LA BÉRÉSINA

Poème épique de Claude Fernandez évoquant la retraite de Russie jusqu'à l'épisode du passage du fleuve Bérésina par Napoléon et ses troupes dispersées.


Quel aven, quel Ténare, épancha ces fantômes
Parcourant lentement, l'infinie plaine russe?
De quel antre ont surgi, ces lamentables spectres
Chancelant dans la neige, ahanant sous la bise?
Plus de corps, d'escadrons, bataillons, divisions.
L'on ne distingue plus, officiers, caporaux
Tous mêlés, confondus, sous les mêmes haillons.
Les hardis conquérants, déchus, courbent l'échine.
Plus même ils n'ont gardé, leurs drapeaux, leurs cocardes.
Respectés, craints hier, aujourd'hui pitoyables.
Quoi, ces guerriers penauds, piteux, ces loqueteux
Prétendaient conquérir, l'Europe et l'univers.
Que sont-ils devenus, les grenadiers fringants
Les méprisants lanciers, les arrogants chasseurs?
Que sont-ils devenus, les crânes artilleurs
Les vaniteux dragons, les rogues tirailleurs?
Les vainqueurs sont vaincus, les héros sont des hères.
Les prestigieux guerriers, sont devenus bouffons
Travestis de chiffons, et dessous féminins.
Mais que sont devenus, les éclatants plumets
Les parements vermeils, les retroussis flambants
La passementerie, les buffleteries blanches?
Mais que sont devenus, les galons mordorés
Les grenades jetant, leurs glorieux feux cuivrés
Les gibernes luisant, de rayons argentins?
La capote en drap bleu, fait place à la guenille.
Les dolmans des hussards, n'ont plus de brandebourgs
Leur sabretache pend, délavée, déchirée.

Qu'est-elle devenue, la Grande Armée française?

L'on ne voit plus tambours, ni clairons, ni trompettes
Qui résonnaient hier, en victorieux échos.
Si les soldats ce jour, entamaient leur fanfare
De nouveau s'ils pouvaient, accompagnant leur pas
Dans leurs cuivres souffler, de leur bouche glacée
Frapper leurs percussions, de leurs doigts engourdis
Ce qu'ils joueraient alors, ce n'est un chant glorieux
Mais de tristes nénies, pour ce convoi funèbre.
Tous croyaient asservir, impunément un peuple
Confisquer son domaine, et spolier ses richesses
Mais voici que pour eux, survient le châtiment.
Fût-il plus grand revers, qu'ait infligé l'Histoire.
Les Français mortifiés, en larmes se lamentent
Redoutant l'agression, des Cosaques vengeurs.
Les soldats en détresse, amèrement regrettent
Le sol de leur patrie, qu'ils n'auraient dû quitter.
Le Polonais revoit, sa Varsovie natale
Tandis que l'Italien, pense au golfe de Gènes.
Le Breton, l'Angevin, rêvent de ressentir
L'océanique brise, au lieu du vent nordique.
L'Auvergnat imagine, en ce décor livide
Les pacages fleuris, de genêts et gentiane.
Le Beauceron s'émeut, dans la neige uniforme
Songeant aux blés dorés, des vastes emblavures.
Le Provençal regrette, au milieu de la brume
L'azur éblouissant, des cieux qui l'ont vu naître.
Que font-ils égarés, loin de la douce France?
«Dieu, n'avons-nous encor, expié notre folie?»
«Quand enfin surviendra, la fin de nos malheurs?»
Nul d'entre eux ne songeait, subir un jour prochain
La même atrocité, la même cruauté
Qu'il avait sans vergogne, aux autres infligée.

Tous ont l'estomac creux, et les côtes saillantes.
L'un d'eux seul à sa faim, tous les jours peut manger
Viande et mets fins qu'arrose, un vin de Chambertain.
Mais cet homme arrogant, et sûr de sa puissance
Maintenant a perdu, sa morgue et son orgueil.
Ses traits décomposés, trahissent l'anxiété.
Son regard inflexible, est empreint d'inquiétude.
C'est alors qu'il vécut, l'humiliation dernière.
L'on vit un grenadier, les deux jambes cassées
Qui sur le sol gisait, victime des Cosaques.
L'homme conscient encor, demeurait impassible
Comme s'il attendait, sereinement sa fin
Mais lorsqu'auprès de lui, passa l'État-Major
Désignant l'Empereur, d'un ton vengeur, il dit
«Voyez-là ce pantin, qui nous subjugue tous.
Notre malheur, c'est lui, c'est lui notre souffrance.
Voyez-là ce boucher, qui détruisit tant d'hommes.
Qu'il ose m'achever, pour me fermer la bouche»
Napoléon passa, ne daignant pas l'entendre.
Comment la volonté, d'un seul être put-elle
Briser impunément, le destin de tant d'autres
Sur le monde engendrer, autant d'atrocité?
Comment son ambition, dévorante et violente
Réduisit-elle ainsi, tant de cités prospères?
«Je désire une paix, respectant la couronne.
Vous serez bien traité, comblé de possessions»
«Je suis le czar, César, l'empereur légitime
Vous n'êtes qu'un tyran, qu'un vil usurpateur.
Plutôt rester le maître, invaincu, misérable
Dans mon dernier carré, de moujiks dévoués
Qu'opulent et soumis, à vos diktats iniques»
Bonaparte, Alexandre, opposition tragique.
Le conflit séparant, deux altiers souverains
Suffit à provoquer, l'atroce embrasement.

Dans cet enfer glacial, faut-il plaindre les hommes?
Plutôt doit-on pleurer, pathétiques martyrs
Les chevaux innocents, que l'on mange vivants?
Ceux qui sont rescapés, d'une agonie sans fin
Les jambes cisaillées, par le feu des combats
Se traînent pesamment, les oreilles gelées.
Hagards et morfondus, ils ne savent pourquoi
Le maître leur inflige, un immense calvaire.
Parfois, ils hennissaient, longuement, tristement
Comme s'ils regrettaient, d'être venus au monde.
La fine longe en cuir, les retenant captifs
Suffit à les dompter, plus que chaîne d'airain
Car l'emprise de l'Homme, en leur docile esprit
S'impose et les maintient, dans l'asservissement.
Libres sous le soleil, s'ébrouaient leurs aïeux
D'un galop parcourant, la steppe sans limite
Puis mouraient noblement, sous la griffe du lynx.
Jeunes poulains tremblants, séparés de leur mère
Leurs flancs ont enduré, les coups interminables
Du farouche dresseur, aux éperons aigus.
Maintenant les voici, partageant le destin
De celui qui les mène, en sa démence ignoble.

*

C'est alors qu'un matin, la colonne s'arrête.
«S'agit-il des renforts, qui nous furent promis?»
«Vient-on nous prodiguer, les secours attendus?»
«Vient-on nous dispenser, nourriture et vêture?»
Les fugitifs errants, décimés, dégradés
Jusqu'à l'extrémité, de la souffrance humaine
Croient enfin rencontrer, l'oasis réconfortante.
Mais c'est l'épreuve ultime, horreur, qui les attend
La Bérésina, serpent glacial, effroyable
Prêt à les engloutir, prêt à les dévorer.

La Saga de l'Univers - Claude Fernandez - Éditions Sol'Air - © Éditions Sol'Air - 2007