CARTHAGO DELETA

Poème épique de Claude Fernandez évoquant le siège et la destruction de Carthage lors de la Troisième Guerre Punique. Harrangue d'Elissa dontre le suffète Hasdrubal, Scipion découvre le tophet et le sacrifice des enfants.


«Enivrons-nous, mangeons, en l'honneur des Baalim
Bientôt nous rejoindrons, le céleste Royaume»
C'est ainsi que levant, une coupe en argent
Dont les faces brillaient, d'une opale sertie
Cyniquement parlait, Magon dit le Bruttien.
Les riches de Carthage, invités au festin
Dans le temple d'Eshmoun, au sommet de la ville
Par de vives clameurs, tous en chœur approuvèrent.

Les tables surchargées, occupant la cella
S'étendaient largement, en avant du naos.
Là, de succulents mets, se trouvaient préparés
Pour ce banquet insigne, énorme, exceptionnel.

Sur de verts baccaris, entourant des terrines
Se trouvaient disposés, les viandes et poissons
Rissolis de cervelle, enrobés de millet
Jarrets et aloyaux, de moutons, de chamelles
Cœurs de tortues garnis, au hachis de flamant
Près des scombres ventrus, à l'œssa-fetida
Poitrines d'alouette, aux graines de caroube
Cuissots de gypaète, aux biscuits de gingembre
Darnes de picarels, filets de crocodiles.
Sur de rutilants plats, au large marli pourpre
Des civelles rôties, montraient leurs dents pointues
Des gerboises grillées, tiraient leur fine langue.
Parmi les pourpiers frais, et les fustets confits
Des crevettes nageaient, en des pots de garon
Pendant que les homards, de leurs pinces rougeâtres
Serraient des encornets, teints de safran jaunâtre.
Les huîtres qui semblaient, des cotyles difformes
Sur la nacre luisante, aux laiteux chatoiements
Déployaient les bords noirs, de leurs branchies dentées
Comme un fin éventail, de lames transparentes.
Les pectens entr'ouverts, dans leur coquille vive
Pixis de blanche albâtre, aux scintillants canaux
Gonflaient un pied vermeil, comme un rubis superbe.
Des termites noyés, en des beignets oblongs
Piquetaient la farine, enveloppant la pâte.
Divers fruits encombraient, les corbeilles d'osier
Pastèques boursouflues, sur le palais fondant
Nafés dont les grains blancs, croustillent sous la dent
Mangoustans aigres-doux, capiteuses marasques
Noix, pistaches et pavies, cédrats et grenades
Qui s'entassaient partout, sur les coupes de vin
Lacs sombres dispersés, dans ces monts végétaux.

Par des chaînes en bronze, aux poutres appendaient
Les alabastres d'or, fumant de malobathre.
Les bâtonnets dressés, d'épais mirobolan
Par un discret effluve, allégeaient ces fragrances.
Les mets appétissants, brillaient de fraîches teintes
Sous les rayons diffus, d'un flambant candélabre
Qui brûlait un bloc d'ambre, en un cuprin godet.

La joyeuse ripaille, aussitôt commença.
Les nobles affamés, près des plats s'affairaient.
Là s'étaient réunies, toutes les sommités
Magistrats, gouverneurs, et maîtres de finance.
Tous oubliant leur sort, dévoraient goulûment.
Chaque Ancien maintenant, sa barbe en un sac mauve
Sans plus de retenue, mordait les viandes cuites.
Magon le tout premier, présidait le festin.
Sur un socle dressée, la statue du grand Baal
Gardant la dignité, qui sied aux Immortels
Paraissait invitée, parmi la foule humaine.
L'agitation, l'alcool, échauffent les convives
Tandis que des serveurs, ceints d'un bandeau grenat
Ramènent sans répit, les mets et cruches pleines.
Tous les hommes semblaient, saisis de frénésie
D'une joie sans frein, sauvage, étrange, hystérique
Délivrée des soucis, de toute bienséance.

Les paris commencèrent «Mes amis» clama Rhas
«Pour qui rapportera, plus fameux fait de guerre
Je propose un rubis, plus un esclave grec»
«Jadis aux Grands Plateaux» lui répond Addimin
«D'un seul coup j'ai perdu, huit cent quatre-vingts hommes»
«Plus de mille à Gadès» dit Hérias dédaigneux
Piquant un cœur farci, d'une aiguille en pyrope.
«Trente-quatre à Sicca» «Cent neuf sur le Métaure»
«Six bataillons défaits, au fortin de Zama
Notre camp ravagé, cent éléphants tombés
Ha, ha, ha, ha, ha, ha, qui dit mieux, ha, ha, ha...»
Tonitrue Gillimas, de sa grondante voix.
Des applaudissements, pour le vainqueur fusèrent.
«Souvenez-vous encor, de notre flotte en feu»
Lança le grand Misdès, animé par la scène
«Des flammes de huit cabs. N'est-ce pas magnifique?
Douze ans pour la construire, en un jour envolée.
Ha, ha, ha, ha, ha, ha... Quel spectacle superbe»
Les paris terminés, on arrosa Drépane.
Magon prit son bonnet, de magistrat suprême
Pour le jeter d'un geste, au milieu de la table.
«Voici... pour un schekel d'argent, un kikar d'or...»

Pourtant parmi la foule, un homme se tient coi.
Sur la cape vermeille, en travers de son buste
L'on voyait scintiller, l'insigne de suffète.
C'est le noble Hasdrubal, fils de riche famille.
Des plis marquent son front, malgré l'air enjoué
Qu'il essaie d'affecter, pour ne point se trahir.
Les râles des mourants, sont plus gais que son rire.
Son regard fuyant montre, anxiété, lâcheté.
Lorsqu'il saisit les mets, ses mains tremblent de peur.
Sa face avait les traits, des pleutres fanfarons
Fougueux pour se vanter, mais peureux dans l'épreuve
L'arrogante expression, de la hyène poltronne
L'œil torve du chacal, traqué dans sa tanière.

Quand eut bien festoyé, l'assemblée des convives
Désignant un grand vase, alors Magon leur dit
«Nous allons boire encor, pour une ultime fois»
Puis, serein devant tous, il versa dans le vin
Le philtre d'un godet, fermé d'un cabochon.
Le tapage cessa, durant un court instant.
Le suffète Hasdrubal, fut parcouru d'un spasme.
Comme pour saluer, une imprévue gageure
De nouveau tous en chœur, les invités crièrent.
Le calice passait, au devant de chacun.
Chaque Ancien le prenait, buvait abondamment.
L'on tentait d'inciter, ceux qui le refusaient.
Les jeunes gens pressés, vivement l'exigeaient
Mais quand il parvenait, dans leurs mains frénétiques
L'on devait les forcer, en leur tenant les bras.
Certains avaient caché, dans leur manche une dague
Pour aussitôt frapper, avant l'affolement
Les faibles et les couards, saisis par la panique.
Le vase demeura, vers le fond de la salle.
Vers la droite il revint. Le suffète blêmit.
La sueur dégouttait, de son front émacié.
De mains en mains bientôt, le calice approchait.
Voilà qu'il arrivait, Hasdrubal défaillit.
Mais juste à ce moment, quatre esclaves entrèrent
Soutenant un gâteau, nappé de miel pâteux
Dont le sommet touchait, les vases d'aromates.
Des cris joyeux fusèrent - C'était le bon moment
C'est alors qu'Hasdrubal, fila vers un passage.
La coupe cependant, terminait sa tournée.
Certains se l'arrachaient, la nommaient "Sang de Baal"
Magon la prit encor, but un long trait, puis dit
«C'est bien le meilleur vin, que j'aie bu de ma vie»
Mais comme il étouffait, il gagna la terrasse.
La chaleur et l'alcool, martelaient dans sa tête.
Parvenant sur le bord, il s'appuya d'un bras
Puis jeta son regard, au loin vers l'horizon.

Le soleil se levait, sur la ville incendiée.

Les Romains victorieux, ravageaient la cité.
Depuis l'année dernière, ils avaient sans répit
Lentement édifié, l'agger sous les murailles
Sur la côte dressé, des tours, des hélépoles
Sur la mer élevé, des sambuques à crans
Dans le chenal du port, largué des chausse-trapes.
Les puniques vaisseaux, qui fournissaient les vivres
S'échouaient, transpercés, par ces bancs métalliques
Pendant que les béliers, de leurs coups répétés
Sans trêve défonçaient, les portes de l'enceinte
Livrant peuple et noblesse, au massacre, au pillage.

Déjà les feux épars, s'étendaient lentement.
Les carthames taillés, longeant les avenues
Traçaient dans les quartiers, des raies incandescentes.
Vers Mégara, là-bas, les rus des maraîchers
Découpaient des carrés, en mosaïque pourpre.
Les arbres et les haies, des vergers en banlieue
Palmeraies, datteraies, simulaient en brûlant
Des torches allumées, pour un martial triomphe.
Les filets des pêcheurs, étendus vers Malqua
Devant le mur flambant, semblaient des claies immenses.
Les habitants fuyaient, dans les rues en arrière
Comme les sacrifiés, d'un grandiose holocauste.
L'on eût dit que les nues, se trouvaient embrasées.
Le foyer dans les cieux, rejoignait les rayons
De la suprême aurore, illuminant Carthage.

Le magistrat pourtant, paraissait ne rien voir.
Dans son esprit hagard, un grand vide s'ouvrait.
Devant la destruction, de sa patrie si chère
Ne pouvant réagir, il demeurait figé
Dans une stupeur vague, insensible, inconsciente.
La veille au grand Conseil, il avait décidé
Qu'on boirait le poison, lors d'un joyeux festin
Car la mort valait mieux, que de servir un maître.
Vers la citronneraie, tout d'un coup résonnèrent
De longs hennissements, comme des cris humains.
Les chevaux consacrés, d'Eschmoun, le diurne globe
Pour une ultime fois, saluaient le soleil.
Parfois effarouchés, ils piétinaient le sol
Choquant les anneaux d'or, à leurs pattes nerveuses.
Puis tournés vers l'Orient, ils ruaient violemment
Comme pour signifier, par ces fébriles gestes
Leur éternel reproche, au dieu les trahissant.

Le silence régnait, à l'intérieur du temple.
Des râles délirants, des plaintes divagantes
De temps en temps brisaient, le calme du sanctuaire.
Magon sentit le froid, dans ses jambes inertes
Malgré les premiers rais, qui chauffaient la terrasse.
Puis son front se glaça, puis ses bras, sa poitrine.
Sa tête s'affaissa... d'un coup il s'écroula.

Cependant Hasdrubal, une couronne en main
Par la porte Cirta, venant de s'échapper
Se présentait bientôt, devant le camp romain
«Scipion, mortel égal aux dieux, que Baal t'exauce
J'accepte le pardon, que tu veux m'accorder»

*

Après que le soleil, dans le ciel eut monté
Le consul escorté, de ses meilleurs tribuns
Parcourut les quartiers, pour suivre les manœuvres.
Jamais de sa carrière, il n'avait contemplé
Tel horrible spectacle, et tel champ de bataille.
Les maisons devenaient, des forts qu'il fallait prendre
Les rues un défilé, qu'il fallait traverser.
Le feu grondait partout, comme un fauve en courroux
De proies se repaissant, pour assouvir sa faim
Protée, dragon, soufflant, une haleine torride
Par sa gueule mobile, aux écarlates langues.
Sa dent pouvait broyer, tout corps, toute matière.
Paille ou bien roseau, bois, pisé, grès ou métal
Brûlés, grillés, fondus, se disloquaient en cendre
Puis en tourbillons noirs, s'évaporaient soudain.
Les pans de mur craquaient, les poutres se fendaient
Le moellon s'émiettait, les tuiles s'effritaient.
La corrosive flamme, attaquait les bâtisses.
Des toits s'effondraient, en vacarme terrible.
Des étages croulaient, en fracas de tonnerre.
Les maisons torturées, par l'imparable monstre
Semblaient pousser en vain, des geignements sinistres.
Les matériaux ignés, s'amoncelant partout
Recouvraient les pavés, tels des lambeaux sanglants.
Dans les ruines passaient, de blafardes silhouettes.
Des spectres surgissaient, au milieu des nuées
Les yeux tout larmoyants, piqués par la fumée
Les mèches embrasées, la gorge desséchée
Foule en désarroi, soldats, enfants, vieillards, femmes.
Filles et fils, époux, recherchaient leurs parents.
Les vociférations, fusaient de tous côtés.
De longs cris s'élevaient, dans les habitations
Gémissements stridents, appels, râles et plaintes.
Certains, démunis, fous, hurlaient comme des hyènes.
Certains dans la mêlée, prostrés, sans mouvement
Serraient un médaillon, dans leurs mains tremblotantes
Comme s'ils ne voyaient, et n'entendaient plus rien.
Quelques-uns traversés, de spasmes frénétiques
Pleuraient fébrilement, sans pouvoir s'arrêter.
L'on en voyait aussi, forcenés, possédés
Qui grimpaient sur les murs, et sautaient dans le feu.
D'autres s'entre-tuaient, à coups de cimeterre.
Dans la grise cohue, les riches et les pauvres
Se trouvaient confondus, en identique masse.
Nul homme en cet enfer, n'était plus fortuné.
Tous devenaient égaux, devant la mort prochaine
Soldat comme suffète, et noble comme esclave
Brave ainsi que poltron, félon comme fidèle.
Partout l'on dérapait, sur les pièces d'argent.
Gagates et grenats, roulaient sous les spartiates.
Rien n'était respecté, ni droit ni bienséance.
Nulle moralité, nulle civilité
Ne réprimait l'instinct, les pulsions primitives.
La barbarie suprême, au grand jour éclatait
Sans pudeur et sans honte, effrénée, débridée
Sans peur de la Justice, humaine ou bien divine.
Des magistrats clamaient, d'inutiles harangues.
Des chefs sans bataillon, vociféraient des ordres.
Les guerriers s'enfuyant, conspuaient les Romains.
Certains les abordaient, pour baiser leurs cnémides.
Quand sombre le vaisseau, dans la mer en furie
Les agrès disloqués, le gouvernail rompu
Ne songeant plus alors, qu'à préserver leur vie
Les nautes sans remords, lâchent les avirons
Malgré l'exhortation, de leur fier capitaine.

D'un coup, dans une rue, donnant sur les Mappales
Des fuyards paniqués, sur les Romains foncèrent.
D'un geste alors Scipion, groupa ses légionnaires.
Le bouclier braqué, les soldats se figèrent
Mais les Carthaginois, heurtaient ce mur d'airain
Pour former de leur corps, un amas de chair vive.
L'on occit les furieux, que rien ne raisonnait
Cependant que certains, portés par leur élan
Dans un logis flambant, brusquement disparurent.
L'incendie redoubla, d'un sifflement strident
Comme si dévorant, la nourriture humaine
S'attisait plus encor, son appétit vorace.

Avenue de Sateb, on surprit des Anciens
Qui, voilés, rejoignaient, le port de Tænia.
Là-bas les attendait, un vaisseau camouflé.
Scipion les arrêta, puis les fit prisonniers.

Traversant plus au nord, le faubourg Synesin
Le consul ébahi, sur le fronton d'un temple
Vit en mauve tunique, un hystérique prêtre
Qui jetait l'anathème, en désignant la foule.
«Nous sommes tous des bœufs, des vautours, des serpents.
Ton vœu s'accomplit, Taureau divin, sanguinaire.
Ventre de Baal, détruis nos chairs, brûle nos os
Pour enfin nous mener, à l'infernal Royaume»
C'était le grand pontife, unique survivant
Du clergé qui servait, le culte de Khamon.
Puis un messager vint, pour avertir Scipion
Qu'on avait investi, le temple de Moloch.
Sans tarder le Romain, rejoignit le sanctuaire.

Bientôt, près de Byrsa, l'on aperçut l'enceinte.
Les gardes lentement, vers le parvis marchaient
Car chaque instant leurs pieds, butaient sur des squelettes
Restes des habitants, livrés aux lions voraces
Pour sauver par ce don, la maudite cité.
Cet amas d'ossements, disloqués par les crocs
Se mêlait aux lambeaux, des sanglants carnassiers
Victimes à leur tour, de soldats faméliques.
Vers une entrée masquée, le guide les mena.
La rampe en descendait, par une galerie.
Mais l'homme s'arrêta, car là dans le tophet
Se trouvait, disait-on, le secret de Carthage.
Nul tribun n'accepta, de pénétrer ce lieu.

Seul, d'un pas décidé, Scipion franchit le seuil.

Il suivit le boyau, jusqu'au fond d'une crypte
Que d'étroits loculi par la voûte éclairaient
Puis demeura dans l'ombre, un moment sans rien voir.
Mais ce qui brusquement, à son regard parut
Malgré sa volonté, le fit pâlir d'horreur.
Sur des croix en ébène, aux parois du sanctuaire
Gisaient déchiquetés, les prêtres de Moloch.
D'un spasme douloureux, leurs bras contorsionnés
S'enroulaient sur le bois, tels de hideux serpents.
Leurs mains gonflées, bouffies, qui ballaient dans le vide
Semblaient des poulpes morts, aux flasques tentacules.
Des filets vermillon, de ces plaies s'écoulant
Paraissaient les vêtir, de souquenilles pourpres
Comme de grands pantins, comiques et tragiques.
Les rayons lumineux, saillissant du plafond
Tels de clairs javelots, se fichaient en leurs côtes.
Certains avaient la tête, enduite de minium
Comme pour exhiber, leur cruauté sans borne
Si plutôt ce n'était, la marque ignominieuse
Les poursuivant toujours, dans leur atroce mort
Qui les condamnerait, aux infernaux supplices?
Leurs traits dans l'agonie, qui les avait surpris
Demeuraient pétrifiés, en un rictus étrange
Rire inquiétant, grimaçant, moqueur, sardonique.
L'on eût dit qu'ils voulaient, imiter les Chthoniens
Pour narguer les vainqueurs, d'un cynisme insolent
Comme si, méprisant, la terrible défaite
Plus que d'une victoire, ils en étaient comblés.
Certains dans la fierté, de s'être sacrifiés
Levaient un pâle front, qu'ils auraient dû baisser.
D'autres vers l'Inconnu, jetaient des cris muets.
Mais certains, angoissés, par l'imminente fin
N'avaient pu retenir, un sentiment d'effroi.
Leur couardise à jamais, stigmatisait leur face.
D'autres pour augmenter, leur disgrâce innommable
S'étaient couvert les yeux, de masques laids, grotesques
Visages monstrueux, de silènes hilares
Traversés de nezems, d'aiguilles argentines
Coupés, barrés de stries, d'entailles et balafres
Peints de tons agressifs, nauséeux et vireux
S'imprégnant, se mêlant, en violente harmonie
Le brun excrémentiel, au violacé vineux
Le verdâtre fielleux, au rougeâtre sanguin.

Sur le bord de la crypte, enfoncés dans le sol
Comme les crocs aigus, d'une mâchoire énorme
Pointaient les pieux vermeils, des stèles primordiales
Symboles mystérieux, évoquant les Baalim.
Vers le centre on voyait, un géant tumulus
Monumental amas, tas d'urnes funéraires
Vases canope en grès, lécytes et ossuaires
Qui renfermaient chacun, les restes d'un enfant.
De larges trous béaient, aux angles de la salle
Puits noirs par où les Baals, remontaient sur la Terre
Pour jouir des libations, par les prêtres offertes.
L'on voyait au pourtour, figurée par des stries
Dans le roc des parois, la trace de leurs griffes.
Dans les pas brasillant, les peaux tannées d'ophiures
Paraissaient un pavage, en tesselles d'argent.
Les scarabées d'onyx, posés de-ci de-là
Semblaient avidement, se délecter des gouttes
Qui tombaient par moments, des cadavres suintant.
Les yeux grenat des lynx, à la voûte appendus
Phosphorescents, jetaient, lorsqu'ils tournaient dans l'ombre
Des regards effrayants, sur la scène macabre.
L'on eût cru découvrir, la voûte de l'enfer.

Le consul étouffait, il faillit chanceler
Comme si dans le noir, les Kabyrim tapis
Ravissaient l'énergie, de ses tremblantes mains.
Cependant il parvint, à retrouver sa force
Puis marcha devant lui, vers l'area sacrée.
Là gisait un cratère, en alliage d'étain
Jusqu'à ras bord empli, d'un immonde breuvage
Qui fumait d'une odeur, pestilentielle, atroce.
Des charognes pourries, surnageaient dans le sang
Repas de chair humaine, ôtée sur les cadavres
Pour assouvir encor, les idoles voraces.
Le Romain stupéfait, croyait voir tout d'un coup
Surgir leur face horrible, aux crocs démesurés.
Sur du gravier au fond, s'étalaient des offrandes
Pennes d'autruche ornées, de verrines étoiles
Croissants de turquoise, anneaux d'électrum, d'ivoire
Joyaux, bijoux sertis, de saphirs, de topazes
Lamés, pointillés d'or, gravés de pictogrammes.
L'œil était fasciné, par toutes ces merveilles.
Rien n'était pour la mort, trop splendide et trop beau.
La civilisation, par son raffinement
Dans la bestialité, s'étalait sans remords.
Tout ce luxe mêlé, dans toute cette horreur
La somptuosité, servant l'atrocité
Plongeaient l'esprit muet, dans l'interrogation.
Le consul avança, devant le tumulus
Mais il crut défaillir, devant ce qu'il vit là.
Sur une étoffe claire, en tissu de surah
Vaguement scintillaient, de minuscules jouets
Des lapins en duvet, et des hochets en liège
Qui dans leur premier âge, amusaient les enfants
D'une famille heureuse, avant leur sacrifice
Les poupées de soierie, pour les douces fillettes
Les cubes d'albuggim, pour les garçonnets vifs.
Des parents attendris, les comblaient de présents
Lorsqu'un sinistre jour, les hiérophantes durs
Sans la moindre pitié, soudain les enlevèrent
De leurs mains racornies, pareilles à des serres.
Dans les yeux du consul, des larmes s'écoulèrent.
C'est alors qu'il saisit, un ours en alpaga
Le serra fortement, contre son cœur ému
Pensant au jeune fils, qui l'attendait là-bas
Sur l'autre bord des flots, dans sa ville natale.
Comme pour échapper, à l'abomination
D'un coup il se tourna, puis releva la tête
Mais son œil rencontra, la montagne des urnes
Colossale vision, comme un noir cauchemar.
Lors il imaginait, tous les enfants martyrs
D'heureux adolescents, que l'avenir conviait
Des nourrissons ravis, dans les bras de leur mère
De tendres nouveau-nés, délivrés du cordon
Qui ne rencontraient pas, un regard protecteur
Mais les yeux flamboyants, du Baal épouvantable
Puis qui se fracassaient, contre ses dents aiguës.
Le consul revoyait, le molek monstrueux
Les sacrifiés tremblants, sous leur cagoule noire
Le ballet incessant, des hideux hiérodules
Pour animer les bras, de la statue géante
Les chants des Ydonim, le crissement des cistres...
Le silencieux tophet, semblait empli de cris
Mêlant en un tumulte, effroyable et confus
Le rire des bourreaux, les sanglots des victimes.

Lorsqu'il fut remonté, le consul aussitôt
Convoqua ses tribuns, pour signifier son ordre
«Qu'on recouvre à jamais, cet infernal sanctuaire
Pour que ses dieux cruels, ne remontent sur terre»

*

Cependant à Byrsa, la citadelle ancienne
Dans la baie d'un palais, s'ouvrant sur une cour
Voici que se détache, une femme éplorée

«Misérable suis-je, infortunée, dégradée.
Honte à moi, honte à ma famille, à mes enfants
Honte à ceux de mon clan, honte à ma descendance
Honte à ma race, à mon peuple, à ma cité, honte
Pour Carthage déchue, par ton ignominie.
Que la mort désormais, s'abatte sur ma tête.
Que le python cruel, se repaisse de moi
La compagne abhorrée, de l'ignoble Hasdrubal
Moi qui fus le témoin, de son humiliation»

Ainsi dit Élissa, l'épouse du suffète
Qui hurle sa colère, à son traître mari.
Ce jour pas un bijou, n'adorne sa beauté
Ni bracelets, ni colliers, ni joyaux, ni perles.
Seule une robe en laine, à sa taille est nouée.
Ses cheveux sont défaits, ses pieds nus sur la pierre.
Ses prunelles de jais, dans sa face fulgurent.
Debout devant la ville, au milieu du brasier
Vers le camp des Romains, elle tend ses deux poings

«Que le courroux de Baal, condamne ta mémoire.
Que le ressentiment, d'Athara te poursuive.
Que tous les Kabyrim, à jamais te maudissent.
Que Tanit vengeresse, accable ton esprit.
Chacal, sors du terrier, qui protège ta fuite
Mais tu n'oserais pas, soutenir mon regard.
Me voici maintenant, démunie, sans défense.
Lâchement, bassement, tu m'abandonnes là.
Jadis eût mieux valu, ce jour où tu pris femme
Qu'une autre fut choisie, pour supporter l'opprobre.
Que ne t'ai-je à la face, envoyé les épis
Dont tu me fis présent, lors de notre hyménée.
Tu m'affirmais hier, hautement devant tous
Que ne viendrait jamais, le jour où tu verrais
Les rayons du soleil, et ta cité vaincue
Maintenant est venue, l'heure où tous ont pu voir
La chute de Carthage, et ta vergogne aussi.
Regarde maintenant, car je vais te montrer
Comment on doit mourir, dignement, fièrement.
Le peuple réuni, verra mon sacrifice»

Dans le camp des Romains, près de là, cependant
Sur un lit de brocart, se prélassait un homme
Qui buvait là sa honte, en jouissant de la grâce.

Plus tard dans la soirée, les gardes aux Mappales
Voyaient soudain surgir, une femme en lambeaux
Marquée, défigurée, par l'atroce douleur.
Ne s'agirait-il pas, d'une indigente folle
Si n'était la noblesse, imprégnant ses traits purs.
Courant, elle rejoint, le carrefour d'Anat
Remonte vers Byrsa, jusqu'au bord des Syssites.
Maintenant elle atteint, le temple de Tanit
Gravit les degrés d'or, puis les degrés d'ébène.
Ses bras sont lacérés, par les jujubiers verts.
Sa tunique s'accroche, aux pointes des nopals.
Sur le gravier bleuté, ses pieds nus s'égratignent
Mais rien ne ralentit, son avance éperdue.
Voici qu'elle se hisse, à la dernière enceinte
Gagne la tour ovale, aux piliers de grenade
Puis frôle en pénétrant, la stèle d'obsidienne
Pour enfin s'écrouler, sur le seuil de l'autel

«Ô Tanit, Rabettna, puissante, éblouissante
Je viens comme une enfant, qui retrouve sa mère.
Je te donne mon corps, je te donne mon âme.
Pitié, pitié pour moi, la malheureuse indigne.
Ne m'abandonne pas, toi qui m'as secourue.
Tu voles dans l'azur, je marche dans la boue.
Tu brilles dans ta gloire, et je suis dans la honte.
Puissante Rabett, ô, courageuse, intrépide.
Souviens-toi d'autrefois, avant d'être nubile
Je venais dès l'aurore, au son des tympanons
Sur le tronc de ton cèdre, attacher mes offrandes.
Puis dans le crépuscule, à ta clarté sereine
Quand planent dans la nue, les grands phénicoptères
Je contemplais sans fin, les yeux glauques des lottes
Filles du premier œuf, d'où tu naquis jadis.
Par toi je me baignais, dans le monde sacré.
Par toi je rejoignais, le mystique univers
Des génies, des ruisseaux, des Fleuves et des Sources.
Je vivais, rêvais, je me grisais, m'exaltais
De grandeur, sublimité, beauté, volupté.
Maintenant me voilà, démunie, dégradée
Souillée jusqu'en ma chair, par le mâle grossier.
Puissé-je retrouver, la vierge que j'étais.
Puissé-je retrouver, ma pureté première»

Les sanglots secouaient, sa poitrine oppressée
Mais son courroux tombait, sa fureur s'apaisait
La peine l'étreignant, se calmait, s'éteignait.

Reprenant son haleine, elle se releva
Puis une ultime fois, regarda son idole.

«Tanit, puisque bientôt, va mourir notre ville
Moi seule vêtirai, ton manteau consacré
Le superbe zaimph, que nul jamais ne vit.
Mon corps sera le don, que j'offre pour ta gloire»

Scipion qui survenait, averti par sa troupe
Sur le dôme de cuivre, au sommet du sanctuaire
Vit surgir une femme, environnée d'un voile
Déployé dans le ciel, ainsi qu'une aile vive.
L'on eût dit un oiseau, qui prenait son essor.
Le Romain s'avança, vers le seuil de l'enceinte
Mais les derniers guerriers, du bataillon punique
Défendaient aux légions, ce dernier territoire.
«Fière Élissa, descends, je t'accorde ma grâce
Je connais ta valeur. Crois-tu qu'il est besoin
Pour la prouver à tous, de ta mort inutile?
Descends, descends, je t'en supplie, je t'en conjure»
Le consul affolé, s'égosillait en vain
Dans le charivari, du combat incessant
Mais elle demeurait, ainsi qu'un acrotère
Le regard absent, insensible, imperturbable
Comme si désormais, elle était hors du monde.

L'incendie cependant, poursuivait son avance
Gagnant les amandiers, les cyprès et nopals
Franchissant les fossés, grimpant sur les murets.
Dans les tièdes bassins, tels de grandes marmites
Ventre en l'air surnageaient, les poissons consacrés.
Sur les hauts piédestaux, les boules cristallines
Réverbérant les feux, en leur globe verrin
Paraissaient devenues, de géantes sardoines
Qui brusquement volaient, en éclats transparents.
Le temple était rongé, par les avides flammes
Défonçant les vantaux, forçant portails, poternes.
Coloquintes sculptées, grenades intaillées
Se détachaient du toit, comme des fruits pourris.
Les tuiles d'argent vif, s'éparpillaient dans l'herbe
Pareilles aux morceaux, d'un miroir disloqué.
Le feu passa le seuil, traversa les couloirs
Pour un instant lécher, une porte en ivoire.
Celle-ci brusquement, se volatilisa.

Un spectacle grandiose, apparut tout d'un coup.

Dans leur tunique blanche, aux plis droits cannelés
Tous debout, alignés, en immobiles rangs
Les prêtres attendaient, leur agonie sans peur.
L'on eût dit se dressant, dans la profonde salle
Des colonnes tronquées, des cippes découpés.
Leur face était crispée, dans une expression dure
Haine ou mépris, inconscience, impavidité.
Le torrent flamboyant, envahit la cella.
Sous l'onde rouge on vit, les pontifes noyés
Sans pousser un seul cri, ni tenter un seul geste.

L'incendie maintenant, gagnait tout le sanctuaire.
Se hissant à la crypte, il parvint au naos.
La déesse attendait, avec sérénité.
Les bêtes empaillées, qui défendaient son trône
Loups gris, lynx noirs, lionnes ailées, cynocéphales
Semblaient tous affligés, de perdre leur maîtresse.
Leurs yeux d'ambre sertie, se liquéfiant déjà
Simulaient sur les joues, des pleurs en pâte brune.
Statues, palmes et bijoux, plumes et fourrures
Tuniques et chars, paravents, tapis et masques
L'espace d'un moment, en fumée s'évanouirent.
L'incendie cependant, n'atteignait pas son but.
C'est alors qu'il fonça, vers l'escalier de pin
Gravit tous les degrés, d'étages en étages.
L'édifice parut, tel une girandole
Par ses feux dominant, la ville dévastée.
L'on vit une étincelle, atteindre le zaimph.
L'étoffe brusquement, d'un éclair s'embrasa
Transformant en flambeau, l'épouse du suffète.

Le consul dans ses mains, se cacha le visage.

*

L'incendie rassasié, lentement s'apaisait.
De-ci de-là restaient, des amas rougeoyants.
La ville paraissait, un vaste cimetière
Dont les tombeaux étaient, les pans d'habitations.
Les restes et débris, jonchaient le sol pierreux
De monceaux confondant, l'arsin, la brique en miettes.
Des corps gisaient partout, dans les cendreuses ruines
Surpris dans leur sommeil, ou saisis dans leur fuite
N'ayant pas achevé, leur geste pitoyable
Qu'ils tiendraient maintenant, pour une éternité.
La chair grise ignifiée, par la calcination
Retombait en lambeaux, se détachait en croûte
Pour humeur exsudant, un noirâtre goudron
Comme celui qui suinte, aux rochers de Lipare
La ténébreuse ichor, des ombres souterraines.
Leurs membres convulsés, par la douleur atroce
Qu'ils avaient endurée, lors de l'instant suprême
Leur prêtait maintenant, l'apparence de spectres.
Leurs visages sans nez, sans bouche et sans regard
Dont les traits effacés, n'exprimaient rien d'humain
Se confondaient alors, en visage anonyme.
L'on voyait quelquefois, les cadavres unis
Des effrénés jouisseurs, qui préféraient quitter
La trop courte existence, en plaisir amoureux.
Ceux qui malgré la mort, se tournaient vers les dieux
Leur invoquaient encor, de muettes prières.
Certains luttant sans but, serraient jusqu'à la fin
Leur dérisoire épée, que la chaleur fondait.
Vers le temple d'Eschmoun, les rangs des Patæques
Jetant sur l'ennemi, leur divine vindicte
Brandissaient vers les cieux, des bras couverts de suie
Comme si brusquement, le marbre était basalte.
Rougeoyantes encor, les chaînes à leur buste
Paraissaient les grenats, de broches lumineuses.
Là-bas, dans les bassins, de l'ancien arsenal
Près d'Hermaum, le phare, au foyer d'aloès
Pour toujours s'éteignait, tel un agonisant.
Des coques émergeaient, disloquées, renversées
Gisant le ventre en l'air, telles des poissons morts.
Les proues éparpillées, cavales intrépides
Qui voyageaient hier, de l'aube au crépuscule
Sur les mouvants chemins, de la marine plaine
Jamais ne partiraient, pour de nouveaux périples
D'aiguades en bassins, de jetées en cothons.
Là-bas, vers Khénira, sur le Mont-des-eaux-chaudes
Le disque de Tanit, brillait au firmament.

Sur un môle de l'isthme, au dessus de la ville
Se détachait courbée, la silhouette d'un homme
Qui versait d'amers pleurs, contemplant sa victoire
«Ne pourrait-ce être ici, ma patrie?» disait-il
«Ce port défiguré, ne serait-il Ostie
Ce dôme défoncé, le temple de Vesta?
L'acropole rasée, par le fer et le feu
Pourrait bien être aussi, mon Capitole cher.
Si Claudius et Livius, par chance un lointain jour
N'avaient pu devancer, les armées d'Hannibal
Ne serais-je moi-même, un corps dans la poussière?»

L'historien du consul, Polybe l'avisé
L'entendit murmurer, ces fatidiques vers
«La sainte Ilion mourra, de même que Priam.
De même s'éteindra, son peuple aux bonnes lances»

La Saga de l'Univers - Claude Fernandez - Éditions Sol'Air - Éditions Sol'Air - 2007