AETERNITAS

Poésie

Claude Fernandez

Aeternitas - Claude Fernandez - © Claude Fernandez
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PRÉSENTATION


PULCHRITUDINIS VOX

STELLA


ROMAE VOX

Hommes d'aujourd'hui...

Vous singez...

Nouveaux créateurs...

Point n'avaient jadis

Vous gaussant...

Ô vous, bâtisseurs...

Modernes humains...

Ô, regardez-vous...

Sur les hideux murs...

Autrefois mineurs...

Un riant village...

Ô considérez...

Dans un grand musée...

Par les rues...

Où êtes-vous...

Rome, ô laisse-moi...

Indomptable Rome...

Tout se pervertit...

New-York...

Trop loin s'étendait...

Nations humiliées...

Citoyens sans lien...


INTIMA VOX
À LA MÉMOIRE DE MON CHAT TIGRIS

Tigris, mais où peux-tu bien être

Rien ne bruit dans la nuit profonde

Pourquoi, pourquoi Tigris, hélas

Est-il concevable, acceptable?

Las, pourquoi cette absence?

Dans sa niche esseulée

Le jardin qui te chérissait

Malheur, ô calamité

Est_il parcelle en ce logis?

Combien triste est le printemps

Sur le jardin règne allégresse

L'arc-en-ciel déploie sa palette

Sous le jet fluant du bassin

Ta vue peut discerner

Le métal de ton iris

La rationnelle intellection

Tant de noblesse en ton maintien

Tout n'est-il pas dans ton âme pure

Pourquoi nous unit le destin

Je n'étais, hélas, près de toi

Pourquoi suis-je encor vivant?

Où peux-tu bien être aujourd'hui?

Ce lien qui nous lie

Quand cessera mon cœur de battre


NATURAE VOX

LES PINS

PINÈDE

AU MILIEU DES PINS

DANS LA PINÈDE

PARMI LES PINS

PINS

À L'OMBRE DES PINS

SOUS LA PINÈDE

PINS ÉTERNELS


MORTUORUM VOX

TOUT PASSE

TOUT S'EFFACE

LES CIMETIÈRES

LE DÉSIR DE LA MORT

PRÈS DES TOMBES

L'APPEL DES CIMETIÈRES

LE GOUFFRE DU TEMPS

CIMETIÈRE DE VYSEHRAD

TOMBES D'ARTISTES

SUR LA TOMBE D'UN ARTISTE

HÉCATOMBE

HARRANGUE CONTRE LES VIVANTS

LES TOMBEAUX

TOUT FINIT

LA VIE DES MORTS

FUITE DU TEMPS

L'ABOLITION DU TEMPS

LA TOMBE DE SILVIA

LE DESTIN DE SILVIA

LA TOMBE DE L'ENFANT

LE VIEILLARD DEVANT LA TOMBE DE L'ENFANT

LE JAQUEMART DE FER

MORT JOYEUX


RELIGIOSA VOX

MÉDITATION À L'ERMITAGE


 

PRÉSENTATION

Spartiate, dépouillé, rude, austère, ce recueil se concentre avec une insistance et un acharnement presqu'insupportables sur les mêmes thèmes obsédants, inlassablement répétés en variations rythmiques et syntaxiques insensibles. Ainsi, l'auteur développe un vaste poème épique sur le drame de la Beauté dans le Monde, puis un hommage vibrant à la Rome antique en même temps qu'une aposthrophe véhémente et virulente à l'égard des contemporains. À la mémoire de mon chat Tigris transpose dans le domaine intime ces préoccupations sur la Mort et l'Éternité. C'est sous l'aspect d'une pinède isolée du monde humain que le poète décrit la Nature en une vision esthétisante épurée. Enfin, Mortuorum vox, parmi les tombes et les sépultures, son inspiration rejoint le domaine des défunts. Un poème religieux nihiliste clôt cet appel vers l'Éternité.


 

PULCHRITUDINIS VOX

STELLA

Dans la grise avenue, ce désert de bitume
Fournissant au poète, égaré sans méfiance
Plus de mirages faux, que l’erg au Touareg
Plus d’apparitions vraies, qu’aux Mages le Sinaï
Dans ce dédale étrange, où le vivant symbole
Fleurit mieux qu’aux panneaux, des retables mystiques
J’entendis brusquement, une sirène intense.
L’on imagine alors, saisi par le vertige
Quand ainsi retentit, le timbre d’une alarme
Que rugit le buccin, du Messager Heimdall
Pour annoncer à tous, le dernier jour du Monde.
Lors parut un bolide, aux stigmates sanguins.
Des silhouette sans teint, sortirent en charriant
Leur bizarre appareil, hérissé de tuyaux
Vers une masse inerte, au milieu de la foule.
N’était-ce déguisé, le funèbre nocher
Qui venait arracher, sa proie défunte au Monde?
Questionnant un badaud, je sus qu’il s’agissait
D’un forcené blessé, meurtrier de sa femme.
Poursuivi dans les rues, par un corps de gendarme,
C’est alors qu’il choisit, de se donner la mort
Folie sinon sagesse, après l’horreur du crime.
L’on avait appelé, d’urgence un médecin.
Je ne vis pas le corps, dans la cohue compacte
Puis il m’apparut — hideur, abomination.
Le dégoût un instant, me fit presque évanouir.
Là, gisait un monstre, une loque, une carcasse
L’être au dernier état, de la dégradation.
La calvitie montrait, son crâne déformé.
Son front bas ressemblait, à celui du taureau.
L’éthylisme traçait, dans sa face vultueuse
Son lacis rubescent, de veinules gonflées.
Des plaies et des sillons, entaillaient sa peau rude.
La bave reluisait, par ses lèvres lippues
Que le gasp, le hoquet, de spasmes secouaient.
Les violentes pulsions, devaient en lui bouillir.
L’on eût cru Lacenaire, ou l’Ollonois, Landru.
Je crus soudainement, voir dans sa trogne abjecte
Les vices réunis, que notre espèce indigne
Lamentablement traîne, au fil des millénaires.
C’est l’Homme primitif, insensible et cruel
Qui fut bandit, corsaire, ou seigneur, empereur
S’imposant par la force, et la brutalité.
 
Puis je l’imaginais, dans sa course effrénée.
Le voici dans un bar, sans répit absorbant
Le nectar de l’alcool, cette liqueur terrible
Qui mieux que la potion, de Circé l’enjôleuse
Transforme une colombe, en féroce dragon.
Puis il avait gagné, le foyer familial.
Dans l’étroit galetas, la femme sommeillait
Sur un vieux matelas, couvert de vagues draps
Cependant qu’auprès d’elle, être encor inconscient
Dormait un nourrisson, bienheureux et repu.
La misère autour d’eux, étalait sa laideur
Lino percé, papier décollé, bois pourri
Buffet de formica, dont les couleurs agressent
Table en aluminium, à la nappe graisseuse.
Là, quelques bibelots, pacotille clinquante
Semblaient vouloir cacher, l’indigne pauvreté
Mais la rendaient encor, plus choquante et criante.
Partout médiocrité, partout vulgarité
Comme une gangue épaisse, agglutinée sur eux
Sordide poids, malédiction, fatalité
Qui toujours imprégnait, telle une crasse infecte
Leurs corps, leur chair, leur esprit, leurs pensées, leur âme.

Elle était harassée, tout le jour abêtie
Par la télévision, vociférant sa gouaille
La radio qui hurlait, son imbécillité
Par les cris des gamins, les rixes des voisins
Des Maliens, Maghrébins, qui pullulaient partout.
Leurs têtes basanées, sauvages et hilares
Passaient en son esprit, sinistre cauchemar.
Cependant le silence, au milieu de la nuit
S’abattait lentement, sur l’immeuble sordide
Lorsque dans un fracas, la porte pivota
Projetant sur le seuil, une ombre formidable.
Face à l’apparition, monstrueuse, effroyable
Dans l’épouvantement, la révulsion, l’horreur
Les cheveux hérissés, les yeux désorbités
La voici qui se dresse, et pousse un hurlement
Comme un agneau voyant, le sacrificateur.
La soudaine hystérie, déchaîne son esprit.
La voici de ses doigts, labourant son visage
Puis elle tombe exsangue, ainsi qu’un spectre blême.
Cependant le tueur, sans pitié la saisit...
Le nourrisson près d’elle, éveillé, s’égosille.
Malheur sur lui s’abat, avant qu’il n’ait conscience
Car il découvrira, dès son enfance tendre
Sa mère assassinée, son père emprisonné.
Sa vie lui fut donnée, comme un fardeau pesant
Gratuite, inévitable, autant que misérable.
Son corps, geôle de chair, emprisonne son âme.
D’où vient-il, quel périple, ainsi dut-il subir
Pour venir s’échouer, sur la rive terrestre?
Pourquoi fut-il hissé, du Néant insondable?
Pourquoi, lui, naquit-il, pourquoi ne fut-ce un autre?
Son doigt n’a pas frappé, sur l’huis de l’Existence.
Point il n’a voulu voir, sentir, souffrir, mourir
Cependant il devra, sentir, souffrir, mourir.
Le voici projeté, dans l’arène du Monde
Vivant radeau perdu, sur la mer des humains
Frères et ennemis, sauveurs comme bourreaux.
Par la combinaison, des gènes parentaux
Le Hasard capricieux, despotique joueur
Lui fit-il hériter, bons ou mauvais penchants?
Sans doute en lui grandit, la maléfique pieuvre
Tapie dans son esprit, afin de perpétuer
L’horreur, la brutalité, la duplicité
Semence irréductible, engendrant viols et meurtres?

L’on tentait cependant, en vain de ranimer
L’indigne moribond, qui trépassa d'un coup.
Son âme transmigrant, ainsi que dit Brama
Va-t-elle d’être en être, éternellement vivre?
Comme dit Saint Thomas, va-t-elle après la mort
Bonne en haut s’envoler, vers l’Eunoé radieux
Maléfique descendre, en bas dans les Neuf cercles?
Ne va-t-elle plutôt, comme dit Épicure
Se dissoudre au Néant, rejoindre la Matière?
Nous faut-il plaindre l’homme, atteint par la folie?
Faut-il pardonner l’acte, engendrant la douleur?
Dans cet amas difforme, est-il une conscience
Qui désespérément, souffre et lutte âprement
Qui voit sa chute, horreur, dans le gouffre insondable
Comme ainsi pour moi-même, un jour il adviendra?
 
Je marchai devant moi, consterné, contristé.
La vraie face du monde, à mes yeux paraissait.
Devant mes pas hagards, les maisons défilaient
Bureaux, bistrots, hôtels, magasins, restaurants.
Les murs sont recouverts, de criardes images.
La réclame s’étale, en tapageurs slogans
Promettant linge propre, et dents étincelantes
Croûtes multipliées, d’une insidieuse lèpre
Sénile maladie, qui ronge la cité.
Fébrile et sans rien voir, je heurtai les passants
Les manants, ouvriers, les banquiers, PDG
Ceux qui ne pensent pas, ceux qui sans vivre existent.
Je dépassai la Bourse, autel de l’Argent-roi.
Dans ce temple nouveau, s’activent les agents
Prêtres de la Monnaie, prophètes des Valeurs
Qui lisent l’avenir, dans les chiffres des changes.
Les courtiers paniqués, autour de la corbeille
Hurlant, s’égosillant, aboient comme des hyènes
Qu’il faudrait mettre en cage, à Pinder ou Vincennes.
Je croisai les enfants, les hommes et les femmes.
Chacune ainsi promène, un singe par la main.
Cette abomination, la rend heureuse et fière.
Leur visage devrait, se couvrir de pustules
Soudain se dégrader, s’étioler, s’enlaidir.
Les vers devraient jaillir, de leurs yeux, de leur bouche
Leur chair se transformer, en pourriture abjecte.
 
Nos indignes pensées, toutes sont corrompues.
Le cerf libre et sauvage, en sa forêt profonde
Plus que nous dans son cœur, possède la noblesse.
Poursuivi, harcelé, par la hurlante meute
Le voilà qui s’effondre, épuisé, dans la fange.
Les chiens, vils serviteurs, de méprisables maîtres
Sur lui crachent leur fiel, en jappements furieux.
Sa fourrure est tachée, ses membres sont meurtris.
Mais d’un suprême effort, titubant il attaque
Malgré sa douleur vive, et malgré ses blessures
Dont la moindre eut fléchi, le courage d’un homme.
 
Ô comparés à lui, nous avons triste allure.
Sans honte nous montrons, nos corps dégénérés
Devant l’astre du jour, sans pudeur exhibons
Nos faces que le rire, avilit et déforme
Sombres ou bien réjouies, sensuelles et obscènes.
De nos bas-ventres pend, un morceau de chair flasque.
Nous mangeons, copulons, nous météorisons
Nous couvrons notre chair, par de pauvres tissus
Reflétant petitesse, étroitesse d’esprit.
Nous sommes indécents, nous sommes ridicules.
Chaque jour nous lâchons, dans l’urne minérale
Scatologique autel, une offrande empestée
Le fétide excrément, vireux, malodorant.
Nous sommes des bâtards, que la bête engendra
Mais nous croyons que l’Homme, est parangon sur Terre.
Le grotesque simien, projette en nous son ombre
Témoin de ce qui lie, son espèce et la nôtre
L’insécable atavisme, au fil des millénaires
Transmis et perpétué, par les générations.
Je vis l’Abîme Erreur, et le gouffre Ignorance
Dans lesquels sans douter, avancent les humains
Par un leurre aveuglés, vainement agrippant
Chimériques lingots, ou mamelles stériles.
Ne souhaiterait-on pas, que cette indigne engeance
Ne soit anéantie, par un nouveau déluge
Dont ne s’échapperait, Noé ni Deucalion.
Mais sans doute elle-même, en sa marche fatale
Devant ses pas elle ouvre, un tombeau pour ses fils.
Le troupeau bigarré, de nos maudites races
Vers sa fin sans retour, est emporté, brisé
Dans le giron cosmique, et l’infinie Durée.
 
Ainsi je méditais, sur l’Humanité vile
Sur le Destin, la Vie, la Mort, le Bien, le Mal
Paralysé, prostré, sous le poids des souffrances
Quand une clarté vive, éclaira mon esprit
Chassant le désespoir, de mes pensées moroses
Comme un rayon traverse, un couvercle de nues.
 
J’entrevis ma Déesse, en un halo de gloire.
 
Sa visage éblouit, son iris étincelle
De sublime vigueur, de martiale énergie.
Rien ne saurait ployer, son indomptable Force
Rien ne saurait fléchir, sa volonté farouche.
Ses longs cheveux dorés, autour d’elle scintillent.
Sa blancheur, sa blondeur, illuminent sa face.
Le charme et le Vagho, luisent dans son œil clair.
De tout son être sourd, l’inflexible Exigence.
Tout chez elle est Beauté, merveilleuse Beauté.
Nul être n’oserait, de son regard sournois
Croiser l’irradiant feu, de ses prunelles vives.
Tout chez elle est grandeur, élégance et puissance.
Tout chez elle est fierté, vivacité, souplesse.
Quand elle apparaîtra, les mers, les continents
Partout se couvriront, d’orichalque et de neige.
L’Apocalypse enfin, sur Terre éclatera.
Les rus bouillonneront, les sources jailliront.
Les volcans tonneront, se pulvériseront.
La foudre et les éclairs, déchireront les cieux.
Les nuées s’ouvriront, et l’onde lumineuse
De l’éther descendra, jusqu’au fond des abîmes.
Je crois en toi, Déesse, en ta victoire ultime
Quand tu détrôneras, Yawhe l’usurpateur
Quand l’on rejettera, les Écrits saints, la Bible
Ce livre de la honte, assujettissant l’Homme
Quand David, Isaïe, prêtres du Mal, faux sages
Deviendront la risée, des modernes docteurs
Quand l’on rejettera, Dieu, monstrueuse idole.
Je crois en toi, Déesse, à la suprême aurore
Lorsque tu brandiras, ton poing triomphateur
Brisant le serpent noir, des sataniques maux
Car tu rayonneras, car tu resplendiras.
L’on verra se courber, les races primitives.
L’on verra s’étouffer la pieuvre Perfidie.
L’on verra s’incliner, le dragon Perversion.
 
Je regardais les cieux, je ne voyais plus rien
Ni les rues, les passants, ni les habitations.
Je ne voyais plus rien, pourtant je voyais tout
La Terre et ses pays, ses peuples effarés
Comme un chaos grandiose, un instable édifice
Merveilleux et hideux, horrible et magnifique.
Je voyais les pensées, lâches ou bien sublimes
S’entrecroiser, lutter, dans un ballet tragique
Sans fin se perpétuer, disparaître au Néant.
Je voyais la Douleur, qui brise tous les êtres
Ce fleuve qui charrie, ses flots de pleurs, de sang
Fluant en millions d’yeux, et en millions de veines.
Dans l’étouffante nuit, quelques rayons s’appellent
De lueurs en lueurs, et d’éclairs en éclairs
Signaux désespérés, voix, cris hallucinées
Par le Verbe et le Son, la Forme et la Couleur
Vibrant flambeau de l’Art, transmis de mains en mains
Qui défiait Temps, Matière, Espace, Infini, Mort.



 

ROMAE VOX

Hommes d'aujourd'hui...

Hommes d’aujourd’hui, vous croyez solides
Vos ouvrages d’art, fruits de vos techniques
Jamais, dites-vous, l’on fit tels chefs-d’œuvre
Que le Temps vaincu, ne saurait détruire
 
Mais le Pont du Gard, au Tarn résistant
Celui de Vaison, ne lâchant pas prise
Lors que précontraint, s’écroule dans l’onde
Ne font que montrer, votre inconséquence.
 
Un temple nouveau, récemment édifié
Caprice d’un prince, épris d’art moderne
Tel raffinerie, dardant ses tuyaux
N’est plus qu’un vil tas, de tôles rouillées.
 
Plus frêles encor, sont vos créations
De ciment armé, de fer et d’acier
Que sur vos écrans, l’icône virtuelle.



 

Vous singez...

Vous singez sans art, un passé glorieux.
Colonne et linteau, dôme et chapiteau
Sortis de vos mains, sont plagiats grotesques
Monuments sans vie, bâtiments sans grâce.
 
Au milieu du marbre, ancien, vénérable
Vous avez construit, une pyramide
Futile trémie, de lames verrines
Que Phœbus traverse, au lieu d’éclairer.
 
Un puriste crée, la Ville Radieuse
Dans son rêve intègre, industrie, techniques
Matériaux nouveaux, piliers et terrasses
Par hasard n’omet, qu’un élément... l’Homme
 
Votre art, s’il en est, sans marque locale
De Londre à Shangaï, de New-York à Perth
S’étale uniforme, autant qu’ennuyeux.



 

Nouveaux créateurs...

Nouveaux créateurs, contemplez vos œuvres
Cubes et panneaux, sans nul ornement
Dardant angle vif, agressive pointe
Plats conglomérats, viles boursouflures.
 
Quoi! sont-ce vraiment, les témoins glorieux
De votre génie, transcendant, suprême
Ces tours aux moellons, de verre et de fer
Ces préfabriqués, aux cloisons de plâtre.
 
Leur style apparaît, dépourvu de sens
Bizarre, étonnant, plus qu’original
Montrant arrogance, au lieu de puissance
Vaine prétention, plutôt qu’ambition.
 
Ne les croirait-on, déjections canines
Sur le sol tombées, par inadvertance
Qu’un bouteur bientôt, anéantira?



 

Point n'avaient jadis...

Point n’avaient jadis, agrément, diplome
Ceux qui bâtissaient, colisées, propylées.
Vous qui possédez, algébrique science
Nouveaux constructeurs, quels sont vos chefs-d’œuvre?
 
Au lieu de la pierre, au lieu de la brique
Vibrant de tons chauds, de vives nuances
Vous nous imposez, le béton sans charme
Déclinant ses gris, nauséeux, sinistres.
 
Vous dynamitez, vos tours et murailles
Devenues déjà, ruines en vingt ans.
De vos travaux, las, vous minez vous-mêmes
Sans aucun remords, la base et le faîte.
 
Ô quelle tristesse, à moins qu’on en rie.
Souffrez qu’on préfère, à vos gratte-ciels
Cabane des bois, rustique tonnelle.



 

Vous gaussant...

Vous gaussant du gîte, au large avant-toit
Vous nous concevez, bâtisseurs modernes
Terrasse en Auvergne, au flanc des montagnes
Paroi transparente, au nord exposé.
 
Mais voici Borée. Neige s’entassant
Réduit à néant, l’étanchéité.
L’habitant chez lui, reçoit douche froide
Grelotte en sa chambre, et gaspille fuel.
 
Pendant que tout près, le bon paysan
Dans son vieux buron, par l’aïeul construit
Sec et bien au chaud, devant le cantou
Brûle son fayard, sans dépenser rien.
 
L’ancêtre en sa tombe, ignorant la science
Qui régit portées, matériaux, contraintes
Rit de l’architecte, et de l’ingénieur.



 

Ô vous, batisseurs...

Ô vous, bâtisseurs, de mégalopoles
Jamais il n’y eut, d’œuvre moins pérennes
Que vos constructions, fendues, insalubres
Dès que le maçon, déposa truelle.
 
Ne ressentez-vous, aucune vergogne
Devant les arcs, ponts, des anciens Romains
Plus grands abattus, renversés, ruineux
Que vos monuments, fraichement fondés?
 
Jamais pour créer, si plate Laideur
Tant de capital, ne fut investi
Jamais tel projet, ne mobilisa
Tant d’experts, tant d’ingénieurs, de métreurs.
 
Tout ce déploiement, pour la petitesse
Tous ces calculs, bilans, devis, études
Pour ce pitoyable, et vain résultat.



 

Modernes humains...

Modernes humains, fils de Prométhée
Domptez éléments, dominez Nature
Partout pénétrez, mer, terre, atmosphère
Du brûlant tropique, au frissonnant pôle.
 
Fusionnez matière, en vos tokamaks
Décryptez la vie, décodez génome
Traquez le boson, dans l’arc magnétique
Partout déployez, toile informatique
 
Lancez ballons, planeurs, supersoniques
Propulsez fusées, larguez satellites
Sur Phoébé même, imprimez vos pas
Sondez le cosmos, jusqu’aux galaxies
 
Montez, montez, plus haut, toujours plus haut
Jamais n'atteindrez, de Rome splendeur
Jamais n'atteindrez, de Rome grandeur.



 

Ô, regardez-vous...

Ô, regardez-vous, en frustes habits
Grotesques bouffons, contemplez vos mises
Vos tee-shirts inscrits, d’icônes vulgaires
Vos costumes gris, vos jeans délavés
 
Ne voyez-vous pas, que vous êtes vils?
Vos trop courts vestons, sont mesquins, miteux?
Vos souliers pointus, vous rendent comiques
L’étroit pantalon, vous ridiculise.
 
L’ignoble cravate, ornement risible
Que vous prétendez, correct, présentable
Morceau de tissu, pendouillant au cou
Finit d’enlaidir, vos tenues minables.
 
Comment osez-vous, arborer vos frusques
Sachant qu’autrefois, nous drapait la toge
La noble prétexte, aux plis harmonieux?



 

Sur les hideux murs...

Sur les hideux murs, de vos tristes villes
S’étale réclame, en slogans puérils
Dépense inutile, indécente, odieuse
Que, sa honte bue, tolère un édile.
 
N’y aurait-il rien, que pulsion primaire
Le contentement, de votre épiderme
L’assouvissement, de votre appétit
Pour enthousiasmer, vos médiocres âmes?
 
Autrefois, nos arcs, nos vastes poeciles
Couverts d’inscriptions, épigraphes pérennes
Messages glorieux, gravés dans le marbre
Narraient les exploits, de nos légionnaires.
 
Ô citées souillées, de croûtes infectes
Moins n'êtes ce jour, en votre verdeur
Que Rome détruite, en cendre et poussière.



 

Autrefois mineurs...

Autrefois mineurs, dans leurs galeries
Ne voyaient soleil, ni fleur, ni campagne.
Peine ils ressentaient, de leur sort terrible.
Contre l’oppresseur, ils se révoltaient.
 
Mais vos travailleurs, syndiqués, payés
Croulant sous les biens, sont anesthésiés
Moins encor ne voient, champs, ruisseaux, verdure
Mais n’en ont plus cure, et s’en félicitent.
 
Vous suffisait-il, de forcer esclaves?
De même astreignez, libres citoyens
Ne suffisait-il, d’avoir un monarque?
Un vil chefaillon, toujours vous poursuit.
 
Ô subtils bourreaux, pervers démagogues
Vous prohibez tout, sans rien interdire
Vous faites aimer, aux hommes leurs chaînes.



 

Un riant village...

Un riant village, au flanc d’un coteau
Vivait pacifique, autour du clocher.
Braves campagnards, cultivaient leurs champs
Cœur de soucis vide, autant que leur bourse.
 
Mais voici Progrès, s’emparant du lieu.
Débarquent métreurs, promoteurs, banquiers
Grues sont déployées, bouteurs actionnés
Building, HLM, s’élèvent partout.
 
Champs semés de fleurs, sont devenus zone
Béton, macadam, recouvrent la glèbe.
Lors pétaradant, motos et voitures
Crachent pollution, meurtrissent tympans.
 
Racaille s’installe, et nargue gendarmes.
Voyous sans patrie, venus de toutes parts
Vainqueurs, arrogants, chassent l’autochtone.



 

Ô considérez...

Ô considérez, quelle société
Vous avez créée, vous les démocrates
L’on voit boutiquiers, surclassant noblesse
Marchand corrompant, maire et député.
 
Le consommateur, s’imagine roi
Pourtant ne doit-il, à son tour subir
Du client exigeant, la maussade humeur
Lorsque travaillant, il passe comptoir.
 
Sans utilité, pour le citoyen
Sinon d’engraisser, un vil promoteur
L’édile bétonne, et touche pactole
Son hameau devient, la mégalopole.
 
Mercure a vaincu, la fière Athéna.
Jadis l’on était, riche car puissant
L’on est aujourd’hui, fort car fortuné.



 

Dans un grand musée...

Dans un grand musée, l’on présente horreurs
Sacrées, sanctifiées, par discours pompeux
Nullités portées, au rang de chefs-d’œuvre
Pour intimider, le naïf profane.
 
Fades scribouillards, alignant des sons
Prétendent créer, poèmes géniaux.
Mais le public fuit, cette logorrhée
Las, comprennent-ils, eux-mêmes leurs vers?
 
Dans les odéons, criaillent métèques
Peints en acrylique, au mercurochrome
Tels bantous sortis, de la forêt vierge
Croient-ils glorifier, la Muse Thallie?
 
À ces histrions, qui le vilipendent
Lui-même engendrant, son propre naufrage
L’État distribue, subventions et dons.



 

Par les rues...

Par les rues, les bois, les grises banlieues
Par les champs, les voies, les villes d’enfer
Les pieds dans la boue, dans les immondices
Maculé, souillé, je crie ton nom, Rome.
 
Dans le désert, la cité, la forêt
Dans la multitude, et la solitude
Malgré les huées, malgré les injures
Souffrant, gémissant, je crie ton nom, Rome.
 
La nuit, la journée, le matin, le soir
Le printemps, l’hiver, l’automne ou l’été
Que brille l’azur, qu’il vente ou qu’il neige
Tremblant, éploré, je crie ton nom, Rome.
 
Comme un orphelin, qui n’a plus de mère
Comme un vagabond, qui n’a plus d’abri
T’appelant en vain, je crie ton nom, Rome.



 

Où êtes-vous...

Où êtes-vous, Latins, où êtes-vous
Tous morts, ils sont morts, Quinctus et Brutus
Tous morts, ils sont morts, Auguste et Sulla
Tous morts, Cicéron, César et Scipion.

Ô répondez-moi, spectres et fantômes
Laissez-moi pleurer, sur vos blanches tombes
Laissez-moi pleurer, sur vos sépultures
Las, vous n’êtes plus, ô, vous n’êtes plus.

Où êtes-vous, Latins, où êtes-vous
Tous morts, ils sont morts, Gracchus et Pompée
Tous morts, ils sont morts, Titus et Trajan
Tous morts, Hadrien, Fabius et Julien.

Ouvrez cette porte, où je frappe en vain
Répondez, parlez, ombres que j’implore.
Tous morts, ils sont morts, tous morts, ils sont morts.



 

Rome, ô laisse-moi...

Rome, ô laisse-moi, contempler ta ruine.
Laisse-moi songer, devant tes décombres.
Que ne puis-je, errant, parmi tes colonnes
M'oublier en toi, me dissoudre en toi.
 
Rome, ô laisse-moi, baiser tes reliques
Laisse-moi baiser, tes linteaux brisés
Laisse-moi baiser, tes arcs disloqués
Laisse-moi baiser, ta cendre adorée.
 
Sur tes chapiteaux, sur tes arcs chéris
Sur tes propylées, sur tes aqueducs
Je verse mes pleurs, je répands mes plaintes
Cité trismégiste, ô Rome adorée.
 
Le Temps, fossoyeur, de tes derniers murs
Tant que m’emplira, le souffle vital
N’effacera pas, en moi ton image.



 

Indomptable Rome...

Indomptable Rome, imprenable Rome.
Le Temps, les humains, contre toi s'unirent.
Déprédations, dévastations, pillages
Frénétiquement, te désagrégèrent.
 
Grêlons des autans, mitraille des guerres
Ligués, ont frappé, ton marbre solide.
Fléaux naturels, convoitise humaine
Sans discontinuer, sur toi s'acharnèrent.
 
De même voit-on, le ver attaquer
Le chêne glorieux, qui défiait les ans
L'ignoble chacal, à sa loi soumettre
Le vieux lion lassé, d'avoir tant régné.
 
Mais ton souvenir, subsiste, immortel.
Tant fut grand ton nom, ta grandeur passée
Que l'histoire en vain, ne peut l’effacer.



 

Tout se pervertit...

Tout se pervertit, en vos cités folles
Telles nefs perdues, sans voile et sans barre.
Champ de Mars gouverne, et Curie s'efface.
Foule impose lois, à magistrature.
 
Le politicien, plus que le consul
Devient prisonnier, du vulgum pecus.
Groupes de pression, mieux que Prétoriens
Confisquent pouvoir, amendent réformes.
 
Le stade où l'on court, après ballon rond
Flatte vil instinct, plus qu'amphithéâtre.
Vedettes des lofts, du rock et du rap
Mieux que gladiateurs, fanatisent foules.
 
Sociétés pourries, quand vous chuterez
Que restera-t-il, de cette arrogance?
Rien qu'un peu de fange, aux vents dispersée.



 

New-York...

New-York, Chicago, naines mégapoles
Factices patries, fausses républiques
Dont le nom sans gloire, évoque industrie
Crime et corruptions, travail sans noblesse
 
À nos vastes voies, nos glorieux forums
Cités, comparez, si vous n'avez honte
De votre laideur, et mesquinerie
Vos communes rues, vos médiocres places.
 
Vous utilisez, sans vergogne aucune
Le ciment Portland, au lieu du Carrare
Le parpaing grossier, au lieu de la pierre
Le poteau vulgaire, au lieu du pilastre.
 
Calculs de portée, de rigidité
Contrôles et tests, de laboratoire
Devraient conserver, pour toujours vos œuvres.
Pourquoi nées hier, sont-elles gravats?
 
Villes sans Beauté, villes sans grandeur
Plus tôt deviendrez, cendres et poussière
Que nos vieux moellons, multimillénaires.



 

Trop loin s'étendait...

Trop loin s'étendait, ta réputation
Trop s'enflait ton nom, brillait ton éclat
Cité glorieuse, ô, Rome trismégiste
Que les dieux jaloux, soudain s'en émurent.
 
Devant les Olympiens, Zeus lui-même dit:
«Trop haut est montée, cette illustre ville.
J'en suis rabaissé, jaloux, contrarié.
Que soit dissipé, ce rêve sublime.
 
Lors sur la géante, encor invaincue
Pour saper sa base, et broyer sa tête.
Le Cronide envoie, trois démons odieux
Corruption, Jalousie, Mesquinerie.
 
Césars, sénateurs, sans remords trahirent
Leurs dignes aïeux, dormant sous la dalle.
Rome fut bientôt, gravats et poussière.



 

Nations humiliées...

Nations humiliées, prosternez-vous toutes.
Contemplez ce chef, jamais surpassé
Rome incomparable, indomptable, unique
Jamais n’atteindrez, ce faîte suprême.

Plus bas tomberez, modernes cités
Que Celle vaincue, par le dieu fantoche
Plus décaderez, en un siècle à peine
Que Rome détruite, en deux millénaires.

Ce que Rome fit, rien ne le défit
Ce que Rome fut, rien ne le sera
Ce que Rome élit, rien ne le déchut
Rien sinon le Temps, sinon les autans,

Nous pouvons debout, le front haut, clamer
«Tu es notre honneur, tu es notre orgueil
Rome incomparable, indomptable, unique»



 

Citoyens sans lien...

Citoyens sans liens, hommes sans destin
Faux européens, zombis sans racines
Vous n’êtes plus fils, de l'ancien Romain
Non plus que du Grec, du Celte ou Germain.

Vous qui prétendez, surpasser le rêve
De César, Titus, Trajan, Marc-Aurèle
Votre Union d'États, n'est qu'un agrégat
Cartel de marchands, reniant leur Histoire.

Privé de vigie, votre bâtiment
Qu'un insane flot, assiège et remplit
Par les avaries, béances mortelles
Navigue à vau-l'eau, tel épave errante.
 
Sa proue vermoulue, se désagrégeant
Lentement s'enfonce, au fond des eaux troubles.
Voici que l'attend, le fatal naufrage...



 

INTIMA VOX
À LA MÉMOIRE DE MON CHAT TIGRIS

Tigris, mais où peux-tu bien être

Tigris, mais où peux-tu bien être?
Je n’aperçois dans le salon
Ta silhouette fine, élégante
Non plus ne vois dans la cuisine
Ton corps gracieux, majestueux.
Dans la salle aquatique, ici
Point de félin sur la faïence.
Pas mieux ne te puis débusquer
Parmi les coussins de la chambre.
Sur les degrés de l’escalier
Ni patte et ni queue, ni moustache.
Lors, assurément dans la cave
Tu chasses loir ou campagnol.
Pourtant n’y chatoient dans le noir
Tes phosphorescentes prunelles.

Mais pourquoi te cherchè-je en vain
De lieux en lieux dans la maison
Car hélas je sais que tu hantes
Les mornes allées de l’Erèbe.



 

Pourquoi, pourquoi, Tigris, hélas

Pourquoi, pourquoi, Tigris, hélas
N’es-tu plus dans notre maison?

Pourquoi, pourquoi ton miaulement
Plus dans le salon ne résonne?

Pourquoi ta frimousse mutine
Plus ne jaillit dans l'escalier?

Pourquoi, pourquoi plus ne cours-tu
Sur la tomette et sur le marbre?

Pourquoi ta silhouette élancée
N’apparaît-elle sur le seuil?

Pourquoi, plus ne somnoles-tu
Sur la terrasse du jardin?

Pourquoi n’es-tu plus accroupi
Sur le bassoir de la fenêtre?

Pourquoi, pourquoi, Tigris, hélas
N’es-tu plus dans notre maison?



 

Est-il concevable, acceptable

Est-il concevable, acceptable
Qu’aient pu disparaître au Néant
Ton corps léger, tes yeux dorés?

Se peut-il que tu ne sois plus
Que pour toujours aient disparu
Ton fin minois, tes yeux dorés?

Comment admettre, imaginer
Que de ce monde plus ne soient
Ton museau clair, tes yeux dorés?



 

Rien ne bruit dans la nuit profonde

Rien ne bruit dans la nuit profonde...
Cependant, infime, indistinct
J'ai cru dans le silence entendre
Le son d'un triste miaulement.

Pourtant nul chat dans la maison
Nul chat non plus dans le jardin.
Nul félin proche ou bien lointain
Ne semble errer dans ces parages.

Mais hélas, je sais d'où provient
Cette plainte, angoissée, vibrante.
Je sais qu’elle remonte, hélas
De la froide rive inconnue.
Je sais qui l’épanche dans l’ombre.

Las, Tigris, le cruel Cerbère
L’impur ennemi de ta race
De moi te sépare à jamais.



 

Las, pourquoi cette absence?

Las, pourquoi cette absence?
Pourquoi ce long silence?

Réponds-moi, réponds-moi!
Dans l’espace infini
Du hideux inframonde
Je lance en vain ce cri
Déchirant, lancinant.
Réponds-moi, réponds-moi!

Las, pourquoi cette absence?
Pourquoi ce long silence?



 

Dans sa niche esseulée, Vesta

Dans sa niche esseulée, Vesta
Pleure amèrement ta présence.
Dans sa niche esseulée, Vesta
Se morfond en son affliction.

Le chenet léonin dans l’âtre
Pleure amèrement ta présence.
Le chenet léonin dans l’âtre
Se morfond en son affliction.

L’ange sur la tapisserie
Pleure amèrement ta présence.
L’ange sur la tapisserie
Se morfond en son affliction.

Plus ils ne verront au salon
Ton fin minois, tes yeux dorés.
Plus ils ne verront au salon
Ton gracile corps, tes yeux d’or.



 

Le jardin qui te chérissait

Le jardin qui te chérissait
Plus jamais ne t’accueillera.

Le grand noyer plus de sa branche
Ne soutiendra ton poids léger.

La pierre usée de la rocaille
Plus ne recevra tes bonds sveltes.

Plus ne garderont les tortilles
De ta patte feutrée l’empreinte.

Plus jamais le troëne épais
Ne te fournira son repaire.

Plus jamais le tuya profond
Ne te procurera d’ombrage.

Plus ne reflétera la vasque
Ta fugace image ondoyante.

Le toit plus ne sera domaine
Pour tes nocturnes randonnées.

Plus jamais ne t’accueillera
Le jardin qui te chérissait.



 

Malheur, ô calamité!

Malheur ô calamité, deuil!
Plus rien ne saurait maintenant
Depuis que tu nous a quittés
Protéger la triste villa.

Malédiction, désolation!
Plus rien désormais ne pourrait
Las, depuis ta disparition
Préserver la triste maison.

Plus rien ne peut nous garantir
Contre les démons infernaux.
Plus rien ne peut nous prémunir
Contre les harpies en furie.

Leur cohorte assoiffée de sang
Ne va-t-elle assaillir nos murs
Dégonder nos vantaux branlants
Pulvériser l’huis vacillant?

Leur malfaisante meute, horreur
Ne pourrait-elle remonter
Par la cave et le puits béant
Pour investir l’appartement?

Ne vont-ils, malheur, se tapir
Dans notre alcôve et sous nos draps
Suscitant cauchemars, visions
Malgré la bénite aspersion?

L’ardent feu dans la cheminée
Bientôt ne va-t-il s’étouffer?
Plutôt ne va-t-il incendier
Boiseries et tapisseries?

Le robinet fuyant du bac
Ne va-t-il se tarir soudain
Plutôt ne pourrait-il céder
Nous submergeant de flots aqueux?

Par le traquenard d’un lutin
Ne pourrais-je au sol m’écrouler?
Mes os ne pourraient-ils se rompre
Dans la fatale obscurité?

Comment dorénavant défendre
Cette orpheline habitation?
Comment désormais propitier
Notre demeure abandonnée?



 

Est-il parcelle en ce logis

Est-il parcelle en ce logis
Que tu n’aies foulée, visitée
Carreau, parquet, tuile ou tenture?
Peut-il être cache ou recoin
Par toi méconnus, ignorés?
Peut-il être un secret abri
Lieu que tu n’aies par ta présence
De jour ou de nuit occupé?

Tu hantais l’effrayante cave
Poursuivant les démons dans l’ombre.
Tu partageais sur la toiture
Le fief éthéré du hibou.
L’aube à l’œil pleurant au perron
T’accueillait quand naissait le jour.
Tu veillais, patient, au cellier
Traquant le nuisible rongeur
Puis le bassoir te recueillait
Lors que s’empourprait l’horizon.



 

Combien triste est le printemps

Las, combien triste est le printemps
Puisque tes yeux ne le verront
Combien mornes sont les beaux jours
Puisque n’entendras ton oreille
Le mélodieux chant du pinson.
Combien triste est le retour
De la radieuse Perséphone
Car ton âme au fond de l’Hadès
Ne subit qu’éternel hiver.



 

Sur le jardin règne allégresse

Sur le jardin règne allegresse
Las, mon humeur n’est que tristesse.

Le printemps sans toi pres de moi
Ce n’est le pritemps, c est l’hiver.

Une tiede haleine aux cieux monte
La froideur envahit mon coeur.

Le printemps sans toi pres de moi
Ce n’est le pritemps, c est l’hiver.

Le gai pépiement du moineau
Me paraît un croassement.

Le printemps sans toi pres de moi
Ce n’est le pritemps, c est l’hiver.

L’eau du ruisseau flue, délivrée
Ma pensée croupit, engourdie.

Le printemps sans toi pres de moi
Ce n’est le pritemps, c est l’hiver.

Les rayons jouent sur le gazon
L’obscurité règne en mon ame.

Le printemps sans toi pres de moi
Ce n’est le pritemps, c est l’hiver.



 

L'arc-en-ciel déploie sa palette

L’arc-en-ciel déploie sa palette
Phoebos de ses traits fend la nue.

Le chardonneret nidifie
Maçonnant ses menus brindilles.

L’abeille, ouvrière assidue
Bourdonne en bûtinant les ifs.

La roseraie déploie ses feuilles
S’ornant de pourprines corolles.

Perséphone, ignorant ma peine
De l’Hadès remonte et s’active.

Perséphone, ignorant mon deuil
Revient et vivifie Nature.



 

Sous le jet fluant du bassin

Sous le jet fluant du bassin.
La bergeronnette s’ébroue.

Comment se peut-il que sans toi
Le printemps joyeux s’épanouisse?

Le Zéphyr mollement caresse
Les rameaux fleuris des lilas.

Comment se peut-il que sans toi
Le printemps joyeux s’épanouisse?

Le papillon, d’un vol fantasque
Visite iris et myosotis.

Comment se peut-il que sans toi
Le printemps joyeux s’épanouisse?

Le geai sur l’amandier fleuri
Volette en semant des pétales.

Comment se peut-il que sans toi
La printemps joyeux s’éveille?

Comment se peut-il que sans toi
La Nature épanouie s’éveille?



 

Ta vue peut discerner

Ta vue peut discerner au loin
Ce que ne distingue notre œil.

Ton pavillon mouvant, mobile
Peut capter les sons, vibrations
Que ne peuvent ouïr nos tympans.

Ténue, ta sensible vibrisse
Parvient sans peine à surpasser
Nos digitales sensations.

Tes sens aigus te restituent
Fluctuations, modulations
De la réalité fugace
Tandis que nos frustes organes
Du monde extérieur ne renvoient
Qu’image floue, que bruit confus.



 

Le métal pur de ton iris

Le métal pur de ton iris
Pâlirait de ses vainqueurs feux
La chrysoprase et la topaze.
Le vif éclat de ta fourrure
Ternirait de sa luminance
Taffetas, lutrex, mousseline.

D’où provient l’or de tes prunelles?
Comment fut engendré, conçu
Ton pelage ondoyant, luisant?
D’où vient ta patte veloutée?
D’où vient ton minois raffiné?

Comment par hasard advint-il
Qu’autant de beauté fut créée
Que tant de sublime génie
Dans ce monde impur échoua?

Quel miracle un jour présida
Ton incertaine apparition?

Lors de ta naissance improbable
Comme sortit jadis, glorieuse
De la tête jupitérienne
La déesse au bustier frangé
Le sol désertique, infertile
N’aurait-il dû se parsemer
D’argent brillant, de neige blanche?



 

La rationnelle intellection

La rationnelle intellection
Ne saurait dépasser, primer
Le pouvoir de ton intuition.
La capacité cognitique
Ne peut surclasser, égaler
Tes sensations, prémonitions.
La prétention de la raison
N’éclipserait, n’abolirait
La sûreté de ton instinct.

Comment put s’allier, se marier
Telle antinomie, tel contraire?
La beauté, l’efficacité.
Comment a pu s’amalgamer
Telle oxymore, opposition?
L’esthétique avec la fonction.



 

Tant de noblesse en ton maintien

Tant de noblesse en ton maintien
Lors que tant d’humains sont vulgaires.
Tant d’élégance en tes postures
Lors que tant d’humains sont pesants
Tant de finesse en ta silhouette
Lors que tant d’humains sont grossiers.
Tant de beauté baignant ta chair
Lors que tant d’humains sont difformes.
Tant de calme en tes attitudes
Lors que tant d’humains sont violents.



 

Tout n'est-il en ton âme pure

Tout n’est-il en ton âme pure
Sérénité, placidité?
Tout n’est-il en ton âme pure
Bienveillance, intégrité?

Dans ton for intérieur n’es-tu
Patient, prudent, méfiant, discret.
Dans ton for intérieur n’es-tu
Circonspect, vigilant, constant
Réservé, pondéré, paisible.

Noire est l’humaine âme en son cœur
Blanche est ton âme en son tréfonds.

Ne sommes-nous vils près de toi?
Ne sentons-nous pas, vergogneux
Notre indignité, pauvreté?



 

Pourquoi nous unit le destin

Pourquoi nous unit le destin
Si différents, si dissemblables
Toi, l’être pur, moi l’être impur
Toi, si transparent, si limpide
Moi si glauque et si tourmenté?



 

Je n'étais, hélas, près de toi

Las, je n’ai croisé ton regard
Quand soudain se ferma ton œil.
Je n’étais, hélas, près de toi
Quand soudain se brouilla ta vue.
Je n’étais là quand s’étendit
Sous ta pupille un voile noir
Lorsque s’éteignit ton regard.
Je n’étais, hélas près de toi
Quand devant tes pas s’entrouvrit
L’effrayant portail des Ténèbres
Quand tu franchis le sacré seuil
De l’impénétrable Mystère.

Je n’ai pu fermer de mes doigts
Ta paupière endolorie.
Las, je ne pus te rassurer
Quand tu subis, seul, démuni
L’horreur de la grande Épouvante.



 

Pourquoi suis-je encor vivant

Pourquoi, moi, suis-je encor vivant
Lors que tu n’es plus de ce monde?
Pourquoi suis-je encor sous les cieux
Tandis que tu gis sous la Terre?

Sans ta présence, hélas, pourrais-je
Me sentir joyeux dans l’agape
Me réjouir de chants mélodieux
Me régaler d’exquis repas
Répondre au souris de l’amante?

Sans ta présence auprès de moi
Comment serais-je encor joyeux?
Sans ta présence auprès de moi
Comment encor serais-je heureux?



 

Où peux-tu bien être aujourd'hui

Où peux-tu bien être aujourd’hui?
Las, Tigris, où peux-tu bien être?
Se peut-il que tu ne sois plus?
Se peut-il que plus tu ne vives?

Je frappe en vain cette muraille
Séparant les morts des vivants
Je frappe en vain cette muraille
Me séparant de ta présence.

Est-il un Ténare, un Averne
Grotte par où je descendrais
Pour te retrouver à jamais?
Peut-il m’importer, me chaloir
De ne plus remonter au jour?
L’interdiction de Perséphone
Pour moi serait bénédiction.

Plutôt les putrides marais
Du Phlégéton, de l’Achéron
Que roseraies et palmeraies
Plutôt les noirs Champs-Élysées
Que les radieux champs printaniers
Puisqu’auprès de moi tu serais.



 

Ce lien qui nous lie

Ce lien qui nous lie, nous unit
Jamais ne saurait se briser
Jamais ne saurait s’oublier
S’amenuiser ni s’étioler.

Que longuement, lentement passent
Le cours des journées, des nuitées
Que longuement, lentement passent
Chaque saison, chaque heure, instant
Que longuement, lentement passent
Les étés lumineux, radieux
Les hivers grelottants, glaçants
Que passe longuement le Temps
Que passe lentement le Temps

Ce lien qui nous lie, nous unit
Jamais ne saurait se briser
Jamais ne saurait s’oublier
S’amenuiser ni s’étioler.

Ce lien qui nous lie, nous unit
C’est la branche verte, épanouie.
Ce lien qui nous lie, nous unit
C’est la vive source intarie.
Ce lien qui nous lie, nous unit
C’est le roc solide, infrangible.
Ce lien qui nous lie, nous unit
C’est le tronc massif, résistant.
Ce lien qui nous lie, nous unit
C’est la racine persistante.
Ce lien qui nous lie, nous unit
C’est le rameau dru, vigoureux
Ce lien qui nous lie, nous unit
C’est le souffle puissant, profond.

Ce lien qui nous lie, nous unit
Jamais ne saurait se briser
Jamais ne saurait s’oublier
S’amenuiser ni s’étioler.



 

Quand cessera mon cœur de battre

Quand cessera mon cœur de battre
Quand la Moire enfin coupera
Le filin de mon existence
Quand Hermès le dieu psychopompe
M’emportera loin des vivants
Quand plus ne verra ma rétine
Quand plus n’entendront mes tympans
Quand plus ne sentiront mes doigts
Là, sur le rivage inconnu
Là, parmi les ombres geignantes
Je te retrouverai, patient

Car là, je sais que tu m’attends.



 

NATURAE VOX

LES PINS

Pins tremblants, frissonnants, vivantes créatures.
Vos minces troncs ployés, sont des corps élégants.
Vos racines tortues, sont jambes immobiles
Dans le sol accrochées, pour filtrer l’ondée pure.
Vos branches sont des bras, vos aiguilles des mains.
L'écorce vous protège, ainsi qu'une peau rude.
Vos houppiers épanouis, semblent des chevelures.
Dans votre aubier descend, une mielleuse humeur.
Cybèle aima jadis, l’un de vous qui fut pâtre.
Sa vive jalousie, changea son apparence.
La déesse éplorée, depuis hante la sylve
Recherchant parmi vous, son Attis regretté.
Dans le sous-bois confus, ne croirait-on surprendre
Lorsque descend la brume, épousant les ramures
Son majestueux char, tiré par quatre lions?



 

PINÈDE

Sur l'azur lumineux, les géants pins s'élèvent.
L’on croirait que leurs troncs, couturés, côtelés
Sont torse colonnade, aux larges cannelures
D’un magnifique temple, érigeant ses toits verts.
De la primitive Aube, au dernier Crépuscule
Toujours ils dresseront, leurs splendides silhouettes.
Sont-ils divinités, ou vagues déités?
Sont-ils brute matière, ou bien douce lumière?
Sont-ils atomes durs, ou bien images pures?
Sont-ils glèbe terrestre, ou bien vapeur céleste?



 

AU MILIEU DES PINS

Ô, mes pins adorés, compagnons débonnaires
Laissez-moi caresser, vos frémissants rameaux
De mes bras enlacer, vos grands corps végétaux.
Laissez-moi, tendre amant, posséder vos splendeurs
Saisir l’écorce rêche, et la brindille glabre
Sentir le bourgeon vert, le cône mûr ouvert.
Laissez-moi pénétrer, en votre intimité
Sans nul frein me plonger, en vos branchages souples
M'étourdir, m'éblouir, de vos charmes grisants
Puis éternellement, à votre chair lié
Contempler dans l'extase, ivre de Volupté
Le mystérieux secret, de l’Être inanimé.



 

DANS LA PINÈDE

Seul ici, recueilli, dans l’auguste pénombre
Seul parmi les pins verts, placides compagnons
Tendant leurs bras noueux, aux doigts fins d’émeraude.
Nul être ne s'agite, au sein des frondaisons.
Nulle âme sur la dune, au loin près de la grève
Cependant que là-bas, écument sans répit
Les chevaux de Neptune, inlassables coursiers.
L’azur est onde claire, au fond du puits céleste.
J'aimerais m’y plonger, m’y dissoudre à jamais.
 
Ô rester en ce lieu, du printemps à l’automne
Demeurer silencieux, jours, nuits, matins, soirées.
Seul en ce bois rêver, seul ici méditer
Songer, s'annihiler, dans l'inerte Matière.
S’oublier, s’immerger, au sein de l’Existence
Retenir le Temps, l’Instant, la goutte fuyant
Que verse lentement, la Mer Éternité.



 

PARMI LES PINS

Ô, pins multipliés, frères inanimés
Vous pensez, vivez - doucement, placidement
Vous méditez - sereinement, paisiblement.
Le promeneur qui vient, de la ville agitée
L’oreille encor emplie, de vibrantes clameurs
Vous croirait figés, pétrifiés, paralysés
Pourtant s'épanche en vous, la vitale énergie
Comme un bienheureux songe, une méditation.
Pendant qu’autour, là-bas, les humains se déchirent
S’abreuvent sans répit, de souffrance et jouissance
Vos superbes houppiers, s’éploient vers les cieux purs.
Le Temps qui nous ravage, enlaidissant nos faces
Contre vous impuissant, ne flétrit votre chair.
Vos épines cintrées, sont phénix renaissant.
Chaque automne et printemps, vos rameaux se prolongent.
Vos bourgeons, vos surgeons, perpétuent votre engeance.
Que n’as-tu fait, Nature, à ton image l’Homme?
Ce fou sans fin courant, pour assouvir ses vices.
Ô penseurs végétaux, j'exècrerai toujours
Cet avide bourreau, qui, taillant votre flanc
Ravit sordidement, votre humeur bénéfique.
 
Ô, je voudrais sentir, mes bras se transformer
Devenir lentement, de flexibles ramures
Tout mon corps se roidir, en un solide fût
Puis mes doigts s’étirer, s’allonger en aiguilles
Mes ongles se muer, en cônes écailleux
Ma chair devenir bois, mon épiderme écorce
Mes jambes s’enfoncer, dans le sol nourricier
Pour vivre parmi vous, mes compagnons aimés.



 

PINS

Quand vient l’aube ils sourient, au Roi glorieux du Jour
S'éveillant doucement, d’un sommeil hypnotique.
 
A midi, sous les feux, des rayons fulgurants
Leur frondaison revêt, de chatoyants reflets.
 
Au crépuscule obscur, l’on dirait qu’ils saluent
De leurs souples rameaux, le soleil déclinant.
 
La nuit, penchés, courbés, ils cueillent les baisers
Que la Reine de l'Ombre, au firmament prodigue.



 

À L’OMBRE DES PINS

Ô pins, arbres divins, près du rivage ici
Je voudrais contempler, vos lyriques ramures
De l'aube au crépuscule, au soleil, sous l'étoile
Je voudrais admirer, vos magiques palmures...
Cependant que s'élève, à travers la futaie
Le roulement profond, des vagues sans repos
Sublime Vibration, mystique Pulsation
De l'Infini mourant, sur la grève du Temps.



 

SOUS LA PINÈDE

Herbette clairsemée
Lichens blancs, mousse verte
Buissons, taillis, épis
Souches enracinées
Ramilles et brindilles.
Cônes et baies, lambourdes
Monceaux, morceaux, fragments
D’aubier, de bois, d’écorce...
Paillettes scintillantes
Cristaux clivés, maclés
Pulvérulente arène.
Sol, glèbe sont ici
Purifiés, sublimés.



 

PINS ÉTERNELS

Pins figés, fûtes-vous, quelque jour enfantés?
L'on croirait que toujours, vos houppiers s'élevèrent.
Nul jamais ne planta, les ferments de vos pousses
Nul jamais n'enfouit, de vos futs la graine
Sinon l'espace immense, et le souffle vernal
Sinon la fantaisie, d'une divinité.
Le Temps qui nous ravage, enlaidissant nos faces
Contre vous impuissant, ne flétrit votre chair.
Vos épines cintrées, sont phénix renaissant.
Vous êtes éternels, vous êtes immuables
Chaque automne et printemps, vos rameaux se prolongent.
Vos bourgeons, vos surgeons, perpétuent votre engeance
Têtes multipliées, d’une hydre invulnérable.

Zéphyr qui sans répit, traverse vos dômes
N'est-il souffle divin, frémissante haleine
Calme respiration, de vos poitrails touffus.



 

MORTUORUM VOX

TOUT PASSE

Tout passe, et tout s'efface, au firmament des jours
La fanfare annonçant, les pas d'un empereur
Dans les cieux retentit... puis se dissipe au vent
Semblable au gazouillis, d'insignifiants moineaux.
 
Las, nulle œuvre ne dure, et nulle ne perdure
Le marmoréen lys, ornant le chapiteau
Bientôt se désagrège, en infime poussière
Comme rose épanouie, se résorbe en débris.
 
Tout fuit, las tout s'enfuit, tout s'étiole et s'envole
Dans les nues culminant, le massif orgueilleux
Sûrement se disloque, au terme des saisons
Tel un château de sable, emporté par la vague.
 
Tout disparaît, tout meurt, las, et rien ne demeure
Le soleil fulgurant, dans l'insondable espace
Finira sa carrière, au long des millénaires
Pareil à l'étincelle, échappée d'un brandon.



 

TOUT S'EFFACE

Tout passe et tout s'efface, au terme des années
Le célèbre éponyme, exalté par les pères
Ne sera plus bientôt, pour les fils oublieux
Qu'un vague patronyme, ignoré, méprisé.
 
Las, nulle œuvre ne dure, au fil des millénaires
L'épigraphe qu'intaille, un ciseau dans le marbre
Disparaît comme un nom, que d'un succinct canif
L'amant écervelé, marque sur une écorce.
 
Tout fuit, las tout s'enfuit, les jours comme les nuits.
La muraille élevée, qui défiait les armées
Ne détournera même, au terme de l'Histoire
Le chemin d'un enfant, qui musarde, insouciant.
 
Tout s'évanouit, tout meurt, à l'épreuve du Temps
L'immense galaxie, dont les millions d'étoiles
Jetaient vers l'infini, leurs feux étincelants
Ne sera que poussière, au milieu de l'éther.



 

LES CIMETIÈRES

Murs décrépis cachant, la sépulcrale horreur
Vous êtes maintenant, mon horizon borné.
Ma pérégrination, mon odyssée fatale
C'est l'eschatologie, transmigration des âmes.
 
Comme unique roman, sempiternellement
Je lis et je relis, sur les pages de marbre
Le message fervent, des tristes épitaphes
Le témoignage pieux, des regrets endeuillés.
 
Spectrales effigies, statues fantomatiques
Bouches figées, murées, dans l'éternel silence
Votre conversation, fictive, imaginaire
Convient à mon humeur, taciturne et tragique.
 
Je demeure en ce lieu, que nul charme n'égaie
Les tombes désolées, pour unique spectacle
Pour unique décor, l'apparat funéraire
Pour unique pensée, la Mort consolatrice.



 

LE DÉSIR DE LA MORT

Ô tombes désolées, compagnes pétrifiées
Je viens méditer seul, face à vos pâles fronts.
Je viens, le cœur ouvert, ensanglanté, meurtri
Par la vie, par les deuils, les années, les amours.
 
Je viens seul, humilié, je viens seul, torturé
Blessé, brisé, broyé, supplicié, crucifié.
Je suis là, terrassé, par les douleurs passées.
Ma vie, qu'a-t-elle été, que m'a-t-elle apporté?
 
Ici je me complais, de spleen et de tristesse.
Las, ma lyrique muse, en ma saison dernière
De son luth épuisé, ne fait plus résonner
Que funèbres couplets, nenies mélancoliques.
 
Me voici près de vous, marbres intemporels.
Me voici nu, perclus, de maux et de malheurs.
Sérénité, paix, paix, à mon âme accablée.
Que se rompe bientôt, le fil ténu des Parques.



 

PRÈS DES TOMBES

C'est là que l'on perçoit, le temps qui fût, qui fuit
C'est là que se confond, c'est là que se confronte
Celui qui vit encor, avec ceux qui vécurent
Celui qui souffre encor, avec ceux qui souffrirent.
 
C'est là que tout finit, là que tout s'abolit
Bonheur, intégrité, malheur, indignité
C'est là que disparaît, la kirielle des peines
Que se résorbe enfin, le chapelet des maux.
 
C'est là que se dénoue, l'écheveau des intrigues
Que se desserre enfin, l'étau de nos tourments
L'onguent des voluptés, l'aiguillon des souffrances
Là qu'enfin s'évanouit, la soif de vouloir vivre.
 
C'est là que transparaît, sous le voile trompeur
Des passions, des plaisirs, des joies et des jouissances
Des préceptes et lois, des morales et gnoses
La Vérité suprême, ignorée des vivants.



 

L'APPEL DES CIMETIÈRES

Tandis qu'autour de moi, s'active la cité
Que dans l'hypermarché, l'on achète et l'on vend
Que retentit l'écho, des galas, des agapes
Les salves des bravos, des slogans, des huées
 
Tandis que les médias, répandent leurs mensonges
Que dans un microphone, on hurle des refrains
Que le politicien, pour le pouvoir s'affaire
Que les pompeux discours, à l'assemblée s'élèvent
 
Tandis que les humains, querelleurs et jouisseurs
Vont par les boulevards, du vice et des plaisirs
Tandis qu'ils fuient, tendus, par les eaux, par les airs
Dans les paquebots, dans les trains, les caravelles
 
Je vais seul par les voies, des mornes cimetières.
Sérénité, Méditation, Mélancolie
Tristes divinités, me tiennent par la main
Dans ce funèbre enclos, où dorment les défunts.



 

LE GOUFFRE DU TEMPS

Hélas, tous ces travaux, des risibles humains
Les armées défilant, dans les villes conquises
Les buccins victorieux, résonnant dans l'éther
Les sièges triomphaux, les combats héroïques
 
Les royaumes forgés, par le fer et le sang
Les palais édifiés, par l'effort, la sueur
Les routes et viaducs, les remparts, les bastions
Pour l'évanouissement, dans le gouffre du Temps.
 
Hélas, tout ce génie, des humains dérisoires
Les parchemins remplis, de signes illusoires
Tous ces recueils, ces compendiums, ces dithyrambes
Ces belles mélodies, sublimes symphonies
 
Ces contrats et rapports, ces missives et chartes
Ces défis, duels, traités, procès, complots, batailles
Ces pensées, propos, projets, plans, discours, desseins...
Pour la disparition, dans l'urne du Néant.

CIMETIÈRE DE VYSEHRAD

Vysehrad, près de toi, naturel cimetière
Se dégonfle, vaincu, l'orgueil de la cité
La splendeur ampoulée, des baroques frontons
La fausse majesté, des renaissants plafonds.
 
Mala Strana, superbe, auprès de toi, modeste
Cyniquement élève, au firmament ses dômes
Près de tes humbles croix, tes dalles patinées
Dresse orgueilleusement, ses corniches dorées.
 
Mais le temps ravageur, cet ignoble artisan
Flétrira le rinceau, défraîchira l'acanthe
Mais le temps destructeur, cet inique usurier
Fléchira le corbeau, détruira l'ornement.
 
Que serez-vous demain, somptueux édifices
Quand Éole entrera, sans pousser nulle porte
Que par le toit rompu, s'invitera Phœbus
Quand la fouine sera, le seigneur du Château?



 

TOMBES D'ARTISTES

Ô vous, littérateurs, sculpteurs, compositeurs
Qui régnâtes hier, sur tant d'âmes ferventes
Régalâtes jadis, tant de tympans subtils
Ravîtes autrefois, tant d'insignes rétines
 
Comment imaginer, que vous ne soyiez plus
Vous dont la volonté, vainquit l'anonymat
Vous qui fûtes fierté, de l'aristocratie
Qui devîntes Marsyas, humiliant Apollon.
 
Qu'êtes-vous devenus, vous qui sûtes graver
Sur le marbre du temps, vos glorieux patronymes
Trismégistes génies, qui naguère inventâtes
Si riches harmonies, si belles mélodies?
 
N'êtes-vous qu'os blanchis, poussière inanimée
Souvenir inconstant, dans le cœur des vivants?
N'êtes-vous qu'un nom vague, épanché dans la nuit
Qu'emporte sans retour, le vent mauvais des jours.



 

SUR LA TOMBE D'UN ARTISTE

Le quatuor émouvant, exprime ta détresse
Le violon strident , crie ta souffrance aiguë
Le rauque alto libère, un soupir douloureux
La contrebasse grave, exhale un geignement.
 
La vile infirmité, l'indigne surdité
Sûrement t'abaissa, brusquement t'amoindrit.
C'est la chape de plomb, c'est la sordide glu
Sur le sol retenant l'oiseau qui s'envolait.
 
Ta vie, qu'a-t-elle été? Ma vie, qu'a-t-elle été?
Las, mon oreille entend, mais ne veut écouter
Le jabotage usé, des mondaines soirées
L'indécente clameur, des querelleurs humains .
 
Le quatuor de ta vie, le quatuor de ma vie
Les quatre plaies taillées, dans ma chair tourmentée
Les quatre fers plantés, dans mon cœur déchiré
Les quatre maux brisant, mon âme écartelée.



 

HÉCATOMBE

Vltava, qui flue toujours, mouvante, infatigable
Du fleuve élyséen, n'es-tu la mystique onde?
N'es-tu symbole abstrait, immatérielle icône
Plutôt que flot charriant, limoneux alluvions?
 
N'es-tu, Mala Strana, Parnasse intemporel
Pour tes artistes fiers, que l'œuvre immortalise?
N'es-tu, Château splendide, éternel Wallallah
Pour tes hardis seigneurs, que leur nom pérennise?
 
Tous pourtant rejoindront, cet enclos désolé.
Tous pourtant descendront, au bas de cette enceinte.
Les habitants frileux, devant l'âtre vermeil
Demeureront transis, dans le caveau funèbre.
 
Les dandys amollis, dans leur soyeuse couche
Seront ensevelis, sous le revêche suaire.
Les mondains musardant, au long des galeries
Seront spectres blafards, qui hanteront la nuit.



 

HARRANGUE CONTRE LES VIVANTS

Ô mortels orgueilleux, vaniteux, misérables
Crânes décérébrés, hâbleurs invétérés
Dans la fête joyeuse, étourdissez vos sens
Tous un jour finirez, dans l'immonde tombeau.
 
Sur un champ de bataille, excitez vos fureurs
Sur la soie d'une couche, étanchez vos désirs
Contemplez vos lingots, parez-vous de joyaux
Tous un jour descendrez, sous la funèbre dalle.
 
Briguez, sollicitez, promotions, distinctions.
Devenez magistrat, général, maréchal
Devenez empereur, basileus, nabab.
Vous serez tous un jour, ossements dans un trou.
 
Agitez-vous, mentez, conspirez, conjurez
Paradez, pontifiez, trahissez, triomphez
Gesticulez, jouissez, hurlez, vociférez
Vous serez tous un jour, cendre au fond de la terre.



 

LES TOMBEAUX

Ô l'enceinte fermée, du triste cimetière
Le saint alignement, des mornes sépultures
Lits de l'Éternité, dont les draps sont linceuls
Recouvrant à jamais, les défunts misérables.
 
Ô l'essaim des tombeaux, la suite des caveaux
Le morose ornement, des couronnes flétries
Le maussade agrément, des pâles effigies
Les chevets effrayants, dont le cierge est veilleuse.
 
Ô, la pâle harmonie, des tons fuligineux
La sourde matité, des livides porphyres
La ténébrosité, des cendreuses diorites
Le nivéen éclat, du marbre immaculé.
 
Ô le saint chapelet, des religieuses croix
Le message figé, des pages pétrifiées
La muette oraison, des blanches épitaphes
Le funèbre collier, dont les tombes sont perles.



 

TOUT FINIT

C'est là que tout finit, là que tout s'aplanit
Prometteuses pensées, prodigieuses prouesses
Mirifiques discours, magnifiques desseins
Dans le tourbillon vain, dispersant les vivants.
 
C'est là que tout finit, là que tout s'évanouit.
Frénétiques actions, quiètes méditations
Délirantes pulsions, fanatiques passions
Dans l'infinie spirale, entraînant les mortels.
 
C'est là que l'on pressent, la tragédie finale
Qui nous amènera, vers l'issue terminale
C'est là que l'on perçoit, la solution fatale
Dénouant, résolvant, l'universelle Énigme.
 
C'est là que l'on ressent, l'ineffable Mystère
Qui terrasse l'esprit, impuissant, réfractaire
Confrontant, confondant, sans jamais les unir
La sensible Apparence, et la virtuelle Essence.



 

LA VIE DES MORTS

Ô morts qui reposez, dans vos profondes bières
Vous ne pouvez le jour, éviter sur vos tombes
Les rayons enjoués, du soleil insolent
Perturbant de ses feux, vos songes ténébreux.
 
Vous ne pouvez chasser, l'irrévérent moineau
Qui franchit aisément, les murs de votre enceinte
Puis effronté se pose, au chef de vos frontons
Profanant sans pudeur, vos nobles sépultures.
 
Ô morts, vous ne pouvez, fuir l'ignoble vacarme
De la ville hystérique, et des humains gouailleurs
Troublant impunément, de sa clameur profane
La quiétude sacrée, de vos caveaux augustes.
 
Mais quand l'ombre sur vous, descend au crépuscule
Vous retrouvez la paix, l'immuabilité.
Sur vos dalles alors, veillent les chats placides
Comme sphinx immortels, du Royaume éternel.



 

FUITE DU TEMPS

Las, tout passe et trépasse, au long des jours fugaces.
Tous ces chers disparus, que sont-ils devenus
Ces défunts qu'emporta, l'impitoyable Moire
Ces parents, fils, amis, qui partageaient nos vies?
 
Sans possible retour, sont-ils décomposés
Leur incorruptible âme, est-elle aux cieux montée
Selon ce que prévoit, suivant ce que prédit
La Science rigoureuse, ou bien la Foi trompeuse?
 
Les retrouverons-nous, quelqu'époque lointaine
Dans l'inconnu séjour, d'une autre dimension?
Les embrasserons-nous, au terme du voyage
Dans un morne Élysée, dans un clair Paradis?
 
Nous les croyons gravés, en nos fidèles cœurs
Tels sur le marbre dur, l'épitaphe profonde
Mais la voici déjà, qui s'efface à jamais
Comme un trait de stylet, sur la friable argile.



 

L'ABOLITION DU TEMPS

L'on croirait que le Temps, soumettant la Nature
Dans ce lieu retiré, n'étend pas sa puissance.
L'on croirait que le Temps, suspend tout mouvement
La Mort ici régnant, enraye tout élan.
 
Chrysanthèmes sont fleurs, qui jamais ne s'étiolent
Cyprès sont végétaux, qui jamais ne s'effeuillent.
Les pages des missels, ne s'écornent jamais.
Le marbre est minéral, qui jamais ne s'altère.
 
Seul mortel en ce lieu, parmi tous ces défunts
Je puis bouger, marcher, tandis qu'ils sont figés.
Seul vivant en ce clos, parmi ces trépassés
Je puis crier, parler, tandis qu'ils sont muets.
 
Mais seul je me corromps, de seconde en seconde
Pour bientôt devenir, dépouille inanimée.
Je me dégrade seul, de printemps en printemps
Pour bientôt devenir, ossements décharnés.



 

LA TOMBE DE SILVIA

Ci-gît Silvia, neuf ans, qui périt au printemps.
Silvia, toi, notre enfant – Tes parents accablés.
Notre amour, ô Silvia – Tes parents endeuillés.
Petite angelette, ô, nous t'aimerons toujours.
 
Tandis que le soleil, resplendit sur la Terre
Qu'il brille dans les prés, caresse les ramées
Tandis que chaque fleur, s'irise de couleur
C'est la nuit ténébreuse, en ton sépulcre morne.
 
Ci-gît Silvia, neuf ans, qui périt au printemps.
Silvia, tu es notre amour - Tes parents attristés.
Jamais ne t'oublierons – Tes parents éplorés.
Silvia, toujours, toujours, Silvia, nous t'aimerons.
 
Tandis que les moineaux, pépient dans les branchages
Que chante le pinson, que le pigeon roucoule
Tandis que les enfants, poussent des cris joyeux
C'est l'éternel silence, en ton caveau lugubre.



 

LA DESTIN DE SILVIA

Ci-gît Silvia, neuf ans, qui périt au printemps.
Silvia, tu disparus, à l'aube de ta vie
Pour ne jamais en voir, l'étincelant midi.
Soit maudite la Parque, abrégeant tes beaux jours.
 
Mais tu ne subiras, l'infamante vieillesse
Tu ne verras jamais, ton morne crépuscule.
Tu ne connaîtras pas, les rides et les cernes
Tes luisants cheveux blonds, ne seront mèches grises.
 
À jamais tu seras, virginale, innocente.
L'amant indélicat, te prenant par la taille
N'aura jamais éteint, de son indigne fange
La divine étincelle, en ton âme ingénue.
 
Ton suaire immaculé, t'épargne les souillures.
Tu resteras toujours, éternellement jeune
Pure éternellement, belle éternellement.
Soit bénite la Parque, épargnant tes jours sombres.



 

LA TOMBE DE L'ENFANT

Ci-gît Silvia, neuf ans, qui mourut au printemps.
Las, devant cette croix, tout vacille et déchoit.
La tombe de l'ancêtre, évoque le respect
La tombe de l'enfant, éveille la pitié.
 
L'âme est désemparée, devant ce grand mystère
L'esprit choqué demeure, interdit, révolté.
L'inexplicable sort, de cette créature
Blasphème la Justice, offense la Raison.
 
Devant cette inscription, du bloc marmoréen
La Morale vacille, et la Foi capitule.
Dogmes et liturgies, paraissent dérisoires
Théodicées ne sont, que mensonges grotesques.
 
Rien ne peut expliquer, ne saurait pardonner
L'énigmatique mort, de l'enfant innocent.
Pour ne point contempler, cette abomination
Dieu lui-même honteux, détourne le regard.



 

LE VIEILLARD DEVANT LA TOMBE DE L'ENFANT

Ci-gît Silvia, neuf ans. Silvia morte au printemps.
L'ancêtre qui chancelle, accablé par la vie
Découvrant le tombeau, de cette pauvre enfant
Douloureux, se prosterne, et murmure en lui-même
 
« Comment, la ravissant, Orcus au front livide
Parvint-il sans remords, à conserver sa proie?
Le funèbre nocher, passeur de l'Achéron
Ne versa-t-il des pleurs, en embarquant cette ombre?
 
N'aurais-je pu donner, ma vie contre la sienne
Mon souffle vacillant, pour animer ses membres?
Que ne puis-je abréger, mon triste crépuscule
Pour que son œil reflète, une aube triomphale?
 
Son insigne beauté, mérite mieux le Jour
Mon indigne laideur, mérite mieux la Nuit.
Sa jeunesse est un ru, jaillissant, bondissant
Ma vieillesse un marais, stagnant et croupissant. »



 

LE JAQUEMART DE FER

Le jaquemart de fer en son morne beffroi
Chaque heure au fil des ans, frappe l’airain sonore.

Dans leur intime alcôve, aux rayons du chaleil
Se grisent les amants, d’intense volupté.

Le jaquemart de fer en son morne beffroi
Chaque heure au fil des ans, frappe l’airain sonore.

Dans la ruelle sombre, aux anguleux pavés
Le mendiant affamé, tend son écuelle vide.

Le jaquemart de fer en son morne beffroi
Chaque heure au fil des ans, frappe l’airain sonore.

Le riche trafiquant, se gave d’ortolans
Dans son vaste palais, aux colonnes jaspées.

Le jaquemart de fer en son morne beffroi
Chaque heure au fil des ans, frappe l’airain sonore.

Dans le froid galetas, de l’hospice lugubre
Le vieillard moribond en silence agonise.

Le jaquemart de fer en son morne beffroi
Chaque heure au fil des ans, frappe l’airain sonore.

Par le maternel ventre, émergé du Néant
Vagit un enfant rose, entamant son chemin.

De son marteau sonore, au sommet du beffroi
Le jaquemart de fer, engloutit l’Univers.



 

MORT JOYEUX
À la manière de Victor Hugo

Fi de tous ces grands noms, devenus pitoyables
Ces macchabées pompeux, squelettes prétentieux
Qu'abrite une chapelle, aux riches ornements.
Tant d'ouvrage élevé, pour d'infimes poussières!
 
Quand je serai moi-même, un défunt sous la dalle
Je ne désirerais, devant ma sépulture
Ni lugubres cyprès, ni livides lilas
Ni même une épitaphe, à l'ennuyeux discours.
 
Au-dessus de ma tombe, espiègles compagnons
J'aimerais que volette, un chœur de moineaux francs.
Leurs vifs sautillements, leurs joyeux pépiements
Dégonfleront, vaincue, la solennité grave.
 
Mais hélas, doux amis, quand vos becs facétieux
Frapperont la muraille, afin de m'éveiller
Mon huis marmoréen, clos pour l'éternité
Jamais ne s'ouvrira, pour aller vous rejoindre.



 

RELIGIOSA VOX

MÉDITATION À L'ERMITAGE
Au Père Irénée en amical souvenir

C’est un lieu perdu, solitaire
Vallon déserté, désolé
Que l’œil de Yawéh seul contemple
Mousse verdâtre et lichen gris
Coudriers chétifs, herbes folles
Genêts, broussailles et pierrailles
Plantes rabougries, desséchées
D’un sol pauvre, engeance malingre.
Là, près d’une croix, un vieux banc
Là, parmi les chênes rustiques
L’on aperçoit une chapelle
Moellons grossiers mal équarris
Que réunit une chaux maigre.
Nulle fantaisie ne l’égaie
Nulle décoration ne pare
Ses piliers nus, ses voûtes basses
Mais au fond de la crypte obscure
L’on sent frémir une présence.
Non loin, sur le bord d’un coteau
S’adosse un ancien monastère.
Les moines aux champs dispersés
Confiant la garde à Jehova
L’ont quitté sans verrouiller l’huis.
 
Dépouillement, recueillement
Tout semble ici pieux, religieux.
 
La campanule est encensoir
Le banc de granit reposoir
Le mélilot répand son baume.
Le rayon solaire est mystique
Le zéphyr est haleine d’ange.
La cascatelle au vent projette
La bénite pluie de ses gouttes
Sur le front des rochers pensifs.
 
Rien ici ne paraît changé
Depuis la primitive aurore
Quand par la main du Créateur
Naquit le monde vagissant.
Dix millions d’années, croirait-on
Pourraient vainement s’écouler
Sans que rien ne se corrompît.
Tout semble en ce lieu hors du Temps
Nul cri, nulle voix ou murmure
Ne troubleraient cet air si calme.
Nul souffle n’éploierait cet arbre.
Nul ouragan, nulle tempête
N'ébranleraient cet édifice.
 
Ô toi, promeneur sans respect
Que ton esprit, là, se ressource
Dans le bon, dans le vrai, le pur
Qu’il retrouve un écho lointain
De l’Éden et du Paradis.
 
Ô, devant ce témoignage humble
De ferveur, de miséricorde
Marchand, fuis, la vergogne au front
Toi, sculpteur, lâche ton ciseau
Toi, scribe, efface ton grimoire
Poète, abandonne ton luth
Souverain, jette ici ton sceptre
Conquérant, dépose ta lance
Vous tous rois, savants, potentats
Prosternez-vous, inclinez-vous.
 
Combien dérisoire est la ville
Devant ce paisible ermitage
Combien risibles apparaissent
Coteries, négoce et complots
Richesse, argent, gloire et pouvoir.
Toute vanité capitule
Devant cette simplicité.
La grandeur est ici chétive
L’orgueil devient humilité
La prospérité pauvreté.
 
En cet exil, écrits, discours
Notions, concepts, catégories
Dégonflés, perdent signifiance.
Que sont verbe, idée, pensée, gnose
Vaine fumée, clameur futile
Balbutiements de l’Ignorance
Masqués sous le faux nom de Science.
Qu’est la Terre, astre minuscule
Dans le giron des galaxies?
Qu’est le soleil, cette bluette
Parmi les milliards d’univers?
Que sont Matière, Espace et Temps?
Rien en vérité ne sépare
L’instantané, l’Éternité
Le photon, l’amas sidéral.
Qu’est l’Homme, insecte misérable?
Va-t-il encor longtemps survivre
Subir avant de s’effacer
L’Apocalypse foudroyante
La vile dégénérescence?
 
Tout devient plus simple en ce lieu.
Sans calcul et sans rhétorique
Tout algèbre enfin se résout.
La grande face énigmatique
Devient transparente évidence.
Vivre ici jusqu’au jour suprême
S’oublier, s’oublier, briser
Le cycle infini des souffrances
Traquer jusqu’au fond de nous-mêmes
Lâcheté, Fierté, Corruptions
De son âme extirper la pieuvre
Du vouloir-vivre et du plaisir
Nier sensations, émotions
Rejeter pulsions et passions
Forcer la frontière infrangible
Séparant le Soi du non-Soi
N’être plus rien, bannir l’ego
Pervertissant notre conscience
Diluer son Moi dans le Tout
Ne plus voir d’humain, d’animal
Se perdre au sein de l’anonyme
Ne plus parler, ne plus penser
Devenir plante et minéral
Se dissoudre au sein des atomes
S’anéantir, s’annihiler
Dans ce rocher, dans ces genêts
Parvenir à l’état parfait
De l’extatique indifférence
De l’absolue béatitude.
 
Pourquoi vivre et pourquoi subir
Durant sa morne destinée
L’écheveau sans fin des tourments
Si tout finit par s’évanouir
Dans le silence du tombeau?
Pourquoi vivre, hélas, ressentir
Jusqu’à l’instant de l’agonie
Peines et joies, bonheur, malheur?
Que vaut l’éphémère existence?
La pétulante chair bientôt
Sera squelette, ossements froids
Le suaire au lieu du soyeux drap
Couvrira l’éternel sommeil
De l’écervelé qui jouissait.
La joie brusquement devient deuil.
La fête est bientôt funérailles.
Le cortège nuptial, bientôt
Cède place au noir corbillard.
L’orgastique ivresse des corps
S’évanouit dans l’affre mortuaire
Le baptême et l’extrême-onction
Dans le tourbillon se rejoignent.
 
Ô mort, toi seule est vraie, toi seule
Séduisante, est l’amante unique
Dont l’émollient baiser, glacial
Délivre un jour de tous ses maux
Notre âme au terme du périple.
 
Ainsi, je songeais, immobile
N’osant rompre l’instant magique
De ma sombre méditation.
La clarté du jour déclinait.
La grâce descendait sur moi.
C’est alors que dans le silence
Troublant à peine l’air serein
Le chant psalmodié par les moines
Liturgie sans verbe ni sens
N’exprimant tristesse ni joie
De la Terre en déréliction
Monta lentement vers l’Unique.

Aeternitas - Claude Fernandez - © Claude Fernandez
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