L'APPEL DES ASTURIES

Poème épique de Claude Fernandez évoquant l'appel du roi Pélage à la Reconquête de l'Espagne investie par les Maures.



La nuit, la nuit s'étend, sur les monts Cantabriques.
Nuit sans borne et sans fond. L'on croirait que le jour
Ne pourrait se lever, avant un millénaire.
De fugaces lueurs, brillent dans la futaie.
Près d'un feu sont assis, des hommes silencieux.
Là se trouvent groupés, les derniers rescapés
De l'immense malheur, qui frappe l'Hispanie.
Leur visage blafard, leurs cheveux blonds et bruns
Se confondent, mêlés, au rougeoiement des torches.
Les voici réunis, sous le toit des grands chênes
Comme aux temps des aïeux, la druidique assemblée.
Jadis ils possédaient, cités, palais, provinces.
Jadis ils possédaient, un royaume prospère.
Les voici des mendiants, lors qu'ils étaient seigneurs.
Les voici démunis, lors qu'ils étaient puissants.
Les colonnes sont troncs, la tribune est barrière.
Quelques flambeaux épars, leur font des candélabres.
Plus ils n'ont de fortins, plus ils n'ont de murailles.
Leur ultime château, c'est la montagne abrupte.
Les pitons enneigés, sont imprenables tours.
De submersibles gués, au lieu de pont-levis
Protègent leur domaine, au caprice des crues.
Leurs épées sont bâtons, leurs écus peaux de chèvre.
Ces nobles députés, sont bergers, paysans.
La soie les habillait, ils sont couverts de bure
Les pieds nus dans l'humus, la tête offerte aux vents
Mais n'est-ce pas le sol, qui leur donne la force
Comme autrefois Antée, par les coups terrassé
Car de lui n'ont-ils pas, droit, légitimité?
Ne sont-ils comme l'air, toujours libres d'eux-mêmes?
Car la force de l'Homme, indomptable, insoumis
Ne saurait se trouver, ni dans le fer ni l'or
Mais dans son cœur, son âme, irréductible et fière.
L'épreuve et le défi, les rendent redoutables
Soudant, galvanisant, leurs volontés farouches.

Au centre de leur groupe, est assis leur monarque.
Le roi Pélage, honneur, des rebelles chrétiens.

Son père aux temps bénis, dominait l'Hispanie
Son trône éblouissant, gemmé de pierreries
N'est plus qu'un rude bloc, de granite compact
Serti de péridots, pyroxène et mica.
Pour sceptre son poing serre, un surgeon de fayard.
Des torrents, des buissons, voilà tout son royaume.
Ses fidèles sujets, des ours et des corbeaux
Hors quelques preux guerriers, que rien ne décourage.
Les oranges sucrées, de ses riches vergers
Ne sont plus maintenant, que prunelles amères.
Les choux ont remplacé, l'opulente aubergine
Dans les champs rétrécis, des pentes rocailleuses.
Las, il n'a pu garder, son prestige et sa gloire
Mais il a conservé, la noblesse et l'orgueil.
Son œil prométhéen, brille plus dans la nuit
Que les saphirs et jais, de son ancien diadème.

Alors, considérant, ses vaillants compagnons
Pélage dit ces mots, d'une voix calme et grave.

«Tous, il nous faut choisir, le destin de l'Espagne.
Devons-nous disparaître, abandonnant aux Maures
Nos cités et palais, nos aïeux et nos femmes?
Devons-nous sans faiblir, jusqu'au trépas lutter
Pour tenter de reprendre, à l'Africain nos terres?
Parmi vous, chevaliers, vient d'arriver un moine
Dom Pedro Menendez, réfugié de Tolède.
Tous, oyons son discours, afin de mieux agir»

Le prélat hésitant, le visage tragique
S'avança d'un pas lent, jusque vers la tribune.

«Le très saint monastère, où je priais hier
Fut incendié, pillé, détruit, anéanti
Pour l'édification, d'un monument impie
Les statues de Marie, souillées, défigurées
Les effigies des saints, dégradées, mutilées.
Dieu miséricordieux, favorisa ma fuite.
Nul de mes compagnons, hélas ne survécut.

De Valence à Cadix, l'Espagne est musulmane.
De Séville à Murcie, l'Espagne est musulmane.

Ceux que fit débarquer, le traître Wittiza.
Partout sont implantés, repoussant les chrétiens.
Si revenait Rodrigue, il ne reconnaîtrait
Sa Tolède investie, par les Abencérages.
De brillants minarets, au lieu de campaniles
Haussent dans les nuées, le croissant islamique.
L'aigre voix du muezzin, au lieu du carillon
Résonne jour et nuit, sur la ville infidèle.
Partout sont effacés, nos latins caractères
Maintenant remplacés, par des signes coufiques.
Les venelles du souk, étroites et tortues
Charrient un flot confus, de trafiquants, mendiants
Cadis, jouvencelles voilées, voleurs, bédouins
Proférant un idiome, étrange, âpre, inconnu.
Les hommes sont coiffés, de burnous et turbans
Ceints d'amples djellabas, aux couleurs bariolées.
Tout le jour confinées, en de tristes prisons
Leurs femmes sont gardées, par des eunuques noirs
Que des commerçants juifs, ramènent du Soudan.
Le maître sans répit, ne s'adonne qu'aux vices.
Mignons et esclavons, l'occupent tout le jour
Concubines la nuit, satisfont ses désirs.
Tout paraît excessif, en leurs œuvres bizarres
Pareil à leur ogive, à l'arc outrepassé.
La raison confondue, se perd dans le réseau
De leur décoration, luxuriante, insensée
Dans les nœuds reptiliens, des motifs, arabesques
Pareils à leur esprit, tortueux, sinueux.
Ce monde hallucinant, d'horreur et barbarie
Nage dans un décor, luxueux, somptueux.
De leurs mains ils ne font, nul travail, nul ouvrage.
Des byzantins leur créent, de splendides mosquées.
Des Slaves endurants, leur gagnent des batailles.
Des nègres leur extraient, les précieux minerais.
Des Celtes en leurs champs, cultivent leurs primeurs.
Des intendants romains, surveillent les palais.

De Valence à Cadix, l'Espagne est musulmane.
De Séville à Murcie, l'Espagne est musulmane.

Braver les Africains, serait témérité.
Leurs armées se déploient, sans jamais s'arrêter.
Si vos yeux par malheur, un jour les contemplaient
Vous seriez de frayeur, flageolants, hérissés.
L'éclair parcourt le ciel, moins vite que sur terre
Leurs véloces chevaux, à la robe d'écume.
Leurs guerriers pour franchir, montagnes et vallées
Devancent le soleil, en sa course éthérée.
Leurs vaisseaux calfatés, sillonnent l'océan
Mieux qu'au sein des courants, le rapide espadon.
Vous n'avez d'autre choix, qu'en cette alternative
Partir ou vous soumettre, au pouvoir du calife.
Vous aurez la vie sauve, en devenant vassaux
Mais si vous n'acceptez, de recevoir le joug
Fuyez, fuyez au loin, sans jamais revenir
Passez les Pyrénées, délaissez l'Hispanie
Fuyez tous, fuyez tous, aux confins de la Terre»

Alors que la stupeur, s'inscrit sur les visages
Le moine se rassied. Pélage alors se lève.
Grand, immense, il paraît, au milieu des bergers.

«Espagnols, vous tous, ô, Wisigoths, Latins, Celtes
Ne formant aujourd'hui, qu'un seul et même peuple
Ne constituant dès lors, qu'unique et même race
Joignons nos volontés, groupons nos énergies.
Nous sommes les enfants, de Rome triomphante
Nous devons regagner, nos provinces perdues.
Nous devons refouler, tous les mahométans.
J'invite les guerriers, seigneurs, paysans, serfs
Chassés de leur patrie, par les armées des Maures
Tous à venir me joindre, où qu'ils soient, d'où qu'ils viennent
Pour sauver notre honneur, et laver nos affronts.
Dans tous les campements, dans toutes les cités
Vous clamerez l'appel, que je lance aujourd'hui.
L'Espagne un jour sera, l'Espagne un jour vaincra.
Bientôt va commencer, pour nous la Résistance
Bientôt va commencer, pour nous la Reconquête»

Les guerriers subjugués, tous en chœur applaudissent.

La Saga de l'Univers - Claude Fernandez - Éditions Sol'Air - © Éditions Sol'Air - 2007