LA CHUTE

Poème épique de Claude Fernandez évoquant la prise de Constantinople assiégé par les Turcs que conduit le sultan Memhed.


Sombre jour. Fatidique jour. Funeste jour.

Byzance est assiégée, par le hardi Mehmed.
Byzance est menacée, Byzance est en danger.
Peu nombreux sont les Grecs, défendant sa muraille
Qu'assaillent sans répit, les nuées ottomanes.
Le tocsin répond seul, aux coups des canons turcs.
La ville se débat, comme un vétéran las
Qu'insolemment agresse, un guerrier juvénile.
Byzance est épuisée, Byzance est moribonde.
Seul Constantin demeure, à son poste fidèle.
Comme peau de chagrin, se restreint son empire.
Le voici dépouillé, sans Trésor, ni province
Mais il est empereur, souverain par devoir
L'empereur des Romains, au regard de l'Histoire.
L'instant de vérité, pour lui vient de sonner.
Voici qu'il redevient, comme Auguste jadis
Le héros combattant, parmi ses légionnaires.
Plus de cérémonie, plus de génuflexion
Plus de pompeuse cour, plus d'arrogante pourpre.
Voici qu'il redevient, magnanime, héroïque.
Le dernier des Césars, ne rejoindra jamais
Les padischahs repus, les indolents poussahs.

Préparatifs, constat, recensement des hommes.
Sphantzès, Grand Logothète, embarrassé, confus.
«Dis-moi, Sphantzès, combien, de guerriers avons-nous?
Vingt mille, ou moins? Dis-moi. Vas-tu parler enfin?»
Sphantzès baisse la tête, et faiblement chuchote.
«Cinq mille au maximum» Lors, Constantin défaille.
«Que nul dans la cité, n'ait écho de ce nombre»
«Combien sont-ils en face. As-tu pu les compter?»
Sphantzès encor blêmit, réticent, hésitant.
«Sont-ils plus de vingt mille, ou bien quarante mille?
Vas-tu parler enfin» «Plus de cent trente mille»
«Que nul dans la cité, n'ait écho de ce nombre»

Et les canons toujours, pilonnent la courtine.

Regroupement des chefs, affectation des rôles.
«Comment te nommes-tu?» «Giustiniani-Longo»
Dis-moi quelle est ta ville?» «Gènes» Qui t'envoie?» «Moi-même»
«Que fait la République?» «Rien ne fut décidé»
«Bien, tu seras, Génois, chef de la résistance»
«Je me nomme Isidore, et suis venu de Kiev»
«Que fait le tsar là-bas, dans ses lointaines terres?»
Ne blâmez point le tsar, qui ne peut vous rejoindre»
«Minotto, Vénitien. Je viens de ma lagune»
«Ton doge a-t-il reçu, notre appel au secours?»
«Notre Conseil des Dix, n'a voté nulle action.
Mes guerriers francs et moi, nous sommes volontaires»
«Julia Pere, je viens, de Valls en Catalogne»
«Tu n'hésitas pas, brave, à partir de si loin
Pour combattre le Turc, ennemi de ta race.
D'autres vivant ici, pour défendre leur ville
Ne montent même pas, jusque sur les remparts.
Que le Seigneur te garde, ainsi que tes soldats.
Le royaume de France, est proche de ta ville.
Saurais-tu par hasard, comment va ce bon Louis?
Je n'ai pas eu l'honneur, de recevoir sa lettre.
Dommage qu'il ne soit, parmi nous au combat.
Ses croisés valeureux, avaient tant d'énergie
Pour dévaster jadis, notre cité chrétienne»

Et les canons toujours, pilonnent la courtine.

Les secours viendront-ils, par la mer ou la terre?
Que font donc les Hongrois, que font les Vénitiens?
Que fait Jean Hunyadi, que fait Morosini?
Désertes sont les voies, qui mènent vers le Nord.
Désespérément vide, est la mer d'Occident.

Au sommet d'une tour, cris de stupeur. La mer
Se couvre de vaisseaux, parés pour le combat.
N'est-ce un lion se tordant, au sommet de leurs mâts?
Non, c'est un croissant blanc, qui s'étire à la brise.

À la chaîne tous, vite, à la chaîne, à la chaîne
La chaîne que Léon, pour défendre le port
Tendit contre l'Arabe, en face du Bosphore.
Qu'est-elle devenue, depuis deux cent vingt ans?
C'est ainsi qu'on néglige, un objet inutile
Qui nous avait pourtant, comblé durant longtemps.
L'on peste contre lui. N'est-il pas encombrant?
Lors, sans ménagement, on le pousse en un coin
Cependant vient un jour, où l'objet méprisé
Nous devient essentiel, vital, indispensable.
Dans un vieil entrepôt, la chaîne est retrouvée.
La voici repliée, comme un long serpentin
Prête à nous protéger, humblement, patiemment
N'attendant qu'un signal, pour étendre son corps.
Nos circonspects aïeux, l'ont conçue, l'ont forgée
Lors que nous gaspillons, notre faible énergie
Dans l'incessant combat, de vaines polémiques.
C'est d'elle que dépend, la survie de Byzance.
Tous en la découvrant, sont émus, soulagés
Car elle constitue, le réservoir de force
Qu'avaient jadis créé, lors des fastes années
Pour les fils négligents, les prévoyants parents.
Ses lourds anneaux de fer, paraissent infrangibles
Tels une mère aimante, en son giron puissant
Protège des rigueurs, ses rejetons fragiles.
«N'approchez mes enfants, sinon je vous pourfends»
Semblent à l'ennemi, signifier ses maillons.
Les cœurs sont réchauffés, par la contemplation
De ses pics, de ses nœuds, contondants, menaçants.
Mais elle est délabrée, par les intempéries.
Va-t-elle s'éployer? Va-t-elle résister?
Sans perdre un seul instant, le treuil est actionné.
La chaîne est crochetée, sur le pont d'un bateau.
Les radeaux sont hissés, contre le parapet.
Mais pourra-t-on mouvoir, cette carcasse énorme?
Car le temps a rouillé, le fragile métal.
Pendant ce temps, là-bas, les vaisseaux turcs avancent.
L'on ne peut dégripper, la roue figée du treuil.
Les hommes arc-boutés, poussent la roue géante.
Victoire, elle s'ébranle, en un bruit de tonnerre.
Lentement, lentement, les anneaux se déploient.
Mais la flotte ennemie, cingle vers la cité.
Rapides et légers, les galions ottomans
Semblent filer, voler, au-dessus de la vague
Pendant que lourdement, se meut l'immense chaîne.
Le vent et les rameurs, semblent contre elle unis.
Les vaisseaux du sultan, s'approchent du Bosphore
L'horreur se dépeint, sur les visages crispés.
Que va-t-il advenir? Tous retiennent leur souffle.
Pourvu, pourvu qu'à temps, l'isthme soit verrouillé.
La chaîne touche enfin, la tour de Noreion.

Lors, comme foudroyés, irrésistiblement
Les quatre cents galions, se figent sur la mer.

Et les canons toujours, pilonnent la courtine.

Les moellons sont brisés, par les boulets de fer
Les voilà remplacés, par des sacs pleins de sable.
Mehmed le jour élève, une tour de rondins
Constantin l'incendie, lors que survient la nuit.
Les Turcs par des tunnels, font exploser des mines
Cependant que les Grecs, posent des contre-mines.
Des échelles et pics, s'appuient sur les murailles
Les échelles et pics, sont jetés des murailles.
Le sultan contrarié, pend un prisonnier grec.
L'empereur exécute, un otage ottoman.
Défenseur, assaillant, se heurtent sans répit
Les cadavres sanglants, s'entassent dans la fosse.

Appel à reddition, missive de Memhed.
«Cédez aux Turcs vos clés, et déposez vos armes.
Pour suivre la Sériat, moi, sultan, je propose
D'annexer la cité, sans massacrer le peuple.
Votre ville épargnée, deviendra musulmane.
Les Grecs demeureront, auprès des Ottomans.
Je vous accorderai, l'aman, sécurité
Le timar, seigneurie, que vous commanderez.
Vous serez possesseur, d'un fief dans la Morée»
«Scribe, écris sans tarder, ma réponse à Memhed
'Nous succomberons tous, ou bien tous nous vaincrons.
L'empereur des Romains, doit mourir au combat'»

Et les canons toujours, pilonnent la courtine.

*

Sombre jour. Fatidique jour. Funeste jour.
Sainte Sophie, le chœur, au coucher du soleil.
Sainte-Sophie déserte, en ce tragique instant.
La basilique semble, un tombeau colossal
Qui bientôt recevra, les habitants défunts.
Le soleil couchant pleure, en dorant les vitraux.
La diffuse clarté, filtrée par la coupole
Tombe ainsi qu'une pluie, triste et mélancolique.
Sainte-Sophie parée, pour le dernier office.
Dernier soir, ultime nuit, dernière homélie.
Dernier sermon, derniers sacrements. L'on croirait
Que la Vierge sanglote, et que les saints gémissent.
Dernier soir, dernier jour. Depuis mille ans, ces pierres
Las, ont vu s'incliner, les Byzantins fidèles.
Constantin. Seul. Constantin, grave, appesanti.
Le voici terrassé, vaincu... mais il est grand.
Mille ans, mille ans, ce jour, que furent érigés
Ces voûtes et piliers, cette nef, cette crypte.
Demain la ville turque, avec ses minarets.
Les ruelles du souk, au lieu des avenues.
Demain plus d'hippodrome, et plus de basilique
Dans la nef retentira, le nom honni d'Allah.
Sainte-Sophie ruinée, défigurée, détruite.
La colonne élevée, lors de la fondation
Roulera sur le sol, du forum dévasté.
Le croissant flottera, sur la ville soumise.
Rien ne subsistera, de l'ancienne Byzance.
Pendant que l'empereur, médite sombrement
La foule silencieuse, envahit le sanctuaire.
Paralysé, prostré, par l'immense douleur
Constantin, courageux, paraît devant le peuple.

«Douloureux jour, tragique jour, funèbre jour.
Le soleil pourra-t-il, dans le ciel resplendir
Les champs de blé germer, et les fleurs s'épanouir
Lorsque disparaîtra, notre illustre cité?
Se peut-il que demain, Byzance ne soit plus?
Nea Roma pourtant, demain ne sera plus.
C'est l'enfant Romulus, qui tous nous engendra.
Pouvons-nous oublier, nos lointaines racines.
Tu redeviens, Byzance, en ton dernier instant
La ville de Scipion, de Brutus, de Caton.
C'est Rome qui s'effondre, aux boulets des canons.
C'est Rome qu'on meurtrit, lorsque tes vaisseaux coulent.
C'est Rome qui périt, lorsqu'on abat tes murs.
Funeste jour, sordide jour, tragique jour.
Pourquoi souffrîtes-vous, hoplites héroïques
Ce martyre inutile, au val des Thermopyles?
Dans l'Erèbe sinistre, où vos âmes divaguent
De vos pleurs inondez, vos tuniques sanglantes.
Salamine et Platée, vous fûtes vains triomphes
Puisqu'aujourd'hui l'Europe, abdique et se dissout.
Gémissez, gémissez, pleurez, lamentez-vous.
L'Histoire en cet instant, m'anéantit, m'écrase.
Je ne m'appartiens plus. Mon destin me transcende.
J'assume à travers moi, la chute de l'Empire.
Quelle main reprendra, le flambeau qui s'éteint?
Je lance dans la nuit, ce pathétique appel.
Trois mille ans écoulés, jusqu'en ce terme ultime.
La Reine des cités, disparaît à jamais.
Pardon, pardon, pour ceux, qui jadis la bâtirent.
Pardon, pardon pour ceux, qui jadis l'agrandirent.
Pardon, Justinien, pardon Julien, Théodose
Pour n'avoir égalé, votre valeur insigne.
Pardon pour les affronts, que nous fîmes aux dieux.
Que soit maudit le jour, quand la prêtresse ultime
Laissa mourir le feu, sur l'autel de Vesta.
Je rendrai mon dernier souffle, au sommet des remparts.
C'est ici dans ces murs, que bientôt je mourrai.
Le cœur percé d'un trait, le crâne pourfendu.
L'enfant peut-il quitter, sa mère agonisante?
Par mon dernier soupir, je dirai ton nom, Rome»

Cris, pleurs, gémissements, s'échappent de la foule.
D'un coup, la vaste nef, retentit de clameurs.

Et les canons toujours, pilonnent la courtine.

*

Le camp des Ottomans. La nuit, la nuit profonde.
Près des feux rougeoyants, les soldats s'interrogent.
«Pour un exploit gratuit, faut-il risquer nos vies?»
«Pour l'ambitieux Mehmed, faut-il nous sacrifier?»
«Pourquoi se battre encor, s'il n'est plus de richesse
Dans cette ancienne ville, où rien n'a subsisté.
Pourra-t-on seulement, piller ce qu'il en reste?»
Las sont les canonniers, de tirer sans répit
De traîner les boulets, de préparer les fûts
Les yeux rougis, rongés, par l'irritant salpêtre.
Las sont les galériens, de ramer vainement.
L'azab ne peut mouvoir, ses doigts endoloris
De lancer tout le jour, des traits infructueux
Tandis que désœuvrés, les hardis janissaires
N'osent même espérer, le moment de l'assaut.
L'amiral Baltaglu, ne voit plus que d'un œil.
Le découragement, gagne les régiments.
Çanderli fait courir, de pessimistes bruits.
Des rumeurs infondées, circulent dans les rangs.
L'on aurait aperçu, des bateaux vénitiens.
Les Hongrois marcheraient, au secours de Byzance.
Le padichah reçoit, des missives étranges.
Parfois ne trouve-t-on, parmi ses partisans
Plus d'ennemis tapis, que d'amis véritables?
Cependant, le sultan, dans sa tente s'avise.
Rien ne saurait plier, sa volonté farouche
De vaincre la cité, de conquérir le monde.
N'est-il pas le guerrier, désigné par Allah
Pour imposer à tous, la musulmane foi?
Les manœuvres ourdies, par le parti des nobles
Ne le détourneront, de son but victorieux.
Le chef des Ottomans, pas un instant de plus
Ne saurait tolérer, ces perfides intrigues.
Lors, Mehmed se levant, le regard assuré
Devant tous déclama, ce discours enflammé

«Triomphal jour, éblouissant jour, glorieux jour.
Nous abattrons bientôt, la Reine des cités.
Vainement, j'en conviens, nous avons bombardé.
Vainement nous avons, projeté nos grappins
Vainement jusque là, nous attaquons Byzance
Ne croyez pourtant pas, qu'elle soit imprenable.
Songez au long travail, des termites patients
Grignotant lentement, les pannes d'un logis.
L'on croit leur effort vain, tandis qu'elles s'activent.
La poutre semble intacte, un jour pourtant, soudain
La charpente solide, est réduite en poussière.
De même la cité, d'un coup s'écroulera.
Nous abattrons bientôt, la cité des Romains.
Plus rien ne restera, de l'ancienne Byzance.
Les hommes de la Thrace, et de la Roumélie
Peupleront ses maisons, parcourront ses ruelles.
Ne croyez pas qu'ici, finira la conquête.
Des cités remplies d'or, à nos pieds tomberont.
Les sequins par milliers, dans nos mains brilleront.
Telle va s'effondrer, la forteresse entière
Lorsqu'on a disloqué, sa pièce principale
Car elle maintenait, debout tout l'édifice.
Tremblez, villes de Serbie, villes d'Italie.
Nous vous achèverons, chevaliers preux de Rhodes
Nous vous décimerons, boïards fiers de Belgrade.
Viennois, vos murs verront, les Ottomans vainqueurs.
Vous, peuple des contrées, où le gel sévit, Russes
Ne croyez que le froid, pourra vous protéger.
L'Europe est à genoux, l'Europe est désunie.
Battez-vous, détruisez-vous, Milan, Naple et Gènes.
Bientôt je cueillerai, vos ruines sans défense.
Déjà nous possédons, la mer de Marmara.
La Méditerranée, sera bientôt lac turc.
Le muezzin lancera, son cri sur la Brenta.
Le croissant flottera, sur le Palais Ducal
Bellini, Mantegna, produisez vos chefs-d'œuvre...
Pour décorer bientôt, les murs du Topkapi.
Dans mon harem bientôt, j'enfermerai, jaloux
Slaves au teint de neige, et blondes vénitiennes.
Triomphal jour, éblouissant jour, glorieux jour.
Demain, tenez-vous prêts, dès qu'apparaîtra l'aube.
Rangez vos bataillons, devant la brèche ouverte.
Byzance tombera, comme un fruit corrompu.
Nous la vaincrons, nous la prendrons, nous l'abattrons»

Mehmed est acclamé. La confiance renaît.
Çanderli dépité, regagne ses quartiers.

*

Sombre jour. Funèbre jour. Fatidique jour.
C'est le dernier matin, se levant sur Byzance.
La canonnade cesse - Brusquement le silence.
Mortel silence - Tout semble mort - Puis, tout d'un coup...
Des bataillons hurlant, s'engouffrent dans la brèche.

L'on croirait que l'Asie, déboule entièrement
Dans cet isthme d'Europe, abandonné par tous.

*

Nègrepont, minuit, vingt-cinq mai. Du port marchand
Fonce vers l'Occident, un rapide gripo.
Venise au vingt-neuf juin. Conseil des Dix, le soir.
Livide, épouvanté, l'un des magistrats lit
De sa tremblante voix, la terrible missive.
La nouvelle parcourt, les canaux et les rues.
Pleurs, cris, gémissements, à travers la Cité.
Rome le neuf juillet. Le pape Nicolas.
«Malheur, honte à nous tous, honte à la chrétienté»
La ville est parcourue, par les prédicateurs.
Foule désorientée. Lamentations, cris, pleurs.
Gènes le vingt juillet. Le Conseil des Anciens.
Désarroi, catastrophe, une immense douleur.
Bologne au vingt juillet. Cardinal Bessarion
«Malheur, désespoir, humiliation, déshonneur»
Sibiu, Transylvanie, le vingt-quatre septembre.
Samile, évêque grec «Nous appelons à l'aide
Mehmed viendra bientôt, raser notre cité»
Rhodes le quatorze août. Le Grand Maître de l'Ordre
«J'en appelle d'urgence, au prieur d'Allemagne»
Vingt-quatre juillet. Graz. L'empereur Frédéric
Bouleversé, choqué «Nous devons réagir»
Le trente et un juillet, Kiev, le métropolite
«C'est notre mère à tous, qui vient de nous quitter»
Peur, stupeur, affliction, dans les pays d'Europe
Consternation, tristesse, une infinie tristesse.
L'effroyable nouvelle, en successives ondes
Franchissant terre et mer, déferle sur les villes.
Pour toujours disparaît, la cité des Latins.
Le Barbare a vaincu, l'homme civilisé.
Désolation partout, partout, désespoir, deuil.
Les Turcs, fils de Satan, bientôt seront à Rome.
La chrétienté demain, pourra-t-elle survivre?

Échanges et billets. Dépêches et messages.
Missive du pontife, au doge de Venise.
Missive du Conseil, au Souverain Pontife.
Lettre circonstanciée, de Gènes vers Bologne.
Lettre circonstanciée, de Naples vers Milan.
Diètes et assemblées, conseils puis consistoires
Pourparlers, négociations, ratifications.
Propositions, contre-propositions, motions
Dont rien ne peut sortir, sinon palabres vains.
Nul avis concordant, mais projets discordants.
L'on s'émeut, l'on s'épanche, en discours emphatiques
Mais point de volonté, pour agir, pour lutter.
Martiales intentions, bientôt sont enlisées
Dans les atermoiements, et dans l'incertitude.
Naples contre Milan, Venise contre Gènes.
L'intérêt désunit, les cités italiennes.
Le roi de France ignore, un danger bien lointain.
Le Turc pour lui n'est-il, aubaine fructueuse?
Nous devons réunir, une flotte importante.
Nous devons avancer, des sommes sans compter
Concentrons nos armées, unissons nos efforts.
Mais pourquoi dépenser, convoquer des soldats
Si la Sérénissime, agrandit son emprise.
Les coffres sont remplis, de sequins et lingots
Mais pas un ne consent, à verser une obole.
Pas un non plus ne veut, affréter ses vaisseaux.
Des brigantins remplis, de soieries et d'épices
Plutôt que des galions, armés pour le combat.
«Croisade» clament le pape, et Charles de Bourgogne.
«Paix, négociation, traité, commerce» répond Gènes.
Le ton s'aigrit. Chacun, remâche ses rancunes.
Procès d'intention, récriminations, reproches.
Vous êtes atterrés, vous êtes accablés
Mais vous avez tout fait, pour qu'il en soit ainsi.
Nous n'étions informés, des projets ottomans.
Pouviez-vous ignorer, le désastre à Varna?
Vous êtes responsables, au regard de l'Histoire.
Vous êtes responsable, au regard du Seigneur.
Mais d'où vient le quadrige, ornant votre palais?
Mais qui donc détourna, vers Zara la croisade?

Sur l'une des cités, convergent les rancœurs.
Venise détestée, Venise abominée.
Venise convoitée, Venise jalousée.
Venise formidable, étendant son empire
Venise redoutable, imposant le trafic
Venise méprisante, orgueilleuse, égoïste
Venise monstrueuse, intrigante, effrayante
Venise répugnant, à l'effusion du sang
Mais recueillant le fruit, qu'engendre la sueur
Venise qui pressure, extorque, évince, étouffe
Venise dont l'épée, dont l'écu, le poignard
Sont lettre de rechange, et lettre de créance
Dont le glaive est sequin, le bouclier lingot
Dont les combattants sont, commis et négociants
Dont les forts, les donjons, sont comptoirs, entrepôts
Fondachi, colonies, banques et compagnies
Venise qui soumet, par la chaîne des prêts
Venise, étau qui broie, concurrents, adversaires
Venise, aigle, épervier, dépeçant de son bec
Les villes exténuées, par d'abusifs contrats
Venise inassouvie, goulue, vorace, avide
Gigantesque araignée, aux venimeux crochets
Qui tisse patiemment, sa toile emprisonnant
Les cités ligotées, dans son réseau d'échanges
Venise, énorme pieuvre, allongeant sur l'Europe
Les ramifications, de ses longs tentacules.

Mais la Sérénissime, en ce jour humiliée
Ne peut se dérober, à la guerre imminente.
Pas une autre cité, n'accepte son alliance.

*

Trente années ont passé - Chapelle du Kremlin.
Près de la Moskova, figée dans ses glaçons.
Le saint métropolite, au Prince Vladimir
Le Tsar, le souverain, de toutes les Russies
«Deux Romes sont tombées, sous le vent de l'Histoire.
Moscou bientôt sera, la troisième et dernière»

La Saga de l'Univers - Claude Fernandez - Éditions Sol'Air - © Éditions Sol'Air - 2007