LE SONGE DE MARCUS FURIUS CAMILLUS

Poème épique de Claude Fernandez évoquant par le songe de Marcus Furius Camillus l'influence des Étrusques vaincus sur les Romains.


Après qu’il eut vaincu, Veies, la ville étrusque
Le consul Camillus, comblé de sa victoire
Fut la nuit visité, par d’inquiétantes ombres.
Lors il fit convoquer, son mage favori.

Ainsi lui narra-t-il, sa vision fantastique:

«Ô voyant inspiré, divinateur sagace
Qui perce les secrets, de l’incertain futur
Mon sommeil fut troublé, par un étrange songe
Pourras-tu m'en donner, le sens et la raison?
Voilà ce que mon œil, vit de la nuit surgir.
Sur les villes rasées, que nos armées vainquirent
Volsinies, Tarquinies, Caere, Volterra
S’ouvraient de béants puits, d’où remontaient des spectres.
Délaissant leur statues, et leurs sacrées offrandes
Les gisants repoussaient, leur drap marmoréen
Les trépassés quittaient, leur couche funéraire.
Tous, d’une étroite niche, excavée dans le tuf
D’une spacieuse alcôve, adornée d’astragales
D’un riche sarcophage, à l’effigie dorée
D’une tombe ou d’une urne, extrayaient leur dépouille
Puis se disséminaient, parmi champs et chemins.
Partout se répandaient, ces défuntes myriades.
Je les vis investir, les romaines cités
Puis dans chaque logis, pénétrer, s’infiltrer
S’immiscer dans les corps, des mortels endormis.
Leurs troupes en tout lieu, s’octroyaient le pouvoir
Subjuguant nos consuls, évinçant nos édiles
Réduisant patriciens, chevaliers, plébéiens
Dont ils influençaient, volontés et désirs.
Lui-même le Sénat, se trouvait investi.
Les magistrats votaient, ce que leur intimait
La silencieuse voix, d’orateurs invisibles.
Nul glaive et nul pilum, n’auraient pu contenir
Cette virtuelle armée, d'âmes invulnérables.
Rien n’aurait jugulé, rien n’aurait endigué
Leur assaut pacifique, et leur paisible emprise.
La nécropole enfouie, supplantait la cité.
Les morts , les revenants, soumettaient les vivants.
Comment se pourrait-il, que l’Étrusque vainquît
Lors que nous avons pris, toutes ses capitales?
Comment se pourrait-il, que même subsistât
Le souvenir ancien, des lucumons déchus
Quand pas le moindre mur, de Véïes ne s’élève
Quand pas la moindre enceinte, à Cisra ne subsiste
Quand Velzna, Volterra, Tarquinies, Volsinies
Sont muées en désert, de blocaille et pierraille
Que liserons, chardons, recouvrent leurs forums
Que moineaux et corbeaux, envahissent leurs temples
Que leurs voies sont hantées, par fouines et blaireaux.»

Voici par quels propos, répondit l’haruspice:

«Les fiers Latins, dis-tu, ont vaincu les Étrusques
Mais vois autour de toi, comment les conquérants
S’accoutument aux mœurs, des ennemis conquis.
Nul à Rome aujourd’hui, ne saurait négliger
Le rassurant secours, de l’art divinatoire.
Le perspicace mage, observant les entrailles
Propitie les actions, détourne les démons.
Dessinant dans le ciel, un rectangle magique
Tel invisible piège, où l’hirondelle tombe
L’haruspice dévoile, aux humains l’avenir.
Guettant l’apparition, dans les cieux tourmentés
Des fugaces éclairs, du capricieux tonnerre
Par la brontoscopie, la fulminoscopie
Le visionnaire augure, interprète les signes
Que les divinités, destinent aux mortels.
Vois, dans l’intimité, d’une villa cossue
Loin de l’agitation, loin des travaux bruyants
Le péristyle accueille, une famille heureuse.
Le noble sénateur, apparaît dignement
Dans sa blanche prétexte, à laticlave pourpre.
Le signal du combat, sur un air tyrrhénien
Résonne dans l'airain, des trompettes latines
Tandis que le consul, couronné de laurier
Dans le pas des licteurs, majestueux s’avance.
Tout cela cependant, serait insignifiant
Si n’était l’invention, de brillants constructeurs.
Bientôt s’imposera, la nouvelle harmonie
Triomphe de la voûte, effaçant l’architrave
Consécration, victoire, immuable et durable
Des multiples sommiers, des solides claveaux
Sur l’unique linteau, le fragile corbeau.
La voûte, insigne forme, éblouissant progrès
Que n’ont su maîtriser, les Grecs, les Égyptiens.
Latérale poussée, répartie, divisée
Permet de soulager, la verticale charge.
Le vertigineux dôme, épousant le cosmos
Détrône un plafond triste, aux caissons monotones.
La coupole remplace, une toiture en pente.
L’arc élégant supplante, un brut encadrement.
La sinuosité, rompt la rigidité.
Le galbe assujettit, la stricte rectitude.
L’orbe déliée s’impose, à la droite inflexible.
Déporter la pression, plus que la supporter
L’éviter, l’amoindrir, plutôt que l’affronter
Comme féminité, soumet virilité
N’est-ce philosophie, plus féconde, avisée?
Plus que le fer, l’airain, le marbre ou le diamant
Subsiste le rituel, et persiste le culte.
Mieux que zèle martial, réduisant l’ennemi
Patience, habilité, séduisent et subjuguent
Sans la moindre effusion, de larmes ni de sang.
Ne vaut-il mieux puiser, les infinies ressources
Du savoir et de l’art, que de la stratégie?

Rome hier a vaincu, l’étrusque despotisme
Rome sera vaincue, par l’étrusque génie.»

La Saga de l'Univers - Claude Fernandez - © livagora 2011