DIOGÈNE

Poème épique de Claude Fernandez évoquant le philosophe grec Diogène le Cynique.


Passant près du Cranion, le peuple de Corinthe
Quelquefois rencontrait, un homme en souquenille
Laid, hirsute, indigent, grotesque, indifférent
Malgré tous les curieux, autour de lui pressés.
Fier il porte bâton, besace avec tribon
L'exomide sans manche, en hiver en été
Comme certains la crosse, et le manteau de pourpre.
Dans ce monde il n'a rien, mais Zeus a-t-il un bien?
Pas même il n'a de toit, moins encor de famille
Hors un tonneau percé, pour lui plus qu'un palais
Mais Sagesse il est vrai, n'a besoin d'un logis
Ni que vous persécute, une épouse acariâtre.

C'est le maudit, le Chien, Diogène le Cynique.

Ainsi le nomme-t-on, ricanant de mépris
«N'est-ce pas vous les chiens» dit-il «car sans répit
Hurlant, vous faites cercle, autour de ma pitance?»
Rivés sur lui toujours, des yeux le considèrent
Le pâtre cependant, n'a pas souci des ânes
Diogène alors non plus, des citoyens n'a cure.
Son visage émacié, ne s'illuminerait
Que s'il trouvait un homme, et toujours triste il va.
Quand parle un Éléate... sans lui répondre il marche.
Quelquefois il étreint, par la taille Hipparchia
L'égérie de la secte, impie phainoméride
Montrant sa jambe nue, comme fait l'hétaïre.
Les voilà s'unissant, au milieu de la foule
Sans que pourtant vergogne, à leur front ne remonte.
«Si la chose est honteuse, on ne la doit pas faire.
Si point elle ne l'est, pourquoi donc la cacher?»
C'est ainsi qu'il raisonne, et pas un ne rétorque.
Mais parfois devant tous, il ôte sa guenille
Puis comme Héphaistos, fit aux pieds de Pallas
De semence visqueuse, il arrose le sol
Disant à l'assemblée, que serait agréable
Calmer sa faim de même, en se frottant le ventre.

Dans l'isthmique cité, d'Artémis Chasseresse
Les mortels comme ailleurs, sont vénaux, sournois, faux.
Clamant ce qu'ils ne font, masquant ce qu'ils ont fait
Comme partout ils sont, insignifiants, iniques
Malveillants, médisants, vaniteux, inconstants.
Pour le vice présent, absent pour la vertu
Pas un n'ose avouer, la secrète évidence
Que chacun pourtant sait, mais prétend ignorer.
L'on s'outrage en voyant, la félonie de l'autre
Pour aisément expier, sa propre trahison.
Pour un Léonidas, combien voici d'Éphialtes.
Combien pour Démosthène, a-t-on de Pisistrates.
Pour un sage combien, de sots, d'écervelés.
Voilà pour les moins fous, pour les meilleurs d'entre eux.
Le reste est vil troupeau, meute avide, inconsciente
Qui sans répit boit, mange, engrosse les femelles
Ne cherchant que plaisir, basse ambition, gloriole
Du périèque à l'archonte, et du fidèle au Prêtre.

Ainsi tous, magistrats, polètes et prytanes
Citoyens, marchands, artisans, pauvres et riches
Quand paraît devant eux, l'indécent philosophe
D'un coup voient aveuglante, ainsi qu'un grand soleil
L'obscène Vérité, flétrir leur beau mensonge.

La Saga de l'Univers - Claude Fernandez - Éditions Sol'Air - © Éditions Sol'Air - 2007