AURORE

Poème épique de Claude Ferrandeix évoquant la révolution du Néolithique: invention agriculture, métallurgie, premières villes...


Les peuples effarés, s'épuisaient en combats
Cependant que les fruits, que les baies, le gibier
Ne pouvaient plus nourrir, les tribus affamées.
Face au nouveau péril, force devenait vaine.
Dès lors abandonnant, les viriles vertus
L'Homme prévoyant, découvrit une alliée
Féconde et modeste, effacée, l'Intelligence.

Avisé, le voici, qui délaisse la chasse
Pour diriger ses pas, vers les rus poissonneux.
Méthodique, ingénieux, il unit par un nœud
L'os courbe avec un fil. Voici faite une ligne
Traquant la truite vive, à son piège invisible.
Sur un bâton ployé, patiemment il attache
Le mince lien d'un jonc. Voici l'arc achevé
Dont le véloce trait, foudroie canards et grèbes.
Puis il crée le harpon, le foëne au trident
Capturant le brochet, des courants écumeux.
Plus intrépide encor, dans l'eau marine il jette
Ses rets d'herbes nouées, aux mailles résistantes
Retenant pigels, raies, morues, thons, aiglefins.

Certains pendant ce temps, plus madrés, plus subtils
Recueillent la génisse, au lieu de la tuer
La protègent des loups, et de foin la nourrissent
Pour s'étancher au lait, de ses trayons gonflés.
Dès lors au flanc des monts, les troupeaux indolents
Ruminent dans les près, sous l'œil du pastoureau.
Dans ses pas nonchalants, gambade un compagnon
Qui s'arrête à son ordre, ou bien jappe gaiement
Puis ramène au bercail, la brebis égarée.

Les nouvelles tribus, reniant le nomadisme
Bâtissent vaillamment, des huttes circulaires
Des cabanes en bois, constructions de rondins
Préservant le foyer, de la froidure intense.
Des villages sans rues, aux baraques sans porte
Bientôt se fortifient, par une palissade
Qui repousse l'assaut, des races primitives.

Une cueilleuse un jour, inventive, inspirée
Disperse en un sillon, la graine d'un épi
Bouleversant ainsi, l'humaine destinée.
Mais la fertile Terre, esclave laborieuse
Lui rend cent fois ce don, qu'elle croyait perdu.
Lors insensiblement, irrésistiblement
La Révolution Verte, au fil des ans progresse.

Le tranchet à la main, les défricheurs avancent
Transformant les forêts, en champs et maraîchers.
Du sud au nord s'étend, le prometteur guéret
Qu'a retourné le soc, de l'araire incurvée.
Blé, seigle, épeautre et mil, tendant leurs fins apex
Grandissent au printemps, mûrissent en été.
La faucille tranchante, à lame d'obsidienne
Coupe les graminées, lacérées par les verges.
Sous la pesante meule, est broyé le froment.
La farine est alors, une onctueuse pâte
Que roussit le galet, déposé dans les braises.
L'Homme laissant la viande, et la grasse fressure
Découvre émerveillé, l'odeur suave du pain.
Sur les rameaux vermeils, l'on cueille la cerise
Le moût bientôt fermente, au fond de la barrique.
L'on se délecte au goût, des premiers vins piquants.
L'on ramasse pois verts, et brunâtres lentilles
Filandreux salsifis, aubergines fondantes.

La Femme cependant, ne tarit son génie.
La voici qui malaxe, une argile ocracée
La mélange à l'arène, et l'imbibe d'eau claire.
Sa fine main pétrit, la ductile matière
Modèle pots, plats, bols, godets, mortiers, marmites
Que la chaleur des fours, longuement durcira.
La céramique alors, envahit les demeures
Toujours se compliquant, toujours se modifiant
S'adornant de motifs, rubanés, pointillés
D'impression digitale, et d'empreinte unguéale
D'engobe au fond de pourpre, aux inclusions d'albâtre.

Les filles fredonnant, tressent l'osier, l'ajonc.
Voilà des paniers, claies, des couffes et tamis
Transportant les denrées, capturant le fretin.

Lorsqu'on tond la brebis, à la dense toison
La patiente fileuse, entre ses doigts agiles
Noue, tisse, ourdit les fils, des écheveaux laineux.
Sur les mûriers fleuris, la voici récoltant
Les cocons duveteux, que la chenille exsude.
La voilà préparant, une étoffe soyeuse.
Puis elle taille et coud, pour se confectionner
Châles festonnés, jupes frangées, foulards, gants.
La Femme découvrant, l'attrait du maquillage
Se pare élégamment, de bagues et colliers
Par des boutons sertis, remplace la fibule
Suspend à son oreille, un éclatant joyau
Coiffe sa chevelure, avec un peigne en corne.
Le volcanique verre, est pour elle un miroir.
Délicate et coquette, elle avive son teint
Par d'aguichants onguents, céruse et vermillon.
Séductrice, elle essaie, le pouvoir de son charme
Victorieuse elle enchaîne, à ses pieds un amant
Devient Reine du Monde, effigie de beauté.

Son compagnon pourtant, ne demeure inactif.
Sur un mont éventré, des sorciers désagrègent
La verte malachite, et l'azuline bleue
Qu'ils déposent au sein, des flammes dévoreuses.
Les cristaux échauffés, bientôt se liquéfient
Par l'action des soufflets, à la magique haleine.
Miraculeuse alors, une inconnue matière
S'échappe lentement, en gouttelettes jaunes.
Solide comme un roc, souple ainsi que l'argile
Sans peine l'on parvient, à l'étirer, la tordre.
La voici qui se change, en plaque ou bien en sphère.
Le cuivre est inventé. Modifiant son destin
L'Homme pour le futur, devient métallurgiste.
Le voici maintenant, Roi de la Création.

Encor insatisfait, il observe, il médite
Recherche, expérimente, essaie les minerais.
Du sombre tellurure, ainsi naît l'or brillant
De la galène argent, et plomb du séléniure.
Mêlangeant ingrédients, il conçoit les alliages.
Voici que l'énargite, et la cassitérite
Fusionnent en formant, le bronze résistant.
Les enclumes tintant, résonnent dans les forges
D'où sortent javelots, dards, poignards et lunules.

Certains pendant ce temps, préférant le bois tendre
Le découpent en pieux, en panneaux, en lambourdes
Qu'ils relient par des fils, des courroies et tenons
Puis fabriquent des maies, agencent des charpentes
Cerclent des bâtonnets, encastrent des barreaux
Cisèlent un moyeu. Voici créée la roue
Qui désormais promène, au long des chemins creux
Les chariots transportant, les couffes des récoltes.
Maintenant armateur, il construit des bateaux
Dont la voilure au vent, se gonfle ou se détend
Nefs dont l'ouaiche d'écume, ouverte par l'étrave
Poursuit la voie terrestre, aboutissant aux ports.
Désormais par les mers, et par les continents
Se croisent les chemins, de l'ambre et de l'étain.

Bientôt se regroupant, unissant leurs foyers
Des villages épars, deviennent la Cité.
Sur un coteau voici, qu'elle étage ses toits
Profile ses murs, ses carrefours, ses quartiers
De grès ou de pisé, de brique ou de moellons
Ses remparts, son arsenal, ses ponts, ses tourelles
Ses luxueux palais, aux dalles d'amphibole
Son temple vénérant, le nouveau dieu solaire
Près de l'autel ancien, de la Déesse Mère
Ses tavernes bondées, activant le négoce.
La cohue des passants, dans les rues déambule
Manants, patrons, artisans, vendeurs, acheteurs
Mendiants, voyageurs, vagabonds, serviteurs, maîtres
Sombre flux surveillé, par la milice en armes.
Parmi les citadins quelques-uns, besogneux
De leur ciseau gravant, sur de larges tablettes
Les signes inconnus, d'un langage muet
Tracent discrètement, le chemin du Progrès.

C'est ainsi qu'apparut, l'initiale écriture.
L'Humanité depuis, émergeant de la nuit
S'éveilla lentement, pour sa nouvelle aurore.

La Saga de l'Univers - Claude Fernandez - Éditions Sol'Air - © Éditions Sol'Air - 2007