emploi du terme "seulement" dans le sens de "uniquement" gagne à être évitée, en l'occurrence, préférer: Il te faudra venir uniquement



EUPHONIE, INSPIRATION ET TRAVAIL
LITTÉRAIRE

Le développement de cette analyse pourrait laisser penser jusqu’ici que l’euphonie résulte uniquement d’un travail littéraire (éviction des dysphonies, élaboration des homophonies positives), donc d’une opération consciente. Ce serait oublier l’importance de l’inspiration capable de fournir inconsciemment une matière textuelle dont le degré d’euphonie peut varier selon les auteurs, le moment, le type de texte... Sans oublier que l’euphonie au sens large se trouve initialement inscrite dans le tissu de la langue.

Les textes en prose d’un récit sont peu susceptibles d’avoir été corrigés par les auteurs dans le sens de l’euphonie, eu égard à la moindre importance de cet aspect dans ce genre littéraire. Ils peuvent donc être significatifs d’une propension naturelle des auteurs à satisfaire inconsciemment les conditions de l’euphonie. Nous avons ainsi utilisé des récits de différents auteurs (connus ou moins connus) dans le cadre de l’analyse textuelle statistique pour y déceler les marqueurs de la dysphonie et mesurer ainsi la fluidité textuelle. En voici les conclusions générales. On se reportera par le lien qui suit au document original.

Analyse statistique textuelle pour les auteurs

Seuls les cas les plus sévères de dysphonies ont été considérés: hiatus homovocaliques, cacophonies poly-consonantiques, homo-syllabismes consécutifs, homo-consonantismes consécutifs. La somme de ces dysphonies fait apparaître un rapport de 1 à 2 entre les auteurs, ce qui est considérable. Nous trouvons notamment l’ouvrage Quelques parts dans les ténèbres de Jubert à un niveau de 6,6 dysphonies par page contre 3,17 pour Le diable au corps de Radiguet. Colomba de Mérimée présente un niveau de 5,55. Tous calculs de fiabilité statistique effectués, on peut en déduire qu’il existe effectivement une différence de fluidité dans la production naturelle des auteurs, indépendamment de tout travail littéraire en ce sens.

Les variations par catégories apparaissent également significatives:

hiatus homo-vocaliques 1,26 à 3,3
Cacophonies poly-consonantiques 0,08 à 0,3
homosyllabismes consécutifs 0,84 à 1,97
Homo-consonantismes consécutifs 0,55 à 1,38

On conçoit assez bien que l’esprit élabore naturellement sa syntaxe en utilisant les termes qui heurtent le moins la sensibilité phonique, ce qui correspond au moindre effort d’énonciation. Et cet aspect apparaît peut-être plus sensible encore en ce qui concerne l’art oratoire improvisé par suite d’une correspondance logique entre la facilité kinesthésique de l’organe vocal et la congruence phonique.

Sur le plan rythmique, l'inspiration a pu exercer naturellement son influence sur la longueur des syntagmes. nous avons déterminé que plus les syntagmes étaient longs, plus ils occasionnaient d'indétermination sur la prononciation des e caducs. En définitive, l'écriture de phrases courtes, évitant par ailleurs les anomalies syntaxiques, apparaît comme la préconisation d'écriture la meilleure, au niveau le plus élémentaire comme le plus élevé.

Mis à part l’éviction des hiatus - qui ne représentent pas le plus grand nombre de dysphonies dans un texte - il apparaît que la recherche de l’euphonie a probablement joué un rôle quasiment négligeable dans la composition poétique classique, puis moderne. Cela même si l'on veut bien excepter Musset, Verlaine et quelques rares auteurs férus d’euphonie. Ce serait donc la marque inconsciente de l’euphonie par l’intermédiaire de l’inspiration qui apparaîtrait.


EXEMPLES RÉCAPITULATIFS COMMENTÉS

Nous présenterons ici quelques exemples de texte en version originelle, puis selon un essai de version euphonique. L'intérêt ni même le sens du texte lui-même ne doivent pas être considérés.

TEXTE POÉTIQUE

L'enfant au ventre rond, derrière son troupeau
Avance en tapotant dans ses petits sabots.
Afin de soulager ses jambes défaillantes,
Elle tient par la queue, une vache puissante.

Elle serre un cabas bourré de vêtements;
Chaussettes, pantalons dont les trous sont si grands
Qu'ils se ront rapiécés, chamarrés de reprises,
Pendant que le bétail calme sa gourmandise.

De loin, son homme crie: «As-tu perdu le Nord?»
Les bêtes auraient dû brouter une heure encor...
Et frappant les museaux dirigés vers l'étable,
Il les tourne vers le pâtis. Mais la coupable

Ouvre son devantier, et s'approchant de lui,:
«Vois!, ne me gronde pas, je t'apporte un trouli!.»
L'enfant vagit alors, gêné par la lumière.
«Retourne à la maison» dit simplement le père.

Voici un essai d'écriture euphonique à partir de ce texte:

L'enfant trop corpulente, en menant son troupeau
Marche sur le chemin dans ses petits sabots.
Pour soulager du poids, ses jambes défaillantes,
La fille par la queue, tient sa vache puissante.

Elle serre un bissac empli de vêtements;
Braies, gilet et chandail aux accrocs si béants
Qu'ils seront apiécés, chamarrés de reprises,
Pendant que le bétail calme sa gourmandise.

De loin, son homme crie: «As-tu perdu le Nord?»
Les bêtes auraient dû brouter une heure encor...
Lors, tapant les museaux dirigés vers l'étable,
Son bras les en retient. Cependant la coupable

Vers lui s'approche ouvrant, son devantier plié:
«Vois!, ne me gronde pas, je t'apporte un œillet!.»
L'enfant cilla, gêné, par les rais de lumière.
«Viens donc à la maison» dit simplement le père.

Plus précisément, comparons l'effet euphonique produit par les 2 versions en alternant les quatrains de l'une et l'autre.

L'enfant au ventre rond, derrière son troupeau
Avance en tapotant dans ses petits sabots.
Afin de soulager ses jambes défaillantes,
Elle tient par la queue, une vache puissante.


L'enfant trop corpulente, en menant son troupeau
Marche sur le chemin dans ses petits sabots.
Pour soulager du poids, ses jambes défaillantes,
La fille par la queue, tient sa vache puissante.

Elle serre un cabas bourré de vêtements;
Chaussettes, pantalons dont les trous sont si grands
Qu'ils seront rapiécés, chamarrés de reprises,
Pendant que le bétail calme sa gourmandise.


Elle serre un bissac empli de vêtements;
Braies, gilet et chandail aux accrocs si béants
Qu'ils seront apiécés, chamarrés de reprises,
Pendant que le bétail calme sa gourmandise.

De loin, son homme crie: «As-tu perdu le Nord?»
Les bêtes auraient dû brouter une heure encor...
Et frappant les museaux dirigés vers l'étable,
Il les tourne vers le pâtis. Mais la coupable


De loin, son homme crie: «As-tu perdu le Nord?»
Les bêtes auraient dû brouter une heure encor...
Lors, tapant les museaux dirigés vers l'étable,
Son bras les en retient. Cependant la coupable

Ouvre son devantier et, s'approchant de lui,:
«Vois!, ne me gronde pas, je t'apporte un trouli!.»
L'enfant vagit alors, gêné par la lumière.
«Retourne à la maison» dit simplement le père.


Vers lui s'approche ouvrant, son devantier plié:
«Vois!, ne me gronde pas, je t'apporte un œillet!.»
L'enfant cilla, gêné, par les rais de lumière.
«Viens donc à la maison» dit simplement le père.


Indiquons maintenant les particularités du texte initial ne satisfaisant pas aux critères de l'écriture euphonique.

cacophonie:    
hiatus:    
malpositionnement e caduc ou impossibilité d'élision ou liaison incongrue; gras
syllabe re souligné
malpositionnement de la césure    
répétitions et inobservances des préconisations syntaxiques: rouge
registre de langage relâché ou dysharmonieux: vert

L'enfant au ventre   rond, derrière son troupeau   
Avance en tapotant dans ses petits sabots.   
Afin de soulager ses jambes défaillantes,   
Elle tient par la queue,   une vache puissante.

Elle serre un cabas   bourré de vêtements;
Chaussettes, pantalons dont les trous sont   si grands
Qu'ils seront   rapiécés, chamarrés de reprises,
Pendant que le bétail calme sa gourmandise.

Mais pourquoi le troupeau revient-il prestement?
Le soleil brille encor haut dans le firmament...!
La mouche qui sévit, quand le temps sent l'orage,   
Aurait-elle fait    fuir les vaches au pacage?

De loin, son homme crie:   «As-tu perdu le Nord?»
Les bêtes auraient dû brouter une heure encor...
Et
frappant les museaux dirigés vers l'étable,
Il   les tourne vers le pâtis.   Mais la coupable

Ouvre son devantier, et s'approchant de lui,:
«Vois!, ne me gronde pas, je t'apporte un   trouli!.»   
L'enfant vagit alors, gêné par la    lumière.   
«Retourne à la maison» dit simplement le père.

TEXTE EN PROSE

Considérons le texte en prose suivant:

Alors une jeune fille se détacha du groupe, puis elle offrit à Maryse au nom de tous, une jolie robe blanche, bien enveloppée dans une boîte plate transparente ; c’était la surprise! Les convives s’étaient cotisés pour faire le cadeau. Hélas, comme la gentille personne examinait ce présent qui lui était fait, un maladroit qui était tout près renversa sur le devant de la robe quelques gouttes de vin rouge. Cet évènement, pour regrettable qu’il fût, ne laissa aucun participant dans le chagrin, ni Maryse non plus, étant entendu que la remise en état pourrait aisément être faite. On susurra par malice que cet écart avait valeur de symbole pour rappeler l'évènement de la veille. Et tous, choisissant de rester dans la bonne humeur, partirent d’un vibrant éclat de rire.

Voici un essai d'écriture euphonique à partir de ce texte:

Se détachant du groupe, on vit une inconnue jouvencelle apparaître. Souriant, elle offrit à Maryse, en le présentant comme un don commun de tous, une immaculée robe enveloppée dans un paquet plat transparent. C’était la surprise! Pour ce cadeau s’étaient cotisés tous les convives. Las, tandis que la fille admirait son présent, tout près d’elle un maladroit sur la robe au teint laiteux renversa du vin rouge. Cet évènement, bien que regrettable, indifféra les participants. Maryse également n’y prit ombrage en considérant que le dommage en serait facilement réparé. Certains ont alors suggéré malicieusement que cet incident prenait valeur de symbole en évoquant l’évènement survenu la veille. Lors, choisissant de conserver sa bonne humeur, l’assemblée joyeuse émit un sonore éclat de rire.

Indiquons maintenant les particularités du texte initial ne satisfaisant pas aux critères de l'écriture euphonique.

cacophonie:    
hiatus:    
malpositionnement e caduc ou impossibilité d'élision ou liaison incongrue; gras
syllabe re souligné
répétitions et inobservances préconisations syntaxiques: rouge
registre de langage relâché ou dysharmonieux ou impropriété: vert

Alors une jeune fille  se détacha du groupe,  puis elle offrit à Maryse au nom de   tous, une jolie robe  blanche, bien enveloppée dans une boîte plate  transparente ; c’était la surprise! Les convives s’étaient cotisés pour faire  le cadeau. Hélas, comme la gentille personne examinait ce présent qui lui  était fait,  un maladroit qui  était  tout près  renversa  sur le devant de la robe quelques gouttes  de vin rouge. Cet évènement, pour  regrettable qu’il fût, ne laissa  aucun participant dans le chagrin, ni Maryse non plus, étant  entendu que la remise en état pourrait aisément  être faite.  On susurra par malice  que cet écart avait  valeur de symbole pour  rappeler  l'évènement de la veille.  Et tous, choisissant de rester dans la bonne humeur,  partirent d’un vibrant éclat de rire.

Par rapport à l'exemple du texte poétique, il apparaît évidemment beaucoup plus de e caducs malpositionnés dans le texte en prose, également beaucoup plus de termes dysharmonieux, mais ce dernier aspect est afférent au registre de langage.


CONSÉQUENCES DE L'ÉCRITURE EUPHONIQUE
EN PROSE

Voici les résultats statistiques obtenus par la comparaison d'un texte en prose courant et d'un texte euphonique (écrit à l'origine comme tel) ramené à 1000 mots.

syl: syllabe
cac: cacophonie
hia: hiatus
dysph: dysphonie de contiguïté
e int: e caduc interne à une phrase
élis: élision
e fin: e caduc en fin de phrase
e: e caducs nombre total

variable cac hia e int re dysph élis e fin
non euph 86 22 100 24 208 39 7
euph 0 0 0 0 0 167 21

Il semble difficile de contester que les textes écrits selon le concept d'écriture euphonique apparaissent moins heurtés, moins chaotiques, plus fluides, et de ce fait plus reposant à la lecture, ce qui était l'effet recherché. La structure phonique de la langue se trouve radicalement changée en ce qui concerne la prose. Ainsi, la langue, comportant une majorité de successions accent tonique, syllabe post-accentuelle en e qu'est le français devient une langue plus homogène, ce qui évite le recours à un lissage de la langue. Néanmoins, cette conclusion est atténuée par deux considérations. Tout d'abord, le lissage devient quasiment inutile puisque l'écriture euphonique évite les cacophonies consonantiques. En second lieu, ces contraintes elles-mêmes, additionnées aux règles syntaxiques, aboutissent à diminuer la longueur des phrases, ce qui permet d'augmenter le taux de e ammui asthéno-tonique au niveau d'une pause.

Au-delà de ce lissage, l'augmentation spectaculaire des élisions (indispensables pour intégrer les mots se terminant par un e post-accentuel) communique au discours une soudure organique aboutissant à transformer la phrase en un enchaînement au lieu d'une suite de mots isolés.

Par ailleurs, l'expérience montre que la traduction d'un texte en texte euphonique n'augmente pas le nombre de mots, mais induit une légère augmentation du nombre de syllabes. Comme dans la prosodie poétique classique, la traduction en écriture euphonique entraîne parfois le recours à des développements superflus ainsi qu'à des chevilles (des mots passe-partout commençant par une voyelle et se terminant sans e post-accentuel comme ainsi, alors...), mais ceci est compensé par l'augmentation considérable des élisons qui absorbent un nombre important de syllabes. C'est donc un point positif que l'écriture euphonique n'allonge pas inutilement les textes et ne réduit donc pas leur force par dilution parasitaire. L'écriture euphonique, ainsi, n'entraîne pas de complications supplémentaires, mais tend plus souvent à la simplification.

En revanche, d'autres conséquences, plus contestables, apparaissent involontairement sur l'aspect lexical et sémantique par suite des contraintes imposées.

Tout d'abord on constate un choix avantageant les termes masculins par rapport aux termes féminins et l'impossibilité d'utiliser certaines combinaisons de termes majeures de la langue (on ne peut écrire par exemple: une fille ou elle dit...). L'aspect positif des contraintes, comme dans le cas de la poésie classique, consiste en ce qu'elle oblige l'auteur à une analyse plus poussée de son propre texte. Il en résulte, in fine, une amélioration sur tous les plans, indépendamment même du plan phonique. De surcroît, les contraintes peuvent entraîner un style spécifique, original, susceptible d'enrichir le vocabulaire et de rompre avec les habitudes d'écritures communes. C'est ce qui se produit dans la pratique de l'oulipo par suite de contraintes gratuites visant à la pure virtuosité de l'écriture.


RÉSUMÉ DES PRÉCONISATIONS

Préconisations communes à la prose et à la poésie

-Aucun hiatus à l'intérieur d'un paragraphe
Le jour se leva. Un oiseau chanta.

-Aucune cacophonie (succession de syllabes comportant un son consonantique identique) entre 2 mots, qu'ils appartiennent ou non au même paragraphe.
Ma montre

-Aucune cacophonie de liaison
Il était arrivé

-Évitement des liaisons incongrues
La nuit d'un coup arriva

-Évitement des liaisons consécutives par la même consonne
des sujets inconstants, infidèles

-Évitement des assonances incongrues
Je vis l'homme de Rome

-Évitement des échos
L'empereur maintenant, de jour en jour empire.

Toute élision et toute liaison obligatoire lorsqu'aucun arrêt temporel ne s'interpose.

Préconisations propres à la prose

Évitement des e post-accentuels dans un syntagme (défini par tous types de point
La rose est une fleur magnifique.

Aucun arrêt temporel sur les interfaces sans ponctuation ou présentant une virgule. Arrêt temporel obligatoire pour les autres ponctuations.

Préconisations propres à la poésie

-Évitement des e post-accentuels suivis d'e (ou eu) sauf s'il est accent tonique:

La robe de ma sœur À ÉVITER

Les sombres feux CONGRUENT

Aucun e post-accentuel à plus de 3 syllabes avant la fin de la césure ou de la fin du vers, sauf sur un monosyllabe
La violette répand son baume. À ÉVITER
La valériane s'épanouit. (3 syllabes après le e caduc de valériane, CONGRUENT)

-Aucun e ponst-accentuel non élidé avant une virgule
Des zinnias rouges, bleus, violets. À ÉVITER
L'on voyait la montagne tandis que montait l'aube

-Pas plus d'un e caduc non élidé à l'intérieur d'un vers ou syntagme défini par une césure
Une petite rue qui traversait le bourg À ÉVITER

-aucun e post-accentuel au niveau d'une césure

-Évitement des e post-accentuels suivis d'une syllabe comportant un e (ou eu):
La robe de ma sœur À ÉVITER

Le goût de cerise
(de n'est pas post-accentuel) CONGRUENT

-Pas plus d'un e caduc non élidé à l'intérieur d'un hémistiche
Une petite rue qui traversait le bourg

-Pas de e post-accentuel au niveau d'une liaison grammaticale faible
Les jaizes, les micas, sont des minéraux purs.

Préconisations d'ordre syntaxique

-prépositions, participes, conjonctions admis une seule fois dans une phrase (sauf structure symétrique ou se rapportant au même sujet)
Pour lui notre soleil qui n'est plus qu'une étoile
La nouvelle arriva de la cité du nord

-Idiomatisme, expressions dysharmonieuses, banales, relâchées à éviter prioritairement
Il était en train de marcher.



CONCLUSION

Nous avons présenté des préconisations différentes pour chaque genre littéraire: prose et poésie. La raison de cette distinction de traitement tient au fait que la poésie, contrairement à la prose, présente une structuration syntagmatique (les vers, les hémistiches) permettant d'y introduire des e post-accentiels, ce que nous avons évité pour la prose. Les préconisations euphoniques spécifiques à la poésie (relatives, donc, à l'introduction des e post-accentuels) se trouvent généralement liées à la métrique. Elles seront considérées dans un autre article consacré à la prosodie poétique.

Quel que soit le type de discours, prose ou poésie, l'on ne peut oublier l'importance du lecteur. Selon la théorie sémiotique, le sens d'un message dépend autant de l'émetteur que du récepteur. De ce point de vue, l'écriture euphonique pourrait être susceptible de développer un sens musical de la lecture qui n'est pas obligatoirement inhérent et qui peut apporter un plaisir spécifique. En définitive, c'est le résultat de l'écriture euphonique et l'adhésion des lecteurs - ou pas - qui peuvent plaider ou non pour sa cause.