L'AFFAIRE CORNEILLE MOLIÈRE... PARMI D'AUTRES AFFAIRES


Lorsqu'on me proposa d'écrire un article sur l'affaire Corneille-Molière, dont je ne suis pas spécialiste, j'ai immédiatement ressenti la nécessité de la repenser dans le cadre d'une réflexion globale sur les contestations touchant les "grands noms". Certes, chaque affaire de fausse attribution - pour éviter les gros mots d'imposture ou de plagiat - possède sa singularité, en relation avec le domaine culturel, l'époque et le contexte socio-économique dont elle est l'émanation. La notion de propriété intellectuelle, qui s'est lentement dégagée à partir du 15e siècle jusqu'à la généralisation du droit d'auteur au 19e siècle, a pu revêtir des modalités variables selon les genres artistiques. Il convient de considérer le cas particulier de l'oeuvre théâtrale où l'interprétation s'interpose obligatoirement entre l'auteur et le public. L'assimilation de l'auteur à l'interprète pourrait témoigner d'une simplification indispensable au public pour asseoir la notoriété d'un nom ou plutôt d'un prête-nom, dont la visibilité apparaît plus évidente que celle d'un obscur auteur reclus dans sa tour d'ivoire lointaine. Signalons une modalité qui pourrait paraître étonnante à ceux qui ne sont pas versés dans ce type d'enquête, le plagiaire – si toutefois on peut le nommer par ce nom détestable – peut l'être à son insu post-mortem alors qu'il est l'homme le plus honnête du monde. C'est le cas général des oeuvres publiées sous un nom célèbre par des éditeurs indélicats afin de leur assurer une reconnaissance facile. Presque tous les compositeurs connus sont concernés. Citons par exemple le recueil "Il pastor fido" faussement attribué à Vivaldi. Malgré ces manifestations extrêmement variables, tentons de dégager les fondements et le fonctionnement de la fausse attribution.

Et si l'affaire Corneille-Molière, considérée comme un impensable cas d'usurpation auquel on n'ose croire, n'était qu'une banale affaire de prête-nom parmi bien d'autres, un cas ordinaire de démêlés sur fond de rancune et règlements de comptes entre courtisans? Non pas une escroquerie - quel terme odieux - mais une pratique courante, nécessaire même. Et si l'origine en était une focalisation sur les "grands noms", Corneille comme Molière au détriment de bien d'autres dramaturges, auteurs de comédies et comédiens de l'époque que la présente polémique contribuerait encore plus à plonger dans les oubliettes de l'Histoire? En quelque sorte, il s'agirait de la rançon d'un effet de personnalisation excessif. N'est-ce pas le télescopage entre notre notion moderne de vérité factuelle et les exigences symboliques de l'héroïsation qui nous choque?

Le rétablissement des inventeurs et auteurs véritables apparaît comme une des conséquences de l'approche scientifique de l'histoire, se substituant à une vision largement biaisée par l'idéologie ou la légende qui prévalait dans les siècles antérieurs. Une histoire du Moyen ge écrite au 19e siècle en apprend plus sur le 19e siècle que sur le Moyen ge, dit-on. Nous avons aujourd'hui cessé de croire au mythe de Jeanne d'Arc, il va peut-être nous falloir de même abandonner celui de Molière, mais bien d'autres génies ou prétendus génies peuvent être écornés ou discrédités par cette dissection historique: citons pêle-mêle Bach, qui n'aurait été qu'un compilateur sans imagination, Pythagore qui n'aurait jamais inventé le théorème portant son nom, Marco Polo, habile conteur, qui ne serait jamais allé en Chine, Léonard de Vinci, dessinateur qui aurait copié ses dessins d'inventions d'après des modèles contemporains, Darwin, accusé d'avoir usurpé sa théorie, Freud, qui aurait menti sur l'effet de sa méthode psychanalytique, Einstein, qui s'imposa grâce à une démonstration fausse de la loi d'équivalence matière-énergie, découverte bien avant lui, Daudet qui n'aurait jamais écrit ses célèbres "Lettres de mon moulin", le célèbre "Adagio d'Albinoni" qui a été écrit en 1945 par Remo Giazotto... Quoique le dossier qui nous intéresse en premier lieu (l'affaire Corneille-Molière) concerne le domaine littéraire, je voudrais évoquer quelques exemples de fausse attribution dans le domaine scientifique, plus difficilement contestables et peut-être plus significatifs. Il est avéré que l'ampoule électrique n'a pas été inventé par Edison, dont nous connaissons tous le nom, mais par deux inventeurs canadiens désargentés incapables de commercialiser leur invention et qui furent contraints de ventre leur brevet - à Edison précisément. De même, le téléphone, dont l'invention fut attribuée longtemps à Alexander Graham Bell a été inventé dans les années 1860 par un émigré italien, Antonio Meucci. Celui-ci déposa un brevet en 1871, lequel expira car l'inventeur manquait de ressources pour le prolonger. Ce fait a été reconnu par le Congrès américain dans la résolution 269 du 15 juin 2002.

Avant de considérer les cas plus épineux où l'enjeu idéologique apparaît fondamental, je pense qu'il est nécessaire de détruire une fausse idée selon laquelle la remise en cause des noms consacrés serait obligatoirement défendue par des amateurs farfelus peu dignes de confiance, iconoclastes par nature, et serait au contraire pourfendue par les spécialistes patentés. L'enquête que j'ai menée personnellement sur l'affaire Bach m'a convaincu du contraire. Ce sont les spécialistes universitaires qui fournissent objectivement les arguments conduisant à une remise en cause de ce compositeur - par exemple précisément les experts en partition Williams Peter, Humphrey David, Claus Rolf Dietrich, Billeter Bernhard à propos de l'inauthenticité de la Grande Toccata et fugue BWV 565 d'après eux faussement attribuée à Bach (son oeuvre la plus connue), et ce sont des amateurs passionnés, des critiques sans aucun titre universitaire qui s'en offusquent. Afin de mieux comprendre cette opposition, il convient de distinguer ce qu'on pourrait nommer, dans ce cas précis, d'une part la société musicale, représentée par les critiques, les sociétés de concert, les éditeurs, associations d'amateurs... et, d'autre part, les musicologues spécialistes. Les premiers ont sécrété et perpétué le culte Bach depuis son apparition au 19e siècle, les seconds, qui émanent de l'université, sont tributaires d'une méthodologie visant à l'objectivité. Robert Bernard est l'exemple de sommité de l'appareil musical officiel, il n'est en aucun cas musicologue et ses écrits n'ont aucune autorité sur le plan musicologique, quoiqu'il soit l'auteur d'une histoire de la musique en 4 tomes grand format publiée chez Nathan (1974) et qu'il ait donné plus de 2000 conférences à travers l'Europe. Ce musicographe (et non musicologue) illustre toute la hargne des Intellectuels contre les virtuoses-compositeurs. De même, Lucien Rebatet, auteur de l'ouvrage "Une histoire de la musique" édité par Robert Laffont en 1969, puis rééditée en 2000 ne peut se prévaloir d'un magistère universitaire. C'est justement cet auteur qui encense les "grands noms" de la musique (Bach en premier lieu naturellement) avec le plus d'âpreté et méprise tout compositeur ne se pliant pas aux canons de l'intellectualisme. D'autre part, ce sont les spécialistes universitaires qui, par leur formation, peuvent détecter et analyser l'empreinte idéologique travestissant souvent la réalité historique. Ils ont seuls la compétence et possèdent seuls les moyens matériels de réaliser les recherches pour retrouver les véritables auteurs, compositeurs d'une oeuvre par exemple et d'en discuter techniquement la paternité. Concernant l'affaire Corneille-Molière, nous pourrions citer les travaux d'analyse lexicale statistique des textes, très significatifs de l'approche scientifique en sciences humaines. De même, Einstein est contestée par des scientifiques universitaires, notamment Jean-Paul Auffray, Ancien membre de l'Institut des sciences mathématiques à New York University à propos de la formule E=mc2 et de la relativité restreinte. Et Jean Hladik, professeur émérite de l'Université d'Angers, n'a pas craint d'écrire un article dans lequel il accorde la paternité de la relativité restreinte à Poincaré et non à Einstein. Les universitaires établissent des faits objectifs, isolés, mais ne tirent pas toujours - à mon sens - les conclusions générales qui s'imposeraient lorsque le résultat de leurs travaux s'oppose à la conception officielle. L'on comprendra cependant qu'ils refusent toute initiative trop ostensible qui les placerait en situation de conflit par rapport au milieu dont ils sont tributaires. Ainsi, des esprits indépendants peuvent être utiles afin de rassembler les éléments disparates des études spécialisées en une synthèse cohérente.

Nous voilà maintenant confrontés à la question cruciale. Pourquoi la multiplication de ces affaires de plagiat ou, au minimum, de fausse attribution qui dépassent l'exception et semblent constituer la règle? Pourquoi tant de grands noms entachés par la suspicion de s'être attribués la paternité d'oeuvres ou d'inventions conçues par un tiers? Faut-il voir le résultat de la malveillance humaine attachée à l'intérêt que représente toute découverte fondamentale ou toute oeuvre de génie et à laquelle peu de véritables créateurs auraient pu échapper? En premier lieu, on comprend que les créateurs de génie, les grands inventeurs, absorbés par leur réflexion, soient peu enclins à défendre leur intérêt et peu doués à exploiter les possibilités de leurs découvertes. De surcroît, leur nature ne les pousse pas à l'enrichissement personnel, ce qui augmente les difficultés de reconnaissance dans un monde où tout se monnaye. À l'inverse, certains individus possèdent le financement indispensable à l'exploitation d'une oeuvre, d'une découverte, et certains possèdent le charisme nécessaire à une reconnaissance personnelle auprès du public. Ce pourrait être le cas d'un acteur ou d'un directeur de troupe bien placé auprès du prince. Cette différence entre le créateur et le diffuseur pourrait s'apparenter à une distribution naturelle des rôles permettant la réussite d'une entreprise. Le plagiat serait donc une nécessité, quoique l'usurpation de la découverte ou l'attribution à son avantage de l'oeuvre d'un tiers reste un délit majeur sur le plan moral et légal. En dernier lieu, l'apparition d'une oeuvre, d'un genre artistique, d'une technique par exemple ou d'une invention, comporte généralement de nombreuses étapes intermédiaires où interviennent de nombreux acteurs. Il est difficile pour le public avide de fixer son attention sur une personnalité émergente d'intégrer cette complexité et cette progressivité. Et le génie pourrait être non pas celui qui initie, perfectionne une oeuvre, une technique, mais celui qui, in fine, en sonde l'intérêt, l'importance et l'exploite. Poincaré a presque démontré e=mc2, mais que vaut cette démonstration si elle ne représente pour lui qu'un calcul mathématique parmi bien d'autres? Que penser d'un tel physicien incapable de prendre la mesure de ce qu'il démontre? Poincaré, un physicien, remarquons-le, qui - comme Einstein - n'a jamais travaillé dans un laboratoire. D'autre part, comment ne pas référer ici d'un argument visant la justification du "plagiat" qui m'a été longtemps répliqué à propos de l'affaire Bach: quelle importance pour nous, finalement, qu'une oeuvre ait été écrite par un compositeur qui se nomme X ou Y, seule importe l'oeuvre. Il est bien connu que l'Iliade n'a pas été écrite par Homère, mais par un poète grec qui vivait au 8e siècle avant J.C., qui était aveugle... et qui s'appelait Homère. Argument recevable, presqu'incontestable... sauf qu'entre le véritable créateur X et le plagiaire Y peut s'immiscer subrepticement une composante négligeable... presque négligeable: l'idéologie. Considérons tout d'abord le nom par lui-même, X ou Y justement, mais le nom n'est jamais aussi neutre que ces lettres de l'alphabet. Un nom est tout d'abord associé à une nationalité. Or, le nationalisme est souvent un enjeu fondamental, quoique tabou. Nous voulons être aujourd'hui des esprits universels et il serait offusquant de constater que nous sommes sensibles à l'argument nationaliste. Pour nous, l'idéologie rétrograde du nationalisme concerne les périodes d'obscurantisme philosophique que nous considérons avec commisération. La réalité, je m'en suis aperçu, est tout autre. Reprenons un exemple scientifique, qui possède justement l'avantage de montrer ce biais idéologique dans un domaine où l'objectivité parait plus évidente. La présentation par l'éditeur de l'ouvrage de Jean Auffray "Comment je suis devenu Einstein, la véritable histoire de E=mc2" contient la phrase suivante: "Au fil de la lecture de "Comment je suis devenu Einstein" se dessine le portrait du véritable inventeur de E=MC2 et de la théorie de la relativité, un génie français oublié que réhabilite Jean-Paul Auffray." On peut se demander ce que sont devenus les autres acteurs de cette découverte, notamment l'Anglais Preston et l'Italien Pretto, pourtant cités en bonne place dans une synthèse sur le sujet écrite par un autre spécialiste, Christian Bizouard de l'Observatoire de Paris. Mais le nationalisme peut constituer un facteur présidant à l'émergence d'un nom d'une manière indirecte beaucoup plus pernicieuse. En effet, certains domaines de la création sont associés dans l'inconscient collectif, à tort ou à raison, à une nationalité. Il importe donc de satisfaire cette nécessité qui rend plus crédible et plus emblématique le génie dont on construit l'image. Alors que le premier 18e siècle baroque, d'après tous les musicologues, se caractérise par l'omniprésence des compositeurs italiens qui établissent toutes les formes de la musique classique et s'imposent dans toutes les capitales, l'historiographie du 19e siècle a retenu le nom de Bach pour représenter cette époque (la première moitié du 18e siècle). Celui qui devait représenter "le plus grand compositeur" ne pouvait être naturellement qu'un compositeur allemand, quoiqu'en son temps sa réputation ait à peine dépassé sa province natale. Au nom est également associé la biographie et les origines sociales d'un créateur. De ce point de vue, il est certain que Molière, d'origine plus humble que Corneille, a pu bénéficier d'une préférence de la part des instances républicaines. Cette différence de statut social corrobore les différences d'ordre idéologique caractérisant chacun des auteurs: les valeurs aristocratiques: l'honneur, la grandeur d'âme notamment chez Corneille, dramaturge, l'esprit comique, plus proche du peuple chez Molière (quoique certaines pièces attribuées à Corneille présentent une comédie très expurgée de ses origines populaires, le Misanthrope par exemple). À cela on peut ajouter, facteur primordial sans doute, la "modernité" de Molière par rapport à Corneille, censée remplacer les anciennes valeurs déclassées. Le républicanisme et la philosophie des Lumières s'appuient en effet sur l'idée fondamentale de progressisme. D'une manière générale, il semble que l'art soit pris en otage par l'idéologie, nécessité sociale qui s'impose prioritairement sur le contenu artistique. Corneille pourrait être la victime de l'esprit démocratique et son dénigrement relatif – rampant, bien sûr, jamais avoué - pourrait être entretenu fallacieusement et paradoxalement par ses propres comédies. On recourt donc aux productions d'un génie en évitant de le reconnaître. C'est ainsi que Bach triomphe principalement par des oeuvres écrites par d'autres sous son nom, en tout ou partie (la Grande Toccata et fugue BWV 565 due à Kellner, la Passacaille en do due en partie à André Raison, la Fantaisie chromatique due en partie à un des fils Bach, les concertos pour violons d'authenticité très douteuse, l'Ave Maria de Gounod présenté initialement sous le nom de Bach...). Il s'agit dans les deux cas de nier le génie en se réclamant de lui dans un jeu complexe où sont mobilisés les procédés du parasitisme, du mimétisme, de la récupération philosophique...

Mais une question se pose. Dès lors que l'histoire objective peut dévoiler l'empreinte idéologique, est-il possible de restituer officiellement les véritables créateurs? Remarquons, à propos de l'invention du téléphone par Meucci et non Bell, que, malgré la notification officielle du Congrès américain, sauf pour quelques spécialistes très documentés, l'inventeur du téléphone sera toujours Bell, et, probablement, restera définitivement Bell. Cet exemple montre que toute "vérité" établie depuis des générations, demeure difficile à ébranler, même si aucun enjeu idéologique majeur n'intervient. Il existe donc un fixisme propre à toute donnée informative établie par une communauté d'individus et une rémanence importante des connaissances dont l'obsolescence apparaît pourtant patente, incontestable - et même incontestée. Cette inertie s'explique sans doute par la complexité et la lourdeur de l'appareil de communication dans les société humaines, mais aussi par la limitation des esprits à intégrer des rectificatifs sur une base de connaissances reconnue, laquelle constitue un socle nécessaire à nos repères intellectuels. Naturellement, dans notre analyse, nous ne saurions limiter l'opposition dans la reconnaissance des véritables créateurs à la constatation de ce frein neutre inévitable. La question inversée peut être posée. Comment une telle situation, s'appuyant sur le plagiat, l'imposture parfois, le mensonge, pourrait-elle être dénoncée dans la mesure où tout "grand nom" se trouve à l'origine d'une multitude d'intérêt collectifs et particuliers, participe au maintien d'institutions, de pratiques dont les acteurs tirent un avantage social, une promotion ou une rémunération? Qui souhaiterait la reconnaissance d'une vérité objective, laquelle ruinerait sa position sociale et l'obligerait à reconnaître publiquement qu'il s'est trompé ou qu'il a été trompé, et donc ruinerait également sa crédibilité? Et l'on peut affirmer que le déboulonnage d'une idôle de la stature de Bach ou Molière représenterait une catastrophe aux retombées imprévisibles, y compris économiques. Ce serait la reconnaissance d'une fragilité de notre culture qui ne saurait être admissible, et minerait la confiance que nous avons envers notre patrimoine intellectuel. Molière est maintenant indétronable, La société littéraire, l'État ne sauraient accepter une telle remise en cause sans saper les fondements de notre culture. Molière ne s'appartient plus lui-même. Il doit être nécessairement l'auteur des pièces qu'on lui attribue.

On ne saurait d'autre part minimiser l'importance de la construction idéologique que constitue un "grand nom" pour le public. Tout d'abord, la constitution de telles figures mythiques, s'opposant souvent à la réalité, a nécessité un véritable travail mobilisant une multitude d'énergie de la part de nombreux acteurs historiques, parfois pendant plusieurs siècles. Cette mobilisation est sans doute comparable au maintien d'un culte religieux (sa nature est sans doute équivalente) qui nécessite une organisation complexe, des prêtres, des lieux de culte, un dogme, une tradition, une littérature... Le nom constitue une valeur ajoutée à une oeuvre (littéraire, musicale, plastique...) susceptible de modifier considérablement la perception du public. Elle permet à ce public, par le truchement de l'illusion (selon la théorie de Durkheim) de ressentir de réelles émotions, de se transcender, de se reconnaître, de se réaliser. En conséquence, pourquoi donc s'opposerait-on à cet effet si persuasif et si puissant qui ravit tant de personnes pour la maigre contrepartie de rétablir une vérité historique? Pourquoi décevoir tant de personnes sublimées par une image si laborieusement créée? Qui aurait intérêt à détruire les "grands noms", sauf quelques maniaques de la vérité historique? Quand l'effet placebo soigne des malades, peut-on s'opposer à leur prescription sous prétexte que c'est une entorse à la vérité? C'est la conclusion à laquelle on pourrait aboutir, sauf que de telles dérives peuvent présenter quelques inconvénients mineurs, négligeables, presque négligeables. Le phénomène de substitution des oeuvres réelles par de fausses oeuvres pour raison idéologique constitue un parasitisme dont le bénéfice, à terme, risque de s'effriter. C'est ainsi que l'art se sclérose. Le spectacle de l'industrie musicale et de l'édition littéraire actuelle (tous genres confondus) est devenu une activité où la création de vedettariat se substitue à la création réelle à grand renfort de publicité. Toute notoriété aujourd'hui représente une valeur financière qui peut être exploitée directement ou indirectement, d'où une multiplication de ces coquilles vides que représentent les "grands noms" par l'industrie culturelle. Et remarquons que les Intellectuels, qui se croient très au-dessus des groupies, sont ceux qui, à leur instar, ont le plus développé le culte de la personnalité et l'aplaventrisme à l'égard d'une icône consacrée (Bach). Lorsque le contenant prime sur le contenu, qu'idéologie rime avec tricherie, que l'Argent remplace l'Art, l'on se trouve inévitablement, un jour, confronté à la Vérité impitoyable. Alors, dans l'affaire Corneille-Molière, gardons-nous d'utiliser la destitution d'une idôle pour rehausser le prestige d'une autre idôle. Honorons les oeuvres plutôt que les hommes... tout en rendant à César ce qui appartient à César.

Claude Fernandez
Clermont-Ferrand 20/07/2009