CÉSAR

Poème épique de Claude Fernandez évoquant Jules César: la Guerre des Gaules, Vercingétorix, Gergovie, le siège d'Avaricum, les mains coupées à Uxellodunum, Alea jacta est devant le Rubicon, le camp romain de Pompée en Épire, Cléopâtre à Alexandrie, l'assassinat de César par Brutus.


L'ASCENSION

Il est riche, il est beau, fier, superbe, altier, noble...
Cynique, arrogant, dédaigneux. Son nom? César.

Le voici devenu, jeune homme courtisé
Devant tous étalant, son luxe tapageur.
L'on applaudit son vice, et l'on vante ses frasques.
Méprisant, il affiche, une infâme opulence
Provoque le Sénat, conspue tout haut Sulla.
Va-t-il être saisi, proscrit par la Justice?
Bientôt ses relations, le ramènent à Rome.
Se voit-il en prison? L'or en ouvre la porte.
Mais l'ambition le ronge, ainsi qu'un chancre avide.
Ses mariages ne sont, que tremplins de ses buts.
Cossutia lui fournit, une dot fabuleuse
Cornélia n'est pour lui, qu'un soutien politique.

L'intrigue l'a promu, prêtre de Jupiter.
Pour défendre sa cause, il ne craint pas d'allier
Sa morgue nobiliaire, à sa foi démocrate.
Généreux démagogue, il sait flatter le peuple.
Voici qu'il est nommé, questeur en Hispanie.
Parmi les dissolus, il recrute aussitôt
Sa clique dévoyée, de véreux partisans
Qui déprave partout, gouverneurs, intendants.

Mais au temple d'Hercule, un matin dans Gadès
Considérant un buste, il se met à pleurer.
Quel spectacle a touché, son âme impitoyable?
N'a-t-il vu le malheur, cette hydre multiforme
Dévorer les humains, de ses gueules horribles?
Non, mais il remarqua, lui qui n'a rien conquis
Poursuivi, talonné, par l'indigne vieillesse
L'orgueilleuse effigie, d'un juvénile chef.

N'a-t-il pas quitté l'Urbs?... qu'il y revient déjà.
Pour mener ses projets, il gage des sicaires
Dans un duel suicidaire, oppose habilement
Les comices frondeurs, contre les optimates
Calme les Chevaliers, pour mieux tromper la foule
Critique ou satisfait, plébéiens, patriciens.
Tour à tour il manœuvre, au Sénat, au Forum
Diffame et calomnie, les Patres, les Tribuns
Saisit les magistrats, pour des procès truqués
Se meut adroitement, dans le maquis du Code
Le dédale sans fin, des motions, procédures
Braquant le dard aigu, des pétitions, poursuites
Le précieux paravent, le bouclier subtil
Des intercessions, des rogations, des requêtes
Le barrage opportun, des vetos, des censures.
Puis le triumvirat, sans peine lui fournit
Renommée de Pompée, de Crassus les talents.
Dans le somptueux lit, du riche protecteur
Le voici de baisers, gratifiant une épouse
Qui lui paie sa faveur... sur les biens du mari.
Par hasard il omet, un mouvement de toge
Pour trahir un complot, qu'il vient de fomenter
Lâchant son débiteur, et ses propres amis.
Ce forfait le promeut, comme édile curule.
Dépensant le budget, du naïf Bibulus
De spectacles stupreux, il gratifie le Cirque
Puis abreuve la rue, d'orgies munificentes.
Mais voici qu'un intrus, voudrait le surpasser
Conspirateur brutal, pillard, Catilina.
Lâchement il soutient, ce noble déclassé
L'approuve en un discours... puis mieux l'écrase ensuite.
Maintenant il noyaute, à son profit le culte
Sans tarder il devient, Pontifex Maximus.
Protégé par son titre, il change sans vergogne
Par du bronze plaqué, tout l'or du Capitole
Pour subvenir au coût, de ses louches cabales.
Puis la foule soutient, le procès fracassant
Qu'il monte pour salir, un vieillard sans défense.
Pour mieux neutraliser, le vainqueur des pirates
Voici qu'il tend les bras, à l'épouse Mucia
Mais pour sauver la face, il répudie sans honte
Sa femme délaissée, que l'adultère entache.
Par la Ville un crieur, ameute le bon peuple
«Julius, beau râtelier, pour le roi Nicomède
Couloir de Bythinie, puis mignon de Crassus.
Voyez le Roi Pompée, n'a-t-il pas une Reine?»
Mais quel est ce hâbleur? Son mortel ennemi?
Non, car c'est un agent, que lui-même a graissé
Pour faussement verser, un flot de boue verbale.
Tel excès de propos, diffamants sans conteste
Jette le discrédit, sur le Sénat berné.

Le voici propréteur, en Hispanie du Nord.
Dès que sa bourse est pleine, il revient aussitôt.
La sape des tribuns, de nouveau continue.
Le minage éhonté, des Lois et de l'État
De nouveau s'amplifie, s'accroît, s'intensifie.
Sans repos il agit, vend et combine, achète
Rassure, intimide ou corrompt, dupe ou dénonce
Commanditant, payant, guetteurs, indicateurs
Suivant un magistrat, questionnant ses maîtresses
Dupant les affidés, qu'il vient de stipendier
Soutenant les vénaux, pour accuser les probes.
Quand le danger le presse, en pâture il envoie
L'un de ses partisans, dans les griffes des juges
Vante un concussionnaire, au nom de la Morale.
Sa duplicité, sa fausseté, sa rouerie
Désarment les soupçons, détournent les méfiances
Raniment les rancœurs, provoquent les discordes
Selon qu'elles appuient, ou contrarient ses plans.
Tout dans sa main, vertu, conviction, religion
Ne devient qu'un objet, dont sans pudeur il use.
Délation, prostitution, péculat, trafic
Sont les puissants leviers, qu'à sa guise il manie.

Cependant il parvient, à son dessein final
  Car le voici consul, entouré de faisceaux.
Mais il n'est plus déjà, l'affriolant charmeur (*)
Qui dans ses plus beaux jours, séduisait les Romaines...
Car il est émacié, décrépit, les joues creuses.
Des plis rident son front, lui déforment la bouche.
La passion, le désir, l'ont rendu plus féroce
Plus enragé, plus acharné, plus arrogant.
Seul ose l'arrêter, Cicéron, l'homme intègre.

Un infamant procès, bientôt l'en débarrasse.

Mais il est temps pour lui, de montrer sa valeur.
Son bataillon rejoint, la Gaule chevelue.

AVARICUM

L'œil flambant sous leur casque, aux ailettes plumeuses
Le bouclier au poing, la spathe sur la jambe
Les cavaliers gaulois, traversent la forêt.
Leur buste est recouvert, d'une tunique en laine
Que serre une ceinture, aux larges clous de bronze.
Leur manteau sombre ondule, autour de leur poitrine.

L'on croirait des corbeaux, s'élevant dans les arbres.

Menés par Amburix, les frondeurs Bituriges
Partent pour délivrer, leur ville menacée.
Vaincre sinon mourir, est leur devise fière.
Dans leurs yeux transparaît, la volonté farouche.
Nul humain, semble-t-il, ne les arrêterait.

Soudainement au loin, s'éclaircit l'horizon.
Vaguement inquiétés, ils freinent leurs montures.
La forêt devant eux, paraissait dévastée
Sous le violent effort, d'un cyclone terrible.
Ne serait-ce un démon, qui la désintégra?
Devant cette lisière, alors ils ne distinguèrent
De lieux en lieux partout, que d'innombrables souches.
L'on aurait cru... des cous étêtés, pétrifiés
Les martyrs d'un combat, d'un atroce massacre
Dans le sol agrippant, leurs membres durs, noueux.
Le chef aux cavaliers, fit signe d'avancer.
Puis l'escadron suivit, les bords de l'Avara.
Les guerriers terrifiés, galopaient en silence
Dans l'étrange désert, angoissant, effrayant
Puis la troupe gravit, un dernier mamelon.
C'est alors qu'apparut, un spectacle grandiose.

Là, contre les remparts, de la ville assiégée
S'élevait par degrés, une terrasse en bois
Montrant ses lits veinés, d'argile et de troncs clairs.
Ses galeries, ses voies, ses rampes et degrés
Surplombaient les merlons, du rempart ennemi.
L'on aurait dit ainsi, l'étrange termitière
De myrmidons bardés, cuirassés, plastronnés.
Sa courtine opposait, mantelets et bastaings
Que tapissaient partout, les fascines d'aiguilles.
Sur chacun des côtés, s'élevaient dans la pente
Des rampes soutenues, par de larges clayons.
Vers les nues se dressaient, telles des épées vives
Qu'on eût dit plantées là, par quelqu'ancien Titan
Cinq lumineuses tours, dont le sommet brillait
D'un placage en airain, sur des lames en fer.

L'énergie des légions, n'avait pas de limites
Leur détermination, devant aucun obstacle
Paraissait ne jamais, se plier, s'amoindrir.
Les charrois de remblais, par tonnes et par tonnes
Sur des lieux et des lieux, se trouvaient déplacés
Les convois de rondins, ébranchés, écorcés
Puis laborieusement, rassemblés, rattachés
Par milliers de tenons, par milliers de chevilles
Patiemment ajustés, réunis, dégrossis.
L'on eût dit que ce fort, était l'énorme ouvrage
D'un peuple travaillant, des mois et des années.

En contrebas masqués, par des baraquements
Les combattants de loin, manient les fils qui meuvent
Les béliers suspendus, à la base des tours.
Les gigantesques troncs, à la tête de bronze
Qui prodigieusement, paraissaient ébranlés
Reculaient, avançaient, pilonnant les moellons.
Solidement liée, sur le bout d'une perche
La faux d'encastrement, agrippe la muraille
Faufile entre les joints, ses griffes recourbées
Comme une patte en fer, de carnassier géant
Qui disloque le corps, d'une carcasse inerte.
Vers les Gaulois groupés, sur le chemin de ronde
La catapulte braque, un long fût rainuré.
Sans perdre un seul instant, le balistaire habile
Dans l'étroite glissière, engage un trait véloce.
Puis il tourne la roue. Le cordage se tend.
Le faisceau retentit, dans son boîtier de bronze.
L'on croirait que l'engin, d'un coup va se briser.
L'homme actionne le manche, au signal convenu.
Le trait fuse, emporté, par son élan terrible
Perce de part en part, les rangs des combattants
Pour enfin disparaître, au-delà des remparts.
Cependant les scorpions, sont baissés vers la terre.
Les treuils sont remontés, les arrêtoirs bloqués
Puis les balles d'argile, en un filet posées.
Les robustes leviers, brutalement s'abattent.
Libérés tout d'un coup, les projectiles volent
Tombant en pluie de mort, dans les rues de la ville.
Sur le bord des créneaux, les jets d'huile bouillante
Les fagots embrasés, les boules de poix chaude
Que toujours déversaient, les défenseurs vaillants
S'éteignaient sur les peaux, des baraques humides.
Les Romains protégés, sous leurs ouvrages d'art
Sans danger attendaient, le moment favorable
Pour lancer leur pilum, sur l'imprudent Gaulois.
Dès lors à chaque assaut, qu'ordonnait un légat
Se déclenchait le tir, des engins préparés
Qui semait la terreur, parmi les Bituriges.

Cependant à l'écart, un contingent d'Arvernes
Devant un mantelet, surprend des légionnaires.
Là, brandissant leur spathe, ils croient les immoler
Mais l'ennemi soudain, s'est métamorphosé
Car maintenant paraît, un reptile d'airain
Couvert de boucliers, tels de vives écailles.
L'invincible tortue, fonce dans la mêlée...
Pendant ce temps, là-haut, sur une tour mobile
Des Romains attaqués, semblent devoir périr
Des Gaulois acharnés, prennent leur pont-levis
Mais, vigilant, un garde, a prévu le danger.
Vite, il fait un signal, aux hommes de manœuvre.
Les guerriers sous leurs pieds, sentent bouger le bois
Que peut-il se passer? Le sol vacille-t-il?
C'est la tour qui pivote, en s'éloignant du mur.
Tous alors chancelant, pressent le parapet.
Leurs compagnons muets, impuissants les regardent.
Malgré leur dureté, des pleurs dans leurs yeux fusent.
Rien, plus rien désormais, ne saurait les sauver.
Les voilà perdus, suppliant, s'égosillant.
Leur face est déformée, par un hideux rictus.
Leurs mains sur le métal, s'agrippent vainement.
Le vide sans fond s'ouvre, au-dessous de leurs pieds.
Chutant d'un coup, ils voient, terrifiés, paniqués
Le ciel bleu tournoyer, le sol noir chavirer.
Puis un épais brouillard, s'étend devant leurs yeux.
De ces guerriers fougueux, il ne subsiste plus
Que des lambeaux épars, dans les rochers sanglants.
Mais voici qu'à nouveau, sur les rouleaux des fûts
Dans un grondement sourd, la tour de fer s'avance.
Les Gaulois effrayés, abandonnent le fort.

La cité paraissait, un monstre à l'agonie.
De ses remparts disjoints, comme une gueule ouverte
S'élevait un fracas, épouvantable, intense.
Partout s'entremêlaient, amplifiés, décuplés
Hurlements de frayeur, grognements de fureur
Tintement des épées, sifflement des pila
Grincement des bastaings, grésillement des torches
Claquement des scorpions, craquement des balistes
Pendant que les béliers, sans répit martelaient
Comme les coups fatals, de l'implacable sort.

Au centre du combat, un homme en cape rouge
Tel un puissant démiurge, anime les attaques.
Son ordre fait mouvoir, ou pivoter les tours
Précipite l'action, temporise l'assaut
Disperse les tortues, ou dresse les fascines
Renforce la défense, ou groupe une cohorte
Forme les mantelets, intensifie les tirs...

Sur le coteau massés, non loin de la bataille
Les renforts des Gaulois, regardaient leur cité
Qui s'écroulait au choc, des légions invincibles.
Cravachant sa monture, un Biturige alors
S'approche de son chef, en avant de la troupe.
«Tes cavaliers vont fuir, ô puissant Amburix
Car nul d'entre eux ne veut, se battre contre un dieu»

VERCINGÉTORIX

Là-bas vers Alesia, le soleil se levait
Dorant de ses rayons, les romaines légions.

Devant l'imperator, majestueux, glorieux
Revêtu de la pourpre, environné d'enseignes
Vient un cavalier fier, la chevelure au vent
Dans un manteau laineux, qu'ont terni les combats.

Sous l'estrade il s'arrête - Les guerriers font silence.

Puis aux pieds du consul, d'un geste dédaigneux
Lors il jette son glaive, et son bouclier rond.
L'assourdissant fracas, résonne sur les monts.
L'écho net retentit, des Pyrénées au Rhin
De Vellaudum à Vix, Bibracte et Gergovie.

Malgré tout l'apparat, du Romain triomphant
Les regards se tournaient, vers le Gaulois défait.

Le vaincu paraissait, plus grand que le vainqueur.

UXELLODUNUM

«Malheur aux vaincus» Las, par ces terribles mots
Comme autrefois Brennus, en jetant son épée
L'implacable César, l'insensible César
Fait régner sans pitié, l'indigne loi martiale.
Tout combattant valide, aura la main coupée.
Labiénus malgré lui, doit appliquer la peine
Car il faut obéir, aux ordres consulaires.
Désemparés, le dos courbé, le regard vide
Les guerriers malheureux, marchent vers le prétoire.
C'est l'horreur, hyène effarée, hurlante et saignante.

Les mains des soldats tombent - Les cris fusent dans l'air.

Mais devant le bourreau, qui brandit son épée
Se présente un vieillard, suivi par un jeune homme.
«Vois mes deux mains» dit l'aïeul «Tranche l'une... et l'autre
Pour que soit préservée, la droite de mon fils.
Pitié, je t'en supplie, si là-bas dans ta ville
Se trouve un enfant blond, cher de même à ton cœur»
Labiénus indécis, médite sombrement.
«Tranche, alors qu'attends-tu?» répète encor l'ancêtre.
Détournant le regard, le Romain dit enfin
«C'est bon pour aujourd'hui. Nous verrons bien demain»
La face du Gaulois, demeurait impassible.
«Dès l'aube je viendrai, tu peux en être sûr»

Ainsi malgré César, près d'Uxellodunum
Pas une main depuis, ne fut alors coupée.

ALEA JACTA EST

Sur les monts cisalpins, l'aube à l'horizon monte.

Dans le brouillard émerge, un sinueux ruisseau
Promenant son flot maigre, au milieu des prairies.
Devant lui sur la rive, un cavalier paré
Songe et médite, hésite. On croirait qu'ils s'affrontent.
Singulier duel que livre, un homme contre un fleuve.
Non loin dans un bosquet, des bataillons attendent.
Comme il serait aisé, pour ce hardi guerrier
D'engager sa monture, et de sauter l'obstacle.
Rien qu'un mot suffirait... cependant il ne peut.
Gardien respectueux, l'imperturbable cours
Lancinant, insistant, paraît l'interpeller.
Son léger clapotis, lui semble voix grondante
«Sacrilège halte-là, respecte la frontière
Que Sulla dut tracer, contre les ambitieux.
Qui mène des légions, eût-il soumis le Monde
Sur ma liquide borne, arrête sa conquête»
L'imperator vainqueur, jamais de sa carrière
Ne trouva devant lui, barrage aussi puissant
Ni le fort Alésia, ni même Gergovie
L'oppidum imprenable, où ses forces plièrent.
Le formidable Rhin, de ses flots écumant
Lui paraît en ce jour, plus facile à passer
Que ce ruisselet mince, infime, insignifiant.

Le voici maintenant, aux Portes de l'Histoire.

Sa volonté se brise, après tant de succès.
Rien qu'un geste pourtant, suffirait pour sa gloire.
Mais l'on ne doit franchir, cette barrière ultime
Sinon malheur à l'Urbs, malheur au genre humain.
La puissance romaine, alors se dissoudrait
Car le conflit civil, embraserait l'Europe.
Le doigt accusateur, dans son esprit il voit
Les Patres ordonnant, leur terrible vindicte
Les comices vouant, sa mémoire à l'opprobre
Les tribuns horrifiés, la foule épouvantée...
Sa main reste figée, son bras n'a plus de force
«Je ne passerai pas» se dit-il «ç'en est fait
Je ne mènerai pas, mes légions sur la Ville.
Je ne serai premier, qu'en un hameau gaulois.
Je ne deviendrai pas, le Maître de la Terre»
L'atroce déception, qui soudain l'accablait
Dans son cœur tourmenté, remonta violemment.
Toute sa vie passée, revint en sa mémoire.
Pourquoi ce vain combat, par le verbe et l'épée
S'il faut abandonner, si près de la victoire?
De son œil triste alors, des pleurs brûlants tombèrent.

Mais l'orgueil d'un sursaut, ranima son courage.
«Ne suis-je protégé, par les dieux tout-puissants
Dont ici j'accomplis, tous les secrets désirs?
Ne suis-je invulnérable, et ne suis-je indomptable?
Ne puis-je être au-dessus, des lois comme des peuples?
Ne suis-je pas le fils, d'Énée, d'Iule et Vénus
Ne suis-je l'héritier, de mon aïeul Marcius?
Tout devant moi fléchit, royautés, républiques
Sous le pouvoir sacré, de mon génie divin.
Rome envoûtée, charmée, par mon apothéose
Telle un fruit déjà mûr, à mes pieds tombera.
Je deviendrai bientôt, le Maître de la Terre»

Alors César, plongeant, son glaive aigu dans l'onde
Franchit avec l'armée, le Rubicon vaincu.

POMPÉE

Dans le camp de Pompée, dressé vers Dyrrachium
Le cornicien posté, sur la tour principale
De sa buccine jette, un puissant cri d'airain.

César vient de partir. Son armée fuit au Nord.
L'inespérée nouvelle, aussitôt se répand.
Le sort du renégat, touche à sa conclusion.
Voici qu'il est traqué, sans vivres ni ressources.
Le coup de grâce enfin, brisera sa carrière.
Centurions, décurions, sont réjouis de la prime
Que leur vaudra bientôt, la victoire assurée.
Les sénateurs zélés, fidèles au consul
Constatant leur triomphe, entre eux se félicitent.
Les proscriptions déjà, par listes sont dressées.
L'on prépare un festin, pour fêter ce grand jour.

Seul un homme pourtant, demeure indifférent.

Au centre du prétoire, en sa tente frangée
Le voilà sans répit, tournant, s'interrogeant.
Quatre-vingt dix légions, pour le servir sont prêtes
Sept mille cavaliers, huit cents cohortes fraîches.
L'ennemi devant lui, n'a plus que dix légions
Torturées par la faim, démoralisées, lasses.
Mais le doute le fige, et l'angoisse l'étreint.
Vaut-il mieux attaquer, renforcer les défenses?
Pas une solution, ne le peut satisfaire.
L'anxiété l'envahit, la peur le paralyse.
Depuis qu'il a quitté, le pays des aïeux
Son repos est troublé, par un songe funeste.
Dans un désert il voit, un nain près d'un géant
Dont le corps terrassé, dans le sable est enfoui.
L'oracle de l'armée, n'ose en donner le sens.
Pour se tranquilliser, il fait mander Caton
Mais les mots victorieux, du sénateur confiant
Ne font que raffermir, sa crainte et son tourment.
Puis il place partout, sentinelles et gardes
Convoque les tribuns, mobilise un légat...
Mais sitôt les renvoie, sans leur donner un ordre.
Lors il fait inspecter, les tours, les palissades
Fait prolonger encor, la circonvallation
Fait changer les vigies, multiplier les rondes.
L'on entend sans répit, le cor de l'estafette
Résonner dans l'éther, au moment des relèves.

A travers le velum, étendu sur le seuil
Toujours inquiet, perplexe, il observe le camp
Suit les évolutions, des optios, des soldats
Sortant, puis revenant, pour joindre leur cohorte.
Son regard plonge au fond, de la voie décumane
Que limite la haie, des tentes alignées.
Les faisceaux rutilants, bordent les manipules.
Dans le parc les chevaux, broutent l'abondant foin.
Les chariots auprès d'eux, en ordre sont rangés.
Près des principiae, la chapelle obturée
Par un carré d'élite, est gardée fermement
Car là, dans ce réduit, se trouve déposée
Pour chaque régiment, son enseigne sacrée.
Parées de boucliers, et de glaives en bois
Dans la via Quintana, s'entraînent des recrues
Sous les yeux vigilants, d'un préfet en lacerne.
Les cavaliers groupés, traversent le Forum
D'un seul galop joignant, la porte principale.
Sur le Quaestorium, là, de vaillants légionnaires
Frappent de leur épée, les pieux couverts d'écus.
Le primipile enfin, recueille les tesserres
Que lui font parvenir, les gardes en fonction.
Là-bas un cornicien, près d'un aquilifer
Jette ses dés taillés, sur un parme à l'envers.
La vie s'écoule ainsi, dans le camp de Petra
De l'aube jusqu'au soir, de la diane au repos.

Tout paraît serein, calme... trop calme et trop serein.

Le consul n'y tient plus. Brusquement il se lève
Puis noue fébrilement, son manteau sur l'épaule
Rajuste à sa cuirasse, un ruban mauve et rouge
Pend son glaive à sa taille, et revêt ses jambières.
Le voici dans la tour, qui domine la baie.
Contre le parapet, il scrute la vallée.
Des feux abandonnés, scintillent dans un camp.
La route de Tirène, est vide à l'horizon.
Pompée cependant voit, obsédante vision
Là, non loin, de Pharsale, au-dessus du plateau
Le visage fatal, de César victorieux.

CLÉOPÂTRE

Luxe et beauté, splendeur, tout scintille, éblouit
Dans ce boudoir, fleuron, du grand Palais Royal.

Sur les murs sont plaqués, des cartouches turquoise
Lucarnes encadrant, le superbe Élysée
Que l'esprit de l'artiste, a recréé sur Terre.
Là, génies, griffons, ibex, uræus, licornes
Mêlent au vert profond, des lotus, des pavots
Leur chatoyant plumage, ou leur brillant pelage.
Des statues sont ici, les habitants uniques.
Des lions-gardiens en quartz, à l'humaine effigie
De leurs crocs blancs défient, les démons invisibles
Près de canards madrins, au lourd jabot replet.
De ses lèvres en bronze, un brun hiérogrammate
Semble en vain chuchoter, de tendres confidences
Pour la nymphe en gabbro, qui détourne sa face.
Dans la pénombre veille, un loup de céramique
Dardant ses deux yeux noirs, d'amphibole sertie.
Sur le sol carrelé, de lapis-lazuli
Se détache un pavage, en serpentine claire
Dans l'onde simulant, un gué de nymphéas.

Par la baie, puits céleste, où frisonne un byssus
Mer, sable, éther font naître, aux baisers d'Amon-Rê
Leur vive symphonie, sublime, éblouissante.
Les nues de coton pâle, effilées mollement
Dans le champ cérulé, dissolvent leurs panaches.
Sur le paresseux flot, semblent voguer les dunes
Telles brillants îlots, d'un terrestre Empyrée.
Les canges dispersées, dont la proue d'or flamboie
Gonflent sous le zéphyr, leur voile en papyrus.
Navettes déplacées, par l'aérienne main
Sur la soie bleue de l'onde, avançant elles brochent
De fantasques motifs, en plumetis d'écume.
Les carrés des fanions, sèment au bout des mâts
Leurs éclats diamantins, dans le gouffre azuré.
Sur la rive opposée, les villas de Péluse
Dans les riants jardins, étagent leurs portiques.
Le parc vert d'Éleusis, au faîte du coteau
Dans la rocaille pourpre, égaille ses bosquets.
Le Phare en son écueil, maritime obélisque
Pâtre cyclopéen, près des nefs, quiet troupeau
Debout, son œil éteint, somnole pétrifié.

Dans le fond du boudoir, clos par une tenture
S'élève un lit de cèdre, à piliers hatoriques.
Sur la droite se dresse, une table en ébène
Décorée de canaux, et d'oves ivoirines.
Sur la nappe de soie, divers objets s'étalent
Pots en fritte émaillée, blancs, violets, grenat, jaunes
Chacun pour un onguent, chacun pour une crème
Phyliformes cuillers, stylets en hématite
Pour appliquer les fards, épandre la galène.
Devant, c'est un miroir, à l'anse en calcédoine.
Là, c'est un démêloir, emmanché d'un chevreau
Là, de petits godets, contenant des collyres.
Dans un calice d'or, bu jusqu'à la moitié
Scintille un clair nectar, de verte mandragore.
Là, sur un parchemin, traîne un lissoir d'agate.
Là, c'est un fin calame, à la pointe luisante
Qui reste abandonné, sur un pain d'encre noire.
Posé négligemment, près d'une fiole ouverte
Reluit un flabellon, de pennes flamboyantes.
Dans un lac d'onyx peint, de jouvencelles nues
Les boules d'oliban, qui nagent sur la myrrhe
D'effluves capiteux, parfument l'atmosphère.

Soudain par la tenture, enveloppant le dais
Passe une main légère, aux ongles carminés
Rabattant le tissu, dans l'anneau de pyrope.
La femme qui paraît, subitement éclipse
Les trésors de beauté, qu'en cet appartement
Put créer le génie, des ciseleurs, sculpteurs.
L'on croirait que les yeux, de toutes les statues
Vers ce joyau de chair, éblouis se concentrent.
Les objets ébahis, restent muets d'extase.
N'est-elle Bastet, Sekhmet, n'est-elle Aphrodite?
C'est Cléopâtre, éblouissante, irrésistible.
C'est la Reine Évergète, et maîtresse des nomes.
Sur le pourprin linon, de sa moelleuse couche
Se retenant d'un bras, les jambes repliées
La voici qui déploie, ses courbes harmonieuses.
La ceinture en hyacinthe, à sa taille serrée
Lie sa calasiris, de gaze transparente.
Deux lunules d'argent, à son oreille brillent.
Sa bague au chaton clair, scintille à son médium.
Gemmé de saphirs, de grenats, d'aigues marines
Sa broche d'electrum, fulgure à sa poitrine.
Pourtant ces pierreries, perdent tout leur éclat
Comparées aux deux jais, de ses prunelles vives.
Ses cheveux, de la nuit, ont la profondeur sombre.
Le soleil éclatant, dans sa face rayonne.
Ses mèches noir luisant, calamistrées, nattées
Que rabat à son front, un bandeau zinzolin
Recouvrent son épaule, en majestueuse orbe.
Telle un beau fruit mûri, sous les cieux tropicaux
Sa peau semble hésiter, entre l'or et le cuivre
Les nuances de l'ambre, et la couleur de l'ocre.
Ses traits purs, élégants, marient superbement
L'hiératique maintien, des immobiles sphinx
La grâce façonnant, les douces cariatides.
Son nez au profil droit, petit, charmant, rejoint
Par une cannelure, à peine dessinée
Sa bouche ravissante, aux lèvres d'incarnat.
Lucarnes de l'esprit, sur l'Univers ouvertes
Ses grands yeux veloutés, illuminent son être.
La pupille profonde, est un mystérieux gouffre
Sous le rideau mouvant, des longs cils recourbés.
De même nous paraît, le trou d'une syringue
Masquant la crypte emplie, de fabuleux trésors.
Là sont fondus, mêlés, ténèbres et lumière
Comme au fond de la Douat, les rayons d'Amon-Rê.
L'on y sent des appels, et des frémissements
Les vibrations de l'âme, et les transports du cœur.
L'on y sent la passion, la volupté, l'amour
Le rêve et l'évasion, vers les mondes lointains
Paradis merveilleux, séjour imaginaire
L'essor du gypaète, au-dessus des sanctuaires
La rigueur du pylône, élevant ses terrasses
Le chant des khénérits, dans les jardins sacrés
L'erg torride, étouffant, l'oasis verte et fraîche
La croisière indolente, à bord du thalamège
La randonnée songeuse, à travers les jonchaies
Sous les pâles rayons, du globe sélénien
L'intense enivrement, des crépuscules tièdes
Quand la brise remonte, aux rameaux des carthames
Les délices grisants, des soirées africaines
Les propos chuchotés, sous les eucalyptus
Les confessions, les mains, se cherchant, se pressant.
Tout cela, tout cela, dans ce regard languide.

Elle est féline, altière, elle est chatte et panthère
Selon son naturel, docile ou bien défiante
Sérieuse et conciliante, ou fantasque et mutine
Quelquefois impavide, ainsi qu'une momie
Terrible par moments, pareille aux Érinyes.
Son charme irrésistible, ensorcelle et séduit.
Ses cheveux sont des rets, où l'âme consentante
Se trouve ligotée, comme en un filet tendre.
Ses bras sont les barreaux, d'une prison très suave
Sa bouche verse un philtre, endormant tous les maux
Promettant les baisers, fiévreux, sensuels, fougueux.
Ses doigts fins, délicats, sont un onguent magique
Prodiguant à l'envi, douces câlineries.
Ses magnétiques yeux, pourraient bien sans faillir
Briser les volontés, résolues, décidées
Pour toujours éveiller, dans un cœur asservi
La violente passion, le délirant bonheur.

D'un coup pulvérisant, le silence des lieux
Des buccins font vibrer, leur stridente fanfare.
S'élèvent des clameurs, fusent des ovations
Parmi les chants latins, mêlés aux vivats grecs.
La soudaine explosion, parcourt les avenues.
La silhouette d'un homme, à l'entrée se profile.
Cuirasse flambant, cimier de crin, manteau pourpre
Le voilà qui paraît, fièrement, crânement.
C'est alors que la reine, arborant un sourire
Pose un regard dolent, sur le vainqueur superbe.

César, Maître du Monde, à ses pieds s'agenouille.

LES IDES DE MARS

Sous l'œil marmoréen, du paisible Pompée
Des amis prévenants, dévoués et fidèles.
Paraissent protéger, le futur empereur.
Les visages sont durs, inquiets, nerveux, crispés.
Discrètement dans l'ombre, on échange des signes.

Brusquement... surgit un poignard - César s'effondre.

L'on entend quelques mots, étouffés par les cris
Dans un amas confus, de toges emmêlées.

Puis un homme hébété, devant le corps sans vie
Balbutiant, hésitant, dit «Moi aussi... mon père»


* affriolant charmeur: ce portrait de César âgé est inspiré de l'ouvrage d'un historien.
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La Saga de l'Univers - Claude Fernandez - Éditions Sol'Air - Éditions Sol'Air - 2007